Full text of "Romania"
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Toronto
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ROMANIA
RECUEIL TRIMESTRIEL
CONSACRÉ A l'Étude
DES LANGUES ET DES LITTÉRATURES ROMANES
FONDÉ EN 1872 PAR
Paul MEYER ht Gaston PARIS
PUBLIÉ PAR
MARIO ROQUES
Pur remembrer des ancessurs
Les diz e les faiz e les murs
Wace,
Tome XLVII
50= ANNÉE. — 192 1
PARIS (VP)
LIBRAIRIE ANCIENNE EDOUARD CHAMPION
5, aUAI MALAC2.UAIS, ) fU
TOUS DROITS RÉSERVÉS
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LES
CONTENANCES DE TABLE
Les rimeurs du moyen âge ont composé sur les. règles de la
bonne tenue à table, comme sur tant d'autres règles de morale
ou de vie pratique, de petits poèmes, appelés, en France, Con-
tenances de table. Une étude complète de ces poèmes dans les
littératures européennes reste à faire ; nous tentons ici un clas-
sement des poèmes en latin et en langues romanes". Cette
étude sera suivie d'une nouvelle édition des textes français et
du petit poème latin qui en est le modèle plus ou moins direct.
I. Poèmes en latin. — Un poème latin de 23 hexamètres léo-
nins, remarquable par sa précise concision, a été publié par
F. Novati ^ L'auteur anonyme recommande de penser aux
pauvres, quand on se met à table, de faire précéder le repas d'une
prière ; il donne, ensuite, quelques conseils sur la manière de
manger, le maintien et la conversation qui doit éviter la loqua-
cité et le sarcasme. Ces préceptes se présentent, sous une forme
plus ample, dans d'autres poèmes qui, en outre, donnent quel-
quefois des règles particulières pour l'amphitryon et pour
l'invité (une règle de cette catégorie se trouve déjà dans le
texte en question), pour les hommes et pour les femmes, ainsi
que pour celui qui sert à table, ou bien contiennent différentes
1. Sur les détails concernant les repas au moyen âge, voy. A. Schuitz,
Das hôfische Lehen ^ur Zeit dcr Minnesinger, 2^ éd., Leipzig, 1889, I, chap. 4 ;
K. Bartsch, Die Fonneti des geselligen Lebeiis im Mittelaller, duns Gesatn nielle
Vorlràge und AufscUie, Freiburg i. B., 1883, p. 242 s. ; A. Franklin, La Vie
privée d'autrefois, Les repas, Paris, 1889 ; O. Millier, Die tâgticheu Lehensgeuvliti-
heiten in den altfr. Artusromanen, Marburg, 1889, p. 10 ss.
2. Carmina mediiaevi, Firenze, 1883, p. 49.
Romania, XLVII. i
2 S. GLIXELLI
digressions. Outre le texte publié par Novati (r/), nous en
avons cinq autres ÇB C D E G) qui en sont des remaniements '.
On peut supposer que ce poème n'est pas d'une époque très
éloignée de celle des poèmes auxquels il a servi de modèle : un
tait.dont il sera question plus loin, nous atteste qu'il ne peut
pas remonter au delà du xii^ siècle.
Ltroitement apparenté avec ce texte est le Liber Faceti,
poème de 221 hexamètres rimes, qui semble remonter aussi
au XII' s. - et dont la vogue a été très grande encore à l'époque
des incunables: on en cite huit éditions, dont une accompagnée
d'une traduction allemande par Sébastien Brant, et cinq éditions
séparées de cette dernière traduction', sans compter plusieurs
éditions des Anctores octo, où le texte latin a été inséré avec un
commentaire ^. L'auteur annonce que son intention a été de
compléter les Distiques de Caton ; il prodigue, en effet, des
règles de convenance et d'étiquette à observer à l'église ou à
table, qui manquent, justement, dans le célèbre ouvrage du
Pseudo-Caton. Dans la partie consacrée à la tenue à table, la
plus importante et qui seule nous intéresse ici, nous trouvons
plusieurs préceptes identiques à ceux des six rédactions du
poème précédent.
Le Liber Faceti a été attribué sans raison (par Hain) à Rei-
ner l'Allemand qui vivait dans la deuxième moitié du xii" siècle
et à qui on doit un autre poème sur le même sujet, intitulé
Pbagifacetus '. Ce poème de 440 hexamètres, également tra-
duit par Brant, diff^ère sensiblement des compositions que nous
avons étudiées : il off^re d'assez longs développements, tandis
que les poèmes précédents consacrent à un précepte un seul
vers, deux au plus. Ainsi la recommandation de se laver les
1. Voy. ci-dessous, p. 26.
2. Voy. Hauréau, Notices et extraits des mss., XXVII, 2^ partie, p. 17-20.
3. Hain, Repertoriiwi bibliographie uni, 6883-95. Brant, Nurreiischif, éd.
Zarncke, Leipzig, 1854, p. 137.
4. Ibid., 1913-19. Je me propose de publier procliaincment deux versions
françaises inédites du Facetus.
5. Reineri Ptuigifacetiis addita versione Sebastiani Brantii recensuit Hugo
Lemclie, Stetini, 1880. L'éditeur fournit des renseignements précis sur son
poète (voy. p. 9 s.) qu'on a voulu identifier, mais à tort, avec Jean de Gar-
lande (cf. Chevalier). Sur ce poème voy. aussi A. Brûckner, Archiv fiïr sta-
viscl)e Philologie, XYW , 11.
LES CONTENANCES DE TABLE 3
mains occupe, dans le Pbagifacetiis, 13 vers, celle de s'essuyer
la bouche avant boire, 9 vers, etc. Ce procédé n'a pas été suivi
par les successeurs qui ont repris la méthode, évidemment plus
pratique et plus efficace, de présenter des règles courtes et
catégoriques. Reiner recommande le respect et la politesse
envers les dames qu'il appelle lux et decits mense. On peut noter,
enfin, que les réminiscences classiques ne manquent pas dans
son poème.
Des réminiscences analogues se rencontrent aussi dans deux
petits textes en hexamètres léonins que M. L. Biadene a déta-
chés du poème, intitulé Momie scholariuni, du fameux Jean de
Garlande (-f 1252) '. Dans le premier texte, de 46 vers. De
ciirialitatibtis in mensa conservandis , l'auteur donne des règles
générales de la bonne tenue à table, en s'efforçant de trouver
des formules nouvelles, mais qui permettent, néanmoins, de
supposer qu'il a connu notre premier poème ^ Le second
texte, de 28 vers. De ministratione decenti, devrait s'occuper seu-
lement de l'art de servir à table, mais on y trouve aussi dts
préceptes concernant la tenue à table et même l'hygiène '. Les
Conleiiances de Jean ont été en vogue très longtemps, comme le
prouve un abrégé qui en a été fait au xv* siècle •*.
Il est délicat de dater, même approximativement, le poème
de 308 hexamètres, intitulé Modus cenandi, qu'a publié F. J.
Furnivall >. Il est plein de digressions sur les différentes sortes
d'aliments et de boissons, sur l'hygiène, de sorte que le sujet
proprement dit occupe très peu de place. On y trouve, à côté
1. Cortesie da hivohi di Giovanni di Garlandia, Romanische Foischungen,
XXIII, 1003.
2. Cf. les vers suivants de Jean avec v. 15, 18, 22, i de l'autre poème :
Ut decet ore bibas vacuo, si prandia libas. 1 5
Absit scurile verbum propone virile. 28
Palnias mundate post prandia vina novate. 3 1
Pauperis impense sint miscellenia mense. 35
3. Les règles pour le serviteur se trouvent également au début des rédac-
tions C G qui offrent, vers la fin, quelques préceptes d'hygiène provenant de
la SchoJa Salernitana. Voy. F. N[ovati', GiornaJe stor. d. lett. ital.. XXI, 4. 17,
cf. E. Faral, Romania, XLVI, 252-54.
4. Biadene, ^-//'//(.'/^ r/7t', p. 1007.
5. The Bahees Book, II, 34, Early English Text Society, 32 (i868j.
4 s. GLIXELLI
de quelques préceptes qui se répètent dans tous les textes, les
recommandations suivantes : prendre du sel avec les doigts et
non pas avec le couteau (v. 58) ', ne pas beurrer le pain avec
le doigt (v. 91), ne pas lécher le couteau (v. 97).
Il est difficile aussi de préciser la date d'un petit texte, im-
primé avec le poème de Jean Sulpice dont il sera question ci-
dessous, mais qui semble plus ancien que ce poème ^ Il est
intitulé Regimen mense honorabik et commence par les vers 4 et
23 du poème publié ci-après (^A\ suivis de 12 règles, introduites
par les mots Dum inandncatis, avec lesquels elles forment des
hexamètres. Tous les vers finissent par -aîis : Vullns hylares ha-
beatis, SaJ cnltello capiatis, etc. La même rime en -atis se répète
également d'un bout à l'autre d'un texte de 43 vers, tiré d'un
ms. du xv= s. et intitulé Spéculum mense '. Il n'est pas en hexa-
mètres comme les poèmes précédents ; les préceptes qu'il offre
n'ont rien de particulier. En voici le commencement :
Vos discret! qui manducatis
Primo manus lotas habeatis,
Benedicite Deo dicatis,
Inferiorem locum assumatis.
Pour terminer cette revue des poèmes latins composés avant
le xvi'^ siècle, il reste à dire un mot du Carmen juvénile de
moribus in inensa servandis de Jean Sulpice, humaniste italien
de la deuxième moitié du xv^ siècle ■^. Ce poème de 122 vers
en distiques élégiaques a été publié par Josse Bade Ascensius
avec un appendice et un abondant commentaire, il a été réim-
primé dans ces conditions à plusieurs reprises 5. Les règles
qu'il présente, rappellent celles du plus ancien poème et montrent
qu'il était nécessaire d'en répéter même les plus élémentaires.
Voici quelques vers à titre d'exemple :
1 . lu cena digitis sal, non cultro capiatur. Le contraire est recommandé
par la rédaction C v. 43 : Nemo salem sotio digitis proponere débet.
2. Josse Bade, Duplex commentatio intégra reposita atque recognila in Boe-
tiutn... una cuni libella de niaribus in inensa infarmandis, Lyon, 1503.
3. B. Hôlscher, Zeitschrift fi'ir vaterliindischc Geschichle und Altothiinishwde,
XXXVII, 158.
4. Voy. B. Pecci, Archivio délia R. Societâ Rowana di Slaria Patria, XIII,
456.
5. Duplex commentatio... ex Anctores acto, Lvon, 1528.
LES CONTE^IANCES DE TABLE 5
Sit sine labe toga et faciès sit lauta manusque, 5
Stiria nec naso pendcat ulla tuo,
Et nihil emineant et sint sine sordibus ungues.
Et ructare cave quin ora in tcrga reflectas. 17
Quodque jubebit herus facilis semperque subito, 67
Quemque tibi dederit tu tibi sume locum.
Pocula quum sûmes tergat tibi mappa labella, 99
Si tergas manibus, non mihi charus eris.
2. Poèmes français. — Les trois textes dont il va être ques-
tion, ont été publiés par M"'* de Saint-Surin, dans un petit
volume qui est devenu aujourd'hui d'une extrême rareté '.
F. Wolf, dans un compte rendu de cette édition, a réimprimé
le premier texte et quelques fragments des deux autres \ F. J.
Furnivall en a donné une édition complète, fondée sur deux
mss. de Paris et sur la publication de M"* de Saint-Surin K
Enfin A. Franklin qui semble ignorer toutes ces éditions, a
publié les mêmes textes, sauf le premier, d'après un ms. de
Paris '^.
La filiation des trois poèmes est la suivante : I est une tra-
duction du latin, II dérive de I, III dérive de IL Avant d'exa-
miner cette question, je crois utile de donner (pp. 6 et 7) une
liste des préceptes qu'offrent les poèmes en langues romanes,
1° d'après leur succession dans I, 2° d'après celle de II, pour les
préceptes qui manquent dans I. On ne tiendra pas compte ici
de menues divergences qui seront signalées plus loin.
Examinons en détail les poèmes dont le contenu est pré-
senté par cette table. Le premier texte français, traduit du latin,
compte éo vers octosyllabiques : deux vers correspondent
généralement h un hexamètre. Trois préceptes du poème
publié par Novati (v. 14, 17, 23) manquent dans le français,
mais cela ne nous autorise point à considérer ces préceptes
comme n'appartenant pas au modèle de ce dernier, car le
traducteur a pu très facilement sauter plusieurs vers. Quelques
1. VHôtel de Cltinv au moyen âge, Paris, 1855, p. 67-93.
2. AUdeiitsche Bliilter, I (1836), p. 266, ou Kleinere Schriften, p. p. Sten-
gel dans Aiisgaben imd Abhandlungeii, LXXXVII, 232.
5. The Babees Book, II, 3-20.
4. La Vie privée d'autrefois, Les repas, p. 168-80.
s. GLIXELLl
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8 s. GLIXELLI
règles appellent des remarques. C'est d'abord l'idée chrétienne
de pjnser aux pauvres quand on se met à table qu'on a signa-
lée, sous une forme identique, dans d'autres textes, comme
ï Anticerherus de Bongiovanni da Cavriana ou les Provcrbia
sapientum '. Il est possible que cette recommandation n'ait pas
été mise en vers, pour la première fois, dans notre poème
latin. Le conseil de s'essuyer les lèvres avant boire était d'au-
tant plus nécessaire qu'à l'époque il n'y avait souvent qu'un
seul verre pour toute la tablée De même le précepte 6 se
trouve répété souvent, car une seule assiette servait d'ordinaire
pour deux convives \ Il était indispensable de se laver les
Notes du tableau des pages 6 et 7.
1. Textes A B et variantes de C D E G F, voy. ci-dessous p. 28 s.
2. Doctus dicetur hec qui documenta sequetur. Hec documenta sibi qui
vult urbanus haberi Que scribuntur ibi sciât observanda necesse {D).
5. Ne famé captus vidcaris sive gulosus.
4. A disco tolUis coclear cum sumpseris escas.
5. Discum de mensa sublatum non revocabis.
6. Cf. Levy, S W, II, 445, encomhar.
7. Nolito culpare dapes quas sumere sper^^.
8. Si sapis extra vas expue quando lavas.
9. Hec penitus timeas ne sociis noceas {D).
10. Absumptoque cibo reddaïur gratia Christo.
11. Non bonum est signum in juvene cognosere vinum .
12. Et vacuum tu redde ciphum prius undique lotum.
15. Numquam subrideas sed stabilis sedeas.
14. Numquam ridebis nec faberis ore repleto.
15. Ne credas ventri nec gule cuncta volenti.
16. Non cultrum lingat (Modus cenanâi).
17. Nec mappa tergas dentés oculosque fluentes (F).
18. Nec facias offas de pane prius tibi morso.
19. Mensa tibi pura.
20. Aut caput aut aiiud membrum tibi scarpere noli (F).
21. Voy. le texte lat. publié ci-après v. 20 var. D.
22. Caseus et anguilla mortis cibus est ille vel illa.
1. Voy. F. Novati, Un Poeiiia francescano dd Dugeitto, dans Altraverso il
medio evo, Bari, 1905, p. 49.
2. A. Franklin, Otivr. cité, p. 104.
3. A. Schultï, Ouvr. cité, I, 370.
LES CONTENANCES DE TABLE 9
mains après le repas, car la fourchette était inconnue et l'on
mangeait avec les doigts '.
A quelle époque ce premier texte français remonte-t-il ?
M'"^ de Saint-Surin l'a déclaré du xV siècle, ce qui a été
accepté sans discussion . Cependant, étant donné que les litté-
ratures allemande et italienne ont des Contenances de table du
xiii^ siècle, il me paraît a priori invraisemblable que cette
humble traduction française soit aussi tardive. Je la crois de la
fin du xiii*^ siècle. L'examen linguistique du texte autorise cette
hypothèse : ie <C a tonique libre précédé d'une palatale est con-
servé \ foiirgier (25), chier (51); — apophonie : laver, leve(^^^);
— diérèse assurée par la mesure du vers : jeiin (8), eiisses
(16); — la déclinaison en partie conservée : coutinniers ($),
""/\ (9)' à côté de saoul (7), gloul (16). Ces particularités de
l'ancienne langue ne sont pas absolument étrangères aux textes
du xv= siècle, mais elles sont trop nombreuses dans ce petit
poème pour qu'il puisse être considéré comme appartenant à
cette époque; il est même surprenant que le copiste du xv'= siècle
n'ait pas altéré davantage la graphie. Le fait que ce poème
serait de beaucoup plus ancien que les mss. qui l'ont conservé,
n"a pas de quoi nous étonner, car les compositions de ce genre
étaient peu faites pour être recueillies dans de beaux mss. du
XIII'' ou du xiV^ siècle. Cela nous explique aussi pourquoi ces
textes qui pourtant ont dû être très répandus, se sont conser-
vés dans un nombre aussi exigu de manuscrits.
Les deux autres poèmes accusent un peu plus d'originalité
que le petit texte que nous venons d'étudier. L'ordre dans
lequel ils ont été imprimés par tous les éditeurs, est celui dans
lequel ils se lisent dans le ms. de la Bibliothèque Nationale, fr.
118 1. On ne s'est pas aperçu que le poème en distiques qui se
lit, dans le ms., en second lieu, est justement le plus ancien
des deux. Ce poème de 94 vers octosyllabiques dérive directe-
ment du premier texte français, comme le montrent les pas-
sages suivants :
II 15-18 I 17-18, 23-24
Le rfforsel mis hors de ta bouche Du pain que mis as en ta bouche,
A ton vaissel plus ne le touche. A ton escuelle point n'atouche.
I. A. Franklin, Ouvr. cité, p. 45 ss.
lO s. GLIXELLI
Ton morsel ne touche a salière, Viande au sel de la saliiere
Car ce n'est pas belle manière. N'atouche, c'est laide manière.
II 65-66 I 27
Ne furge tes dcns de l.i pointe De ton coustel tes dens ne feurges.
De ton coustel, je le t'apointe.
On pourrait multiplier ces rapprochements, mais ceux-là
suffisent pour prouver que II a connu et imité I, ce qui n'ex-
clut point la possibilité qu'il ait connu aussi des textes latins.
Les préceptes qui manquent dans I l'attestent et le fait que
le second hémistiche de ^ 5 est rendu plus exactement par II :
II I 1-12 I 11-12
Seoir te peulz sans contredit Ne t'assiez pas, je te conseille,
Au lieu ou l'oste ce te dit. Se bien ne sces que l'en le vueille.
Le poème II présente 23 préceptes nouveaux, mais 10 pré-
ceptes de I y manquent, il en compte donc 40. Il est à noter
que ce texte mentionne la serviette (v. 37) dont il est question
aussi dans III 98.
Le dernier des textes français, du xV^ s. sûrement celui-ci,
se compose de 37 quatrains suivis d'une ballade, au total 176
vers. Il est donc deux fois plus long que le texte précédent et,
cependant, offre moins de préceptes que l'autre, 32 en tout,
mais les redites n'y manquent pas. Il contient un seul précepte
nouveau, celui de s'assurer si le siège est propre avant de s'as-
seoir (29-32) '. Quant à son origine, on peut établir, avec une
certitude absolue qu'il dérive du poème IL Voici les rapproche-
ments qui ne permettent aucun doute :
III I, 4 II 1-2
Enfant qui vcult estre courtoys, Se tu veulz estre bien courtois,
Garde ces rigles en fraucoys. Gardes ces reigles en francois.
III 9-1 1 II 7-8
Enfant d'honneur, lave tes mains Lave tes mains devant disncr
A ton lever, a ton disner, Et aussy quant vouldras soupper.
Et puis au soupper sans finer.
I. Sit tibi mantilc niundum tersumque sedile (Jean de Garlande, De ciiria-
lilalihus, v. 27).
LES CONTENANCES DE TABLE 1 1
III 26-28 II 11-12
et le maistrc te dit Seoir te peulz sans contredit
Que tu sees, sans contredit Au lieu ou l'oste ce te dit.
Faire le peulz selon raison.
III 8 2-8 3 II 69-70
Sur tout que point tu ne sommeilles, Garde toy bien de conseiller •
Et aussi que tu ne conseilles. A table, ne de sommeiller.
III 85-86, 88 II 51-52
Enfant, jamais la bouche pleine Ne parles point la bouche pleine.
Tu ne dois a autruy parler. Car c'est laide chose et vileine.
Car c'est chose par trop vileine.
III 125-26, 128 II 47-48
Enfant, se tu es saige, escoute Regarde a la table et escoute,
De la table les assistans, * Et ne te tiens pas sur ton coulte.
Et ne te tiens pas sur le coubte.
III 141-45 II 61-62
Enfant, garde toy de frotter Ne frotte tes mains ne tes bras
Enssamble tes mains, ne tes bras L'un a l'autre, ne a tes draps.
Ne a la nappe, ne aux draps.
En se reportant à la table des préceptes ci-dessus, on pourra
faire de nombreux rapprochements encore qui prouveront tous
que III a suivi de très près II ; le travail de III se bornait géné-
ralement à amplifier les formules de son modèle pour changer
les distiques en quatrains. Les rapports établis entre les trois
poèmes deviennent encore plus évidents si l'on compare tous
leurs préceptes communs : on s'aperçoit alors que la ressem-
blance entre I et III est d'ordinaire bien vague, tandis qu'elle
est très frappante pour II et III. Il est vrai que III présente
quelques règles qui figurent dans I et manquent dans II, mais
l'analogie en est si peu précise qu'elle ne nous oblige même
pas à admettre que III ait connu I.
5. Poê me provençal. — Ce poème de 118 vers octosyllabiques,
conservé par un seul ms. du xiv^ siècle ', a été publié pour la
première fois par M. L. Biadene % ensuite par M. V. Chich-
1. P. Meyer, Roviania, XIV, 486 ss.
2. Cor teste dalavola in Jatino e in proi'en:(ale, No^e Cassin-D' Ancona, 1893.
12 S. GLIXELLI
marev '. Il est assez indépendant et par conséquent plus
difficile à classer que les textes français. On peut admettre,
cependant, que le rimeur provençal a connu une rédaction
latine, assez voisine du modèle suivi par le plus ancien texte
français. Voici les passages qui suggèrent cette assertion :
Qiun tu a la taula seras,
[4] - La vianda tu senharas. 2
Avan que manges pensaras
[i] Dels paoures e los serviras. 4
[6] Non comens premier a maniar,
Tro autre veias comensar... 14
[C 17] due semblarie fosas glot. 25
Mas cubri gent si no*t sap bon,
[F 205] Digas que tôt es bel e bon. 32
Que vergonha es de retrayre
[8] Mosels que veia hom atrayre. 40
Ni ia non vulhas per ton grat
[15] Beure, tro'l mocel aias pasat. 50
E garda que non t'esca vent
[12] De nulha part ton ensient. 100
la non vulhas ton nas torquar
[9] Am la man nuza ni mocar. 102
En aital luoc tu ti ceyras
Que ia vergonha non auras 104
[5] Que diga hom : d'aqui levas.
A Dieu lauzor deias donar,
[£41] Can de taula voiras levar. 116
Ce poème offre plusieurs règles que nous n'avons pas ren-
contrées dans les textes français, à savoir: être prévenant envers
les convives (19-22), se contenter de ce dont on est servi (27-
30), ne pas badauder (35-6), ne pas manger trop vite un mets
chaud (37-8), ne pas boire du vin avant de manger (41-2),
avoir soin de sa mise (45-8), ne pas toucher le verre d'une main
grasse (69-74), tenir le fromage avec trois doigts (79-82) ', ne
pas manger par trop grosses bouchées et ne pas en mettre une
1. Reï'ue des hiiigues rotnaiies, XLVIII, 289.
2. Les chiffres entre crochets renvoient aux vers du texte latin A ; voy.
tableau des préceptes pour C E F.
3. Cum tribus digitis escam tangendo politis (D 28).
LES CONTENANCES DE TABLE I 3
autre avant d'avoir avalé la précédente (83-90) '. Quant au
précepte 35, il faut noter que le poème en provençal diffère de
ceux en français en ce qu'il recommande de ne pas inviter les
autres convives à boire ou à manger. Quelques préceptes com-
muns au poème en question et aux poèmes II et III en français
peuvent s'expliquer par le fait que les poètes traitant, à la même
époque, ce sujet qui ne leur était point personnel, devaient
forcément se rencontrer, sans qu'il soit nécessaire d'admettre un
rapport de filiation.
4. Poèmes italiens. — Plus long que les poèmes en français et
en provençal est le poème De qiiinquaginta curialitatihiis ad men-
sam de Bonvesin da Riva ^, publié par I. Bekker ' et, ti'après
un autre ms., par B. Biondelli ^.
Il compte 204 vers et se compose de quatrains dont chacun
renferme un précepte, sauf le premier qui sert de préambule.
Par cette f^icture un peu pédantesque, le poème de Bonvesin
diffère sensiblement des rédactions que nous venons d'examiner,
mais il est probable qu'il dérive du même texte latin. Les
quatrains suivants semblent attester cette filiation et montrent,
en même temps, que Bonvesin a traité son sujet avec beaucoup
d'originalité :
I. La premerana è questa, ke quando tu ve a mensa,
[1] > Del pover besonioso inprimaniente impensa ;
I . Sume bolum tantum uf possis bene volvere quantum (C 39), Maxil-
lamque bolo caveas expandere magno {E 20), texte reconstitué v. 6 var. A.
1. La date exacte de sa mort est inconnue, il vivait encore en 1513. Voy.
Canetta, Giorz/fl/é" 5/or. J. Ult. ital., VII, 170 ss.
3. Sit-{iin^sherichte der Akademieder IVissenschaften :^?< Berlin, 185 1, p. 85 ;
réproduit par E. Monaci, Crestoma^îa italiana, p. 399.
4. Poésie lombarde inédite, Milano, 1856, p. 161 ; reproduit et traduit en
anglais par W. M. Rossetti, Early English Text Society, extra séries 8, 1869,
II, p. 16. Biondelli suppose que Bonvesin a repris ce sujet en italien, après
l'avoir déjà traité en latin ; il tire cette conclusion du premier quatrain dont
voici le texte, assez différent de celui de Bekker :
Fra bon Vexino da Riva, che stete in borgo Legniano,
De le cortexie da descho ne dixe primano ;
De le cortexie cinquanta che se den servare a descho
Fra bon Vexino da Riva ne parla mo'de fresco.
5. Les chiffres entre crochets renvoient aux vers du texte latin A; voy.
tableau des préceptes pour E F.
14 s. GLIXELLl
[2] Ke quand tu pasci un povero, tu pasci lo to pastor,
Kc t'ha pasoe pos la morte in Teternal dolzor. 8
3. La terza cortesia si è : no sii trop presto
De corre senza parolla per assetar al desco .
S'alcun t'invidlia a noze, anze ke tu sii assetao,
[5] Per ti no prende quel asio dond tu fizi descaçao. 16
4. L'oltra è : anze ke tu prindi lo cibo apparegiao,
[4] Per ti on per to major fa si k'el sia signao.
Trop è gordo c villan e incontra Criste malegna
Lo quai ni ai oltri guarda ni 1 so condugio no segna. 20
^. La cortesia sexena, dapo kc l'hom se fidha,
Si è no apodiarse sor la mensa bandia.
Ki fa dra mensa podio, quel hom no è cortese,
[13] Quand el gh' apodia lo gomedhe, on ghe ten brace destese. 28
[21] 9. La cortesia novena si è : a poco parlar
E a tenir pos qucUo k'el ha tollegio a far ;
Ke l'hom, tanfin k'el mangia, s'el usa trop a dire,
Le fragore fo dra boca sovenzo ghe po inxire. 40
10. La cortesia desena si è : quand tu lie sedhe,
[15-6] Travond ■ inanze lo cibo, e furbe la boca, e beve.
Lo gordo ke beve im pressa, inanze k'el voje la canna,
A l'oltro fa fastidio, ke beve sego in compagnia. 44
[F205] 19. La dexnovena è questa : no biama li condugi
Qiiand tu è a li convivi, ma dî ke illi en bon tugi.
In questa rea usanza multi homini ho zà trovao,
Digando : quest'è mal cogio, on : quest'è mal salao. 80
3 1 . Pos la trentena è questa : zascun cortese donzello .
Ke se vol mocar al desco, co li drapi se laza bello.
[^] Ki mangia on ki ministra, no se de'mocar con le die ;
Co li drapi da pei se monde et use de cortesie. 128
[7] 32. L'oltra ke ven è questa : le toe man sian nete ;
[9J Ni li die entre orege ni 1 man sul co di' mete.
I. Tiavondere, avaler (lat. tratisfumlere). Monaci imprime Iroi'and, mais
Bekker et Biondelli donnent travond. Sur modén. tragouder voy. G. Bertoni,
Zs.J. rom. Phil., XXXV, 70. Cf. Meyer-Lùbke, /? £ IV, &8s4ii.
LES CO\'TE\ANCES DE TABLE I 5
No dex a l'iiom che mangia, s'el ha ben nudriiura,
Abcrdugar co le die in parte o sia sozura. 1 32
54. L'oltra è : tanfin ke tu maugi con homini cognoscemi,
[10] No mete le die in boca per descolzar li dengi.
Ki se caza le die in boca anze k'el habia mangiao,
Sor lo talier conniego non mangia per meo grao. 140
49. La cortesia seguente è : quando tu lie mangiao,
[£41] Fasî ke Jesù Criste ne sia glorificao.
Quel ke receve servisio d'alcun so benvoliente,
Sed el non lo rcgratia, ben è descognoscente. 200
50. La cinquantena apresso si è per la dcdrera,
[23] Lavar le man, po bever del bon vin dra carrera.
Le man pos lo convivio per poco pon fi lavae ;
Da grassa e da sozura elle en po netezae. 204
La table ci-dessus indique les préceptes de Bonvesin com-
muns avec les textes français; voici ceux qui manquent dans
ces derniers textes : verser adroitement de l'eau pour le lave-
main (9-12), ne pas manger trop vite et ne pas trop remplir la
bouche (33-6) ', ne pas verser à boire à autrui sans qu'il le
demande (45-8), tenir le verre à deux mains (49-52) -, ne pas
retenir le verre trop longtemps (53-6) ', ne pas se lever pen-
dant le repas (61-4) '^, ne pas siroter le potage (65-8), se
retourner en éternuant ou en toussant (69-72) \ ne pas badau-
der (81-4) ^, ne pas choisir la meilleure part du plat (85-8) ',
couper le pain convenablement (89-92), ne pas mettre devant
le voisin ce qui peut le déranger (97-100), en mangeant avec
1. Cf. prov. 85-90 (lat. V. 6 var. A, C 39, E 20).
2. Sicque ciphum capies utraque manu capias tu Et per utrumque latus
non per ripam teneas lu (F 167-8).
3 . Si quis dignetur offerre ciphum tibi, lete Accipias, modice bibas reddasque
facete (F 149-50).
4. Mensa tibi para vir sit nec surgere cura (D 30).
5 . Ossito, stranuto, singuhio sunt tria verba Que nisi l'renentur (ins. fer-
nentur) aspera sunt et acerba (C /J9-50).
6. Cf. prov. 35-6.
7. Et si videris bolum quod placeat tibi in parapside corani sodali, ne su-
mas {Disciplina clericalis, exemplum XXVI).
l6 s. GLIXELLI
une dame dans la même assiette lui découper la viande (101-4),
offrir à son invité les meilleurs morceaux du plat (105-8), ne pas
manger ni boire avant qu'un supérieur ait fini de boire (113-
20) ', celui qui sert à table doit être très propre (12 1-4) % ne pas
caresser un chien ou un chat en mangeant (133-6) >, ne pas
se lécher les doigts (141-.1), ne pas parler à quelqu'un qui est
en train de boire (149-52), ne pas communiquer de mauvaises
nouvelles (153-6) -♦, éviter les querelles (157-60) \ dissimuler
son malaise (16 1-4), ne pas montrer ce qui peut dégoûter les
convives (165-8), en portant une écuelle la tenir par le bord
(169-72), ne pas toucher le bord du verre avec le doigt (173-
6)^, ne pas trop remplir les écuelles et les verres (177-80),
ne pas mettre trop de pain dans la soupe (185-8), ne pas finir
de manger avant l'invité (189-92). Quant aux préceptes
communs avec les textes français, les divergences suivantes sont
à noter : pour le précepte 10, Bonvesin interdit de curer les
dents avec les doigts ; pour le précepte 31,1! interdit catégo-
riquement de tremper le pain dans le vin ; pour le précepte
35, il déclare que l'amphitryon ne doit pas trop insister en invi-
tant à boire ou à manger.
On n'a pas encore remarqué tjue ce dernier poème avait été
remanié trois siècles environ après la mort de son auteur. En
effet, le petit poème de Giulio Cesare Croce ', intitulé Cinqnan-
ia cortesie overo crean:^e da tavola, n'est qu'un remaniement de
la composition du vieux poète lombard ^. Croce a changé les
1. Quando bibit dominus non bibe discipule (D 33), Si major tecum come-
dens potaverat, esce Non appone manus sed ei niantile tenesce (F 157-8).
Celte règle dont F présente une variante, avait sa raison d'être dans le fait
qu'il n'y avait qu'un seul verre pour plusieurs convives : il était donc interdit
de boire à tour de rôle avec un supérieur.
2. Ablue terge manus imprimis distributurus (C 7).
3. Mureligus consors in mensa sit tibi nunquam (D 24), Murelegum
numquam caveaspalpare canemquç (E 33).
4. Fare morosa semper, mensaque jocosa (D 29).
5. Absint delicie, detraccio, crapula, rixe (£'40).
6. Cf. F 168 cité plus haut.
7. Voy. O. Guerrini, La Vita e le Opère ili G. C. C, Bologna, 1879,
p. 360. Cf. Zeitschrijt f. roui. PML, II, 126.
8. Imprimé chez B. Cocchi, Bologna, 1609 ; réimprimé chez S. Paradisi,
Macerata, et chez l'héritier de Cocchi, sans date. Je cite lé texte d'après
l'édition Paradisi.
LES COyTENA\'CES DE TABLE I7
quatrains de son modèle en tercets; en outre, il a fait précéder
les préceptes d'un préambule de 12 vers et il a ajouté 13 vers
de conclusion : au total, le poème compte 175 vers. Etant
donné qu'il est extrêmement difficile de se procurer ce texte,
j'en reproduis quelques fragments, en choisissant ceux qui
correspondent aux passages précités de Bonvesin.
1(1)' Pcro dunque figliuol, quando tu andrai
A tavola, se sei giusto e huniano,
Del pover prima ti ricorderai.
3 (5) Ancora ti bisogna haver mente
Non ti poner nel loco più honorato,
Che non t'incontri qualciie inconveniente.
6 (6) Non ti porre appoggiato ne a giacere
Con le braccia e col corpo su la tola ',
Che daresti da dire a più potere.
8 (9) Parla poco alla mensa clie vergogna
Potresti haver, che spesso nel convito
Si dicon cose piene di mensogna.
9 (to) Prima che bevi, fa che trangliiottito
Habbi il boccone e nettati la bocca,
Acciô che tu non sij mostrato a dito .
18 (i9)Mentreche mangi con tue voglie humane,
Loda il convito sempre e nol biasmare.
Corne far soglion certe genti vane.
31 (34) Ancora ti ricordo havereil core
Di non nettarti i denti con le dita,
Ma aspetta stecchi, ovcr quando sei fuorc.
44 (3i)Cerca alla mensa star polito e netto
E 1 naso mai in man non ti moccare,
Ma porta sempre teco il fa/.zoletto.
49 (49) E innanzi che da mensa sij levato,
1. Les chiflres entre parenthèses renvoient aux cortesie du modèle.
2. Forme dialectale pour tavola.
Romani a, XL VIL 2
l8 s. GLIXELLl
Tutto devoto e coa pensieri huniani
Rendi le gratic a Dio che l'ha cibato.
50 (50) Ultimamentc lavati le mani
E cerca sempre star netto e polito
Che questa è politia da Christiani.
Les préceptes de Croce présentent seulement deux diver-
gences par rapport à ceux de son modèle : il recommande de
tenir le verre à deux mains seulement quand il est très plein
(12) ; il interdit de mettre du pain dans le verre, quand il n'y
a qu'un verre pour plusieurs convives (23), ce qui nous montre
que ce n'était plus toujours le cas comme à l'épcque de Bon-
vesin. Enfin, il est à noter que, dans le poème en question, il
y a deux règles qui manquent dans son modèle, à savoir : ne
pas mâcher de deux côtés de la bouche (22) ', ne pas parler à
l'oreille de son voisin (45) ^ En revanche, la recommandation
de découper \.x viande à sa voisine manque dans le poème de
Croce.
5. Poèmes en d'autres langues. — En dehors des littératures
romanes, on trouvera des poèmes sur la bonne tenue à table
un peu partout. Dans la littérature allemande, où l'on rencontre
même un texte en prose, ils sont particulièrement nombreux :
les poètes de renom ont traité ce sujet avec une singulière pré-
dilection, ainsi Sébastien Brant et surtout Hans Sachs qui a
composé quatre poèmes sur ce thème '. Le plus ancien poème
de ce genre, attribué à Tannhâuser, doit remonter au milieu
du XIII'' siècle '♦. Les textes en question ont été étudiés et
classés avec soin, mais on n'a point examiné, je crois, leur
rapport avec les poèmes latins. Ces textes ne manquent ni
d'originalité ni d'intérêt, mais les moralistes allemands ne
1. Utraque parte non masticabis aperte (D 36), Nec gemina parte vescare
cibis siniul oris (E 21).
2. Voy. le précepte 44 de la table ci-dessus.
3. Un recueil de textes, précédé d'une étude, a été publié par M. Geyer,
AUdeutsche Tischiuchten, Progr. Altenburg, 1882; voy. aussi A. Hauffen,
Cuspar Scheidt der Lehrer Fischarls, Strasbourg, 1889, Quellen und Forschun-
gen, 66, chap. I. Le texte en prose p. p. A. Liibben, Geniiaiiia, XXI, 424.
4. Cf. E. Martin, An:^eiger Jïir deutsches AUerthuiii {Zs., XXVI) VIII, 309 s.
LES CONTENANCES DE TABLE I9
reculent pas devant les expressions fortes et répètent souvent :
sa er Z^,;^/ als e'm siuin ' là où le poète français se contente de
dire : car ce n'est pas belle manière. L'intérêt des textes allemands
pour l'évolution générale du thème consiste en ceci qu'ils ont
abouti à un renouvellement du genre, grâce à un trait de
parodie qu'ils 3' ont introduit -. On s'est avisé de conseiller
ironiquement le contraire de "ce qui est recommandable et l'on
a créé les parodies des Contenances de table {yerkehrle Tisch:^uchten\
dont l'exemple le plus ancien est la parodie de Caton qui
remonte au début du xv-' siècle >. La fortune du genre a été
consacrée par Frédéric Dedekind qui, en 1549, publia un
poème de 2400 vers, en distiques élégiaques, sous le titre
GrobianuSy dont on a quatre traductions en allemand, deux en
anglais et une en hongrois +.
La littérature anglaise possède aussi nombre de Contenances Je
table qui ont été réunies par F. J. Furnivall K Ces textes,
généralement plus longs que le plus long poème en français,
contiennent des préceptes intéressants et mériteraient une étude
comparative. Ils remontent évidemment à une source latine,
comme le déclare lui-même l'auteur anonyme du poème The
Babees Book :
In this tretys the whiche I thenke to wnte
Out of latvn in-to my comvne langage.
Les littératures Scandinaves sont représentées par un poème
en suédois du commencement du xvii= siècle, composé par
Martin Aschaneus (mort en [641) ^.
Le poème en polonais du début du xv^ siècle - est impor-
tant pour l'histoire littéraire de la Pologne, comme le plus
1 . Hauften, Oiivr. cité, p. 1 1 .
2. Ibid., p. 18 ss.
3. F. Zarncke, Der deutsche Calo, Leipzig, 1852, p. 143 ss.
4. Voy. l'édition du Grobianus par A. Borner, Berlin, 1903, Lateiiiisrlje
Litteraturdenlciiidler des XV. iind XVI. Jt]., 16. Cf. ZeitscJnift f. deutsclte Fbit.,
XXXVI, 567.
5. The Babees Book, I ; Caxion's Book oj Cnrtesye, E. E. T. S., extra séries,
3, 1868 ; A Book of Pieceilence',1, 56, E. E. T. S., extra séries, 8, 1869.
6. H. Schûck, Svensk Literaturliistoria, Stockholm, 1890, 1,3)2.
7. A. Brûckner, Aichiv fiir stavische Pl)it., XIV, 496.
20 S. GLIXELLI
ancien poème profane, mais il est intéressant aussi en tant que
chaînon dans l'évolution du thème qui nous occupe. Il compte
114 vers et se divise en deux parties. La première présente des
règles de la bonne tenue à table : on recommande aux hommes
de faire les frais de la conversation, d'avoir les mains propres,
de prendre la place indiquée etc., aux femmes de manger par
petites bouchées. Dans la seconde partie, l'auteur entreprend
une défense des femmes contre leurs détracteurs, car elles sont
la source de toute joie et de tout ce qui est noble en nous ;
cette vertu leur vient de la Mère de Dieu. Il est curieux de
rencontrer ici une manifestation du culte de la femme, mis en
honneur par les troubadours, qui pourtant, aussi bien que leurs
imitateurs étrangers, ont été sans doute ignorés en Pologne,
à cette époque '.
6. Origine et di fusion du thème. — Les règles de convenance
et d'étiquette à observer à table ne sont pas exposées seulement
dans les petits poèmes que nous venons de passer en revue,
mais aussi dans nombre de traités de civilité. Il importe donc
d'examiner les rapports de ces derniers avec les dits poèmes.
Hugues de Saint- Victor (mort en 1141) finit son De insti-
tutione novîtiorum par un exposé systématique du maintien à
table ^. Les préceptes sont divisés en deux groupes : 1° la tenue
générale à table, 2° la manière de 'manger. L'auteur recom-
mande : d'éviter la loquacité, d'être modeste en regards, de ne
pas se précipiter pour manger. Voilà pour la tenue. Ensuite, il
interdit de rechercher les mets délicieux, rares et préparés d'une
manière raffinée, recommande la sobriété; conseille de manger
proprement et lentement. Les poèmes roulent, en somme, sur
des idées fort analogues. Faut-il en conclure que les poètes
avaient sous les yeux ce traité? Supposition peu probable. La
1 . Une défense des femmes se trouve également dans le Liber Faceli,
mais le passage en question est loin d'avoir la même affinité avec les idées
chères aux troubadours :
Femineo numquam de sexu mala loquare, 93
Sed quemcunque vides pro posse tuo venerare.
Rusticus est vere qui turpia-de muliere 97
Dicit, nam vere sumus onines de muliere.
2. Patrotogia latind, t. 176, 949 ss.
LES CONTENAXCES DE TABLE 21
disposition savante et systématique des préceptes de Hugues
fait absolument défaut dans les poèmes qui offrent, d'ailleurs,
pour les mêmes idées des formules bien différentes : tandis que
De institiitione novitionim contient de longs développements
théoriques, les poèmes présentent des règles toutes pratiques,
formulées très brièvement. Si les poètes ont connu le livre de
Hugues, ils ont gardé, néanmoins, leur entière indépendance.
Il n'en est plus ainsi quant au rapport des Contenances de
table avec la Disciplina clericalis dont une page présente des
préceptes sur l'art de se tenir à table '. Nous y trouvons non
seulement les mêmes idées, mais aussi des formules analogues
et des règles de caractère tout pratique, qui permettent d'établir
un rapport de filiation entre le premier poème en latin et la page
de Pierre Alphonse. Voici les passages de la Disciplina que l'on
peut rapprocher de ce poème : Cuni ablueris maniis ut coniedas
(7) - ; ncc coniedas panem priusquam ventât aliiid fcrciiliiui super
niensani, ne dicaris inipaciens (6) ; nec tant uni panas boluni in are tuo
ni inice deflnant hinc et inde{C i<), E 26) ', ne dicaris gluto(C 17, E
15) ^; nec glucias boluin priusquambene fuerit commasticatum in ore
tuo (6 var. A^; nec pocula sumas donec sit os vacuum(^i'Ç) ; nec
loqnaris duni aliquid in ore tuo tenneris (JE 22) 5 ; post prandinm
nianiis ablue (23). Ces rapprochements sont trop frappants pour
qu'il soit possible de nier le rapport entre les deux textes ; il
s'agit seulement de déterminer à qui des deux revient la priorité.
Il semble que, si Pierre Alphonse avait connu ce poème, il ne
se serait pas abstenu d'en donner un remaniement en vers
pour graver davantage ces préceptes dans la mémoire des jeunes
gens qu'il voulait instruire. Quelques pages plus loin, il ne
manque pas de développer en vers le dicton macabre « vous
serez ce que nous sommes », développé également dans nombre
d'épitaphes ^ . Il est à remarquer, en outre, que les règles de la
1. Exemplum XXVI, éd. A. Hilka et W. Sôderhjelm, Samnilung iniitellal.
Texte, I, p. 40.
2. Les chiflfres entre parenthèses renvoient, saut' indication contraire, aux
vers du texte reconstitué (A).
3. Voy. prov. 83-<S.
4. Voy. le précepte 5 du tableau ci-dessus.
5 . Voy. le précepte 3 3 .
6. Voy. R. Kôhler, Der Spriicli der Toteii an die Lebendeti dans Kleiiiere
2 2 S. GLIXELLI
tenue à table ont leur place dans tous les traités de civilité
jusqu'aux plus récents, tandis qu'elles ne constituent un thème
de poème que durant quelques siècles. Ainsi, tout nous invite
à admettre que c'est le petit poème en latin qui dépend de la
Disciplina et non pas l'inverse. Etant donné que la Disciplina
appartient au début du xW siècle, le plus ancien poème sur la
tenue à table ne peut pas être antérieur au xii= siècle.
Les traductions de la Disciplina clericalis n'ajoutent rien de
nouveau au sujet qui nous intéresse ', mais il en est autrement
de deux célèbres ouvrages didactiques qui offrent des préceptes
adressés spécialement aux femmes -. C'est d'abord le Chastoiement
des dames de Robert de Blois, dont plusieurs dizaines de vers
concernent le sujet qui nous occupe ">. Robert passe sous
silence toute une série de règles trop élémentaires qu'il croit
inutile de rappeler aux dames, et insiste d'autant plus sur celles
qu'elles pourraient oublier ou ignorer. Ce sont les préceptes :
7, 22, 17, 38, 3 5, 18 de notre tableau. En outre, il recom-
mande de ne pas choisir la meilleure part du plat, de ne pas
mettre dans la bouche des morceaux trop gros ou trop chauds.
Le premier de ces derniers préceptes rappelle un passage de la
Disciplina clericalis :
Se vous mangiez aoec autrui, Si ne deiz onques la main tendre
Les plus beaux morsiaiix devant lui Devant ton compaignon por prendre
Tornez ; n'alez pas eslisant En l'escùele le morsel,
Ne le plus bel ne le plus grant. Se mellor senble et plus bel
{Cbasl. des dames, v. 501-4.) Que cel qui devant tei sera :
Vilanie est, nel fere ja.
(Chast. d'un père, éd. Labouderie,
[p. 430.)
Il est délicat d'indiquer la source directe de Robert : il semble
Schriftcii, p. p. J. Boite, II, 27; cl. Les cinq poèmes des trois morts et des trois
vifs p. p. S. Glixelli, Paris, 1914, p. 20 ss.
1. Voy. le Chastoiement d'un père à ^on fils du xiic s., éd. Labouderie, Paris,
1824, p. 429 ; version du xiii^ s., éd. Barbazan-Méon, Fabliaux et contes,
II, p. 162 s.; version en prose du xv« s., éd. Labouderie, p. 197; version
gasconne, éd. J. Ducamin, Toulouse, 1908, p. 55 s.
2. H. Jacobius, Die Ilriiefjung des Edelfrauleins im alten Frankreicb, Beihe/t
^. Zs.f. r. Ph., XVI (1908), p. 213.
3. Barbazan-Méon, Fabliaux et contes, II, 199.
LES CONTENANCES DE TABLE
23
bien qu'il a connu la Disciplina clericalis et peut-être aussi le
plus ancien poème en latin sur la tenue à table. A son tour le
Chasioienient des dames a pu iournir quelques éléments au
Roman de la Rose, dans lequel Jean de Meun donne à la maî-
tresse de la maison des conseils sur la manière de recevoir les
invités et prodigue des préceptes sur la manière de manger '.
Voici les passages des deux poèmes que l'on peut rapprocher :
Et bien se gart qu'ele ne moillc
Ses dois es broez jusqu'as jointes.
Et gart que ja henap ne touche
Tant cum ele ait morse! en bouche ;
Si doit si bien sa bouche terdre
Qu'el n"i lest nulle gresse aerdre,
Au mains en la lèvre desseure :
Car quant gresse en celé demeure,
Ou vin en perent les maillettes,
Qui ne sunt ne bêles ne netes.
(Rose 14550-51, 67-74.)
Se vous gardez del dégoûter
Et de voz mains trop engluer.
Toutes les foiz qus vous bevez,
Vostre bouche bien essuiez
Que li vins encressiez ne soit,
Qu'il desplest moult a cui le boit.
(Chasl. des dames 523-24, 515-18.)
Les deux fameux poèmes ont été, sans doute, connus par
les auteurs français des Contenances de table. Un passage assez
obscur de la première (v. 39-42) devient clair, quand on le
rapprc.che des quatre vers du Chastoiement des dames (515-18),
mais cela ne nous oblige pas à admettre un rapport direct entre
les deux textes. Une légère influence subie par les deux autres
Contenances de table paraît moins incertaine, mais il est évident
que ce rapport possible ne contredit en aucune façon la filiation
des petits poèmes, telle qu'elle a été établie précédemment,
car ils ont pu être influencés par plusieurs textes.
Assès souvent tes ongles roingne, Voz mains moult nettement gardez.
Longs ongles font venir la roingne. Sovent les ongles recopez.
De tes ongles oste bordure,
Les avoir ors est grant laidure.
(II 3-6, cf. m 5-8.)
A table, lic de sommeiller.
(II 70, cf. III 82-3.)
Ne doivent pas la char passer,
C'ordure ne puist amasser.
(Chast. des dames 463-6.)
E se gart de dormir a table,
Ce n'est pas sens de someiller.
(Rose 14399-403.)
I. Vers 14525-407, éd. Francisque Michel, Paris, 186^, II, p. 88-90.
24 s. GLIXELLI
Enfant, garde de présenter En autrui meson ne soiez
A ton hoste pain ne vïande. Trop larges, se vous i mengiez,
Prendre en peut sans qu'on luv N'est courtoisie ne proece
(commande, D'autrui bien fere larguece.
Autre ne l'en peut exempter. (Chiist. des thunes 525-8.)
(III 105-8.)
Dans deux poèmes français, V Urbain ' et le Régime pour tous
serviteurs ^, on recommande au page de manger sans s'asseoir à
la table de son seigneur :
Li bon enfant deit ester Mengier dois sans seoir a table.
Devant son seigneur a manger. Fu\' vin et toute gloutonuie.
(Urbain, 19-20.) (Rêginte, 4-5.)
Les règles de la tenue à table se rencontrent également dans
des poèmes provençaux concernant la civilité. Dans VEnsen-
Jmiiien de Arnaut Guilhem de Marsan (xii^ siècle), on trouve
des préceptes pour le maître de la maison ', qui n'ont pas de
rapport avec les Contenances de table que nous avons étudiées,
mais, dans V Eiisenhanien de la don:(eIa de Amanieu de Sescas
(xiii'= siècle), se trouvent les règles 29, 35,25 de notre tableau,
ainsi que la recommandation de découper la viande à sa voisine
que nous avons signalée dans le poème de Bonvesin +. Notons
aussi que pour le précepte 35, ce texte s'accorde d'une façon
absolue avec le petit poème en provençal sur la tenue à table.
Ni ia non vulhasconvidar Sobre manjar, amia,
Ni de beure ni de maniar Ges vostre companho
Sels que a la taula seran, Ni' Is autres deviro
Car be leu a mal so tenran. Non anetz covidan,
(55-4.) Car non par benestan.
(Ensenhamen, p. 145, 2-6.)
Dans un petit poème didactique en italien du xiii^ siècle,
1. P. Mever, Roniania, XXXII, 71.
2. M">e de Saint-Surin, L'Hôtel de Cluny, p. 97, et Furnivall, The BiJbees
, II, 20.
3. K. Bartsch, Prov. Leiebiich,p. 156, 83-157, 38.
4. Ibid., p 142, 72-143, 32.
LES CONTENANCES DE TABLE 2<y
publié par Bartsch et Mussafia, une quinzaine de vers est
consacrée à la tenue à table (v. 62-76) '. On y trouvera
quelques préceptes des plus souvent répétés (22, 4, 9, 29, 36),
mais aussi la recommandation, moins fréquente de tenir le
verre à deux mains qui figure dans le poème de Bonvesin. On
rencontre des préceptes pour l'invité, l'amphitryon et celui
qui sert à table dans les Doctiinenti d'Amorc de Francesco da
Barberino -. Un de ces préceptes figure seulement dans le poème
latin (^ 17) : Ne mi par mica hella fosso tirar co'deiili. Un autre
conseil, qui se rencontre seulement dans la Disciplina clericalis,
permet de considérer cette influence comme possible :
Et a tavola intrando, Esgarde bien qui ce sera
S'egli è signor colui chcdicc: andatc, Qui de mengier te semondra :
Per sua maioritate Se il est prodom, ou haut sire,
Non si couvien clie coutcuda dcl girc. Ne l'en dciz nient contredire,
Maintenant li deiz otreier
Et ovec lui aler mengier ;
Co'li tuoi par disdire Et se il est de poute afaire,
Alcuna volta c poi seguir lor voglia. Tôt autrement le deiz donc faire :
Co'li maggior t'accoglia Quer selonc ce que tu verras
Pochctta resistenza e poi lor piaci. Que il sera et tu seras,
(Doctinieiiti d'Amore, I, 8.) Douz feiz ou treis t'en fai prier,
Ainz que li veilles otreier.
(Chasl. d'un père, éd. Labouderie,
• [P-43i
Il reste à mentionner un long poème en allemand, mais
écrit par un Italien du Frioul, Tommasino di Cerclaria, intitulé
Wiilscher Gast, qui réserve également une place à la tenue à
table 5. Il est à noter que ce texte est plus ancien que les petits
poèmes en allemand sur le sujet qui nous occupe.
Les règles de la bonne tenue à table constituent, on le voit,
un thème de composition poétique, très répandu à la fin du
moyen âge. Au xvi" siècle, on les versifie encore, mais elles
sont prodiguées d'ordinaire dans les traités concernant la civilité
1. Rivista di filologia rovtania, II, 47.
2. I, 8, éd. Ubaldini, Roma, 1640, p. 28. Voy. aussi son Reggitnento c
cosluini di doiuiii, cf. Jacobius, /.r.
3. L. Torretta, Studi medievali, I, 35 s.
26 s. GLIXELLI
OU la pédagogie, comme ceux d'Erasme, d'Hegendorf ou de
Giovanni délia Casa. Ainsi elles rentrent dans leur cadre
primitif.
Stefan Glixelli.
TEXTES
A. — Poème latin
Le modèle du premier texte français se priîsente sous six formes différemes,
conservées chacune par un seul ms.
A Sienne, Bibl. comm. K. V. 24, fol. 44 (fni du xiii^ s.), 23 hexamètres ;
p.p. F. Novati, Carwiiui medii ann, p. 49.
B Oxford, Can. it. 31, fol. 85, 19 hexamètres<; signalé par F. N[ovati],
Gioniak stor, d. lett. ital., XXI, 446.
C Milan, Ambros. N 95 sup., fol. 55, 52 hexamètres ; p. p. L. Biadene,
Cortesie da tavola in latino e in proveH\ale ; cf. Gioni. st. d. lett.it., XXI, 446,
Archiv de Herrig, XC, 326.
D Londres, Mus. Brit., Harl. 3362, fol. 6, 37 hexamètres, titre Ut te
géras ad tiieiisjw ; p. p. F. J. Furnivall, Tbe Bahees Book, II, 26.
E Même ms. ', 42 hexamètres, titre Sta)is puer ad mensam ; Ilnd., p. 30.
G Milan, Ambros. F 118 sup., fol. 44 v., 24 hexamètres; signalé par
F. N., Giorn. st. d. lett. it., XXI, 447.
A ces six rédactions on peut joindre le Liher Faceti (F) que je cite d'après
une ancienne plaquette sans lieu ni date. Nous avons donc sept témoi-
gnages pour l'établissement du texte. Il n'y a pas de doute que A dont la
forme est à peu près cohérente, se rapproche le plus du texte primitif.
Cependant, les autres rédactions présentent plusieurs vers qui manquent
dans A, mais qui figurent dans la traduction française. Il se peut que le
rimeur français ait connu plusieurs rédactions, mais il est également possible
que ces vers aient figuré dans l'original et, par conséquent, il faut se deman-
der s'ils ne devraient pas entrer dans le texte critique. Malheureusement, la
question de l'intercahition est insoluble, car la succession des vers diffère de
texte à texte. Étant donné ces conditions défavorables pour l'établissement
du texte critique, d'après le procédé habituel, je me bornerai à écarter les
leçons de A, quand celles des autres rédactions s'accorderont mieux avec le
I. Je cite les deux textes, conservés par ce ms., d'après l'édition Furnivall.
LES CONTENANCES DE TABLE 27
poème français. Les italiques, employés pour les passages reconstitués, per-
mettront au lecteur de rétablir aisément le texte de A. Le tableau suivant
donne les concordances des vers de A et des autres rédactions :
B C D
I
I
9
7
2
2
10
3
3
12
8
4
4
14
S
5
S
15
6
12
6
16
9
14
7
7
12
16
8
1 1
2o(;
57-
8)'
II
121
9
18
29
8
123-4
10
n
19
16
50
7
II
18
15
36
12
20
15
14 (12-
■3)
(22-
■3>
>
19
(4-5>
155
14
iS
9
24
14
31
117
16
10
2S
25
17
18
22
19
20
21
23
39
18
22
19
SI
23
52
37
42
Le texte de A compte 21 hexamètres et 2 pentamètres (v. 2, 16). Il
présente plusieurs expressions étrangères à la bonne latinité : pensa (i) pour
cogita, parapsis (14) plat, ossiim (17) pour os, irridearis assuré par la rime (20)
pour iirideas. Quant à la métrique, ce texte est assez incorrect et a demandé
des corrections dont les plus sûres m'ont été suggérées par MM. A. Jeanroy
et M. Roques, qui ont bien voulu m'encourager au cours de la rédaction de
cet article.
A la suite du texte reconstitué, je reproduis diplomatiquement ceux de BG
qui sont restés inédits. B se rapproche le plus de A : il a seulement 6 vers
qui ne figurent dans ce dernier. Le ms. G présente, à la même page, deux
1. Redite. *
2. Même leçon que B 12-5.
28 s. GLIXELLl
copies du mOmc texte, dont la seconde est sans valeur n'étant qu'une
transcription de la première. Le texte de G se distingue par un trait humo-
ristique, il a quatre vers (i, 6, 9, 17) communs avec C, qui manquent dans
les autres rédactions.
Ms. A
Qiiisquis es in mensa, primo de paupere pensa :
Nani cum pascis eum, pascis, amice, Deum .
Nescit honio plenus, quam vitam ducat egenus.
Nemo cibum capiat, donec benediciio fiât,
Nec capiat sedem, nisi quam vult qui régit edcm. 5
Douée sint posita tihi fercula tiiaiidere vita,
Et mundi digiti tibi sint unguesque politi.
Indiscotacta non sit bucella redacta.
Non tangas aures nudis digitis ueque narcs.
Non mundes dentés ferro acutoad comedentes. 10
Sal non tangatur esca quo vase locatur.
Si potes hec repeto in mensa ruclare caveto.
Esse scias vetitum in mensa ponere cubitum.
Lege mandatur ne parapsis ad osque ponatur.
Qui vult potare débet prius os vacuare 1 5
Et sint illius labia tersa prius ;
I manque E G F ; Cum sis C, Dum sedes D — 2 manque D E G F; cum]
si C — 3 manque E G F; Nam dapibus p. nescis quid sentit e. D — 4 manque
EG F; d.] nisi A — > manque G F ; Ne A ; Atque loco sedeas .tibi quem
signavcrit hospes E — 6 manqiieBGF : Manducare v. d. s. f. trita ^,F. d.s.
sita pani parce meroque E — -7 manque C G F ; In discum d.t. sunt u. p. D,
Munde s. u. noceant ne forte sodali E ; nudi d. t. sit ^ ; ungues B — 8
manque E G ; In mensa B ; Dentibus etacta D ; adtacta. . . retracta C ; Non
panem quem vis in disco mittere morde F — 9 manque BD ; Semper munda
manus dcvitet tergere nasum F.Nec naxum tergas nisi primo pannos adiun-
gas G, Ad mensa de nare tua non extrahe nudis Sordes cum digitis ne videare
rudis F — 10 manque F; Nec B C ; mundent BD;{. a.] f. acto A, ex
cultello B C D ;ad] manque B D, cum C; Mensa cultello d. mundare caveto
E; Ne cures dentés nec unquam de ferculo temptes G — 11 manque C G F ;
cum e. A ; quod B ; 1.] ponatur DE — 12 seulement A D ; hoc D ; r.] vitare
A — 13 manque E ; Scias esse A ; In m. c. p. sit v. BD, Mensa tibi c. nun
quam sustentet edenti F ; leçon amplifiée BCG — 14 seulement A ; parassis
A — 15 manque G ; Cum v. p. primum d. A ; prius manque C ; Dum cibus
extat in ore tuo potare caveto D F, Orc tenens escam potum superaddere
noli E — 16 manque DGF; Sint tàmen i. BC; Oreque pollulo non
potabis nisi terso E ; Et sitim . . . tensa A
LES COS'TE\A\CES DE TABLE 29
Nec tacere possum, ne dentibiis laceret ossum.
Non dicas verbum cuiquam quod ei sit acerbum,
Ne possit quis irasci vel discordia nasci.
Vultu sis hilaris, nuUum tamen irridearis. 20
Si pauce loqueris, gratior sodalibus eris.
Mensa submota, manus ablue, postea pota.
Privetur mensa, qui spreverit hec documenta.
Ms. B
Quisq/(/s es i« mensa primo de paupere pensa.
Naw/ cuw pascis eu«/ pascis amice deu»/ .
Nescit homo plenus quaw uita»/ ducat egonus.
Nemo cibuw capiat donec benedictio fiât.
Nec capiat sedew nisi quaw; uult qui régit edew. 5
In mensa caue quot sint res noK numerare.
Et mundi digiti tibi sint ungues politi .
Ne graue sit socijs aut noceat alijs.
Qui uult potare débet prius os uacuare.
Sint xamen illius labia tersa prius. 10
In mensa tacta no« sit bucella redacta.
Qui tenet \it mensa cubituw uel bracchia te«sa.
No« est urbanus si fu^rit corpore sanus.
In mensa cubitu;« ponere sit uelituw.
Nec moueas famulo uirga;» nec catulo. 15
Ac ultra mensa?// spiritu/// nec eiecensu//q//fl»/.
Nec munde;/t dentés ex cultello comede//tes.
Sal non xangiUur esca quod uase locatz/r.
Mensa submota prius ablue postea pota.
Ms. G
OiiDiis me//sa molle, ponit///' absq//^" salle
O tu qui tercuUa prebes/sal primo ponerf debes
17 seulement A — 18 seulement A D ; Nec D ei manque A — 19 seule-
ment A ; Nec p. irasci quis A — 20 manque B C G F ; In v. ^ ; irriseris A ;
Mensa s. h. cuiquam nec in aure loquaris D, Sermo brevis vultus h. pars
detur egenis H — 21 seulement AE ; s.] cum sociis; Pace fruens multis caveas
garrire loquelis E — 22 manque D E G F ; manus] prius B C — 23 manque
BG F ; Privatur A ; spernit A ; hec spernere vuli C.
6 care quam... ne memorare D — 16 sputum ne ieceris C ; Non (Nec
E) u. m. sputes (spuerisJ?) nec desuper u. DE.
I maie C
30 s. GLIXELLI
Kt cutellos lotos'deinde pone;^ votos
Qui tenet in niensa/cubitu;« ue\ brachia tensa
Non est urban«5/si sit de corpo/e sanus S
Stes ad mcnsaw rectus/cl sepc respice pectus
Ne cures dentes/n^c unquavi de fercMlo tewptes
Nec naxum tergas/nt^i primo pawnos adiungas
Da tripodes disscuw cultruw post gausape siphu?«
Inde det///- panis ne uent»^ surgat inanis lO
Ad niensaw; mic/tertmiiiim duw dico uenite
Est mea uox grata/fercwla du;« dico parata
Ablue te;ge manH5 sede/coniede bibe surgeq/(« recède
lÀhâitien libens libo/libando libentius ibo
Asuwptoque cibo /t?7'iqm' quatc;q»c bibo 15
Qui pira cruda cibat/funebria ciba/ia bibat
Ni bibat et rebibat/et rebibendo bibat
Si duo s«Ht uina/ni/7;i de mclliori propina
Nil prossuMt uina/n/5i sit potatio trina
Funde merMw funde tanq;/flw sint fluminis unde 20
Vinu/H linphatuwz/conturbat uisscera fratru?H
Visscera now turbat/s^rf fratrum crimina purgat
Vinuw/ sutille/caM£?t in sene cor iuuenille
Et uinum uille/redit iuuenille senille
B. — Poèmes français
I
Ce poème a été publié, dans le volume cité de M"ie de Saint-Surin,
d'après un ms. du xv^ s. dont le domicile actuel est inconnu. V03'.
E. Langlois, Les uiss. du Roman de la Rose, p. 206 ; Meyer-Lângfors, Les
Iiicipit, p. 362. Comme les deux autres rééditions de cette pièce, celle-ci est
fondée sur la d'te édition (5) qui d'ailleurs, à en juger d'après les autres
textes publiés dans le même volume, mérite toute confiance. Un autre ms.
du xve s., Berne 205 fol 147 v-148 r (B), m'a été signalé par M"« E. Droz.
Il permet de corriger plusieurs passages de S .
6 Ad tabulam maneas r. et r. C — 9 Mense pone pedes p. g. vitria salem
C — II tïm tim G — 15t.] corr. terque — 16 Persica pera poma stomaco
sunt hec tria dura C.
LES COXTES'AS'CES DE TABLE 3 I
LA CONTENANCE DE TABLE
S'a table te veulz maintenir, Ne autres ne facent nuissance.
Honnestement te dois tenir Viande au sel de la saliiere
Et garder les enseignemens N'atouche, c'est laide manière. 24
Dont cilz vers sont commancemens. 4 Tes narilles fourgier ne vueilles
Chacun doit estre coutumicrs De tes doies, ne tes oreilles.
De penser des povrcs premiers, De ton coustel tes dens ne feurges
Car li saoul si ne scet mie Et, quant tu mengûes,n'espeurges. 28
Com le jeiin a dure vie. 8 Ne craiche par dessus la table,
A viande nulz main ne mette Car c'est chose desconvenablc.
Jusques la beneisson soit faitte. En ton escuelle ne doit estre
Ne t'assie/, pas, je te conseille, Tacueillier fors quant te dois paistre. 3?.
Se bien ne sces que l'en le vueille. 12 S'on t'a osté ton escuelle,
Ne mangue mie, je te commande. Garde tov bien, ne la rappelle.
Avant que on serve de viande, De. . . te garde et met paine.
Car il sembleroit que tu feusses Car c'est chose trop villaine. 36
Trop glout,ou que trop fain eusses. 16 Quant tu mengûes bien te guette,
Du pain que mis as en ta bouche. Sur table ton coûte ne mette.
A ton escuelle point n'atouche. Vuiddier et essever mémoire
Ongles polis et nais les dois Aies ta bouche, quant veulz boire, 40
Ayes, ainsi tenir te dois 20 Car descort naistre en pourroit
Qu'aux compaignons ne soit grevance. Dont la compaignie s'en deuldroit.
Rubrique : manque S, S'ensuit la contenance de table, c'est la contenance et
la manière comment homme et femme se doivent contenir a manger quant
on est a la table B — 3 garde S — 4 com.] enseignemens B — 9 nul B — 13
pas7i — 16 tu f. S — 18 ne touche B — 19 nez B — 20 Ayes] Ainsi S —
22 aux a. ne fay n. B — 23 de] en B — 24 Ne touche B — 25 narines B — 26
dois S; doiz n. t. deux o. B — 28 Fors. . . mengeue S — 29 p.] pas B —
3 1 ton] t B — 32 veulx pestre 5 — 33 Se on n B — 34 ne] que S — 355 avertit
que le mot est en hlaiic dansle ms., pour le suppléer cf. Il 46, III 12 j, toussir Z?
— 36 une ch. v. B — 34 mengue S, mangeras B — 38 5 imprime costc et propose
la corr. coude, coude B — -39 eusserer S ; Vuidier et essuyer ta bouche B —
40 Dois bien avant que au hanap touche B — 41-42 manquent B — 59-42
Même idée exprimée plus claire)iu'nt dans /« Chastoiement des dames, v. ^ly-
iS.
Toutes les foiz que vous bevez,
Vostre bouche bien essuiez
Que li vins encressiez ne soit,
Qu'il desplest moult a cui le boit.
32 s. GLIXELLI
Garde toy bien, en toutes guides, Ne doit pas ou bacin crachier, 52
Viandes au niengier ne desprises. 44 Lors que sa bouche ou ses mains levé,
Et quant tu te siés au mcngier, Ains mette hors qu'aucun ne grève.
Garde toy bien de laidengier, La table ostée, mains lavez,
Ains fiiis grande chiere et grant joye, Puis buvez bon vin, se l'avez. 56
Ne ne parle par quoy l'en loye. 48 A Dieu soit gloire, a Dieu soit grâce,
Quant au mengier mains parleras, Qui de noz cuers péchiez deflace,
Plus paisiblement t'en yras. Et auiiue fidelium
Cellui qui courtoisie a chier, Requiescant in gaiidiinu. 60
II
Ce poème nous est conservé par trois mss. du xv= s.
A Paris, B. N. fr. 1181, fol. 5 v-7 r ; 94 vers.
C Paris, B. N. fr. 1370, fol. 146 v-148 r ; 84 vers '.
D Metz, 855, fol. 10 r-v; 86 vers.
Ces trois copies différent très sensiblement l'une de l'autre, ce sont presque
des remaniements du même poème. Cette diversité provient de ce que l'on
savait par cœur tous les préceptes, mais leur ordre exact était assez difficile
à se rappeler et on le modifiait, on oubliait des vers, ou on en ajoutait
d'autres. ,
Voici la concordance des vers dans ces trois copies :
A
C
D
A
C
D
1-2
1-2
1-2
25-6
35-6
37-8
3-4
3-4
3-4
27-8
43-4
S-6
5-6
29-30
47-84
45-6
7-8
5-6
7-8
31-2
37-8
39-40
9-10
7-8
9-10
33-4
43-4
41-2
11-2
9-10
11-2
35-6
51-2
53-4
13-4
II -2
13-4
37-8
23-4
25-6
iS-6
13-4
15-6
39-40
33-4
35-6
17-8
iS-6
17-8
41-2
55-6
57-8
19-20
S3-4
55-6
43-4
27-8
21-2
59-60
61-2
45-6
31-2
29-30
23-4
61-2
63-4
47-8
51-2
48 Pour rexf>licatîon, cf. la table des préceptes ci-dessus; p. pas que on ne loye
B — 5opasible [tu t'en] S, p. y seras B — Après lev. jo B ajoute : A tes mains
mousches ne prandras En mangant aincois te tendras — 53 Fors quand 5; qui
ses m. et sa b. 1. B — 55 t.] nappe B: voz m. S — 58 eff'ace B — Explicit la
contenance de la table B.
I. Ce ms. n'est pas indiqué dans Meyer-Langfors, Les hicipit, p. 391.
LKS CONTENANCES DE TABLE
C D
49-50
51-2
41-2
49-50
5 3-4
49-50
51-2
55-6
25-6
33-4
57-8
S9-60
61-2
19-20
21-2
65-4
21-2
23-4
65-6
17-8
19-20
67-8
57-8
59-60
69-70
29-30
27-8
71-2 '
65-6
65-6
JE TABL
E
33
A
C
D
73-4
67-8
67-8
75-6
63-4
77-8
69-70
69-70
79-80
71-2
71-2
81-2
75-4
73-4
83-4
75-6
75-6
85-6
77-8
77-8
87-8
79-80
79-80
89-90
81-2
91-2
81-2
83-4
93-4
83-4
85-6
Les vers 39-40 de C = 47-8 de D manquent dans A :
Ne tien tes mains dessoubz la table,
Car c'est chose deshonorable.
Les vers 45-6 de C manquent dans AD :
Se tu te veulx fere priser,
Ne vueilles nully mespriser.
Ce poème a été imprimé dès la fin du xv^ s., voy. Catalogue ik ht Biblio-
thèque Rolhsrhihl, I, no 25. — ■ Editions d'après A, voy. ci-dessus, p. 5 ; le texte
de C dans Furnivall, Ouvr. cité, II, 5. 'Je reproduis A sauf quelques correc-
tions.
LA CONTENANCE DE LA TABLE
Se tu veulz estre bien courtois, De tes ongles oste l'ordure.
Gardes ces reigles en francois. Les avoir ors est grant laidure.
Assès souvent tes ongles roingne, Lave tes mains devant disner
Longs ongles font venir la roingne. 4 Et aussy quant vouldras soupper. 8
I. Les vers 69-70 et 71-2 intervertis dans le ms.
Titre : La manière de se contenir a table C, manque A — i veul D —
2 Regarde C ; Garde ces choses D — 3 roignes C — 4 La longueur fait v.
CD ; les roignes C — ] -6 manquent C — 5 ongles] mains D—6 ors] laides D —
7 Levé D, devant nmiu/iie C — 8 q. tu vouldra D
Romania, XLVII. 3
34
Aincois fais heuedicite
Que prennes ta nécessité.
Seoir te peulz s;tns contredit
Au lieu ou l'oste ce te dit.
S. GLIXELLI
Il est conseillé en la Bible
Entre les gens estre paisible.
Ne parles point la bouche pleine,
12 Car c'est laide chose et vileine.
Ton morsel ne touche a salière,
Car ce n'est pas belle manière.
Boy sobrement a toute feste,
A ce que n'affolles ta teste.
Entre boire et ton vin tenir
Ne veuUes long plait maintenir.
Se tu fais souppes en ton verre,
Boy le vin ou le gette a terre.
Ne boy pas la bouche baveuse,
Car la costume en est honteuse.
Se tu te veulx faire valoir,
Sobre parler tu dois avoir.
?2
De pain, de vin, tu dois peu prendre Après monstre toy liez tous diz ;
S'autre viande doibs actcndre. Ne habunde trop en vains dits.
Le morsel mis hors de ta bouche S'on oste le plat devant toy,
A ton vaissel plus ne le touche. i6 N'en faiz compte et t'entais coy. 36
De ta touaille ne faiz corde,
Honnesteté ne s'j' accorde.
En plain disner ou en la fin,
20 N'efforce l'oste de son vin. 40
Et ne rempliz pas si ta pance
Qu'en toy n'ait belle contenance.
Ne faiz pas ton morsel conduire
24 A ton coustel qui te peult nuyre. 44
S'entour toy a de gens grans roucte,
Garde que ton ventre ne roupte.
Regarde a la table et escoute,
28 Et ne te tiens pas sur ton coulte. 48
9 Avant dy b. C — 11 Siez toy mengue s. C ; p.] puis D — 1 2 Ou D ; ton
hoste CD\ ce] se A, s'il D, manque C — 13 Du p. et du v. d. prendre C —
14 Et l'a. V. a. C — 15 ta] la C — 16 l'atouche C — 17 a] en C; sallierD —
19 simplement C — 20 Affin C; n'aie folle D — 11 En ton v. et b. t. A,
Quant ton b. av. t. D ; ton manque C — 22 veulle plait D — 2} ton] ung
CD ; V.] boire D — 24 le aprh ou manque D — 25 baveure C — 26 Car
manque AD — 27-8 manquent C — 28Se te garde de trop parler D — 29 II
t'est CD — 50 les] grans C, manque D — 31 parle C ; pas C D — 33-4 M. t.
joieux et apris Nedy rien dont tu soyes reprins C, A tauble soie lies t. d.
Ne bourde pas trop e. v. dis D — 35 ung p. de d. C — 36 fay semblant
mes tien te c. C, faire force ainstetien c. D — 39 ou] ne C, et £) — 40 en-
force D, s.] ton D — 41 si] tant C — 42 Que tu n'aie b. D — 43-4 manquent
£) _ 43 f. p.] veilles C — 44 ton désir car trop p. C — 45 des g. grantCZ)
— 46 G. toy bien que tu ne routes C — 47-8 manquent C — 47 a manque
D — 48 point sus lescoute D
LES CONTEXAXCES DE TABLE
35
Ne touche ton nez a main nue
Dont ta viande est tenue.
Ne torche de nappe tes dens
Et si ne la niés point dedens. 52
Ne offre a nully, se tu es saige,
Le demeurant de ton potaige.
Tiens devant tov le tablier net ;
En ung vaissel ton relief met. 56
Tiens toy nettement et regarde
Comment a tov chacun prent garde.
Ne mouche hault ton nez a table,
Car c'est ung fait peu aggreable. 60
Ne frotte tes mains ne tes bras
L'un a l'autre, ne a tes draps.
Oultre la table ne crache point ;
Je te diz que c'est ung lait point. 64
Ne furge tes dens de la pointe
De ton coustel, je le t'apointe.
Se on met lettres en ta main.
Mes les tantost dedens ton sein.
Garde tov bien de conseiller
A table, ne de sommeiller.
Se tu es servv de froumage,
Si en prens pou, non a oultraige 72
Et se tu es servv de uois,
N'en mengeùe que deux ou trovs.
S'on sert de fruit devant lever,
N'en mengeue point sans le la\er. 76
Quant ta bouche tu laveras,
Ou bacin point ne cracheras.
Quant tu rendras grâces a Dieu,
Sy te tiens en ton propre lieu. 80
N'oublie pas les trespassez
Qui de ce monde sont passez.
A ton hoste dois mercv rendre,
De t'en aler dois congié prendre. 84
Se on te fait boire après grâces.
Soit en hanap, ou verre, ou tasses,
Laisse premier boire ton hoste
Et boy après quant on lui oste. 88
Après peulx dire a haulte voix :
A Dieu vous commans, je m'en vois.
68
Qui a ces ditz bien pensera,
A table plus saige en sera.
De seoir a table n'est digne
Qui d'aucun bien ne porte signe.
92
49-50 viathjuent CD — 51 De la nappe n'essuve(ne tort D) tes C D —
55 nul A — 55 le] ton CD ; taillouer C, doublie D — 56 r.] doublie D —
57-60 manquent C D — 62 Tien t'en le plus que tu pourras C ; tes] autres D —
63 Puis a t. ne craches C, escuppe D — 66 De costel je t'en acointe C; je la
t'acointe D— 67 te met D — 68 les en ta manche ou sain C ; Si les met D —
69-70 W 71-2 intervertis A — 69 c] sommeiller C — 70 s.\ conseiller C —
72 n'en fay o. B, ne faire o. C — 73 Et manque D — 74 Si en (n'en D)
menjue d. CD — 75-6 manquent D — 77 Etq. tes mains tu C D ; laverais
D — 78 craicherais D — 82 Souveigne t'en tousiours assez C — 85 Et
s'on D ; t. f. b.] donne CD — 86 ou v.) voire D — 88 b.] toy C — 89-90
manquent C — 89 De lour puis D — 91 O. c. choses apparcevroit C; panserait
D — 92 seroit C, serait D — 93 ce s. C — 94 a.] aultruy D — Explicit la
contenance de la tauble seulement D.
3é S. GLIXHLLI
III
Ce texte nous est conservé par le ms. J (fol. i v-5 v) ' qui contient aussi
le poème II, et par plusieurs éditions gothiques ' dont j'ai étudié les
suivantes :
d Les Contenances de la table, sans lieu ni date, in-4 de 6 ft". (Bibl. Nat.,
Rés. Ye 843).
e Même titre, Lyon, in-4 <ic 4 ff- (B- N. Rés. Ye 335).
/ Contenance de la table, sans lieu ni date, petit in-8 de 4 rt . (B. Nat. Rés.
Ye 2970).
g La Contenance de la table, nouvellement imprimé (!) à Paris, vers 1530,
petit in-8 de 4 ff. (B. N. Rés. Ye 3761).
Les quatre imprimés forment un groupe en face du ms. A, ce qui est
attesté par les fautes communes aux vers: 62, 87, et par l'accord aux vers :
8, 15, 16, 28, 40, 46, 53, 70, 79, 80, 88, 95, 96, 109, III, II), 13s, 137,
141, 146, 157, 166, 167, 168. Le groupe de est attesté par la faute évidente
au v. 173 et par l'accord aux vers 7, 55, 91, 92, 93, 94, 120, 156, 176. Le
groupe fg résulte de l'interversion manifestement fautive des vers 65-68 et
69-72, ainsi que de l'accord aux vers : 7, 1 1, 14,55,91,94, 108, 127,173.
Les rapports de A et des quatre imprimés peuvent être représentés par cette
figure :
y l
A A
de f g
Editions d'après A, voy. plus haut p. 5; en outre, une édition basée sur
de a été donnée par A. de Montaiglon, Recueil de poésies françaises, I, 186-93.
•S'ENSUIVENT LES CONTENANCES DE LA TABLE
Enfant qui veult estre courtoys Enfant soit de copper soingneux
Et a toutes gens agréable Ses ongles et ester l'ordure.
Et principalement a table, Car se l'ordure il y endure,
Garde ces rigles en francoys. 4 Qyantilz segrate yest roingneux. 8
I veulx/ — 7 C. s'il est ord de nature de; il manqxie fg — 8 y e.] il est
defg
1. Le ms. de Saint-Omcr 657 qui m'a été indiqué par M"e Droz, en
contient un fragment de cinq quatrains.
2. Rrunet, Manuel, II, 243 s.
I.ES COSTENAXCFS DE TABLE 37
Enfant d'honneur, lave tes mains Enfant, prcus du vin et du pain
A ton lever, a ton disner, ~ Ce qu'il souffist a ta nature,
Et puis au soupper sans finer, Sans trop ne peu selon mesure,
Ce sont trois foys a tout le moins. 12 Qui trop en prent est dit villain. 40
Enfant, dy benedicite Enfant, tu ne te doibs charger
Et faiz le signe de la croix, Tant de ta première viande,
Ains que tu prens riens, se m'en crois, Se plusieurs en as en commande,
Qui te soit de nécessité. 16 Que d'autres ne puisses menger. 44
Enfant, quant tu seras aux places Enfant, se tu es bien scavant,
Ou aucun prélat d'église est. Ne mes pas ta main le premier
Laisse luy dire, s'il luy plaist, Au plat, mais laisse y toucher
Tant te«<?(//V//é^ que grâces. 20 Le maistre de l'iiostel avant. 48
Enfant, se prélat ou seigneur Enfant, garde que le morseau
Te dit de son auctorité Que tu auras mis en ta bouche
Que dies heiiedicite Par une fois, jamais n'atouche,
Fais le hardiement, c'est honneur. 24 Ne soit remis en ton vaisseau. 52
Enfant, se tu es en maison
D'autrui, et le maistre te dit
Que tu sees, sans contredit
Faire le peulz selon raison.
Enfant, ayes en toy remors
De t'en garder, se y a failly.
Et ne présentes a nulluy
28 Le morseau que tu auras mors.
56
Enfant, prens de regarder peine Enfant, garde toy de maschier
Sur le siège ou tu te sierras. En ta bouche pain ou viande.
Se aucune chose y verras Oultre que ton cuer ne demande
Qui soit deshonneste ou vilaine. 52 Et puis après le recrascher. 60
Enfant, quant tu seras assis
Pour ton corps refectionner,
Soit au soupper ou au disner,
Monstre tov prudent et rassiz.
Enfant, tu doibs prendre du sel
Dessus ton taillour, et saloir
Ta viande pour mieulx valoir,
36 Ou dedans ung autre vaissel. 64
i^ a ton] et au ^^, et a /g — 1 1 Et pareillement a s. j^ — 14 Faisant
le/g — i5A.q. prendre se tu me c. de/g — 16 Ce qui t'est rfe, Ce qui est /?■ —
24 hardiment defg — 27 t. s.] t'assies de, te sees/, tu te tais g — 28 s.]
car c'est defg — 29 Enfans A — 35 au] a defg — 40 e. d.] il est d efg —
45 p. as/ — 46 ta] la defg — 48 d'hostelf — 49 gardez A — 52 remise A —
5 3 t. ce r. d efg — 5 5 De non présenter de, Ne présente point/. Ne présenter
point g; a autruyy> — 60 le] la A — 62 trenchoir/, trenchouer o- ; saler
defg
38 s. GLIXELLI
Enfant, garde qu'en la salière Enfant, garde, se tu es saige,
Tu ne mettes point tes morscaulx En quelque bancquet que tu voyses
Pour les saler, ou tu deffaux. Soit de seigneurs ou de bourgeoyses,
Car c'est deshonneste manière. 68 De trop habonder en langaige. 92
Enfant, se tu bois de fort vin,
Metts V eaue attrempeement
Et n'en boy que souffisamment
Ou il te troublera l'engin.
Enfant, soyes tousjours paisible,
Doulx, courtois, bening, amiable
Entre ceulx qui sierront a table
72 Et te gardes d'estre noysible. 96
Enfant, se tu es ung yvrongne Enfant, ce te est chose honteuse.
Par trop boire, il est deshonneste, Se tu as serviette ou drap.
Et en auras mal a la teste. De boire dedens ton hanap,
Et puis après honte et vergongne. 76 Ayant la bouche orde et baveuse. 100
Enfant, garde que sur ton boire Enfant, se tu faiz en ton verre
Tu n'abondes trop en paroUe, Souppes de vin aucunement,
Car la manière en est moult folle, Boy tout le vin entièrement,
Enfant de bien ne le doit faire. 80 Ou autrement le gecte a terre. 104
Enfant, a table je t'ordonne
Sur tout que point tu ne sommeilles,
Et aussi que tu ne conseilles
En l'oreille d'autre personne. 84
Enfant, jamais la bouche pleine.
Tu ne dois a autruy parler,
Ne boire aussy pour avaler,
Car c'est chose par trop vileinc. 88
Enfant, garde de présenter
A ton hoste pain ne viande.
Prendre en peut sans qu'on lu}' com-
[mande
Autre ne l'en peut exempter. 108
Enfant, soies plain et joyeux,
En tout ce que tu fais ou dis.
Ne te habandonne a nulz vains dis,
Tu n'en pourras valoir que niieulx. 1 1 2
65-8 et 69-72 intervertis fg — 70 de l'eau ilc, de l'eaue Z^' — 75 Et
si en as m. d e f ; Tu en a. o-; en la A, a ta de — 78 Tu manque ^ ; Ne ^ ;
habonde ^ /_(,'' ; parolles A — 79 moult] sotte et de/g — 80 E.] Homme
'^ ^ fs — 81 a] en de fg — 82 Sus/; tu manque fg; sommeille /f — 83
85 Aussi que iamais ne conseille/^' — 87 avaler] mieulx valoir (/c/^ —
88 ch. p.] une ch. de fg — 91 Soient s. borgoiz borgoises de, Devant les s._^ou
bourgoises /, D. 1. s. ou bourgois g — 92 Trop t'abandonner de — 93 t.]
begnin et de, doulx ut fg — 94 D. et c. et a. de. Humble c. a./, Hum-
blement c. et a. ^ — 95 sont a la d efg — 96 Garde toy bien de fg ; noysibles
A — 97 c'est /, ce seroit g — 99 d. t.] en aucun A — 100 La b. toute
de fg — ICI t. ventre g — 105 le g.) getter g — 107 qu'on 1.] ta <•— 108
l'en manque/', le^; excepter/^- 109 p.] plaisant ^c/^ — iioEn] Par
fg; ou qued. fg — m Ne] Sans defg; t'abandonner Je^, abonder/; nulz
niaiique d efg
LES CONTENANCES DE TABLE
39
Enfant, se aucun serviteur oste Enfant, garde toy de frotter
Aucun plat qui soit devant tov, EnssaniMe tes mains, ne tes bras
N'en fais semblant, tais t'en tout quoy, Ne a la nappe, ne aux draps;
Il souffistpuis qu'ilplaistal'hoste. ii6 A table on ne se doit grater, 144
Enfant, garde toy de remplir
Ton ventre si habundamment,
Que tu ne puisses saigement
Tes bonnes oeuvres acomplir.
Enfant, après que tu as prins
Des biens de ton hoste ou hostesse.
Remercie lez de leur largesse ;
120 Tu n'en pourras estre reprins. 14
Enfant, se tu veulx en ta pence
Trop excessivement bouter,
Tu seras constraint a rupter
Et perdre toute contenance. 1 24
Enfant, se tu es saige, escoute
De la table les assistans,
Sans parler fors qu'a l'heure et temps,
Et ne te tiens pas sur le coubte. 128
Enfant, se ton nez est morveux.
Ne le touche de la main nue.
De quoy ta vïande est tenue ;
Le fait est vilain et honteux. 132
Enfant, en quelque compaignye
Que soyes, ne veulles nifler
Ton nez, ne faire hault sifRer ;
C'est deshonneur et mocquerie. 136
Enfant, metz ces dis en entente
Et les retiens en ton couraige.
Le résidu de ton potaige
Jamais a autruy ne présente. 140
Enfant, oultre quoy que tu faces
Après ton mengier et ton boire,
Souviengne toy de dire grâces,
Tu es obleigè de ce faire.
Et remercie Dieu le père
Qui des biens t'a donné assez.
Et pour toutes oeuvres parfaire.
Prie Dieu pour les trespassez.
152
n6
L'enfant saige tenu sera.
En toute bonne compaignye.
Qui bien ses reigles gardera.
Sans avoir honte ou villonnye. 160
Qui les tiendra, je vous affye,
Dedens son cuer bien enchâssez,
Honneur aura, mais qu'il n'oublie
Prier Dieu pour les trespassez. 164
Enfant, tu te doibs recoler.
Après qu'auras beu et mengié
115 f. point s. tiens defg ; toy coy de, te coyfg — 116 qu'ilj qui A —
120 Les b. de — 127 fors manque de fg ; et a, t. de; en h. et en X. fg — 128
c] compte g — 1 30 de la] a d eg, de/ — 151 ta] h/g — 1 34 ne v.] garde de
defg — 135 ne f. h] h. ne f. defg ■ — 157 m. c. d.] tiens cecy defg —
138 les] le defg — 141 toy] bien de fg — 146 de Teste et de l'ostesse
defg — Rubrique : B. a ce mesmeSx-^, manque f g — 152 ce] le deg — 155
En remerciant ,<,'^ ; remercie de — 155 Maisj?- — 1 56 Prier de — 157 Enfant
defg — 166 A. ce qu'as defg ; b. et] bien /
40 s. GLIXELLI
Et ains que t'en vuellcs aler, Prier Dieu pour les trespassez. 172
Pour ceulx qui ont les biens gaingné,
Et te souvenir en pitié 169 Prince enfant, tu es tenu
Que de ce monde sont passez, Des biens qui te sont amassez,
Ainsi que tu es obleigez Dont ton estât est soustenu,
Prier Dieu pour les trespassez. 176
167 Au devant que d efg; de ton a. d, ton a. c, de t'en a. fg — 168 P.]
De de ^g — 169 souviengne A — 172 Prie^ — 173 P. e.] Enfant se prins
de, Enfant premier/ g — 176 Prie de.
LES DEUX CONQUÉRANTS DU GRAAL
PERCE\^AL ET GALAAD
La première question qui se pose devant tout lecteur averti
de la Quête du Graal est celle-ci : pourquoi l'auteur a-t-il sub-
stitué à Perceval le Gallois, consacré par la légende, un autre
héros tout à fait neuf, sans attaches avec le passé ? Sans doute
il n'a pas éliminé complètement Perceval de la quête du
saint vaisseau dont il reste un des élus, mais il se sent gêné
par la tradition, vieille de près d'un demi-siècle. Il a beau retou-
cher la physionomie trop connue du héros pour le faire entrer
à sa place -. — qui est la seconde — dans le cadre de son épopée
mystique : bien des traits du type primitif s'imposeront à lui,
quoiqu'il fasse. En continuant l'évolution, déjà bien avancée,
du Perceval « nice » dans le sens d'une morale de plus en
plus austère, notre auteur a hni par en faire un ermite, un
moine, voire un saint ; jamais Perceval ne deviendra, ne peut
devenir, dans une œuvre médiévale un être surhumain, un
messager de Dieu, le Verbe devenu chair une deuxième fois.
Or, tel était bien le rêve du maître inconnu, rêve qui s'épa-
nouit au sein de sa Quête. Voilà pourquoi il a créé un autre
protagoniste du drame sacré, Galaad le Rédempteur, et en
Galaad il a incarné l'idéal religieux de tout le moyen âge : le
Christ-chevalier.
Toutes les sympathies des critiques modernes vont à Perce-
val, le simple, le pur, à Perceval d'avant la Quête, plus accessible
et pjus vivant ; ils ne voient en Galaad qu'une froide figure
allégorique, « un saint de vitrail », comme figé dans son inhu-
maine perfection. Libre à eux de choisir entre les deux concep-
tions en présence, de préférer la catharsis du héros à l'épiphanie
du dieu. N'oublions pas cependant, en les étudiant de près
42 M. LOT-BORODINE
l'une après l'autre, que la dernière, tard venue, est unique en
son genre, et porte, à travers le génie d'un seul homme, l'em-
preinte de toute une époque.
I
PERCEVAL LE GALLOIS
PERCEVAL DANS LA LITTÉRATURE DU GRAAL ANTÉRIEURE
AU LANCELOT '
C'est Chrétien de Troyes qui fixa le premier dans son
Conte du Graal le type littéraire du valet sauvage vivant dans
la « gaste forêt « avec sa mère, la veuve-dame, et attiré, par
le hasard d'une rencontre, vers la chevalerie dont il devient
peu à peu le représentant le plus brillant. L'aventure suprême,
la conquête du Graal, qui n'a certainement pas encore toute sa
signification spirituelle, lui est réservée, après un dur échec et
de longues épreuves, comme la récompense de sa haute valeur.
Quelles que soient les sources de Chrétien, inconnues de
nous aujourd'hui comme hier, on ne peut douter qu'en poète
courtois il n'ait assez librement interprété son thème ; surtout
il a dû modifier, en l'adoptant, ce type populaire de l'a inno-
cent » que l'on retrouve sous des formes diverses dans le folk-
lore de tous les peuples-. Figure pleine de vie et charmante,
1. S'il est difficile de croire au « livre » latin invoqué par Chrétien comme
source de son conte, ce genre d'artifice n'étant que trop répandu de son
temps, on doit admettre, par contre, une tradition orale certaine sur le
Graal énigme encore troublante, peut-être souvenir déjà brouillé d'un rite
d'initiation à un ancien culte végétal d'origine païenne. Voir à ce sujet les
travaux si méritoires de M. J. L. Weston : Sir Perceval (1909) et Frotn
Riltia! to Roi?iaiice (1^20).
2. Le plus intéressant de ces contes à notre point de vue est celui de
Peronnik (Basse- Bretagne) qui re^emble par certains côtés à notre Perceval.
Consulter — mais avec prudence — l'étude que lui a consacrée M. Victor Junk
dans les Comptes rendus de V Académie des sciences de Vienne, 191 2. On ne peut
pas, d'autre part, ne pas rapprocher de Peronnilc-Pierrot les contes russes si
répandus d' Ii'd noiichka- Douriitcholc (Jeannot le petit nigaud), qui célèbrent le
triomphe ou la chance de l'innocent au cœur pur, le Diininilinç des Miirchen
allemands.
PERCEVAL ET GALAAD 43
notre Perceval garde dans tout le conte un parfum de fraîcheur
et de naïveté qui le distingue des autres héros plus convention-
nels. En même temps on trouve déjà dans le développement
de son caractère une courbe d'évolution intérieure, marquée
d'une main sûre '.
Cette évolution comprend trois étapes auxquelles corres-
pondent les trois « chastoieraents » (enseignements moraux)
reçus par le jeune Perceval. D'abord, c'est la mère qui, au
moment où son fils en la quittant va lui briser le cœur, lui
donne la première leçon de piété et de morale :
* Biaus filz, un san vos vucl aprandre
Ou il vos fet niolt bien antandri;,
E s'il vos plest a retenir,
Granz biens vos an porra venir :
Chevaliers seroiz jusqu'à po,
Filz, se Deu pleust et je le lo,
Se vos trovez ne près ne loing
Dame qui d'aïe ait besoino,
Ne pucele desconselliee,
La vostre aie aparellice
Lor soit, s'eles vos an requièrent,
Qiie totes enors i afierent :
Qui as dames enor ne porte
La soe enors doit estre morte (v. 506-5 18),
Sor tote rien vos vuel proier
Que en yglise e an moustier
Alez proier nostre Seignor,
Que il vos doint joie et enor.
Et si vous i doint contenir
Qu'a bone fin puissiez venir (v. 536-52) -.
L'enfant, malgré son impatience de partir, écoute attentive-
ment ces conseils. Il les retient et les suit môme trop à la lettre,
1. Nous nous permettons de renvoyer pour plus de détails sur l'évolu-
tion de Perceval à notre ouvrage La Femme et Vautour dans les poèmes de Chré-
tien de Troyes, Paris, 1909 (cf. Rouiania, XXXLX, 377).
2. Édition Baist (non mise dans le commerce), p. 8 et 9 ; éd. Poivin,
Perceval le Gallois, t. II, p. 58.
44 M- LOT-BORODINE
au moins en ce qui concerne l'attitude envers les demoiselles.
Son premier geste est d'embrasser de force l'amie de l'Orgueil-
leux de la Lande et de lui ravir un anneau, malgré ses protesta-
tions et ses pleurs. Toutes les fautes que commet Perceval pen-
dant cette première période de sa vie indépendante — depuis son
départ jusqu'à l'adoubement — sont imputables à son manque
de tact, de discernement et de jugement '. Il est tout entier à sa
joie de vivre, à son instinct brutal et primesautier en même
temps. En arrivant à la cour d'Arthur, le vallet gallois, accoutré
selon la coutume de son pays, ignorant tout des bienséances,
pénètre à cheval dans la salle ; sans prendre garde à l'air sou-
cieux et irrité du roi, dont il fait sauter le « chapel » à la
stupeurde toute l'assistance : « Faites moi chevalier. . sire roi,
car aler m'en voel. »
Et le poète ajoute :
Cler et riant furent li oel
An la teste au vaslet salvaige ;
Nus qui le voit nel tient à saige,
Mes trestuit cil qui le veoient
Por bel e por gent le tenoient (v. 952-956).
Dans son désir juvénile d'être adoubé, Perceval réclame les
armes vermeilles du chevalier qui vient de quitter la cour en
emportant la coupe d'or du roi. L'incorrigible sénéchal. Keu, le
voyant « nice », se moque de lui et l'encourage dans son des-
sein : il n'a, dit-il, qu'à aller « tolir » à l'étranger ses armes qui
alors seront siennes. Et voilà notre héros parti au grand galop
de sa monture pour suivre ce conseil ironique, le voilà accom-
plissant son premier exploit, en tuant dun trait de javelot le fier
chevalier vermeil dont il revêt les armes tant convoitées. C'est,
comme on le voit, un être tout à fait fruste, naïvement égoïste,
ne songeant encore qu'à sa vengeance ou à son plaisir immé-
diats. Heureusement, la Providence veille sur lui, car son cœur
est pur et généreux, le fond de sa nature vraiment noble.
I. Quand, beaucoup plus tard, Perceval rencontrera la malheureuse pucellc
cruellement humiliée par son ami jaloux, auquel il infligera une juste puni-
tion, notre héros comprendra les conséquences funestes qui découlent par-
fois de nos actions inconsidérées; c'est pour lui une leçon excellente.
PERCEVAL ET GALA AD 45
Mais quel long chemin il lui taudra parcourir avant d'arriver
à être formé complètement, âme et corps !
L'adolescence inculte de Perceval prend fin et sa jeunesse
plus consciente et réfléchie commence avec son adoubemejit
par le prud'homme Gornemanz de Gahors. Le vieux vavasseur
ne se contente pas de l'armer et de lui conférer
La plus haute ordre avec l'ospee
Que Dex a faite e comaiidce,
c'est-à-dire l'ordre de chevalerie; il y joint tout un enseigne-
ment du code clicvaleresque :
. . . biau frère, or vos sovaingne,
Se il avient qu'il vos covaingne
Conbatre a aucun chevalier,
Ice vos voel dire et proicr,
Se vos an venez audesus
Que vers vos ne se puisse plus
Desfandre ne contretenir,
Einz l'estuisse a merci venir,
Qu'a esciant ne l'ocïez.
Et gardez que vos ne soiez.
Trop parlanz ne trop noveliers (v. 1615-25).
Por ce, biau frère, vos chasti
De trop parler, e si vos pri
Se vos trovez pucele ou famé
Ou soit ou dameisele ou dame
Desconseilliee soit de rien,
Conselliez la si feroiz bien. . . (v. 1631-36).
Une autre chose vos apraing
E nel tenez mie a desdaing
Que ne fet mie a desdaignier :
Volantiers alez au mostier
Proier celui qui tôt a fait
Que de vostre ame merci ait
Et qu'an cest siegle terrien
Vos gart come son crestien (v. 1639-46).
« Ce chastoiement » ne s'écarte, on le voit, de celui plus
général de la mère, que sur deux points importants : une idée
46 M. I.OT-BORODINE
nouvelle de l'honneur qui exige la clémence envers l'adversaire
vaincu, et le conseil raisonnable en lui-même, ,dc n'être ni
curieux, ni bavard, car, « qui trop parole, pechié fait » '. Or
cette leçon de discrétion qu'il vient de recevoir de son « maistre »
le jeune chevalier, ne la retiendra encore une fois que trop :
dans son esprit simple, tout d'une pièce et sans nuances, les
notions reçues se figent aussitôt en règles absolues, immuables.
Et c'est ce qui va faire son malheur, ainsi que celui des autres.
Non seulement Perceval obligera par son indifférence apparente
la belle jeune fille Blancheflor à lui faire des avances pour
implorer son aide contre l'ennemi qui assiège Beaurepaire,
mais, chose infiniment plus grave, le jour où il entrera au châ-
teau du riche roi Pêcheur, il s'enfermera dans le même mutisme
en face des merveilles qui se déroulent sous ses )'eux :
Uns variés d'une cambre vint
Qui une blance lance tint
Enpoignie paremmi leu ;
Si passa par entre le feu.
Et cil ki sor le lit seoient,
Et tout cil ki laiens- estoient
Virent la lance et le fer blanc :
S'en ist une goûte de sanc
Del fer de la lance el somet
Et jusqu'à la main au varlet
Couloit celé goûte vermelle.
Li variés voit celé mervelle,
Qui laiens ert noviaus venus ;
Si s'est del demander tenus
Cornent celle chose avenoit,
Que del casti ' li souvenoit
Celui ki chevalier le fist,
Ki li ensegna et aprist
Que de trop parler se gardast.
1 . Si Gornemans recommande expressément à Perceval de ne plus répé-
ter à tout propos les paroles de sa mère, c'est pour bien marquer la fin de son
enfance, déjà trop prolongée ; à l'autorité maternelle succède dans la société
féodale celle du maître à qui l'on confie de bonne heure l'éducation du futur
chevalier .
2. En ce lieu (en la salle du château).
5. Recommandation.
PERCEVAL ET GALAAD 47
Et crient se il le demandast
C'on le tenist a vilounie :
Pour çou ne le demanda mie.
Atant dui varlet a lui vinrent,
Qui candelers en lor mains tinrent
De fin or ouvrét a chisiel '.
Li varlet estoient moult biel
Qui les candelers aportoient ;
En cascun candelles ardoient,
.X. candeles a tout le mains.
Un graal entre ses .11. mains
Une damoisiele tenoit
Qui avoec les variés venoit,
Biele, gente et acesmee.
Quant ele fu laiens entrée
Atout le graal qu'ele tint, -.
Une si grans clartés i vint
Que si pierdirent les candoiles
Lor clarté, com font les estoiles
Quant li solaus lieve ou la lune.
Après içou en revient une
Qui tint .1. tailleoir d'argent ^
Içou vos dirai veraiement,
De fin or esmeree estoit.
Pieres pressieuses avoit
El graal, de maintes manières,
Des plus rices et des plus cieres
Qui el mont u en tiere soient ;
Totes autres pieres pasoient
Celes dou graal, sans dotance.
Ensi corne passa la lance
Par devant le lit s'en paserent
Et d'une cambre en l'autre entrèrent.
Et li variés le vit passer
Et n'osa mie demander
Del graal cui on en servoit >,
1. Les autres mss. ont de fin or ovre:^ a neel, c'est-à-dire d'or niellé.
2. Il faut corriger ainsi ce vers à l'aide des vers 4465 et 4743 et des leçons
des autres mss. Le « tailloir » est ici un couteau tranchant.
3. C'est-à-dire « à qui on servait le contenu du graal ». Le graal est, en
effet, une écuelle assez profonde et généralement de métal précieux où l'on
servait les morceaux de choix. Voy. le texte d'Hclinant reproduit dans F. Lot,
Etude sur le Lancelot en prose, p. 136-137.
48 M. LOT-BORODINE
Que tous jors en son cuer avoir
La parole au preudome sage ;
Si crient que il n'i ait damage
Pour cou que il a oï rctraire
C'ausi bien se puet on trop taire
Com trop parler a la foie ;
U biens l'en vient, u niar l'en guie ;
Ne lor cnquiert ne ne demande '. ,
Perceval émerveillé, ébloui, voit tout et ne dit mot, omet-
tant par un excès de discrétion de poser cette triple question qui
doit rompre le charme magique : i) de quel mal souffre son
hôte qui le reçoit à sa table sans se lever; 2) pourquoi la lance
saigne-t-elle ; 3) qui « sert » le vaisseau mystérieux devant
lequel tous s'inclinent ? La^« haute aventure » dont dépend le salut
de tout le pays frappé de stérilité, le jeune « nice » Ta manquée
une première fois ! Et l'épée que le roi Pêcheur lui avait donnée
se brise en deux tronçons dès qu'il veut s'en servir, emblème
de sa faiblesse et de l'indignité de celui qui l'a ceinte trop hâti-
vement. . .
La vraie raison, la raison morale de la cruelle mésaventure de
Perceval, il va l'apprendre, à peine aura-t-il quitté le château-
fantôme, par la bouche d'une pucelle, sa cousine. Le rencon-
trant dans la forêt déserte au grand matin, elle l'interroge sur-
prise : où donc a-t-il passé la nuit ? A sa réponse, elle devine la
vérité et quand il lui avoue ne rien avoir demandé au sujet de
la lance et du graal, et lui dit son nom ^, la jeune fille éclate en
imprécations :
— Ha Percevax maleûreus,
Cotn lus or mesavautureus
Quant du tôt n'a demandé! (v. 3545-7).
1. Chrétien de Troyes, Li Contes del Graal, éd. Potvin, vers 4369 à 4451
(t. II, p. 146-148) ; éd. G. Baist, vers 3153 à 3215.
2. Ici se place un fait bizarre, relevé par tous les critiques : Perceval qui
ne connaît pas encore son nom, ayant toujours été appelé par sa mère veuve
« beau-fils .1, le devine; il y a certainement quelque erreur — ou un simple
lapsus — chez Chrétien qui ne comprend pas toujours ses sources. Wolfram
d'Eschenbnch l'évitera adroitement : chez lui, c'est la cousine de Perceval qui
lui apprend son nom.
Pl-RCEVAL ET GALAAD 49
Mes or saches bien que enui
En avandra toi et autrui
Por le pechié, ce saches tu,
De ta mère t'est avenu
Qu'ele est morte du duel de toi (v. 5553-7)-
Voilà donc le péché de Perceval, péché qu'il lui faudra expier
par des années d'épreuves : il a tué sa mère par son égoïsme
aveugle et inconscient. Sur le moment notre héros, bien qu'en
proie à une vive douleur, ne comprend encore ni le sens pro-
fond de sa mésaventure, ni les rapports secrets qui la rattachent
à son crime filial et il n'est pas mûr encore pour le remords
durable. Cela viendra plus tard. Il s'agit d'abord d'achever l'édu-
cation mondaine, à peine ébauchée, de Perceval, grâce au repré-
sentant de la société courtoise, Gauvain, neveu d'Arthur, et
aussi grâce aux autres compagnons de la Table Ronde ; il s'agit
ensuite de rehausser l'éclat et de consacrer la gloire du jeune
« chevalier vermeil ». Enfin l'amour, qui affine et adoucit les
mœurs selon les poètes du temps, l'amour, éclos dans le cœur
de Perceval pour Blancheflor, doit, lui aussi, gagner en profon-
deur et en délicatesse, idéalisé par l'absence, par le souvenir '.
Toutes ces préoccupations passent au premier plan et remplissent
la scène du roman en attendant que retentisse avec force l'appel
du grac^d.
Lorsque la « demoiselle hîdeuse », en présence de la cour
d'Arthur, reproche avec véhémence à Perceval son échec au
château du roi Pêcheur, abîmé dans la douleur, le jeune cheva-
lier se cabre sous l'injure et fait le serment
Q.u"il ne girra en un ostel
Deus nuiz an trestot son aage
Ne n'orra d'estrange passage
Noveles que passer n'i aille
Ne de chevalier qui mialz vaille
Qu'altres chevaliers ne que dui
I. C'est à ce moment du récit que se place la scène idyllique où Perceval
contemple fasciné les trois gouttes de sang sur la neige qui lui rappellent la
figure blanche et rose de son amie. Seul Gauvain réussit à l'arracher à cette
contemplation et le ramène avec lui à la cour d'Arthur, où on lui fait fête à
cause de ses belles prouesses.
Romatiia, XLVII. 4
50 M, LOT-BORODINE
Qu'il ne s'aille conbatre a lui,
Tant que il del grnal savra
Cui l'an an sert, e qu'il avra
La lance qui sainne trovcc,
Si que la veritoz provee
Li ert dite por qu'ele sainne,
Ja nel leira por nule painne (v. 4690-702).
On le voit, ce qui pousse Perceval, ce qui lui arrache son
vœu, c'est bel et bien l'orgueil blessé, le désir de prendre une
revanche éclatante, en même temps que la soif d'accomplir de
nouvelles prouesses, de conquérir « los et renom ». Aucun sen-
timent d'un ordre plus élevé ne l'anime encore.
Nous ne sommes donc pas surpris d'apprendre, après une
longue parenthèse ouverte par l'auteur et consacrée aux aven-
tures de Gauvain, que notre héros « a si perdu la mémoire »
que depuis cinq ans il n'est pas entré dans une église. Oublieux
de ses devoirs de chrétien, il chevauche un Vendredi Saint tout
armé et rencontre dans la forêt une troupe de chevaliers et de
dames qui « lor penitance a pié faisoient ». Emu par leurs
reproches, Perceval se décide à aller trouver l'ermite dont ils
lui indiquent la demeure. En pénétrant dans la petite cha-
pelle il verse des larmes, le repentir ayant déjà touché son cœur
endurci. Le saint homme qui le voit « simple et plorant » l'in-
vite avec douceur à se confesser. Quand Perceval a tout avoué,
l'ermite qui se trouve être son oncle maternel, le réconforte de
son mieux ' ; il lui parle d'abord du roi Pêcheur qui est un
cousin germain de Perceval et lui explique combien le Graal
est une « sainte chose » : il nourrit avec une seule « ostie » le
vieux père du roi Pêcheur -. Encore une fois le vieillard lui
reproche son péché et lui dit que, sans les prières de sa mère
1. Voici donc les liens de famille de Perceval d'après Chrétien : sa mère
est 1:1 sœur en même temps de l'ermite et du père de celui qu'on nomme,
sans nous dire encore pourquoi, le riche roi Pêcheur. L'explication qu'en
donne la cousine de Perceval (blessé- dans une bataille le roi va à la pêche
par délassement) ne peut être considérée comme satisfaisante.
2. L'auteur ne nous dit pas s'il s'agit d'une hostie consacrée, et laisse,
comme, on le voit, dans l'ombre l'interprétation du Graal. Même incertitude
au sujet de la lance.
PERCEVAL ET GALVAD 5 I
morte à cause de lui, il n'aurait pas été épargne ainsi. Enfin
avant de le laisser partir, absous par le sacrement, le vieillard
fait à son neveu ce sermon, tout empreint du plus pur esprit
chrétien :
Se tu es an leu ou il ait
Mostier, chapele ne barroche.
Va la quant sonera la cloclie
Ou einçois se tu es levez
Ja de ce ne seras grevez,
Einz an sera t'ame avanciee ;
E se la messe est comanciee
Tant i fera il meillor estre.
Tant i demore que li prestre
Avra tôt dit c tôt chanté ;
Se il te vient a volante
Ancor porras antrer an pris
E avoir Icu an paradis.
Deu croi, Deu aime, Deu aore.
Prodome e boene famé enore,
Contre le provoire te lieve,
C'est uns servises qui po grieve
Et Dex l'aimme par vérité
Por ce qu'il vient d'umiKté.
Se pucele aie te quiert
Aïe li que mielz t'en iert
Ou veve dame ou orfenine,
Icele aumosne iert antcrine.
Aïe lor, si feras bien,
Garde ja uel laissier por rien.
Ce voel que por tes péchiez faces,
Se tu viax avoir de Deu grâces (v. 6408-434).
Ce programme de conduite que l'ermite trace à Perceval,
repris dans un esprit plus spécialement ecclésiastique, bien
qu'adapté à la vie dans le monde, élargit et complète le double
enseignement de la mère et du maître Gornemanz. Tout ici
s'appuie sur les trois vertus de l'Eglise : la piété, la charité et
l'humilité du chrétien; tout se résume en cette recommanda-
tion suprême : « Dieu croi, Dieu aime, Dieu aore. » Car c'est
par la foi qu'on croit en Dieu, c'est par la charité qu'on l'aime
dans ses créatures et dans ses œuvres, c'est enfin en accomplis-
52 M. LOT-BOKOniNE
sant sa volonté, en obéissant à sa loi qu'on TaJore en cette vie
terrestre.
Avec cette « pénitence » du pécheur repentant qui marque
l'éveil de sa conscience, une nouvelle période — la troisième
et dernière — commence pour Perceval, celle qui doit le
conduire, toujours par la voie de l'épreuve douloureuse, droit
au but, au château du Graal. Là, plus heureux cette fois,
parce que purifié de son péché, régénéré par une vie meilleure,
il saura mettre fin à l'enchantement mystérieux et assurer ainsi
son propre triomphe. Malheureusement, si nous devinons que
telles étaient bien les intentions de Chrétien, nous ne pouvons
l'affirmer, puisque son œuvre, interrompue par la mort sans
doute, reste inachevée. Elle a été reprise, refaite même et ter-
minée par d'autres ', par combien d'autres ! Les uns conti-
nueront le récit à partir de l'endroit où il s'arrête, en le compli-
quant à souhait (Wauchier de Denain, Manessier, Gerbert), les
autres reprendront toute l'histoire, la raconteront à leur manière,
de plus en plus librement (Wolfram von Eschenbach, Robert de
Boron, l'auteur du Perlesvans en prose et de la Oncte). Pendant
cinquante ans au moins, la littérature du Graal ne fera que s'en-
richir, s'amplifier, gravitant toujours cependant, à l'exception
du LanceJot, autour de la figure centrale de Perceval le Gallois.
Chez le premier des continuateurs de Chrétien — le seul
qui compte pour nous — chez Wauchier de Denain apparaît
déjà l'esprit mystique et allégorique, incoimu du maître cham-
penois ; mais il est perdu, comme noyé dans un enchevêtrement
d'épisodes, trop souvent fastidieux ou décevants. Ce qui nuit en
général, comme d'ailleurs chez Chrétien lui-même, à l'unité de
l'ensemble, c'est le parallélisme des deux quêtes simultanées :
celle de Perceval et celle de Gauvain. Nous n'avons naturelle-
ment ici à nous occuper que de la première.
Wauchier fait revenir son héros, après dix ans d'absence au
pays natal, sans qu'il le reconnaisse d'abord; là il trouve sa
I. Disons en passant que le conte gallois de Peredur que l'on avait con-
sidéré auparavant comme une source de notre Perceval n'en est qu'une imi-
tation sans intérêt pour nous, car il y manque entièrement le thème de la
quête du Graal. Citons dans la littérature étrangère sur Perceval, à côté de
Pariiva] de Wolfram le Sir Perceval anglais du xi\'c siècle.
PERCEVAL ET GALAAD 5 3
sœur que Chrétien ne mentionne nulle part et qui est destinée
à jouer un rôle très important dans les versions ultérieures de
notre légende. Ensemble, tous deux se rendent auprès de leur
oncle, l'ermite, et celui-ci ayant écouté les coniidences et aveux
de Perceval, lui tient de nouveau un long discours édifiant : il
lui rappelle ses devoirs de chrétien et lui retrace le plan du Salut
du monde par la Passion de Notre-Seigncur.
Du Graal, il n'est pas encore question. Perceval quitte dès le
lendemain sa sœur, malgré ses pleurs, afin de poursuivre
sans trêve ni répit son interminable quête.
Maintenant nous entrons de plain-pied dans le mystère.
Après avoir subi mainte aventure, Perceval aperçoit au loin une
clarté merveilleuse embraser tout à coup la forêt sombre. Une
pucelle dont la beauté resplendit comme si elle était descendue
du paradis lui explique que cette lumière vient du Graal
Qui tant est biaus et presious ^
U est li clers sans glorious,
Del Roi des rois fu reçeûs
Quant il en la crois fu pendus « ' (v. 28072-75).
A cette nouvelle, le chevalier, hors de lui, supplie la demoi-
selle de lui révéler le secret du roi Pêcheur. Elle, prudemment,
se dérobe en déclarant que « c'est chose trop secrée » pour être
divulguée par qui que ce soit : seul un homme de sainte vie
pourrait parler, en connaissance de cause, du « Greal ». Cepen-
dant la pucelle consent à montrer à Perceval le chemin qui
mène au château mystérieux, chemin qu'il suivra encore pen-
dant de longs jours avant d'atteindre son but. A chaque instant
le fil conducteur se rompt ou s'égare, mais, à mesure que nous
avançons avec notre héros, de nouvelles merveilles surgissent
sous nos pas. Perceval aperçoit tout à coup un enfant de cinq ans
à peine, perché très haut dans les branches d'un arbre, et qui
I. Potvin, t. IV, p. 262. C'est la première fois que nous trouvons dans le
Coule du Giiial (continuation de Wauchier) la définition du Graal comme
Fécuelle où fut recueilli le sang du Seigneur sur le Calvaire. On peut craindre
pourtant que ce ne soit là une interpolation tardive. De toute façon il n'est
pas encore question ici de mettre en rapport le Graal avec le calice de la
sainte Cène, rapport établi seulement dans l'œuvre de Robert de Boron.
34 M- LOT-BORODINE
tient une pomme à la main. Il l'interpelle, mais l'autre le défie
et lui échappe en grimpant de plus en plus haut, non sans lui
avoir annoncé toutefois qu'il arriverait dès le lendemain au
Mont Douloureux,
U vous ores, je crois, novele
Qui vous sera plaisaiis et bêle fv. 33821-2).
En effet, Perceval apprend au Mont Douloureux, de la bouche
d'une belle demoiselle, qu'il est « le miaudre chevaliers du
monde », parce qu'il a pu, sans qu'il lui arrive malheur, atta-
cher son cheval à l'anneau du haut pilier. La même pucelle
qui lui raconte toute l'histoire de ce mont, édifié « par l'art de
nigremance « de l'enchanteur Merlin, sur la demande d'Uter
Pendragon, frère du roi Arthur, indique à Perceval le sentier
qui le mènera tout droit à la cour du roi Pêcheur. De nouveau
seul, le héros chevauche au clair de lune dans la « grande forêt
ramée » ; dans la nuit au loin il voit un arbre, garni de mille
cierges allumés qui brillent comme des étoiles. Mais, dès qu'il
s'en approche, voilà que la clarté diminue, et, l'une après l'autre
les lumières pâlissent et s'éteignent. Ensuite apparaît aux. yeux
de Perceval une chapelle, où gît sur l'autel le corps d'un cheva-
lier avec, à ses côtés, un cierge ardent ; un violent coup de ton-
nerre retentit, et une main noire vient éteindre ce cierge. . .
Nous sommes au seuil du royaume mystérieux. Toutes ces
choses étranges et troublantes auxquelles nous venons d'assister
« cou est senefiance de Saint Greal et de la lance ». Leur secret
va être enfin révélé à Perceval par son hôte royal, en partie
seulement, car hélas ! il ne le reconnaîtra pas digne, cette fois
encore, de la récompense suprême. L'enfant sur la branche était
« une chose divine » ; cet ange qui monte de l'arbre amont
Vos monstre par senefiance
Que haut el ciel, sans atendance,
Devés penser au Creator
Que le vostre ame, al cief del cor,
Mece dedens son paradis., (v. 34821-25).
Or Perceval au lieu de regarder vers le ciel, ainsi que le
veut le Créateur qui donna aux hommes, à l'inverse des bêtes,
PERCEVAL HT GALAAD 5 3
le « viaire haut », n'a jusqu'ici songé qu'aux choses terriennes :
pour conquérir la gloire mondaine il a oublié le souci de son
âme et a perdu ainsi « le los et le bien » que Dieu a promis à
ses féaux. C'est pour cette raison que l'enfant divin lui a témoi-
gné sa haine en le fuyant er, c'est pour cela également que les
cierges sur l'arbre s'éteignirent à son approche '.
Une épreuve décisive est réservée à Perccval : il lui faut
ressouder une épée brisée en deux que lui présente son oncle ;
si l'épreuve réussit, celui-ci promet de lui expliquer tout ce qu'il
désire connaître. Cette épreuve, notre héros ne peut l'accomplir
qu'à moitié, car entre les deux tronçons de l'épée ajustés par
lui il reste une petite fente, emblème de son imperfection ^.
Bien qu'il soit le premier a en estour et en bataille », dit le roi
Pêcheur, Dieu ne lui a pas encore accordé tous les dons spi-
rituels qui en feraient le meilleur de tous.
Ici, Wauchier s'interrompt à son tour. La plume ne sera
reprise par le second continuateur de notre Conte, Manessier,
que beaucoup plus tard.
Ce qu'il y a de plus intéressant xjans la partie que nous
venons d'étudier rapidement c'est, avec l'introduction de l'élé-
ment allégorique inconnu de Chrétien, la décision de renvoyer
une seconde fois Perceval du château du Graal ; la pensée
de Wauchier semble dominée ici par le nombre mystique
trois î : la première visite, celle contée par Chrétien, est une
1. La signification de l'arbre aux cierges allumés n'est expliquée à Perce-
val que dans la continuation 'de Manessier, où il est désigné comme « li
arbres d'encantement : iluequcs les fées s'asamblent ». Elles reçoivent ceux
qui n'ont pas assez de créance en Dieu. C'est une pauvre invention.
2. L'histoire de cette épée nous sera longuement racontée par Manessier
qui en fait l'arme avec laquelle fut navré parmi les cuisses le roi Pêcheur.
3. Il est curieux que même dans l'aventure amoureuse de Perceval ce
nombre joue un rôle : en effet, le héros revient une seconde fois à Bcaurepaire,
d'où il repartira comme la première, non plus pour rentrer auprès de sa mère
qu'il sait morte maintenani, mais pour continuer sa quête. Sûrement il devait
y revenir une troisième fois pour les épousailles, à moins que notre auteur
ait renoncé à le ramener à Beaurepairc sous l'empire d'une idée religieuse,
ce qui ne parait pas encore probable. Le seul épisode qui mérire d'être men-
tionné, c'est le mariage de Perceval avjc Blancheflor. Gcrbcrt réunit les amis
et fait célébrer en grande pompe leurs noces à Beaurepaire. Mais, !a nuit
56 M. LOT-BORODINE
visite manquéc à cause de la sottise du jeune Pcrceval et sur-
tout à cause de son impiété filiale ; la deuxième visite marque
un progrès sensible, puisque le héros assagi et mûri, proclamé
le meilleur chevalier du monde, a failli ressouder l'épée symbo-
lique. 11 pose d'ailleurs cette fois toutes les questions qu'il faut, et
même beaucoup d'autres, au roi Pêcheur. Mais il est encore
trop attaché aux vanités du siècle, trop mondain pour réussir
pleinement. Ce n'est qu'à une troisième visite, ayant acquis
non seulement prouesse et courtoisie, mais aussi, mais surtout,
les vertus nécessaires de sagesse et de piété, que Perceval pourra
conquérir le royaume supraterrestre du Graal.
Par une espèce de fatalité qui s'attache à notre œuvre, Wau-
chier de Dcnain n'a pu l'achever, lui non plus. Son succes-
seur Manessier poursuit le Cojite sous l'influence trop évidente
de la Quête en prose et n'a vraiment rien d'original à nous
offrir. Il en va de même de l'interpolation extrêmement confuse
attribuée à Gerbert de Montreuil, dont nous n'avons que faire
ici ■.
L'incohérence, le manque d'unité dans le caractère de Perce-
val qui de plus en plus tend à devenir une ombre errante, tel
est le principal défaut de tous les continuateurs de Chrétien^ y
compris même Wauchier. Au point de vue psychologique un
seul a réussi : l'émule du maître champenois, le poète allemand
du xiii'= siècle Wolfram von Eschenbach. Il a sur Chrétien de
Troyes, qu'il imite, un avantage incontestable, celui d'avoir mené
même, les époux, pris de scrupules pieux, décident tous deux de rester chastes.
Une voix d'en haut se fait alors entendre qui loue leur résolution, tout en
précisant qu'il naitra d'eux trois fils
Qui Jérusalem conquerront.
Le sépulcre et la vraie crois.
Ces contradictions si étranges nous montrent le travail d'adaptation du
vieux fond de la légende à de nouvelles tendances ascétiques.
I. Disons seulement que le Conte du Graal s'y termine enfin d'une façon
un peu imprévue : Perceval à la cour d'Arthur reçoit une lettre où on lui
apprend que son oncle, le roi Pêcheur, est trépassé et qu'on l'attend pour être
couronné à sa place. Le héros obéit à ce commandement, après quoi il se
retire du siècle et meurt en odeur de sainteté. Sur sa tombe on met cette
inscription :
« Ci gist Percheval li Galois,qi del Saint Gral les avanture^ acheva. »
PERCEVAL ET GALA AD 57
son roman à bonne fin '. Son Par:Qval est un type vivant,
accompli dans son genre, le type du simple au cœur pur. Grâce à
cette innocence d'une Ame étrangère au mal, Parxival est désigne
pour devenir le maître du Graal. D'autre part, Wolfram, esprit
rationaliste et prosaïque, prédicateur protestant avant la lettre,
d'une platitude trop souvent désolante, traite son sujet en mora-
liste et non en mystique. Il n'a à aucun degré le sens du mystère
et ne fait que du prêche. La merveilleuse aventure, il la ramène
aux proportions humaines, et son héros couronné roi de Mont-
salvat, en même temps qu'époux fidèle et père de famille heu-
reux, ne peut être le héros d'un drame de rédemption. Pour
l'amener jusque là, il a fallu toute l'intuition géniale de Wagner,
retrempée aux sources de l'inspiration catholique. Enfin, chez
Wolfram non plus, l'énigme du Graal n'est pas résolue -.
Dans la littérature française de l'époque ce fut un laïque, un
chevalier, Robert de Boron, qui essaya de renouveler le vieux
thème en le rattachant à la légende chrétienne. Il composa une
trilogie: Joseph d' Arimathie^ Merlin, Perceval (avec un embryon
de Mort d'Arthur^ qui nous est parvenue tout entière sous sa
forme en prose : mais de la première forme, certainement en
vers, nous n'avons que la première partie et le début de la
deuxième.
Josepfj d'Arimathic nous raconte la préhistoire du saint graal.
Il en fait un double symbole chrétien : c'est le calice de la Cène
évangélique dans la maison de Simon, et c'est en même temps
l'écuelle où Joseph d'Arimathie recueillit le sang précieux de
1. Wolfram termine l'aventure sentimentale de Perceval et de Blanche-
fleur dans l'esprit même de Chrétien de Troyes, par un mariage, et un
mariage tout profane : au moment où Perceval conquiert le Graal, il a déjà
son fils Lohengrin, le futur clîevalier au cygne.
2. A ce point de vue il faut avouer que le poète allemand n'a fait que
tout embrouiller : chez lui le Graal est une pierre, non un vase, et nourrit
miraculeusement quiconque le sert. Le seul détail vraiment poétique et beau
ajouté par Wolfram est celui de la colombe qui descend tous les ans le Ven-
dredi Saint du ciel avec une hostie pour renforcer la vertu surnaturelle du
Graal. Le mélange de superstitions, de pratiques magiques d'origine orientale
avec les mystères chrétiens, mélange d'un goût très douteux, est ce qui
frappe le plus désagréablement tout lecteur non prévenu du Pariival.
58 M. LOT-BORODINE
Notrc-Seigncur; la lance enfin c'est celle de Longus qui perça
le flanc du Christ sur le Calvaire. Le vase sacré transmis parle
Sauveur lui-même à Joseph, enfermé dans une prison à Jérusa-
lem, conserve celui-ci miraculeusement en vie jusqu'cà ce qu'il
soit relâché par l'empereur Vespasien. Suit le récit de la fonda-
tion de la Table du Graal, faite sur l'ordre du Christ en souve-
nir de celle où il s'assit avecses douze apôtres le Jeudi Saint ; un
siège doit rester vacant, sous peine de terrible châtiment '. Et
le roman dont l'action s'écoule en Orient s'achève par l'annonce
de l'évangélisation prochaine delà Grande-Bretagne. La suite du
Joseph cfAriniathic, le Merlin, faisait jouer un rôle prépondérant
à cet être hybride, né de l'union d'un démon avec une vierge.
Sur les indications de l'enchanteur le père du roi Arthur, Uter
Pendragon, tait une troisième table, la Table Ronde qui rap-
pelle les deux premières : on y a laissé également un siège
vacant, le fameux «siège périlleus » dans lequel, prédit Merlin,
viendra un jour s'asseoir le chevalier élu qui achèvera les aven-
tures de la Grande-Bretagne. Cet élu est Perceval,le héros de la
dernière partie de notre trilogie, celle qui nous intéresse le plus
Naturellement il appartient à la race des rois Pêcheurs, dont la
trop courte lignée ^ est ainsi constituée : Joseph d'Arimathie, le
mari de sa sœur Bron, appelé roi Pêcheur à cause du poisson
péché par lui sur le commandement de Dieu; son douzième fils
Alain le Gros, qui, bien que décidéà rester vierge, finit par prendre
femme et devient par la suite le père de Perceval. Notre auteur
passe sous silence les premières années de son héros, dépeintes
1. Duvis le Joseph de Robert de Boron le Christ explique lui-même la
<i signifiance » de ce siège qui symbolise celui du traître Judas. On verra
plus loin que l'auteur du Laiicelol-Giaal a modiiié cela fort heureusement : le
siège vide chez lui sera celui de Notre-Seigneur. A la Table Ronde il est
réservé au « bon chevalier » qui réincarne le Christ-Sauveur.
2. Robert de Boron n'a pas l'air de sedouter qu'il faut plus d'une ou deux
générations pour remplir l'espace entre l'époque de Joseph d'Arimathie et
celle où se passe la quête du Graal. Tout souci de chronologie, comme de
géographie, lui demeure étranger et sa trilogie n'est qu'une esquisse. Sur ce
point encore l'auteur du Lamelot, plus soucieux de vraisemblance historique
apportera des changements considérables à la version de Robert : trois siècles
séparent chez lui l'arrivée des missionnaires en Grande-Bretagne de l'achè-
vement des aventures de la quête.
PERCEVAL ET GALAAD 59
avec tant de charme par le poète Chrétien. Il modifie même son
modèle sur un point essentiel : Perceval n'est plus chez lui, dès
le début de l'histoire, un orphelin élevé seul par sa mère dans
rignorance complète du monde ; c'est au contraire son père
Alain qui le pousse à devenir un compagnon de la Table Ronde
et, avant de mourir, celui-ci entend la voix du Saint-Esprit lui
annoncer la future gloire de son fils. Perceval est donc, dans le
roman de Robert, élu, prédestiné à la conquête du Graal, ce
qu'il n'était pas encore nulle partailleurs. Tout en restant» nice»
et innocent selon la tradition — ce trait est d'ailleurs estompé —
Perceval, adoubé par Arthur en personne, devient rapidement un
chevalier accompli. Ses brillants succès lui tournent tellement
la tête qu'il demande au roi — outrecuidance folle — et obtient
non sans peine le droit d'occuper le siège périlleux! Mal lui en
prend : dès qu'il y touche, la pierre se fend sous lui et une voix
proclame que Perceval mériterait de mourir de la douloureuse
mort, comme naguère le faux disciple Moïse qui osa s'asseoir
dans le siège vacant à la table du Graal : s'il a été préservé de ce
châtiment, c'est uniquement pour les mérites de son père et
de son oncle le roi Pêcheur, aujourd'hui gravement malade.
Ce dernier (Bron), gardien du saint vaissel de Joseph, n'aura
la guérison que le jour où un chevalier aura tant fait d'armes
et de bontés et de prouesses qu'il mérite le prix de chevale-
rie; alors Dieu le conduira dans la maison du roi Pêcheur
et il mettra fin aux enchantements de la Grande Bretagne, afin
que s'accomplisse la prophétie de Merlin.
Immédiatement Perceval qui vient d'entendre le premier
appel du Graal, sans se douter encore des liens qui l'y rattachent,
, entre dans sa quête. Les principaux épisodes de cette quête sont
empruntés au texte de Chrétien et de Wauchier. Il y a cepen-
dant quelques divergences dont nous relèverons les plus impor-
tantes. D'abord tout ce qui concerne les premières armes du
chevalier vermeil et son apprentissage chez Gornemant est
supprimé. Pareillement est omise la grande aventure sentimen-
tale des amours de Perceval et de Blancheflor. On trouve, il est
vrai, au commencement une mention d'une nièce de Gauvain,
Elaine, qui s'éprend du jeune homme qui était le plus beau
chevalier du monde, mais cette intrigue à peine ébauchée est
sans lendemain. Il faut même relever que si Perceval est toujours
6o M. LOT-BORODINE
le noble défenseur des demoiselles persécutées, s'il porte quel-
quefois aux joutes la manche d'une belle pucelle il se refuse à
aller plus loin. Une seule fois dans notre roman il répond en
termes empressés à une demoiselle — l'héroïne au brachet — qui
lui offre son cœur avec sa main s'il obéit à son caprice. Mais lors-
que plus tard Perceval lui rapporte ce trophée et qu'elle l'invite à
être le seigneur de son château, il oppose à ses avances un refus
courtois, mais ferme; notre chevalier ne consent pas même à passer
chez elle une seule nuit pour ne pas transgresser son vœu de
ne dormir dans un « ostel » avant d'achever sa quête, seul but
de sa vie errante. A la fin il déclarera lui-même, écartant de lui
tout autre amour : « jamais je ne prendrai de femme ni faire
ne le dois ' . »
Autre divergence avec le Conte du Graal. Quand Perceval le
Gallois retourne dans son pays et y retrouve sa sœur, celle-ci lui
parle elle-même du Saint Graal, ce qu'elle ne fait pas chezWaur
chier. Elle lui demande s'il a déjà été dans la maison du riche
roi Pêcheur et, sur sa réponse négative, l'emmène auprès de leur
oncle l'ermite qui dit-elle à son frère, peut l'aider peut-être par
ses prières ^ Et l'oncle révèle en effet à Perceval que c'est lui
le héros désigné par le Saint-Esprit, l'héritier du Graal qu'at-
tend le roi Pêcheur malade pour être soulagé de ses maux. Au
moment d'y arriver Perceval rencontre dans la forêt, non pas
un seul, mais deux enfants mystérieux, courant nus de branche
en branche ; ils lui déclarent vivre au paradis terrestre d'où
fut chassé Adam, et lui annoncent qu'il verra et entendra bien-
tôt telle chose « por quoi tu finiras ton travail, se tu es ceax qui
venir y doies » .
Les voies sont préparées et l'on n'est que plus étonné devoir
Perceval, une fois au château du Graal, ne pas poser la fameuse
question, dont dépendent et la guérison de son « taion » Bron,
et son propre triomphe. La raison qu'en donne notre auteur
î . Chez Chrétien Perceval avait fait le serment de ne jamais dormir deux
nuits dans le même endroit. Il ne fait exception que pour son oncle l'ermite
avec qui il séjourne plusieurs jours.
2. Chez Robert de Boron l'ermite est ou oncle paternel de Perceval
(comme chez Wolfram), ou frère d'Alain le Gros et du roi Pêcheur Bron.
En général l'importance attribuée à la mère de Perceval, dont il n'apprend ici
le décès que par l'ermite, est très atténuée en comparaison avec Chrétien.
PERCEVAL ET GALA AD 6î
est la même que Chrétien, c'est la défense qui avait été faite à
Perceval d'être trop bavard. Mais si l'explication, d'ailleurs ren-
forcée par le souvenir du péché commis envers sa mère,
paraît suffisante chez le poète, elle ne l'est plus du tout chez
son émule, puisque, à deux reprises, le héros avait été prévenu
et préparé à une haute aventure qui lui est réservée ! Robert de
Boron qui semble plutôt désireux d'atténuer le caractère
« nice )) de Perceval, le rend bien plus sot en cette occasion;
la maladresse de l'auteur est due sans aucun doute à la néces-
sité où il se trouve de faire revenir son héros encore une fois
auprès du roi Pécheur, pour ne pas être trop en désaccord avec
son modèle. Quant à la troisième visite, que Wauchier laissait
simplement deviner, il l'a supprimée, très logiquement, comme
inutile.
Le dénouement du roman est assez déconcertant: c'est sur
les prières de l'oncle ermite que Dieu, ayant pardonné à Perceval,
lui commande de revenir à la maison de son « taion », le riche
roi Pécheur. Et ce commandement divin lui est transmis par
l'intermédiaire de l'enchanteur Merlin qui apparaît brusquement
déguisé en paysan faucheur au moment où notre héros, tout à
ses exploits chevaleresques, s'y attend le moins. Il ne faut pas
être trop scandalisé par le fait qu'une telle mission soit confiée
à Merlin, considéré par Robert comme le prophète et le bon
génie du pays. Ce que nous regrettons davantage c'est de voir
l'idée du mérite personnel remplacée par celle de l'intercession
d'un saint parent du héros '. Elle est pourtant conforme à la
tendance de plus en plus marquée de notre auteur à christia-
niser son sujet, à lui donner un caractère « spirituel ». En fai-
sant intervenir le Saint-Esprit à chaque instant dans son roman,
en mêlant pour la première fois en un seul courant la légende
populaire et la légende ecclésiastique, Robert de Boron a fait
entrer l'histoire de la quête du Saint Graal dans un stade de
développement nouveau et très fécond. En dépit de ses incon-
I . Remarquons que, à deux reprises déjà, le Perceval de Boron avait été
préservé, ou aidé, par les bontés et les prières, soit de son père décédé, soit
de son pieux oncle. Au contraire, chez Chrétien, c'est grâce à la mère, ainsi
dit l'ermite lui-même, que le jeune Perceval n'a pas été puni de son impiété au
début de la quête. Ce sont des nuances dont l'intérêt psychologique n'échap-
pera pas.
62 M. LOT-BORODINF.
séquences, de ses gaucheries, de ses défauts de composition,
trop évidents, en dépit de son manque de talent, — la trilogie
de Robert a une importance capitale. Elle a certainement
inspiré l'œuvre maîtresse du genre — la tétralogie du LanceJoi-
Graal qui, achevant la transformation du héros de la quête en
un personnage purement chrétien, a dépossédé Perceval au
profit d'un nouveau venu auréolé de grâce divine. A son tour
le LanccJoi en prose fit naître, par une réaction toute naturelle,
le PerJesvaux, dernier mot de la quête de Perceval avant sa
résurrection romantique dans le ParsifaJ de Richard Wagner.
PERCEVAL DANS LE LANCELOT-GRAAL
C'est dans VAgravain, cette partie du roman qui précède immé-
diatement la Oucte,<\\iQ. nous rencontrons pour la première fois le
jeune Perceval, âgé de quinze ans à peine. L'auteur tout en
retouchant certains détails de l'histoire traditionnelle, en garde
toutes les grandes lignes. Ainsi Perceval le Gallois, de la race
des rois Pêcheurs, est élevé par sa mère veuve loin du monde,
mais il n'est pas son fils unique ; non seulement il a une sœur
(comme dans toutes les suites du Conte de Chrétien), mais
aussi des frères. L'un d'eux, Agloval, plus âgé que Perceval est
déjà un chevalier du roi Arthur. Et ce frère, selon une inven-
tion peu heureuse de l'auteur, Temmène à la cour, tout à fait
à l'insu de la pauvre mère ; sachant à l'avance que celle-ci ne
le laisserait jamais partir, Perceval la trompe sciemment en lui
faisant croire qu'il va simplement accompagner quelques ins-
tants son frère. Ainsi sa faute se trouve considéra-blement
aggravée par le fait d'un mensonge. Et pourtant lorsque plus
tard Perceval apprend la mort de sa mère, causée par sa fuite,
il n'en éprouve qu'un regret fugitif, comparé à la vive dou-
leur qu'il ressent dans le Conte àë Chrétien. Il est vrai que déjà
à ce moment il est tout entier à sa quête : la morale mystique
du salut écrase de tout son poids la morale plus humaine
du devoir et de l'amour filial.
Au début, Perceval ne songe encore qu'à sa prochaine che-
valerie. A la cour du roi Arthur il est reçu avec tous les hon-
neurs, et sur l'invitation d'une demoiselle, muette jusqu'alors,
PERCRVAL KT GALAAD 63
occupe le siège à la droite du siège périlleux, réservé au bon
chevalier, celui de gauche étant pour Bohort, le troisième
quêteur, apparu dès la Charrette sur la scène de notre roman.
Quar ccle qui onques n'avoit parlé dist à Perceval : « Chevaliers Jhcsu
Crist, vien asseoir el haut siège de la table roonde ». Et cils lu tous esbahis. Et
celé le prist par le main et puis l'enmaine jusques au Siège Perilleus, a destre
partie, puis li dist : « En cel siège serra li bons chevaliers et tu dalès lui a
destre, pour chou que tu le resambles en virginité. Et a senestre serra
Bohors »... Et quant elle l'i ot assis si li dist : « Souviengne toi de moi quant
tu seras devant le saint graal, et si prie pour moi car jou trespasserai pro-
chainement » '.
Voilà donc Perceval marqué dès son apparition dans le
monde pour une haute destinée, mais, du même coup, réduit à
demeurer au second rang, à n'être que l'un des précurseurs du
véritable élu. L'appel irrésistible du Graal retentit aux oreilles de
Perceval pour la première fois dans une heure tragique. Pour
gagner l'estime de ses compagnons il a entrepris, à peine
adoubé par le roi Arthur, la quête de Lancelot disparu depuis
longtemps de la cour. Blessé mortellement dans un combat
singulier avec Hector % ainsi que son adversaire, Perceval voit
apparaître le saint « vaisseau » dans un halo de lumière ; aus-
sitôt les deux chevaliers se lèvent, miraculeusement guéris.
L'aîné, interrogé par le plus jeune, lui explique ce qu'est le
Graal dont ils viennent d'avoir la vision : le vase sacré dans
lequel « Nostre Sires Jhesu Crist mangea l'agnel le jour de
Pâques avec ses disciples » et celui où coula son sang sur le
Calvaire. Et Hector raconte comment Joseph d'Arimathie et
son fils Josephé apportèrent 1' « escuelle » au ro3'aume deLogres '
1. The Fuli^ate version of tljc Arthiirian roiiiaiices éd. by.Oskar Sommer,
vol. V (Le tii're de Lancelot del Lac, part. III), 1912, p. 585.
2. Cet Hector est un frère de Lancelot, fils bâtard du roi Ban de Benoïc.
5. Toute la préhistoire du Graal remise ici en mémoire est longuement
racontée dans VE'itoire et nous y reviendrons au chapitre de Galaad. Notons
tout de suite qu'elle est en grande partie imitée du Joseph d'Arimathie de
Robert de Boron avec cette différence que celui-ci ne fait pas transporter son
« écuelle » en Grande-Bretagne dans le récit même. Il ne consacre d'ailleurs
que quelques pages aux merveilleuses aventures du Graal en Orient, tandis
que son émule en fait un roman touH'u et compliqué à souhait.
6^ M. LOT-BORODINE
(Grande-Bretagne) où il sert encore le roi Pelles et sa maisnie
au château de Corbenic '.
A peine notre héros a-t-il entendu parler de ces merveilles
que sa vocation éclate : il décide sur-le-champ de s'enrôler
dans la chevalerie « celestienne » pour retrouver la relique
dérobée aux gens humains dans son sanctuaire inconnu. Et il
déclare à Hector :
Et por la grant vertu et le grant pooir que jou ai veù qu'il a fait en
nous dirai jou que jou ne serai jamais granment a aise devant que jou l'au-
rai veù apertement, s'il est otroiés à nul homme mortel à veoir-.
Mais, avant qu'il puisse vraiment entreprendre sa quête,
Perceval devra encore être soumis à diverses épreuves et aussi
être mieux instruit des mystères auxquels il désire participer.
Sa valeur chevaleresque s'affirme dès le premier tournoi auquel
il prend part et où il l'emporte sur tous les preux d'Arthur.
Elle ne fait que croître par la suite : seuls Lancelot et Galaad lui
seront supérieurs à cet égard. Pourtant il n'a pas le goût des
batailles, la soif d'une gloire purement mondaine ; on s'en
rend compte à la cour et le sénéchal Keu remarque, avec sa
malveillance habituelle, que le nouveau chevalier semble mieux
aimer la paix que la guerre. Perceval donne, dès son appa-
rition à la Table Ronde, l'impression d'un équilibre intérieur,
d'une force calme et sûre d'elle-même qu'il ne possède à aucun
degré dans les autres œuvres dont il est le héros. L'auteur ne le
représente ni sous les traits d'un jeune sauvage, d'un « fol »,
1 . Lancelot, à la recherche duquel Perceval est parti, se cache dans une
île précisément aux environs de ce château de Corbenic. Fou de douleur à la
suite de la disgrâce qu'il avait encourue de la reine Guenièvre, il avait été
recueilli et soigné par la fille du roi Pelles, mère de Galaad, son fils. Guéri par
l'apparition du Saint Graal, Lancelot ne retourne à la cour, avec son frère
Hector et Perceval, qu'après avoir combattu ce dernier sans le reconnaître :
ce combat, dont aucun des deux chevaliers ne sort ni vainqueur ni vaincu,
les unira, au contraire, par les liens de la plus sincère amitié. C'est ici
la scène finale deVAgravaiii. Il est seulement fâcheux que Perceval se trouve
ainsi à Corbenic, à deux pas du sanctuaire considéré comme introuvable.
Nous avons là une des fréquentes maladresses et inconséquences de notre
auteur.
2. T. V, p. 593.
PERCEVAL ET GALAAD 65
comine Chrétien ou Wolfram, ni sous ceux d'un adolescent
impétueux, outrecuidant, d'humeur inégale comme Robert
de Boron ; il a le souci de lui donner plus de dignité, et
aussi plus de modestie, sinon une plus grande sagesse, et le
conduit doucement par la main jusqu'au grand portail de la
Quête où il entrera à la suite de son « niaistre ».
Témoin des merveilles du Graal à la cour d'Arthur, Perce-
val quitte Camaalot après avoir juré, ainsi que les autres che-
valiers, de ne jamais revenir sans savoir la vérité du saint
Graal '. Même quand il saura cette vérité, jamais plus il ne
reviendra vers la Table Ronde : c'est qu'il aura trouvé une autre
« table » plus iiaute qu'il servira pieusement. Séparé, dès son
départ, de Galaad dont les premières aventures lui demeurent
inconnues longtemps, Perceval ne le retrouvera que beaucoup
plus tard lorsqu'il en sera réellement digne ; en attendant il faut
qu'il suive seul son chemin, éclairé par la lumière toujours
grandissante de sa conscience religieuse. Le premier secours
d'En Haut lui est envoyé par l'intermédiaire d'une recluse, sa
tante, ancienne reine de la « Terre gaste », qui joue ici le rôle
attribué ailleurs à l'oncle-ermite. Elle apprend à son neveu,
ignorant tout de la préhistoire du Graal, l'existence des trois
tables symboliques : celle de la Cène, celle de la commémo-
ration établie par Joseph d'Arimathie et apportée avec lui et ses
compagnons en Grande-Bretagne, celle enfin de la Table Ronde,
représentation de l'univers exerçant un attrait irrésistible sur
toute la jeunesse des terres chrétiennes ou païennes. A la table
du Graal, un siège sacré et béni par Christ lui-même, en souvenir-
de celui qu'il occupa à la Cène au milieu de ses apôtres -,
devait rester vide ; de même le Siège Périlleux de la Table
Ronde où ne pourrait s'asseoir un jour que le « bon chevalier ».
Frère et compagnon de Galaad, Perceval — dit la recluse —
ne peut pas le combattre, mais, au contraire, doit essayer
de lui ressembler en étant vierge comme lui, « car seul,
1. Perceval commence sa quête en compagnie de Lancelot : tous deux
sont un peu plus loin désarçonnés par Galaad qu'ils ne reconnaissent pas
tout d'abord à cause de l'écu blanc qu'il porte.
2. Ici notre auteur corrige fort heureusement Robert de Boron qui déclare
que le siège vacant à la table du Graal est celui du traître Judas, conception
peu heureuse, ce siège devant avoir visiblement un caractère sacré.
Romanim, XLVII. 5
66 . M. LOT-BORODINE
« celui qui n';iur;i ni tache ni luxure » pourra contempler le
Saint Vaisseau dans sa demeure. Cette condition de chasteté
absolue est tout à fait nouvelle pour nous. Sur cet article la
Quête ne transige jamais : pour être admis au banquet mys-
tique, les convives devront être purs et abstinents, exigence
que jusqu'alors personne encore n'avait réclamé d'eux avec
une telle rigueur '. Il y a là un travail d'épuration, d'ascétisme
toujours croissant qui se poursuit avec une logique intérieure
parfiiite.
En quittant sa tante, Perceval dûment édifié se rend dans
une abbaye et entre à l'église pour ouïr la messe. Derrière une
grille, au fond, il voit sur un lit magnifique un vieillard plus
que centenaire, une couronne royale sur la tête, qui supplie à
voix haute le Seigneur de ne pas l'oublier et reçoit dévotement
le sacrement des mains de l'officiant. Perceval est ému de pitié
à la vue du vieillard paralysé et aveugle qui ne semble pouvoir
trouver de repos. Un frère de l'abbaye lui raconte l'histoire de
ce vieux roi Mordrain victime, il y a près de trois siècles, d'une
vengeance céleste, mais à qui il a été promis qu'il mourra guéri
par la venue du rédempteur. Ici encore Perceval nous apparaît
comme le précurseur du « bon chevalier » Galaad.
Maintenant notre héros semble prêt à affronter le combat
décisif, combat inévitable, car il a beau posséder en germe
toutes les vertus chrétiennes, être pieux, charitable et chaste,
c'est tout de même un homme de chair et de sang. Or la chair
est toujours faible. L'ennemi le guette et va lui tendre des
pièges, toujours les mêmes, lui faire subir des tentations d'au-
tant plus redoutables que l'enjeu — une âme d'élite — est plus
précieux ^. L'auteur nous déclare que Perceval « estoit li bons
1. Dans le Perceval de Roben (éd. Hucher), l'ermite, son oncle, lui interdit,
il est vrai, tout commerce avec les femmes, mais cette défense ne se
retrouve pas dans le texte, très supérieur, du manuscrit de Modène (édité
par miss Weston dans son ouvrage Sir Perceval), et on peut la croire une
interpolation ultérieure.
2. Dans l'ensemble toutes les tentations que nous trouvons dans notre
œuvre se ressemblent, seuls les détails varient. Il s'agit toujours de tentations
de « luxure », car c'est là le péché irrémissible selon notre auteur. Ainsi le
troisième élu, Bohort, subit dans la Quête les mêmes épreuves que Perceval,
mais se montre inébranlable dans sa foi et dans sa vertu .
PERCKVAL ET GALAAD 67
del monde qui plus creoit parfaitcmeni en Dieu ». Sur cette
pierre angulaire de la foi l'humble chrétien fonde toute sa
résistance aux forces du Mal déchaînées contre lui.
Une première fois Perceval, déçu par le démon qui se pré-
sente à lui sous une forme féminine, monte sur le destrier noir
qu'il lui offre pour essayer d'atteindre Galaad ; il serait sûre-
ment perdu s'il ne faisait à temps le signe de la croix. Ce n'est
là que le prélude des épreuves qui vont l'assaillir. Seul dans
une île déserte, pleine de bêtes sauvages, privé de toute nour-
riture, Perceval met toute sa confiance en Celui qui préserva
Daniel dans la fosse aux lions et garda Jonas dans Iç ventre de
la baleine, « car il voit bien que par proece de chevalerie ne
peut il escaper rii autrement se Diex n'i met conseil ».
Il tue un serpent qu'il voit s'attaquer à un lion et la noble
bête ne le quitte plus, lui témoignant par toutes sortes de
signes de sa gratitude ; c'est là un compagnon qui lui est
envoyé du ciel dans sa solitude et sa détresse. Alors Perceval
prie Dieu de le garder comme le bon pasteur garde ses brebis
et de le ramener, s'il s'égarait, au troupeau, c'est-à-dire au
giron de rEo;lise. Le soir venu il s'endort à côté de son ami
et a une étrange vision. Deux femmes lui apparaissent, l'une
la plus jeune montée sur un lion, l'autre plus âgée sur un ser-
pent. La première le prévient « au nom de son seigneur »
qu'il aura à combattre « le champion du monde », puis dispa-
raît. L'autre lui reproche avec véhémence d'avoir occis son
serpent et exige qu'il la dédommage de cette perte. Sur le refus
de Perceval, elle lui déclare que naguère il lui appartenait et
menace de le remettre en son pouvoir. Au matin du jour sui-
vant, notre héros voit une nef, toute drapée de blanc, accourir
vers le rivage ; un homme « en semblance de prestre », avec,
sur le front, un bandeau de samit (velours), blanc, s'y tient.
Répondant au salut empressé de Perceval l'étranger l'interroge
d'abord, ensuite l'avertit qu'il est mis à l'épreuve par le
Seigneur « por savoir et conoistre se vous estes ses fieus
serjans ». Sur la demande de Perceval il interprète la vision
que celui-ci vient d'avoir ; la première femme — la jeune —
symbolise la Nouvelle Loi, le rocher de la foi sur lequel le lion
qu'elle monte. Christ, établit son royaume ; la femme âgée,
montée sur le serpent symbolique des Ecritures, celui qui tenta
68 M. LOT-BORODI\E
Adam et Eve au paradis terrestre, c'est l'incarnation du péché
mortel, et avant qu'il ne fût baptisé, Perceval était en effet dans
son pouvoir. Maintenant qu'il est averti, il sait de quelle
bataille il s'agit pour lui.
Peu après le départ de la nef blanche, voici qu'une autre,
toute en noir, précédée d'un ouragan, aborde à lile. Une très
belle demoiselle richement vêtue se trouve dans cette nef; elle
salue courtoisement Perceval et lui annonce que jamais il ne
pourra sortir de cette montagne déserte, condamné à y mourir
de fiiim et de soif. Avec sérénité le chrétien répond qu'il ne
craint rien étant au service de Celui qui a dit : « Frappez et il
vous sera ouvert. » Changeant adroitement de conversation,
la demoiselle apprend à Perceval, qu'elle appelle, à sa grande
surprise, par son nom, qu'elle vient de la « gaste forêt », où
elle a vu la plus merveilleuse aventure qui soit, celle du che-
valier à l'écu blanc avec la croix vermeille. Vivement intéressé
cette fois, Perceval la presse de questions et consent étourdi-
ment à faire la volonté de l'inconnue, si elle lui parle de ce
chevalier qu'il devine être Galaad. Alors la demoiselle, triom-
phant déjà de ce premier succès, lui débite une histoire men-
songère dont l'unique but est d'ébranler la confiance en Dieu
du jeune chevalier. Enfin elle le met en garde contre le
prudhomme, qui vient de le visiter et qui ne serait qu'un
méchant enchanteur : il a trompé Perceval, l'abandonnant à
son sort, comme il avait jadis banni et déshérité la belle demoi-
selle elle-même. Et elle demande au chevalier crédule, après
avoir éveillé sa sympathie par le récit de ses malheurs, de lui
venir en aide, lui rappelant que tel est le devoir de tout com-
pagnon de la Table Ronde. Notre héros, reconnaissant bien .
à la légère la justesse de cette obligation, lui promet sans hési-
ter son secours. Et cet engagement si imprudent l'entraîne,
sans qu'il s'en rende compte, de défaillance en défaillance.
Acceptant de s'abriter du brûlant soleil de midi sous une tente
ou « pavillon », sorti du sol comme par enchantement, Per-
ceval s'y endort, épuisé par le jeûne et la fatigue. A son réveil
il éprouve, pour la première fois depuis qu'il est dans l'île, les
affres de la faim et réclame de la nourriture. On lui sert aus-
sitôt un succulent repas, arrosé d'un vin exquis, boisson presque
inconnue dans le pays. Il mange avec avidité, mais surtout il
PERCEVAL ET GALAAD 69
boit en très grande quantité et, enivré, s'aperçoit tout à
coup de la beauté de son hôtesse : il la désire et le lui dit.
Elle, cependant, convaincue maintenant que l'homme, « échaufle
par la luxure », ne lui échappera plus, veut une victoire plus
complète; elle veut le soumettre, en faire son esclave, non pas
seulement par les sens, mais aussi par la volonté. Perceval donc
doit jurer, « comme loyal chevalier », d'être à elle désormais
et de faire tout ce qu'elle lui commande. Toujours sous l'em-
pire du charme, Perceval promet tout à la tentatrice qui l'en-
traîne vers un lit, préparé exprès pour eux. Voilà notre héros,
sur le bord de l'abîme ; seul un hasard providentiel le sauve
de la chute : au moment de se coucher il jette un regard sur
son épée, voit sur le pommeau une croix et, machinalement,
se signe. Violent coup de tonnerre, le « pavillon » s'effondre,
enveloppé d'une épaisse fumée noire. Dégrisé, Perceval s'écrie
à haute voix : « Biax dous pères Jhesu Crist, ne me laissiés
mie ci périr, mais secorés moi par vostre grâce ! » A peine a-
t-il proféré ces paroles, qu'il se retrouve de nouveau nu sur
la rive, d'où la nef noire s'éloigne dans un tourbillon de
flammes. La voyant disparaître au loin, le pécheur, enfin con-
scient de sa honteuse faiblesse, s'abandonne au désespoir. Non
content de gémir et de s'accuser d'avoir failli perdre la fleur de
sa virginité qui ne peut jamais être recouvrée, Perceval saisit
son épée pour se châtier lui-même : « il se fiert si durement
en sa senestre cuisse que li sans en issoit de toutes parts ».
Pendant vingt-quatre heures, en proie à un profond repentir,
le chevalier reste seul couché sur le rocher, perdant en abon-
dance le sang de sa blessure ; il prie ardemment le Dieu de
miséricorde de soulager sa peine cruelle. Et Dieu, qui veille
sur son fils faible et afiiigé, l'entend et' le prend en pitié. Les
épreuves de Perceval touchent à leur fin. Le vénérable
prudhomme en haiiits sacerdotaux, qui était déjà venu le récon-
forter, apparaît une seconde fois. Il écoute l'aveu de Perceval,
lui reproche avec tristesse d'être toujours « nice » ' : la demoi-
I. Deux fois seulement dans le Luncelol-Graal, il est question de la naï-
veté de Perceval : à l'endroit de la Quête, que nous venons de citer et dans
VAgravain où il est appelé « une simple créature"». On peut regrL'tter que, dans
cette circonstance décisive, Perceval ne doive pas le salut à kii-mcmc, mais
l'auteur a voulu montrer combien l'honmie est faible sans le concours de la
70 M. LOT-BOKODINE
selle dont il parle n'est autre que « li plus haus maistre d'enfer,
cil qui a poesté sur tous les autres », c'est Satan en personne,
précipité du ciel jadis à cause de sa révolte contre le Tout-Puis-
sant. Ce qu'il voulait, c'est la perdition éternelle du chevalier
à l'ombre de la nuit propice qui n'est autre que la mort, car
la lumière du soleil — Christ — réchauffe le cœur des pécheurs.
Sans la grâce du Saint-Esprit le malheureux aurait succombé
dans son combat contre « le champion du monde ». A l'avenir
il doit se garder mieux. Conseil désormais superflu : Perceval,
assagi par sa cruelle expérience, arrêté à temps au seuil du
péché mortel, n'a plus rien à craindre, sa torce morale est désor-
mais invincible et il le sent ; depuis que le « prudhomme » est
avec lui, il ne souffre plus de sa blessure et, au contraire, éprouve,
ainsi qu'il le dit « une si grant douchor et si grant assouage-
ment en mes menbres que je ne croi pas que vous soies homs
terriens, mais esperiteus ». Et la certitude jaillit comme un
éclair : oui, ce doux et grave conseiller, ce consolateur mysté-
rieux n'est autre que « le Pain de la vie », Christ lui-même !
A ce cri de Perceval l'apparition s'évanouit et une voix se
fait entendre :
Perceval, tu as vencii et es gari ; entre en la neif et va où aventure te
menra... car 'te conduira Diex et de tout t'est il bien avenus que tu verras
par tans tes .11. compaignons Bohort et Galaad.
Depuis ce moment Perceval devient véritablement le che-
valier du Christ. Une dernière et profonde transformation
s'opère dans l'âme de notre héros naissant à la vie spirituelle.
Sur la nef blanche, la nef de Salomon, il rencontrera bientôt
avec ses amis élus, sa sœur, devenue la vierge sainte, vouée
au martyre. Pendant des années il accompagnera partout Galaad,
dont il sera le bras droit, l'aidant à abolir les « mauvaises cou-
tumes » du royaume de Logres, à en achever les hautes aven-
tures. Il ceindra l'épée merveilleuse que le » bon chevalier » a
grâce. La même aventure à peu près arrive à Bohort, tenté comme Perceval
par le démon de la concupiscence ; s'il se montre plus rebelle à la tentation,
c'est sans doute qu'ayant succombé une fois dans sa prime jeunesse Bohort
est plus expérimenté et aussi d'une nature moins impulsive : comparé à lui,
Perceval reste un naïf.
PERCHVAL ET GALAAD 7I
retiré du perron flottant le jour de hi Pentecôte à Camaalot et
que ce dernier lui cède, une fois armé lui-même de l'épce du roi
David. Ensemble — Bohort toujours troisième — ils entreront au
château de Corbenic, ensemble ils participeront au banquet
de la Cène ; ensemble ils emporteront le Graal et la lance qui
saigne dans la Jérusalem céleste, à Sarras. Là Perceval, témoin
fidèle de la disparition des reliques ravies au ciel avec l'àme de
Galaad, meurt ermite, en odeur de sainteté, pour reposer aux
côtés de sa sœur et du Rédempteur au Palais spirituel.
On ne peut, semble-t-il, aller plus loin dans l'ordre de l'aus-
tère morale ecclésiastique ; ce n'est qu'avec peine que nous
reconnaissons dans cette figure émaciée et sévère d'ascète chré-
tien son lointain prototype, le valet « nice », et impétueux, au
cœur simple, « le pur fol » de Wolfram, ou même le brillant
chevalier d'humeur inégale, si éloigné encore de la perfection
que nous avons rencontré chez Robert de Boron. Nous tou-
chons ici au terme de l'évolution littéraire du Perceval médié-
val. Le Perlesvaus, certainement postérieur au Lancelot ', repro-
duit fidèlement les traits austères du chevalier-moine, en lui
restituant, selon la tradition rétablie de nouveau, la royauté spi-
I. Malgré l'opinion contraire du distingué romaniste américain, M. Nitze,
nous ne pouvons considérer le Perksvaiix que comme une compilation tar-
dive, où sont utilisés pêle-mêle tous les matériaux, tous les thèmes ayant
déjà servi ailleurs. C'est l'œuvre d'un épigone sans génie, mais non sans person-
nalité : l'idée à laquelle est soumis l'ensemble de son ouvrage est celle d'une
Église militante où domine implacablement l'esprit de conquête. L'auteur
est sans pitié, sans tendresse, et n'aime que les bons combats dans lesquels
volent d'innombrables têtes païennes. Non sans raison M. Nitze découvre
l'influence des croisades dans cette véhémente glorification des missionnaires
chrétiens plus féroces que charitables. Miss J. L. Weston défend encore
l'antériorité du Perlesvaux dans un mémoire publiée dans la" Remania
(t. XLVI, p. 314-329) au cours de la rédaction de notre étude. Son argu-
mentation ne nous a pas convaincus.
Signalons que, sur un point important, le Perlesvaux se sépare de tous les
autres romans du genre : ici le roi» Pêcheur ne commence à languir qu'à
partir du jour où le jeune Perceval, son neveu, en visitant le château du
Graal, ne s'est pas informé de la signification de ces merveilles. Et notre héros
ne retourne au château mystérieux qu'après la mort de son oncle pour prendre
de force, en l'arrachant aux mains des mécréants, son héritage sacré.
72 M. LOT-BORODINE
rituelle que notre auteur lui avait ravie. Dans l'œuvre de ce
dernier, plus mystique encore qu'ascète, bien au-dessus de
l'homme héroïque qui a lutté, qui a souffert et qui s'est dompté
enfin, plane l'image éthérée, translucide du saint né, du rédemp-
teur. Galaad n'est plus comme Perceval le ciievalier du Christ,
c'est Christ-chevalier lui-même.
II
GALA AD LE RÉDEMPTEUR
PRÉHISTOIRE DU « BON CHEVALIER »
Bien que l'héritier du Graal n'apparaisse en personne qu'au
seuil de la Onék'-, sa présence invisible plane sur presque tout
le Laucelol, et plus particulièrement, sur la première partie
de cette tétralogie, sur VEstoire del Saint Graal '. Dans la
pensée de l'auteur, VEstoire, par rapport à la Oiiête, doit être
ce que, d'après l'exégèse chrétienne, l'Ancien Testament est au
Nouveau : une longue préparation à l'avènement du Messie.
D'abord elle nous raconte toute l'histoire de la « sainte écuel'le »
qui figure, comme chez Robert de Boron, le calice de la Cène,
et le vase ayant servi à recueillir le sang du Christ sur le
Calvaire. Tout le début se rattache étroitement au Joseph
d'Ariiiiathie de Robert, dont il répète les données principales.
Ce prologue terminé, ÏEstoire se sépare de son modèle et
commence un récit, tout à fait différent et très détaillé, de la
vie errante et des aventures merveilleuses de Joseph, de son
fils Josephé et de leurs compagnons chrétiens. Ce récit affecte par
endroits un caractère biblique : les pérégrinations de la petite
troupe des fidèles rappellent VExode des Juifs, leurs tribula-
tions dans le désert. Sur l'ordre du Saint-Esprit, qui parle aux
deux chefs spirituels comme Jéhovah aux patriaches et aux
prophètes, une arche portative est construite où l'on enferme
le Saint Graal : elle s'inspire de l'Arche d'Alliance du peuple
I . Dans l'édition Hucher, VEsioire est appelée le Gi\imi Saint Graal, par
opposition au Petit Saint Graal, qui est le Joseph lV Arinuithie de Robert de
Boron publié par le même éditeur.
PERCEVAL ET GALAAD 73
juif. Sacré premier évèque de l'Eglise nouvelle par Jésus-Christ
lui-même qui lui enseigne, à cette occasion, les deux plus
grands sacrements, celui de l'Eucharistie et celui du baptême ',
Josephé e^t comparé à Moïse :
Et tout aussi comme mes serjans Moïses estoit menercs et conduisieres
des fiex Israël par le poesté que jou li avoie donée, tout autres! seras tu
garderes de cest mien pueplc =.
L'atmosphère qui nous enveloppe dans toute VEstoire est une
atmosphère lourde et orageuse ; le dieu qui envoie Joseph et
Josephé évangéliser le monde, et plus spécialement la Grande-
Bretagne, est un maître jaloux et redoutable qui n'a rien de
l'infinie mansuétude du Crucifié. La moindre infraction à une
loi, parfois ignorée de celui qui la transgresse, entraîne de
terribles représailles, même pour le juste. Ainsi Josephé, après
avoir converti dans la cité de Sarras les rois païens et brisé
avec eux l'assaut de leurs ennemis, essaye d'empêcher le
massacre des vaincus : voyant le diable qui les poursuit « au
nom de Jésus-Christ », il tente en vain de le lier. Immédiate-
ment un ange au visage brillant comme l'éclair paraît et
blesse à la cuisse droite le saint évêque avec une lance dont le
fer reste dans la plaie. C'est le châtiment de Josephé, châtiment
mérité pour avoir secouru « les despiseours de ma loy », c'est-
à-dire les infidèles, au lieu de continuer à baptiser ceux qui se
repentent.
Les exemples de l'implacable sévérité de Dieu foisonnent
dans notre œuvre, mais nous ne pouvons que les mentionner
en passant. En même temps, « l'esprit souffle où il veut » et les
effets de la grâce sont aussi imprévus que foudroyants. Lorsque
le frère de la reine Sarracinthe, secrètement chrétienne depuis
nombre d'années, le vaillant et noble Seraphe, est baptisé sous
le nom de Nascien ', le Saint-Esprit descend sur sa tête en
1. La scène du sacre et de la communion de Josephé est d'une haute ins-
piration religieuse, comparable aux plus belles pages de la Quête.
2. Ehtoire, éd. Sommer, t. I, p. 35.
5. Douglas Bruce, l'éminent critique américain, dans un bel article des
Modem Langunge Noies (Bahimorc, mars 191 8) rapproche ce nom de « Naas-
son » qui fignre parmi les ancêtres de J.-C. (saint Mathieu, I, 4, et
saint Luc III, 32). C'est là sans doute que notre auteur est allé le chercher.
74 M. LOT-BORODINE
forme de flamme visible à tous « moult espoentahlement »
cepeiviaiit qu'une voix en haut proclame : « li daarain ont
as premerains tolu par lor isnelté de venir a droite créance. »
— A Nascien est réservé l'honneur suprême de devenir
Tancètre du futur rédempteur '. Mais auparavant l'attendent
bien des épreuves, bien des souffrances avec de nouvelles
marques, plus éclatantes encore, de la faveur céleste.
Admis en compagnie de son beau-frère Evalac-Mordain (nom
qui, selon notre auteur, veut dire en chaldéen « tard venu en
croyance ») à visiter l'arche sainte où se trouvent le siège
épiscopal, les vêtements sacerdotaux de Josephé et le Graal
lui-même, Nascien, mû par un sentiment irrésistible^ soulève
la patène qui recouvre le vase sacré et jette un regard à l'in-
térieur. Il y voit la merveille des merveilles, « ce est Diex li
tous poissans » ; mais le téméraire devra payer cher cette
révélation d'un mystère ineffable : ses yeux se ferment à la
lumière du jour — pas pour longtemps, il est .vrai. Un ange
tout blanc descend du ciel, tenant dans sa main la lance avec
laquelle fut blessé Josephé ^ et dont s'écoulent des gouttes de
sang vermeil qui tombent dans une « boite ». Avec ce sang
le messager céleste oint d'abord la plaie de l'évêque, après
en avoir retiré le bout de la lance, et la plaie se ferme. Ensuite
il s'approche de Nascien et du même sang lui oint les yeux :
aussitôt l'aveugle recouvre la vue. Solennellement l'ange
annonce à Josephé et à l'ancêtre de la glorieuse lignée Lance-
lot-Galaad que la sainte lance ne saignera plus jusqu'au jour
où commenceront les « hautes aventures » en Grande-Bretagne;
désormais les merveilles du Graal ne seront vues
par nul homme mortel fors par i seul, et cil sera plains de toutes bontés
1. Une chose nous frappe dans VEstoire : c'est la tolérance vis-à-vis de
Sarrasins, dont il fait les ancêtres mêmes du « bon chevalier ». L'auteur
s'attache même avec plus de sympathie à ses héros à peine christianisés qu'à
Josephé et à ses compagnons.
2. Il est à remarquer que la lance sainte, qui est ici, comme dans Robert
de Boron, la lance de Longus, joue en même temps le rôle d'une arme de
vengeance céleste : ce caractère est attribué aussi à l'cpée de David qui
symbolise sans aucun doute l'espoir de la rédemption du genre humain.
Voy. notre étude sur V Eve pécheresse.
PHRCEVAL ET GALAAD 75
que cors puisse avoir. Car il ert boins au siècle et a Dieu comme cil qui sera
plains de toutes iceles bontés et de hardement et de proecc, et si sera boins
a Dieu, car il sera adès plains de carité et de grant religion, si sera sou-
vrains de toute bonté et de virginité ' . . . »
La bénédiction qui, pour des raisons mystérieuses, repose sur
la descendance de Nascien sera continuée, à diverses reprises,
dans notre récit, toujours sous une forme allégorique. Une
nuit, le roi Mordrain voit en songe sortir du corps d'un sien
neveu un lac dont s'écoulent neuf fleuves. Ce n'est que beau-
coup plus tard qu'un vénérable saint, envoyé à Mordrain pour
l'encourager au milieu de ses épreuves, lui donne l'interpréta-
tion de ce songe. Le lac signifie un fils (Célidoine) qui naîtra
à Nascien et les fleuves sont les neuf descendants de ce fils. Or
le dernier, le neuvième « sera de grignor hautece et de grignor
mérite et por chou qu'il vaintera les autres de bonté, se baigne-
ra JhesuCrist en lui tous nus, se despoillera devant lui en tel
manière qu'il lui descouverra les secrès, ce qu'il ne descovri
onques a homme mortel - ».
Cette même prophétie plus développée encore et plus précise,
est faite à Nascien lui-même dans les circonstances suivantes.
Il se trouve transporté, après avoir subi mainte aventure, sur la
nef de Salomon, où il s'endort. En rêve Nascien voit un
homme, vêtu d'une robe rouge, qui le réconforte par de
bonnes paroles. Entre autres choses il lui prédit que jamais
il ne reverra sa ville natale, mais que, dans trois cents ans,
le dernier de son lignage y reviendra avec le Graal. Sur
ce le prudhomme disparaît, laissant dans la main de Nas-
cien un « bref » où il trouve à son réveil, écrite en hébreu et
en latin, l'énumération des neuf générations de ses des-
cendants. Suit un autre rêve d'un caractère analogue : Nascien
voit son fils Célidoine introduire auprès de lui neuf personnes
âgées dont les sept premières paraissaient être des rois, le
huitième avait l'aspect d'un chien et le neuvième celui d'un
lion. Tous, sauf le dernier s'agenouillèrent devant lui. Un
vieillard inconnu, cédant aux prières de Nascien, lui révélera
plus tard le sens de sa vision : le huitième de ces descendants de
1. Esloire, t. 1, p. 81.
2. Ibid., p. 107.
jé M. LOT-BORODINE
Célidoine (Lancelot du Lac) lui est apparu sous la forme d'un
chien parce qu'il sera un vil pécheur ; le neuviènîe,au contraire,
est pareil au lion, à cause de sa supériorité éclatante sur tous
les autres animaux.
C'est lui le neuvième fleuve, vu en songe par Mordrain, qui
apparaîtra :
au commencheiiient troubles et espès comme boc... pour che qu'il ne
sera pas engendrés de merc mouiller ne selonc la loy de Sainte Eglise, mes
envi comme en fornication et en autre pechiet mortel... Mes el milieu de son
aage, quant il commenchera à régner, lors ert il si roides et si bruians, c'est
à dire qu'il sera plains de chevalerie et de proeche, qu'il passera tous les
pers de proece terrienne et de bonté de cors, car il sera vierges tous les
jours de sa vie et en la fin de lui si sera si merveilleuse que de chevalier
mortel qui a son tamps soit n"i aura nul qui a lui soit samblables '.
A partir de ce moinent les prophéties concernant le « bon
chevalier >^ se multiplient. Son avènement annoncé, appelé par
tous les vœux, se trouve intimement mêlé au récit, et comme
tissé dans sa trame.
Quand l'impie et orgueilleux Moïse essaye de s'asseoir dans
le siège vacant de la sainte table, il est saisi et emporté par les
suppôts de l'enfer; un ermite lui déclare qu'il y restera jusqu'à
ce que vienne le chevalier qui mènera à fin les aventures
de la Grande-Bretagne -.
De même le père de Moïse, Siméon, enterré vivant dans
une tombe brûlante pour avoir tenté d'assassiner son pieux
cousin Pierre, ne verra le terme de son supplice que le jour où
Galaad passera près de sa tombe ; lui seul pourra éteindre les
flammes « en senefiance de ce quil n'avra en lui poinct de feu
ne d'escaufement de luxure ' ». Pareillement la fontaine
bouillante à côté de laquelle furent enterrés les restes du grand-
père dont Lancelot porte le nom, cessera de bouillonner à
l'arrivée du fils de Lancelot, Galaad. Déjà le portrait de ce
dernier, son rôle providentiel sont esquissés à grands traits : il
1. Hsloire, t. I, p. 207.
2. Cet épisode, avec le nom même du faux disciple, se retrouve dans
Robert de Boron. Mais là Moïse est puni aussitôt d'une terrible mort.
5. A propos de la mésaventure de Lancelot sur la tombe de Siméon voy.
notre étude sur la Chcinelte.
PF.RCEVAL ET GALAAD 77
sera premier par la prouesse et premier par la vertu, plus que
chaste, vierge. Enfin son nom même, jusque là inconnu et
ignoré de tous, est révélé, nom tiré de la Bible et qui sera porté
déjà par un de ses glorieux ancêtres paternels par le dernier
fils de Joseph d'Arimathie, le pieux roi Galaad le fort « qui
avoit conquis Galles au temps où le Graal tu portés en Bre-
taigne ». Pour la première fois, chose étrange, il est prononcé,
ce nom de l'élu, par un impie, par Moïse englouti qui, du fond
de l'abîme, annonce à son père Siméon que son tourment ces-
sera à la venue du « bon chevalier » Galaad, Cependant,
jusqu'à la fin de VEstoire, le surnom d'espérance du héros pré-
destiné se retrouve sur toutes les lèvres. I.orsque Mordrain,
en voulant voir de trop près le Graal, « perdit la vue des
yeux et le pouvoir du corps », il pria humblement Dieu de
ne pas le laisser mourir sans avoir vu le bon chevalier. Et,
répondant à sa prière, une voix se fit entendre : «Roi, ta volonté
sera faite, tu vivras jusqu'au jour où le bon chevalier viendra te
voir et à ce moment — mais pas avant — toutes les plaies se
refermeront. »
Mordrain attendra donc, nouveau Siméon, pendant plus de
deux siècles l'arrivée sur terre du Messie. Avant de se retirer
loin du monde, au fond d'une abbaye de frères blancs, il remet
à son beau-frère Nascien, en souvenir de leur glorieux passé,
son écu blanc dont il prédit que nul homme ne le portera en
bataille sans en recueillir honneur et victoire et qu'il sera la
cause de maint miracle. A la veille de sa mort Josephé, le
saint évêque qui vient faire ses adieux au vieux roi Mordrain,
trace avec son sang une croix sur l'écu blanc ; et il déclare que
cette croix ne s'effacera jamais, qu'elle restera toujours aussi
vermeille jusqu'à ce que « Galaad li très boins chevaliers vendra
qui le prendra et le pendera à son col ». Josephé ajoute,
complétant sa prophétie, que celui-ci viendra chercher son écu
à l'abbaye où il le laisse le cinquième jour après son adoube-
ment et que « comme cis escus est plus mervelleus que autres,
ainsi verra on que en cil Galaad aura plus haute chevalerie que
en nul autre chevalier ' ».
Ainsi les deux pièces les plus importantes de l'armement du
I. Esloire, t. I, p. 285 .
yS M. LOT-BORODINE
Christ-chevalier lui sont léguées à travers les âges, l'écu par
Mordrain et Josephé, l'épée par son ancêtre le plus lointain, le
roi David, épée dont on trouve la description détaillée dans la
nefdeSalomon '. L'invention de la nef de Salomon, allégorie
magnifique de l'Église 'dont nous avons parlé ailleurs % n'a
qu'un but : rattacher par une chaîne mystérieuse à travers les
siècles d'attente le passé le plus reculé à l'avenir forgé dans la
nuit des temps. Cette floraison de symboles ne fait que rehaus-
ser le prestige, augmenter l'éclat du dernier rejeton de toutes
ces races royales, étroitement mêlées, de toutes ces gloires, aussi
bien spirituelles que mondaines. Rien qu'à ce double caractère
prononcé dans notre œuvre, on reconnaît l'esprit chevaleresque
et fièrement aristocratique du moyen âge: Y avatar au xiii= siècle
du Christ-Sauveur ne peut être que du sang le plus noble I
Il s'agit maintenant d'établir la généalogie de Galaad du côté
maternel. Par sa mère, fille du roi Pelles de Listenois et petite-
fille de Pellinor, le « roi mehaignié », gardien du Graal à
Corbenic, capitale de la « Terre Foraine », il appartient à la
famille des, rois Pêcheurs, famille qui remonte à Joseph
d'Arimathie '. Le vieux « roi mehaignié » dont Galaad devra
1. Nous résumons ici l'aventure de l'épée qui forme le nerf du récit
dans tout le roman : le Sarrasin Varlan avait saisi cette épée dans la nef de
Salomon et en avait tué le roi Lambor, un des gardiens du Graal de la
famille de Joseph d'Arimathie. Il paye ce sacrilège de sa vie, niais le coup
qu'il porta eut pour immédiat effet de rendre stérile, « gaste », et la « terre
foraine », pays de la victime et celle de l'assassin lui-même dont le corps reste
au bord de la nef jusqu'à ce qu'une pucelle le jette dehors.
« Provoquées par le coup de l'épée, les merveilles ne céderont qu'à la vertu
de la même épée. » F. Lot, op. cit., p. 255 ss. Dans la Oiték on nous dira
expressément qu'avec cette épée que lui ceint la sœur de Pcrceval, Galaad
accomplit tous ses exploits.
2. Dans une étude sur V Eve pécheresse .
3. Pour notre auteur le premier roi Pêcheur n'est pas, comme pour
Robert de Boron, le beau-frére de Joseph d'.^rimathie, Bron, mais son deu-
xième fils Alain, vierge comme Josephé lui-même. Dans le Perceval on ne
concevait pas comment Alain, qui avait déclaré sa répugnance pour le mariage
finissait tout de même par faire souche. C'est Alain le Gros qui accomplit,
avec le concours de l'Esprit Saint, la multiplication du poisson péché par
lui, répé-tition d'un des miracles évangéliques les plus connus. Après sa
mort, la garde du Saint Vaisseau passe à un de ses frères Josué, qui deviendra
PERCEVAL ET GALAAD 79
accomplir la gucrison est donc son aïeul maternel. A la fin
de VEstoire on nous dit simplement que ce roi a été « navré »
dans une bataille, mais plus tard la Oiiâe nous apprend par la
bouche de la sœur de Perceval comment et pour quelle cause
cette blessure fut d'un caractère nullement profane : un jour le
roi Pellinor, bon chrétien et vaillant chevalier, se trouvait au
bord de la mer devant la nef de Salomon ; plein de foi, il
n'hésita pas à y monter et, en voyant l'épte merveilleuse de
David, il la tira à demi hors du fourreau : « Au môme
moment une lance le ferit... parmi les cuisses si durement
...qu'il en remeist mehaigniés si comme il peirt encore ».
Ainsi se trouve réalisée la propiiétie de l'ange dans VEsloire :
« Et de ceste lance dont tu [Josephé] as esté férus ne sera
jamais touchiésque uns sens hom, et sera uns roi qui descendra
de ton lignage, si sera li daarains des boins '. »
Quant au château de Corbenic, cet asile du Graal au royaume
de Logres, il a été élevé par le roi païen Alphasem, guéri
de la lèpre avant sa conversion au christianisme par la vertu
du vase sacré, grâce à Alain le Gros ; le roi Pêcheur qui l'a
converti et baptisé laisse à la suite de ce miracle son frère Josué
(un des douze fils de Bron le parent de Josephé) épouser la fille
d'Alphasem.
Sur une des portes du château, dès qu'il est bâti, apparaît
l'inscription « Corbenic », ce qui veut dire, dans le chaldéen
de fantaisie de notre auteur, « le saint vaisseau ». Et le nom
restera attaché à la nouvelle demeure du Graal, déposé au
« maistre palais » dans une chambre tout en haut. Or peu après
les noces du jeune couple sur l'ordre de Dieu, ce palais, appelé
désormais le « Palais Aventureus », est interdit comme séjour
à toute la maison royale, « car li lieus i est si boins pour le
repaire del saint vaissel que nus sans le congié du haut maistre
ne s'i doit reposer ». Seuls y seront hébergés les quelques hôtes
par la suite le premier roi de la « terre foraine » au château de Corbenic.
D. Bruce avec sa finesse habituelle fait remarquer que, d'après VEsloire qui
continue le travail commencé par Robert de Boron,on^fH/ considérer les gar-
diens du Graal comme des personnifications de V Esprit-Saint . Il est donc permis
de dire que dans un certain sens Galaad est également un fils du Saint-Esprit.
1. Estoire, t. I, p. Si .
80 M. LOT-BORODINE
de marque soumis sur un commandement spécial à de redoutables
épreuves dont nul avant Bohort ne se tirerai son honneur '.
Un voile épais enveloppe Corbenic tant que dure l'attente
des merveilles du Graal. La scène du roman, qui évolue dans
une ambiance purement courtoise tout le long du Lancelot
proprement dit, est occupée par d'autres personnages, par
d'autres événements dont le héros est celui de la « Joyeuse
Garde » et de la « Charrette », l'invincible Lancelot du Lac,
amant de la reine Guenièvre. Mais ce n'est pas lui, et il le sait,
qui achèvera les aventures de la Grande-Bretagne, car son péché
d'amour l'en empêche ^. Le mystère du Graal demeure lointain
et voilé, jamais oublié, jamais renié.
A trois reprises dans les parties profanes de l'œuvre qui
encadrent la Quête, le voile se déchire et comme un frémisse-
ment d'ailes invisibles se fait sentir. La première fois c'est
dans la partie connue sous le nom de Galehaut que l'on trouve
une allusion directe à la fois au péché de Lancelot et à la venue
du chevalier meilleur que lui, qui achèvera de « désenchanter »
la Grande-Bretagne. Maître Elie de Toulouse, le savant
clerc, en interprétant le songe de Galehaut, lui dit : « Jou sai
bien que cil qui achèvera les aventures de Bretaigne sera H
mieldres chevaliers de tôt le monde et emplira le deerrain siège
de la Table Ronde et cil a en escripture la senefiance de lion. »
Et il ajoute que ce chevalier possédera la vertu qui manque
au léopard (Lancelot) : il sera vierge jusqu'à sa mort. Ni son
nom, ni ses rapports avec Lancelot ne semblent encore connus
du sage clerc qui ne fait, dit-il que répéter la prédiction de
Merlin : « De la chambre al roi mehengnié, de la gaste forest
aventurose en la fin del roialme de Lices (57V) vendra la mer-
veillose beste. . . 5 » Dans la Charrette, Siméon de sa tombe
brûlante, déclare à Lancelot que celui qui mettra fin aux aven-
tures du Saint Graal sera aussi proche de lui charnelle-
1. Les mésaventures décrites avec le plus de détails, sont celles de Gau-
vain que sa vie licencieuse rend tout à fait indigne du succès.
2. A notre avis la scène la plus belle de tout le Lancelot propre est celle
où la reine Guenièvre pleure sur son ami qui ne pourra, à cause de son péché,
achever la Quête du Graal et où Lancelot prend la défense de leur amour et
déclare ne rien regretter du passé (t. V, p. 122).
3. ArtJjurian roni.inces, éd. Sommer, t. IV, p. 26 et 27.
PERCEVAL ET GALAAD Si
nient qu'on peut l'être et s'appelle GalaaJ ; tel était le nom
de baptè-niede Lancelot lui-même mais il l'a perdu par sa luxure.
A la fin de la même Chanette, la dame du Lac, apparue brusque-
ment, à la suite de Bohort le piécurseur, à la cour d'Arthur fait
à ce dernier cette remarque cnigmatique avant de prendre
congé: « Jou m'en yrai, mais avant voel que tu saces que li
affaires aproce par coi ta cort sera délivrée et dont les
aventures prendront fin '. »
Enfin dans tout VAgravain, long et confus prologue de la
Quête, les allusions au Graaletàson conquérant futur se multi-
plient. C'est là qu'a lieu, à deux pas du sanctuaire de Corbe-
nic, sorti de l'ombre où il sommeillait, la rencontre providen-
tielle de la vierge, élue pour devenir la mère du rédemp-
teur, et de celui qui doit être, sans le vouloir, presque sans le
savoir, son ép.oux éphémère.
La conception de Galaad nous est racontée avec mille pré-
cautions, destinées à atténuer à nos yeux l'irrégularité de sa
naissance en « avoutire », en dehors du sacrement du mariage.
Comme il fallait à tout prix que le héros prédestiné fût
engendré par « le miaudre chevalier du monde », esclave de
son amour pour Guenièvre, l'auteur a essayé de tourner la
difficulté : d'une part Lancelot ne s'unit à la fille du roi Pelles
que par l'effet d'une ruse ; d'autre part ce dernier et sa com-
plice, la nourrice Brisane, qui offre à Lancelot le « boire »,
agissent sous l'empire d'une inéluctable nécessité. La fin justifie
ici les moyens, plus que douteux. En ce qui concerne le fruit
de cette union, il sera autant que possible préservé de toute
souillure. Déjà ÏEstoire nous avertit à l'avance : « Et por ce s'il
fu engendrés en péchié n'i esgarda pas Nostrc Sires, ains garda
à la haute brance dont il estoit descendus et à la boine vie et
al boin proposement qu'il avoit. » Et après nous avoir dit
comment « li mieldres chevaliers qui en ce temps fust et la plus
bêle pucele du plus haut lignage » se sont connus, l'auteur
ajoute avec emphase :
Et por ce que li Sires en qui toute pitié habite et qui ne juge mi tout
selonc les mesfais as pecheors regarda celé asamblée... si lor dona tel
fruit a engendrer et à concevoir que por la flor de virginité qui illuec lu
I. Artbtiriaii roiiiatices, éd. Sommer, t. IV, p, 217.
Romania, XLVII. 6
82 M. LOT-BORODINE
corrompue fu restaurée une autre fleur dont grans biens vint al pais... Et
tout ausi comme li uons de Galaad avoit esté perdus en Lancelot por cscauf-
fement de luxure, tout aussi fu il recouvrés par cestui par abstinence de
char '.
L'antithèse de Lancelot-Adam et de Galaad-Christ se trouve
déjà indiquée dans ces dernières paroles, antithèse qui forme
la trame môme du roman, en même temps qu'est rappelée
brièvement la mission du futur rédempteur, qui apparaît en
pleine lumière dans la première partie de notre tétralogie,
dans VEstoire.
A la naissance de Galaad, de saints ermites et des prud-
hommes, qui se transmettent une tradition séculaire, ont
affirmé à sa famille qu'il « mettra à fin les aventures del Saint
Graal ». L'enfant est élevé d'abord auprès de sa pieuse mère,
de son grand-père et de son aïeul, habitants du « saint hôtel »
dont l'influence ne peut être qu'heureuse et bienfaisante sur
l'âme à peine sortie des limbes. Il a deux ans, lorsque le cousin
de son père, Bohort, visite Corbenic ; déjà il ressemble d'une
façon troublante à Lancelot. En apprenant de Pelles le secret
de ses origines, Bohort embrasse tendrement « le bel enfant »
et salue en lui « le chiés et li estandart de son lignage ».
A l'âge de cinq ans, Galaad, qui vient de faire connaissance de
son père et qui exprime le désir de ne pas vivre trop éloigné
de lui, est envoyé près de Camaalot dans une abbaye de
nonnains, dont la supérieure est la sœur du roi Pelles. Il y
restera jusqu'à quinze ans. A ce moment, nous dit-on, « si fu
si biaus et si preus et si legiers que l'on ne puet mie son
pareil trover el monde ». Sous cette formule quelque peu con-
ventionnelle se cache tout un trésor de sagesse et de pureté
juvéniles qui n'attendent qu'un signe pour se révéler à nous.
Un ermite, instruit de la volonté de Dieu, apprend à Galaad
dans une de ses fréquentes visites à l'abbaye qu'à la Pentecôte
prochaine il sera adoubé; et il l'invite à entrer chaste dans
l'ordre sacré de la chevalerie. Avec une douce sérénité, celui
qui toujours restera vierge, sans qu'il lui en coûte le moindre
effort, celui en qui rayonne déjà la plénitude de la grâce, fait la
I. Arthurian romances, t. I, p. 290-1.
PERCEVAL ET GALA AD 83
promesse attendue de lui ; une première et une dernière fois
dans sa vie, Galaad, l'être parfait, est exhorté au bien par autrui.
Demain ce sera vers lui que se tourneront fascinés tous les
regards, c'est lui qui sera le pasteur du troupeau béni : nous
sommes au seuil de la Oncle du Saint Graal.
VIE ET MORT DE GALAAD DANS LA Q.UETE DU
SAINT GRAAL.
Les temps sont révolus, le Christ-chevalier va paraître. Mais,
avant de nous le montrer au grand jour, dans tout l'éclat de
son premier triomphe au milieu des compagnons de la Table
Ronde, l'auteur de la Oiiéte nous fait assister à l'adoubement
de Galaad accompli à l'ombre de l'abbaye où il a vécu adoles-
cent. Une demoiselle vient quérir Lancelot à la cour d'Arthur
la veille de la Pentecôte et le conduit, à travers la forêt voisine,
dans un couvent de nonnains où l'attendent, arrivés on ne sait
d'où ni comment, ses deux jeunes cousins, Bohort et Lionel,
ignorant, eux aussi, pourquoi on les a fait venir dans cet
endroit isolé. Pendant qu'ils devisent entre eux, trois religieuses
apparaissent, conduisant devant elles « Galaad, le bel enfant ».
Celle qui le tient par la main dit en pleurant à Lancelot :
Sire, je vous amaine nostre norechon, tant de joie que nous avons ;
nostre confort et nostre espoir est. Si vous proions que vous le fachiés cheva-
lier, car de plus preudome, a nostre quidier, ne poroit il recevoir Tordre
de chevalerie '.
Lancelot regarde son fils sans le reconnaître « et le voit
garni de toutes biautés si mervelleusement qu'il ne cuide mie
que onques veist en son eage si bêle forme d'ome «. Et il
consent de srand cœur à faire chevalier ce bel enfant.
Selon la coutume, le « valet » veille toute la nuit dans la cha-
pelle du couvent; au lendemain, « à l'heure de prime », Lan-
celot du Lac adoube Galaad, toujours sans savoir qu'il est sa
chair : il lui chausse l'éperon dextre — et Bohort le senestre, —
il lui ceint l'épée et lui donne la colée.
I. AilJ.Hiriaii roiiuDices, t. VI, p. 4.
84 M. LOT-BORODI\E
Invité courtoisement par son père à l'accompagner auprès du
roi Arthur, le jeune chevalier refuse et la mère abbesse, à qui
Lancelot répète, en insistant, son offre, répond quelle l'enverra
« quand le moment sera venu ». Là-dessus les trois com-
pagnons prennent congé et s'en retournent à la cour. Ils n'y
trouvent personne: tout le monde est à la grande messe. Bohort
et Lionel se communiquent leurs impressions au sujet du
nouvel adoubé, dont ils ont deviné l'étroite parenté avec leur
cousin. Lui seul garde un silence énigmatique. ^ Et quant il
orent laissié parler de ceste chose », les voilà qui voient sur
le « Siège Périlleux de la Table Ronde » des « lettres » toutes
fraîches : 454 ans sont passées depuis la Passion de Jésus-
Christ et « al jour de Pentecoste doit chis siège trover son
maistre ». Profondément troublé par cette prédiction qui
tombe si juste, Lancelot propose de recouvrir le siège d'un drap
de soie, afin qu'on ne soupçonne rien de l'aventure merveil-
leuse avant qu'elle s'accomplisse. Le moment est proche. Jamais
le roi Arthur n'a tenu une cour plénière aussi brillante. Entouré
de ses barons, il est assis « en son haut dais el palais ». Le ban-
quet richement servi va commencer et tous les sièges — sauf
un seul — sont occupés à la Table Ronde. Tout à coup les
portes et les fenêtres de la salle se ferment d'elles-mêmes ; un
majestueux vieillard en robe blanche paraît, menant par la main
un chevalier, vêtu d'armes vermeilles, sans épée ni bouclier.
« Paix soit avec vous », dît-il à l'assemblée saisie de stupeur;
puis, s'adressant à Arthur, il lui annonce que voici le chevalier
désiré extrait du haut lignage du roi David. Saluant avec joie
le jeune étranger, Arthur le fiît désarmer et revêtir un surcot
de « samit » vermeil, fourré d'hermine. Alors le vieux prud-
homme conduit le chevalier vermeil droit au Siège Périlleux et
soulève le drap de soie dont celui-ci est recouvert; on y lit
maintenant l'inscription : « c'est le siège de Galaad ». Sans
hésiter, Galaad prend sa place et donne congé en ces termes à
son vénérable compagnon : « Sire, or vous en raies, car bien
avez fait ce qu'on vous commanda ; et salués moi tous ceaus del
saint ostel ... et mon aiol le riche roi Pescheor et li dites de par
moi que jou Tirai veoir al plus tost que je porrai '. »
I. Arthurian romances, t. VI, p. 8.
PERCEVAL ET GALAAD 8)
Cette scène, comme soulevée d'un souffle d'en haut, pour-
quoi faut-il qu'on nous la gâte par l'aventure banale de Tépée
fichée dans le perron flottant, épée que Galaad seul réussit à
arracher du marbre ? C'est qu'il était nécessaire de nous don-
ner une preuve de l'incomparable vigueur du jeune Galaad '.
De même, dans le tournoi organisé en l'honneur de la fête, il
l'emporte sans peine, désarçonnant tous les preux, l'un après
l'autre, à l'exception de Lancelot et de Perceval. Galaad doit
nous apparaître avant toute chose comme un chevalier, comme
le meilleur des chevaliers, supérieur même à son père qu'il
surpasse autant que le lion surpasse le léopard.
Le soir, à vêpres, nouvelle merveille : une grande clarté
illumine la salle où les compagnons de la Table Ronde sont
réunis, « et lors entre laiens li Saint Graals covert d'un samit
blanc », répandant autour de lui de suaves odeurs. Après avoir
servi tous les convives, muets de saisissement, le Graal « dis-
paraît »-. Alors les langues se délient et tous, le roi en tête,
remercient hautement Dieu de ne pas les avoir oubliés. C'est là
le signal attendu ^ : la quête du Graal va commencer, cercle
magique dans lequel sont attirés les meilleurs chevaliers. Le
plus grand nombre échouera, car s'il y a beaucoup d'appelés, peu
sont élus ; trois seulement achèveront l'aventure — Galaad,
Perceval, Bohort — dont les trois quêtes s'uniront à la fin en
une seule. Entre ces trois élus mêmes il y a une hiérarchie
1. Galaad dit tout de suite avec simplicité que l'aventure est sienne;
il savait si bien que cette épée l'attendait, qu'il n'en avait pas apportée avec
lui. Plus tard il passera l'épée du perron flottant à Perceval, car l'arme
sacrée qui l'attend depuis mille ans, c'est l'épée du roi David, son lointain
ancêtre.
2. Une demoiselle avait déjà prévenu ce même jour Arthur de l'apparition
prochaine du Graal en son hôtel. C'est elle qui, pour la première fois ouver-
tement, reproche à Lancelot de ne plus être le meilleur chevalier du monde,
puisqu'il a manqué l'aventure de l'épée dans le perron flottant. Il semble
donc que celle-ci ait un double but : affirmer la force incomparable de Galaad,
abaisser le prestige de son père, désormais condamné à tous les déboires.
5. Remarquer combien bref est le séjour de Galaad à la cour d'Arthur,
milieu insutrisammont digne de sa haute vertu. S'il baisse la tète et ne répond
rien aux questions de la reine, qui devine en lui le fils de Lancelot, c'est que
Galaad a honte, non de ce qu'il est bâtard, mais du péché de son père et de
Guenièvre, l'épouse adultère.
86 M. LOT-BORODINE
spirituelle : à l'échelon inférieur celui qui a succombé une fois
en sa prime jeunesse ; plus haut celui qui résista, mais non sans
de durs combats, à une tentation du même ordre ; enfin, tout en
haut, celui qui ne peut pas même être tenté, homme seulement
par le corps, émanation pure de l'Esprit-Saint. Partout dans notre
roman il sera comparé, identifié même, au Sauveur. Ce parallé-
lisme hardi, qui peut sembler sacrilège aux timorés, est mainte
fois indiqué, mis en relief. Tout d'abord dans le le long discours
de la recluse, tante de Perce val, qui l'exhorte à suivre la trace
de Galaad :
Or vous dirai je par quel raison le chevalier vint à cort en armes ver-
meilles. Vous savez bien que Jhesu Crist fu entre ses apostles maistres et
paistres à la table de la caine(cène) ; après fu senefiés par Josephe a la table
del saint graal, et après a la table roonde par cel chevalier qui doit estrc
maistre deseure tous qui i seront . . . Nostre Sires promist à ses apostres
devant sa passion qu'il les vendroit visiter et veoir et il s'atendirent à cette
promesse triste et morne. Dont il avint le jor de la Pentecoste que quant
il estoient tôt en une maison et li huis cstoient clos que li Saint Esperis des-
cendi entr'eus en guise de fu et les reconforta. Si me semble que en ceste
manière vous vint reconforter li chevaliers que vous devés tenir por maistre
et pastour de vous tous. Car tôt aussi comme Nostre Sires vint en semblance
de fu, aussi vint li chevaliers en armes vermeilles qui furent samblans à la
color de fu, et aussi comme 11 huis où li apostle furent erentclos à la venue
Nostre Seignor, aussi furent les portes del palais closes quant li chevaliers
entra en la salé, si vint si soutieuement entre vous qu'il n'iot si sage qui seust
dont il vint ' ».
Ailleurs l'identification de Galaad avec le Christ est plus
complète encore, s'il est possible. Le cinquième jour après son
adoubement, Galaad sort de l'abbaye des pères blancs, empor-
tant l'ecu de Mordrain 2, ainsi que l'avait prédit Josephé
mourant, et trouve une aventure : dans le cimetière voisin une
voix horrible sort d'une des tombes ; il soulève la lame qui la
recouvre et y trouve le corps d'un chevalier armé ; en même
temps le diable s'échappe, au milieu des flammes, en criant :
1. T. VI, p. 56-57.
2. L'aventure de l'écu dont plusieurs personnages tentent de se saisir,
pour leur malheur, est longuement racontée dans la Quête et on y rappelle
naturellement les prophéties de VEsloire.
PERCEVAL ET GALAAD 87
« Sergent du Christ, ne m'approche pas. » Un vieux moine
qui avait accompagné le héros lui explique la « senefiance »
de cette aventure. La tombe signifie la grande dureté de cœur
que Notre-Seigneur trouva à sa venue sur la terre, et c'est
justement pour l'adoucir que Dieu y envoya son fils :
Celé similitude qui li Pères envoia son fil en terre por délivrer son pueple
est ore renouvelée. Car tôt aussi comme l'error et la folie s'enfuient à l'ave-
nement Nostre Seignoret la vérité fu lors manifestée, aussi vous aDiex esleu
sor tous autres chevaliers por vos envoler par les estraignes terres por
abatre les malvaises costumes et por faire savoir comment eles sont
avenues '.
Enfin Galaad, victorieux dans le tournoi au « château des
Pucelles » — allégorie de l'enfer où les justes soufl^raient, avant
la Passion, ensetnble avec les impies — , délivre les bonnes
pucelles, c'est-à-dire les bonnes âmes, pures comme des lis,
pareil, encore une fois, au Christ envoyé pour le salut des
bons et jusque dans l'Enfer.
Si Galaad est un second Christ, il est un Christ médiéval,
un Christ-chevalier. Tel il nous apparaît dans la première
partie de la Quête, ce Nouveau Testament de notre épopée
réalisant les prophéties de l'Ancien, dans VEstoire. Armé du glaive
de David, arme redoutable et symbolique, pour la lutte contre
les puissances du mal, sacré chevalier de la chevalerie « céles-
tienne » par sa blanche dame, la sœur de Perceval, Galaad se
présente à nous tout de suite comme le Justicier et comme le
Rédempteur -. Sur son front brille le sceau de l'élection. Devant
lui fuient les ténèbres, tombent tous les obstacles, cessent
les tourments séculaires. La chasteté immaculée étant l'emblème
1. T. VI, p. 28,
2. Il importe de relever que Galaad est adoubé deux fois, adoubement
séculier et adoubement spirituel, de même qu'il a deux épées : l'une mon-
daine et aventureuse, celle du perron flottant, l'autre mystique, symbolique,
celle de David qu'il prise sur toute chose. Quant à la troisième, réminiscence
sans doute de l'épée brisée du Coûte Jii Graal, on la retrouvera à la fin de la
Quête où elle ne peut être ressoudée que par Galaad. Ces épées, pour ainsi
dire surnuinéraires, il les distribue à ses compagnons de quéie, la première
à Perceval et la dernière à Bohort, bien qu'à ce moment ce dernier n'en ait
plus grand besoin .
Ô5 M. LOT-BORODINE
de la victoire, difficile entre toutes à une époque de passions
violentes, de l'esprit sur la chair, la virginité de Galaad est
exaltée d'un bout à l'autre de notre œuvre. Elle est ici un véri-
table talisman, en même temps qu'un gage de sa réussite cer-
taine, par opposition absolue à la luxure, péché mortel qui est
le ressort de toute l'action du Lancelot propre. Chez le fils, le
désir, fatale folie du père, est comme aboli, parce qu'un autre
désir, une soif inextinguible, elle aussi, le possède jusqu'au fond
de son être : la soif de Dieu.
Galaad n'est pas un type de sainteté statique, il y a en lui non
pas cristallisation d'une vertu à jamais immuable, mais au con-
traire mouvement intérieur, progrès. Seulement il commence
à monter à partir du degré élevé ou d'autres, moins riches en
dons spirituels, s'arrêtent à bout de forces. Rappelons-nous dans
VEstoire la parabole du neuvième fleuve, trouble au commence-
ment (à cause de la tare de sa naissance) et « el milieu cler et net,
mais en la fin sera il encore a cent doubles plus nés et plus
clers que el milieu, et sera si douls et si delitables à boire que
à peine s'en porroit nuls saoler ; en celui se baignera Jhesu Crist
tous nus ». N'est-ce pas vraiment, en un raccourci saisissant,
la préfiguration de toute la destinée humaine de Galaad ? Deux
phases successives de son pèlerinage terrestre marquent dans la
Quête les deux étapes de son ascension. D'abord c'est la période
active et publique de sa vie qui comprend, à proprement parler,
l'œuvre de rédemption, à lui commandée. Cette œuvre com-
mence à l'heure où ayant achevé l'apaisement, la purification de
son père Lancelot sur la nef qui emporte au loin le corps de la
vierge-martyre, Galaad reçoit cet ordre de Dieu, transmis par
un blanc chevalier : « Sire, assez avés esté avoec vostre père,
issiés de celé rfeif et si aies Jà où aventure menra, querant les
aventures du roialme de Logres et menant a chief ' «.
L'esprit qui domine dans la Oiiéte est, comparé à celui de
VEstoire, un esprit de clémence et de douceur ; la miséricorde
divine se répand en manne céleste sur la tête des pécheurs
repentants, sur les victimes de la colère du Très-Haut : nous ne
sommes plus dans le royaume de la Loi, mais dans celui de la
Grâce.
I. T. VI, p. 178.
PERCEVAL ET GALAAD 89
La promesse, faite trois cents ans auparavant, au roi Mordrain,
aveugle et paralysé, qu'il mourrait guéri à l'arrivée du « bon
chevalier » est prête à s'accomplir. Galaad entre en une abbaye
de Frères blancs, est mis en présence du vieillard qui s'écrie,
transporté d'allégresse : « Serjans Dieu, vrais chevaliers, de qui
j'ai si longement atendue la venue, embrache moi et me laesse
reposer sur ton pis '. » Puis ce nouveau Siméon expire dans les
bras du rédempteur... Pitié également pour l'ancêtre criminel,
le pèdre de Moïse -, qui brûle depuis 354 ans dans sa tombe : au
contact de Galaad les flammes s'éteignent, car il n'y a en lui aucun
feu de luxure. De même la fontaine de l'ancêtre, Lancelot I" cesse
de bouillir à son approche. Eu compagnie de Perceval qu'il
trouve sur son chemin, Galaad erre cinq ans durant pour
abolir les mauvaises coutumes et les maléfices de toutes sortes;
ce sont ses années de service : le fleuve nourricier coule, calme
et clair, abreuvant de ses eaux limpides tous ceux qui sont alté-
rés de pardon et de justice. La mission de Galaad touche à sa
fin ; il ne lui reste plus qu'à rendre à la « terre gaste » sa pros-
périté, sa fécondité ancienne, ravies par le coup d'épée d'un
traître depuis la mort de Lambor, le père du « roi mehai-
gnié ».
Une voie nouvelle s'ouvre devant Galaad le jour où, sa quête
terminée, il touche enfin le sol béni de Corbenic. Pour mieux
dire il n'y a pas eu même de quête pour lui ; s'il n'entre pas
tout de suite en héritier, plus encore qu'en conquérant, au châ-
teau du Graal, c'est qu'il a dû d'abord accomplir son service.
Et cette rédemption d'un monde trop vieux et trop corrompu
n'est au fond qu'illusoire, puisqu'il faudra, quand même, qu'il
croule plus tard, la coupe d'iniquité étant pleine jusqu'aux
bords, dans la Mort d'Arthur, ce « Crépuscule des héros ». La
1. T. VI, p. 185.
2. Galaad ne délivre pas dans la Quête le fils de Siméon, Moïse, ainsi qu'on
nous l'avait annoncé dans VEsloire. Cette omission est regrettable, car l'impie
étant englouti sous terre, « fondu en abîme », nous aurions eu là une
véritable descente aux enfers du chevalier rédempteur. Est-ce pour cela que
l'auteur l'a abandonnée comme une entreprise difficile ? Nous ne le croyons
pas : il semble qu'au contraire deux auteurs différents auraient pris soin de se
mettre d'accord, le second tenant scrupuleusement les engagements pris par
le premier.
90 M. LOT-BORODlNli
bonté du fils ne rachète pas même la faute du père qui, d'ail-
leurs, retombe dans le péché mortel. Aussi, malgré tous les
efforts d'imagination de notre auteur, malgré l'importance qu'il
semble attacher au « désenchantement » de la Grande-
Bretagne, on sent bien vite que là n'est pas l'intérêt principal
de son œuvre maîtresse . Il est dans les pages finales, pages brû-
lantes et uniques où se parfait la béatification d'une âme née
pour l'amour divin, sa fusion intime avec la source de toute
beauté. C'est la seconde phase de la vie de Galaad : après l'action,
la contemplation, période toute de recueillement et de rayon-
nement intérieur, qui a son début à Corbenic, terre promise,
et son dénouement à Sarras, Jérusalem céleste.
Contrairement aux autres versions de notre légende, le héros
du Graal ne pose aucune question, car il n'y a pas de charme
à rompre, et la guérison du « roi mehaignié », son aïeul, qui se
fait avec l'onction du sang qui coule à nouveau de la lance
sainte ', n'est qu'un épisode, et non le cœur du récit. Ce
centre, ce foyer dans lequel convergent tous les rayons épars,
c'est la répétition merveilleuse de la cène de Jésus et des
apôtres -. L'inspiration de notre auteur, visionnaire et mystique,
atteint là son apogée, et ce tableau, baigné d'une lumière
immatérielle, est inoubliable.
Au milieu de la salle, la table d'argent du Graal; tout autour
les douze compagnons de la quête, seuls admis à la célébration
du mystère. Quatre anges apportent un siège, où est assis
Josephé « le premier evesque des crestiens que Nostre Sires
1. C'est sur l'ordre exprès de Christ que Galaad a oint les plaies de Pelli-
nor avec le sang du Sauveur, après la fin du banquet m3'stique auquel, en
qualité de gardien du Graal, le « roi mehaignié » assiste en compagnie des
douze élus.
2. Les folk-loristes (notamment miss J. L. Weston), choqués de son
apparente pauvreté d'action, ont déclaré la Quête très insuffisante en tant que
roman du Graal. Mais c'est précisément cette épuration et cette simplification
du thème qui font de notre roman le chef-d'œuvre du genre. 11 ne reste au
centre du tableau que le plus haut mystère chrétien, sans mélange aucun
avec des éléments hétérogènes de provenance suspecte. L'auteur, emporté
par l'élan, écarte avec une indifférence visible tout ce qui ne touche pas
directement à son sujet, qui est l'union avec Dieu. Ainsi il n'est même plus
question d'e.xorciser les fantômes qui rôdent dans les bas fonds du Palais
Aventureux, tel par exemple l'enchanteur Orphée, apparu à Bohort lors de
sa première visite à Corbenic (dans ÏAgravain).
PERCEVAL ET GALA AD 9I
mesmes sacra en la cité de Sarras el Palais Spirituel ». — Au
ciel, dit-il, aux quêteurs émerveillés je suis, comme je l'étais sur
terre, le serviteur du saint vaisseau . — Après que Josephé s'est
tenu agenouillé un long moment devant la table d'argent,
voici que les deux anges apparaissent de nouveau, portant, les
deux premiers des cierges ardents, le troisième une touaille de
samit vermeil, et le quatrième la lance qui saigne, dont les
gouttes tombent dans le vase sacré ; alors Josephé se lève,
couvre le Graal avec le samit vermeil et commence le sacre-
ment de la messe, servie par la troupe des anges.
La messe finie, Josephé donne à Galaad le baiser de paix, en
lui demandant de le transmettre à ses frères, puis il leur dit :
« Chevaliers du Christ, vous qui avez durement peiné pour
voir les merveilles du Graal, vous allez maintenant être nourris
par la main même de votre Sauveur ». Et il disparaît, laissant
les compagnons de la quête pleurer de bonheur devant cette
promesse qui, tout à l'heure, va devenir une réalité :
Lors regardent li compaignon et voient issir del vaissel un home qui
avoit les mains sanglentes et les pies et le cors ; si lor dist : « Mi chevalier et
mi serjant et mi fil loial qui en ceste mortel vie estes devenu espiritel, vous
m'avés tant quis que jou ne me puis plus vers vous celer ; si convient que
vous veés partie de mes repostailles et de mes secrès. Car vous estes assis à
ma table où onques chevalier ne manja puis le temps Joseph d'Arimathie...
Or tenés et recevés la haute viande que vous avez si lonctans désirée et por
qui vous vous estes tant traveilliét. »
Commençant par Galaad, Christ fait communier par ses
propres mains, l'un après l'autre, ses douze fidèles. Ensuite il
revient vers son disciple préféré et engage avec lui ce surprenant
dialogue:
Christ. — Fiex aussi nés et si expurgiés de toutes mauvaistiés comme
bons terriens puet estre, ses tu que jou tieng entre mes mains ?
Galaad. — Sire, naie, se vous nel me dites.
Christ. — C'est l'escuele qui a servi à gré tous cens qui j'ai trové en
mon service. Ore as veu ce que tu as tant désiré à vcoir. Mais encore ne
l'as tu veu si apertement comme tu le verras. Et ses tu où ce sera ? En la cité de
Sarras, el Palais Espiritel. Et por ce t'en covient de ci aler et faire compai-
gnic à cest saint vaissel qui anuit s'en partira del royaume de Logres, si que
jamais n'i sera veu. Et ses tu porquoi il s'en part ? Por ce qu'il n'i est ne servis
92 M. LOT-BORODINE
ne honerés à son droit par ccaus de cette terre. Et por ce voeil je que tu t'en
voises demain jusqu'à la mer, et là troveras tu la neif où tu trouvas l'espee as
estraignes renges. Et por ce que jou ne voeil pas que tu t'en ailles seus, si
moine avec toi Perceval et Bohort.
Gahad. — Ha, Sire, porquoi ne souffres vous qu'il veignent tuit avoec
moi ?
Christ. — Por ce que jou ne voeil, ains le fais en samblance de mes
apostcles. Car tôt aussi qu'il mangierent od moi le jor de la caine, tôt aussi
mangiés vous ore od moi à la table del Saint Graal, et estes .xii. aussi qu'il
furent et jou suili tresimes par desus vous tous qui doi estre vostre maistres.
Et tout aussi comme je les départi et fis aler par l'univers por prechier la vraie
loi, tout aussi vous départ jou l'un cha et l'autre là. Et morrois tuit en cestui
méstier ne mais .i. ' ».
Et les douze quêteurs, obéissant à l'ordre du Haut-Maître, se
séparent pour aller porter, chacun de son côté, la bonne nou-
velle à travers le monde. En se faisant leurs adieux ils pleurent
et s'entrebaisent comme des frères ; tous remercient Galaad
« de la joie que leur a donné sa compagnie ». Il est le premier
parmi les pairs, et c'est à lui, « fils lavé de toute souillure »,
que le Seigneur confie son trésor le plus précieux. Sur la nef
de Salomon, — trait d'union mystérieux entre l'Ancienne et la
Nouvelle loi, symbole de l'Eglise, — les trois amis retrouvent
la table d'argent avec le Graal et la sainte lance. Là une dernière
transformation s'opère en Galaad : l'homme sensible meurt en
lui. Sa prière à Dieu est de pouvoir « trépasser du siècle » à
l'heure où il en exprimera le désir, et Dieu lui promet d'exaucer
son vœu. A la demande de Perceval, qui a surpris son secret,
Galaad explique ainsi sa requête :
L'autre jor, quant nous veïmes partie des merveilles del Saint Graal
que Nostre Sires nous monstra par sa douce pitié, en ce que je veoie les
repostes choses qui ne sont pas descouvert a chascun fors seulement as
menistres Jhesu Crist, eu celui point que jou vi ces choses que cuer de
terrien homme ne poroit penser ne langue ne poroit descouvrir, si fu mes
cuers en si grant aaise et en si grant joie que se je fuisse maintenant trcspas-
sés de cest siècle je sai vraiement que onques hom ne trespassa en grignor
boineureté. Et me fu avis que entor moi avoit tant d'angeles et choses espi-
ritels que se je fuisse transis de la terriene vie en la celestielc en la joie des
glorieus martyrs et des vrais amis Nostre Signor ^
1. T. VI, p. 190 et 191 .
2. T. VI, p. 193.
PERCEVAL ET GALAAD 93
Voilà pourquoi, ayant goûté une première lois aux délices
de l'extase, Galaad qui se révèle en ce moment comme le plus
pur mystique, ne veut pas survivre à l'extase qui l'attend
plus complète encore, il le sait, là-bas, promise par son Sei-
gneur et ami. Mais pour arriver à destination il faut que
s'accomplissent les Ecritures : Galaad doit se reposer, ne fût-
ce qu'une fois, sur le lit préparé pour lui par le sage Salomon
et sa femme subtile, lit qui symbolise le sacrifice suprême,
celui du Calvaire, et sa commémoration, l'Eucharistie. Il s'y
étend, sur les instances de Perceval, et .s'endort. Alors seule-
ment -le vent pousse la nef vers le rivage de Sarras, tandis qu'une
voix commande aux chevaliers de porter la table avec les
reliques au Palais Spirituel. En route Galaad accomplit, non
plus un prodige — ce temps est passé — mais un miracle : il
rencontre un mendiant se traînant sur des béquilles et lui
ordonne de les aider à porter la sainte table : « Liève sus et
tu es gari ! « — Aussitôt l'infirme recouvre l'usage de ses
membres, perdu depuis longtemps, et s'en va répandre la nou-
velle de sa guérison dans toute la ville. Le Graal et la Lance
sont portés en triomphe au Palais Spirituel et déposés près de
la chaire où Christ a sacré Josephé.
Une épreuve ultime est réservée aux trois campagnons ;
accusés de trahison par le roi de Sarras, ils sont jetés en pri-
son, où, pendant une année, le Graal les nourrit et les récon-
forte, comme autrefois il avait fait pour Joseph d'Arimathie
dans son sombre cachot. Au bout de l'année Galaad prie Dieu
de le rappeler prochainement à lui. Le même jour, le roi mou-
rant et repentant tait délivrer les prisonniers et demande hum-
blement leur pardon, qu'ils lui octroyent de grand cœur.
Après sa mort, le peuple, sur un ordre d'en haut, élit comme
successeur au trône Galaad, malgré l'extrême répugnance de ce
dernier '. La couronne royale pèse lourd à cette tête qui ne
I. Comme la ciié de Sarras, premier asile du Graal, préfigure la Jérusalem
céleste, le coLironnement de Galaad a ici un caractère nettement symbolique
et mystique. Mais il fallait aussi qu'il fût, ainsi que ses ancêtres paternels,
les huit fleuves, descendants du fils de Nascien-Célidoine et, ainsi que tous
ses ancêtres maternels, rois Pêcheurs, un haut seigneur couronné. Son
royaume n'est donc pas de ce monde comme celui de son prototype divin,
tout en étant un royaume réel, celui du premier de sa race.
94 ^- LOT-BORODINE
rêve qu'à celle du roj'aume céleste. Douze mois encore s'é-
coulent, douze mois de méditations, d'oraisons et d'aspirations
à l'au-delà '. De degré en degré Galaad est monté jusqu'au
faîte de l'échelle invisible: l'heure approche où, selon les prédic-
tions, « Christ se baignera tout nu » dans ce fleuve de grâce,
découvrant à son fils bien-aimé ses secrets les plus profonds.
Le jour anniversaire du couronnement de Galaad, Josephé,
sans d'abord se f;iire connaître, apparaît de nouveau à la triade
élue ; en habits épiscopaux, entouré d'anges, il célèbre la messe
de la Mère de Dieu. Au moment de la consécration, il retire la
patène qui recouvre le Graal et invite Galaad à s'approcher :
« Viens, avant, serjant du Christ, si verras ce que tu as tant
désiré a veoir. » Galaad s'avance, en tremblant de tout son
corps, et regarde. Pareil à son lointain ancêtre Nascien, — mais
combien plus digne que lui ! — il voit, il contemple le mystère
des mystères. Mais la chair périssable ne peut longtemps suppor-
ter « les choses spirituelles ». Dans un élan de tout son être
vers l'Infini, Galaad s'écrie :
Sire, toi crie jou merci quant tu m'as acompli mon voloir, car or vcfi
jou tout apertement ce que langue ne poroit dire ne cuers penser. Ici voi jou
l'ocoison des proeces et les merveilles de toutes les autres. Et puisqu'il est
ensi, biais dous Sires, que vos m'avés acompli mes voloirs de veoîr ce que j'ai
tosjors désiré, or vous proi jou que en cestui point et en ceste grant joie où
jou sui, souffres que je trespasse de ceste terriene vie en la celesticle » !
Dès qu'il a proféré ces paroles, Galaad voit s'approcher de lui
le mystérieux évêque officiant, qui lui offre le corpus Domini en
lui disant que Dieu l'a envoyé, lui, Josephé, — « por ce que tu
me resambles en choses, en ce que tu as veues les merveilles
del Saint Graal, si comme je fis et si es vergenes, si comme je
sui ».
1. Les trois conquérants du Graal servent journellement le Graal au Palais
Spirituel, qui est en même temps une demeure royale, un sanctuaire et,
rappelons-le encore une fois, un lieu'de sépulture : c'est là qu'est déposée la
dépouille mortuaire de la sœur de Perceval ; c'est là que reposera plus tard
et ce dernier et, entre eux deux, Galaad lui-même. Bohort est le seul qui
reviendra de Sarras à la cour d'Arthur pour y faire le récit des merveilleuses
aventures de leur quête achevée.
2. T. VI, p. 197.
PERCEVAL ET GALAAD 95
Après un émouvant adieu à ses deux compagnons, Galaad,
étendu en croix devant le Graal, expire. C'est moins une mort
qu'une Assomption. Pendant qu'une troupe d'anges emporte
son àme « en compaignie de Jhesu Crist », une main, descen-
dant des cieux, saisit le saint vaisseau et la lance et les soustrait
pour toujours aux regards mortels. Le cercle mystique se ferme.
Tout est accompli. Et le neuvième fleuve se jette enfin dans
rOcéan de lumière, entraîné par lui vers l'Éternité.
Après avoir étudié séparément les deux grands rivaux de
notre légende, il nous reste maintenant à les rapprocher, à
placer en regard Perceval le Gallois et Galaad, fils de Lancelot
du Lac.
Tout d'abord reconnaissons ceci : la différence qui existe
entre ces héros de l'amour divin n'est pas simplement quanti-
tative ; il ne s'agit pas seulement chez Perceval d'un degré de
perfection moindre que chez Galaad, la nature de leur sainteté
n'est pas la même. Malgré les transformations dans un sens
ascétique, imposées par l'auteur de la Quête au Perceval tradi-
tionnel, ce dernier ne devient pas dans son œuvre une espèce
de sous-Galaad, un double plus effacé, plus pâle que l'origi-
nal '. Non, chacun représente sa famille spirituelle à lui, chacun
a sa personnalité propre. A l'un, deux fois né — avant et après
l'appel, — le travail, les peines d'une lente ascencion, à l'autre,
né en état de grâce, en dépit du péché de sa conception, le don
de l'avènement libre et joyeux !
Au point de vue littéraire Perceval est, comme nous l'avons
vu, un type composite. Après avoir été « l'innocent » de la poésie
populaire, il nous apparaît dans le conte de Chrétien comme un
valet sauvage et « nice », mais de sang noble et de cœur pur ;
cet adolescent inculte devient rapidement un brillant chevalier
dont l'éducation mondaine s'achève par des aspirations d'un
ordre plus élevé, lorsque sa conscience de chrétien est éveillée.
Chez les continuateurs et les émules du maître champenois le
I. Cela n'est juste peut-être que de Bohort, le moins personnel des trois
élus de la Ouéte.
96 M. I.OT-BOROI)I\K
caractère du héros s'accuse et se précise davantage; tour à tour
les tendances plus particulièrement morales ou bien mystiques
passent au premier plan, et Perceval devient chez Wauchier,
chez Wolfram, chez Robert de Boron, la perle de la chevalerie
chrétienne, l'élu du Saint-Esprit, sans pour cela renoncer au
monde. Enfin, dans la Qiiéte et, plus tard encore, dans le
sombre Perlesvaux, qui s'en est sûrement inspiré en forçant
même la note ecclésiastique, Perceval atteint au terme de sa
longue évolution médiévale : il est le chevalier-moine, le servi-
teur du Christ, celui qui a conquis par de durs combats sa haute
vertu. Encore un dernier pas, celui-là en pleine époque
moderne, et nous avons, avec le ParsifaJ de Wagner, un
retour conscient vers le passé légendtiire, le triomphe du
« chaste fol » — der reine Tor — que « pitié rend sage ». Ici
encore la souffrance ennoblit l'homme ; la lutte contre les ten-
tations est nécessaire pour tremper son âme.
Telle n'est pas la destinée terrestre de Galaad, destinée simple,
unie et harmonieuse. A l'inverse de son glorieux rival, il est
une création spontanée, issue des profondeurs d'un esprit vrai-
ment synthétique, capable d'enfanter la plus belle Somme du
moyen âge.
Galaad n'a d'humain, semble t-il, que ce qu'il a de médiéval,
mais c'est cela précisément qui le rend vivant, qui fait de lui,
non pas une froide et terne abstraction, mais une figure rayon-
nante de beauté, d'énergie viriles. Ce jeune archange à l'épée
flamboyante, si pareil à Saint- Michel terrassant le démon, n'est
ni un « fol », ni un ascète émacié, mais un bienheureux assoiffé
de Dieu, un pur mystique.
De par sa nature intime le fils de Lancelot se trouve aflran-
chi de tout effort ; il ne connaît ni l'angoisse d'un doute, ni
l'amertume d'un regret. En lui tous les instincts pervers, tous
les désirs impurs sont abolis à jamais. Pour vaincre il n'a
qu'à paraître, et les forces du mal se brisent aussitôt contre son
armure couleur de feu. Sa virginité ne fait qu'un avec son être,
dont elle est la substance même. Et pourtant, lui aussi, n'est
pas immuable, lui aussi monte incessamment jusqu'à ce que son
« moi » individuel s'abolisse en Dieu, ultime union du Fils avec
le Père.
Perceval, c'est l'enfant de la nature, symbole de l'humanité.
PERCEVAL ET GALAAD 97
qui, à traveTs la « gaste foret )),la foret d'épreus'cs, se fraye dou-
loureusement une voie jusqu'aux sommets de la vie spirituelle.
Galaad, c'est l'enfant de la grâce, le rêve d'or d'une huma-
nité transfigurée, libérée du péché originel, vivant sur cette
terre d'ombre comme dans un ciel de gloire.
Myrrha Lot-Borodine.
Roinania, XLVII.
NOTICE
SUR UN
MANUSCRIT CATALAN DU XV^ SIÈCLE
(bodley oriental 9)
Le manuscrit en question est un petit volume in-octavo de
154 folios. Le papier est vraisemblablement d'origine italienne,
car le filigrane (une croix grecque tronquée) est identique à la
cote 5426 de Briquet', et n'a été relevé que sur des papiers
fabriqués à Pistoie au début du xiv^ siècle. Lécriture cependant
est de date plus récente et ne paraît pas remonter au delà des
dernières années du xv^ siècle. Le manuscrit est rédigé en deux
langues et nous donne un texte hébreu, dont les caractères
sont très réguliers et nets, mais d'une calligraphie médiocre,
puis une version interlinéaire en langue catalane. La même
encre a été employée pour les deux écritures, et il est assez pro-
bable que le manuscrit est de la même main d'un bout à l'autre.
Mais la version catalane est ajoutée, sous forme de gloses, dans
une cursive qu'on ne peut déchiffrer qu'à la loupe. Enfin il faut
lire ces gloses en suivant les mots de droite à gauche, ce qui
augmente encore les difficultés de la lecture.
Le manuscrit, aujourd'hui « MS. Bodley Oriental 9 », figure
déjà dans un catalogue de la bibliothèque portant la date de
1629 ^ Il y est décrit dans les termes suivants : « Arch. B 6b
MS. Littirgia, preces Judaeoruni MS. ciitn gallicâ versione inter-
lineari. )^ Il est probablement entré à la Bodléienne vers 16 11 ou
161 5, mais on ne possède aucun renseignement sur sa prove-
1. CM. Briquet, Les filigranes, II. Paris, 1907.
2. Libri Ebraeo-Ràbhinici in Bibliotheca Bodleiana rece)isiti opeid Henrici
Jiicohij Mertonensis A° D' 1629. Il existe plusieurs exemplaires manuscrits de
ce catalogue : ms. Marsh 22 ; ms. Wood Donat. i, fol. 344 ; ms. Casaubon
26, fol. 67 ; ms. Rawl. D. 1 171, fol. 82.
NOTICE SUR UN MS. CATALAN DU XV* SIÈCLE 99
nance. Bien que le manuscrit appartienne à l'un des fonds les
plus anciens de la bibliothèque, il est resté complètement ignoré
des romanistes : le catalogue actuel en fait d'ailleurs une des-
cription assez erronée : « A copy ofc. 1500 of the Common
Prayers according to the Spanish rite with interlinear Latin (!)
translation. » Tout récemment un des bibliothécaires, M. le
D' Craster, chargé de la réédition du catalogue, eut la curiosité
d'examiner ce petit volume de plus près. Malgré la difficulté de
la lecture, il s'aperçut bientôt que la version interlinéaire était
tout autre chose que du latin. Il me lit part de sa découverte et
nous pûmes nous convaincre que nous étions en présence d'un
texte catalan.' Or les manuscrits catalans ne sont guère nom-
breux, en Angleterre surtout. La Bodléienne, si riche en trésors
littéraires et linguistiques de toute espèce, n'en possède pas
d'autre '.
On connaît des traductions catalanes de livres de la Bible, de
légendes de saints, de traités de morale chrétienne, etc., mais
jusqu'ici on n'a pas, que je sache, signalé de traduction sem-
blable d'un texte hébreu en catalan. Il est cependant assez pro-
bable que d'autres versions analogues se trouvent dans des
bibliothèques juives. Ces indications mettront peut-être les
chercheurs sur la piste.
Le texte hébreu du ms. d'Oxford est un livre de liturgie
juive selon le rite espagnol. Il contient les prières récitées dans
les synagogues les jours ordinaires, puis, à partir du fol. 60,
celles consacrées spécialement au jour du sabbat. Suivant la
coutume juive, les prières comprennent des invocations, des
bénédictions, parfois des formules de confession et, en outre,
des psaumes de David et divers passages tirés des Écritures
Saintes. M. Gaster ^ a consacré une importante étude à la litur-
gie en usage chez les Juifs de la Péninsule ibérique. La version
hébraïque qu'il donne (d'après un manuscrit unique) ne semble
guère différer de celle que fournit notre texte. Elle omet cepen-
1. [Depuis la rédaction de cette notice on m'a signalé la présence d'un
autre ms. catalan à la Bodléienne. Il est coté « MS. Catalan C i » et contient
les ordonnances de la « Santa Confraria dels Clergues de ciutat et bisbat de
Valencia ». 11 porte la date de 1366.]
2. The Bock of P rayer and Order of Service accordhig to the CustO)ii oj the
Spanish uiid Portiigitese Jews by M. Gaster, 5 vol., Oxford, 1901, etc.
100 p. STUDILR
Jant les invocations du début (§ i-6) qui appartiennent vrai-
semblablement à une tradition locale. Les manuscrits hébreux
de provenance espagnole sont peu nombreux, de rares exem-
plaires seulement ayant échappé aux rigueurs de l'Inquisition.
Gaster affirme même « n'en avoir trouvé aucun dans les biblio-
thèques de Londres, d'Oxford et de Paris ' ».
Aurait-il ignoré notre manuscrit ? ou bien le croyait-il étran-
ger à l'Espagne ? L'écriture, en effet, n'accuse aucune particu-
larité nettement espagnole ; elle n'exclut pas cependant la pos-
sibilité d'une origine espagnole ^.
On trouvera ci-dessous quelques extraits du ms. d'Oxford
qui reproduisent fidèlement les parties catalanes dés folios i à 3
et du début du folio -|. Je fais suivre d'un point d'interrogation
quelques formes douteuses. La traduction catalane est tout à
fait littérale, mais n'est pas toujours exacte : j'ai imprimé au-
dessous de ma transcription une traduction littérale du texte
hébreu qui permettra de comprendre plus exactement la glose
catalane K Dans celle-ci j'ai complété entre crochets les mots
abrégés ; l'on ne devra pas perdre de vue que les formes du
verbe « être », généralement sous-entendu en hébreu, manquent
souvent aussi à la traduction catalane et qu'il faut les suppléer
fréquemment pour le sens.
TRADUCTION CATALANE.
[Fol. I ro] I. Tôt criât ait y bajx* testificaran y recontaran tots ells, que i
A[donai] i, y son nom i ; 50 y 2 çenderos ; y tôt ontenents > sa purjtat
TRADUCTION LITTÉRALK DU TEXTE HÉBREU.
I . Toutes les choses créées là-haut et ici-bas rendront témoignage et pro-
clameront toutes d'une voix unanime (litt. : comme un) : le Seigneur est un
1. Op. cit., vol. I, p. XVI. Voir cependant Neubauer, Cat. BodL, nos up
et 1 1 37.
2. M. le D"" Cowley m'écrit à ce sujet : « It might hâve been written
anywhere, for the hand is quite artificial. »
3. J'exprime ici toute ma reconnaissance à M. le D"" Cowlcv, directeur
de la Bodiéienne, qui a bien voulu m'expliquer la signification des mots
hébraïques .
4. On pourrait lire : bajo.
3. Corriger : euîenent.
NOTICE SUR UN MS. CATALAN DU XV^ SIECLE 10 1
TRADUCTION CATALANE.
rccontara ta grandez.i, v cils concixeran (?), car lo tôt que a tu, y tu lo D(cu],
lo Rey, lo unit (?) ' .
2. Los cors en son pensar senipre fahrjcant foren trobats : tôt es fora de
tu demudat ; en comta y pcs lo tôt sa comia ; tots ells foren dats de pastor i.
[Fol. I v-o] 3. De principi y fins fi es a tu senyal : tramontana y mitj jorn,
o levât y ponent, y ce! y mon_ a tu testj lehal, de aquest i y de aquest i .
4. Lo tôt de tu partint (?) = part : tu estant y ells se perdran perduts ; pcr
tant tôt criât dona a tu honra ; qui ell de principi y fins fi, decut p[are] i ?
[Fol. 2 roj 5. Respon nos, nostre P[are], respon nos en dia de junj de
tayannj aquest, que en angustia gran nos ; no mjres a nostre maljçia y no
t'encuhres, nostre Rey, de que cerquam ; sies na prop pcr nostre esclamaçio :
enhans que cridem a tu, tu nos respongnes ; enhans que parlem, tu ojes, con
la paraula que es dita : « y sera enhaus que criden y jols responre, ahon ells
TRADUCTION LITTÉRALE DU TEXTE HÉBREU.
et son nom est un ; 52 sentiers sont ta voie > ; et tous ceux qui comprennent
leur mystère raconteront ta grandeur, et ils reconnaîtront que tout est à toi, et
que tu es le Dieu, le Roi, l'Unique.
2. Les cœurs, en contemplant le monde, trouvent hors de toi tout changé;
en nombre tt en poids le tout est compté ; toutes ces choses furent le don
d'un se.il pasteur.
5. Depuis le commencement et jusqu'à la fin il y a pour toi un signe : le
Nord et le Sud, l'Orient et l'Occident, le ciel et la terre te rendent un lovai
témoignage, chacun de son côté (litt. : de ce côté un et de ce côté un).
4. Tout est un don de toi : tu demeures, et eux périront entièrement (Jitt. :
ils périront en périssant) ; c'est pourquoi toute chose créée te rend honneur.
Car depuis le commencement et jusqu'à la fin, n'est-il pas un père (unique)?
5. Réponds-nous, notre Père, réponds-nous en ce jour du jeûne d'humi-
liation, car nous sommes dans une grande angoisse ; ne considère pas notre
malice, et ne te dérobe point, ô notre Roi, à notre pétition ; sois propice à
notre supplication ; avant que nous ne criions à toi, tu nous réponds ; avant
que nous ne parlions, tu entends, selon la parole qui est dite : « Et ce sera
avant qu'ils ne crient et je leur répondrai, pendant qu'ils parlent, j'enten-
1. Peut-être faudrait-il lire iiiiico.
2. Leçon douteuse, peut-être : parcreii ?
5. Sont ta voie. Ces mots ne sont pas accompagnés de gloses dans le
manuscrit.
102 P. STUDER
TRADUCTION CATALANE.
parlants y jo hoynt » ; que tu A| douai] rement, y escapant, y responent, y
apiadat en tota hora d'angustiay estreta ; bcneyt tu, A[donai] hoynt oraçio.
[Fol. 2 vo] 6. S[enyo]r de mon, que en régna enhans tota crjatura que
fos crjada, a ora de ser fet en sa voluntat tôt : delavors Rey son nom fonch
cridat, y, après de acabarse lo tôt, a ses soles regnara sa temeritat ; y ell
fonch. y ell es, y ell sera en sa formosura ; y ell i, y no seguon per cxem-
plar a sa compayia ', sens principi, sens fi : y ell la força y la s[enyor]ia,
sens preu, sens semblança, sens demudament (?) ni cambj, sens asienta-
ment, sens despartiment, gran fors y baraguanja ; y ell mon D[eu], y viu
mon Redentor ; y fors de ma dolor en dia d'angustia, y cil mon pendo y mon
refugj, dadiva de ma part ; en dia lo crido, en son poder coman mon espe-
rit en ora adormida y ma desperta, y ab mon espcrit mon cors, A[donai]
a mj, y no tenibre.
[Fol. 3 roj 7. Régla de oraçions.
Y jo en multitud de ta mcrçe vindre en ta casa, encorbarme a palau de ta
santedad, en ta temor.
TRADUCTION LITTÉRALE DU TEXTE HÉBREU.
drai » ; car toi, Seigneur, tu rachètes, tu délivres, tu réponds, tu t'attendris
dans toute heure d'angoisse et de détresse. Béni sois-tu, Seigneur, toi qui
entends la prière.
6. Le Seigneur du monde, qui régna avant qu'aucune créatiire ne fût
créée, à l'heure où tout fut fait par sa volonté : alors son nom fut appelé
Roi. Et après que tout sera fini, lui seul régnera, redoutable ; et lui fut, et
lui est, et lui sera dans sa magnificence ; il est « un », et il n'a point de
second pour associer, sans commencement, sans fin ; à lui la force et la domi
nation, sans prix, sans ressemblance, sans modification ni changement, sans
composition, sans séparation, grand de force et de puissance ; et il est mon
Dieu, et mon Rédempteur est vivant ; il est le rocher de ma douleur au jour
de l'angoisse, et il est mon étendard et mon refuge, la part de ma coupe. Au
jour où je l'invoque, en sa main je remets mon esprit à l'heure du sommeil
et à mon réveil, et (tant qu') avec mon esprit (est) mon corps, le Seigneur
est avec moi ; je ne craindrai point.
7. Ordre des prières.
Mais moi, dans l'abondance de ta miséricorde, je viendrai dans ta maison,
me prosterner dans le palais de ta sainteté, en ta crainte =.
1 . Corriger : conipaiiya.
2. Ps. V, 8.
NOTICE SUR UN MS. CATALAN DU XV' SIÈCLE lOj
TRADUCTION CATALANE.
8. Bcneyt tu, A[donai), nostrc Deu, Rey del mon, qiiens santificha en
SOS manaments, y nos comanda sobre lavament de mans ; bcneyt tu A[donai],
nostre Deu, Rey del mon, que crjha riiome ab sabiesa, y crja en ell forats
forats, buyts buyts ; descubert y sabut davant cadira de ta honra, que sis
tancha [fol. 3 vOj hun d'ells, no li es posible per se sostenirse sols hora
una.
9. Beneyt tu, A[donai], medeçinant tota criatura y maravclla per fer.
10. Mon Deu, la anima que donares en mj neta, tu la crjares, tu la figu-
rares, tu la suflares en mj, y tu la guardares entre mj ; y tu aparellat per
prendrela de mj, y per tomarla en mj, aparellat per venjr ; tôt temps que
la anima entre mj atorguant jo davant tu, A'donai], mon Deu, y Deu de
mos pares, S(enyo]ra tots les fets, S[enyojr de totes les anjmas ; beneyt tu,
A[donai], lo tomant animas a cossos [fol. 4 t°] morts ; beneyt tu, A[donai],
nostre Deu, Rey del mon, el dant al guall entenjment per entendre entre dia
y entre la njt, alumbrant sechs, soltant encarçerats, vestjnt nuos, confortant
los aprimits "...
TRADUCTION LITrÉRALE DU TEXTE HÉBREU.
8. Béni sois-tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l'univers, qui nous sanctifias
par tes commandements et nous fis des prescriptions concernant le lavement
des mains. Béni sois-tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l'univers, qui créas
l'homme avec sagesse, et créas en lui beaucoup d'orifices et de cavités (/;'//. :
orifices orifices, cavités cavités) ; il est évident et manifeste devant le trône de
ta gloire, que si l'un d'eux était fermé, ou si l'un d'eux était ouvert, l'homme
ne pourrait subsister même une seule heure.
9. Béni sois-tu. Seigneur, toi qui guéris toute créature et fais des miracles.
10. Mon Dieu, l'âme que tu m'as donnée est pure ; tu l'as créée, tu l'as
formée, tu l'as insufflée en moi, et tu la conserves en moi, et tu me l'enlè-
veras et tu me la rendras dans l'avenir. Tant que l'âme est en moi je rends
grâces en ta présence. Seigneur, mon Dieu et Dieu de mes pères. Seigneur
de toutes les créatures, Seigneur de toutes les âmes. Béni sois-tu. Seigneur,
qui rends les âmes aux corps morts. Béni sois-tu, Seigneur, notre Dieu, Roi
de l'univers, qui donnes au coq l'entendement pour distinguer entre le jour
et la nuit, qui donnes la vue aux aveugles, délivres les captifs, vêts ceux qui
sont nus, et consoles les opprimés.
I . Corriger : aprimats ?
104
p. STUDER
GLOSSAIRE"
Adonai 1,3, seigneur (mot hébreu).
Ahtmhiar 10, illuminer, rendre la vue
(Saura : aliwiar ; aluiuhrar est la
forme actuelle en castillan).
Apiadiir 5, s'apitoyer (forme castil-
lane).
Aprimit 10, affaibli (Saura : aprimat).
Asientament 6, demeure fixe (?), com-
pagnie (?) ; le même mot hébreu
est traduit quelques lignes plus haut
par conipayia (6) (Saura : assentada-
nunt ;castill. asiento).
Alorguar 10, louer, rendre grâces
(Saura : olorgar, consentir).
Baragiianja 6, prouesse (le mot s'est
conservé dans le castillan harragaiiia,
« hecho esforzado de mancebo » ;
à l'origine il paraît se rattacher à
l'arabe harakan, étoffe de laine.
Biiyt 8, vide, cavité (Saura : viiyt).
Çendero, sentier (Saura : sendero).
Comta 2; nombre (Saura : coiitar).
Decnl 4, justement, en effet (Saura :
degitt).
Delavors 6,a\ors(Sâura:dclla, llavors).
Demudament 6, changement.
Demudar 2, clianger complètement
(Saura : mtidar).
Despartiment 6, séparation (Saura :
départi ment).
Desperta 6, réveil (Saura : despert :
castill. despierto).
Encorbarse 7, s'incliner (Saura : encor-
var).
Fonnosuni 6, beauté (castill. henno-
siird).
Guall 10, coq (Saura : gall).
Hoyr, ouïr (Saura : ohir) ; .hoyiil 5,
part. pr. ; ojcs >, 2 sg. pr. ind.
Lehal 3, loyal (Saura . leal).
Levât 3, lever du soleil, orient (Saura
ne relève levât que dans le sens de
« amotinat », ameuté, révolté).
Mitj jorn 3, midi, sud (Saura : milj
dia).
Kn 5 (particule hébraïque).
Piirltat I, nwstère, secret (Saura n'a
pas relevé ce sens).
Redeiitor 6, rédempteur (forme castil-
lane ; Saura : redeniptor) .
Renier, racheter ; renient 5, part. pr.
(Saura : redemir ; cf. prov. re-{emer,
reirner ; castillan reniir).
Responre, répondre (Saura : respon-
drer); respon 5,impér. ; respongnes
5, 2 sg. pr. ind. ; responre 5, i sg.
fut. ; responent 5, part. pr.
Santifichar 8, sanctifier (Saura : sati-
tijicar).
Sech 10, aveugle (Saura : cech).
Seguon 6, second (Saura : segon).
Sempre 2, siècle, monde (?) ; seinpre
fabricant, le monde construisant,
c. à d. la construction . du monde
(Saura ne cite que l'adv. sempre).
Sols 8, seulement ; a ses soles 6, seul
(cf. castill. â sus solas).
Tanchar 8, boucher, obstruer (Saura :
tancar).
Tayannj 5, humiliation (mot hébreu).
Testj 3, témoin (Saura : testiinoni).
Tomar 10. Employé à deux reprises
pour traduire un verbe hébreu qui
signifie « rendre, redonner » ; cette
signification ne convenant guère à
loniar, il est probable que le tra-
ducteur n'a pas compris l'original.
Paul Studer.
I . J'ai relevé les formes qui ne se trouvent pas dans le Novissitn Dic-
cionari manual de las llenguas Catalana-Castellana de J. A. Saura, Barcelona,
1886.
,'^^
MÉLANGES
LE CHANSONNIER DE BESANÇON
Le manuscrit 716 de la Bibliothèque municipale de Besan-
çon, un cartulaire de l'archevêché de cette ville, manuscrit de
la seconde moitié du xiii'^ siècle, contenait autrefois entre autres
un petit chansonnier de 57 pièces ', écrites les unes en vers
rythmiques latins, les autres en vers français. Malheureuse-
ment, toute la partie du manuscrit où se trouvaient autrefois
ces poésies a aujourd'hui disparu. Mais il est resté à la fin du
volume une table, écrite au xiv^ siècle, qui donne l'Incipit des
pièces qui formaient le chansonnier perdu. Celui-ci, d'après
cette table, se composait presque exclusivement de motets.
C'était donc un recueil analogue à ceux de Montpellier, de
Bamberg, de Wolfenbûttel, bien que beaucoup moins riche que
ces derniers. Lorsqu'il publia la table du chansonnier de Besan-
çon, Paul Meyer avait pu identifier la plupart de ces Incipitavec
des motets correspondants du manuscrit de Montpellier où
presque toutes nos pièces- se retrouvaient. La publication des
motets français des bibliothèques de l'Allemagne (Bamberg,
Wolfenbûttel, Munich) par M. Stimming^, permet d'ajouter
1. Paul Meyer qui a signalé ce manuscrit dans un article du Bulletin de la
Société des anciens textes français, 24e année, 1898, p. 95-102, auquel nous
empruntons ces renseignements, indique un nombre total de 54 pièces ; mais
il a employé deux fois les numéros XI, XIII et LU, de sorte que ce chiffre
doit être augmenté de trois unités.
2. Die altfi\in:^6sischen Molette der Baniherger Handschrift. .. herausgegebcn
von Albert Stimming, Dresde, 1906 (« Gesellschaft iùr romanische Litera-
tur », t. 13).
I06 MÉLANGES
quelques renseignements supplémentaires aux indications de
Paul Meyer. Il y a aussi lieu d'apporter quelques rectifications
aux identifications proposées par ce dernier. Mais avant tout,
il me semble utile de signaler ici même l'existence de l'article
du regretté savant qui paraît avoir passé assez inaperçu,
puisque même l'éditeur des motets de Bamberg n'y fait pas la
moindre allusion dans son livre. Les remarques suivantes, qui
ne porteront que sur les pièces françaises (au nombre de 33),
n'ont pas d'autre but que de rappeler l'attention des érudits sur
ce chansonnier perdu, en essayant, par la même occasion, de
mettre au point quelques-unes des questions qui s'y rattachent.
Il va de soi que nous ne répétons pas les indications qui auraient
déjà été données, soit par Paul Meyer dans l'article cité, soit
par Gaston Raynaud aux « Notes et variantes » de son précieux
Recueil de Motets français ' .
Le premier motet français du chansonnier de Besançon,
numéro XII dans la Table, Inc. Est il donc ensi, qui est le
motet CCXXIV de M- (R. I^ 229), se trouve encore dans B
(éd. Stimming, n° 15, p. 20-21).
Il n'y a rien à dire sur la deuxième pièce française, Table
n° XXIV, Inc. Je ri ai, que que nuns en die, le motet CCXVIII
de M (R. I, 222 ss.). Elle ne paraît pas ailleurs.
Pour rincipit suivant (n° XXV : Je n'en puis mais se je), Paul
Meyer proposait, avec quelque hésitation, de l'identifier avec le
motet LXXXI de M (R. I, 108-109). Mais celui-ci commence
par les mots : Je ne puis ne si voeil. Il y a donc entre les deux
textes une différence considérable, ce qui rend l'identification
proposée pour le moins bien problématique. Une autre raison
encore parle contre la proposition de Paul Meyer, c'est que le
motet auquel il songeait est un motet à trois voix, un trehle,
et le texte auquel il se rapporterait serait celui de la première
1. Recueil de Motets Jraiiçais des XI I^ et XIII<^ siècles, t. I (1881) et II
(1883), dans la Bibliothèque française du moyen dge, vol. i et 2 (désignés ici
par R. I et R. II).
2. Nous désignons par M le manuscrit de Montpellier, dont G. Jacobsthal
a donné une édition diplomatique dans les t. III et IV de la Zeitscln ift fiir
roman. PInlologie (1879 et 1880) et dont l'édition critique forme le t. I du
Recueil de motets de G. Raynaud, et par B le manuscrit de Bamberg, dans
l'édition de A. Stimming.
LE CHANSONNIER DE BESANÇON IO7
voix ' de la pièce. Or, la Table du ms. de Besançon n'indique
jamais la première voix d'un motet, mais toujours et sans
exception la deuxième ou la troisième, ou encore, quelquefois,
le ténor. Dans ces conditions, il faut écarter le motet LXXXI
de M. Par contre, le motet CCXI du même manuscrit (R. I,
212. ss.) réunit exactement les deux conditions voulues: on y
trouve rincipit Je n'en puis mais, se je ne chant souvent, et ce
début est celui delà deuxième voix. C'est donc certainement lui
que contenait le chansonnier perdu. Ce texte de la deuxième
voix était d'ailleurs assez répandu. Il est vrai que B ne le pos-
sède pas, mais G. Raynaud l'a déjà signalé dans un manuscrit
de Cambrai d'après lequel il a été édité par Hécart - ctDinaux',
et dans le chansonnier d'Oxford, Douce 308 •♦.
L'Incipit XXVI {Ne sai que je die) paraît deux fois dans M.
Paul Meyer renvoie au motet CXLI où le texte forme la
première voix d'un motet à deux voix (R. I, 165). Dans le
motet CCXIX (R. I, 235 s.) par contre, il est la deuxième voix
d'un IrebJe. D'après le principe énoncé plus haut, c'est sans
doute dans cette dernière forme que le motet a figuré dans le
chansonnier de Besançon. C'est encore ainsi qu'il se trouve dans
B (éd. Stimming, n° 42, p. 59-61). Le ms. de Wolfenbûttel,
Cod. Helmst. 1099, ^- 219 A b, et le ms. de Londres, Brit.
Mus. Add. 30091 >, le possèdent dans la même forme que M
CXLI.
Pas plus que Paul Meyer, je n'ai réussi h identifier l'Incipit
XXVII : Le jor... fu donch mors. Cela tient moins à la déchi-
rure du parchemin, qui n'empêche par exemple pas l'identifi-
1. Nous désignons ainsi les textes qui, dans les éditions de Jacobsthal,
Raynaud et Stimming, sont imprimés en tête des motets.
2. Serve ntois et Sottes chansons coiironiics à Vatencietiiies, Paris, 1834,
p. 105.
3. Trouvères, Jongleurs et Ménestrels, t. I, p. 34, et t. IV, p. xxv.
4. Il figure là dans le groupe des ballettes et a été publié comme tel
sous le n.o iio par Steffens (Archiv fur das Stiidium der neueren Spracheti,
t. 99 [1897], p. 567), quoique étant tout autre chose qu'une ballette. La
même erreur se trouve aussi dans la Bibliograptiie des Chansonniers français
de G. Raynaud où la pièce est citée sous le n» 726 du t. II comme « bal-
lette ».
5. Paul Meyer, Remania, t. VII, p. ici.
I08 MÉLANGES
cation des deux Incipit suivants, que, sans doute, à une
transcription fautive du texte qui, dans sa forme actuelle, ne
donne guère de sens. Le motet visé ici ne paraît se trouver
dans aucun des autres recueils connus.
Que rincipit XXMII, Ch... scans, se rapporte bien au motet
CCXIV de M (R. I, 217), dont la deuxième voix commence
par Chief bien sëant, il n'y a pas lieu d'en douter. Cette compo-
sition d'Adam de la Halle se retrouve non seulement parmi les
œuvres de ce poète dans le ms. fr. 25566 de laBibl. Nat., mais
encore dans le recueil des motets de Bamberg (éd. Stimming,
n° 10, p. 15).
Il est assez étonnant que Paul Meyer n'ait pas identifié l'Inci-
pit XXIX Ch... qui je sus. Est-ce une simple omission de sa
part ? Car le texte complet : Cbis a cui je sui amie figure, même
à deux reprises, dans le ms. M. La première fois comme début
de la troisième voix du motet CCXXXV, dont le texte est
constitué par une suite ininterrompue de refrains juxtaposés
— la même pièce se trouve aussi dans B (éd. Stimming, n° 32)
— ; la deuxième fois dans le motet CCXXVIII où les paroles
Cis a cui je sui amie etc. sont notées comme texte du ténor '. Il
n'est évidemment pas possible d'indiquer avec précision laquelle
de ces deux compositions musicales se trouvait dans le chan-
sonnier perdu. Mais il est peut-être permis de tirer quelque
conclusion du fait suivant : les trois incipit qui suivent immé-
diatement sont tous des textes de ténors. Ces chansons for-
maient donc dans le chansonnier de Besançon un petit groupe
particulier de motets avec ténor français. Dans ce cas, c'est,
semble-t-il, de préférence le texte du ténor qui est indiqué à la
Table. Il est donc fort possible que le motet XXIX ait déjà
fait partie de ce groupe ; ce serait alors plutôt le motet
CCXXVIII de M qui se serait trouvé dans notre chansonnier.
L'Incipit XXX, Bele Ysabelos m'a mort, non identifié, désigne
clairement le ténor du motet CCXII de M (R. I, 215). Dans
ce manuscrit, le ténor ne donne que les mots Bele Ysabelos,
I . C'était le début d'un refrain très répandu, parait-il, car on le retrouve
encore comme refrain initial de la ballette 98 du chansonnier d'Oxford (éd.
Steffens, Archiv, t. 99, p. 365. Voy. aussi Pierre Aubry, RecJiercljes sur tes
u ténors y> français, Paris, 1907, pp. 10-12.
LE CHANSONNIER DE BESANÇON IO9
mais la poésie complète, un virelai, existe dans 7^ (éd. Stim-
ming, n° 30, p. 42) '.
Les deux pièces suivantes sont également désignées dans
notre table par le texte de leur ténor. Le premier, n° XXXI
Hé, resvelh loi, Robin, se rapporte au motet CCXXV de M (R.
I, 229 ss.) qui ne paraît pas ailleurs % l'autre, n° XXXII /o//V-.
tement me tient, au n° CCXVI du même manuscrit (R. I, 220
ss.), qui figure encore dans B (éd. Stimming, n" 3 i, pp. 42-43),
ainsi que dans le ms. d'Oxford, Douce 139 (édité par P. Meyer,
Romania, VII, p. 103 5).
Suit un nouveau groupe de quatre pièces qui ont ceci de
commun qu'elles ne paraissent dans aucun des recueils connus
de motets. Leur identification reste, par conséquent, très
incertaine. On peut même se demander si, au lieu de motets,
nous n'avons pas ici devant nous des pièces d'un genre tout
différent qui se seraient glissées dans notre chansonnier. Le fait
est que le seul de ces quatre textes qui ait pu être identifié
(n° XXXIII : Or ai je trop dormi) nous renvoie, non pas à un
motet, mais à un rondeau du ms. fr. 12786 de la Bibl. Nat.
(R. II, 96, n° XII) qui a comme refrain :
Or ai je trop dormi :
On m'a m'amie amblee.
Notre Incipilt se rapporte-t-il à ce rondeau même, qui se
serait donc trouvé dans le chansonnier ? Ou bien donne-t-il,
1. Voy. P. Aubrv, /. /., pp. 20-21.
2. Le ténor lui-même est un refrain très répandu. On sait qu'il a été uti-
lisé par Adam de la Halle dans le Jeu de Robin et Marion (éd . de Cousse-
niaker, p. 577). Il se trouve encore à la fin d'une strophe d'un salut
d'amour, publié par Jubinal (Nouveau Recueil de Contes, dits, fabliaux, t. II,
p. 257), et comme refrain final de strophe dans une pastourelle d'Eustache
de Fontaines (Bartsch, Romanien und 'Pastourellen, 1870, III, 28, 39-40).
3. Ces deux manuscrits donnent le texte complet de ce ténor qui est très
exactement un rondeau . Le refrain seul paraît encore dans Renaît le Nouvel
{Le Roman du Renart, éd. Méon, IV, pp. 387 et 413 var.) et dans la forme
réduite : Jolieinent me tient li maus, comme refrain d'un rondeau, dans
le ms. fr. 12786 de la Bibl. Nat. (R. II, 100). Une autre variante: Car li
maus d'amer me tient joliement se trouve dans La Chastelaine de Saint Gille
(éd. Schultz-Gora, 1916, v. 171) et, comme motet enté, dans le Meliacin
(Zeitschr . fïtr roman. Philologie, t. X, p.' 463).
IIO MELANGES
comme XXX et XXXI, le texte du ténor d un motet que nous
ne connaissons pas? Ou y a-t-il, enfin, une ressemblance toute
fortuite entre ce refrain de rondeau et le texte d'un motet
inconnu qui aurait commencé par les mêmes paroles, un motet
enté, par exemple? Je ne crois pas qu'il y ait moyen de tran-
cher cette question dans l'état actuel de nos connaissances.
On en dira autant del'Incipit suivant, XXXIV : Quant vêtira
U miens amis. Textuellement, ces mots ne reparaissent pas ail-
leurs. On peut en rapprocher un autre rondeau du même ms.
12736 dont le refrain présente un texte qui ne dift'ère pas très
sensiblement du nôtre :
Hé, Diex ! Quant vendra
Mes très dous amis ?
Une pastourelle anonyme, publiée par Bartsch ', contient un
refrain dont le texte en est encore plus rapproché :
Dex, quant venâra nus aniis do:^ = ?
Mais aucun d'eux ne correspond exactement à notre Incipit.
Ils prouvent seulement qu'il s'agit là d'un refrain très répandu,
de caractère populaire, et qui pourrait bien avoir servi de ténor
à quelque motet qui ne nous a pas été conservé.
Dans le quatrième texte de ce groupe, n° XXXV : Je me che-
vachay l'aulrier, on reconnaît le début typique des pastourelles.
Mais parmi celles que nous possédons, il n'y en a aucune qui
commence exactement ainsi. Il n'y a qu'une différence minime
qui la sépare d'une pastourelle de Moniot de Paris ' qui débute
par : Je chevauchoie Vautrier (pastourelle à refrains) et d'une
pastourelle anonyme du chansonnier d'Oxford, Douce 308, com-
mençant par : Je chivalchoie Vautrier +. Cependant la différence,
si insignifiante qu'elle soit, subsiste entre ces deux poésies et
1. Romanien und Pastourellen, II, p. 188, n" 65.
2. Dans cette pastourelle, les mots mon (rostre) ami do^ forment une
espèce de refrain intérieur qui reparaît dans les vers correspondants de la
deuxième et de la troisième strophe. C'est donc la nécessité de la rime qui
peut avoir causé la légère différence de texte entre ce refrain et notre Incipit.
5. Bartsch, /. /., I, p. 87, no 68.
4. Steffcns, /. /., p. 91, n° 34; Bartsch, /. /., II, p. 158, no 40.
LE CHANSONNIER DE BESANÇON I I I
notre Incipit, et dans ces conditions, il est dilficilcinent admis-
sible que celui-ci désigne l'une ou l'autre de ces deux pièces.
Si vraiment il s'agissait d'une simple pastourelle, il serait d'ail-
leurs étonnant que, dans le nombre si considérable qui nous
en est conservé, il ne s'en trouve aucune à laquelle puisse
s'appliquer notre texte. D'un autre côté, on sait que des thèmes
de pastourelles sont souvent traités en forme de motets. 11 y
en a des exemples dans les mss. M et 5 ; il y en a d'autres
dans le recueil de Bartsch. C'est donc probablement un motet
de ce genre qui se trouvait dans le chansonnier de Besançon.
Quant à l'Incipit XXXIII, GabelerSy dort bien, je n'ai pas
mieux réussi que Paul Meyer à l'identifier. On remarquera
que le texte, comme pour l'Incipit XXVII non identifié, est très
bizarre et ne donne aucun sens précis, ce qui soulève des doutes
sérieux sur l'exactitude de la transcription. Faut-il, par exemple,
lire doit au lieu de dort ? Mais même dans ce cas, le premier
mot, Gabelers, reste inexplicable. Il y a ici évidemment quelque
erreur ■ .
Le motetMXLVIII(R.I, 68 s.), indiqué parj'Incipit XXXVII
{Mal batus longement^ se trouve encore dans B et partiellement
dans le ms. de Wolfenbûttel (Stimming, n° 37, pp. 53s.);
de même M L (R. I, 70 s.), auquel se rapporte l'Inc XL :
Hareu ! hareu ! je la voi, dans B (Stimming, n° 23, pp. 30-31).
Par contre, les pièces désignées par les Incipit XXXVIII et
XXXIX ^ ne figurent dans aucun des mss. publiés par M. Stim-
ming.
L'Incipit XLI : Ma loiaiitcs iifa niiisi, ne se rapporte pas,
comme le pensait Paul Meyer, à M CXXXII (R. I, 158 s.) où
ces paroles forment le début de la première voix, mais à M XI
(R. I, 17-19) où c'est la troisième voix qui commence par ces
mots. Tandis que dans M ce motet se compose de quatre voix,
il n'en a que trois dans les mss. de Bamberg et de Wolfenbûttel
1. Je suppose qu'à l'Incipit XXVII, la leçon /m donch mors est également
mal transcrite pour du ou au dotid) mois (de mai ?). Voy. MCXL(R. I, 164):
Hui main au dou^ mois de mai; Wolfenbûttel, 32 (éd. Stimming, p. 98) :
An doui mai ; ib. 14 (/. /., p. 86) : Au dou-{ tens de mai . C'est un texte de
ce genre qui se trouvait dans le chansonnier de Besançon.
2. Le texte de notre table: Hé ! Dics ! quant je vernir (n° XXXVIII) vient
appuyer la leçon de .Vf CCXXXVl contre M XLII.
112 MKLANGRS
(Stimmiiig, n" 38, pp. 5.] ss.) et dans la copie du ms. de la
Clayette (Paris, Arsenal 6361). Il est probable que dans le
chansonnier de Besançon il avait aussi cette dernière forme.
Les deux motets suivants, M CCXXXVII (R. I, 247) et
M CCXXI (R. I, 226 s.), désignés par les Incipit XLIT (Ce sont
amouretes) et XLIII {Robiiis m'aiinc), existent aussi dans B
(Stimming n° 8, p. 12, et n° 49, p. 68), le premier, en outre,
partiellement dans un ms. de Cambrai '. Ce sont encore des
refrains très répandus . Le premier :
Ce sont amourettes qui me tienent ci :
Hé, Dieus ! qui m'aii guérirait ?
encadre un motet enté du chansonnier d'Oxford, Douce 308
(R. II, 18, n° LUI); une variante :
En non Dieu ! Amors me tienent ;
Ja n'en garirai,
fait partie de la deuxième voix (la première dans B, Stimming
n° I, vss. 36-37) du motet VI de M, dont la fin se compose
d'une succession de refrains divers. L'autre sert de début au
Jeu de Robin et Marion ; il paraît encore comme refrain final
dans une pastourelle de Perrin d'Angecourt et dans une pas-
tourelle anonyme - .
Avec une certaine réserve, Paul Meyer voudrait identifier
rincipit suivant (XLIV: /(2 matinat) dont le texte est évidem-
ment corrompu, avec les motets V ou CCXV de M (R. I, 6-8
ou 218-219), qui ont tous deux le début Par .1. matinei !'an-
In'er à la première voix. Dans la deuxième de ces pièces, la
seconde voix commence par Lès .1. boskei, qui est précisément
rincipit suivant n° XLV de notre Table. Aussi Paul Meyer
penchait-il, pour cette raison, en faveur de ce dernier motet
qui se trouvait certainement dans notre chansonnier. Dans ce
cas, le rédacteur de la table y aurait donc consigné l'Incipit
des deux voix différentes d'une même composition. Ce serait
un cas tout à fait unique. Si l'on y ajoute cette autre irrégu-
larité, indication de la première voix au lieu de la seconde, on
1. Voy. Hécart, Serventois et sottes chansons..., p. 103.
2. Bartscli, Rom. u. Pcist., III, n" 42, p. 95, et II, n" 71, p. 197.
LE CHANSONNIER DE BESANÇON î 1 3
conviendra que des misons sérieuses s'opposent à l'identilka-
tion proposée. Notre Incipit se rapporte, me semble-t-il, au
motet CCXVII de M (R. I, 220 ss.') dont la deuxième voix
commence par Hier matinct. Il existe aussi dans B (Stimming,
n°2i,pp. 28-29). Non seulement nous retrouvons ici l'habi-
tude du rédacteur de la table de noter la deuxième voix des
motets, mais il est évident que la leçon Je iiialiiuit est plus près
de Jer iiiatiiiet que de celle à laquelle avait songé Paul Meyer.
Il fliut donc ajouter les deux motets, CCXVII et CCXV, au
nombre de ceux que contenait le chansonnier perdu. Le motet
CCXV se trouve également dans 5 (Stimming, n° 34, pp. 48-
49);
J'ai aussi des doutes à l'égard de l'identification de l'Incipit
XLVI {Lonc taii<; ai^zvec MXLIV ÇLonc temps ai mise m'entente)
ou CCXLVII ÇLonc tans ai atendii le mierchi~), où c'est chaque
fois la première voix qui commence ainsi. Malgré une légère
différence dans le texte, causée peut-être par l'inadvertance du
copiste ou du rédacteur de la table, j'y verrais plutôt le com-
mencement de la deuxième voix du motet XXXIV de M (R. I,
53-54) : Loue tens a giie ne vi ni amie. Ce n'est sans doute qu'un
hasard que, dans 5 (Stimming, n° 35, pp. 50-51), ce motet se
trouve placé immédiatement derrière la pièce Lès un bosht,
comme dans notre table. Peut-être s'agit-il aussi du motet
CCLXXII de M(R. I, 291) dont le ténor a un texte identique
à celui du motet XXXIV ÇLofic tans a que ne vi m'amie).
L'Incipit XLVII : Au tans d'esté que chil correspond évidem-
ment au début de la troisième voix du motet VI à quatre voix
dans M (R. I, 8-12). Dans B, cette pièce (Stimming, n° i,
pp. 2-5) n'a que trois voix. C'est la deuxième qui commence
là par les mots : Au tens d'esté que cil oisel.
Si j'ai tout aussi peu que Paul Meyer réussi à identifier l'Incipit
XLVIII (5/ com l'espinete voï), l'identification de l'Inc. suivant
{Hé, /'ow ûfwor^^f) est aujourd'hui possible. Elle devait échapper
à Paul Meyer, puisque le motet en question manque dans M.
Mais, dans B, il forme, avec le vers : N'ocïés pas vostre amant,
le cadre d'un motet enté qui sert de deuxième voix au motet
19 de l'édition Stimming (pp. 25-26) '.
I. C'est certainement ce motet qui se trouvait dans le chansonnier de
Romania, XLVII. 8
114 MÉLANGES
Les textes suivants, de L à LUI, ont tous déjà été identifiés
par Paul Meyer avec les motets CCXXXIV, CCXL.XLI, XCIII
et XVI de M. Il n'y en a qu'un seul sur les cinq qui se trouve
aussi dans B; c'est l'Incipit LU: Brunclte ciii fai mon, dans B
n° 6 (Stimming, pp. 9-10).
L'Incipit LIIII, enfin (Ne sai tant anior'), non identifié,
désigne le motet XLVII de M (R. I, 67), dans B n'^ 29
(Stimming, pp. 39-40). Ici, il forme le début de la première,
là-bas celui de la deuxième voix. C'est donc dans une forme
pareille à celle de M que ce motet figurait dans notre chan-
sonnier perdu.
Aux points de détail, exposés dans les pages précédentes,
viennent s'ajouter quelques remarques d'ordre général qui se
dégagent de l'étude à laquelle nous venons de nous livrer. Il
ressort de l'examen de notre Table, que le chansonnier de
Besançon ne peut, certes, compter ni parmi les plus étendus,
ni, sans doute non plus, parmi les plus importants des recueils
de motets du moyen âge. Néanmoins sa perte nous paraît
regrettable, pour plusieurs raisons. Si vraiment il datait encore
du xiii^ siècle, son âge seul lui donnerait une réelle impor-
tance, en faisant de lui l'un de nos plus anciens recueils de ce
genre, antérieur aux mss. de Bamberg et, peut-être, de Wol-
fenhûttel et contemporain du ms. de Montpellier. La forte
proportion de motets français qu'il contenait et dont le nombre
dépasse celui des motets latins, ainsi que toute sa composition
le placent dans le voisinage immédiat de ces grands recueils '.
Besançon, et non la ballette 87 du chansonnier d'Oxford, Douce 508, dont
le refrain commence ainsi :
E, bone amourette,
Très saverouzette,
Plaisans,
N'oblieiz nuns fuis amans.
(Éd. Stetiens, /. /., p. 362.)
I. Nous renvoyons pour ces questions à l'important ouvrage de Friedrich
Ludwig, Reperlorium orgauoruvi recentioris et viotetonim veiuslissimi stili,
t. 1er (le seul paru), 1910, notamment pp. 157 ss. (le recueil de Wolfen-
bûttel), 279 ss. (recueil de Munich), 285 ss. (Paris, B. N. fr. 844, 12615,
845, et Oxford, Douce 308). Les renseigne mcnts qu'il donne n'ont pas moins
d'intérêt pour l'histoire de la littérature que pour celle de la musique.
LE CHANSONNIER DE BESANÇON II5
Cependant, il occupe à côté de ceux-ci une place indépendante
er originale. Il ne dépend, en effet, directement d'aucun de ceux
avec lesquels il a en commun une partie de son contenu. H ne
dérive certainement pas de M, puisqu'il a au moins un motet
en commun avec B que M ne possède pas, et qu'il donne de
certains ténors un texte plus complet que M. Mais il dérive
encore bien moins de B et des autres mss. connus, puisqu'il y
a un nombre assez considérable de motets qu'il ne partage
qu'avec M. Et enfin, même si nous faisons abstraction du petit
groupe XXXIII-XXXVI, dont le caractère pour le moment
reste indécis, il a au moins deux motets, XXVII et XLVIII,
qui, jusqu'ici, ne se retrouvent nulle part ailleurs.
Dans quelques cas, les renseignements fournis par la Table
autorisent certaines conclusions sur la forme de l'un ou l'autre
des motets. Par exemple, l'Incipit LUI nous montre notre
chansonnier appuyant la tradition de M contre celle de B.
Pour les Incipit XLI et XLVII, par contre, il se range contre
M à côté de B (et Wolfenbuttel). Peut-être aurait-il donc
occupé, s'il était conservé, une place assez importante dans la
filiation de nos différents recueils de motets, et il aurait certai-
nement rendu de bons services pour la critique des textes.
Enfin, l'existence dans le ms. de Besançon de certains motets
qui jusqu'ici étaient uniques dans M ou dans quelque autre
ms., et qui nous apparaissent ain«i plus répandus qu'on n'avait
pu le croire sur la foi des recueils connus, précise utilement
nos connaissances sur ce point.
Mais nous constatons aussi que, sur 29 motets — toujours
en laissant de côté le groupe des quatre pièces douteuses —
notre chansonnier n'en contenait que deux qui ne nous fussent
pas déjà connus par ailleurs. On ne saurait donc prétendre que
la connaissance que nous avons des motets français du xiii'' siècle
eût été sensiblement enrichie par l'apport du manuscrit perdu
de Besançon ; on en conclurait volontiers que le Corpus des
motets français nous est conservé, grâce aux recueils de Mont-
pellier, de Baniberg, de Wolfenbuttel, d'Oxford etc., non pas
dans sa totalité, mais au moins dans sa plus grande partie, et
dans sa partie essentielle, si M. Ludwig ' ne nous avait fait voir
I. Voir l'ouvrage cité dans la noie précédente.
lié MÉLANGES
par l'examen des fragments de Munich combien, malheureuse-
ment, ici aussi nos pertes sont considérables, et, par conséquent,
graves les lacunes de nos connaissances dans ce domaine.
Seulement, ce n'est pas le chansonnier de Besançon qui les
aurait comblées.
E. HOEPFFNER.
WALLON NORE < *ORARICIUM
Le lat. orarium est un mot de l'époque impériale (tiré de
os, oris), qui signifie « mouchoir » et se rencontre entre autres
chez Vopiscus, saint Jérôme, Prudence '. Un adjectif en -icius
a du se former de cet appellatif, avec le sens de « appartenant
au mouchoir », comme sigillaricius s'est formé de sigillaria
« les fêtes Sigillaires » avec le sens de « relatif aux Sigillaires »,
et une expression telle que (linteum, linum) *oraricium
revêtait alors la signification de« linge de l'espèce mouchoir »,
comme l'expression (don a) si gi lia ri ci a, qui est dans Spar-
tianus (iii^ siècle), avait la signification de « cadeaux propres
aux Sigillaires ^ ».
C'est en effet cet adjectif *ora ricins qu'il faut reconnaître
dans le wallon iiore, dont la signification première est précisé-
ment une « espèce de mouchoir de cou » . Employé absolu-
ment et sans détermination, dit Grandgagnage, « wrè se com-
prend plutôt d'un mouchoir de cou que d'un mouchoir de
poche 5 ».
La prosthèse d'un ii dans un wallon ancien *orere:^, jusqu'ici
non attesté, n'est pas surprenante ; elle est du même genre que
celle du fr. nombril ou de l'anc. ital. ninferno ; elle a dû prendre
naissance dans les combinaisons un orere:(, nien orcre:(, ten orere:^,
sen orerej^.
La conjecture étymologique de Grandgagnage pour le w.
nbre, qu'il donne d'ailleurs lui-même sous forme tout à fait
dubitative, ne vaut pas qu'on s'y arrête: il a pensé au « moyen
latin nor^a {sordes naris) par syncope du g •>•>.
1. Benoist et Goelzer, Nouv.dict. lat. -franc, 7e éd., 5.1'.
2. Id., ibid.y V. SIGILLARICIUS.
3. Dict. ètym. de la langue wallonne, v. noté.
WALLON HÎ <; ANC. HT ALL. SCARO H?
Au temps de Grandgagnage, il y a près de trois quarts de
siècle, le mot iière existait en wallon dans les variétés liégeoise
et namuroise, au dire de ce philologue ; de nos jours il ne
parait pas que le vocable vive encore ailleurs que dans là pre-
mière. L'Atlas linguistique de la France ' ne le signale (pris au
sens de « mouchoir de poche ») que dans la région liégeoise :
aux points 191 (Malmedy), i92(Bomal), 193 (Dolhain), 194
(Beaufavs), 196 (Waremme). Il est noté une fois nore d potéy
(Malmedy) et quatre fois simplement mre ou tiore ; il est pro-
bable que la première forme est l'expression primitive dans ce
sens. Les variations de qualité dans Vo initial, qui est tantôt
c^ et tantôt à, reportent bien à une étape antérieure orrc^
(provenant par syncope de orerei), dans laquelle le dédouble-
ment de rr a parfois réagi sur Vo en le fermant et l'allongeant :
comp. w. koroy ■< corrigia, \v. korst = a. fr. correcier, mais
w. dore = a. fr. dorrai. Le double traitement par è ou é à la
finale correspond bien également à celui d'une désinence latine
-icius : dans un essai d'inventaire des formations wallonnes
en -aricius, Feller cite nombre de formes en -è, dont quel-
ques-unes tout au moins paraissent tout à fait sûres, p. ex.
czirsterê= a.fr. costerez, dosseré (.<■ enfant de chœur (c.-à-d. placé
dans le dos du prêtre) »= a. fr. dossere^-.
Paul Marchot.
WALLON HI < ANC. HT ALL. SCARO
L'ancien haut allemand scaro, masc, soc de charrue, a donné
en moyen haut allemand schar, lequel, tardivement et par une
sorte de tautologie, est devenu pfluocschar, qui lui-même est
continué par l'allemand moderne Pflugschar K A ce scaro corres-
pondent notamment dans les langues germaniques, avec signi-
fication identique, un scar, scàr en anglo-saxon, un scair en
moyen néerlandais {plœgschaar en mod.), un schar, schare en
moyen bas allemand ■^. La coexistence du mot en anglo-saxon,
1. C. 878.
2. Feller, Notes de philologie iuallonne, 1912, pp. 194 et 196.
5. Kluge, Etym. Wôrlerb. der deiitschen Spr., 7e éd., p. 349.
4. Venvyset Y erdâm, Middelnederbandsch Woordenboek,v. schare.
I 1 8 MÉLANGES
moyen néerlandais et moyen bas allemand postule, avec assez
de vraisemblance, un type analogue, *jr«ro ou *scar, en langue
franque.
C'est celui-ci, ou bien l'ancien haut allemand scaro, qui survit
dans le wallon hï, €i « soc de charrue »^ que Grandgagnage
enregistre sans en tenter d'explication '. Car c'est un mot
qui, en wallon, remonte au moins au viii'^ siècle, puisqu'il
présente la diphtongaison de Ya de scaro en \e. conformément
au traitement de la loi de Bartsch. Cette diphtongaison paraît
s'effectuer en wallon au moins aux alentours de 800: un Flo-
riacas (Florius) est déjà Florias en 816 (Florée près Namur)^
Il est connu d'ailleurs que le franc nous a transmis un
contingent notable de termes se rapportant à la culture '.
Le continuateur de scaro est pour ainsi dire général en wal-
lon : Grandgagnage atteste /;/ pour la région liégeoise et chî
pour la région namuroise ; ce dernier aussi est connu de Nie-
derliinder dans son étude du namurois ; il déclare en ignorer
l'origine ^ ; dans le Brabant wallon l'existence de et m'est con-
nue par des sources orales pour la contrée de Perwez et la
contrée au sud de Wavre>.
Paul Marchot.
1 . Did. étym. delà langue wall., v. /;/.
2. Kurth, La front, linguist. en Belgique, I, p. 500.
5. G. Pans, Littér. franc, au moyen âge, 3^ éd., p. 25.
4. Zeilschr. f.rom. Phil., XXIV, p. 256.
5. M. Toussaint (Perwez) et M. Collart (Mont-Saint-Guibert), employés
à la Bibliothèque Royale de Belgique.
COMPTES RENDUS
A. Meiliet, Linguistique historique et linguistique géné-
rale ; Paris, Champioa, 1921 ; in-8°, viii-535 pages (Collection lin-
guistique publiée par la Société de linguistique de Paris, VIII).
Ce volume reproduit une série d'articles qui ont paru, pour la plupart
depuis 1905, dans des périodiques divers. Deux seulement sont inédits. Écrits
sans plan préconçu, ils s'ordonnent si naturellement autour de quelques
grandes idées directrices que, rassemblés ainsi, se complétant et s'éclairant
l'un l'autre, ils constituent un livre vraiment neuf. Presque aucun de ces
articles ne s'adresse à des spécialistes, mais visant un public éclairé et curieux
de science ils sont si pleins de choses, si fermes de doctrine, si uns dans leur
inspiration, si suggestifs dans leurs conclusions qu'aucun de ceux qui de
près ou de loin s'intéressent aux choses du langage ne peut se désintéresser
d'un livre où, sur l'histoire, la méthode et le but de la linguistique, on a la
bonne fortune d'entendre parler un des maîtres de la linguistique contempo-
raine.
C'est dans l'article sur la Convergence des développeiiieiits linguistiques (pp. 61-
75) que M. Meiliet a marqué le plus vigoureusement le point de vue du lin-
guiste en tant qu'opposé à celui du grammairien (romaniste, germaniste, e te.) :
« L'historien, qui se plaît à suivre des faits particuliers, peut désirer connaître
les procès de détail par lesquels se font les innovations grammaticales ; mais
le linguiste qui a affaire avec le fait collectif du langage, se résigne aisément
à les ignorer » (p. 74). Sans doute pendant bien longtemps la linguistique
s'est préoccupée principalement, elle aussi, d'éclaircir et de constituer l'his-
toire des langues, et elle y travaillera encore, surtout dans les domaines qui
n'ont pas leurs propres spécialistes ; mais son objet réel est différent, et le
moment est venu où elle peut et doit avant tout s'y consacrer. L'histoire
emploie des méthodes scientifiques, mais ce n'est pas une science : elle
n'aboutit qu':\ des faits particuliers, qui par définition ne se répètent pas : elle
ne saurait prévoir. La linguistique, qui veut être une science, s'intéresse au
fait du langage plus qu'aux faits de la langue. Non qu'elle ne regarde parfois
de près au détail, mais elle ne s'y attarde pas : choisissant « des faits particu-
120 COMPTES RENDUS
lièrement nets et caractéristiques » et s'y appuyant, tenant compte d'autre part
« des conditions générales où ces faits se produisent « (p. 59), elle procède
par larges inductions qui vont au-devant du réel plutôt qu'elles ne le suivent
pas à pas. Elle aboutit ainsi à des lois, les lois phonétiques (p. ex. tendance
de la consonne intervocalique à s'ouvrir), lois morphologiques (p. ex. tendance
de la forme simple du prétérit à s'effacer devant la forme composée). Mais
ces lois n'expriment que des possibilités, et on ne saurait fonder une science
sur des possibilités. Quelle est donc la cause efficiente qui va tantôt réaliser,
tantôt écarter ces possibilités ? C'est ici que se pose ce qui semble bien être
le problème capital de la linguistique : quelle est la cause des changements
linguistiques ? Et la solution qu'envisage M. Meillet nous fournit une des
idées essentielles de son livre. Le langage est un fait social, et le changement
linguistique traduit simplement l'action exercée sur ce fait social par d'autres
faits sociaux. La tâche du linguiste est donc claire, sinon facile : elle consiste
à « déterminer à quelle structure sociale répond une structure linguistique don-
née et comment, d'une manière générale, les changements de structure sociale
se traduisent par des changements de structure linguistique » (pp. 17-18).
Qu'il y ait là une méthode féconde, c'est ce que nous montre le chapitre Covi-
ment les viols chauç[eiit de sens (pp. 2^0-271). On y voit que les variations du
sens des mots sont liées avant tout à l'existence au sein d'une communauté lin-
guistique de différents groupes fermés dont chacun constitue à l'égard des autres
une unité plus ou moins indépendante : chacun de ces groupes, armée, clergé,
marins, étudiants, grandes écoles, associations sportives, métiers et professions,
etc., a un vocabulaire distinct, mais d'autre part bien des individus appar-
tiennent à la fois à plusieurs groupes et tous sont en rapport à un moment
ou à l'autre avec le reste de la communauté ; il se produit donc entre ces
différents vocabulaires un échange continuel de termes et à chaque passage
d'un groupe à un autre le mot prend une nuance différente : quand il passe
d'un vocabulaire spécial au vocabulaire général il élargit son sens, et le res-
treint dans le cas inverse. On conçoit que cet entrecroisement et ce perpétuel
va-et-vient fournissent à l'observateur un écheveau de faits singulièrement
complexe à débrouiller. Mais sur bien des points il est possible de le démêler,
et M Meillet donne lui-même de nombreux exemples qui mettent en pleine
lumière son idée. Ses analvses nuancées font entrevoir ce qu'on peut
attendre d'un dictionnaire étymologique qui s'inspirerait de cette idée (cf.
l'article A propos d'un récent dictionnaire étymologique du français, pp. 292-
296). — Les changements morphologiques, eux aussi, dépendent des
variations de l'état des sociétés, quoique le rapport semble ici au premier
abord moins intime et moins net. Les progrès de la civilisation ont
entraîné un progrès de la pensée abstraite, d'où l'effacement progressif des
catégories concrètes ou semi-concrètes : simplification de la flexion et
notamment perte rapide des cas autres que les cas « grammaticaux », dispari-
tion du duel, disparition du neutre dans un grand nombre de langues et du
A. MEILLET, Linguistique historique et lingfiistique générale. 121
genre même en anglais, instabilité des formes qui représentent 1'" aspect »
en regard de celles qui représentent le « temps », transformation du subjonc-
tif qui, au lieu d'exprimer un fait de sensibilité, n'indique plus qu'une relation
purement grammaticale (voir en particulier : V évolution des formes gramma-
ticales, pp. 130-148, Sur les caractères du verhe, pp. 175-198, Le genre gram-
matical et r élimination de la flexion, pp. 199-210). Ce sont là, on le voit, des
changements très généraux, communs à un grand nombre de langues et qui
entraînent à leur tour une masse énorme de modifications accessoires, diffé-
rentes suivant les langues. Mais ces modifications secondaires elles-mêmes,
pour restreinte qu'en soit la portée, ne sauraient rester en dehors du champ
d'études de la linguistique. Car, en s'additionnant et se combinant, elles
finissent par donner à une langue originairement assez semblable à d'autres
une personnalité nouvelle et originale, aussi intéressante, et plus, comme l'a
montré M. Meillet dans son livre sur les Caractères généraux des langues ger-
maniques, que les survivances qui la rattachent à la fois à son état ancien et à
un groupe de langues parentes. Et peut-être ici pourrait-on concevoir un
rapport plus étroit entre le développement d'une langue donnée et l'évolution
de la société dont elle est le moyen d'expression. M. Meillet distingue dans la
langue (p. 16) l'élément « linguistique » — ce qu'il appelle ailleurs une spécifi-
cité linguistique — et l'élément « social ». Mais ne pourrait-on dire que ces
deux épithètes recouvrent la même réalité ? Le « linguistique » n'est-il pas le
« social » même — celui d'aujourd'hui et celui d'hier — , tel qu'il peut s'ex-
primer dans une association de niots et de groupements de mots ? Prenons un
exemple. Soit une langue comme le français des environs de 1 500, que domine
la tendance à se débarrasser de l'inversion, tendance due elle-même à la chute
de la déclinaison, soit d'autre part une succession Ton père ? Est-il là ? qui se
cristallise à ce moment en une phrase unique Ton père est-il là ? Ce tour inter-
rogatif, rapproché du tour positif To7t père est là va suggérer à la langue la
possibilité de continuer à marquer l'interrogation tout en supprimant l'inver-
sion. Ton père est-il là ? conduit donc à II est-il là ?, puis à Elle est-il là ? et
enfin à Tu es-ti là ? La création de la particule interrogative ti est due ici,
comme souvent en morphologie, semble-t-il, à la rencontre d'une tendance
générale et d'un fait nouveau qui brusquement offre à la tendance une possi-
bilité de se réaliser au moins en partie. Voilà un procès sans doute essentiel-
lement linguistique. Mais n'est-ce pas, en son essence, une réaction
aveugle, inconsciente, nécessaire, de la communauté en quête, ici comme
ailleurs, de plus de commodité ? Seulement là le changement n'est plus en
rapport avec une différenciation sociale, au contraire il suppose unité de réac-
tion et d'effort. A la différence des changements de sens dans le vocabulaire,
les créations morphologiques seraient donc l'expression d'une communauté,
sur un point donné et pour un moment donné, parfaitement homogène.
Miis voici où va apparaître la différenciation : //, quoique employé par des
millions de Français, n'a pas été adopté par la langue correcte qui lui a pré-
122 COMPTES RENDUS
l'éré une autre création de l'époque, est-ce que. La raison saute aux yeux : ti a
semblé arbitraire, illogique, on Fa sacrifié au profit d'un tour qui apparaissait
comme plus « régulier ». Considérations de logique abstraite, dues à des
grammairiens et adoptées par des groupements qui veulent se distinguer du
reste de la communauté. On entrevoit ici aussi une structure, orientée il est
vrai par rapport à la langue même — parler correct, parler populaire, avec
toutes les subdivisions qu'on voudra — , mais c'est tout de même une struc-
ture sociale, variable selon les pavs, les époques, les circonstances historiques,
et qui, sous une forme ou sous l'autre, n'a jamais dû faire défaut. Ainsi les
créations morphologiques seraient toujours l'affaire de la communauté prise
dans son ensemble et réagissant inconsciemment, le choix entre les différentes
créations dépendrait de la décision plus ou moins consciente et arbitraire de
groupements différenciés. Il va de soi que ces décisions, si elles réussissent
parfois, comme il arrive, à se faire accepter par toute la communauté, peu-
vent à leur tour servir de point de départ à de nouvelles créations. — En
matière de changements phonétiques aussi on retrouve l'influence de faits
d'évolution sociale. Quand une population change de langue, elle con-
serve une partie de ses habitudes articulatoires antérieures : de là de graves
modifications phonétiques dont les répercussions peuvent se faire sentir pen-
dant des siècles. Et ce changement de langue suppose un profond boulever-
sement social. Nul n'a étudié de plus près que M. Meillet le mécanisme de
ce type de changement, ni n'en a mieux montré l'importance dans l'histoire
des langues. D'autre part on emprunte des sons, soit lorsque des parlers voi-
sins s'effacent peu à peu devant une langue commune, soit lorsqu'à l'intérieur
d'un même parler un son originaire d'une localité donnée envahit peu à peu
une aire plus étendue : dans les deux cas il y a une question d'imitation et
de prestige, c'est-à-dire qu'ici encore nous sommes ramenés à une différen-
ciation sociale. Reste la classe nombreuse des changements dits spontanés.
On n'a pas encore réussi à les expliquer, c'est-à-dire à en retrouver la cause
déterminante, sociale ou autre. Le point de départ de la recherche, qu'on
veut mettre dans le fait de la discontinuité du langage par suite de sa trans-
mission des parents aux enfants, est-il si assuré ? Est-ce un fait ?
En suivant jusqu'au bout une des idées maîtresses du livre de M. Meillet,
nous avons dû laisser de côté bien d'autres développements importants : p.
ex. détermination précise de la notion fuyante de parenté des langues, sens
originel de la distinction de genre aujourd'hui si obscure et si inutile dans
les langues qui l'ont conservée, rôles des interdictions de vocabulaire au
cours de l'histoire des langues, renseignements sur les différentes civilisations
de l'Europe ou sur les idées religieuses de l'ancienne communauté indo-euro-
péenne à tirer de certains faits de vocabulaire, nature du rapport qui existe
entre unité linguistique et unité de civilisation. Un article signale l'originalité
et la portée des travaux de M. Gilliéron et montre l'influence qu'a eue
l'étude des parlers locaux sur le développement des études romanes (p. 305-
DRÂGAN, Doua manuscripie vechi. 123
509, cf. pp. 156-158): on voit là, dans un cas très favorable, toute la com-
plexité des faits qui se dissimulent sous l'apparente simplicité des correspon-
dances dont doivent se contenter le plus souvent le linguiste et le grammairien.
Un chapitre, que nous aurions aimé à connaître plus tôt (il est de 1909),
étudie la disparition des formes simples du prétérit (pp. 149-158). Ici, sur un
point de détail, nous voudrions suggérer une réserve. M. Mcillet, montrant
comment le prétérit disparaît peu à peu de l'allemand, est amené à indiquer
que la distinction de sens entre le parfiiit et le prétérit historique entre mal
dans le plan du germanique (p. 156). Mais cela tient-il suffisamment compte
de l'anglais, où aujourd'hui encore / hâve doue se distingue très rigoureuse-
ment de / did ? Et aux deux étapes du procès de disparition énumérées à la
page 154 : 1° création d'une forme "composée [à sens de parfait]; 2° générali-
sation de cette forme aux dépens du prétérit simple — , ne faudrait-il pas en
ajouter une troisième qui prendrait place chronologiquement entre les deux
autres : (2°) la forme composée, tout en retenant le sens. du parfait, acquiert
celui du prétérit. C'est un procès qui ne s'est pas encore réalisé en anglais et
sans lequel, semble-t-il, le 3^ et dernier ne saurait se produire. Mais la thèse
essentielle de M. Meillet ici — et c'est un point sur lequel il a souvent l'occa-
sion de revenir — c'est que, quand on se trouve en présence d'un développe-
ment qui dans des langues très différentes aboutit à un même résultat, on a
affaire à une tendance générale, et qu'il est imprudent de n'examiner qu'un
de ces développements, sans se soucier des autres : on risque ainsi de prendre
pour une cause nécessaire ce qui n'est peut-être qu'un moyen fortuit ou acces-
soire. C'est là une des principales leçons pratiques à retenir de ce livre où on
peut en prendre tant d'autres.
Lucien Foulet.
Xicolae Drâg.\n, Dou^ manuscripte vechi : codicele Todore-
scu si codicele Martian, studiu si transcriere ; éd. de
l'Académie roumaine, Bucarest, 1914 ; in-80, 247 pages et 6 planches hors
texte.
Pour l'histoire de la littérature roumaine, les deux manuscrits, découverts
en Transylvanie par MM. Todorescu et Mar^ian, leurs propriétaires actuels,
sont d'une grande importance. Par les questions qu'ils soulèvent et par leur
langue, ils se relient aux ouvrages traduits en roumain dans le courant du
xvie siècle. Par leur contenu, ils prouvent qu'il faut attribuer au mouvement
qui donna à la littérature roumaine ses premiers monuments — ce qui n'était
qu'une supposition jusqu'à la publication de M. D. ' — d'une part, la traduc-
tion des apocryphes dont nous avons des copies dans le codex Shird:^aniis
I. V. bibliographie dans Dràgan, p. 7, n. 2, et Ov. Densusianu, Histoin
delà langue rouin., II, Paris, 1914, p. 7.
t24 COMPTES RENDUS
(éd. par B. F. Hasdeu dans Cuv. den hàtràni, II, Bucarest, 1879), de l'autre,
la traduction des Évangiles, de leurs Explications {CaïauM) et, peut-être,
d'un Eucologe (Molitvenic).
Ces manuscrits sont deux recueils, deux « sbornics », copiés en Transyl-
vanie entre la fin du xvie et le milieu du xviie siècle. Pour la description des
mss., V. Dràgan, ii-ijct 169-75.
Nous en examinerons tout d'abord l'importance pour l'histoire littéraire :
en premier lieu, les textes religieux (officiels) qu'ils contiennent, et les textes
de même époque auxquels ils se rattachent ; puis, leurs rapports avec le cod.
Sturdzanus, qui apparaît sous un nouveau jour, non plus comme un recueil
d'apocryphes isolé au milieu des autres traductions du xvi« siècle, mais sim-
plement comme une copie d'après des traductions antérieures, reflétées paral-
lèlement dans les codex Tod. et Marçian ; eu dernier lieu, nous ferons
quelques remarques sur la langue de ces textes.
\'oici d'abord le cod. Todorescu (v. D., 13-15), avec l'indication des pas-
sages où l'on retrouve ces textes, avec de petites modifications portant
notamment sur le lexique, dans les ouvrages imprimes par le diacre Coresi
on bien dans le cod. Sturdzanus :
i) Explication de VErans^ile du dimanchi' de Pâques (dont il ne manque
qu'une feuille) (D., 191-95) = seconde Ca^ania (commentaire des Évangiles)
imprimée par Coresi à Braçov, en 1581 '. (Ce fragment a été publié par
T. Cipariu dans sa Crestomatia seau analecte literare, Blaj, 1858, pp. 33-40.)
2) Explication de VEvangile de V Ascension (D., 195-200) = Coresi, id.,
cxempl. de l'Acad. roum., pp. 200-207.
3) Récit de la descente de la Vierge aux enfers pour y voir les supplices des
pécheurs (D., 200-205, 206-208) = codex Sturdzanus, éd. Hasdeu, Cuv.,
II, 311-67.
4) Apocalypse de saint Paul. (D., 208-212) = Hasdeu, id., 415-25.
3) <■<■ Je gis sans voix et sans âme » (D., 212-22) =: Hasdeu, ib., 449-71.
6) Evangile dn riche et du pauvre La:(are (D., 222-23) ^^ Coresi, Évangé-
liaire de 1560-61 (éd. M. Gaster, Chrestomathie roum., I, 30-31 ;éd. Gherasim
Timus, Bue. 1889, 1 59-60) ^
7) Explication de VEvangile du jugement dernier (D., 223-25) =r Hasdeu,
ib., 225-30.
8) « Ainsi parle Dieu aux baptisés » (D., 225-28).
Le reste des textes, étant écrits postérieurement, ne nous intéresse pas.
Quelle est maintenant l'importance de ces textes ?
A) Textes religieux. — Les n°^ i et 2 se retrouvent, connue on l'a vu, dans
le cod. Tod. et dans la seconde CaT^ania de Coresi. M. D. prouve que le cod.
1. La première a été publiée vers 1564. Pour les livres imprimés par
Coresi, v. J. Bianu si N. Hodos, Bihliografia romîneascâ veche, éd. de l'Acad,
roum., I, Bucarest, 1905.
2. Cf. Romania, XXXVI (1907), 429-34.
îDRÂGAN, Doua manuscripte vechî. 125
Tod. est une copie, mais non d'après Coresi, et, vice-versa, que Coresi n'a pas
copié le cod. Tod. (D., 20-59, î9~7o)- I^ faut donc admettre que le diacre et
l'anonvme qui nous ont laissé le cod. Tod. copiaient d'après une même
traduction originale. La filiation est impossible à reconstituer. Il est prudent
de croire, cependant — comme le fait l'auteur — , que tous les deux se sont
probablement servis de copies qui dérivaient de cette traduction originale.
Pour wCS deux textes, nous possédons encore deux autres traductions du
xvie siècle. Ce sont les fragments qui se trouvent : a)" dans le cod. Sturdza-
nus (Hasdeu, ib., 78-79), b) dans les restes d'une Ca-:^ania publiée par
M. N. lorga dans les Annales de VAcad. roum., XXVIII, Littér., p. 106 suiv.
M. D. démontre que nous avons affaire, dans ce cas, à 3 traductions indé-
pendantes : 1) celle reflétée par le cod Tod. et \3iCa^ania de Coresi (1581),
2) la Ca:^ania lorga, 3) le cod. Sturdzanus (D., 16-20).
D'autre part, on retrouve le n° 6 dans VÉi'angéîiaire de Coresi (1560-61).
Ce sont de nouveau deux copies d'après la même traduction originale. Il est
donc fort probable que la traduction des Evangiles et de leurs explications
(en roum. tilc), se fit en même temps que celle des Psaumes et des Actes
des Apôtres. Jusqu'à la publication de M. D., la chose paraissait possible,
mais on manquait de preuves. Ajoutons que cette découverte vient compléter
ce que l'on savait, quant à l'œuvre de Coresi, qui ne fit que métier d'impri-
meur et se contenta de modifier la langue des traductions manuscrites qu'il
avait sous la main.
Rappelons enfin qu'en ce qui concerne la Ca:^ania de Coresi, on sait que le
diacre en imprima une première vers 1564. Or, dans la préface de ce livre,
il dit : <f Beaucoup de prêtres s'étaut plaint à moi du fait qu'ils n'avaient pas les
explications des évangiles (tilc) pour pouvoir officier et prêcher au peuple. . . .
ayant trouvé ces explications. . . traduites. . . je les ai imprimées pour vous,
mes frères » (Bianu-Hodo§, ouvr. cit., I, 518). Nous avons vu que le texte
no I se retrouve dans la seconde Ca^ania de 1581. Malheureusement, les
premières feuilles de la Ca\ania 1564 manquent, ce qui fait qu'on ne peut
établir de comparaison. M. D. suppose que ce texte ne se trouvait pas dans
cette première édition (D., 88, n. 2). Dans tous les cas, une question se pose :
le diacre possédait-il, dés 1564, des parties de ce tilc traduites antérieurement
en roumain ? En 1581, il en possédait d'autres, et quand Lucas Hirschel di^
dans la préface de celte Ca^ania qu'après de longues recherches, il en a trouvé
le texte slave qu'il a donné à traduire à Coresi, induit-il en erreur les bons
chrétiens orthodoxes à qui ce livre s'adressait (v. Bianu-Hodo§, ib., 91-92) ?
Deux points encore méritent l'attention. Tout d'abord, ces trois traductions
indépendantes du commentaire des évangiles — on en connaît deux de la
même sone du Psautier, et, comme nous le prouverons une autre fois, deux
des textes des Apôtres — nous démontrent combien puissant fut ce courant
de traductions.
Secondement, puisque Coresi ne s'est servi que de traductions antérieures,
126 COMPTES RENDUS
on est en droit de se demander : ces traductions faites dans la partie Nord-
Est delà Transylvanie (v. plus loin), furent-elles effectuées en vue de l'im-
pression ? Ou bien, faut-il croire qu'elles sont de beaucoup antérieures à
Coresi, et qu'elles furent suscitées par la propagande hussite ? C'est cette
théorie qui est la plus accréditée actuellement en Roumanie.
B) Textes apocryphes. — Ces textes apocryphes sont dans le cod. Todo-
rcscu, les nos 3, 4, 5, 7 et 8 ; quel rapport peut-on établir entre les copies de
ces textes qui se retrouvent dans le cod. Tod. et dans le cod. Sturdzanus?
Tout d'abord, pour ceux-ci comme pour les autres, il s'agit en général de
deux copies — d'un côté le cod. Tod., de l'autre le cod. Sturdzanus —
d'après une même traduction originale. On saisit donc l'importance du ms.
publié par M. D. Ces copies d'apocryphes partent d'un prototype commun
qu'il faut rattacher très probablement au courant qui donna la traduction des
livres que nous venons d'examiner plus haut.
Pour les textes n°^ 3 et 4, le cod. Tod. complète une lacune du cod.
Sturdzanus : Hasdeu croyait qu'il ne manquait qu'une feuille à la traduction
roumaine de l'Apocalypse qu'il publia. Le cod. Tod. nous montre qu'il en
manque plus de 6 (Hasdeu, ib., 413, D., 85-6).
Les textes n°^ 7 et 8 se retrouvent dans le cod. Sturdzanus. Or, Hasdeu
croyait que ce fragment (intitulé Zise doninul) était une composition originale
du prêtre Grégoire de Mâhaci (ib. 224). Le cod. Tod. démontre que le texte
du cod. Sturdzanus n'est qu'une contamination des textes 7 et 8 : la traduc-
tion originale de laquelle dérivent ces deux copies (cod. Tod. et cod. Sturdza-
nus) présentait ces deux textes à la suite l'un de l'autre. Le copiste du cod.
Sturdzanus les réunit en un seul. M. D. suppose que, pour ce qui est du texte
no 8, il pourrait s'agir d'une composition du rédacteur dont dérivent les
deux codex dont nous venons de parler, qui y aurait ajouté en outre un
fragment des Actes des Apôtres ressemblant à celui publié par M. N. lorga
dans les Annales citées, p. 103 (v. D., 72, n. 2). La fin de ce texte no 8
serait un fragment pris à la Legenda Duminicei (v. Hasdeu, ib., 15-16).
Pour ce qui est de cette « légende » même, que Hasdeu croyait être une
traduction originale du vieux slave, M. D. y relève 3 fautes qui paraissent
démontrer qu'il ne s'agit que d'une copie d'après une traduction roumaine
antérieure (D., 74-75)-
Nous n'avons plus à nous occuper que du texte n» 5, les Cugelciri lu oia
mortel, que Hasdeu croyait être de même une composition originale de l'au-
teur anonyme qui donna les textes bogomiliques compris dans le codex
Sturdzanus. M. D. Rousso avait déjà montré dans ses Studiibi:^imthw-roniUie
(Bucarest, 1907, 3-29; cf. Roniania, XXXVII, 174-75) que ce texte est une
traduction du slave. Il s'agirait non d'apocryphes bogomiliques, mais de frag-
ments traduits des livres suivants : a) un Eucologe (prières faites à l'enter-
rement), b)un fragment de la Dioptrie de Philippe le Solitaire, 3) une adap-
tation d'après les homélits d'Ephiem le Syrien, cnliii, une partie de la vie
de S. Basile le nouveau (le jugement dernier).
DRÂGAN, Doua nianiiscripte. vcchi. 127
Pour ce qui est du fragment pris à un Eucologe, M. Rousso avait prouvé
que cette partie ne pouvait être comparée au Molitvenic de Coresi, imprimé
à la suite de la OqflHm vers 1564, et traduit d'après Vx4genda de Heltai Gas-
par, 1551 et 1559, (v. D., 79, n. 2), cette partie manquant à ce texte. Mais
M. D. a trouvé chez M. Todoresco un fragment d'un Molitvenic traduit pro-
bablement au xvie siècle, mais copié un siècle plus tard, dont l'auteur des
Cugetàri se serait servi. En plus, ce texte contient un fragment de l'évangile
selon saint Jean, identique au texte publié par Coresi en 1560-61 (v. D., loc.
cit.). Ainsi, il paraît presque certain que le diacre s'est servi pour sa première
édition des Évangiles d'un texte antérieurement traduit. En plus, l'existence
au xvie siècle d'une traduction roumaine du Molitvenic, indépendante du
texte de Coresi, paraît probable. C'est pourquoi on ne saurait assez presser
M. D. de publier ce précieux fragment (v. D., 14).
M. D. prouve ensuite que les Cugetàri de l'éd. Hasdeu et le texte corres-
pondant du cod. Tod. remontent aussi aune même traduction originale (D.,
80-85). Notamment, la même expression sufletc-oute (v. là-dessus Rousso,
ouvr. cit. y II, et Roniania, cit., 175) qui se retrouve dans les deux codex, est
une preuve des plus convaincantes.
Le contenu du codex Marpan est analysé par M. D. au pp. 172-3. Nous ne
nous arrêterons point aux textes n°^ i, 2 et 3, qui sont copiés fidèlement
d'après le cod. Tod., ni au texte no 4, copié sur la Ca;^a>//rt de Varlaam (Jassy,
1643); le no 5 est de même sans importance pour nous.
Le texte le plus intéressant et le seul que l'éditeur publie, est le iv> 7 : un
fragment de la Pseudo-apocalypse de saint Jean (D., 229-31).
Ce fragment confirme la supposition de Hasdeu que les Roumains connais-
saient au xvie siècle deux rédactions de l'Apocalypse de saint Paul et de la
Pseudo-apocalvpse de saint Jean, qui ne se retrouvent pas dans les mss. slaves.
Mais dans la rédaction grecque de ce dernier apocryphe on trouve un passage
identique à celui qui est dans les Cugetàri. Il en résulte que les Roumains ont
connu à cette époque, outre une rédaction courte de l'Apocalypse de
saint Paul (v. cod. Tod., texte n° 4), une seconde plus étendue contenant des
passages de la Ps. -apocalypse de saint Jean, et ce dernier apocryphe en une
rédaction plus rapprochée du texte grec. Le fragment du cod. Mar^ian étant
traduit du slave nous prouve l'existence de cette rédaction inconnue. Quoique
copiée postérieurement — entre 1580 et 1643 — , la traduction originale de
ce fragment doit être placée entre celles dont nous venons de parler.
C) Langue. — Nous insisterons tout d'abord sur un fait que l'auteur relève
dans son Introduction (^pp. 1-9). Après avoir examiné les différents avis émis
par les savants roumains quant à la patrie du premier traducteur des livres
saints — il faut en admettre plusieurs, croyons-nous : la multiplicité des textes
et surtout les quelques traductions indépendantes du même livre nous le
démontrent — M. D. conclut que sa patrie d'origine était le Bihor, mais que
faisant les traductions dans le Maranmre^, il a emprunté au parler de cette
région certaines particularités phonétiques.
Î28 . COMPTES RENDUS
Il s'agit des consonnes d'origine latine ; (+ o, u) et d (-{- i, è lat.), qui
apparaissent altérées en g et <f:^ dans les premières traductions, particularité
propre aujourd'hui au Maramureç, et de la conservation intacte des labiales
devant ;, ie, qui caractérise la région du Bihor (v. aussi D., 93-94). Cela est
juste pour d et pour /. Mais pour l'entière série des labiales, on ne peut, à
notre avis, rien tirer de précis des cartes de Weigand '. Si dans quelques
parties du Bihor presque toute la série reste intacte, notamment dans la région
qui s'étend à l'Est et au Sud d'Oradea-Mare, il n'est pas moins vrai qu'en
d'autres points elles sont altérées. D'ailleurs, dans cette même région d'Ora-
dea M., p (+ /, ie) est fortement altéré Q, p^i,pt', i")'-
M. D. admet que les particularités phonétiques qui caractérisent aujour-
d'hui les parlers du Bihor et du Maramures étaient les mêmes à l'époque de
la traduction de ces textes. Il est vrai que, pour la plupart, il semble que l'état
actuel corresponde en bien des points à l'état passé. Mais nous n'avons pas
encore les moyens d'en déterminer Taire au xyi^ siècle. Rappelons encore
que si la palatalisation des labiales est absente de ces textes, elle l'est aussi
notamment des traductions du Métropolite Dosoftei, qui cependant faisait de
fortes concessions à la prononciation moldave, caractérisée par ce phéno-
mène '.
Cette question, une des plus intéressantes de celles que soulève l'étude des
anciens textes roumains, a été résolue par M. Ov. Densusianu de la façon
suivante : le phonétisme Jélatrâ, ghine étant par trop éloigné des sons primi-
tifs (piatrà,, bine), on l' écartait de l'écriture (ouvr. cit., 111-12). Par contre,
on trouve dans les documents et les textes de l'époque quelques exemples du
verbe a fï ^ a ht, qui s'éloignait peu de la forme normale (v. D., 26-27).
S'il s'agissait d'englober le Bihor dans la région où l'on doit se figu-
rer que ces premières traductions s'effectuèrent, la cause en serait que pour le
moment il faut s'en tenir encore à une localisation des plus larges. L'étude
de la langue des textes publiés par M. D. occupe les pp. 89-166 et 183-88.
Le cod. Tod. et le cod. Martian ne sont pas rhotacisants (m intervocalique
> r). On sait que le cod. Sturdzanus ne présente le rhotacisme que dans les
texte màhCicene. Les texte bogoniilice, dus à un autre copiste, ne le connaissent
que sporadiquement. Cette différence peut s'expliquer de la façon suivante.
Les traductions faites dans la région du Maramures sont caractérisées par
cette particularité. Nous avons vu que c'est à juste titre que M. D. place la
1. Cf. G. Weigand, Lijiguistischer Atlas Leipzig, 1909. Sur cet Atlas,
V. Roniania, XXVIII, 309-12.
2. Weigand, op. cit., cartes 7 et 54.
5. V. là-dessus J. Bianu, Psaltirca în versuri tntocmità de Dosoftei, éd. de
l'Acad. roum.. Bue. 1887, ^^'^ '■> C. Lacea, dans le 5* Jahreshericht p. p.
G. Weigand, Leipzig, 1898, 68-69, qui cependant enregistre un cas de palata-
lisation dans la Viala. . . svintilor (cbeapteiii), à la p. 57), et D. Pu^chilà dans
les Antiiiles de VAcad. roum., 36, Littér., 31-32.
DRÀGAN, Doiià iiiaiiuscripte vechi. 129
traduction originale des textes copiés dans les deux sbornics qu'il publie au
même endroit et à la même époque, et il en est par suite de même pour le
codex Sturdzanus et pour les textes dont s'est servi Coresi. Or, comme le
remarque l'auteur, le rhotacisme était en déclin vers la fin du xvi"^ siècle
(pp. 83-84), ce qui est juste, si nous devons entendre par là que l'aire de
cette particularité phonétique commençait à se restreindre au territoire où
elle s'est conservée jusqu'à nos jours. D'un autre côté, il est très naturel que
d^s copistes d'une autre région éliminent de leurs copies les particularités par
trop différentes de celles de leur parler : c'est ce qui s'est passé fréquemment.
Ainsi donc, si, dans les deux codex, cette particularité manque, il n'en résulte
pas qu'elle ne figurait point dans la traduction originale. Pour ce qui est des
texte màhàcene, si on y rencontre le rhotacisme, c'est que le prêtre Grégoire
copiait certainement d'aprè? un texte rhotacisant. D'ailleurs, comme l'observe
très bien M. D., lefait que ces apocryphes — Cod. Tod., Marçian et Sturdza-
nus — sont des copies d'après d'autres copies, faites sans doute par des scribes
natifs de régions différentes, explique encore mieux la possibilité de disparition
de cette particularité. Pour ce qui est des fragments des Actes des Apôtres
(publiés par M. N. lorga dans les Annales cit.), que l'auteur considère comme
premiers monuments de la langue roumaine (p. 83), nous dirons qu'il s'agit,
dans ce cas encore, d'une copie d'après un original traduit parla même école
du Maramures. Que le rhotacisme n'était propre qu'à cette région et à celle
moldave avoisinante, et non un phénomène généralisé auparavant dans la
langue nord-danubienne, qui ne se serait conservé jusqu'à la fin du xvie siècle
que dans cette partie de la Transylvanie, il y a des raisons de le croire.
Relevons encore les très judicieuses remarques que M. D. fait aux pp. 89-
92 sur la L ngue des anciens textes roumains qui reproduit le parler du N. E.
de la Transylvanie. Le nom de « vieux roumain »,■ appliqué à cette langue,
est impropre, puisqu'il s'agit d'une langue qui se rapproche en bien des points
de celle qui continue à y être parlée aujourd'hui. Une s'agit donc point d'ar-
chaïsmes, ni de provincialismes, mais bien d'une langue dans laquelle furent
écrits les premiers monuments de la langue roumaine, et qui n'ayant pas été
favorisée par les causes qui firent s'élever le parler du Sud-Ouest de la Tran-
sylvanie et du Nord de la Valachie au rang de langue littéraire, soumis à
diverses influences, s'est développée à ses côtés, en gardant ses particularités
distinctives.
L'ouvrage de M. D. est accompagné d'un consciencieux lexique des formes
les plus intéressantes, de 4 photographies des textes publiés et de la repro-
duction de leurs filigranes. C'est dans l'ensemble une très précieuse publica-
tion, à laquelle on ne peut reprocher que de manquer parfois de clarté dans
l'exposé de questions à la vérité très complexes.
Alexandre Rosetti.
Romania, XLVII.
1^0 COMPTES RENDUS
1-crdiiKind Bklnoi, Le renouvell-iinent des méthodes gram-
maticales (Rtriic iiiiivi'isitairi', octobre 1920, pp. 161- 178, et janvier
1921, pp. 21-59).
Ces deux articles nous apportent le plan d'une méthode nouvelle d'ensei-
gnement de la grammaire. M. Brunot, qui n'est pas suspect d'hostilité à
l'égard de la grammaire historique, ne croit pas que l'histoire de la langue
puisse aider beaucoup à débrouiller devant les élèves d'une classe les diffi-
cultés de la langue d'aujourd'hui. Ce sont deux études différentes, et il n'y a
aucun profit à faire appel aux variations de l'usage antérieur quand on se
propose avant tout de démêler les éléments de l'usage actuel, « tels qu'ils re
présentent au cerveau du sujet parlant, sans plus ni moins, en n'y changeant
rien, en n'y mettant rien du nôtre ». Mais il n'y a pas d'avantage non plus à
retenir, dans l'étude des faits linguistiques, les divisions traditionnelles,
imparfaites en elles-mêmes, et eu tout cas faites pour des langues autres que
la nôtre. Seulement, à l'expérience, on s'aperçoit que toute classification
partant de la langue prête aux mêmes critiques que celles qu'on vient
d'écarter comme vieillies et insuffisantes. Ne serait-ce pas qu'il faut partir de
l'idée plutôt que du mot ? « Ce sont les idées à exprimer qui doivent être
classées, non point sans doute en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comme
elles le seraient par la psychologie pure, mais en vue de leurs signes et
relativement à eux . » Le sommaire détaillé d'un des chapitres du futur livre,
la caractérisât ion des êtres, des choses, des actions, nous permet d'apercevoir
toute l'ampleur et la fécondité de la méthode de M, Brunot comparée aux
descriptions arides et sèches que sur le même sujet renferment trop souvent
nos grammaires. Mais nous nous arrêterons surtout à un autre chapitre où
M. Brunot examine la question, obscure entre toutes, du subjonctif. Si en
faisant la théorie de ce mode on s'est heurté à de graves difficultés, c'est,
selon lui, faute d'un peu d'esprit philosophique. Si, au lieu d'envisager des
catégories purement grammaticales, on avait analysé la notion de rapport et
celle de la modalité, telles qu'elles s'expriment dans la langue, si on les avait
distinguées soigneusement, on aurait vu plus loin. Définissons ces notions
par des exemples : « Je n'irai plus chercher ce médecin parce que sa rudesse
a effravé ma fille », voilà un rapport de cause. « Je n'irai pas chercher ce
médecin parce que sa rudesse eflTrayerait ma fille », le rapport est le même,
mais la modalité d'un des termes a changé. Appliquons ces définitions aux
deux vers suivants de Racine :
Abner, quoiqu'on se pût assurer sur sa foi,
Ne sait pas même encor si nous avons un roi.
Cet imparfait du subjonctif, qui a embarrassé les commentateurs, s'explique
fort bien si l'on note qu'il indique à la fois un rapport d'opposition et la
modahté de l'éventuel : « On pourrait s'assurer sur la fidélité d'Abncr, s'il
F. BRUNOT, Renouvellenient des méthodes grammaticales. 131
ctait au courant, mais il ne sait rien encore. » Impossible de rendre cette
double nuance dans la langue moderne si on remplace pût pur ptiisse, car
l'expression de la modalité disparaît. La langue populaire seule s'en tirerait
en disant « quoiqu'on /oz^rn/jV ». De même, « il serait furieux qu'on refuse
son tîls » appauvrit la phrase « il serait furieux qu'on refusât son fils »
comparée à « il est furieux qu'on refuse son fils ». Mais que faire, puisque
l'imparfait du subjonctif se meurt ? Ici encore la langue populaire n'éprouve
aucune difiîculté : « je voudrais bien qu'on racceplerait ». M. Brunot montre
très bien la résistance qu'opposent ainsi aux nécessités psychologiques de la
pensée les exigences logiques de la syntaxe traditionnelle. On voit que cette
nouvelle méthode grammaticale est en même temps un efficace instrument
de recherche : les pages que consacre ici M. Brunot à l'examen de la question
du subjonctif sont peut-être ce qu'on a écrit de plus pénétrant sur l'emploi
de ce mode en français. L'utilité pédagogique n'est pas moins certaine.
Dissocier l'idée du mot, dans la mesure où cela est possible, faire l'inventaire
des procédés merveilleusement variés par lesquels sont rendus les multiples
nuances de l'idée, introduire dans un arrangement complexe et parfois
contradictoire un ordre lumineux, bref sortir de la langue pour la voir de
haut et la juger d'ensemble, il ne saurait y avoir pour aucun élève un
meilleur « apprentissage du style ». C'est là un des buts que se propose
M. Brunot, et nous croyons qu'on doit y atteindre en suivant sa méthode.
Mais il ajoute que cette méthode est également vme initiation graduelle à
« la connaissance de la langue », et là on voudrait marquer une réserve.
Connaissance raisonnée, analytique, sans doute ; mais connaissance élémen-
taire et pratique, c'est autre chose. M. Brunot ne soi'ge pas à abolir les
« nomencLnures » et il déclare expressément que demain encore il y aura
des noms, des verbes, des aUjectifs. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il faudra encore
que les maîtres les enseignent et que les élèves les apprennent ? Il est visible
que le disciple d*; M. Brunot n'en est plus là et qu'il sait déjà parler et écrire
correctement. Mais comment a-t-il obtenu cette correction ? Nous entendons
bien que M. Brunot a le droit de définir et de limiter le champ d'application
de sa méthode. Pourtant une inquiétude nous reste. Analysons le français
cultivé, soit, apprenons à connaître toutes ses ressources, qui sont grandes,
mais la question est de savoir si le français cultivé pourra se maintenir
longtemps encore. Si l'on désire le sauver, il faut lui venir en aide, car il est
menacé; et on ne peut guère y réussir, croyons-nous, qu'en se plaçant au
point de vue de la langue plus encore qu'à celui de la pensée.
Lucien Foulet.
PÉRIODIQUES
LiTERATURBLATT FUR GERMAKISCHE UND ROMAlsTISCHE PHILOLOGIE, XL,
1919, — C. 54. Hatzfeld (Helmut), Ueber die Ohjektivierung suhjehtiver
Begrijfe iiii Mittelfran:iôsischen, ein Beitrag ::;ur Bedeutuugslehre (Spitzcr :
l'auteur, partant d'une opinion très contestable de M. Vossler, interprète
inexactement les faits). — C. 37. Heldt (Elisabeth), Franiôsische Virelais aus
dein ij. Jahrhiinderl (Hilka : éloges).
C. 96. W. Foerster, Kristian von Tioycs, ÎVorterhuch :(u seinen sàmllicheti
IVerken (E. Herzog : signale mainte lacune ou mainte erreur ; cf. XLI, c.
148). — C. 103. Melich (Jànos), A magyar nyelv ôjranc^ia jôveveny$iavai
(Al. Eckardt : étude sur les mots hongrois empruntés à l'ancien français). —
C. 105. Herzog (Paul), Die Beieichnungen der tàglichen MaJhlieiten in den
ronianischen Sprachen und Diakkten (Spitzer : bonne thèse de Zurich ; cf.
Roinania, XLVI, 630). — C. 113. Vossler, Der Minnesang des Bernhard von
Vcntadorn (Appel : éloges et discussion). — C. 142. W. Ganzenmùller, Das
Naturgef'ùhl in MitteMter (K. Helm).
C. 155. Gillespy, Layanion's Brut, A comparative study in narrative art
(G. Binz). — C. 160. H. L. Zeller, Die Rechte des Admirais von Frankreich
nach der Hds. Paris, B. N., nouv. acq. fr. 1025 1 (L. Jordan : texte diplo-
matique avec traduction et glossaire). — C. 165. Studi su la lirica siciliana
del Duecento, \\ïso.\'on\ Neuphilologischen Verein in Helsingfors ; Les poésies
de Rinaldo d'Aquino, édition critique par O. J. Tallgren (B. Wiese : examen
détaillé de ces bonnes publications de la Société néo-philologique d'Helsing-
fors ; cf. c. 422). — C. 171. Fr. Schùrr, Cbarakterislik der Mundart von
Portomaggiore {Provins Ferrara) et Romagnolische Mundarten, Sprachproben...
aiif Grund phonographischer Aufnahnien (M. L.Wngnur). — C. 172. Salvioni,
Ddll'elemento gernianico nella lingiia italiana, a proposito di un libro récente
(cf. ci -dessous, p. 152) ; Bertoni, Per lelementogerma>iico nella lingua italiana
e per altro ancora (Anticritica). C. r. de W. von Wartburg. — C. 176. Bullleti
de dialectologia catalana, 1915-16 (Spitzer). — C. 181. Schuchardt, Die
ronianischen Lelmwôrter imBerberischen (c. r. de l'auteur ; cf, Romania, XLV,
272).
PÉRIODIQ.UES 133
C. 23-1. Spitzer, Uebcr syiitaklische Methoden aiif voiiiaiiischemGehiet (Lerch :
vive défense de Tobler contre l'auteur). — C. 242. Spitzer, Aufsalie ^ur
ronianischen SynUxx und Stilistih (Vossler : ouvrage « riche, trop riche » et
d'une lecture très pénible ; cf. c. 421). — C. 246. Lerch, Die Bedeiitung der
Modi im Franiôsischen (Vossler : « quiconque veut connaître à fond la gram-
maire française doit lire ce livre »). — C. 251. W. O. Streng, Himtnel und
Wetter in Volksglaube und Sprache in Frankreich, II, IVeUererscheinungen
(Spitzer; cf. Romania, XLVI, 159). — C. 255. J. Schwabe, Der Konjunktiv
im italienischen AdveiluAhati (Spitzer : description consciencieuse et détaillée).
C. 305. Fr. Gennrich, Musihzvissenschaft und romanische Philologie
(G. Schlager : importancede la musique pour la constitution du texte et l'in-
telligence de la versification). — C. 309. W. Dexel, Untersiichimgen iïber die
fran:^osischen illuminierten Handschriften der Jenaer Universitàtshihliothek vom
Ende des 14. bis lurMitte des ij. Jahrhunderts ; C. G. Brandis, Beitràge ans der
Universitàtsbibliolhek ;j« /«w (Hilka). — C. 312. Nyrop, Kongruens i Fransk
(Lerch ; cf. Romania, XLV, 286). — C. 31 >. Appel, Provenialische Lautlehre
■ (Lewent : critique serrée, rendant néanmoins pleine justice au mérite de l'ou-
vrage). — C. 324. Guarnerio, Le Launeddas sarde (M. L. Wagner : étude
historique et archéologique sur un instrument de musique archaïque de la
Sardaigne méridionale).
C. 369. Mitteilungen ausder Kgl. Bibliothek [Berlin] : IV. Kurdes Ver^eichniss
der ronianischen Handschriften (Hilka). — C. 371. Gilliéron, Généalogie des
mots qui désignent l'abeilk (Meyer-Lûhke : critique pénétrante de la méthode
et des résultats de l'auteur ; cf. Romania, XLVI, 120). — C. 386. Ljunggren,
Barrikad (Sperber : le mot n'est pas italien ou espagnol, mais français). —
C. 388. Stimming, Bertran x'o« 5o;-«, Kleine Ausgabe, 2. verbesserte Auflage
(Kolsen). — C. 392. Dante Alighieri, La Diviiia Conniiedia, hrsg. von
L. Olschki (Vossler : édition « très utile et méritoire »). — C. 394. Butlleti
de dialectologia catalana, 1918 (W. v. Wartburg : annonce, avec huit cartes
spécimens, d'un atlas linguistique catalan). — - C. 395. Haebler, Bibliografîa
ibérica del siglo XV (Pfandl). — C. 397. Urtel, Zur baskischcn Oncniatopoesis
(Schuchardt).
XLI, 1920. C. 25. Tallgren, L'expression figurée de Vidée de promptitude.
Essai pour contribuer à un chapitre de la future sémantique polyglotte
(Spitzer). — C. 29. Ettmayer, Sat^objekte und Objektolde im Fran-yôsischen
(Lerch : par « objectoïde » l'auteur désigne un mode d'expression intermé-
diaire entre un simple régime adverbial et une proposition complète en fonc-
tion de régime adverbial, par exemple, « après boire » ; et le critique expose
à ce sujet des vues divergentes et fort intéressantes). — C. 37. Merlan, Die
/ran:^osischen Nanien des Regenbogens (Urtel : début fort au-dessus de la
moyenne ; cf. Romania, XLVI, 166). — C. 39. J. de Morawski, Pamphile et
Galatée, par Jehan Bras-de-Fer (Hilka : éloges). — C. 54. P. Lehmann, Aiif-
^aben und Anregungen der lateinischen Philologie des Mittelalters (Hilka).
134 PÉRIODIQUES
C. loi. Lerch, Die Verwenduug des roniain'srheu Futiininis aïs Ansdruck
eines sittUdvn Sollens (V'ossler : rompant avec l'étude abstraite et formelle de
la syntaxe, ce remarquable ouvrage y fait entrer toute la vie d'un peuple et
l'histoire de sa civilisation).
C. 183. Ettmayer, Vademecuvi jïir Studierende der romanischcn Philologie
(Vossler : très original, mais non sans danger pour l'étudiant livré à lui-
même). — C. 184. Jeanneret, La hwgue des tablettes d'evécnition latines
(M. L. Wagner : bonne thèse de Neuchâtel ; cf. Rmmnia, XLV, 548). —
C. 186. Wolterstorff, Historia protiominisiWQexemplis demonstrata ; Artikclbedett-
tung von iWc hei Apideius ; Entivickhmgvou xWciitmhestivwitini Artikcl {Lerch :
précisions nouvelles pour l'histoire de l'article roman). — C. 189. Brall, Lot.
foris, foras, im Galloromanischen (Spitzer : étude approfondie, sous une forme
trop schématique). — C. 190. Ph. Fuchs, Das altfran:^dsische Ferhutn errer
init seinen Slaininesverwandten und das Aussterhen dièses JVor tes (Sp\t/.cr). — C.
194. Strempel, Giraut de Salignac, eiii praven^^alischer Trohador (Kolsen :
examen critique détaillé du texte, insuffisamment établi par l'éditeur).
C. 246. Settegast. Das Polyphemmdrchen in a'ttfran^ôsischen Gedichlai (Yi^Va. :
hypo'thèses téméraires). — C. 250. C. de Lollis, Poésie proveniali sulla origine
e sulla natura d'amore et Poesia cortese in lingita d'oïl (Crescini : ce sont les
deux premiers fascicules d'une nouvel'e série de Testi rovianii per le scitole,
qui fait suite à celle de Monaci). — C. 254. Collin, Etude sur le développement
de sens du suffixe -ata (Spitzer : ouvrage important et nouveau par l'accent
qu'il met sur les motifs d'ordre sémantique). — C. 256. Sneyders de Vogel,
Syntaxe historique du français (Lerch : compilation utile ; cf. c. 359 et Remania,
XLVI, 158.) '. — C. 265. Spitzer, Katalanische Etymologien (W . v. \A'art-
burg). — C. 267. Mittelalterliche Bibliothehshataloge Deutschlands und der
SchweiTi : I. Lehmann, Die Bistilmer Konstan:( und Chur (Pfandl).
C. 297. Klemperer, Zum Verhàltniss von Sprachwissen<:chajt und Vôlherpsy-
clmlogie (Lerch : compte rendu qui n'est guère qu'un très long plaidoyer pro
domo, à propos de l'ouvrage mentionné plus haut, sous c. loi). — C. 302.
V. Brœndal, Substrater og Laan i Romanskog Germansk (Sperher : manque de
critique et de méthode ; cf. Romania, XLVI, 628). — C. 326. Kolsen, Dich-
tungen der Trobadors, 3 Heft (Lewent : critique détaillée du texte et de l'in-
terprétation de l'éditeur). — C. 339. Dalgado, Conlribuiçôes para a lexicologia
hiso-oriental ; Gonçalves Viaua e a lexicologia portuguesa de origeni asidtico-
africana ; Dialecte indo-portiigiiès de NegapatJo ; Glossario Luso-asidtico, vol. I
(Schuchardt).
C. 380. Gilliéron, Étude sur la défeciivitè des verbes : La faillite de Vétymo-
logie phonétique (Spitzer : en admirant la nouveauté et l'originalité des vues
I. Nos lecteurs apprécieront la courtoisie du passage suivant de ce c. r. •
« in usum der Franzosen, die zu bequem und zu unintclligent sind, ihre
Muttersprache wissenschaftlich zu untcrsuchen. . . »
PÉRIODIQUES I 3 5
de l'auteur, le critique marque bien ce qu'elles ont de trop systématique ;
mais pourquoi ses comptes rendus, si intéressants et si instructifs, sont-ils
toujours si prolixes, si compacts, si mal aérés, que le lecteur se sent comme
étouffé?). — C. 397, Rfpetitorien itini Stiiilituii afi;. Deul-iiniler, hrsg. von
K.von Ettmayer : I. Ettmayer, Dt^r Rosenronuiu ; II. Winkler, Das RolaïuhHfd
(Lerclî : le premier de ces deux manuels répond moins bien que le second
aux besoins des étudiants). — C. 402. Boullier, / cauti popolari délia SarJe-
gna, traduzioneitaliana di R. Garzia; Miiletius CagliariLnii raccolti da R. Gar-
zia (M. L. \\'agner : observations intéressantes sur la poésie populaire). —
C. 414. J. Forchhamrner, Svsteniatik der Sprachhuie ah Gnmdlage eines Welt-
alphahets (L. Jordan).
E. M.
The Romanic Review, X (1919), i. — P. i. H. M. Ayres, Chaucer and
Setieca. — P. 16. J. T. Médina, El Laicso de Gà\a.tea de Cervantes es Ercilla. —
P. 26. \V. A. Nitze, Erec's Treatinenl of Enide. Réponse aux critiques de
M. Ogle (cf. Romania, XLVI, 449). — P. 38. G. G. King, The vision oj
Thurkill atid Saint James of Coniposiella. — P. 48. J. D. Bruce, The Composi-
tion ofthe old french prose Lancelot (suite et à suivre). — P. 67. J. L. Gerig,
Doctoral dissertations in the romance Languages at Harvard University ; a Sur-
vey and Bihiiographv . Travail analogue à celui que l'auteur a consacré aux
travaux sortis de l'Université Johns Hopkins (cï. Romania, XLVI, 448). —
P. 79. G. R. Havens, Rabelais and the Wcir 0/11)14. — P. 83. M. E. Temple,
The tenth Taie of the Heptameron . — P. 86, J. de Perott, A note coucerning
the « Vacant Stake » in irish Folklore. — P. 86-96. Comptes rendus.
X,2. — P. 97. J. D. Bruce, Thr Composition ofthe old french prose Lancelot
(fin). — P. 123. M. B. Ogle, Some Théories of irish literary Influences and the
Lay of Yonec. Possibilité d'expliquer, en dehors de l'in-pothèse de sources
celtiques, les traits du récit à^Yonec. — P. 149. G. L. Hamilton, The descen-
dants of Ganelon...and of others. Ce titre ne donnerait qu'une idée inexacte du
contenu de l'article, consacré à la coutume de « couper la touaille « dans un
repas devant un chevalier accusé de trahison « et de lui virer le pain au
contraire ... Voir même tome, p. 277, des notes additionnelles. — P. 159.
R. T. Hill, La vie de Sainte Euphrosine . Premier article: manuscrits, auteur,
source, versions diverses. — P. 170. E. H. Tuttle, Hispanic notes : izâx ; aziago;
h for u. — P. 171. F. Vexler, Etitnologies and etimological notes. Sur les mots
roumains ageat, asturcan,bufiea, dichiciu, fârmac, ohligeanâ. — P. 173. H. C.
Lancaster, Jodelle and Colet. — P. 178. Comptes rendus : La vie de Sainte
Enimie, éd. Brunel (A. de Villèle) ; Cecco d'Ascoli, L'Acerha, éd. P. Rosario
(J. P. Rice). — P. 186. Notices nécrologiques. — P. 190. Notes and
news.
X, 3. — P. 191. R. J. Hill, La vie de sainte Euphrosine. Deuxième
article : [Edition d'après le ms. d'Oxford, BodI. Canon. 74, de ce précieux texte,
n^ PÉRIODIQUES
dont P. Meyer (Documetits manuscrits, p. 203) avait public" le début et Ta
fin d'après ce même ms. ; l'éditeur (voy. aux notes) n'a pas identifié le très,
intéressant vire O viderai, v. 679) qu'il prend pour la 3e p. pi. du prétérit
non plus que raiut (pour reaint, subj. de racnibre, 815) ; zvt (cad. 1*05/ de
volsit) ne devait pas être corrigé ; le ms. porte-t-il vraiment me, te, se (170,
196, 521, 876, etc.) au lieu de vieti, etc. ? Au glossaire manquent quelques
mots intéressants, comme pahan (*papanum, 236) et deserer (427). —
A. Jeanroy.] — P. 232. E. S. Sheldon, Notes on Foerster's édition o/Ivain.
La plus importante de ces notes est consacrée à l'emploi de quehjue aux .
vv. 184-5 • ^ quelque eiiui, a quelque paituie, Ting celé voie et cel sentier. Cf.
l'étude de M. L. Poulet, Remania, XLV, 223 sqq. ; M. Sh. réunit un grand
nombre d'exemples de l'ancien français et d'autres langues romanes (à suivre).
— P. 250. E. Goggio, The Dawn of Italian culture in America. -- P. 263.
E. C. Hills, A Catalogue of En^lish Translations of Spanish Plays. — P. 274.
J. S. P. Tatlock, Purgatorio, XI, 2-^ and Paradiso, XIV, jo. — P. 278.
Comptes rendus. — P. 286. Notes and news.
X, 4. — P. 287. R. Weeks, T/;e Siège de Barbastre. Premier article: analyse
et extraits. — P. 322. M. Kinney, Vair and related words : a study in Seman-
tics. Collection d'exemples français et provençaux classés d'après les sens ou
les emplois ; il n'y aurait pas eu d'inconvénient à réduire le nombre' de ces
exemples qui souvent se répètent. Le commentaire n'apporte pas de clarté
très précise dans les exemples bien connus du mot ni dans les confusions
auxquelles il a donné lieu peut-être dès le moven âge. Quelque inexpérience,
qui ne se trahit pas seulement par des fautes d'impression; voici p. ex.,
p. 351, dans une série numérotée d'exemples de vair, une étrange cita-
tion de Du Cange : « Du Cange cites from 5 . Rursuni : Estouls de Langres
sist, etc.. and from 6. Le Roman de Gaidon : Ferrons li rand, etc.. ». —
P. 364. R. Fr. Seybolt, The Teaching of Freiich in Colonial New Yorlj City.
— P. 377. J. D. Bruce donne un important compte rendu de F. Lot, Etude
sur le Lancelot en prose (cf. Remania, XLV, 514).
XI ("1920), I. — P. I. A. B. Myrick, Feudal Terminology in Medixval reli-
gions Poetry. Quelques exemples intéressants du- vocabulaire des relations
féodales appliqué aux relations de Dieu et de la créature ; mais tous ne sont
pas d'égale valeur : p. ex. manoir {V. Text., î, 43) n'a pas nécessairement un
sens féodal; de même serf (de Dieu), etc. — P. 26. J. E. Gillet. Une édi-
tion inconnue de la Propalladia de Bartolonié de Torres Naharro. — P. 37.
\V. S. Hendrix, Notes on Jouys Influence on Larra. — P. 46. Ch. E. With-
more, Studies in the Text of Ihe Sicilian Poets : II, The Text oj the Poenis in
the Canzoniere Chigiano. — P. 61. E. Buceta, Una estroja de rima interior
esdrûjula en el Pastor de Filida. — P. 65. V. Garcia de Diego, Cruces de Sinô-
uimos. Notes rapides sur quelques croisements entre mots espagnols de
même groupe sémantique, mais l'auteur a raison de déclarer qu'il y a là
uiatière à travail plus ample, et surtout plus précis. — P. 70, J. L. Gerig,
PÉRlODiaUES 137
Doctoral lUssi-rtations tu the romance Langnages at Yak University : a Siirvey
and Bil'Iiogrnphy. — P. 76. J. P. W. Crawford, Notes on thejixteenth Cen-
tiiry Comedia de Sepiilveda. —P. 82. K. W. Parmelee, The Legcnd oj King
Raniiro. — P. 87. Comptes rendus (p. 92, L. H. Alexander, menues correc-
tions à A. Lângfors, Les Incipit). — P. 94. Notes and News.
XI, 2. — P. 95. J. B. Fletcher, 77;e « True Meaning » 0/ Dante' s Vita
Nuova. — P. 149. R. F. Egan, Dante" s Lelter to Moroello Malaspina ; a neiv
interprétation. —P. 170. H. Kenistou, Verse Forms of the italian Eclogue. —
P. 187. T. F. Crâne, Compte rendu des Folklore Fellotus Communications,
1915-1919.
XI, 3. — P. 195. C. Fabre, Un poème inédit de Pierre Cardinal. Cette
pièce Si tots temps ivls viure valents 0 pros, figure à la p. 711 du ms. 8 de la
Biblioteca de Catalunya, à Barcelone, avec l'attribution à Peire Cardenal.
M. F. publie et commente le texte et défend contre M. Bertoni (Archivum
romanicum, II, 400) l'attribution du ms. — P. 223. J. L. Perrier, Bertran de
Born, patriot, and lus place in Dante' s Inferno. L'auteur, reprenant ce vieux
sujet, se propose de montrer qu'il y avait bien au xii'-' siècle un patriotisme
dans le sud de la France (il n'était pas indispensable pour cette démonstra-
tion de citer Lamartine et Aristophane), que Bertran de Born fut véritable-
ment un patriote et 'qu'il ne méritait pas la sévère condamnation de Dante
(à suivre). — P. 259. A. de Salvio, Dante and mediaeval Heresy. — P. 175.
Comptes rendus.
XI, 4. — P. 283. St. L. Galpin, Les Eschez amoureux : a complète Synopsis
iL'ith unpuhlished extracts. — P. 508. M. Garver, Some supplementary italian
Bestiary chapters. M. G„ qui a publié avec M. MacKenzie le Bestiaire toscan
des mss. de Paris et de Rome (cf. Romania, XLVI, 603), donne ici quelques
chapitres supplémentaires tirés du Libro délia natura degli animali, tel qu'il se
trouve dans le ms. 1357. P. III. 4 de la Riccardiana (xve s.). — P. 528.
E. Bucete, Algunos antécédentes del culteranisino. — P. 349. R. Weeks,
Tlie Siège de Barbastre. Suite de l'analyse et à suivre. — P. 370. H. A. Todd,
The french locution « Qui vive ? ». M. T. défend contre M. Jeanroy (Roma-
. nia, XXXVII, 244) et contre M. W. Meyer-Lùbke {R. Et. Wth., 941 1) l'ex-
plication par « Vive qui ? ». Il lui a échappé que M. Ant. Thomas avait
déjà apporté dans un bref mélange de la Romania (XLIV, lod) une partie des
constatations de fait qu'il invoque contre M. Jeanroy et avait établi l'exis-
tence et sans doute l'emploi courant de la locution Qui vive ? dès le début
du xve s. M . T. signale de son côté un intéressant passage de la Farce des
trois gallans et Phlipot (Rouen, vers i )45 ;. Picot, Rec. des Sotties, III, 200 sq.)
où Oui rive ? se trouve décomposé par les personnages eux-mêmes en
Vive ! — Qui ?. — P. 381. Compte rendu.
M. R.
Zeitschrift fur romanische Philologie, XXXVIII (1914-1917), i. —
138 PÉRIODIQUES
P. I. J. Jud, Problème iler allroiiianischen IVortgeographie. Très important article
dont jo n j puis que recommander la lecture à tous ceux qui voudront se ren-
dre compte de la largeur des horizons ouverts par l'étude géographique et
stratigraphique des éléments linguistiques ; malheureusement l'article échappe
à l'analyse, en grande partie par la richesse et la diversité des matériaux dont
il est construit. — P. 76. M. Scholz, Die Allitération in der aUpiûveniaU-
schen Lyrik. — P. 99. W. Tavernier, Vom Rohnddichier. Documents relatifs
à Turaldus, chapelain à la cour d'Angleterre à la fin du xiie siècle, que M. T.
identifie avec Turold, évêque de Bayeiix, en qui il voit l'auteur de Roland
(cf. Romania, XLI, 151 et 444, et XLII, S70).
Mélanges. — P. 108. W. Foerster, Zu Amadusund Ydoine v. c^^o und :^u
Zeitscbr. j6, j)6 (sa ne meslé). Le ms. d' Amadas découvert par M. Foerster
fournit au v. 450 la leçon sanc niellerai préférable au cancelerai de l'éd.Hip-
peau ; M. F. signale que ce ms. confirme l'hypothèse de G. Vzù'iicî. Mélanges
delitt.fr., p. 328) sur l'origine anglo-normande de la rédaction primitive
(ï Amadas. — P. 110. H. Andresen, Zu Bartsch-Koschwiti, Chrestomaihie pro-
w«;5;(7/f. Corrections. — P. iii.L. Spitzer, Fraw;^. gravir. Contre l'étymologie
lat. gradus, M. S. relevée que le sens primitif ne parait pas être if monter avec
effort », mais « ramper », et que les formes en -p- {grapir) éloignent encore
de gradus : il y aurait lieu de chercher du côté du germ. krappa « crochet »
ou *grali (cf. grapsen « ràfier »),ou du celt. *crah qui a le sens de « saisir » ou
« gratter ».
Comptes rendus. — P. 146. Sir Percerai of Gales hgg. v. Campion u. Holt-
hausen (VV. Foerster). — P. 1 19. E. Cotarelo y Mori, Don Francisco de Rojas
Zon7/(7(A.Harnel),— P. 122. Giornale storico délia Leiteratura Italiana, LIX-
LX (B. Wiese ; cf. Romania, XLIII, 458. — P. 127. Livres nouveaux).
2. — P. 129. G. B. Festa, Ildialelto di Matera. Matera est aux confins de
la Basilicate, de la Terra d'Otranto et de la Terra di Bari. Ce premier article
contient l'étude phonétique et morphologique de ce dialecte. — P. 165.
E. Hœpfi"ner, Vier altfran:^osische Lieder ans den Archiv des Benediktiner
Sti/ts Saint-Paul im Lavantal.C&s quatre chansons sont écrites sur un feuillet
de parchemin détaché d'un ms. du xiv^ siècle et conservé depuis 1809 dans
un couvent de Carinthie ; elles ont déjà été imprimées deux fois, mais dans
des publications très peu répandues. M. H. les reproduit avec commentaires.
Ce sont : i. Raynaud 1880, Thibaut de Navarre ; Costume est bien quand Ven
tient un prison ; — 2. Manque à Raynaud : Aucune gent m'ont blasnié ; — 3.
Raynaud 185, Martin le Béguin de Cambrai, Pour demorer en amour san^
retraire ; — 4. Manque à Raynaud, Je vueil amours servir. Cette dernière
pièce a été imprimée par P. Meyer dans les Notices et Extraits XXXIII, 1,3,
d'après une copie trouvée dans les papiers de Lacurne de Sainte-Palaye et
faite sur un ms. de La Clayette. Or cette copie correspond exactement au
texte du fragment de saint Paul, qui en est sans doute l'original. — P. 173.
C. Juret, Ouelquesadditions au glossaire de Pierrecourt. — P. 1S5. Th. Braune,
PÉRIODIQUES 139
Prai'. grinar, fr. grigner, rechigner,//-. grigne 11. a. Répartis entre deux types
germaniques différents *giinjan et *grîuan. — P. 188. Id., Afr. graigne //.
gramoyer, i7. graniezza,//-. grimacer,//, gramaccio, a//-, gramenter. Dans
cette descendance du germ. *gram, il faut admettre un type *griitni {d.
*rîki > riche, *U'alki > gauche) pour expliquer le fr. graigne. — P. 193.
iM. Scholz, Die AUiteiatiou in der altproveniaHscheii Lyrik (suite et à suivre).
Mélanges. — P. 211. W. Meyer-Lùbke, F/-fl«;(05/5c/j épaule. Essai d'explica-
tion phonétique : -//- de spatula donnant -//- et non la consonne double
//-, les deux éléments du groupe -//- se dissimulent en -IJ- à l'Ouest, d'où
espaude, persistent au Centre, d'où espanh. — P. 213. G. Bertoni, Nolcrelle
etimohgiche. San Stino (Veneto) : compara» cou, insienie », de cou c\. para
< paria ; — Tosc. cutéra « formica rossa» ; — Ascova ; gezolt « luccio , de
ge'l « ramarro » ; — Parabita (Lecce) : strafica « lucertola », d'un dérivé du
gr. aaOioç ; — Canosino : stuecene « tarlaraga, testaggine », croisement de
gr. otjTpaxov et de 5c«;^:^..rfl ; — Apricena (Foggia) : vermaruscio « lonibrico »,
le deuxième élément se rattache à une racine mar- peut-être pré-romane qui
adonné naissance aussi au napol. mara:;j{a, esp, ptg. marisco {ci. Roniania,
XXXIII, 612). — P. 215. E. Stengel, Zur Charakteristik des neuen Lothrin-
ger Briichslikki (Z"). Sur ce nouveau fragment, cf. Romania, XLIII, 620 : rec-
tifications de lecture et rapports avec les autres ms. — P. 226. \V. Tavernier,
Tervagant. Les anagrammes latins, selon V Encyclopédie Britannique citée par
M. T., sont rarement exacts pour les mots de plus d'une syllabe. Ceci posé,
Ttrvigans (forme du cas-sujet) n'est que l'anagramme de Saturn, Blanraw-
dr'm celui du nom virgilien Drancts, Sing]nrel celui de Vergil lui-même, et
cela prouve de plus la connaissance que Turold avait de l'oeuvre de Virgile.
En outre Aide est Adeh, comme il convient chez un poète de la cour anglo-
normande. Et l'on s'étonne que la liste s'arrête là. Mais Turold prononçait
donc Vergil ? — P. 229. W. Benary, Zur Sage votn dankbaren Toten.
Comptes rendus. — P. 235. Pétri Alfonsi Disciplina clericalis hgg. v.
A. Hilka u. W. Sôderhjelm (E. Hoepffner ; cf. Romania, XLII, 106 et 146).
— P. 239. Textes patois recueillis en Lorraine par L. Zéliqzon et G. Thiriot
(F. Dosdat; cf. Romania, XLII, 379). — P. 244. Revue de philologie française
et de iiltérature, XXIV-XXVI (E. Herzog ; cf. Roniania, XLI, 639, et XLII,
506). — P. 253. Livres nouveaux.
5- — P. 2^7. G. B. Pesta, Il dialelto di Matera. Suite, textes et lexique. —
P. 282. A. Kolsen, 2/ bisher unedierte proven^alische Auonyma. Les textes
publiés, avec soin, par M. K. n'étaient pas, à vrai dire, inédits, car ils avaient
été tous imprimés diplomatiquement. M. Kolsen en donne une reconstitution
critique accompagnée d'une traduction. — I, 39 Aicel qi fes^ son gent cors
en sa lei « der sein Vertreuen in ihre hûbsche Person gesetz hat ». Je tradui-
rais différemment, à savoir : « celui qui la fit, qui la créa chrétienne » (lei
ici a le sens de m religion »). — II. Voici la leçon du ms. /pour cette pièce
(f. 36). J'en donne une reproduction diplomatique ;
140 PERIODiaUES •
Domc fol ni dcsconoissen
Non de ia hom voler samor
que fols fa plus de dezonor
aseluv que plus lo consen.
car sieu blasniamens es lauzor
esalauzor gran blasme par.
e qui fol fa plus aut de se.
mais ania penremal que be.
Mas qui vol en terra lauzor
ni uol auer bon près ualent.
non pot ges faire trop donor
a home saui conoisent.
quel saui conois que lauzar
per que deu esser tengut car.
e sap triar lo mal del ben
e conois aco quel couen.
III, 25. La correction « Lo tan que sobre valenz » ne me satisfait pas. Je pro-
pose : « tan sobre valtnz ». Ce texte se trouve aussi à la p. 429 de mon édition
du nis. G. — V, 8 je préférerais la leçon de P ; avi 'ajostat. — IX, 5 1.
qiie'l cor[s]lai fos, car il s'agit bien de « corpus » ; 8 Quel que sens foi tan
enueios. Corr., à mon avis : qu'el que sol fiii tan enveios (« qui nous fait
seulement désireu.x, sans l'accomplissement du désir »). — X. Je donne ici la
leçon du ms. T (f. SSO :
Dow/na dieuos salu uos euostra ualor.
uostre prête et uostra riccor.
sal dieu tan con uos amatç
non sai sim soi saludatç.
mas sai ben qe saludatç ifos.
si saludatç foron cel caman uos.
XII, XIV. Leçon de T, f. 87V :
[XII] Dowma cesap far decognat drut.
cdemarit sap far cognât,
arma e cor atut perdut.
et adieu renégat
caisi non potom saber. ci son sou figll.
p«/- cieu giapel mesclatç totç .
figll efigUastres et nebotç.
[XIV] Gies ieu nontenc tut lilarc per fort pros.
car non sabon chausir onses ben mes,
mais meplais uns escars sauis cortes.
i>ÉRiODiaÙËS t^I
de lui auer un petiç dons.
car suns ricx midoncs dustantç.
car del sauis sui ades gent copagnatç.
esieu lofol blasme de las foUors.
el montera per mortals eneniic.
et onra mais locroi cel meigllior.
XVI, 1 je crois qu'on peut lire : quar en veillan m'ave^na. — XVII, 2 c'est
bien le ms. a qui a la bonne leçon : plorar. — XVIII. Leçon de T, f. 69'' :
Losen uolgra desalamon.
ede Rolant lo hel seruit
et lestre decel qepres^tir.
elaforsa de sanson.
esebles tristain damia.
egaluan decauallaria.
el bon saber demerlin volgra mai
qieu fera dreç deltort cie uie com fai.
XIX. Je donne ici le texte d'après /et T (cp. Arch. roman., I, 135):
ms./. ms. T.
Amar lauuelh debona guisa. Madowna am debona guisa.
mas nOH ges tan quen sia fols. enoges tant cieu ensia fols,
ni non vuell ges quem cost. V. s. enon uoill cem cost. V. sols
catotz lorn lai conquesa . per catuç tenps laia concisa.
car ia dieus non maiut nim sal et gia dieus nomagut nim sais
sieu ia li ual sella now ual - sieu liuali sela nom ual.
catrestant li cug fag donor. caltretan licugieu far donor.
con ilh a mi si don mamor. cant il a mi cant ieu lidon manior.
XX, 8 « je me trouve mieux que tout homme qui ne se trouve pas dans la
même condition «. — XXIV, i. Venguda es. — XXV. Voici la leçon de
T (f. 880 ••
Vilan die ces delsen eisitç.
cant se cuda deuolipar.
de lapell on eles noritç.
nilauol per autra camgiar
cieu osai etut lomont oditç.
cadesretrai hom délaie doncs eisitç.
ecan uilan secugia certes far.
per plus fol lai ce se sana urtar.
M. Kolsen admet (XXI, 8) dirian de deux syllabes. Il y a peut-être un
142 PERIODIQUES
autre cas de « Einsilbigkcit » de /.; dans la même pièce, car sahran pourrait
être une faute du scribe pour sabiaii. Voyez, pour cette irrégularité, Appel,
Prm'. Chrest.*, XXIII, 6. — Giulio BertoniJ. —P. 511. M. Schoh, Die
Allitération in der altproveni^alischen Lyrik. Fin.
Mélanges. — P. 344. E. Herzog, Zur Estoire ifEuitachius. Corrections au
texte publié par A. C. Ott ; cf. Rotnania, XLI, 42459. — P. 352. F. Huck,
Zum Yvain(éd. Foerster), v. 385-6. — P. 354. G. Bertoni, Su due poésie Jel
nis. prov. G. — P. 355. W. Creizenach, Miscellcn :(ur initlelalfeilichen Latein-
poesie. — P. 356. H. T. Baker, Altfr::^. strendor {d . h. *estreindor) =
Zàhueknirschen. Dérivé de.estreindre (les dents). — P. 537. S. Eitrem,
Garrimantia — Gallimathias. De garrituantia employé par Albert le Grand ;
cf. Romania, XLVl, 138. — P. 258. L. Spitzer, F;-, payer comptant //>/</
Verwandtes. Se rallie pour des raisons chronologiques à l'explication par
le p. présent (à sens passif) decovipter et non par contentus ; cf. Remania,
XLI, 455. — P. 366. O. Schultz-Gora, A/r-. rin nnd brin. Maintient l'exis-
tence de rù/ « ruisseau », cf. Romania, V, 118, appuyée sur de nouveaux
exemples de Folque de Candie, et l'explique par r/M de rivus, comme hrin
par h r if du gaul. *brivos.
Comptes rendus. — P. 368. W.Gerig, Die Terminologie der Hanf -und Flachs-
kultnr in den frankoproi>en:^alischen Mundarten mit Aushlichen auf die umge-
benden Sprachgebiete ÇL. Spixzer). — P. 371. Origine et histoire de la proposition
« à » dans les locutions du type de « faire faire quelque chose à quelqu'un » par
H. F. Muller (R. Rûbel; cf. Romania, XLII, 629). — P. 374. G. Ber-
tagnolli, Poésie e poeli delà Val de Non (E. Quaresima). — P. 378. A. Pages,
Au^ias March et ses prédécesseurs (H . Gelzer ; cf. Romania, XLI, 426). —
P. 381. A. Bockhoff und S. Singer, Heiiirichs voii Xeustadt Apollonius von
Tyrland und seine Quellen (A. L. Stiefel). — P. 383. Livres nouveaux.
4. — P. 384. K. Treimer, Albanisch und Rinnânisch. Il serait vain d'essayer
de résumer cet article, qui est une collection de notes et d'observations sou-
vent intéressantes, mais dont l'ordonnance défie toute analyse. — P. 412.
W. Tavernier, Vom Rolanddichter (à. suivre). — P. 447. R. Palmieri, Appunti
pcr servire alla biografia di Chiaro Davan:(ati. — P. 458. F. Settegast, Ueber
einige deutsche Ortsnamen itn fran:psischen Volksepos. Voici les identifications
proposées par M. S. : Aufalbé (Offenbach a. Main), Oupin (Oppenheim),
Montresvel (Trifels près Landau), Abroine (Abrinsberg), Reoigne (Rheinau),
Aufaï (bien que ce nom, dans Auberi le B. désigne un château, M. S. pense
qu'il faut n'y voir qu'une altération de Ausai, Alsace), Noigle (nom de cité
dans Aub., serait le nom du Neckar), fenor (fleuve dans Floovant, ce serait
de nouveau le Neckar par la série Neckor-*Chenor-fenor), Retefor (Erfurt),
Ballet (Paliti, château du Harz). — P. 4690. G. A. Rzehak, Zum Roman der
Dame a la Licorne. Examen des six tapisseries du château de Boussac
conservées au Musée de Cluny où figure une dame à la licorne, mais qui
n'ont de rapport avec au. une des scènes du roman.
PÈRIODiaUES 143
Mélanines. — P. 478. H. Schuchardt, Die arabischen fVorter in Meyer-
Liïbkes Rom. Etyvi. Wb. Inexactitudes dans la transcription des mots arabes.
— P. 479. Cl. Merle, Ptigl. fcc. acchiare « trovare, ecc. » ; cal. sic. unchiare,
-/, ecc. « ^onfiare » Acchiare ne serait pas afflare,mais *oculare « chercher
du regard ». Là-dessus se greffe une petite défense des néo-grammairiens
contre les néo-linguistes à laquelle il serait difficile de reconnaître une valeur
probante. — P. 481 . A. A. Fokker, Quelques mots esp.ignols et portugais d'origine
orientale dont Vètymologie ne se trouve pas ou est insuffisamment expliquée dans
les Dictionnaires. Sur un premier article paru sous ce titre (Zs. XXXIV, 560)
cf. Romania, XLI, 311. Les mots étudiés ici sont : chino, chulo (qui serait le
germ. jôl « fête »), dinero, escabeche, escarlate, estela-esteira « sillage », fallo
« décision ï>, faena-faiiia, naipe, taifa,-^umo. —P. 485. I. D. Ticâloiu, La'i-
lae. Du b. lat. laius, qui désigne une couleur d'ailleurs mal définie, peut-
être le gris, on aurait tiré lai « noir ».
Comptes rendus . — P. 491, Gilliéron, UAire clavellus d'après V Atlas
linguistique de la France (W. von Wartburg). — P. 500. H. Schneider, Die
Gedichte und die Sage von Wolfdietricl) (W. Benary). — P. 510. L. C. Viada
y Lluch, La Vida Nueva (F. Beck). — P. 512. Livres nouveaux.
5. — P. 513. E. Hœpffner, Zur Prise amoureuse von Jehan Acart de
Hesdin. Depuis l'édition de ce texte par M. H. d'après le ms. fr. 24.591 de la
B. N., trois autres mss. ont été signalés (cf. Romania, XL, 129) et M. H. a
lui-même retrouvé à Berne (A 95 I) les fragments d'un cinquième. Dans
cet article on trouvera des renseignements sur ces mss. et des indications sur
le classement possible, avec une liste de variantes. — P. 528. A. Horning,
Anditus. Andare. Examen des témoignages. — P. 537. H. Sperber.
Rom. alana. Rattaché à *aleps pour adeps. — P. 544. — P. Skok,
Neiie Beitràge T^ur Kunde des roinauischeu Eléments in der serbokroatischen
Sprache. — P, 554. E. Winkler, Nochniah:iur Lokalisierung des sog. Capitulare
de villis. M. W. avait tenté (Zi., XXXVII, 513 ; cf. Romania, XLIII, 618)
de démontrer que ce texte s'applique à la France du sud et non aux parties
septentrionales de l'empire de Charlemagne, mais MM. Jud et Spitzer
(^Wôrter und Sachen, IV, 1 16) ont combattu cette thèse et maintenu qu'il y a
au moins autant de raisons pour appliquer ce texte à la France du nord.
Discussion des arguments contradictoires. — P. 578. A. Kolsen, AUproven-
;;iiliiches : i. Peire Bremon « Un sonet novel fatz », édition, traduction et
noies ; 2. Eine noch ungedruchle tornade des Peire Vidal, complète dans le
ms. D la pièce Ajoster e lassar (éd. Anglade, no 20). — P. 586. L. Pfandl,
Eine unbekannte handschriftliche Version T^um Psendo-Turpin. Copie ou plutôt
extraits du Codex Calistinus (ou d'une copie) pris à Compostelle par le
médecin de Nuremberg, Jérôme Miinzer au cours d'un voyage en Espagne
en décembre 1494.
Mi'hinges. — P. 609. E. Gutmacher, Romanische H'orle in altkochdeutschen
Glossen : orlei <*horolegium pour horologium (cf. App. Probi :
Î44 PÉRIODIQUES
orilcg\um); peine < pagina. — P. 6ii. H. Andrcsen, /^ur Passion voit
Chrviont-Ferrand . Les vv. 70 a et Z» qui ont donné lieu à de nombreuses
conjectures se lisent ainsi dans l'éd. de G. Paris {Roviania, II, 306-7) :
E dels feluns qu'eu vos diz anz
lai dei venir o eu laisei :
ce qui ne fournit pas un sens très satisfaisant ; mais la lecture n'est pas
douteuse sauf pour venir où on pourrait lire uemr et pour la coupe des trois
derniers mots qui ne forment peut-être qu'un groupe : oculaisei. M. A. pro-
pose de corriger
E dels feluns qu'eu vos anz dis
Laideniet er' o eul ac sei
c'est-à dire : « Et par les félons dont je vous ai déjà parlé il fut raillé quant
il eut soif », ce qui donne sans doute une suite d'idées satisfaisante avec la fin
de la strophe
quar il lo fel mesclen ab vin,
Nostrae senior lo tenden il,
Eul serait le résultat d'une hésitation entre el et en. Au v. loi M. A.
propose de corriger :
vos neient ci per que crement ( : requeret 10 1 J)
en admettant que par deux fois le copiste a écrit -eni au lieu de -et et en
résolvant p en par au lieu de per, ce qui donne :
vos n'eiet ci par que cremet,
« vous ne sauriez avoir ici de quoi craindre ». — P. 613. H. Andrescn,
Zu Ramhertino Biivalelli. Corr. à IV, 26-29. — P. 614. H. Gelzer, Zu den
Enfances Gauvain. A la fin de son édition des deux fragments des Enf. G .
conservés à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (Komania, XXXIX, i sq.).
Baul Meyer avait reproduit quelques débris de vers qui se trouvent imprimés
à l'envers sur la marge intérieure du fragment II. P. M. pensait qu'il y
avait là les traces d'un autre petit fragment qui se serait trouvé pressé contre
le fragment II. M. G. montre que ce petit fragment n'est autre que le
fragment I ce qui enlève tout intérêt à ces débris. — P. 615. F. Settegast,
Wirklichkeit oder Dichtung in dent ersten Briefe des Troubadours Raimhaut von
Vaqueiras an den Markgrafen Boni/ai ?
Comptes rendus. — P. 622. G. Bertoni, Velenieulo geriinurico nella lingua
italiana (J. Brùch). — P. 625. Fr. A. Lambert, Dantes Matelda uud Béatrice
(F. Beck). — P. 628. H. Kjellman, La construction de V infinit if dépendant
d'une locution impersonnelle en français (R. Rùbel ; cf. Romania, XLV, 313).
— P. 637. Gioruah storico délia Litteratura italiana, LX, 3-LXI, i (B. Wiese ;
cf. Romania, XLIII, 458).
FÉRIODIQ.UES 1^5
6. — P. 641. C. Juret, Morphologie du patois de Pienecoiiii. — P. 665.
K. V. Ettmayer, Zur Destruction de Rome. Hypothèse complexe sur la
composition de ce poème placé devant le Fierabras du ms. de Hanovre
(cf. Romania, II, i ; XXVIII, 503 et XXX, 161): on y trouverait une version
altérée d'un poème sur la défense de Rome par Savari, complétée par des
éléments provenant du poème supposé sur Balan, et remaniée enfin pour être
rattachée à Fierabras. La distinction entre ces diverses parties se fonde d'abord
sur les différences dans l'importance du rôle qu'elles attribuent à Fierabras,
mais aussi sur une disposition matérielle que M. v. E. a cru constater dans la
Destruction : les parties de ce poème qui n'attribuent pas à Fierabras un
rôle important, celles-là même qui content l'essentiel de l'histoire (du
débarquement des Sarrasins à leur départ du pays romain), présenteraient les
traces évidentes d'une structure strophique particulière; les vers s'y grou-
peraient non en laisses irrégulières, mais en strophes de 12 vers monoasso-
nants, enfermant un sens complet, l'assonance étant toujours en ;'. Ces
strophes auraient été empruntées (non sans altérations) parle compilateur de
la Destruction de Rome à un ancien poème sur Savari, contaminé déjà sans
doute par le poème sur Balan ; ce poème sur Savari, conserverait précieu-
sement le souvenir du siège de Rome de 846 et remonterait sous sa forme
primitive, celle d'une ballade de Savari au xe siècle. Au xie siècle le sou-
venir des événements historiques de 1081-85 s'y serait mêlé et la ballade de
Savari serait devenue une chanson de Savari probablement normande ; plus
tard un picard, peut-être le Gautier de Douai nommé au v. 8, aurait mis le
poème en laisses en le combinant avec les récits du Balan ; enfin le rédacteur
de la Destruction aurait repris l'œuvre en y donnant un rôle à Fierabras
pour en faire le prologue de la chanson consacrée à ce héros. Je ne puis ici
reprendre en détail toute cette esquisse stratigraphique : je signale seulement
qu'il me paraît bien hasardeux d'imaginer des combinaisons avec les récits
de la chanson supposée sur Balan, étant donné notre ignorance du contenu
et de l'existence même de cette chanson. D'autre part, rien sans doute
n'empêche d'admettre l'hypothèse de la refonte non strophique d'un poème
en strophes, et j'aurai, je crois, l'occasion de signaler un exemple d'une
refonte analogue ; mais la démonstration est en pareil cas nécessairement
assez difficile, le remanieur ayant dû s'efforcer de faire disparaître les traces
de la disposition strophique qu'il modifiait. De fait, les strophes détermi-
nées par M. V. E. sont loin de renfermer toujours un sens complet et de
présenter exactement 1 2 vers : très souvent il faut supposer que un ou deux
vers ou même davantage ont été supprimés ou ajoutés. Et si l'on examine
les laisses que M. v. E. tient pour l'œuvre propre du dernier remanieur on
constate qu'elles se laisseraient sans trop de difficultés décomposera leur tour
en groupes d'environ 12 vers; si cette décomposition est illusoire pour ces
laisses ne l'est-elle pas aussi pour toutes les autres. A titre d'exemple je
dispose ci-dessous sur trois colonnes la décomposition strophique proposée
RotHunia, XLVII. 10
I46 PÉRIODIQUES
par M. V. E. pour les vers 408-479 (laisses en -c) et celle qu'on pourrait
proposer pour les vers 314-383 et 504-576 (laisses en -ie).
408-18
— I
514-22
— 3
504-15
— I
419-28
— 2
525-32
— 2
514-25
— 2
429-40
=:
353-46
+ 2
524-55
=^
441-51
— I
347-60
+ 2
556-47
=:
452-62
— I
361-72
=
548-62
-f
463-79
+ 5
373-85
— I
565-76
+ :
— p. 676. J. Bruck, Zur Meyer-Liibkes elyinologiscben Wôrkrhitch . Notes
sur divers articles de 2024 à 5103. — P. 705. W. Tavernier, Vom Rolami-
dichler (suite et à suivre).
Mélanges. — P. 711. J. Brùch, Zu i (T»5 k' nach o, au ini Fian\dsischcn.
Alternance des formes groie et grave pour *grauca <*gravica(cf. M.-L.,
Et. IVth. 5849). — P. 712. H. Urtel, Belle-mère. L'appellation garderait la
trace d'une organisation de la famille patriarcale où la belle-mère avait une
autorité particulièrement redoutable. — . P. 715. L. Spitzer, « Es » im Portn-
giesischen. Expression portugaise du pronom neutre.
Comptes remliis. — P. 719. Lope de Vega, Las Burlas venis, edit. S. L.
M. Rosenberg (A. L. Stiefel). — P. 722. Cervantes, Don Qtiijote, éd.
F. Rodriguez Marin (P. de Mugica). — P. 726. Le Moyen-Age, mars 191 1-
décembre I9I2(F. Ed. Schneegans). — P. 750. Bulletin du Glossaire des patois
de la Suisse ronnvide (E. Herzog). — P. 757. Bulletin HispiUiique, XII, 1910
(A. Hâmel).
P. 745-67. Index.
M.R.
CHRONiaUE
L'École des chartes a célébré, le mardi 22 février, le centenaire de sa fon-
dation dans une cérémonie à la Sorbonne.
— Un comité français catholique s'est constitue pour la célébration du
sixième centenaire de la mort de Dante Alighieri ; il annonce la publication,
à partir du début de 192 1, d'un Bulletin du Jubilé qui comprendra cinq fasci-
cules paraissant trimestriellement sous la direction de MM. H. Cochin et
A. Pératé.
— Le second Congrès de l'Histoire de la Médecine, organisé par la Société
française d'Histoire de la Médecine, se tiendra à Paris du ler au 5 juillet 192 1 ;
il s'ouvrira par l'inauguration du Musée d'Histoire de la Médecine. Plusieurs
des questions à l'ordre du jour intéressent l'histoire de la civilisation médié-
vale. Il serait très désirable que, pour un prochain congrès, la Société d'His-
toire de la Médecine inscrivît à l'ordre du jour l'étude méthodique, l'inven-
taire et le classement de la littérature médicale du moyen âge.
Publications annoncées.
La Société d'histoire et d'archéologie du canton de Xeuchâtel annonce la
publication par fascicules (5 ou 6 fascicules de-48 pages pet. in-40 par an)
d'un Dictionuaire historique du parler neufchdlelois et suisse romand par
M.W.Picrrehumbert (Attinger frères, à Neuchâtel, éditeurs).. Le dictionnaire
doit être complet en une quinzaine de fascicules.
Collections et publications en cours.
Dans la collection des Classiques français du nioven dgc :
25. Chansons satiriques et bachiques du XIII^ siècle éditées par A. Jeanroy
et A. LÂNGFORS ; 1921, XIV-145 pages. Edition de 47 pièces dont quatre
inédites : des autres nous n'avions en général que des reproductions diplo-
148 CHRONIQUE
matiques ou des éditions fort imparfaites. Trois de ces pièces (XXXIX-XLl)
présentent cet intérêt particulier qu'elles semblent pouvoir être attribuées à
Colin Muset, tant par le mélange de poésie et de matérialisme joyeux,
qu'elles présentent que par certains traits de langue, et, peut-être, la mention de
Sailli (cf. Colin Muset, ch. xiii de l'éd. J. Bédier, dans la même collection).
24. Les Chansons de Conon de Béthune éditées pa.r A. Wallenskôld ; 1921,
xxiv-39 pages.
— Dans la Bibliothèque méridionale : t. XVII-XX. Las Leys d'Aniors,
manuscrit de l'Académie des Jeux Floraux publié par Joseph Anglade ; le
t. I (1919, viii-203 pages) contient le premier livre, le t. II (1919, 186
pages) le livre II, le t. III (1919, 184 pages)Ie livre III, le t. IV (1920, 187
pages) des études sur les Leys, des notes, le glossaire et l'index.
— La librairie Champion vient de mettre en vente le tome I des Supplé-
ments de l'Atlas linguistique de la France de J. Gilliéron et E. Edmont
(Paris, 1920 ; un vol. gr. in-8de 508 pages). Il est composé de deux parties :
10 Supplément alphabétique contenant, par ordre alphabétique des types fran-
çais, les réponses qui n'ont été obtenues que sur trop peu de points pour per-
mettre rétablissement d'une carte, et des additions aux cartes ; 2" Supplément
numérique (A''), réunissant les additions au questionnaire faites occasionnelle-
ment sur un grand nombre des points où M. Edmont a étendu son enquête.
Nous sommes heureux de signaler l'apparition de ce volume, en cours de com-
position avant la guerre, non seulement pour ce qu'il apporte de matériaux
nouveaux et souvent importants (voir p. ex. les listes très étendues de noms
de vents), mais pour l'espérance qu'il nous donne de voir achever cette œuvre
admirable qu'est V Atlas linguistique de la France et de voir reprendre le tirage
de V Atlas linguistique de la Corse, prêt depuis longtemps, mais interrompu
par la guerre et par les difficultés matérielles qui la suivent. Nous rappelons
(voit Remania, XLI, 626) que les types français et patois compris dans les
Suppléments sont relevés dans la Table de l'Atlas linguistique de la France parue
en 1912.
— Les nos XXI et XXII de la Bihliotheca hispanica sont constitués par les
Poesiasdel Canciler Pero Lope^ de Ayala publicadas por Albert F. Kuerstei-
NER ; New-York, Hispanic Society of America (O.P. Putnam's Sons), 1920 ;
2 vol. pet. S^de XLii-295 et xxxviii-328 pages. L'éditeur, aujourd'hui décédé,
s'est proposé seulement de reproduire les sources manuscrites du texte de
Avala, c'est-à-dire, pour le Libro del palacio, le ms. 4055 de la Bibliothèque
nationale de Madrid, dont l'édition forme la majeure partie du t. i de l'éd.
Kuersteiner, et le ms. iij. h. 19 de TEscorial (reproduit au t. II); à la fin du
t. I, M. K. a reproduit les fragments d'Ayala conservés dans le Cancionero
de Baena et dans le ms. Esp. 216 de la Bibl. nationale à Paris.
— Du Provenialisches Supplément- IVôrterbuch E. Levy a publié, en 1915,1e
fasc. 34 qui termine le t. VII, et, en 1917, le fasc. 35; après la mort de
rauteur(28 nov, 1917), M. C. Appel s'est chargé de continuer la publication
CHRONiaUE 149
rédigée dans le détail jusqu'au mot traoreia et préparée sur fiches pour la
suite ; le fasc. 56 a paru dans ces conditions en 1920 : il va jusqu'au mot
toJe)uen.
— Du Romanisches etymologisches Wôrtcrhnch de M.W.Meyer-Lùbke ont paru
en 1916 les livraisons 9et 10 avec lesquelles se terminait le dictionnaire pro-
prement dit et commençaient les index ; ceux-ci occupent les livraisons 11-
12 (1919) et 15-14 (1920). L'ouvrage se clôt, après quelques additions et
corrections, par une page mélancolique où l'auteur déplore (p. 1092) les mau-
vaises conditions de travail dans lesquelles il s'est trouvé pendant ces der-
nières années et qui l'ont forcé à terminer son œuvre sans qu'elle soit vrai-
ment achevée. Que d'œuvres interrompues ou ruinées à jamais méritent
d'aussi amers regrets !
— La Société des Belles-Lettres de Luud a commencé en 1920 la publi-
cation d'Acta Societatis humaniormn litterariim Lundensis (Shifter ut^k'iui ai'
humanistiska Veienskapssamfundet i Lunil) :
l. Primitive titne-reckoning... hy M. P. Nilssom ; 1920, gr. 8=, xin-584
pages ;
IL Vitae PiJiiHin,kritiscl:e Untersuchinigeii iiber Text, Synlax und lVorischai:{^
der spiitlateinischen Vitae Pairutn(B. TII, V, VI, VII) von Dr A. H. Salonius;
1920; gr. 8°, xi-456 pages. Les quatre livres examinés forment, sous le
titre de Verha senioritm, un groupe homogène par le contenu, la langue et la
date (milieu du vie s.), ils présentent quelques tours syntactiques intéres-
sants pour les langues romanes et aussi quelques éléments lexicaux (approxi-
niare, buda, causare « choser », cusare et recusuere « coudre », /flcer« imper-
sonnel : honum aeretn facit, lavatura, mittere sibi vest intenta, ad opiis alicujiis).
Dans la même collection est annoncée l'édition de Guernes de Pont-Sainte-
Maxence, Vie de Saint Thomas de Caniorbcry, par M. E. Walberg.
— Dans la collection des Ronianistiche Arbeiten (voir Romania, XLII, 624)
ont paru :
IIL August ÏVilhelm Schlegels Verhiilinis iiir spanischen tiiid porttigiesischen
Literatur von Wilhelm Schwartz ; 1914, x-144 pages;
\V . Die frduenfeiiidlichen Dir.hiitngen in den romanischen Literaturen des
Millelalters bis :ium Ende des XIII. Jahrhunderts von August Wulff ; 19 14,
X-199 pages ;
V. Dieitalieiiische Ten:(^one des XIII. Jahrhunderts und ihr Verhiiltnis :^ur pro-
venialischen Tenione von Heinrich Stiefel ; 1914, xvi-151 pages.
VL Die romantischen Elemente in Prosper Mérimées Roman itnd Novellen,
von Ernst Falke ; 191 5, xi-igo pages.
VII . Laissenverbindiing und Wiederholung in den Chansons de Geste von
Werner Mulertt ; 1918, xiv-190 pages.
— Dans le premiernuméro de la Revue de France que vient de faire paraître
la Renaissance du Livre (i 5 mars 1921), M. Joseph Bédier, co-directeur litté-
raire de cette nouvelle revue, publie (pp. 88-108) un intéressant article sur
150 CHRONIQUE
l'Esprit de tios plus anciens romans de chevalerie : il s'efforce d'abord do
dégager ce qui fait l'individualité de chacun des trois grartds groupes clas-
siques de nos chansons de geste : idée de la mission confiée à la France par
Dieu dans la geste du Roi, idée de la fierté du lignage féodal dans la geste
de Monglane, religion de la foi donnée et reçue dans la geste de Doon de
Mayence ; il indique ensuite ce qu'il est permis de supposer des conditions
qui peuvent expliquer le grand nombre de» chansons et la multiplicité des
remaniements : entreprises de confréries de jongleurs rivales, souci de répondre
au goût et aux besoins de publics variés, de plus en plus étendus, de plus en
plus vulgaires. Du même auteur la Revue annonce qu'elle publiera, parmi
les romans, Percerai ou le Saint Graal, comme « le pendant do Tristan et
Iseut ».
Comptes rendus sommaires.
J. Marouzeau, La linguistique ou science du langage \ Paris, Geuthner, 1921;
in-i6, 189 pages. — C'est un utile et très clair petit livre d'initiation où
la critique de bien des idées ou méthodes reçues a sa large part. Il est
accessible à des lecteurs sans connaissances poU'glottiques et il fournit des
indications bibliographiques suffisantes pour guider vers des études plus
précises. Dans une deuxième édition il faudra rendre aU nom de Darmes-
teter sa véritable orthographe.
Maccarrone (Nunzio), La vita del latino in Sicilia fino alV età normanna
(con appendice) ; Firenze^ successori B. Seeber, 1915; in-8, 151 pages. — '
L'auteur s'est proposé de retracer le sort de la langue latine en .Sicile depuis
sa première pénétration dans Fîle jusqu'à l'époque normande, époque où
la civilisation et la culture latines reprirent leur prépondérance dans l'île et
en constituèrent l'unité ethnique et linguistique. Avant cette époque la
Sicile, intermédiaire entre lOccident et l'Orieilt, avait tout d'abord opposé
à la diffusion du latin, commencée vers 213 avant J.-C, ses éléments indi^
gènes, ou grecs, ou phéniciens, puis, au moyen âge, l'expansion byzantine
et la conquête arabe vinrent battre en brèche l'œuvre de colonisation latine.
Quel a donc été le sort de la latinité à travers ces vicissitudes ? La latinité
sicilienne moderne est^elle la suite directe de la colonisation latine d'époque
romaine, ou n'est-elle que le résultat d'une forte réimmigration venue de
Fltalie et notamment de l'Italie méridionale à partir du xii^ siècle? M. M.
fait ju;tement remarquer qu'il ne faut pas identifier, comme on le fait trop
volontiers, l'histoire politique et l'histoire linguistique d'un pays ou même
l'histoire de sa civilisation et que, sous des dominations ou des exploitations
étrangères diverses, un peuple, même d'origine mêlée, peut conserver
plus ou moins complètement la langue et les coutumes qu'il a une fois
adoptées. Cela pourrait assez exactement se dire du peuple roumain et
CHRONIQ.UE I 5 I
M. M. essavc de montrer que c'est ainsi que les choses se sont passées pour
la Sicile. Les nombreux éléments italiques de l'île, bien que vivant en
contact avec les colonies grecques, n'avaient pas été absorbés par elles, et
lors de la conquête romaine, ils se rangèrent facilement à la civilisation
latine et à l'usage du latin par une affinité naturelle. Cela permit la consti-
tution en Sicile d'une masse latinisée assez forte pour résister, quoique non
sans dommages, à l'emprise de la Civilisation bvzantine et plus facilement
encore à l'influence des conquérants arabes. Il fallut cependant un long
travail, de la fin du xie à la fin du xiv^ siècle, pour que la latinité rappelât
ces éléments à une vie active et redevint dominante dans l'île et ce tut
l'œuvre des rois normands et de leurs successeurs, de l'influence pontifi-
cale, delà société italienne venue delà Fouille et de Naples, des relations
commerciales avec l'Italie et des colonies lombardes. Ainsi la latinité sici-
lienne serait à la fois le produit de la latinisation romaine et de la coloni-
sation italienne. L'intéressante étude de M. M. est complétée par un appen-
dice donnant un dépouillement linguistique des documents médiévaux
latins et grecs d'origine sicilienne (inscriptions et documents d'archives).
M. M. nous avait déjà donné (cf. Romaiiia, XLVI, 602) une étude sur le
latin des inscriptions de Sicile. — M. R.
Aiifsâtie lur romanischen Syfitox niul Stilistik von L. Spitzer ; Halle,
Niemeyer, 1918; in-8, (vin] 392 pages. — M. S. a réuni dans ce volume
19 notes dont la plupart ont été publiées déjà dans des recueils allemands
et que la Roniania a signalées en général à leur apparition. Les notes nouvelles
ont les titres suivants : Ueber syntaktische Einordiiuug des Iiidividiielleii
tinter die Allgevuiiiheit (tvpe on pour nous on je) ; Ueber das Ftituruiii can-
tarehabe o; Die syntaktische Erriingenschifteii der franiôsischen Syniho~
listen ; Eitt Ersat:^iuort fïir Syntax (M. S. propose BeiiehuugsJehre).
AntMogie de la littérature roumaine des origines an XK^ siècle... par N. Jorga
et Septime GoRCEix ; Paris, Delagrave, 1920; in-12, xxxi-3 1 1 pages. —
Ce petit volume, qui en est à sa je édition, est un choix varié et assez
étendu de textes en général caractéristiques, traduits avec soin et sou-
vent avec bonheur. Une préface et des notices sur les auteurs permettent
de situer ces morceaux choisis, empruntés surtout à la période moderne
de la littérature roumaine, mais pour une part aussi à la poésie populaire
et aux auteurs du xvile et du xviiie siècle.
G. ï'.\scv,Beitrâge ^ur Geschichte der ruhtiiniscben Philologie •,Leipzig, Fock,
1920; in-8, 80 pages. — - M. P. a reproduit dans cette brochure, avec des
remaniements et en y ajoutant deux études nouvelles, une série de comptes
rendus, publiés pour la plupart dans la l'iata rotndneascd de lassy, notam-
ment sur les travaux de MM. Mever-Lûbke,Candrea-Densusianu, Sair.éan,
Jokl. etc.
I 5 2 CHRONIdUE
Isioria liteialtirii nhnane, cursuri popiûare de Sextil Puçcariu, vol. I, Epoca
veche: Sibiiu, Editiira Asocia^iunii, 1920; in-8, [viii]-2i9 pages. — His-
toire sommaire, mais claire et vivante et qui marque bien les rapports des
faits littéraires et du développement de la civilisation roumaine. Des notes
bibliographiques abondantes et précises, un index étendu et des illustrations
nombreuses et bien choisies ajoutent à l'utilité de ce premier volume ; il est
souhaitable que la suite de cet excellent manuel puisse paraître promp-
tenient. — M. R.
Deir eleviento gertnanico nella lingua italiana ; a proposito di un lihro récente.
Note del M. E.Carlo Salvioni ; Milan, Hoepli,i9i7 (R. Istituto lombarde
di Scienze e lettere, Rendiconti, XLIX, 20) : in-80, 59 pages. — Critique
de G. Bertoni, Uelemento gervianico nella lingua italiana. L'intérêt durable
de ces notes est de fournir de nombreuses additions et rectificationsau tra-
vail de M. Bertoni, mais au R.E.IV. de M. Meyer-Lùbke.
P. H. Urena, Tablas cronolôgicas de la literatura espaiiola; Boston-New- York-
Chicago, Heath, [1920]; in-8, v-73 pages. — On pourra critiquer la dispo-
sition typographique de ces tableaux qui n'assurent pas la netteté de vue
synoptique souhaitable dans des travaux de ce genre. Je crois en outre que
des tableaux chronologiques ne prennent tout leur sens et leur utilité vraie
que si on v introduit, pour encadrer les faits littéraires, l'indication de faits
historiques, artistiques, scientifiques, et si l'on tient compte des œuvres
écrites en diverses langues dans le pays ou le groupe considéré. Sous ces
réserves il v a toujours utilité à mettre entre les mains des travailleurs, des
tableaux chronologiques comme ceux de M. Urena. — M. R.
F. DE GELis,Lfl vraie langue d'oc; Toulouse, Guitard, 1921 ; in- 12, 114 pages.
— Après avoir exposé sa conception de l'origine de la langue du midi de
la France, « qui prit vraisemblablement naissance en Limousin et qu'on a,
faute de désignation plus claire et plus précise, appelée Voccitan », l'auteur
nous parle du mérite littéraire du poète toulousain du xyi* siècle, Goudouli,
puis résume l'histoire de la renaissance de la littérature méridionale au
xixc siècle, traitant surtout de l'œuvre de Mistral, Victor Gelu, Achille
Mir, Auguste Fourès et Prosper Estieu. Il termine en défendant l'exis-
tence des dialectes littéraires et s'élève contre le panproveuçalisme des Rho-
daniens qui veulent « faire l'empire » suivant le mot d'Estieu. L'ouvrage
est présenté sous une forme aisée et vivante, mais il n'apprend rien de nou-
veau. C'est un exposé qu'on eût sans doute entendu avec agrément, mais
qui sera lu sans profit par les initiés à la philologie provençale et non sans
danger par les autres. M. F. de Gelis est, en effet, mal averti des ques-
tions de linguistiquequ'il ne craint pas d'envisager. Je donnerai cet exemple
qui suffira. C. de Tourtoulon proposait aux Félibres, pour l'expression
d'un certain nombre d'idées nouvelles, de prendre soit dans la langue des
CHRONiaUE 153
troubadours, soit dans un autre dialecte, soit même dans une autre langue
romane, des radicaux que l'on modifierait logiquement d'après les lois qui
ont présidé à la formation du dialecte employé. « Comment», objecte M. F.
de Gelis, « un radical inconnu des troubadours pourrait-il se trouver dans
un autre dialecte ou une autre langue romane ? qu'est-ce que M. de Tour-
toulon appelle autre langue romane ? et que viennent faire dans cette créa-
tion de mots les lois qui ont présidé à la formation du dialecte ? Dans l'impos-
sibilité de comprendre ce rébus, nous proposons d'y substituer la rédaction
suivante : Emprunter... au latin les radicaux nécessaires à la formation
des mots nouveaux et les compléter ensuite suivant les règles habituelles de
la morphologie. » — C. Brunel.
Maurice Grammont, Traité pratique de prononciation française; deuxième
édition, Paris, Delagrave, i92o;in-i2, 241 pages. — Nous avons rendu
compte (XLV, 283) de la première édition du livre si remarquable de
M. Grammont. L'auteur a encore augmenté l'utilité de son traité en indi-
quant, au chapitre des voyelles, comment se répartissent les timbres. Il
sera très commode pour les étrangers de trouver ici non seulement des
listes rigoureusement vérifiées de mots offrant soit le son ouvert soit le son
fermé de Va et de 1'^, par exemple, mais aussi des règles précises qui leur
permettront dans la plupart des cas de voir du premier coup d'œil les
caractères communs de chaque catégorie ainsi déterminée. Français et
étrangers seront surpris de l'extraordinaire diversité des prononciations
individuelles de la voyelle a. Ces différences sont ténues, il est vrai, et, au
rebours de celles qui s'observent dans la prononciation de 0 et de e, elles sont
à peine remarquées de la majorité des sujets parlants ; elles existent toute-
fois, et il est intéressant de constater, dans le chapitre que M. G. consacre
. à cette question, qu'elles résultent en grande partie de la variété des ten-
dances et des lois contradictoires qui sont à l'œuvre en ce coin limité du
domaine phonétique. On voit là sur un exemple singulier combien, dans
une même langue, l'unité apparente d'un son peut recouvrir de divergences
individuelles. On se demande si ^ et 0 n'ont pas, eux aussi à leur heure,
passé par une période trouble du même genre, et si de l'arbitraire et de la
confusion d'aujourd'hui ne sortira pas un jour pour a une répartition plus
systématique en même temps qu'une différenciation plus accusée des
timbres. — Ailleurs encore, dans cette nouvelle édition, on trouve des addi-
tions intéressantes : ainsi p. ex. l'indication du recul rapide du son (ny)
de panier devant le son (n) de régner. Enfin signalons un appendice utile
sur « les ambiguïtés de l'orthographe ». — E. Foulet.
L. Cléd.\t, Manuel de phonétique et de morphologie historique du français ; Paris,
Klincksieck, 1917 ; in-16, vi-282 pages. — L'objet de ce petit livre, que
nous aurions dû depuis longtemps signaler et recommander à nos lecteurs,
154 CHRONiaUE
est d'exposer brièvement, sous une forme accessible à tous, « les lois pho-
nétiques de la transformation des mots latins en mots français et les consé-
quences morphologiques de ces lois, avec les simplifications analogiques
qui sont intervenues dans la constitution de nos flexions », c.-à-d., en
somme, ae rattacher plus étroitement qu'on ne le fait d'habitude, la mor-
phologie à la phonétique. — Comme le plan, l'exécution en est très per-
sonnelle : on V trouvera, non seulement une foule de remarques ou d'ex-
plications nouvelles, mais des chapitres entiers (sur les groupes de consonnes,
les consonnes finales, les pénultièmes atones) où l'àuteur a résumé ses
travaux originau;{ bien connus des spécialistes. Le souci d'être complet et
d'élucider de nombreux cas particuliers l'a parfois entraîné à une multi-
plicité de renvois quelque peu gênante. L'emploi des astérisques est
assez arbitraire et parfois fautif ; il faut par exemple supprimer ce âigne
devant T^^Jt) (p. iii)et l'introduire devant /o;-/ïiî (p. loo). On voudrait
aussi que fussent distinguées des formes attestées les formes françaises
supposées, comme crcmbre, geinbreÇp. 113)) sence{-p. 231), coudre (p. 233).
Il faudrait enfin ne pas alléguer à l'appui des régies phonétiques les mots
savants ou demi-savants (p. 181) comme empeiere (cf. sovrain, ovrir). —
A. Jeanroy.
Edouard BoNXAFFÉ, Dictionnaire des A)n^]icis)>ies. Préface de M. Ferdinand
Brunot; Paris, Delagrave, 1920; in-8, xxni-193 pages^M. Bonnaffé entend
par anglicisme toute façon de parler empruntée à la langue anglaise, quelle
que soit la date de l'emprunt et quelle que soit la physionomie du mot,
familière ou exotique, et par conséquent hol, budget, chèque, express, franc-
imiçoii, paquebot i péniche, redingote, sinécure, trappeur, aussi bien que cliewing
guni, dumping, dead-heat , five d'chck lea, high-life, knock ont , side-car , skaling ,
Smart, tank. Nous avons donc ici tout autre éhose qu'un recueil de curio-
sités ou d'amusettes : un dictionnaire raisonné et Systématique de tous les
termes anglais qui depuis le xil^ siècle jusqu'à nos jours ont été pris par
le français â l'anglais, à la seule exclusion des mots qui ne Se Sont pas
maintenus dans la langue ; réserve très justifiée dans Un dictionnaire de
l'usage contemporain ; peut-être toutefois y aurait-il eu intérêt ù dresser
une listé de ces mots en appendice : M. B. en cite lui-même quelques-uns
dans une note. Il né semble pas que le nombre en ait été très grand. Il en
sera sans doute autrement dans quelques années, car il n'est pas probable
que la masse de néologismes anglais qui ont envahi le français dans les
dernièresannées se maintienne tout entière. Ici on reprocherait volontiers
à M. B. d'avoir été trop accueillant. Mais, quand il s'agit de mots récem-
ment introduits, il est bien difficile, comme il l'indique, de faire un départ
entre emprunts d'un moment et acquisitions durables. Sauf Cette exception,
il n'admet que les mots qui sont réellement et couramment employés, ne
fùt-GC que par une catégorie restreinte de personnes. Les définitions de
CHRONIQUE 155
M.B. sont excellemes, et ses exemples si abondants et si variés qu'ils
donnent à ce livfe d'érudition l'attrait d'une histoire anecdotique destnœurs.
Ils sont très rigoureusement datés : M.B. cherche, autant qu'il est possible,
à recueillir les premiers exemples de chaque terme, et on a l'impression
qu'il y réussit souvent. On est surpris d'apprendre qu'un aussi bon mot
français que hifteck,connu dans le moindre hameau de France, ne date que
de 1786 (et sous la forme beef-stakes).Lâ surprise est plus vive danscertains
cas où c'est l'origine anglaise même du vocable qui nous est airtsi révélée :
ainsi ii//;irf//o« (spectacle curieux), ilispeiisa ire {on Ton soigne gratuitement
les malades indigents), revue (publication périodique) sont des « angli-
cismes •>. Il V aurait bien d'autres conclusions plus générales à tirer de ce
livre. On sait tout ce que notre vocabulaire politique et parlementaire et
notre vocabulaire des sports doivent à l'anglais, mais il est d'autres emprunts,
tout aussi importants et moins remarqués, que le livre de M. B. met en
pleine lumière : ékclroii, colloïde, iiiductiov, ion, osmium, palladium, etc.,
pourraient avoir été créés n'importe où, il n'est pas indifférent de savoir
qu'en fait ces mots nous viennent tous de l'Angleterre : il y a là un témoi-
gnage frappant de l'avance prise au xix^ siècle par l'école de physique
anglaise. On voit tout l'intérêt du livre ; le seul reproche que nous vou-
drions faire à M. B., c'est de ne pas avoir indiqué, au moins dans le cas
des mots récents et d'allure plus ou moins rébarbative, la prononciation
qu'on leur donne dans les milieux où on les emploie : il est plus d'un cas où
elle ne saute pas aux yeux. — L. Foulet.
L. S.\IN"É.\N, Le langage paiisieii au XIX<^ siècle ; facteurs sociaux, conliiigeiits
linguistiques, faits sémantiques, influences littéraires; Paris, de Boccard,
1920 ; gr. in-8, xvi-590 pages. — Nous avons tenu à signaler cet impor-
tant ouvrage, bien qu'il paraisse sortir des limites fixées à la Romania, parce
qu'il est la conclusion des recherches sur les*langues spéciales et vulgaires
de la France entreprises depuis plusieurs années par l'auteur et que nous
avons signalées en leur temps (cf. Romania, XXXVII, 465, et XLII, 157).
L'on y trouvera d'ailleurs, surtout dans les appendices, des compléments et
dfes rectifications utiles aux études antérieures sur l'argot et le bas-langage
anciens i
F. Arnaud et G. Morin, Le langage de la vallée de Barcelonneife ; Paris,
Champion, 1920 ; in-8, .\LviH-323 pages. — Il faut remercier la Société
d'études des Hautes-Alpes d'avoir publié cet ouvrage posthume, malgré
les difficultés présentes. H constitue un suppléiiietit important aux recueils
d'Honnorat et dé Mistral. Paul Mej'er avait rédigé pour ce volume, sous
le titre de Remarques sur le patois de la vallée de l'Ubaye, une préface qui fut
tirée à part et donnée à quelques amis. On la retrouvera en tète de ce
volume. L'introduction écrite par F.Arnaud fournit des indications, intéres-
15e CHRONIQUE
santés pour l'histoire de la philologie provençale, sur le Dr Honnorat, l'auteu-
du Dictionnaire provençal-français, et sur ks emprunts qu'a faits à ce Diction-
tiaire le Trésor du félibri^e. L'ouvrage lui-même est composé de diverses
parties ; le dictionnaire barcelonais, deux petits vocabulaires de la Haute
et de la Basse-Ubaye, des listes de noms de lieu, noms de familje et
sobriquets, des dictons et proverbes et enfin une grammaire barcelonaise.
A. Le\'É, La tapisserie de la reine Mathilde, dite tapisserie de Bayeux ; Paris,
H. Laurens, 1919 ; in-8, 212 pages avec planches. — Ce volume contient
l'histoire et la description minutieuse de la tapisserie, sujets principaux et
bordures, une étude critique de ce monument, sujet, dessin, exécution,
particularités de costume, armes, etc., et des conclusions sur la date et
l'origine. Pour M. L. « la tapisserie est une œuvre bien normande,
conçue par un Normand, exécutée par des mains normandes », encore
que peut-être la reine Mathilde ait pu trouver à l'abbaye de Saint-Bertin,
riche en miniaturistes, l'artiste qui a dessiné les broderies de la toile ; les
détails de costume correspondent bien à ce que les sceaux nous apprennent
du costume avant la fin duxF siècle, et le mode de combat des chevaliers,
avec la lance employée comme un javelot, paraît antérieur à ce que nous
montre déjà le Roland de l'escrime à la lance; ce serait bien enfin la reine
Mathilde, femme du Conquérant, qui aurait fait faire cette tenture. Nous
ne pouvons qu'enregistrer ce nouvel essai de critique archéologique pour
résoudre une question débattue depuis un siècle et demi ; mais il y a dans
l'étude de M. L. des commentaires précis de bien des détails difficiles à
comprendre dans la tapisserie et des observations qui confirment beaucoup
de celles qu'avait présentées ici même Gaston Paris (XXXI, 404 sq.) à
propoe de l'étude de M.Marignan, notamment en ce qui concerne l'indé-
pendance de la tapisserie par rapport à Wace ; on appréciera surtout la
série des planches qui donne le développement entier de la toile d'après
des photographiés prises directetement. — M. R.
Henry E. Haxo, Denis Piramns, La l^ie Seint Edniunt ftwelfth century),
reprinted with additions from Modem Philology, Vol. XII, Nos 6 and 9,
Dissertation de Chicago ; Chicago, 1915 ; in-8, 57 pages — M. Haxo nous
donne ici une très complète et très soigneuse étude de la langue de Denis
Piramus. Comparée à celle d'autres auteurs anglo-normands de la période
1170-1210, cette langue apparaît comme remarquablement pure. M. H.
explique ce fait en supposant que Denis est un continental qui est allé s'établir
en Angleterre dans sa jeunesse, ou encore un Anglo-Normand de naissance
qui se serait servi avec habileté d'une langue littéraire déjà établie : cette
seconde hypothèse, plus prudente, a bien des chances d'être la plus juste.
Comme la langue de Denis est assez voisine de celle de Marie de France,
M. Haxo est un instant tenté de faire venir Denis du Maine où est proba-
CHRONIQUE 157
blement née l'abbcsse de Shaftesbury, sœur d'Henri II d'Angleterre. Mais
l'hypothèse de M. Fox, que M. H. n'accepte du reste qu'avec certaines
réserves, nous semble très contestable, malgré la faveur avec laquelle elle a
été accueillie : il n'y a sans doute pas lieu de voir en « dame Marie » autre
chose qu'une humble poétesse de talent, qui vivait de ses écrits. M. H. est
sur un terrain plus solide quand il cherche à identifier Denis Piranius avec
le magister Dionisius, moine de l'abbaye de Saint Edmund, qui apparaît
dans les chroniques entre 1 173 et 12 14. La Vie de Saint Edmund a été écrite
pour les autorités de l'abbaye: quoi de plus naturel qu'un de leurs moines
ait été chargé de ce soin ? Et M. H. donne des raisons assez plausibles pour
justifier cette identification. Si la langue de Denis, débarrassée des formes
propres à celle du copiste, est de très bon aloi, sa versification est plus
sujette à caution. Les vers de 7 et de 9 syllabes abondent et ceux même
de 6 et de 10 ne sont pas rares. M. H. montre bien que, moyennant addi-
tions ou corrections très légères, il n'est pas un de ces vers qui ne puisse
être remis sur ses pieds : la démonstration ne nous semble pas absolument
péremptoire et la question reste en suspens. Une liste de mots rares ou
difficiles, presque tous élucidés, termine cette substantielle étude. —
L. Poulet.
Le Purgatoire de saint Patrice du manuscrit de la Bibliothèque tiationale, fonds
français 2^) 4i, publié pour la prettiière fois par M.àn3innc Mœrner, Lund-
Leipzig, 1920 ; in-8, xxvii-62 pages. (Lunds Universitets Arsskrift, N. F.
avd. I, t. XVI). — Excellente édition qui donne tout le nécessaire et rien
de superflu '. L'introduction est consacrée à la comparaison du texte avec les
versions du Tractatus qui en est certainement la source et à une étude de
la versification et de la langue. La première de ces recherches aboutit au
résultat que le modèle suivi n'appartient ni à l'un ni à l'autre des deux
groupes de versions supposés par Ward. Qu'en conclure, sinon que cette
classification n'est pas définitive ? Ce qui ressort de la seconde partie, c'est
que l'auteur, originaire d'une province de l'Est, et qui vivait à la fin du
xiii<= siècle, s'est eflforcé d'écrire dans la langue commune et que son dia-
lecte propre a laissé dans son œuvre très peu de traces. Les notes sur le
texte (p. 35-8) sont sobres et instructives, le Glossaire complet. Le texte
du ms. a été très bierl reproduit et presque toujours respecté. V. 144, cor-
rection inutile, le texte donnant un sens acceptable ; v. 245 : la forme
orientale du subj. entrait était à conserver ; le conditionnel introduit dans
le texte est incorrect; v. 25 3, v. 255, il vaudrait mieux écrire chant' et donn''
(avec apostrophe) ; v. 607, le ms. a bien tornioif. P. xx, 1. 2 (du bas),
la. rime lier : allumer est parfaitement correcte. Concillier {toi), ici, non
I. Xous devons déjà à M'ie M. l'édition de la version du Purgatoire par
Bcrol(Lund, 1917) ; cf. Romania, XLV, 156.
158 CHRONlaUE
« réfléchir », mais «prendre un parti ». Denioiner (soi) au setts de « s'ab-
stenir » (v. 233) méritait d'être relevé (un seul ex. dans Godefroy). —
A. Jeanroy.
Qe Paul DuRRiEU, L'/fc « Pitic de Notie-Seigiieur»(liibIeati français de l'époque
du régne de Charles VI donné au Musée du Louvre). Extrait des Monuments et
Mémoires publiés par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tome
XXIII (Fondation Eugène Piot) ; Paris, E. Leroux, 1919 ; in-fol., 49 pages
et une planche hors texte. — Le Musée du Louvre a reçu, il y a peu de
temps, en don de M. Maurice Fenaille, un petit tableau sur bois de forme
ronde (que les Italiens appellent tondo) représentant une mise au tombeau.
En cherchant à déterminer le milieu d'où est sortie cette peinture, dont la
valeur artistique est considérable, M. le comte Durrieu,par une démonstra-
tion aussi ingénieuse que convaincante, arrive à la conclusion qu'il s'agit
d'une œuvre française du règne de Charles VI et, comme terme de compa-
raison, il reproduit et analyse un certain nombre d'œuvres d'art de l'époque,
entre autres la sainte Catherine peinte dans un livre d'heures de la Biblio-
thèque nationale (lat. 1 379,fol. 202). Les lecteurs de la Romania se rappellent
peut-être que cette miniature se trouve en tête d'une Vie de la sainte en
forme de prière, où. j'ai lu un acrostiche nommant l'auteur, Esiienne Lan-
qelier peintre, et que j'ai imprimée ici-même (XXXIX, 1910, p. 56-60).
Cette miniature est-elle vraiment de la main d'Estienne Lanquelier, peintre
identique très vraisemblablement à cet Estienne Lenglier dont on connaît
le nom par ailleurs ? M. le comte D. se prononce là-dessus avec toute la
réserve nécessaire ; il n'affirme même pas que nous ayons là un souvenir
plastique d'une miniature sortie du pinceau de cet artiste. Mais il constate,
avec raison, qu'en comparaison avec toutes les premières des images du
manuscrit latin 1379, « la dernière, précisément celle représentant sainte
Catherine, tranche sur les précédentes par une exécution plus fine et un
dessin plus serré ». — A. Lângfors.
LaChastelaine.de Vergi, poème du xiiK siècle, avec une version en français
moderne par André Marv et des gravures sur bois par Roubille ; Paris,
Léon Pichon, 1920 ; in-8, 55 pages ; André Mary, Les Amours de Frêne et
Galeran, suivies du Bel Inconnu, Fârh; L'Édition française illustrée,[i920]:
in-i2, 256 pages — Voilà deux traductions qui méritent d'être signalées à
ceux qui s'intéressent aux oeuvres de notre ancienne littérature. Elles sont
de quelqu'un qui a senti le charme de ces vieux poèmes. La version de la
Chastelaine de Vergi est, sauf quelques légères nuances, très fidèle et elle a
retenu appréciablement la délicatesse et le parfum de l'original. Le texte
est celui de la deuxième édition des Classiques français. Le second livre de
M. Mary ne renferme que des traductions. Le problème était ici plus diffi-
cile. Si la langue de Frêne et Galeran, pour ne nous en tenir qu'à ce poème,
CMRONiatJt î$9
est limpide, le style est parfois contourné et mênie obscur, et M. M. n'aptis
toujours évité les pièges que lui tendait son texte. Dans l'ensemble il a
bien rendu le sens de son auteur. D'autre part Renaut est volontiers long
et parfois diffus. Impossible ici de traduire.vers par vers sans tomber dans
la prolixité et des redites fatigantes. C'eût été trahir un auteur qui avait du
talent. Pour rester fidèle à l'esprit, il fallait sacrifier la lettre et resserrer
vigoureusement des développements qui s'attardent, sans aller jusqu'à la
sécheresse d'un résumé. Entre les deux dangers il y avait une mesure à
observer et M. M. nous semble l'avoir saisie très justement. Élaguant les
redondances, les répétitions et à l'occasion les bizarreries, il a maintenu tout
ce qui fait avancer le récit, tout ce qui dans le dialogue rend une note ori-
ginale. Il retient précieusement les expressions qui ont la saveur de l'an-
cienne langue toutes les fois qu'elles peuvent passer telles quelles dans la
langue moderne, et ces expressions déterminent la tonalité du reste. Non
qu'il ait visé à l'archaïsme. Au contraire il a visiblement cherché à l'éviter,
et avec toute raison, croyons-nous. — L. Foulet.
Ezio Lkvi, / lais hrettoiti e la leggeiida di rr/i/a«o (Estratto dagli Studj rotnanii
pubblicati dalla Società Filologica Romana a cura di E. Monaci, XIV).
Perugia, Unione Tipografica Cooperativa, 1918. In-80, 158 pages. — Ce
livre est d'un homme qui a senti très vivement le charme des légendes de
Bretagne et qui sait communiquer son émotion au lecteur. Mais il semble
à M. Levi que ce charme s'évapore dès qu'on cesse d'envelopper ces
légendes d'un voile de mystère; il croit que c'est faire tort aux poèmes où
elles sont enchâssées que de vouloir y retrouver l'œuvre de littérateurs
conscients de leur art, dociles aux inspirations et aux caprices de la mode,
habiles au besoin à utiliser des procédés d'école. Il s'agit surtout ici des
Lais de Marie de France et des « lais anonymes » ; la légende de Tristan
n'est invoquée qu'en tant qu'elle explique l'histoire des lais bretons. M. L.
croit à l'existence des « lais » mentionnés dans Thomas et Gottfried de
Strasbourg, le lai Guirun, le lai de Graland, le lai Didon et celui de la
courtoise Tispê, le lai Tristan composé par Tristan lui-même ; il croit qu'il
y a eu un lai Merlin, un lai Artus, un lai Brandan et, avant Marie, un lai
du Chèvrefeuil ; il croit aussi à un lai de Batolf. C'est toute cette produc-
tion de chansons de harpe et de viole dont on retrouverait le reflet dans
l'œuvre de Marie de France. Les lais anonj-mes, où il faut se garder de
voir des imitations de Marie, nous renvoient aussi à cette première floraison
lyrique: il faut prendre à la lettre les indications de leurs prologues. Nous
avons soutenu autrefois des théories contraires, et de même que nous
n'avons pas convaincu M. L., M. L. ne nous a pas convaincu. Rien de sur-
prenant dans des discussions de ce genre, où il est si difficile de définir les
taits dont on part. Que sont au juste les " lais de harpe et de gigue »? G.
Paris en a donné une séduisante explication. Mais où voit-on ces jongleurs
l6o CHRONIQUE
polvglotlcs qui s'en seraient allés dans la France du xii* siècle de château
en château, chantant eu breton et donnant en français une interprétation
de leurs chants ? M. L. me renvoie à un passage connu de Pierre de Blois :
toutefois il y est bien question de « cantilènesde jongleurs » et de légendes
de Bretagne (Arthur, Gauvain, Tristan), mais il n'y est pas soufflé mot de
« conteurs bretons ». M. L. ne veut pas que Marie, qu'il apprécie du reste
fort bien, ait créé un genre nouveau. Il admet cependant que ses lais « sont
des récits destinés à la lecture et auxquels la musique et le chant sont tota-
lement étrangers » (p. 127, note). Or, de courts récits de ce genre, contés
en vers de 8 svllabes, suivant une certaine technique et portant sur la
« matière de Bretagne », qui nous en a laissés avant elle? Verrons-nous
dans Robert Biquet un prédécesseur de Marie ? M. L. est de cet avis et il
rapporte l'opinion du dernier éditeur du lai du Cor, M. Dôrner, qui en pla-
cerait la date de composition entre 1 100 et 1 125 (p. 1 14). Il y a ici quelque
erreur. M. Dôrner met expressément cette date dans le 3™^ quart du xii*
siècle, ce qui est bien différent. (Robert Biquet's, Lai du Cor, 1907, p. 45.)
Et d'autre part les arguments de M. Dôrner ne sont pas décisifs: ils
prouvent simplement que la langue du Cor est contemporaine de celle de
Marie. La question d'antériorité est encore à résoudre. Il faudrait aussi
tenir compte de Giiinguamor. — L. Foulet.
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION,
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
LES PRINCES
DE
GEORGES CHASTELAIN
Des œuvres poétiques de Georges Chastelain la plus connue
peut-être, la seule au moins qu'on cite encore aujourd'hui, est
un poème qui est intitulé dans les manuscrits Les Princes, et que
le baron Kervyn de Lettenhove a publié en 1865 sous le titre
de Le Prince \ « Il est à peu près inutile, déclarait le savant
éditeur, d'apprendre au lecteur que ce prince est Louis XI \ »
Les 25 strophes du petit poème de Chastelain, qui toutes
commencent par le mot Prince, ont inspiré, comme on sait,
25 ballades.au poète breton Jean Meschinot. Le baron de Let-
tenhove a de même publié ces 25 ballades ' qui sont, déclarait-
il de rechef, une « réponse non moins acerbe dirigée contre
Charles le Hardi ».
Satires contre Louis XI, satires contre Charles le Téméraire,
c'était vite dit. A l'appui de ces deux affirmations aussi catégo-
riques que sommaires l'éditeur des œuvres de Georges Chaste-
lain n'apportait rien, pas la plus petite preuve, pas le plus petit
document. Il découvrait, il est vrai, dans un vers du Prince
une vague « allusion au bcâtard d'Armagnac et à d'autres fiivo-
ris de Louis XI » '^. Et c'était tout. Dans une notice qui se
trouve en tête du volume 5, Kervyn de Lettenhove commen-
1. Œuvres de Georges Chastellain. Bruxelles, 1865, t. VII, p. 457-463.
2. Le baron de Lettenhove adoptait le point de vue du baron de Reif-
fenberg. Dans le Bulletin de la séance du 4 février 1842 de l'Académie
royale de Bruxelles (t. X de la i'* série, n° 2. Bruxelles, 1843), ce dernier,
décrivant le ms. 11020-33, résumait en ces termes le petit poème de Chaste-
lain ; « Ponrait d'un mauvais prince, probablement Louis XI . »
3. Ibid., p. 463-486.
4. Ibid., p. 458, n. 2.
5. P. XIX.
Romania, XLVll. Il
l62 A, PIAGET
tait en ces termes le poème de Chastelain : « La paix est rom-
pue ; toutes les promesses du roi sont restées stériles, et sa haine
est plus perfide que jamais. Chastellain dirige contre Louis XI
des ïambes acérés par l'indignation. Sa verve poétique se révèle
ici sous un nouvel aspect, et dans aucune autre de ses compo-
sitions elle n'offre plus de vigueur, ni plus d'énergie. Meschinot
prit la défense de Louis XI en renvoyant les mêmes accusations
au duc de Bourgogne". » Le baron de Lettenhove plaçait
« vers 1470 » la date de la composition du Prince.
M. Arthur de la Borderie a publié en 1895, dans le t. LVI
de la Bibliothèque de V École des Chartes, un remarquable travail
SUT Jean Meschinot, sa vie et ses œuvres, ses satires contre Louis XI-.
M. de la Borderie, qui n'est pas tendre pour ses devanciers,
estime que tout ce qu'on a écrit sur Meschinot et ses œuvres
(à part une notice de M. Trévédy et une note de Brunet) « se
distingue par une absence de critique vraiment étonnante ».
■ Certes, on n'en peut dire autant du savant mémoire de M. de
la Borderie, riche d'informations variées et de critique authen-
tique. Mais cette fameuse critique, quand elle n'est pas tenue
en laisse rigoureusement, et même quand elle l'est, s'amuse
parfois à jouer des tours pendables. Le chapitre le plus neuf et
• le plus retentissant du mémoire de M. de la Borderie, Poésies
politiques de Meschinot. Satires contre Louis XI, va peut-être nous
en fournir un exemple.
Le baron de Lettenhove, sans dire pourquoi, regardait les
25 ballades de Meschinot comme une satire contre Charles le
Téméraire. M. de la Borderie, qui avait étudié « à fond » les
œuvres du poète breton a fait une découverte pleine d'intérêt :
pour lui, les vers de Meschinot, comme ceux de Chastelain,
étaient dirigés contre Louis XL « L'œuvre composée de
compte à demi par les deux poètes est une œuvre politique au
premier chef. C'est tm pamphlet des plus violents, des plus
implacables, contre le roi Louis XI, qui, sans être nommé, y
est peint, flagellé, désigné d'une telle sorte qu'impossible était,
et surtout à ses contemporains, de le méconnaître '. »
1. L'opinion de Kervyn de Lettenhove a été adoptée sans autre par
MM. Henri Beaune et J. d'Arbaumont, éditeurs des Mànoires d'Olivier de la
Marche. Paris, 1883, t. I, p. clj.
2. Je cite le tirage à part. Paris, H. Champion, 1896, 128 p.
3. La Borderie, onv. cit., p. 58-59.
LES PRIXCES DE (JKORGES CHASTELAIN 163
Selon M. de la Borderie, les strophes de Georges ChasteUiin
sont les « versets d'une longue et injurieuse litanie où les vices
et les cruautés de Louis XI ne sont point épargnés' » . Dans le
premier de ces versets
Prince dateur, menteur en ses paroles...
on contemple un profil qui « ne peut convenir qu'à Louis XI- ».
Le portrait est complété par une foule de traits ressemblants :
Prince inconstant, souillé de divers vices...
Prince attaqué du couvert feu d'envye. ..
Prince lettré, entendant l'escripture,
Qui fait contraire à honneur et droicture...
Prince assorti de perverse maignie...
Prince aimant mieux argent et grosses sommes
due le franc cueur ne l'amour de ses hommes...
Prince ennuyé de paix et de union...
Prince adonné à songier en malice...
Prince tendant à fosse et à couverte
Pour prendre autruy et le mener à perte...
Prince ennemy d'aultruy félicité,
De propre sang, de propre affinité...
Prince qui n'a amour envers nully...
Prince qui faict soy craindre de chascun.. .
Le portrait de Louis XI, tel qu'il est tracé par Georges
Chastelain, « est complet, tellement fidèle en ce qui touche les
défauts, les vices, les méfaits du personnage, qu'un enfant de
ce temps l'aurait nommé ' ».
Si l'identification du « Prince » de Chastelain avec Louis XI
saute aux yeux, les ballades de Jean Meschinot ne sont pas
moins claires. M. de la Borderie remarque que la politique
tant extérieure qu'intérieure de Louis XI, « cet artiste en per-
fidies », y est « parfaitement décrite » et que le roi de France
est là « tout entier, pris par ses mauvais côtés, par ceux que
ses ennemis devaient, tout naturellement, s'efforcer de mettre
en relief ^ ». Le vers
1. La Borderie, otiv. cilè, p. 59.
2. Ibid., p. 60.
J. [biJ., p. 61.
4. Ibiil., p. 62.
l6^ A. PIAGET
Innocent feint, tout tourré de malice,
« c'est Louis XI pris sur le vif ' ». Dans une strophe de la bal-
lade XXIII, où il est question
D'un grant seigneur qui mensonges infère,
M. de la Borderie reconnaît, sans hésiter, Louis XL « On
n'eût même pas songé ou osé le dire d'un autre ^ » Dans la
XXV^"" et dernière ballade, Meschinot a désigné Louis XI « tout
aussi clairement que s'il le nommait » : il y parle d'un grand
prince « qui possède de biens toute une mer « mais qui est
rempli de cruauté :
C'est grand pitié, par ma foy, je vous jure,
Qu'un tel seigneur, soit d'Escoce ou Savoye,
Ayt autant d'or qu'est grant le Puy de Domme ;
Il ne vault pas qu'on le prise une pomme,
Ne que le ciel lui preste umbre ne vove.
Qu'est-ce qu'un grand prince qui possède toute une mer de
biens ? « C'est un roi apparemment. » Quant à l'Ecosse et à la
Savoie, le poète breton en parle dans sa ballade, parce que
Louis XI avait épousé Marguerite d'Ecosse puis Charlotte de
Savoie. De sorte que le roi de France est « désigné ici par ses
deux alliances tout aussi clairement que s'il était nommé en
toutes lettres '. »
Il n'y a donc pas de doute. Louis XI est « l'objectif » des
25 ballades de Meschinot, comme il est celui des vers de Chas-
telain. M. de la Borderie tire de cette « collaboration » des
deux poètes bourguignon et breton des conclusions politiques
importantes. « A coup sûr, affirme-t-il, ni Chastelain ni Mes-
chinot n'auraient osé lancer de telles attaques, aussi ombra-
geuses, aussi sanglantes, sans être sûrs l'un et l'autre de l'ap-
probation de leurs maîtres... Cela suppose, entre la Bourgogne
et la Bretagne, non seulement une pleine entente, mais une
alliance intime en vue d'une entreprise considérable contre le
roi de France '^. »
1. La Borderie, oiiv. cité, p. 63.
2. Ibid., p. 68.
3. Ibid., p. 69.
4. Ibid., p. 70.
LES PRTNCES DE GEORGES CHASTELAIX 165
Plus loin, dans la conclusion de son mémoire, M. de la Bor-
derie admire le talent et le courage de Meschinot qui osa lancer
à la face de Louis XI « la plus violente satire, le plus sanglant
pamphlet..., le plus terrible mais le mieux justifié des actes
d'accusation ». M. de la Borderie estime que le poète breton
jouait sa tête '.
Je ne crois pas avoir négligé d'argument important mis en
avant par M. de la Borderie, qui procède surtout par affirma-
tions. Je ne voudrais pas, en le résumant et en le citant par
fragments, déformer sa démonstration. Je prie donc les lecteurs,
pour contrôler et compléter mes dires, de bien vouloir se repor-
ter aux pages 58 à 72, aux pages 116, 117 et 118, comme au
titre lui-même du mémoire de M. de la Borderie.
Les conclusions du mémoire de M. de la Borderie ont été
admises, sans exception et sans conteste, par les historiens de
la politique et de la littérature. Parmi les premiers, je me bor-
nerai à citer Auguste Molinier qui, dans les Sources de rhistoire
de France ^. regarde les 25 ballades de Meschinot comme « des
satires très violentes contre Louis XI dont tous les défauts sont
âprement censurés » ; M. Ch. Petit-Dutaillis qui raconte
que « le Bourguignon Chastellain et le Breton Meschinot, dans
des ballades composées en collaboration, au début de l'année
1465, dépeignent Louis XI comme un prince perfide, ingrat,
hypocrite, envieux de la prospérité d'autrui, « innocent feint,
tout fourré de malice... ' » ; et M. Henri Stein qui a tiré des
ballades XII et XIV de Meschinot divers renseignements qu'il
regarde comme « un écho certain de l'opinion populaire » :
« Le poète contemporain Jean Meschinot a laissé de son côté
une peinture très émue de la détresse de la France pressurée par
les extorsions royales à la date de 1465, et un portrait peu
flatteur des odieux conseillers qui ont servi Louis XI dans sa
tortueuse et néfaste politique. A cette politique, faite de trahi-
son, de parjure, de mensonge, de vilenie, de violation de la foi
1. La Borderie, OMV. cité, p. 118.
2. T. V, p. 50, no 4673.
1,. Lavisse, Histoire de fiance. Paris, 1902, t. IV^, p. 344.
l66 A. PIACET
jurée, il n'y a, selon ce poète breton, qu'un remède : la mort
du roi, qu'il souhaite sans détour '. »
Dans sti Lit lérût II )Y française à la cour des ducs de Bourgogne ^,
M. Georges Doutrepont consacre quelques lignes intéressantes
cà « la satire du Prince » qui se classe au nombre des inspira-
tions les plus heureuses de Chastelain. Dans ces 25 strophes
dirigées contre Louis XI « l'indignation du poète est réelle ».
Quant à Meschinot, « il aurait, tout simplement, amplifié et
renforcé le thème lyrique que lui fournissait l'auteur du Prince.
Il aurait accentué la violence et l'aigreur de la pensée ».
M. Henri Guy, dont VEcole des rhéloriqueurs > est si savou-
reuse et si amusante à Irre, en dépit du sujet, raconte que Chas-
telain « avait écrit (1465 ?) une satire intitulée le Prince, où,
sans nommer le roi de France, il se contentait de faire, d'une
manière acérée et sobre, le portrait d'un Faux-Semblant cou-
ronné, d'un tyran insidieux. Mais les lecteurs, et d'un seul
regard, durent reconnaître Louis XI, en lutte, à cette date,
avec tous ses grands vassaux ».
M. Gabriel Pérouse "^ trouve que le pamphlet de Georges
Chastelain contre le roi de France est éloquent et passionné.
« Entendez-le qui... commence d'entrée par maudire Louis XI:
Prince menteur, flatteur en ses paroles...
et les vingt-quatre autres couplets, qui tous aussi commencent
par ce mot prince, se suivent moins violents encore que sarcas-
tiqueset suffisamment mêlés de vérité pour que ce réquisitoire,
dur et hautain, pût atteindre le roi dans son amour-propre et
donner à penser à ses plus fidèles serviteurs. » M. Pérouse
s'étonne cependant que, dans cette pièce de circonstance mo-
tivée par son patriotisme bourguignon, Chastelain « néglige les
faits du moment et les griefs propres de son maître le duc
Charles... »
Enfin, dans un opuscule intitulé Un Soldat poète du XF" siècle,
1. Henri Stein, Charles de France, frère de Louis XI. Paris, 192 1, p. 50.
2. Paris, 1909, p. 389-390.
3. Histoire de la poésie française au Xt^I^ siècle. Tome I, L'Ecole des rhé-
loriqueurs. Paris, 19 10, p. 20.
4. Georges Chastellain, étude sur l'histoire politique et littéraire du XF^ siècle.
Paris, 1910, p. 1 19.
LES l'RIXCES DE GKORGES CHASTELAIN 167
Jehan Meschinot ', M. de Kerdaniel rapproche les vers de Chas-
telain et de Meschinot des Châtiments de Victor Hugo, « rap-
prochement doublement autorisé par l'outrance de la diatribe
et par les défauts et qualités de ce genre de poésie. La satire
politique ne produit rien de plus violent au xV siècle - ».
Etudions, à notre tour, les vers eux-mêmes de Georges
Chastelain et voyons si, en définitive, l'interprétation de M. de
la Borderie résiste à l'examen. Pour cela, conformément à une
vieille et bonne méthode, souvent négligée, commençons par
les replacer dans leur milieu.
Le poème qu'il faut intituler Les. Princes n'est pas isolé. Il
fait partie d'un petit cycle qui, outre les Princes, comprend les
Dames, les Gouges, les Coquards et les Serviteurs. Ces cinq poèmes
sont composés de mêmes sixains rimant aabcch en vers de dix
syllabes '. Avant de tirer aucune conclusion, il ne sera pas
inutile d'examiner chacune de ces petites pièces.
LES DAMES
Ce poème d'Olivier de la Marche, dont toutes les strophes,
sauf la première, commencent par le mot Dame, a été publié
par M. Henri Stein sous le titre de Nouvelles prophéties ^, qu'on
lit au sixième vers du premier sixain :
Emperevs, roynes et ducesses,
En gênerai toutes nobles princesses,
Toutes dames dignes d'estre adverties,
La Marche, serf et le serviteur d'une.
Se recommande humblement a chascune,
Vous envoyant nouvelles prophéties.
1. Paris, s. d., p. 51-64.
2. Pour M. Oskar Richter {Die fran:^ôsische Litteratur am Hofe lier Her^ôge
von Burguud. Halle a. S. 1882, p. 38), îe Prince est une satire contre Louis XI
à laquelle Meschinot répondit dans les « Lunettes du Prince ».
3. Seules, les deux premières strophes des Coquards sont en vers de huit
syllabes.
4. Henri Stein, Olivier de la MarcJie, historien, poète et diplomate bourgui-
gnon. Bruxelles-Paris, 1888, p. 207-209 (Extrait du t. XLIX des Mémoires
couronnés et Mémoires desjavants étrangers, publiés par l'Acadcmic rovale de
Belgique).
l68 A. PIAGET
Suivent neuf strophes, consacrées à différentes espèces de
dames : celle « qui tous les amoureux desprise ' », celle qui « rit
de l'œl et grimace du cuer ' », celle qui « son servant des-
mesure », celle qui est « sans pitié », celle qui « sert amans de
menterie », celle qui « vuelt plusieurs amans avoir », celle qui
« scet son serviteur plumer », celle « qui fait jouster et tour-
noier ' », celle qui « prend en plusieurs lieux moustarde »'.
Toutes ces dames-là, qui méprisent l'amour, une fois ou l'autre
seront punies de leur conduite. A chacune d'elles, Olivier pro-
phétise une fin malheureuse : l'une sera « petitement louée »,
l'autre ne goûtera jamais <•< du solas amoureux », l'une sera
« farsee de bon droit », l'autre « abandonnée », l'une « vivra
en pleurs le plus bel de sa lune », l'autre sera « des bons fouye
et loyaux doubtee », une autre enfin sera « diffamée et montrée
au doigt ». Dans une dernière strophe, La Marche décrit le sort
de la dame vertueuse et courtoise, loyale et douce, qui « ne
puet faillir a très noble fin traire ». « Si prie a Dieu, conclut
Olivier, que telle soit ma dame ! »
Où placer ce minuscule poème dans la longue carrière poé-
tique d'Olivier de la Marche ? Le manuscrit dans lequel il se
trouve est le 11020-33 de la Bibliothèque royale de Bruxelles,
fol. 152-153 ■*. Ce volume appartenait au xv^ siècle à Hanne-
kin ou Hackinet ou Jean V' duc de Clèves, un brillant seigneur
1. Faute d'impression dans Tédition Stein : « Dame que tous les amou-
reux desprise . »
2. Faute d'impression dans l'édition Stein : « Qui vit de l'oel... »
3. Faute d'impression dans l'édition Stein: « Dame qui sait jouster et
tournoier. »
4. Ce volume a été signalé, pour la première fois, par le baron de Reiffen-
berg dans le Bulletin de V Académie royale de Bruxelles, séance du 4 février
1842, t. X, no 2. Il contient le Serviteur sans guerdoii, la Confession delà belle
fille, la Danse aux Aveugles de Pierre Michaut, le Temps perdu de Pierre Chas-
telain, une Complainte sur la mort d'Ysahel de Bourbon, comtesse de Charolais,
par Aimé de Mongesoye, des ballades et d'autres pièces. Il a été utilisé par
Lambert Doulxfils pour son volume La Danse aux aveugles et autres poésies du
XV' siècle extraites de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne. Lille, 1748. Une
copie moderne du manuscrit de Bruxelles par Gérard, secrétaire de l'Acadé-
mie des sciences et belles -lettres de Bruxelles, se trouve à la Bibl. royale de
La Haye, no 1344.
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN 169
de la cour de Bourgogne, qui était, selon Georges Chastelain,
« homme du monde le plus propre pour entretenir les dames,
beau langagier et belle personne entre mille » ', et, au juge-
ment d'Olivier de la Marche, « un des beaulx, des saiges et
des bien adressez prmcesde son temps - ». A l'imitation du duc
de Bourgogne et de la plupart des grands seigneurs de la Cour,
le duc de Clèves avait sa « librairie ». Dans le volume qui se
trouve aujourd'hui à Bruxelles, il a eu soin de placer, sur deux
ou trois feuillets, sa signature et sa devise. Au fol. 52 v°, on
lit :
' ^ Le tout vosfre
Hannekin de Cleves.
Au fol. 59 :
Le bien vostre
Hackinnet de Cleves.
Au fol. 112 :
A moy ne tient
De Cleves.
Le duc de Clèves mourut le 5 septembre 148 1 K Les Dames
d'Olivier de la Marche sont donc antérieures à cette date, de
plusieurs années sans doute. Autant qu'on peut le voir, ces
onze strophes semblent bien une œuvre de jeunesse. Olivier se
donne pour « le serf et le serviteur d'une », et, après avoir fait
l'éloge de la dame idéale, il termine par ce vers :
Si prie a Dieu que telle soit ma dame.
Ce vers, peut- on imaginer, décèle un Olivier jeune et amou-
reux. Avons-nous là une discrète allusion à sa première femme,
Odette de Janley ? Le poème daterait ainsi de 1454 environ.
Le manuscrit de Bruxelles renferme, au fol. 148, les Princes
de Chastelain, sans titre, et, fol. 154, les Serviteurs, également
sans titre. On voit par « la table de ce présent livre », qui se
1. Œuvres, t. IV, p. 87.
2. Chronique, t. II, p. 204.
5. A la mort du duc de Clèves, le ms., qui est aujourd'hui le 11020-33 de
Bruxelles, passa dans la Bibliothèque des ducs de Bourgogne. Voir la Biblio-
thèque protypographique. Appendice, p . 320, n" 2271.
lyo A. PIAGET
trouve en tcte du volume, que ce manuscrit contenait aussi les
Gouges: « Chy sont aussi les Pri)ices, les Dames et les Gouges
avec les Scrt'iteurs )v.
LES GOUGES
Manuscrits : Bibl. nat. fr. 1721, fol. 95-96 v° (A) et Brit.
Mus. Add. 28790, fol. 17-19 (5) '. Les 13 strophes de ce petit
poème sont mises alternativement dans la bouche de Bour-
gongne ou Bonrgongne au bastard et de Bouton. Elles commencent
toutes, sauf la dernière, par le mot Gouge.
Bourgongiie au hastard.
I Gouge qui veult desporter sa jeunesse
A toutes gens tromper par sa finesse,
Faisant amas de cautelles extresmes, 3
Ayant vers tous son dit et son desdit,
Disant a l'ung ce que l'autre luy dit,
En fin sera guerdonnee de mesmes. 6
Bouton respomJ.
Gouge qui veult les coquars et novices
Et qui s'en fait servir du plat des cuisses
Pour estre mieulx a son gré tricotée 9
Et pour sçavoir si les sotz le font bien,
A la parfin viendra a si grant bien
Qu'elle sera lourdement baculee. 12
Bourgongiie.
III Gouge qui veult entretenir chascun
Et a le cueur et le corps si commun
Qu'incessamment fait rembourer son bas, 15
I. Le ms. Add. 28790 de la Bibl. du Musée britannique, qui renferme le
Testament de Pierre de Nesson, les Coquards, les Gouges et des ballades, ap-
partenait à J. de Clèves. Au fol. 9 v", on lit : « Tout ce que vous vouldrés.
J. de Clèves. »
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN I7I
Sans adviser ne a qui ne comment,
On la devroit couronner haultement
En Bourdclais ou au plat Pays Bas. 18
Bouton.
IV Gouge qui meurt de tirer au baston
D'une andouille grasse com uug rapton,
Puist elle avoir par dessoubz la boudiné, 21
S'elle refuse homme qui la requière
De luy sangler ou poitrail ou cropiere,
Dessoubs la queue ou au bout de l'escliine. 24
Rourgongne.
V Gouge qui veult que chascun la cullette,
Et a couru si long temps l'esguillette
Que plus ne peult remuer le cuvier 27
A celle fin que ployart ne s'y noyé,
Qui vint l'autrier bien roupieux de roye,
On luy deflfent le jeu du bas mestier. 30
Bouton.
VI Gouge qui rue et pette com ung daiu
Quant elle sent ung groz borgne poulain,
Pencez que c'est ou d'aise ou de grant peine, 33
Frappez dedans, n'espargnez point la beste.
Puisque cela ne vient point de la teste,
Seroit danger s'elle avoit la trudeine. 56
Boui-gongne.
VII Gouge qui a rompue l'entrepette,
Qui la vouldroit sacquer a la musette
C'est a dire la jambe sur Tespaulle, 39
On trouveroit une dogue rompue
Pour se noyer en une mer barbue
Et pour pescher aux oistres de CancauUe. 42
16 fî ou a qui — 17 J5 On le deuroit — 20 i? comme ung raston — 23 5
changler ou poitrail ou culliere — 25 B le cullette — 26 B courut — 27 5
remuer le cymier — 29 5 si roupieux — 31 5 comme — 32 5 ung grant
borgne — 34 B Ferez dedens — 3 5 J5 pas de sa teste — 365 Mais cest dan-
gier — 38 B sagnier — 40 B docque — B 42 Quancaule
172 A. PIAGET
Bouton.
VIII Gouge qui sçait sou mestier tout par cueur,
Et a tousjours ung nouveau chevaucheur,
Qui la serre terriblement derrière, 45
Sans bast, sans bride et au besoing sans selle
La chevauche jour et nuyt sans chandelle,
Telle gouge doibt tenir la frontière. 48
Bourgongue .
IX Gouge qui suyt nostre ost et nostre armée,
Aux gens d'armes du tout habandonnee,
Pour avoir bruit et pour honneur acquerre, 5 1
Qui contre tous veult esprouver son corps
Et ayme mieulx cinq cens vis que deux mors.
Elle se doibt nommer gouge de guerre. 54
Boulon.
X Gouge qui fait la bonne preude fille
Et quiert partout une grosse cheville
Pour estouper le trou d'emprès la cuisse, 57
C'est ung palus qu'elle a au bout du ventre
Dont on revient, quelque roid qu'on y entre,
Plus esbahy que du trou sainct Patrice. 60
Botirgongne.
XI Gouge qui veult actendre tous venans,
Criant : « Venez, fourrez vous la dedans 1 »
N'est ce pas fait de bonne damoiselle ? 63
Puisqu'elle fait de son cul ung bersault.
Et qu'elle met les talions au plus hault,
Chascun devroit crier : " Baille luv belle ! » 66
Boulon.
XII Gouge qui fout deux ou trois fois contre une.
Elle a au c... marée a pleine lune
Et l'appelle on, en bon patois, la gueue, 69
Mauroid y vint l'autre jour a l'assault '
45 B Lequel la sert — 47 fi nuit et iour — 57 fi le treu dempres sa cuisse
— 58 fi Cest ung palais — 63 fi Nesse pas — 66 B baille ly — 68 ^ marée
et pleine lune — 69 fi la manq. — 70 A manq.
I. En marge de A, vis-à-vis du vers 70, on lit : « Icy fault une ligne. »
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN I73
Mais il trouva le logis si treschault
Qu'il dist qu'elle a des mouches soubz la queue. 72
Bouigong)ie.
XIII Je n'en dis plus, mais, pour le tout conclure.
Gouge qui va l'haquenee et l'ambleure,
Pencez qu'elle a esté a la bataille ; ^ 75
S'elle a les reins par trop palesineux,
Elle a ung mal dont l'onchet deux a deux
Ou l'on combat plus d'estoc que de taille. 78
Dans ce texte, riche en métaphores dignes du Parnasse saty-
riqiiCy les déportements des gouges sont joyeusement catalo-
gués. Olivier de la Marche n'avait décrit que neuf ou dix espèces
de dames amoureuses. Bourgogne et Bouton énumèrent treize
espèces de gouges. Mais il y a là des nuances difficiles à préciser.
Comme dans les Dames, ou trouve dans les Gouges un certain
nombre de « prophéties ». L'une de ces gouges sera finalement
trompée comme elle trompe toutes gens, une autre sera
« lourdement baculée », etc.
Le Bourgogne au hastard n'est autre qu'Antoine de Bourgogne,
dit le Grand Bâtard, homme de guerre redouté et bibliophile
éclairé '. Il avait réuni dans son château de la Roche une assez
belle bibliothèque, avec d'admirables manuscrits à peinture.
C'était une bibliothèque d'homme grave. Le Grand Bâtard,
peut-on croire, se plaisait à étudier les chroniques et les livres
d'histoire, Quinte Curce, Valère Maxime, Boccace, Froi.ssart et
Monstrelet ; il avait le goût des œuvres morales et pieuses ; il
lisait la Cité de Dieu de saint Augustin, la Consolation de philo-
sophie de Boèce, le Livre des bonnes mœurs de Jacques Le Grand
et le Miroir des vices, dans lequel une miniature le représentait
72 A Et dit quelle a — 77 B dont on chiet — 78 J Et Ion combat.
I. Sur Antoine, bâtard de Bourgogne, bibliophile, voir L. Delisle, Cabinet
des Manuscrits, t. I, p. 71, t. III, p, 341 ; Bibliothèque de V Ecole des Chartes,
t. LXVII (1906), p. 2S 5-269, article de M. A. Boinet intitulé Un bibliophile
du XTe siècle. Le Grand Bâtard de Bourgogne. Voir également un article de
M. Paul Durrieu, intitulé L«/)or^r<7!7(iH Grand Bâtard de Bourgogne, dans la
Galette des Beaux-Arts, 5e période, t. XXXV (1906), p. 215-220.
174 ^- PI-^GET
en prière. A-t-il versifié lui-même les petites strophes mises
sous son nom dans les Gousses ? Il est assez probable que le
poème tout entier est de Philippe Bouton, seigneur de Corbe-
ron.
Pierre Palliot, historiographe et généalogiste, a raconté, dans
un copieux in-folio, l'histoire des Bouton, qui, dit-il, « par leur
espanouissement ont rempli toute l'Europe de leur agréable
odeur ' ». Par cette agréable odeur, Palliot entendait les belles
actions, les charges, les emplois et les nobles alliances des prin-
cipaux membres de cette famille. Il a oublié de mentionner,
pour en tirer gloire, les œuvres littéraires de Philippe Bouton.
S'il les avait connues, peut-être aurait-il modifié son opinion
sur ce personnage dont il vante, sans rire, la grandeur d'esprit.
Fils de Jacques Bouton, seigneur du Fay et de Corberon, et
d'Antoinette de Salins, Philippe était filleul de Philippe le Bon
qui lui avait donné, en guise de « quignot », un présent de
vaisselle d'argent valant 2000 livres. L'énumération de ses titres
et emplois, telle que l'a dressée Palliot, est longue : « Philippe
Bouton, chevalier, seigneur de Corberon, de Moisenant, de
Chassilly, de Marrigny, de Villy-le-Bruslé, de Glanon, de
Saint-Beurry, de Burisot, de Clamerey, de Saint-Thibaut et de
Laiz, conseiller et chambellan de Charles, duc de Bourgogne,
et son premier escuier tranchant, de Maximilien, archiduc
d'Autriche, et du roy Louis XI, chevalier d'honneur au Parle-
ment de Bourgogne, bailly de Dijon et capitaine et chastelain
de Sagy, de Binoiset d'Argilly ». Philippe Bouton avait épousé,
en secondes noces, Catherine de Dio, dont il eut cinq enfants.
L'aîné, Claude, augmenta notablement la fortune et la gloire
de la maison Bouton \
Philippe Bouton était le compagnon d'armes et l'ami d'An-
toine, bâtard de Bourgogne. Il l'avait accompagné en Angle-
terre en 1467, lors de « Temprise pour faire armes à pied et h
1 . Pierre Palliot, Histoire généalogique des comtes de Chamillyde la maison de
Boulon au duché de Bourgongne... ; Dijon, 1671.
2. Sur Claude Bouton, voir l'ouvrage de M. Eugène Beauvois, Un agent
politique de Charles-Quint , le Bourguignon Claude Bouton, seigneur de Corberon.
Paris, 1882. La devise de Claude Bouton était « Souvenir tue ». On la
retrouve sur quelques manuscrits, ainsi qu'une autre devise: » Au fort aille.
Bouton. »
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN I75
cheval » organisée par le frère de la reine, lord Scales '. Le
Grand Bâtard, « moult pompeusement accoustré », et lord
Scales joutèrent tout d abord. Olivier de la Marche, qui se
trouvait alors en Angleterre, raconte qu'il ne vit « oncque
combattre de haches si fièrement ». Le lendemain, « fit arme
messire Philippe Bouton à l'encontre d'un escuyer du Roy »,
nommé Thomas de la Lande. Ce combat ne présenta aucune
péripétie remarquable. « Chascun, dit Olivier, fit le mieulx
qu'il peust, comme il es| coustume en tel cas. » Philippe
Bouton exagère manifestement, lorsqu'il raconte, dans son
Epitaphe, le combat à outrance qu'il soutint en Angleterre
contre son « mortel adversaire », le seigneur de- la Lande.
Affîn d'au monde honneur acquerre,
Je passay la mer et la terre
Pour combatre et pour armes faire
Contre ung mien mortel adversaire
Qui portoit tousjours a la guerre
La grant bannière d'Engleterre ,
Nommez le seigneur de la Lande.
Et estoit telle sa demande
Q.ue, pour quelque sens ou folie,
Nous combatismes pour la vie
Quinze cources a fer esmoulu
De lance d'acier bien moulu,
Pour mourir ou l'ung ou les deux,
Sans nuUy venir entre deux.
Après la mort de Charles le Téméraire, Philippe Bouton eut
la faiblesse de se ranger du parti de Louis XI, mais il ne tarda
pas à revenir à Marie de Bourgogne. Il vécut dès lors auprès
de cette princesse, qui l'envoya en diverses ambassades. Il testa
le 25 mars 15 14 ^ « Item, écrivait-il, je esliz la sépulture de
mon corps ou charnier estant dedans nostre chappelle en l'Eglise
parrochiale de Corberon, laquelle chappelle a esté fondée par
1. Voir Olivier de la Marche, Méinoires, t. III, p. 51 et 55. Un manuscrit
de la Bibliothèque de Sir Th. Phillips (no 8528), du xv= siècle, contenait un
traité intitulé : « Challenge of Philip de Bouton 1467. »
2. Sur d'autres événements de la vie de Philippe Bouton, voir la Chronique
scandaleuse, édit. de Mandrot, t. I, p, 365-4; Palliot, ti^u'. cil., p. 286 et
suiv. et P. .\nselme, Histoire généalogique, t. Vil, p. 641.
176 A. PIAGET
feu mon père, messire Jacques Bouton, chevalier, seigneur du
Fay et de Corberon, et augmentée et achevée par moy et par
mon amee compagne, dame Catherine Palatine de Dio, ma
femme ...» La couleur verte jouait un grand rôle dans son tes-
tament : « Item soient vestues de drap vert, en lieu de noir,
quinze pauvres filles. . . Item soit mis un drap vert de trois
aulnes de long sur le grant autel de la Parroisse et semblable-
ment sur l'autel de ma chappelle. Item aussi sur ma sépulture
un drap vert de trois aulnes de long qui ne se pourra hoster
que par la licence de ma bien aimée femme ou par mon héri-
tier ' ». Phihppe Bouton voulait-il exprimer par « cette couleur
bigearre », comme le croyait Palliot, qu'il avait mis « toute son
espérance en la miséricorde de Dieu » ? Il voulait plutôt mon-
trer qu'il avait été amoureux toute sa vie.
Il avait fait graver sur une lame d'airain, placée dans la cha-
pelle de Notre-Dame de l'église de Corberon, une longue épi-
taphe de sa façon ^. Après avoir raconté, en une cinquantaine
de vers, les différentes circonstances de sa vie, Philippe Bouton
terminait en ces termes :
Et pour vous dire le surplus,
J'ay quatre vintz seize ans et plus.
En ma bouche ay mes dens entières,
Toutes bonnes, fortes et fières.
A mynuit, veille de Toussaintz,
Je naquis comme les tous saintz,
Car, dès l'eure que je fustz nez,
Jamais ne fustz medecinez.
J'ay esté trois fois prisonnier
Pour la vie et pour le denier.
Et n'ay cecy mis en escript
1. Le testament de Philippe Bouton est publié dans les Preuves de l'ou-
vrage de Palliot, p. 88-90.
2. Cette épitaphe, qui n'existe plus aujourd'hui dans Féglise de Corberon,
a été publiée plusieurs fois : par Pierre Palliot dans Le Parlement de Bourgogne,
Dijon, 1649, P- i2^, et ddns VHisloi7-e généalogique des comtes de Chaviilly,
Dijon, 1671, p. 504; dans les Mémoires de la Commission des Antiquités du
Département de la Côle-d'Or, t. IV (1853-1856), p. LXil ; dans \qs Mémoires de
la Société d'histoire, d'archéologie et de littérature de l'arrondissement de Beaune,
Beauue, 1879, p. 134 (article de M. Eug. Beauvois, intitulé P^nj/Mr« murales
du XV^ siècle dans l'église de Corberon, Câte-d'Or).
LES PRINCHS DE GKORGES CHASTELAIN I77
Que pour réveiller l'esperit
Des myens qui viendront après moy,
Affin qu'ils lacent mieux que moy.
O vous tous qui lises mes vers,
Je couche icy mangié des vers,
Phelippc Bouton appelez.
Dieu doint que je soye rappelez.
Après tous mes faitz et mes dictz,
Ou royaume de Paradis.
L'un des « dictz » de Philippe Bouton, intitulé Régime
pour longuement vivre, est dédié à Charles de Croy que l'empe-
reur Maximilien avait fait prince de Chimay en i486. Ces
vers montrent admirablement quelle espèce d'homme était
l'ami du Grand Bâtard de Bourgogne : joyeux compagnon,
vantard et « gaudisseur », fort mangeur et fort buveur, ama-
teur, comme il disait, de « syrop deBeaune », faisant de grosses
plaisanteries sur les curés et les femmes, la bête à deux dos,
la vessie, et ce qu'il appelait, par un honnête euphémisme,
l'artillerie. On ne peut pas dire, précisément, que de tout cela
se dégage, comme affirmait Palliot en louant les Boutons, une
très agréable odeur.
Le Régime de Bouton se lit dans le manuscrit 3391 de la
BibUothèque de Vienne, en Autriche, au fol. 510 v° :
Régime pour longuement vivre envoyé de Bourgongne par niessire Pheîippe Bouton ,
chevalier, seigneur de Corheron, a monseigneur le prince de Chimay.
Brief régime expérimenté
Qu'entretient Bouton en santé.
Peu boir[e] et mangier sobrement
Fait vivre l'homme longuement. 4
Mais, pour santé a la grant aulne,
Prens, jour et nuyt, sirop de Beaulne. •'
A ton retrait va sans presser.
Droit de nuit souvent dois pisser. 8
Ne fais pas les nopces souvent.
Mieulx vault donner à ton c. . vent.
Descherge fort l'artyllerye
Ou du moins joue de la vessve. 12
Suis belle et bonne compaignye,
Sans pensser a merancolye.
Ronunia, XL Fil, 12
ly^ A. PIAGET
Il ne fault point qu'on se soussye,
Qui ne voelt abregier sa vye. 16
Prens exercite et passe temps,
Sans traveii et selon le temps.
D'aller trop souvent a Maçon
Je te defFens, fuge le c . . 20
En faisant l'œvre de nature,
Dy [toi] seur, tu te desnature .
De fiùre la beste a deux doz
Trop souvent, tibi dejfendos. 24
Garde toy de trop vandangier,
Et ne boy jamais sans mengier.
En lieu d'abatre file plate,
Arouse souvent la gargattc. 28
C'est le régime de Bouton,
Qu'a le V. . plus mol que coton.
Fait en l'an mil chincq cens et sept,
(Assez scet qui bien vivre scet), 32
Et en l'an mil V<: et huit,
(Tiens l'estomac plus plain que vuit).
Il m'a dit que je vous escripve
Qu'il ne mora ja tant qu'il vive. 36
Le même manuscrit de Vienne, fol. 515 v", a conservé un
« Rondeau Bouton », qui est dans la même note ignoble et
qui n'a de rondeau que le nom. On me pardonnera de publier
ici cette pauvreté, qui peint au naturel l'auteur des Gouges.
Rondeau Bouton .
En venant de pèlerinage,
Trovay ung curé de village
Et ung homme portant oseaulx,
Qui vindrent paistre leurs chevaulx 4
En la maison du taverni[elr.
Le prebstre dist aux chamberier[e]s :
« Regardés ung peu les manier[ejs
« De ce povre vielz faulconier 8
« Qui regarde autour de ce feu
« Ou son loire sera pendu.
« Et moy, mes gracieuses trouilles,
« S'il vous plaist, je pendray mes c. . . .
« Devant le trou de vostre c . . ! » 13
LES PRIXCES DE GF.ORGHS CHASTELAIX I79
Je m'empresse de dire qu'il y eut dans la vie de Philippe
Bouton comme une crise de propreté,, dont il faut lui tenir
compte. Inspiré par « la royne des anges », il mit en vers les
louanges des « femmes de bien ». Il écrivit un Miroir des
dames ' pour montrer que les femmes valent mieux que les
hommes. Avec une conviction touchante, il loue leur humilité,
leur chasteté, leur largesse, leur patience, leur activité, leur
sobriété, etc. Après avoir chanté les Sibiles et les Xeui preuses,
il supplie la Vierge Marie
Qu'elle ait le cueur, le corps et lame
Du Bouton qu'est a Nostre-Dame.
J'oubliais de dire que Philippe Bouton, l'auteur des Gouges,
était le cousin d'Olivier de la Marche, l'auteur des Dames. La
mère d'Olivier était Jeanne Bouton, tante de Philippe -.
LES COQUARDS
Petit poème de 44 sixains, conservé par le manuscrit du Brit.
Mus. Add. 28790, fol. lo-i) v°. Les strophes mises dans la
bouche de L'Acteur décrivent vingt espèces de coquards : le
mignot, le « vanteur de femmes », le pompeux, le courtisan,
le « wihot », le clerc, le menteur, le musicien, celui qui se tue
pour sa dame, celui qui poursuit bénéfice à Rome, celui qui se
ruine en procès, celui qui perd son or, qui est « manant en
1. Le Miroir des Dames de Philippe Bouton a été publié deux fois : par
Lambert Doulxfils dans La Dance atix aveugles et autres poésies duXV^ siècle,
Lille, 1748, p. 185-205, et par Eugène Beauvois, ouv. cit., seconde partie,
p. 3-30. Sur l'attribution de ce poème à Claude Bouton, voir A. Piaget, Le
Miroir aux Dames (t. II du Recueil des Travaux publiés par la Faculté des
Le//r«), Neuchâtel, 1908, p. 7-9.
2. Un document du 5 juillet 1474 (voir H. Stein, ouv. cit., p. 182, Pièce
justificative n" XXXVIII) nous apprend qu'à cette date, Olivier de la Marche
donnait quittance à son oncle, Jacques Bouton, seigneur du Fay et de Cor-
beron, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, « de la somme de
500 livres qu'il lui devoit à cause de Fadministratioa de ses biens pendant sa
minorité, après le décès de dame Jeanne Bouton, sa mère, sœur dudit mes-
siN Jacques . . . » '
l8o A. PIAGF.T
court de Rome », qui vend la justice, ou les bénéfices, celui
qui « mange le crucifix », celui qui en parlant sécoute, le glo-
rieux, le goutteux, le fringant. Chaque strophe se termine par
une morale ou, comme disait Olivier de la Marche, par une
« prophétie » : l'un de ces coquards fera « fin obscure », l'autre
« vivra souffreteux », l'un sera défait, l'autre logé au Plat d'ar-
gent, un autre s'en ira tout droit au puits d'enfer, etc.
Les strophes de V Acteur sont alternativement suivies de
strophes intitulées Responce, qui en sont comme une espèce de
contre-partie. Les coquards sont excusés et défendus, attendu
« qu'il n'est vice qui n'ait quelque vertu » et « qu'il n'est mal
dont quelque bien ne vienne ».
La première strophe est à relever. L'auteur inconnu annonce
que les Coquards font partie de la série des Princes, des Dames
et des Gouges.
U acteur.
1 Apréz ha Princes et les Dames,
Et les Gouges de maintes games,
Demande tour de prothocolle 3
Qui de Cocquars fait mension.
Escript a la correction
De ceulx qui sont de telle escoUe. 6
Respojice.
II Tant qu'est a moy, je suis content
Que me declairez plainnement
Des cocquars la forme et manière, 9
Sans faire a quelqung blasme ou tort.
Et aussy, par vostre rapport,
Lequel doit porter la baniere. 12
Vacteur.
III Cocquart mignot qui descongnoit l'agache,
Jasoit venu de basse et humble place.
Qui aux plus grans se veult esquiparer, 15
Meismes leur est en son tort leur desplaire,
Doit pou durer et fin obscure faire.
Voire et eust il roy vueillant le porter. 18
Responce.
IV Se ung compains est de petit lieu venu
Et de povre, tant plus est il tenu
LES PRINCES DH GEORGES CHASTEl.AIN lôl
De poursievir pour avoir quelque chose, 21
[t'a] Faire son fait en publicque ou a part.
S'il s'oublie, je le tiens pourcocquart
Et pour mcschant, ainsy le dit ma glose. 24
L'acteur.
V Cocquart vanteur de femmes, ou n'a rienz,
D'autres aussy dont a eu quelque bien,
Et est herault meismez de sa vaillance, 27
Quiert jeu de dés et fait mestier d'estre yvre,
Vit souffreteux quelque argent qu'on ly livre,
Et souvent meurt par ung cop de meschance. 30
Responce.
VI Aucunes foiz, pour faire seigneur rire.
N'a point de mal d'aucune chose dire.
Prenons que soit mensonge ou vérité. 33
Baveurs, menteurs, joueurs de dés, yvrongnes,
Font a la foiz sy tresbien leurs besongnes
Qu'ilz s'en treuvent en grant auctorité. 36
L'acteur.
VII Cocquart pompeux qui tout vent et engaige
Pour maintenir ung triumphant barnaige.
Et ne ly chault d'apovrir filz ne fille, 39
Pert l'amitié des bons et vertueux
Et n'est hantez que de gens vicieux.
Et est digne qu'on le rue a faucille. 42
[/o II] Responce.
VIII Se ung compaignon a grant foison de biens,
Aider s'en peult par raison, s'ilz sont siens.
Filiez et filz gaingnent comme il a fait. 45
Ne s'acteudcnt pas au fiUé qui bout.
S'il engaige, s'il vent, s'il despend tout,
Il ne doit pas pour tant cstrc deffait. 48
L'acteur.
IX Cocquart de court, cuidant sans pourchasser
Avoir des bienz et qu'on iy doit baillier
Pour ses biaulx yeulx, sans painne et diligence, 5 1
De Mombleru ne fera l'arkemye,
Ainz au gigot sera toute sa vie,
Plain de regretz et, espoir, d'indigence. 54
l82 A. PIAGET
Responce.
X Les biens viennent a aucuns en dormant
Et les autres n'en ont ne tant ne quant.
C'est fait de court, c'est fait de seigneurie. 57
De tous lelz biens on [n'Ja gaire par force.
Les ungz ont boix, les autres n'ont qu'cscorche.
Au monde n'a chose qui soit unie. 60
L'acteur.
XI Cocquart qui tient gouge a pain et a pot,
Et qui tant paie avec estre wihol
Qu'il en est povre et tout mis a l'arriére, 63
[z'o] Prent le chemin d'aller a l'ospital
Et n'a amy, tant soit especial,
Qui ne l'eslonge et le souhaide en bicre. 66
Response.
XII II n'est homme, tant soit vil ne asserv\',
Qu'il ne faille qu'il soit d'aucun servy,
Ou, autrement, jamais il n'avroit bien. 69
S'il a gouge qui le serve a son aise
Et est wihot, ce qu'a Dieu ja ne plaise,
Que ly chault il, mes qu'il n'en sache rien? 72
L'acteur.
XIII Cocquart le clerc, qui tant cuide saige estre
Que sanz son sens ne puist vivre son mestre
Ne riens sans ly ne se peult bien conclure, 75
Fait passer temps aux compaignonz de sorte
Qui, se sa mule ou sa hague fut morte.
Le charient plus souef que l'amblure. 78
Response.
XIV Se ung ne sçay qui veult quelque chose faire
Et ne cuidc bien et beau la parfaire.
Soit clerc soit lay, c'est pour ly ung grant blasme. 81
Il fault cuider et qui ne cuideroit
Jamaiz nul bien a droit ne se feroit
Qui prouffitat pour homme ne pour femme. 84
.[/o 12] L'acteur.
XV Cocquart menteur, controuveur de nouvellez,
Et muttemake a esmouvoir querellez,
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN 183
Double en effect ;1utant qu'en sa paroUe, 87
Sera deffait quant mains s'en doublera,
Voire et par ceulx que ses plus chiers tenra,
Car Dieu le vcult qui pave a tour de rolle. 90
Response.
XVI Quant ung homme est esmouveur de querellez,
Par son parler aussy par ses cautellez,
Veult on dire qu'omme tel ne vault riens ? 93
Je diz que sy, et le veul soustenir,
Et qu'il en peut aucuneffoiz venir,
En tamps et lieu, granz proffiz et granz biens. 96
Vacteur.
XVII Cocquart qui scet parler latin congru,
Jouer d'orghez et chanter sur le leu
Et a musicque on ne scet gaire tel, 99
Maiz inconstant est comme ung cocq au vent,
Sera le plus logié Au Plat d'argent, *
En povre église ou en meschant hostel. 102
Response.
XVIII Ung clerc mixte qui scet lire et chanter,
Jouer du leu, des orguez et harper,
Tousjoilrs sera tout partout bien venu, 105
Plus tost congneu, de ce ne doubtez mie,
Que ne sera ung maistre en théologie,
Prenonz qu'il soit deschiré ou tout nu. 108
Lacteur.
XIX Cocquart qui veult tant complaire a sa dame
Que son corps est presqu'a mettre soubz lame
Par armes faire ou nature deffault, 1 1 1
S'il vit goutteux, tout podagre ou eticque,
C'est le butin qui vient de tel praticque,
Ou de morir ainsy que fit Michault. 114
Responce.
XX Je diz ainsy qu'homme de hault couraige,
Vray amoureux, peult bien, sanz faire oultraige,
Jouster, houer, pour l'amour de sa dame, 117
Et faire tant qu'il puist gaingnicr le pris.
De tout cela ne doit estre repris.
S'autrement fie) fait, je le tienz pour infâme. 120
i84
PIAGET
U acteur.
XXI Cocquart qui vient demander bénéfice
En court de Romnie et n'a homme propice
Ne de quitus pour estre son moyen, 123
Pourchasse en vain et se donne g[rjant paine.
Dont il prent fièvre ou, espoir, mort soubdainne,
Ou il revient plus deschiré qung chien. 126
[f° i^] Responce.
XXII Celui qui veult avoir des bénéfices
Et n'a amis ne personnes propices
Qui(lz) lui veullent aidier devers le pappe, 129
Souvent advient qu'il fait sy bien son fet.
Qu'il est du tout ly et les siens refFet.
Tousjours vient il lainne de quoy on drappe. 132
Lacteur.
XXIII Cocquart qui est en ce point démené
N'est paS; ce croy, de trop bonne heure né
Prenonz qu'il ait ung proprio niotti, 155
Si(l) sera il assailly de procez.
Adonc ara plus painne qu'oncques mez
Et son argent sera tost despendu. 138
Responu.
XXIV En ce monde n'a riens plus tost perdu
Qu'est ung bon droit, s'il n'est bien deffendu
Et a juge véritable commis 141
Qui ne veulle quelque personne ofïendre.
Pener convient pour son bon droit deflfendre.
Sanz grant traveil honneur n'est pas acquis. 144
Vacteur.
XXV Cocquart est bien cely qui va sy loingz
Pour plonc bailler son or qu'il a es poingz.
Et pour vendre sa robbe et son mantel, 147
[fo] Mourir de fain, de soif et de froidure,
Mettre son corps en sy grant aventure.
Mieulx ly vaudroit demourer a l'ostel. 150
Responce.
XXVI Qui veult des biens, il(z) les faut acheter
Aucunnes foiz, de ce ne fault doubter.
LES PRINCES DE GEORGES CIIASTELAIN 185
De rienz ne peut quelque prouffit venir, 1 5 5
Mes d'aucun pau vient granz biens a aucuns.
Les biens ne sont pas a chascun communs.
Il fault semer avant que recueillir. 156
L'acteur.
XXVII Cocquart qui est manant en court de Romme
Lequel trompe par fausseté tout homme
Et ne ly chault lequel ait droit ou tort, 159
Point ne pense qui le faudra morir
Et que terre le faudra devenir,
Et en quel lieu ira quant sera mort. 162
Responce.
XXVIII Celui qui scet jouer de la trompette,
Et en trompant sa besogne est bien fette,
Soit droit, soit tort, soit par amour ou force, 165
Vous pensez vous que de mort ly souviengne ?
Il nely chault en la fin qu'il deviengne.
Ou la bette cherra que l'en l'escorche. i6(S
[/o i4j] L'acteur.
XXIX Cocquart qui vent le droit et la justice
En destruisant toute bonne police.
Et prent argent sanz cause et sans raison, 171
Ou yra il, quant sera trespassé
De son argent qu'il ara amassé ?
On ly fera en enfer sa maison. 174
Responce.
XXX De vendre droit je ne m'esbahis mie.
Les artilleurs y gaingnent bien leur vie.
S'ung juge vent, pour or ne pour monnoye, 177
Le droit d'autruy, c'est chose coustumiere.
Quant on respand justice en tel manière.
C'est d'autruy cuir taillié large coroye. 180
L'acteur.
XXXI Cocquart qui est vendeur de beneficez
Et en ses faiz tout plain de mauvaiz vicez,
Faulx notaires, procureurs, advocas, 183
Tous courtisains usans de synionye,
Que fera Dieu d'une telle dragie ?
Il pugnira chascun selon sou cas. 186
i86
A. PIAGET
Kesponce.
XXXII S'il n'estoit point tant de faulx acheteurs,
Il ne seroit point tant de faux vendeurs.
Sy bon droit n'est que l'argent ne confonde, 189
[l'o] Ces courtisains prendent a touttes mains.
Du riche plus et du povre le mains.
Il fault avoir pour sa vie en ce monde. 192
L'acteur.
XXXIII Cocquart qui va mengeant les crucefix
En barbetant par ces monstiers toudiz,
Il cuide bien nostre bon Dieu tromper 195
Par sa mauvaise et faulse ypocrisie,
Ou ira il, quand il perdra la vie?
Il s'en yra tout droit au puis d'enfer. 198
RespoJice.
XXXIV Tel ne fait point, tant qu'a nous, a reprendre.
Dieu scct trop bien a quel fin il veult tendre.
Aucunz le font pour abbattre le pain 201
Et, a la foiz, il donnent bonne exemple
Aux ignoranz d'aourer Dieu en son temple,
Posé qu'ilz font a Dieu barbe d'estrain. 204
L'acteur.
XXXV Cocquart je suy qui tant parle de court.
Taire m'en veul pour le vous faire court.
Cy veul parler des cocquars glorieux 207
Que je congnoiz estanz en ceste ville.
Et tout par tout, jusques amprez de mille,
De tous eages, tant josnez comme vieulx. 210
{J° I)] Responce.
XXXVI Or n'est il riens qui en court ne se face .
Sy en doit on parler oultre la tache.
On y fait mal nen plus qu'en .j. beau cloistre. 214
D'en trop parler il y a bien manière.
Tel cuide aler avant qui va arrière.
Il fault grant sens a sy savant congnoistre. 217
L'acteur.
XXXVII Cocquart congnoiz qui en parlant s'escoutte.
S'on parle a lui, fait semblant qu'il n'oist goutte
LES PRINCES DE GEORGES CHASTHLAIN 187
Et ne lui chault s'on le gahbe ne mocque, 220
Maiz qu'on vuelle ses bourdes escouter.
Tel sot doit on ung vrav cocquart nommer
Et publiier partout a son de clocque. 225
Responce.
XXXVIII Hz sont aucuns qui vont aucunnes foiz
Par les ruez, parlant, preschant des doiz,
Qui ne pensent point a tromper aultruy. 225
Hz sont d'autres qui ne font que mentir
Et en mentant prendent tout leur plaisir.
Qui men;eur oist, il fait beaucoq pour ly. 228
Uactenr.
XXXIX Cocquart goutteux, lequel cuide estre amé
Du josne cuir, est bien souvent armé.__
On ne l'ayme, se n'est pour dan Denier, 231
[ro] Et l'afFule on de la houche gillet.
A tel cocquart bailliez lui le fouet
Pour chasser hors tous les chiens du nionstier. 234
Responce.
XL II ne fut oncq depuis qu'Adam eust vie
Que femme n'eust d'avoir argent envie
Et de son corps faire a son bon plaisir. 237
Tel fait grans donz qui(l) n'est qun pou amé.
Tel est wihot qu'il faiit qu'il prengne en gré.
Le plus saige doit a la foiz souffrir. 240
Uacteur.
XLI Cocquart fringant qui veult estre amoureux
En lieu de bien et en a . iij . tout neufx
Avecques ung que sa mère lui garde, 243
Il me semble, selon son grant desro}^
Qu'on le devroit des cocquars faire roy
Et coronner d'ung viel pot a moustarde. 246
Responce.
XLII Croyez, pour vray, il advient bien souvent
Que ung compaignon qui n'avra point d'argent
Avra plus tost part aux amoureux biens 249
Que ung qui avra or et argent en main.
Povre amoureux se doit prendre a groz grain.
Qui ne s'avance au jourd'ui, il n'a riens. 252
l88 A. PIAGET
[/° l6]
XLIII Tous ces cocquars cy nommez en commun
En leur mal faiz ne veul porter quclqun,
Maiz je vous dv, et de ce vous souviengne, 255
Qu'on ne doit point ung malfaicteur reprendre
Vilainnement, sans son cas bien entendre,
Car il n'est mal dont quelque bien ne viengne. 258
XLIV Sy vous respons, et en ce point conclu,
Qu'il n'est vice qui(l) n'ayt quelque vertu,
Tant soit nieschant ne(s) de petitte estoffe, 261
11 est ainsy et tousjours a esté. »
Et se en voulez savoir la vérité
Demandés le a ung bon phvlozophe. 264
Expliîit.
LES SERVITEURS
Manuscrits: Bruxelles, 11020-33, fol. 154-158. Une copie
moderne esta La Haye, 71 E 50 (ancien 783), fol. 149-155,
de la main de Gérard, secrétaire de l'Académie des Sciences et
Belles-Lettres de Bruxelles.
Le poème des Serviteurs est attribué à Georges Chastelain
par Gérard, dans le manuscrit de La Haye, et à Olivier de la
Marche par le Catalogue des manuscrits de Bruxelles '. Ces
attributions sont gratuites.
M. Kervyn de Lettenhove voyait dans le premier vers
Le Serviteur dit Bruin qui toujours chasse
une allusion « au nom de Lebrun (Ludovicus Brunus ^) ».
Nous savons, d'autre part, que « maistre Loys Brun, poète
et orateur, régentant en l'Université de Louvain », reçut du
duc de Bourgogne, le 28 août 1479, la somme de trente-deux
livres pour avoir composé un poème sur la bataille de Guine-
1 . Le baron de Reiffcnberg attribuait de même les Serviteurs à Olivier de
la Marche. A propos de la dernière strophe, qui est obscène, il écrivait en
1842 dans le Bulletin de F Acndcniie de Bruxelles : « Voilà ce qu'un poète fai-
sait lire à une duchesse de Bourgogne et aux dames de sa cour, car c'est à
elle qu'Olivier offre ses vers. »
2. Œuvres de Georges Chastellain, t I. p. LXIV.
LES PRINCES DE GEORGES CIIASTELAIN 189
gatte '. Mais Louis Brun et le Serviteur dit Brun sont-ils un
seul et même personnage ?
On possède du Serviteur une Epistre de ma dame la
daulphine de France, fille du roy d'Angleterre, a la royne, nostre
souveraine dame, composée probablement en 15 17 ou 1518-. Le
même Serviteur est l'auteur d'une compilation en prose et en
vers sur le tournoi qui eut lieu « au camp près Ardre », le
II juin 1520 5. Ni l'un ni l'autre de ces ouvrages n'apporte de
renseignements sur l'auteur *.
Le poème composé par le Serviteur dit Bruin a 27 strophes
qui commencent toutes par ces mots : Le serviteur. L'auteur le
transmet comme étrennes « à tous servans », le premier jour
de l'an. C'est une énumération de mauvais serviteurs : le déloyal,
le flatteur, le négligent,rinfidèle, le bavard, le traître, le dépen-
sier, le mauvais conseiller, le « pécunieux », l'égoïste, le voleur,
l'ambitieux, le vaniteux, le gourmand, le joueur, le fourbe,
celui qui vole l'honneur des dames, celui qui les diffame, qui
fait « noefve proye », qui feint d'aimer,, qui montre à tous
« où son cœur tire », qui a «grande provision » de dames, qui
se vante outre mesure.
[/" 1)4] I Le Serviteur dit Bruin qui toujours chasse,
En tant qu'il peult des bons suyvre la trace,
Combien qu'il soit en sens le plusdebille, 3
A tous servans tant princes que les dames,
Par ce premier jour de l'an ou entrâmes,
Transmetz ce dit a tous pourestre utille. 6
II Le Serviteur dist que, quand ung servant
Sert pour avoir les dons grans ou l'argant
Plus que l'onneur du seigneur ou le bien, 9
1. Archives du Nord. Chambre des Comptes de Lille, B, 21 18 (Registre),
fol. 303 vo. Inventaiie, t. IV, 256.
2. C'est un poème de 646 vers de dix syllabes, rimant deux à deux.
3. Voir Brunet, Manuel du libraire, t. II, col. 1030, s. v. Epistre, et t. IV,
col. 210, s. V. Ordonnance ; et le Catalogue des livres rares... composant la
Bibliothèque de feu M. le comte de Lignerolles. Paris, 1894, 2^ partie, p. m,
n» 1187, et 3e partie, p. 108, no 2625.
4. Un rondeau intitulé Le Serviteur, cité dans VArt de rhétorique de Jean
Molinet (E. Langlois, Recueil d'arts de seconde rlie'torique, p. 230) n'a rien à
faire avec lerimeurqui se nommait « le Serviteur ».
190
A. PIAGET
N'est pas digne qu'on le doive nommer
Bon serviteur ne loyal le clamer,
Car son ser\'ice est trop plus moins que rien. 12
III Le serviteur qui congnoist en son mestre
Vices aucuns qui pas n'y deussent estre
Et pour flater lui dist que sont vertus, 15
Dire ne peult que ne soit ung flateur
Vers icellui, desloyal et menteur.
Et a la fin digne d'estre confus. 18
[c'o] IV Le serviteur qui le maistre commande
Excerciter en rien petite ou grande
Et il n'y fait parfaite diligence, 21
Et par deflfault de non diligenter
Fait defFouir l'acte et la reculer,
Cergié le tiens du cas en conscience. 24
V Le serviteur qui sent aucun faulx acte
Vers son seigneur venir par aucun pacte
De maveuillans ou par aucun envie, 27
Incontinent lui doit notifier,
Soy présentant pour y remédier.
Ou il forfait, ne fault qu'il s'en desdie. 30
VI Le serviteur qui son maistre s'adonne
Et ses plus grans secrez lui habandonne.
En confiant que vers lui soit leal, 53
Et puis advient qu'a aucun le recite,
Est desloyal et personne mal dicte.
Et veult le droit qu'il doive finir mal. 36
[/• ')>] ^^^ Le serviteur, si quand entend mesdire
De son seigneur et n'y veult contredire,
Est selon droit de ce cas fort coulpable, 39
Cil qui en dist tant qu'il peult de sa bouche
Et par ses raotz met son maistre enreprouche,
Tant est il plus trahitre et emendable . 42
VIll Le serviteur qui fait tenir grans pompes,
Les grans despens, grans menestrelz,grans trompes,
Donner grans dons plus que la rente porte, 45
Fait au seigneur souvent vendre sa terre.
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN I9I
Et, ensieuvant, ses habis, sa defferre,
Et après tout quérir pain devant porte. 4^^
IX Le serviteur qui fait donner grans dons
A non dignes et les tollir aux bons
Qui les deussent avoir, selon raison, 5 1
Fait a la fois que, quant le seigneur cuide
Les bons auprès, il s'en treuve tout vuide.
Dont souvent fault a son intencion. 54
[t/o] X Le serviteur qui est pcccunieux
Et apparçoit son maistre souffraiteux
Et ne lui veult au besoing secourir, 57
A mérité que le seigneur lui preigne
Tout son vaillant et que povre deveigne.
Et après tout cocquin doive morir. 60
XI Le serviteur qui promet d'acomplir
Vers son seigneur du querant le désir
Par aucun don a lui fait ou promesse, 63
Sans viser si a son maistre pourroit
Estre nuisant ce, s'il le consentoit,
Fait son seigneur souvent choir en tristesse. 66
XII Le serviteur commis paier cincquante
De par le chief et ne paie que trante.
Et prent du tout quitance générale, 69
Il contredist au vouloir du seigneur
Et desrobe l'argent du demandeur,
JEt tousjours est de telz la fin tresmale. 72
[f. If 6] XIII Le serviteur qui, par ses faulx rappors,
Les autres bons servans fait jetter hors
Pour y mettre d'autres a son plaisir, 75
C'est pour tenir tout le gouvernement
Avec ses joingz l'un l'autre conduisant
A desrober pour plustost s'enrichir. 78
XIV Le serviteur qui veult equipoller
Ses fais et dis a plus grand que son per
Et des honneurs prent la plus grant partie, 81
Sera si bas tresbuchié en la fin
Qu'il n'y aura si povre ne coquin
Qui en daignast prendre la companie. 84
192 A. PIAGKT
XV Le serviteur sievant truand[e]ries,
Les cabarés et les gourmanderies,
En provocant autres a son estât, 87
Des deux vient l'un, car il fault que la bourse
Soit a la fin de son vaillant escource,
Ou que son corps en demeure tout mat. 90
fî»] XVI Le serviteur qui joue voulentiers
Les pièces d'or a cens et a milliers
Sans recevoir rente ne revenue, 93
Il commet furt, ou, s'il n'est point larron.
Sans tarder trop viendra telle saison
QjLi'il dira :« Las, viengs tost, mort, et me tue! » 96
XVII Le serviteur qui par son faulz vouloir
Sa maistresse requiert de non devoir
Et veult causer sus son maistre tel plaie, 99
Pis que ung juif est et que ung sarrasin
Et veult raison que une fois, a la fin,
S'il a de quoy, pareil entrâmes aye. 102
XVIII Le serviteur qui, par caute manière,
Tence souvent avec la chamberiere.
Quand le seigneur ou dame sont preseas, 105
Et a l'escart, quand sont apart tous deux,
Font les grans ris et d'amours tous les jeux.
S'il est loyal, je voeul perdre les dens. 108
[/. //7] XIX Le serviteur qui dame quiert et prie
Par ses beaux motz, sans que le cuer lui die.
Et n'y entend fors qu'a l'onneur toUir, 1 1 1
Est desloyal envers Dieu et le monde.
Et est bien droit que maleur le confonde
Et ne lui peult assés de mal venir. 114
XX Le serviteur qui joist de sa dame,
Et par ses ditz advient qu'il la diffame
. En recitant ce que bon fust secret, 117
A mérité que deust Amours permettre
Que le bourreau l'athachast d'ung chevestre
Et que le corps demourast au gibet ! 120
XXI Le serviteur qui s'est donné a une
Et sans y mettre exception aucune,
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN I93
Puis s'en desmetcn prenant noefvc proye, 125
Le tempz viendra que sa seconde dame
S'en desmettra en lui disant : « Infâme,
Va au gibet, ne prens plus cy ta voye !» 126
[v°] XXII Le serviteur qui pour grans dons avoir
Requiert d'amours faiguant de son pouoir
Aymer tresfort, sans y avoir corage, 129
Est indigne que dame le recoeulle,
Ne qu'amours ja entre les siens le voeulle,
Car il est pis que larron de passage. 132
XXIII Le serviteur qui fait aucuns semblans
Es lieux ouvers, si clers et evidans,
Qu'aucun peult bien sçavoir ou son cœur tire, . 135
S'il ne cuida, ce n'est qu'un fol cocquart.
Et, autrement, c'est ung cuer sy paillart,
Sy desloyal, qu'on ne pourroit pis dire. 138
XXIV Le serviteur qui de maintes s'acointe.
Vers chascune faignaut vraie amour jointe,
Pour en avoir grande provision, 141
Digne seroit que toutes d'ung acord
L'empoignassent et bâtissent si fort
Qu'il en morust avant longue saison. 144
[/o 1)8] XXV Le serviteur qui se vante d'aucune
Avoir l'amour dont n'aroit une prune
Et peult estre qu'onques ne lui parla, 147
Penser pouez comment il celleroit
De quelque une l'onneur, s'il la tenoit,
Quand de celle dont n'est rien parle ja. 150
XXVI Le serviteur qui moult se glorifie
En disant motz confis en villomnie,
Les adressant es dames de hault pris, 1 5 5
Faulse les drois d'Amours et de sa court.
Et, à la fin, tel eur desus lui court
Que de l'amour des dames est desmis. 156
XXVII Le serviteur qui dist : » Je feray dix »,
Et puis ne peult passer le tiers de six.
Puis tourne dos et s'endort comme vache, 139
Romania, XLVll. I
194 A. PIAGET
Mcriteroit qu'elle tel lui donnast
D'ung cop de pié que du lit le jettast,
Et puis ly dist : « Allez hors, ribaut laschc I » • 162
*
* *
Il suttirait. sans doute, de lire les Princes sans idée préconçue
pour que s'évanouît l'interprétation qu'en ont donnée
MM. Kervyn de Lettenhove et de la Borderie. Mais nous avons
des points de comparaison dans les quatre petits poèmes des
Dames, des Gouges, des Coquards et des Serviteurs. On a vu
qu'Olivier de la Marche n'entendait pas faire la satire d'une
grande dame amoureuse, encore que, j'imagine, il eût pu dans
son entourage trouver plus d'un modèle scandaleux; il passait
en revue théoriquement neuf espèces de dames qui en prenaient
à leur aise avec l'amour et il leur prophétisait toute espèce de
calamités. Philippe Bouton, à son tour, s'amusait à blasonner
non pas une gouge, encore que, en cherchant bien, il eût pu
en trouver de notables exemplaires, mais les gouges. Deux
auteurs inconnus ont fait le même travail et la même énumé-
ration à propos des coquards et des serviteurs. Les Princes appar-
tiennent à la mênie série. Dans ce poème, qui a sans doute
été composé le premier et qui a servi de modèle, Chastelain
passe en revue, non pas un prince, mais les différentes espèces
de mauvais princes de son temps et de tous les temps. Il n'en
énumère pas moins de vingt-quatre espèces. C'était trop. Les
poètes du moyen âge n'ont jamais su se borner. Chastelain ne
fait pas exception à la règle. Il veut tout dire et se répète.
M. Georges Doutrepont a fait une remarque juste à propos du
« Prince » : « Les mêmes idées et les mêmes arguments
reviennent plus d'une fois, sans doute. Mais, si l'on ne change
pas de place, si, en réalité, l'œuvre ne marche pas, l'énergie du
trait donne l'impression du mouvement \ « Les vingt-quatre
catégories de princes ne sont pas nettement déhnies et les morales
1. Le poème qui se termine brusquement, sans morale finale, semble
incomplet. Il finit dans le manuscrit au bas du fol. 158 sans explicit. Le verso
de ce feuillet et les fol. 1 59 et 160 sont blancs.
2. G. Doutrepont, ouv. cit., p. 590.
LF.S PRINCES DE GEORGES CHASTELAIX 19^
et « prophéties » ne sont pas toujours congruentes. Le premier
de ces princes est le flatteur et menteur, puis défilent, successi-
vement, le prince ingrat, l'envieux, le lettré « qui fait contraire
à honneur et droiture », le prince « assorti de perverse mesnie »,
celui qui aime mieux l'argent que l'amour de ses hommes, le
prince « ennuyé de paix et d'union », le prince v adonné à
songer en malice », le prince « tendant à faulseté couverte »,
le prince « ennemi d'autrui félicité », celui « qui n'a amour
envers nulluy », qui se figure « attraire amour publique » et
qui prend « voie ennemie », celui qui n'a « fidélité certaine »,
qui se fait craindre de chacun, appliqué à rapine, prodigue et
large outre mesure, qui hait remontrance et doctrine, qui
« sourt nouvelletés estroites ». qui hait avoir puissant voisin,
qui « mal ne doute », qui ne craint point « hommes ofFendre »,
qui soutient les mauvais contre les bons, le prince mordant et
aigre en sa parole, enfin le prince « adonné à meschances
soubtives ».
Chastelain s'attache à montrer le triste sort, présent ou futur,
de chacun de ces mauvais princes : à l'un Dieu prépare « hon-
teuse décadence », Fortune mènera l'autre <■ à povre fin »,
l'un sera payé dé la même monnaie, l'autre sera pris à ses
propres ruses, l'un est « Jiayneux de soy mesme », l'autre per-
sonne ne l'aime, l'un est exposé à grand grief et esclandre,
l'autre fait naître les murmures et la haine, l'un est rempli
d'orgueil et d'envie, l'autre n'a pas « la cremeur de Dieu »,
l'un donne à connaître ses mœurs, l'autre, « la puce enfin le
prendra par l'oreille », etc. Voici, à titre d'exemple, la pre-
mière strophe :
Prince flateur, menteur en ses paroles,
Qui blandit gens et endort en frivoles,
Et rien qu'en dol et fraude n"esiudie,
Ses jours seront de petite durée,
Son règne obscur, sa mort tost désirée,
Et fera fin confuse et enlaidie.
Trois vers pour décrire l'espèce de prince, trois vers pour
moraliser et « prophétiser ». C'est ainsi, ou à peu près, qu'Oli-
vier de la Marche traitera les Darnes. Les « prophéties » de
Chastelain n'ont pas arrêté M. de la Borderie ; il les a tout
1^6 A. FIAGliT
simplement négligées. A propos du premier sixain, il veut bien
concéder que « la prédiction des trois derniers vers manqua »,
mais il n'en déclare pas moins que le prince menteur et flatteur
est le roi de France ' .
Dans la 25'' et dernière strophe, Chastelain espère que tout
prince qui lira son poème avec soin et qui voudra bien « retenir
toute ceste escripture », ne manquera pas d'en tirer profit.
Sinon, ce prince ne serait pas digne d'être appelé homme ou
chrétien .
En parcourant les œuvres de Georges Chastelain, on voit
que, d'une façon générale, il aimait à moraliser. Il morigène
les princes tout particulièrement. Dans un poème, par exemple,
que Kervyn de Lettenhove place « vers 1457 », intitulé le
Miroir des nobles hommes de France ou Miroir des princes et nobles
de France -, Chastelain admoneste, au nom d'honneur et de
noblesse, les rois, princes et ducs, qui « sont remplis d'orgueil,
d'ayr et d'envies ». Le poète bourguignon, qui était un pessi-
miste clairvoyant, considérait d'un œil affligé les événements
de son temps :
Tour et partout gouvernement s'empire,
Vertu languit, félicité souspire,
Honneur s'esteint, nature trait au pire,
Noblesse enfouie et ternist ses natures,
Foy affoiblit, justice se retire,
Raison s'endort, pitié seuffre martire. . .
Aussi ne perd-il pas une occasion, dans ses vers et dans sa
prose, de faire la leçon aux princes >. Il leur montre que
(v porter nom de prince tant seulement, c'est povre titre ». Il
ne leur cache pas que, ce titre, « sots et povres personnages le
portent ». Il juge sévèrement « la plupart des grands hommes
du monde », qui « vestent le dehors précieusement et dont le
dedens n'est que fiens », qui sont ignorants, vaniteux, sensuels.
1. A. de la Borderie, oui', cil., p. 60.
2. Œuvres, t. VI, p. 205-215.
5. Commynes faisait de même. \'oir son jugement sur les princes mal
élevés, soupçoimeux, orgueilleux, ignorants, incapables, etc., édit. de
Mandrot, Table analytique, s. v. Princes, t. II, p. 460.
LES PRISCES DE GEORGES CHASTELAIK I97
ingrats et hypocrites. Dans sa Chronique, Chastelain a résumé en
une page courageuse ses observations et ses réflexions sur « la
condition des princes de la terre » : « Tous grans princes
coustumierement sont a mal donnés aujourd'hui ... ; retirent
leurs yeux de arrière de Dieu et en vanité temporelle tant seu-
lement posent leur courage ; vivent plus a eux-mesmes et pour
eux, en leur privé appétit desordonné, qu'en soin ne en veille
de commun salut, qui est cause de leur seigneurie; sont plus
grans que autres hommes et plus dignes en leur estât, et tels
veulent estre maintenus, mais sont moindres et plus obscurs en
bonnes moeurs et vertus ; et ne reçoivent pourtant nulle ver-
gongne, car ne cognoissent nulle correction sur eux; sont hors
de toute reprehension, ce leur semble, et non serfs a nulle loi
d'hommes... Ainsy, hélas! se contiennent-ils... enivrés en
péchés et desreglemens, et tous tarés etséchés en bons exemples
et en louables conversations; couchent encortinés du teu
d'envie, l'un sur l'autre, et dorment en lit de machination per-
verse; veillent en ruyne et en effusion de sang par fraude et
songent en turbation du povre innocent peuple, sans pitié et
sans miséricorde; n'accontent à irriter Dieu, ne de le traire a
ire, mais que leur appétit puisse estre accomply ; préfèrent leur
affection devant l'honneur de Dieu, et privé plaisir devant salut
universe, fontfeste des mauvais, malicieux, engigneux, vicieux,
corrompus, gens reprochables et damageables ... et les sages et
preud'hommes bien doués et bien morigénés, clers et luisans,
et de grand parement et de fruit et de salut, ils boutent en
arrière. . . ' ».
Il semble qu'en écrivant cette page, qui date de i470,Chaste-
lain se soit souvenu du poème des Princes qu'il avait rimé sur
le même sujet. Ce sont les mêmes constatations et les mêmes
reproches. A qui le chroniqueur bourguignon en voulait-il ? A
tous les princes en général ou à un seul en particulier ? Le baron
Kervyn de Lettenhove n'a pas d'hésitation : dans ce passage de
sa Chronique, comme dans le poème des Princes, Chastelain
flétrissait « la déloyauté de l'indigne héritier du-trône et du
nom de saint Louis ». Louis XI, à qui on en a décidément un
peu trop prêté, passait, en 1470, pour avoir « tacitement »
1. Œuvres, t. V, p. 476.
198 A. PIAGF.T
poussé le bâtard Baudouin de Bourgogne à faire périr Charles le
Téméraire « par glaive ou par venin ». Mais l'honnête chroni-
queur a pris soin lui-même de donner tort à son savant éditeur:
« En ceste généralité, déclare-t-il, que je mets sur tous les
princes, ... je n'accuse nulluy. » Dans les Princes aussi,
Chastelain n'accusait « nulluy «. Attribuer au seul Louis XI
tous les défauts des princes de son temps, n'est jamais, à aucun
moment, entré dans son esprit '. Un enfant d'ailleurs, pour par-
ler comme M. delà Borderie, pourrait voir, par exemple, que l'un
des princes admonestés par le poète bourguignon est un prince
avare et qu'un autre prince de la galerie est « un prodigue et
large outre mesure ». La date du poème de Georges Chastelain
et celle des ballades de Meschinot vont, je pense, trancher la
question.
Ayant composé les Princes, Georges Chastelain en envoya
une copie à son confrère en poésie, Jean Meschinot. Celui-ci
se méprit totalement et sur le poème lui-même et sur les inten-
tions du poète bourguignon. Il prit, ou feignit de prendre, les
25 strophes, qui toutes commençaient parle sacramentel Prince,
pour des envois de ballades; il se figura, ou feignit de se figurer,
que l'illustre maître l'invitait à composer 25 ballades sur les
rimes et le thème de prétendus 25 envois. Et le malheureux se
mit à l'œuvre. Les 25 sixains de Chastelain avaient au moins
le mérite, à défaut d'une mise au point suffisante, d'être brefs.
A l'occasion de chacun d'eux, Meschinot composa une ballade,
c'est-à-dire trois strophes de douze vers. Chastelain avait écrit
1 50 vers, Meschinot se battit les fîancs pour en écrire 900. Il
n'est pas étonnant que les ballades de Meschinot, si admirées
par M. de la Borderie, ne soient qu'un recueil de lieux
communs, avec, çà et là, quelques traits heureux -.
1. Nicéron {Mémoires, t. XXXVI, p. 560) voyait dans le poème de
Chastelain « des pièces de vers appellees Envoys, qui roulent sur les
princes ». Pour l'abbé Goujet, ce poème contient « une instruction morale
qui peut convenir aux princes ». Bibl. frcinçoise, t. IX, p. 404. De même un
rédacteur d'inventaires des livres de la Librairie de Bourgogne, au xviiie siècle,
résumait en ces termes le sujet des poèmes de Chastelain, d'Olivier de la
.Marche et du Serviteur : « Instruction aux Princes, aux Dames, aux Servi-
teurs des dames. » Bibl. protypographique, p. 320, n" 2271.
2. Les éditions des Lutiflle^ îles princes, sauf la dernière d'Olivier de Cour-
LES PRISCES DK GEORGES CHASTKLAIN I99
Mesoliinot écrivit donc « avec diligence » 25 ballades qu'il se
hâta d'envover au « maistre en la rhétorique science «, au
« prince parfait en éloquence », en le priant de les considérer
d'un œil indulgent. Quel est, dans ce long pensum, le thème
que développe Meschinot ? Il considère le temps qui court, où
les loups sont les bergers des brebis, et il gémit sur le sort du
<< commun », qui tremble de faim, de froid, de peur et de
misère. Il écrit une sorte de Miroir des princes, à l'usage de
tous ceux qui sont « en dignité d'office », dans lequel ils pour-
ront voir, pour s'en corriger, leurs vices et leurs crimes. Réfor-
mons-nous, telle est la conclusion de Meschinot :
Pour faire fin, il nous faut reformer
Et nos vouloirs tous a Dieu conformer,
Si nous voulons à sa gloire venir. . .
Comme Chastelain, Meschinot '< prophétise ». Voici, par
exemple, la strophe dans laquelle se trouve le fameux vers, qui,
selon M. de la Borderie, est « un chef-d'œuvre en deux mots »
et qui peint si admirablement Louis XI:
L'estat des bons est la confusion
Aux vicieux qui, par abusion,
Prennent l'honneur qui ne leur appartient.
Ils congnoistront, en la conclusion,
Leur fait petit par clere vision.
Ceux sont heureux que Dieu de sa part tient.
Qui fait les maux soubs couleur de justice.
Innocent feint, tout fourré de malice.
Se verra cheoir en bien grant servitude :
A peine aura bon an, moys, ne sepmaine,
Et sv sera, en conduite incertaine.
Tout nu d'honneur et de béatitude.
De cette strophe qui condamne d'une manière générale les
vicieux sans foi ni loi, farcis d'orgueil et remplis de vaine gloire,
M. de la Borderie extrait un vers bien venu et, sans aucune-
cuff (Paris, 1890), renferment les 25 ballades de Meschinot précédées de la
note suivante : « S'ensuivent XXV balades composées par ledit Jehan
Meschinot sur XXV princes de balades a lui envoyez et composez par messire
Georges l'Adventurier, serviteur du duc de Bourgongne. »
200 A. PIAGET
ment s'occuper du contexte, l'applique au roi de France, avec
autant de raison, sans doute, que le baron Kervyn de Lettenhove
l'avait appliqué au duc de Bourgogne. Mais n'insistons pas, et
voyons à quelle époque les Princes de Chastelain et les vers de
Meschinot ont été écrits.
Le baron de Lettenhove, sans perdre de temps à de longues
explications qu'il eût été bien embarrassé de donner, datait « le
poème du Prince » de 1470 environ '. M. de la Borderie
apporte, sur ce point, des précisions nouvelles. Pour lui, les
vers de Chastelain et ceux de Meschinot ont été composés en
1465, au moment de la Ligue du Bien public. Je laisse la parole
à M. de la Borderie et à Meschinot :
« L'une des ballades de Meschinot et Chastelain (la XVIP),
contient l'annonce d'une grande réunion où sont convoqués
tous les chevaliers et seigneurs de France « vaillants à la guerre
et désireux de faire chose louable ». Cette réunion est fixée à
la Saint-- Valentin, 14 février, c'est-à-dire juste au moment où
le travail d'organisation de la ligue du Bien public devait être
dans toute sa ferveur. Une convocation en vers à un grand
conciliabule politique est chose assez curieuse pour mériter les
honneurs d'une citation :
Honneur a fait dresser sa belle table
Et veult donner un disner très notable :
Rendez-vous y, chevaliers sans reprouche,
Tous escuyers de lignée honorable,
Qui désire:^ faire chose louable ■
Et vérité garder en cueur et bouche,
Venez aussi, l'heure je vous assigne,
D'huy en huit jours, la feste Valentine.
Mais nul de vous, tant qu'il doubte mesprendre.
Ne vienne là pour réfection querre,
S'il n'est loyal et vaillant à la guerre ',
Car ce seroit pire que sang espandre.
Soit que ce fut duc, conte ou connestable,
S'il est trouvé lasche et non véritable,
I. Le baron Kervyn de Lettenhove rapprochait probablement le poème
des Princes de la page de la Chronique (citée plus haut), dans laquelle Chaste-
lain faisait, en 1470, le tableau de « la condition des princes de la terre ».
2-5. C'est M. de la Borderie qui souligne.
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN 20I
Raison ne veult qu'a ce convy approuche ;
Et qui se sent meschant et détestable
Devroit trop mieux choisir estre a l'estable
Que sov trouver es lieux ou Honneur couche.
En celuy cas, un souillard de cuisine,
Qui loyaument servir se détermine,
Peut mieux venir sa viatique prendre
Au Heu d'Honneur que le roi d'Angleterre,
S'il, en son cueur, traison pense ou asserre,
Car ce seroit pire que sang espandre.
« Il s'agit bien ici, continue M. de laBorderie, d'une conspira-
tion, puisqu'on est prêt à y admettre les plus humbles adhérents,
pourvu qu'ils soient dévoués corps et âme, mais c'est une cons-
piration ou plutôt une confédération haute, vaste et puissante,
puisqu'on compte voir arriver à la réunion des ducs, des comtes,
le connétable, peut-être même le roi d'Angleterre ou son
envoyé. Tout cela, à cette date, c'est manifestement la prépa-
ration, l'organisation de la Ligue du Bien public ».
« Donc, si les autres ballades de Chastelain et Meschinot
peuvent être considérées comme le manifeste des mécontents,
énumérant, retraçant, proclamant avec une verve ardente et
passionnée, avec des éclats de haine, leurs griefs contre Louis XI,
leur XVJV ballade est la circulaire poétique convoquant les
fauteurs de la ligue à l'assemblée où elle fut définitivement
organisée \ »
Tout cela n'est-il pas bien étrange ? Une ballade de Meschinot
servant de « circulaire » pour convoquer les membres de la Ligue
du Bien public ; les adversaires de Louis XI commençant la
guerre par un « disner très notable » ; les redoutables ligueurs
organisant leur association le 14 février, jour de la Saint-
Valentin, date amoureuse par excellence. Ces conspirateurs
avaient un à-propos vraiment délicieux ! Mais on cherche vaine
ment ce que saint Valentin et le dieu d'Amour avaient à faire là.
Y a-t-il, dans la date du 14 février, choisie par les ligueurs,
une coïncidence fortuite, ou, comme il est probable, faut-il
chercher autre chose? Il n'est pas besoin de chercher longtemps.
M. de la Borderie a cité, et j'ai rapporté ci-dessus, les deux
I. A. de la Borderie, ouv. cit., p. 70-71. Cf. Henri Stein, oiiv. cil., p. !>).
202 A. PIAGET
premières strophes de la X\'Ib' ballade de Meschinoi. La troi-
sième strophe n'est pas à négliger. Elle apporte quelques préci-
sions : elle énumère les conditions requises pour pouvoir
honnêtement participer au « disner » :
Pour ce qui n'est vaillant, ferme et estable,
Saige, secret, vertueux, amiable.
Garde soy bien qu'a ce disner ne touche.
Car ce qui est aux bons tresdelectable
Nuyst aux mauvais et le treuvent grevablc,
Tant que souvent en gisent sur la couche.
Et dont, après, desespoir leur bacine
La rage ou mort en lieu de médecine.
Voyans les las dont ils font a reprendre.
Ne cuyde donc aucun honneur acquerre
Qui ne se sent aussi net que le verre.
Car ce seroit pis que le sang espandre.
On le voit. Pour prendre part à ce « disner très notable »
dressé par Honneur, il fallait être « aussi net que le verre »,
c'est-à-dire chevaliers « sans reprouche » ou écuyers « de lignée
honorable ». Arrière de ce « convy » les « lasches non véri-
tables », les méchants, fussent-ils ducs, comtes ou connétables !
Un villain lui-même — un souillard de cuisine — à condition
d'être vaillant et surtout loyal, pouvait « venir prendre sa via-
tique en lieu d'Honneur » à plus juste titre que le roi d'Angle-
terre lui-même, si ce dernier n'était pas entièrement net.
Tout cela ne ressemble guère à la Ligue du Bien public,
mieux nommée Ligue du Bien particulier, qui, comme on sait,
ne fut qu'un tissu de fourberies et de trahisons '. Cette Ligue,
dit M. delà Borderie, s'organisa dans les premiers mois de 1465,
«. particulièrement en février »; le 14 février, elle « devait être
dans toute sa ferveur ». Cette supposition ne repose sur aucun
document ou plutôt elle repose sur la seule ballade de Meschinot.
Autant qu'on peut le savoir, il semble bien que la Ligue était
organisée à la lin de 1464 ^ Les documents publiés par
1. Lavisse, Histoire de France, t. IV^, p. 543.
2. Sur l'assemblée qui eut lieu en décembre 1464 a Notre-Dame de Paris,
voir Henri Stein, ouv. cit., p. 53.
LES PRINCES DE GEORGES CHASTELAIN 20^
Quicherat ', qui comprennent les manifestes des principaux
ligueurs, ne renferment aucune allusion au dîner du 14 février,
ni à la « convocation en vers à un grand conciliabule poli-
tique ». Il est probable que si M. de la Borderie n'avait pas eu
sur le nez je ne sais quelles lunettes déformantes, il aurait vu qu'il
s'agissait d'un dîner qu'on peut appeler à juste titre très notable,
le Banquet du faisan, qui se tinta Lille, le 17 février 1454 ^.
Il est vrai que le 17 février n'est pas le 14 février. A cela on
peut répondre que le fameux banquet fut probablement fixé
tout d'abord au jour même de la Saint-Valentin. Mais la pré-
paration des « entremetz » fut longue et compliquée : il fallut
quérir des artistes de tous genres dans toutes les directions,
peintres, tailleurs d'images, verriers, huchiers, couturiers,
pelletiers, brodeurs, tapissiers, sans compter une armée
d'acteurs et de musiciens ; il fallut écrire des vers de cir-
constance, apprendre des rôles, dresser des animaux ; il fallut
construire des fontaines et des tabernacles, bâtir des rochers
avec des forteresses; il fallut confectionner des chefs-d'œuvre
de mécanique auprès desquels pâliraient aujourd'hui les auto-
mates Jaquet-Droz ; il fallut tant de choses et tant de gens que,
le jour fixé, 14 février, quelques détails indispensables man-
quaient sans doute. Nous savons pertinemment qu'au dernier
moment le banquet fut renvoyé de quelques jours et que des
dédommagements furent payés au fournisseur delà boucherie ' :
A Jehan Yver le jeune, marchant, fournissant la despense de mondict
seigneur de boucherie et pouUailles, en recompensation des pertes et dommages
qu'il a eues au fait de sadicte marchandise pour fournir butors, perdris, faisans
et autres sauvagines, le banquet que a dernièrement fait mondict seigneur en
sa ville de Lille, lequel fut retardé par aucuns jours C livres.
Le banquet fut donc « retardé par aucuns jours ». Quand on
voit le rôle joué par les dames dans cette « feste si haulte, si
1. Dans les Mélanges îles Documents historiques inédits, i^e série, t. II,
2e partie, p. 194-470.
2. On sait que le banquet du duc de Bourgogne ne fut pas le seul et qu'aux
mois de janvier, de février et de mars de l'année 1454 u se firent pluseurs
banquez et assembleez tant de nobles princes, chevalliers et escuiers, comme
de nobles princesses, dames et damoiselles ». Math. d'Escouchy, t. II, p. 113.
5. Voir de Laborde, Les Ducs de Bourgogne, Preuves, t. I, p. 416. Cité par
de Beaucourt, Chronique de Mathieu d'Escouchv, t. II, p. 114, n. 2.
204 A. PIAGET
solempnelle et si pompeuse »^ on peut vraiment croire que le
duc de Bourgogne, qui eut toujours « le nom d'Amours en
digne révérence », avait eu l'intention de la placer à une date
glorieuse et significative, le jour de la Saint- Valentin .
On peut dire que les dames avec le duc présidèrent à la fête.
Elle commença par une joute du Chevalier au cygne, qui s'in-
titulait « serviteur des dames ». Puis k une très belle dame »
vint placer un chappelet sur la tête du duc. Au dîner, à la table
d'honneur, Philippe le Bon avait 'à sa droite la damoiselle de
Bourbon et à sa gauche la damoiselle d'Estampes. Au moment
le plus palpitant, deux demoiselles, accompagnées du héraut
d'armes Toison d'or, présentèrent au duc « le noble faisan » et
recueillirent les vœux des assistants. Ces vœux solennels s'adres-
saient, pour la forme, à Dieu et à sa glorieuse mère, mais avant
tout aux dames et au faisan : « Je Anthoine, bastard de Bour-
goingne, voue a Dieu mon créateur, aux dames et au faisant,
que se mon très redoubté seigneur va en ce saint voyage que je
iray aveuc lui . . . » De nombreux seigneurs, oubliant le Créa-
teur, ne s'adressèrent qu'aux dames et au flxisan. On voit que
le Banquet du faisan fut aussi le Banquet des dames et qu'il
était à sa place le jour de la Saint- Valentin.
Les conditions énumérées par Meschinot dans sa ballade
XVIP pour être admis au « disner très notable », la vaillance,
mais surtout la loyauté, l'honnêteté, la bonté, la vertu, la
sagesse, conviennent admirablement au Banquet du faisan qui
était une préparation à la croisade. Il suffisait d'être loyal et
courageux pour « prendre sa viatique au lieu d'Honneur ».
L'expression « prendre sa viatique » ne contient-elle pas une
allusion au « saint voyage » PL'expression « au lieu d'Honneur »
ne désigne-t-elle pas le Banquet de Lille qui fut le triomphe
d'Honneur et de Noblesse ?
La ballade XVILde Meschinot est-elle inspirée parle Banquet
du faisan ? Rien ne s'oppose à cette interprétation. Tout y
invite. Le Banquet du faisan qui, selon l'expression de Jean de
Molesme, secrétaire du duc de Bourgogne, fut « la plus haulte
et pompeuse besongne, et la plus riche, et la plus grande
magnificence que l'on veit oncques faire » ', fut annoncé, j'ima-
I. Voir la Lettre de uiaître Jelnut de Molesme, secrétaire du duc de Bourgogne,
LES PRINCES DE GEORCHS CHASTKLAIN 20)
gine, aux quatre coins de l'horizon, à grand renfort de trom-
pettes, par les hérauts du duc de Bourgogne. Nous savons que
des spectateurs, venus de .loin, remplissaient cinq estrades :
« Tant en sçay, dit Olivier de la Marche, qu'il y avoir des
chevaliers et des dames de grant maison, et qui là estoient
venuz de loing, les ungs par mer et les aultres par terre, pour
veoir la feste, dont il estoit grant renommée ' ». La nouvelle
en fut apportée en Bretagne, tandis que Meschinot rimait péni-
blement une espèce de réponse au poète bourguignon. Il en fît
le sujet de sa XVIP ballade.
Si la ballade de Meschinot, comme il est croyable, fait allu-
sion au Banquet du faisan, les Princes de Chastelain dateraient
de l'an 1453 et les ballades du poète breton de la fin de la
même année ou des premiers jours de 1454.
Dans ce cas, Louis XI, ou plutôt le dauphin Louis, n'est pas,
ne peut pas être en cause. A cette époque, Georges Chastelain
avait la plus grande vénération pour « le fils du plus hault roy
du monde ». Lorsque le dauphin devint roi des Français —
lesquels, déclarait Chastelain, sont « les coffres anciens et repo-
sitoires de l'honneur du monde » — le poète bourguignon
composa un traité « par forme d'allégorie mystique » - dans
lequel il comparait bizarrement mais sérieusement la Vierge
Marie à la glorieuse Maison de France, Joseph 'au duc de Bour-
gogne, les pasteurs aux princes et prélats du royaume, Bethléem
à Paris, « le très noble verger de science », et !'« enfanchon »
nouveau-né à Louis XI nouvellem.ent couronné. Peu de temps
après, il est vrai, le désenchantement commençait.
*
* *
Il n'est peut-être pas inutile de résumer ce long travail
Philippe le Bon, aux maire et échevins de Dijon, relative à un entremets donné
par le duc à Lille, dans les Docume)Us historiques inédits, t. IV, p. 457. Sur la
grande renommée du Banquet du faisan, voir dans la Revue générale,
Bruxelles, t. LXX, (1899), p. 787-806, t. LXXI(i900), p. 99- 1 18, un article de
M. Georges Doutrepont, intitulé A la Cour de Philippe le Bon. Le Banquet du
faisan et la littérature de Bourgogne.
1. Mémoires, t. II, p. 354.
2. Intitulé « L'entrée du roy Louis en nouveau règne ». Œuvres, t. VU,
p. 1-3).
206 A. PI AGE!
décousu. 11 faut intituler le poème de Georges Chastelain non
pas le Prince mais les Princes. Il contient une énumération
toute théorique de mauvais princes et n'est pas une satire poli-
tique. Il a été composé en 14.53 et Louis XI, qui était alors
dauphin, n'y est nullement visé.
Les 25 ballades de Meschinot n'ont rien à faire avec la Ligue
du Bien public; elles renferment une allusion au Banquet du
faisan et datent de la fin de 1453 ou des premiers jours de
1454 '.
Georges Chastelain ayant composé des « prophéties » à
propos des Princes, Olivier de la Marche jugea bon d'imiter son
« père en doctrine », son « maître en science et son singulier
amy » ^, et composa, probablement en 1454, de •< nouvelles
prophéties » à propos des Dames.
Le cousin d'Olivier, Philippe Bouton, trouva spirituel
d'écrire à son tour, peut-être en 1454, les Gouges.
Quant aux Coquards et aux Serviteurs, tout ce qu'on peut en
dire, c'est que, figurant dans des manuscrits qui appartenaient
à Jean I" duc de Clèves, ils sont antérieurs à 1481 ' .
Arthur Piaget.
1. Est-il besoin de dire ici que l'hémistiche de la dernière ballade de
Meschinot, dans lequel M. de la Borderie lisait « en toutes lettres » le nom
de Louis XI, soit d'Escoce ou Savoye, n'est là que pour rimer avec voye, de
même que, dans la même strophe, le Piiy de Domme apparaît là pour rimer
avec pomme ?
2. Mémoires, t. I, p. 184,
3. Au vers 52 des Coquards, qui renferme une allusion incompréhensible,
il est question d'un personnage nommé Montbléru. S'agit-il ici de Guillaume
de Montbléru, bailli d'Auxerre, neveu de Jean Régnier ? Conseiller et maître
d'hôtel du duc de Bourgogne, il mourut à Bruges en 1468. Si le vers 52 le
vise, on pourrait croire que le poème des Coquards est antérieur à cette date.
Sur Guillaume de Montbléru, voir Eruest Petit, Le poète Jean Régnier, bailli
d'Auxerre. Auxerre, 1904, p. 17-18 (extrait du Bulletin de la Société des
sciences historiques et naturelles de V Yonne, 2^ semestre, 1903). La LKIII^
nouvelle des Cent nouvelles nouvelles, qui est aussi grossière que peu spirituelle,
met en scène un Montbléru. Ce personnage avait coutume « de gaigner et de
prendre ce qu'il trouvoit sans garde ». Édit. Wright, t. II, p. 77.
NOTES ÉTYMOLOGiaUES
I
LA FAMILLE DU FRANC *BOLLA, « FLEUR DE FARINE »,
EN FRANÇAIS
Au plus lointain des origines, c'est en ancien haut allemand
qu'apparaît le vocable germanique holla, avec la signification
première de « fleur de farine ».
L'Althochdeutscher Sprachschai\ de Graff enregistre bolla, de
genre féminin, avec la signification primordiale de « pollis » et
celle secondaire, dérivée aisément de la première, de ce qui est
fabriqué, autrement dit panifié,, avec de la fleur de farine,
« quod ex farina candidissima efficitur », et il appuie ses dires
d'exemples pris à des gloses interlinéaires d'un manuscrit du
X' siècle contenant une Prisciani et- Doriati gramiiiatica '.
L'identité, au point de vue de la forme, du mot bolla à pollis
n'a certainement pas pu échapper à Graff", mais il s'abstient
d'aborder la question d'ét3aiiologie. Dans Y Altdeittsches
Wôrlerbuch de Schade % l'ancien haut allemand bolla, fleur de
farine, se trouve faire défaut. Les Althochdeutsche Glossen de
Steinmeyer et Sievers, où j'avais supposé qu'il y aurait
quelque probabilité de le rencontrer, ne le présentent pas.
Dès le déclin du moyen âge, la documentation devient
abondante, et un mot balle ou polie (aussi sous une forme
plus courte bol, poil) apparaît comme existant dans toute la
zone germanique qui confine au domaine roman : en moyen
haut allemand et en moyen bas allemand.
Pour le moyen haut allemand, le Mittelhochdeutsches
1. m, 96,
2. 2' édition.
208 p. MARCliOT
HandwdrWrhucb de Lexer ' enregistre un hoUe, de genre fémi-
nin, ;ivec les deux sens que présente son ascendant bolla :
(' teincs Mehl » et « Art Gebikk aus solchcm », sens dont le
premier est confirmé par deux passages pris à des règlements
de police de Nuremberg du xiir' au xv^ siècle, le second
passage étant des plus explicites : « Von bolloi ein brot umb
einen pfenning, und daz bolJc und semel niht zu ainander
gemischet werden-. » Lexer déclare que l'ancien haut
allemand bolla, d'où est tiré boUc, vient du latin pollis.
Le Baycrisches Worterbuch de Schmeller > offre un polie ou poil,
de genre masculin, ici, attesté par plusieurs exemples, dont un
des plus anciens, tiré d'une Chronique de Ratisbonne, est de
1376 : « Wenn der Waiz gilt 5 ss., so soll die Semel haben
7 Mark, und der Poil 8 Mark K »
Pour ce qui est du moyen bas allemand, ses deux branches
essentielles, la saxonne ou moyen bas allemand proprement dit
et la franque ou moyen néerlandais, connaissent le mot bolle,
polie. Dans la région westphalienne, au xV siècle, dans un
glossaire latin-saxon (de 1420), le latin ^o//ù est rendu par le
bas allemand /Jo//^ >. Dans la zone franque, un boUe ou bol, de
genre masculin, est très répandu, mais ici il n'a conservé que
la signification secondaire de « sorte particulière de pain » et
sa signification paraît même avoir été légèrement déviée sous
l'influence du mot bol, boule : le Middelnederlaiidsch Woordenbock
de Verwys et Verdam ^ explique ce bol(le) par : « bolvormig
gebakken brood, bollebrood, bol », et cette définition même
montre que le mot continue à exister en néerlandais moderne".
I- I' 323.
2. Il doit s'agir d'un pain de dimension minuscule, de l'espèce dite
maintenant IVeck ou -Rinidstuck et dont la valeur marchande est approxima-
tivement de nos jours 5 pfennig.
3 . l'fi éd., I, 280. Je n"ai pas eu la seconde édition, de Frommann, à ma
disposition.
4. Cet exemple montre que le poil est une se)iiel ou fleur de farine de tout
premier choix.
5. Diefenbach, Glossariuni hti)to-geniidnicum niediae et infiviM latinitatis,
44 S-
6. 1, 1355.
7. Il y a le sens, d'après le Woordenhoech der ncderlaïuhche taal (x. III', de
Muller et Kluvver, 285), de : « zekere ioort van cirkelvormige brooden, van
onderen plat, van boven rond, meestal van tarwemecl. »
NOTES ÉTYMOLOGiaOHS 20g
Si du moyen âge nous passons à l'époque moderne, nous
constaterons la survivance du primitif germanique holla dans
les angues qui le possédaient déjà au moyen âge, c'est-à-dire
en .haut allemand et en bas allemand (y compris la zone néer-
lando-flamande), et en plus une large diffusion du mot dans la
direction des pays du Nord, dans la Frise, le Danemark, la Suède
Pour le haut allemand, Lexer a noté l'existence du mot dans
ia Carinthie germanique, qui, au point de vue linguistique
constitue une portion du domaine du bavarois ■. En allemand
littéraire, on n'a plus qu'une cristallisation de l'ancien /,.//(,)
dans le compose Polmehl, qui signifie « farine de recoupe ou
seconde tanne » et dont il tant interpréter le procédé décompo-
sition par un sens initial : farine résiduaire résultant de
1 extraction du poil ou fleur.
Il est à remarquer que Texplication ni l'étvmologie de
Pollmehl -, qui aurait nécessité celle de Pollue), ne ^ont données
par Etymoh^isches Wôrterbuch der deutschen Sprache de Kluae
ou le mot Polhnchl se trouve faire défont dans toutes l';
éditions. wull,5 icb
En bas allemand, le mot bolle ou sous forme raccourcie bol
subsiste dans les deux branches qui le possédaient déjà u
moyen âge. Pour le néerlandais (en englobant aussi dans cett
haut bol, loUcbrood avec sa signification; /.o/ y est du aenre
sa forme pleine bolle existe aussi, au genre féminin en aénéral
et tous deux s emploient également dans l'acception à, broodje
ou petit pain, par ex. le second dans le composé krentebo le ou
petit pain aux raisins de Corinthe 3. Us ont un'synonyit 1/.^
2. C'est sans doute cet ail. Polhnebl, non compris dans le mécanisme de
sa composition, ,ui a donné lieu à une curieuse méprise de Lexer Dnsl
pente edu.on abrégée de son grand dictionnaire moyen-allemand œ le J
ou recoupe (et de « Geoack aus solchem «comme sens second), d la i.e
édition (191 5) du Mittelhoc-hdeutsches Taschemuôrterbuch '
i.l'o^y'' Kuipers, Getllustreerd ^oordenhoek der nederlandsche ta.!, I 390
Romania, XLVII.
14
ilO p. MARCHOT
de genre féminin (au sens seulement de petit pain), qui n'esta
l'origine qu'une forme de pluriel pour *bûller, avec une épen-
thèse de d (cp. kelder^ :(older <i*keller, *:{oller), pluriel qui, en
raison de son emploi fréquent, a usurpé les fonctions de sin-
gulier. Entîn on rencontre encore bolle cristallisé dans le
composé hoUenbahker ou boulanger d'espèce particulière qui
fabrique les bollen. C'est en vain qu'on chercherait l'étymologie
des mots boJ(Jc), boldcr dans VElyiiiohgisch woordenbœk der
mdcrJandschetaal de Franck (éd. Van Wijck), où ils sont passés
sous silence. En bas allemand proprement dit, à l'époque
moderne, un mot Bolle ne paraît pas avoir la vitalité, ni surtout
la diffusion de ses correspondants néerlandais, et il n'a pas
gardé, du moins je ne l'ai pas constaté, son sens premier de
« fleur de farine » qu'il possédait encore au moyen âge, v. plus
haut. Mais on le retrouve au sens second de c petit pain fait
avec cette fleur », notamment dans le composé Korinîhcn-Bolleu,
usité dans la région de Brème au sens de « Rundstïick mit
eingebacknen Korinthen ' ».
C'est dans la période moderne que le mot boUc, comme je
l'ai dit, s'est propagé du néerlandais et du bas allemand dans la
direction du nord à des idiomes germaniques voisins, le frison,
le danois, le suédois.
En frison, c'est du néerlandais que doit venir l'infiltration, le
mot ayant les mêmes sens fondamentaux dans les deux langues
et s'y retrouvant dans des composés du même type (par ex.
les types bollenbakker, krentebolle). .Le Lexicon Frisicum de
Halbertsma ^ donne bôale ou baie au sens de « panis albus
triticeus rotundus », suivi d'une nombreuse série de composés
désignant des variétés de cette espèce de pain. Le Friesch
Woordenbœk de Dijkstra note bôle ou bbllc au sens de « wittebrood»,
avec également la série des composés.
C'est au bas allemand proprement dit, qui lui est limitrophe,
que le danois, pour ses sources paraît s'être alimenté. On
constate dans les deux langues l'identité de sens fondamental
« Rundstûck », « Week » : les dictionnaires allemands-danois
1 . Brewer JVôrterhich, cité dans le Wôrterhuch der deutschen Sprache de
Sanders (1900), I v. Bolle.
2. II, 441.
XOTES ÉTYMOLOGIQUES 2li
tendent ces mots allemands par holle (par ex. celui de Helms
1876). M. le professeur Nyrop a bien voulu me renseigner
ainsi à ce sujet : « sorte de pain très fin, un peu mou, de
forme ronde à base plate ; plur. bollcr ; importé sans doute chez
nous après la Renaissance ».
Quant au suédois, c'est au néerlandais et au frison qu'il est
apparenté par son moi bulle (masc, au plur. Iridlar), dont les
sens premiers sont comme dans ces deux langues : « pain blanc »
et « petit pain ' ».
Si maintenant Ton veut remonter à l'origine même du
primitif germanique bolla, qui a produit dans de nombreuses
langues actuelles de la famille germanique une postérité des
plus notables, il est impossible de ne pas se rallier à l'opinion
de Lexer, citée plus haut, qui tire l'ancien haut allemand bolJa
du lat. poIlis,ÛQur de farine. On remarque, en effet, que dès la
plus haute époque où une documentation suffisante est possible
(moyen âge), l'habitat du mot germanique se trouve tout le
long de la frontière du monde roman, depuis la mer du Nord
jusqu'à proximité de l'Adriatique. On remarque au surplus que
bolla est resté totalement inconnu à la branche germanique
orientale (gotique) et à la branche septentrionale (norroise).
Enfin on est frappé par la singulière coïncidence de l'alter-
nance du genre qui est facultativement masculin ou féminin
pour le latin poUis et qui présente la même incertitude dans les
correspondants germaniques, étant simultanément masculin et
. féminin selon les idiomes, parfois même dans un seul. La
vraisemblance indique aussi que de deux civilisations, l'une
raffinée comme la romaine, l'autre primitive et fruste comme
la germanique, c'est la seconde qui aura emprunté de la
première un mot dont la signification exprime et marque «n
progrès et une amélioration dans la vie domestique'.
I. ANC. FRANC, boukllge,
« BLUTEAU A PASSER LA FLEUR DE FARINE ».
Etant donné que les formes germaniques médiévales qui
I. Voyez par ex. le Fickordbok ôfver svenska och fyska sprâkei de Wrede
(1909), qui traduit bulle par « Weissbrot, Rundstûck », et seulement en
212 P. MARCHOT
représentent pollis vivent dans une zone contiguë au domaine
roman et que, d'autre part, l'une d'elles existe de façon vivace
en moyen néerlandais, l'on peut, au moins de façon plau-
sible et avec grande vraisemblance, conjecturer l'existence d'un
*bol!a, fleur de farine, dans la langue franque : c'est lui qui
doit être l'ancêtre direct du moyen néerlandais holle ou bol.
Un des dérivés les plus transparents de ce franc hypothétique
*bolla est, selon moi, l'ancien français bolenge, « bluteau pour
extraire la fleur de farine ». L'origine de ce bolenge est restée
inconnue et l'on sait seulement de façon pertinente que c'est
lui qui a donné naissance à l'anc. franc, boulengier : dans cette
revue ' Wedgvv^ood a montré d'une façon qu'on peut consi-
dérer comme décisive qu'à l'origine le boulengier - n'est qu'une
variété de « pestour » qui fait usage habituel dans son métier de
fleur de farine; c'est, si l'on veut, un pestour de pains plus déli-
cats, un boulanger de pains fins. Si cette explication a échappé au
Dictionnaire général, qui déchrc boulanger « d'origine inconnue »,
ainsi qu'à Kôrting qui ne la mentionne même pas, pas plus
du reste que l'anc. franc, bolenge, ce n'est que par un manque
d'information qui a lieu de surprendre, et M. Meyer-Lûbke,
dont l'érudition a été ici plus sûre et plus étendue, n'a pas
ignoré cette solution : il l'a enregistrée comme définitivement
acquise et certaine dans son dictionnaire, en faisant observer
seulement que bolenge même est d'origine inconnue et que le
moyen haut allemand biuteln (bluter) « kann lautlich . . . nicht
die Grundlage von afrz. boulenge « Mehlbeutel »... abgeben ^ », .
L'ancien français boulenge est resté inconnu à La Curne de
Sainte-Palaye, à Godefroy, à Diez, ainsi qu'à Kôrting, comme
je l'ai dit. Darmesteter a dû aussi l'ignorer, car, dans le Traité
de,la formation de la langue française •♦, il tire boulanger d'un
ancien fraiîçais hypothétique (pain boulenc = en boule) :
troisième lieu par « Brot » dans le cas où le huile est de plus grande dimen-
sion : « grôsser : Brot ».
I.. VIII, 437-
2. Dans W. de Biblesworth cité par Wedgwood, il y a aussi un mot
bolenger, verbe signifiant « bluter ».
3. Romanisclm Etyiuologisches Wôrterbuch, 1599.
4. § 142. Ce paragraphe est un de ceux qui ont été mis au point par
M. L. Sudre d'après « des notes de cours laissées par Darmesteter ».
NOTES ÉTYMOLOGIQUES 213
« boulanger a dû désigner à l'origine celui qui fait du pain
boulenc, en boule ». Tout récemment, dans h Zeitschrift f.
roman. Philo! . (XL, 141), la solution par « pain boulenc » a
encore été défendue par Gamillscheg, qui, avec un parti pris
évident, a cru bon de ne pas même faire mention de l'a. fr.
boiilengc .
Le suffixe qui est entré daiis la composition de boul-enge est
le suffixe, d'origine germanique, -ing, fém. -inga : français -enc,
-enge. Il paraît avoir eu pour fonction essentielle de désigner
une variété, une sorte, une subdivision, une catégorie soit d'êtres
animés soit de choses, en s'ajoutant à des thèmes nominaux
pour former des adjectifs qui peuvent donner des appellatifs
par la disparition du terme déterminé. Voici des exemples de
cette formation qui sont tous empruntés au Dictionnaire
général (au § 142 du Traité de la formation de la langue ou à la
rubrique de chaque mot) :
a. fr. corniarans (xiV^ s., E. Deschamps) =^ corbeau de
mer, cormoran.
a. fr. faucon nioran (Budé, Oiseaux) = de mer.
a. fr. osberc /flji^^rt'uc (i?c)/a?7j) = d'Alger, *iaseran.
a. fr. boquerant (xii^ s., R. de Cambrai^ = de Boukhara,
bougran.
a. fr. loherenc, loherenge= de Lothaire {Lobier\ lorrain, -aine.
fr. mud. paysan ■= du pays.
fr. mod. merlan = qui tient du merle.
Il est probable que l'expression originelle intégrale de boiilenge
a été *burete boulenge, c'est-à-dire « tamis, crible, bluteau à
passer la fleur de farine »^ et que le terme déterminé * burete se
sera effacé peu à peu ' .
2 . ANCIEN PICARD bouknc, BOULANGER
. (Amiens, xii' s.)
Un autre dérivé du franc *bolla, « fleur de farine », me paraît
être l'ancien picard boulenc, « boulanger », qui n'est attesté que
dans un seul texte comme existant à Amiens, dans le dernier
l , A supposer un hypothétic|ue "burete, primitif de l'a. fr, huretel
(Godefroy, Compl.), bluteau. ■
2 14 p. MARCMOT
tiers du xii* siècle. Le mot se rencontre dans le Glossaire sur
les Coutumes de Beauvoisis et provient de la Charte des Péages
d'Amiens, accordée par Philippe, comte de Flandre (i 168-1 191);
il est inséré avec le contexte dans le glossaire latin de Du
Cange(éd. Favre, s. v. boJendegarii). « Quiconques fâche pain
à vendre ou vent en la chité, il doit 2. sols l'an, ou 28. denrées de
pain, ou cascune semaine une ob. pour la loi de Boulens, de la
Coustume de Boulens, etc. Occurrit ibi non semel. . . » Le mot
avec le passage a été reproduit par La Curne de Sainte-Palaye
(s. V. bûiiJaingier), qui ne voit dans hoideus qu'une simple
orthographe fautive pour boitlengicrs, mais on peut et on doit
objecter avec raison que hoiilens, comme le remarque Du Cange,
se rencontre dans le texte plusieurs fois. Il est donc infiniment
probable qu'on a affaire à un mot régional, dialectal, n'ayant
eu qu'une aire réduite. Quoi qu'il en soit, et pour quelque
raison que ce soit, il est omis dans Godefroy, Diez, Kôrting et
Meyer-Lûbke. Je vois dans ce boulens de Du Cange une for-
mation en -ejic tirée du franc *boUa, « fleur de farine », et
constituant le débris d'une .expression primitive et plus
complète pestour boulenc, ayant existé en ancien picard.
Gamillscheg a voulu voir dans ce boulens des exemples de
[pain] boulenc, en opposition à Du Cange et La Curne : il se
comprend bien qu'il y ait une « loi-coutume de boulangers »,
comme il y en avait une pour chaque métier ; mais une
« loi-coutume de pains ronds » paraît plutôt plaisant.
Note additionnelle.
Mois romans qui ont ou semblent avoir pour signification originelle
« pain en forme de boule ». ■
A. — Espagnol bollo, « pain de l'espèce brioche, de petit
volume ».
On trouve déjà une explication de l'esp. bollo dans Diez ',
qui en a tiré une de ses deux raisons de rattacher le fr. bou-
langer à boule ; son étymologie est reproduite par Kôrting et
par Scheler. Meyer-Lubke, soit par omission involontaire,
soit retenu par des scrupules, s'abstient de parler de l'esp. bollo,
au sens de « sorte de pain )^
I. 5e éd. (de Scheler), 530.
NOTES ÉTYMOI.OGIQ.UES 215
La signification de ce bùJlo, qui possède un d'umnuùî bolluelo,
est, d'après le dictionnaire de l'Académie espagnole ':
<( Panecillo amassado con difcrentes cosas como huevos,
lèche, etc. » En espagnol, le mot bol h est une forme masculine
remontant à bu lia et il n'est pas étonnant qu'il v ait pris
l'acception spéciale de pain de forme hémisphérique de volume
réduit, hollo possédant en espagnol le sens métaphorique de
« bosse, chose renfîée » pour désigner plusieurs espèces de
choses à forme arrondie : c'est ainsi qu'on le trouve avec la
signification de « bosse, renflement, relief arrondi », emplo^^é
en technologie, et dans celle de « bosse, boursouflure,
gonflement provenant d'un coup ou d'un choc ».
Les pays hispano-américains connaissent le mot boUo, avec
la signification légèrement extensive de « pan de harina de
maïz y manteca, de palmo y medio de largo y dos pulgadas
de didmetro, que es el pan que come la mayor parte del
pueblo - », extension de sens qui n'est pas particulièrement
surprenante et dont on peut facilement trouver la raison dans
une certaine ressemblance du boUo d'Amérique et du bollo
d'Espagne. Le pain fait avec de la farine de maïs oftVe une belle
couleur jaunâtre qui a dû rappeler celle du bollo original, et,
par surcroît, la graisse ou le beurre qui entre dans la compo-
sition de cette sorte de pain hispano-américain, le rapprochait
de manière plus ou moins sensible, quant à la délicatesse, de
son prototype européen.
B. — Comasque biilef.
C'est le comasque bulet qui a fourni à Diez son second argu-
ment pour tirer boulanger de boule. C'est un mot local de
Traona (\^4ltelline) tiré du Vocabolario del dialetto délia città e
diocesi di Como de Monti (p. 380), qui signifie « pane contadi-
nesco, fatto di vinacce, castagne secche, grano turco colla
pannocchia, tutto insieme macinato e impastato ». Mais ce
n'est autre chose qu'un dérivé du valtellinois bula « son »
d'après M. Salvioni, qui a bien voulu m'écrire : « vien cioè
paragonato alla « crusca » tutto quel guazzabuglio di roba che
vien macinato insieme per trarne la pasta del bulet. »
I . 8e éd., par Salvd.
2. Salvâ, 0^. fiV., V. hoUo.
2l6
p. MARCHOT
C — Picard houhnc, « pain grossier, fait avec de la farine de
froment naturelle, qui n'a pas été blutée » (Arras, xvir siècle).
Ce mot picard n'est attesté qu'une seule fois, et par Du
Cange. Il est extrait d'un compte de 1638 du cartulaire de
Saint- Vaast d'Arras. Il paraît donc bien exclusivement régional
et, comme il se retrouve identique pour la forme et pour la
signification en flamand et dans le néerlandais dialectal, il est
infiniment probable à tous égards qu'il a été emprunté directe-
tement du flamand à l'époque où Arras était une ville du comté
de Flandre, qui n'était pas sensiblement éloignée de la limite
des parlers flamands.
Voici le texte donné par Du Cange \ qui a l'avantage de
fournir en même temps, de façon très précise, la signification
du mot picard boulenc : « Adviser que lesdites miches et michets
seront fait de pure fleur, les bisettes de farine, dont le son soit
et sera ôté, et les boiiJens de pure farine, telle qu'elle vient du
moulin, sans y mêler aucun tercœul ou rebulet. »
Sainte-Palaye a connu ce passage de Du Cange, et aussi très
exactement la source originale, qu'il mentionne, et il a accueilli
un mot boiilens : « sorte de pain. Il étoit fait avec de la farine
telle qu'elle vient du moulin. » Mais le mot n'a pas été admis
par Godefroy, ni par Diez, ni par Kôrting, ni par Meyer-Lûbke,
vraisemblablement à cause de sa mention unique, qui leur a
suggéré des doutes sur son existence réelle. Quant à Darme-
steter qui parle au passage cité plus haut d'un mot boulenc,
« pain en boule », il n'est pas impossible qu'il ait été inspiré
par une réminiscence du texte de Du Cange.
Mais l'origine directe et immédiate de ce picard boulais ne
peut être que le flamand boUing, qui a absolument la même
signification. Il est vrai par ailleurs que ce mot bolling a bien
originellement et étymologiquement la signification première
de « pain en forme de boule ».
En territoire flamand, on le trouve répandu de nos jours
dans le Hageland, zone agricole du Brabant belge qui s'étend
approximativement entre les villes de Louvain, Tirlemont,
Diest et Aerschot. Les Bijdrage tôt een Haspengonwsch Idiot icon
de Rutten ^ notent ce boUing (prononcé beulling^ au sens de
i.'"Éd. Favre, v.lrebuleturn.
2. Anvers, 1890, p. 31 .
NOTES ÉTYMOLOGIQUES 21']
« kleîn, grof, bolvormig tarwebroodje », et lés Bijdrage tôt een
Hagelandsch Idiot icon de Tuerlinckx ' le définissent par « brood
van tarwemeel, waaruit de bloem grootendeels getrokken is ;
ook brood van witgraan (inasteluin) ». En pays néerlandais,
c'est dans la province de Zuidholland que j'ai pu, après
quelques recherches, établir son existence d'après des sources
orales, avec un composé krentenbeullmg « petit pain de forme
ronde dont on relève la qualité commune par des raisins de
Corinthe. » (Communie, de M. le professeur C. Spat, à Bréda.)
De cette documentation un peu mince il ne faut sans doute
attribuer la cause qu'à la pénurie des movens d'information
dont on dispose pour des recherches dans le champ des dialectes
flamands et néerlandais.
II
CANE ET CANARD
Le plus ancien français se sert, pour notre mot actuel
« cane », du vocable ane aune enne -, continuateur direct du lat.
anas, aiiatis. Dans l'espèce de canard vivant à l'état sauvage,
pour distinguer et désigner spécialement le mâle, l'ancien fran-
çais avait recours à une création en utilisant le mot masle
augmenté d'un suffixe : inalart, mail art, marlart, maslart.
C'est en 1338 seulement qu'apparaît, sous la forme qiienne,
un premier exemple de notre mot cane, qui s'est substitué à aiie
aune; il s'emploie bien, comme l'indique le contexte, pour
désigner l'oiseau femelle: « Ouennes, mallars qui vont noant»,
dans Modiis et racio (Littré et le Dict. gén.y Mais ce mot
quenne, en 1338, avait déjà dans la langue une existence assez
ancienne, peut-être séculaire, car d'après le Dictionnaire Général
(v. caxard) qui empruntesa citation au Complément de
Godefroy, le dérivé quanart, avec le sens de canard mâle
1. Gand, 1886, p. 90.
2. Godefroy, v. ane, mentionne la forme emie, mais sans exemple; elle
semble du reste bien confirmée par le picard mpdçrpe énetie, cane (cité par
Littré),
2l8 p. MARCHOT
(évidemment pour le mode de dérivation façonné sur ma In ri)
est déjà attesté dès le xiii'= siècle '.
Diez, dans les dépouillements destinés à son Dictionnaire
étj'mologique, a relevé chez Orderic Vital, mort vers 1 141, un
mot canard us avec le sens de « espèce d'embarcation ». Le
passage d'Orderic est noté chez Godefroy, au mot de Tançien
français canart « grande embarcation », dont canardiis n'est
qu'une adaptation latine : « Quatuor naves magnaequas canardes
vocant de Norwegia in Angliam appulsae,sunt. » Diez a consi-
déré le mot canardus, sorte de navire, comme la clef du français
cane et canard, oiseau aquatique. Il prétend que le mot germa-
nique, d'où sont issus le néerl. kaan et l'ail. Kahu, a donné
naissance à la fois à canardus, sorte de bâtiment, et à cane
canard, animal aquatique, allant sur l'eau comme une embar-
cation. Son raisonnement est assez alambiqué ; il veut que cane
canard soit la première dérivation en date et dit expressément :
« Man sieht, dass schiff und ente, beide als schwimmer gedacht,
in derselben bezeichnung zusammenfallen. Die urbedeutung
aber ist nicht die erstere..., denn das wort weist nicht auf lat.
canna, rohr, gondel..., sondern auf ndl. kaan (f.) = nhd.
hahn ^. » Ainsi, se plaçant au point de vue purement formel,
Diez veut que ce soit le néerl. kaan (f ), bateau, qui ait donné
d'abord le français cane, oiseau aquatique, lequel aurait produit
ensuite le dérivé canard, nom du mâle, qu'alors seulement, par
métaphore, le mot canard aurait passé à une espèce d'embar-
cation. Tout cela n'emporte pas la conviction. D'abord je ne
connais qu'un exemple d'un nom de bateau passant à un animal,
c'est le fr. frégate. Puis l'a. fr. canardas d'Orderic peut fort
bien s'expliquer autrement que comme un emploi métapho-
rique du nom de l'oiseau aquatique. Ce peut être l'ancien ger-
manique (en l'espèce le moyen bas allemand) kânc (masc.)
augmenté du suffixe français, ou encore le moyen bas allemand
kâne aert, dont le sens littéral est précisément « sorte de
bateau ». Les composés en aert de l'espèce ne sont pas rares.
Le MiddelnederJandsch Woordcnbœk de Verwijs et Verdam cite
1. Des 1199, on trouve même le nom de « Hugo Canart » (CqiiuL de
Montiéramey, Aube ; dans le Compl. de Godefroy).
2. 5e éd., p. 539.
NOTES KTYMOLQGiaUES 219
hurgher aert, ridder aerl et ajoute expressément que acrt est de
même façon « ook tœgepast op zaken, in de algenieene betec-
kenis vîui soort ' ». Enfin, une dernière objection, d'ordre for-
mel et qui peut avoir son importance, est que le mot canari,
embarcation, qui apparaît au début du xii' siècle, s'écrit tou-
jours par c, qu'au contraire quanart (xiii^ s.) et qiienne (1338),
noms de l'oiseau aquatique, s'écrivent par (///, selon un usage
traditionnel probablement. Il est bon d'ajouter, à la décharge
de Diez, qu'il ne pouvait pas avoir en son temps connaissance
de ces exemples historiques,
Littré dans son dictionnaire s'est borné à insérer de façon
concise l'opinion de Diez, s'y ralliant sans réserves, et la don-
nant même comme une solution acquise -.
Scheler, qui vient ensuite par ordre de date, après avoir
exposé l'expUcation en vogue et généralement reçue de Diez, a
fait cependant, mais de façon plutôt circonspecte, une nouvelle
proposition étymologique : « On y [dans l'aneienne langue]
trouve aussi quenue opposé à iiiallart, niaJart, et ceci me suggère
la pensée que comme niallarl (p. maslart) vient de niasJe mâle,
qiienne pourrait être le qninna, quân, quenne, etC- des langues
germaniques, qui signifie femelle, femme ; or cane canne peut
fort bien n'être qu'une forme variée de quenne... ^ » Le malheur
est que le germ. qninna ne signifie jamais « femelle «, ce qui
est une idée tout à fait personnelle à Scheler, qu'il a puisée on
ne sait où, mais toujours « femme, femme d'âge, épouse ».
Voici la famille de ce mot germanique, empruntée à VEtymo-
logish Woordenhoeh der nederlandsche taal de Frank : moyen néerl.
qnêne, femme, femme sur le retour ; anc. franc qnëna « uxor » ;
anç. h. ail. qnëna, femme; anc. saxon qnëna, femme, épouse;
anglo-saxon cwëne, femme, femme de mauvaise vie; gotique
qî7to, femme *^.
Kôrting se range docilement à l'opinion de Diez, en dérivant
cane du bas allemand cane = a\\. Kahn. Il prétend par erreur
1. I, 19)-
2. S. V. cane.
3. Éd. de 1888, V. cane.
4. Éd. Van Wijk, v. 1. k\i.<eeu.
220 P. MARCHOT
qu'en ancien français cane [il s'agit de catiart] veut dire aussi
« navire » '.
Le Dictionnaire Général de Hatzfeld et Darmesteter fiiit
preuve de plus d'esprit critique ; il laisse percer vis-à-vis de
l'explication de Diez un certain scepticisme en déclarant à
propos de cane : « Origine incertaine. On a proposé d'y voir le
mot germanique kahn, bateau, appliqué à un animal nageur. »
Enfin le Dictionnaire étymologique des langues romanes de
M. Meyer-Lùbke a supprimé de façon radicale la difficulté, en
omettant purement et simplement cane et canard. Est-ce de
propos délibéré ? Il faut bien supposer que non, et l'on doit
plutôt croire à un lapsus accidentel, que réparera la prochaine
édition.
Si l'on considère que, depuis les Latins jusqu'à nous, un
certain nombre de nos animaux de basse-cour ont reçu des
noms provenant d'une onomatopée, imitation de leur cri parti-
culier, on sera tenté d'appliquer ce mode d'explication à la
solution du vieux mot français quenne.
Déjà les Latins de la décadence avaient, en même temps qu'un
verbe pipire, un appellatif pipio au sens de : petit d'un oiseau,
à cause du cri caractéristique de l'animal pi... pi... ; le mot finit
par restreindre son sens et ne plus s'appliquer qu'au pigeonneau,
le jeune oiseau de la basse-cour au pi... pi... très distinct et
caractérisé. C'est le mot qui survit dans les langues romanes.
Dans le haut moyen âge français, aux alentours de i loo sans
doute, le jal commence à être appelé coc, ce nom provenant
du cri que pousse l'animal, lorsqu'ayant trouvé quelque pro-
vende il veut faire participer à l'aubaine l'une ou l'autre poule,
objet de sa sollicitude. J'attribue l'apparition du néologisme à
la date de iioo environ, parce que le plus ancien exemple
connu de coc est du xii' siècle, dans la Fie de saint Gilles (^Dic-
tion, génèr.).
Un phénomène absolument identique s'est passé en Engadine,
où le coq s'appelle kod -.
De nos jours, c'est le cochon d'Inde ou cobaye, plus ou moins
1. Première éd., 1565. Je n'ai pas eu d'autre édition à ma disposition.
2. Meyer-Lùbke. Kom. Btm. Wôrterhich, 4733,
NOTES ÉTYMOLOGIQ.tJES 221
répandu coQime animal domestique d'agrément, qui est en
passe de prendre le nom vulgaire de coni ou coiti-coui '.
Aussi ne saurait-on considérer comme interdit ou téméraire
de supposer que, pour l'appellation de l'animal domestique dont
le cri bien caractéristique est couin...couin..., l'onomatopée kiuï
a bien pu jouer un rôle et exercer une action sur le mot tradi-
tionnel ane aune (prononcé ànc^ en amenant un compromis,
un croisement qiiennt (qui était prononcé soit kwène, soit kwànè),
lequel qnenne donna rapidement lieu au composé quanart
(kwàna)').
La plus ancienne attestation de Canart, surnom d'homme, est
déjà de 1199. Et il est compréhensible que des néologismes
d'allure toute familière, créés par voie d'onomatopée, comme
qnenne et quanart, n'aient pas été attestés immédiatement dans
la littérature. Ils remontent en tout cas au xii' siècle. Et dans
ces conditions il était encore possible pour quenne et quanart
d'opérer la simplification de leur qu- initial en c- : cette évolu-
tion phonétique est généralement regardée comme s'effectuant
au XII'' siècle.
III
ANC. FRANÇAIS DERVER, DES FER
On n'a pas jusqu'ici, en dépit de nombreuses tentatives ^,
découvert l'étymologie de derver desver.
La dernière de ces tentatives d'explication est de M. Vising ',
qui a cru pouvoir proposer un *d(e)-aestuare, composé con-
jectural, vraisemblable à tout prendre, de aestuare, être en
effervescence, être agité, en supposant, après d'autres roma-
nistes, que desver est la forme première et originale du mot
et que derver n'est qu'une variante déterminée par le phéno-
mène dit rotacisme. Succès très appréciable, le dictionnaire
étymologique de M. Meyer-Lùbke a inséré purement et sim-
1. Grande Encyclopédie, v. cobaye : « Le nom de cotii ou coui-coiii, qui rap-
pelle son cri, lui est quelquefois donné en Europe comme dans son pays
natal. »
2. Voir Meyer-Lùbke, Rom. clyin. IVorierbucb, 249.
5. Roinania, XXXVII, 157.
222 P. MARCMOT
plement, sans commentaires ni objection, la solution de
M. Vising comme définitive et catégorique '.
Cependant elle ne laisse pas que de soulever plusieurs graves
objections :
i) D'abord, un thème *de-aestuare n'est qu'une reconsti-
tution conjecturale ; ce composé n'est attesté nulle part en
latin.
2) En second lieu, c'est encore pure hypothèse que l'asser-
tion de M. Vising, reprise de G. Cohn -, que le sens transitif
de (iesvcr (qui est « afïoler », « rendre fou »)est « un dévelop-
pement postérieur » du sens intransitif (qui est « être, devenir
fou »). En effet, les plus anciens exemples de desver derver sont
(à ma connaissance du moins) du deuxième tiers du xii^ siècle
et, durant ce bips de temps, ils sont au nombre de quatre : un
dans un petit poème de Wace, un dans Erec et Euide (iiéo
env.), deux dans Cligès, poème de très peu postérieur à Erec.
Or, l'un de ces quatre exemples, probablement le plus ancien,
celui de Wace, donne le verbe à l'emploi transitif :
Quant hom plus sert créature,
Tant le vait debles entur
Por deceiver et enginner,
Por desturber et por desver (=z affoler)
(Wace, Liv. de S. Kicholay, 1163, Delius.)
Deux des exemples, un de Cligès et celui à'Ercc sont à
l'emploi intransitif, le second (desver de) étant employé dans
l'acception métaphorique de a raffoler de » (en allemand « toll
sein nach » d'après le dictionnaire des œuvres de Chrétien par
Foerster). Voici ces exemples :
De ce devroit ansanblc o nos
Toz li mondes desver a tire.
{Cligès, 5827.)
Et la reïne qui desvoit
D'Erec et d'Enide veoir.
{Erec, 6460.)
Enfin le quatrième exemple n'est pas probant et laisse dans
l'indécision, comme je le montrerai plus loin :
1. Rom.élym. JVôrterbuch, 249.
2. Zeitschr.f. roui. Phil., XVIII, 206.
NOTES ETYMOLOGIQUES 223
Que d'anior home rcqueïst,
Se plus d'autre ne jii desvee.
{Cligcs, looi.)
Après le deuxième tiers du xii'^ siècle, les exemples d'emploi
transitif et intransitif de desver continuent à exister pêle-mêle
et concurremment, conime il sera montré plus loin.
3) En troisième lieu, il est tout à fiit inexact de dire, comme
fait M. Vising, que l'ancien français possède un idiotisme des
plus fréquemment employé avoir le sens dervé, qui serait à rap-
procher pour la tournure du lat. nietis aestuat, avec lequel il
présenterait une analogie frappante. Le véritable idiotisme de
l'ancien français, très répandu, est, comme le formule Godefroy,
d'après ses exemples, derver le sens (et aussi dervcr du sens) :
H. Toi, le sens cuide derver
Fromons Tentent, le sens cuide (lever .
{Les Loheraiiis.)
Quant paien l'ont vcu, du sens cuident derver.
(Fierahras, 2417.)
Quand on trouve en anc. français des passages comme a poi ow.
près a qu'il na le sens dervé, il faut reconstruire : quil na dervé
le sens, et on a affaire au passé indéfini de l'expression derver le
sens. Ce sont de tels passages qui ont causé la méprise de
M. Vising.
*De-aestuare ne donnant pas, à mon avis, satisfaction, je me
tourne d'un autre côté, et, émettant l'affirmation opposée à celle
de M. Vising, je dis que l'emploi transitif a été la fonction
primitive et primordiale du verbe derver desver, qui possédait
la signification de « affoler », « rendre fou » et que ce verbe
est sorti avec sa double forme, de la façon la plus simple et la
plus naturelle, du lat. class. derivare et de la forme secondaire
de celui-ci en langue vulgaire *disrivare. Le sens du lat.
derivare est en effet « détourner, faire dévier de son cours,
de sa voie, faire dériver de sa direction » ; d'où, dans une
acception figurée : « dévoyer, dérouter, égarer, enlever la
raison ».
Il restera à expliquer comment le sens intransitif « être, deve-
nir fou » est sorti de cet emploi.
Disons tout de suite, pour apaiser les scrupules phonétiques
224 ^- MARCHOT
qu'au point de vue formel on pourrait avoir sur Téiymologie
du lat. vulg. *disrivare > dcsver, qu'elle est irréprochable : la
syncope est celle qu'on trouve dans *s us pic are soschier,
lîospitale oj/^/, caespitâre cester, masùcare 7)iaschier, *fasti-
care faschier, firmitatem /^r//, *berbecile bera'l, etc.
La seule vraie difficulté phonétique qui se présente est l'expli-
cation de la disparition des formes accentuées sur le radical
(comme *deriv€t <; d e r î v a t , *desrivet <C *d i s r i v a t ); cette expli-
cation sera donnée à la fin de la présente note. •
J'ai déjà donné le plus ancien exemple du verbe transitif
signifiant : « aftbler, rendre fou » ; cet exemple est normand.
En français proprement dit, ce verbe ne paraît pas se rencon-
trer et se sera éteint dans la période prélittéraire. A moins
toutefois qu'on ne le reconnaisse dans la forme réfléchie se
desver^=sâ.^o\tï, s'égarer, perdre la raison.
A poi qu'ele ne se desvoit.
{Floire et Bl anche jl or.')
Mais il faut prendre garde que ce réfléchi se desver peut parfai-
tement s'expliquer comme une forme seconde de l'intransitit
desver, être fou, construite d'après le modèle des doubles formes
dormir et se dormir, penser et se pefiser, mourir et se mourir, etc. Les
formes à tournure passive, comme celle de l'exemple de Cligês
(^Se plus d'autre ne fu desveé), ou le participe passé desvé, comme '
dans ces exemples à'Ivain corne famé desvee ii ^6, corne desvc
0=1 possédé) 629, pourraient aussi être considérés comme
appartenant au transitif derver desver « rendre fou », mis au
passif (e.f/;r Jt'm signifiant en ce cas : être rendu fou, être affolé,
égaré). Mais elles peuvent aussi s'expliquer comme appartenant
à un intransitif Jert^^r « être fou ».
Quoi qu'il en soit, il a subsité en français proprement dit du
verbe primitif transitif derver le gallicisme bien caractéristique
derver le sens, dont la signification et l'origine apparaissent clai-
rement transparentes, si nous reconstruisons un latin derivare
sensum, qui a le sens évident de : « laire dévier, dériver son
sens, son sentiment; égarer, d'où perdre son sens ». J'ai cité
plus haut des exemples de derver le sens des Lorrains (3* tiers
du xii^ siècle).
Je crois que le verbe intransitif flf^M'^r desver n'est simplement
NOTÉS ÉTYMOLOGIQUES iij
qu'une forme ellipsée de cette expression très courante derver,
desver le sens, qui plonge ses racines jusque dans la période
proprement latine. Ce phénomène assez commun de raccour-
cissement d'une expression entière par voie d'ellipse s'est pro-
duit d'une façon continue depuis l'époque latine jusqu'à nous.
Déjà en latin coUocare in lecto est devenu collocare chez Catulle ' ;
dès le plus ancien français necare aqua est réduit à neier et exclusa
aqua à escluse {exclusa déjà chez Grégoire de Tours) -. Le lat.
ponere ova (dans Columelle) a donné l'a. fr. poudre ues et poudre.
On pourrait citer beaucoup d'autres exemples.
Ce derver intransitif étant attesté à une date aussi ancienne et
même un peu plus ancienne ÇErec^ que l'expression entière
derver le sens {Lorrains), il faut admettre naturellement que
le phénomène de l'ellipse s'est produit avant la date ^'Erec,
dans une période antérieure pour laquelle il s'est fait que les
textes littéraires ne nous ont pas attesté l'existence de derver le
sens.
Mais, remarquera-t-on, le verbe intransitif ^^riYT se trouve en
outre dans la locution, plutôt bizarre à première vue, de derver
du sens (voir plus haut), contemporaine déjà {Fierabras) de
derver le setis, et pour la locution derver du sens l'explication de
derver rendu intransitif par processus d'ellipse ne peut servir.
J'en conviens sans peine. Mais l'expression derver du sens, si
elle n'est pas due à un phénomène d'ellipse, s'expliquera, elle
aussi, et de la façon la plus simple et la plus satisfaisante. Il
n'est pas de lecteur qui ne connaisse l'expression de l'ancien
français pour laquelle Godefroy a près d'une demi-douzaine
d'exemples eissir du sens ; entre autres :
G^istrai dou sens, ains qu'il soit ajorné.
{Huon de Bordeaux.)
Si grant douleur en a, a poi du sens n'iessi.
(Gaufrey.)
Il n'est pas malaisé de voir que derver du sens est un simple
croisement, qui devait se produire presque fatalement, de
derver le sens et eissir du sens.
C'est dans la période prélittéraire que les formes de desver
1. Bourciez, Elém. de linguist. romane, p. 76.
2. Id., ihid., p. 226.
Romania, XLVII. I .
226 ['. MARCHOT
cfervcr accentuées sur le radical (telles que *desrivet, *derivel^ ont
disparu sous l'influence et l'action contrariantes des formes
accentuées sur la terminaison (telles que desvons, dcrvons). En
tout cas, il n'y a pas d'exemples dans l'ancienne langue française
de formes accentuées sur le radical, et des textes montrent que
dès le troisième tiers du xn" siècle l'unihcation de la conjugaison
est faite :
Celé l'entent, a poi de duel ne ckrve.
Voit le la niere, a poi dou sens ne derve.
{Aveni. de Girhert, fragm. de Gar. le Loi)., dans Godefroy.)
Une des raisons qui ont dû contribuer fortement à cette uni-
fication a été l'emploi sans doute fréquent dans le discours du
participe passé desvé desvée (adjectif ou substantif au sens de
fou, folle; souvent apostrophe injurieuse). Ainsi dans le drame
d'Adam :
Aï ! Eve ! Femme desi'ec !
Mare fussez vus de moi née !
(Grass, Adamspiel, 356.)
Une autre influence qui a dû agir efficacement aussi est
l'expression courante des chansons de geste cuidicr h sens (ou
du sctis^ dervcr, qu'il est naturel de supposer avoir été un idio-
tisme du langage vulgaire (équivalent à notre « manquer de
devenir fou «).
L'effacement de certaines alternances dès l'époque prélitté-
raire n'est pas un phénomène inconnu ; un certain nombre
d'analogues à celle de derver ont ainsi disparu, p. ex. les sui-
vantes : *eupromndet de cnpriinter, *couieiset (=^-cum(i)nitiat) de
comencier, *empeiorct de eiipeirier, *esradicl de esrachier, etc .
IV
ANC. FRANÇAIS ENGIER
Le latin, classique ou vulgaire, pouvait donner à un certain
nombre de verbes le sens fréquentatif au moyen du suffixe
-icare : ainsi sont dérivés fodicare de fodere, blandicare ' de
I. Attesté d'après le Rom. Etytn. Wôrterhtich de Meyer-Lûbke, 1148.
NOTES ETYMOLOGIQ.UES 227
hlaudiri, *iodicarc de roiiere, *pe)idicare de peudere, *expandicare
de cxpaudcre. Les langues romanes ont permis de reconstruire
nombre de ces types vulgaires en -icare non attestés.
Le latin possédait un verbe indere dont la signification était
« mettre dans, mettre sur », et aussi par extension « ajouter »,
comme par ex. dans un passage d'Aulu-Gelle : iudcreverha Catonis
roniiiteiitario, ajouter les paroles de Caton à un commentaire '.
Si l'on suppose à ce verbe indere Une forme fréquentative *indi-
care intensifiant le sens de « mettre sur », « mettre dans »,
« ajouter » en celui de « augmenter », « accroître », on obtient
pour l'ancien français engier, dont le sens primordial est « aug-
menter, accroître », une base étymologique absolument satis-
faisante à la fois pour la forme et pour la sémantique. En effet,
en ancien français les verbes latins finissant en -ndicare
donnent des verbes finissant beaucoup plus fréquemment en
-gier qu'en -chier : vcngier, blangier, rongier, *Jrangier de *fnndi-
care -, pcngier ou penchier, espauchier. Du reste, comme nous le
verrons plus loin, une forme secondaire enchier à côté (ïengier
n'est pas inconnue, ce qui offre le même dualisme phonétique
que dans pengier, penchier.
L'ancien verbe français engier nous présente d'après les textes
deux significations légèrement différentes, dérivant du reste
l'une de l'autre et qui sont dans l'ordre logique comme aussi
dans l'ordre chronologique : i° « augmenter, accroître, propa-
ger » (et intransitivement : « s'accroître, se propager ») ;
2° « accroître qn de qch., par conséquent munir, pourvoir,
doter, gratifier qn de qch. » Godefroy donne sept exemples de
l'ancien verbe engier, dont trois dans le corps de l'ouvrage et
quatre au Complément; il n'a pas compris, comme nous le
verrons, le sens des deux premiers dans le corps de l'ouvrage.
Nous allons examiner successivement tous ces exemples; on
verra qu'il n'en est aucun qui, avec les deux significations que
j'ai attribuées plus haut à engier, ne s'explique très aisément.
Les deux premiers exemples de Godelroy sont l'un de la
Qjiête du saint Graal, morceau encastré dans le Lancelot en prose,
l'autre de Renard le contrefait ; les voici :
I.' Beiioist et Goeizer, Nouv. dictionn. lat.-jrançais (j'^ éd.).
2. Meyer-Lûhkc, ibid., 3584.
22^ i». MARCHOt
. . .qucr li juif le (Jésus-Christ) crucefiercnt, et li paien Vcngierent.
L'une (souris) en un bois ot sa maison,
La manoit en toute saison,
La sa garnison aunoit.
Par sa poine a vie se menoit ;
De bief, de noiz garnie yere ;
Bien fu garnie sa closere.
Po vouloit autre gent angier :
Rondement vivoit sanz dangier ;
Paour n'avoit qu'on l'occist,
Ne que l'hom sus li mal meist.
Dans le premier passage il faut admettre une antithèse entre
crucefiercnt et engierent et il tant traduire : « les Juifs le cruci-
fièrent, et les païens l'accrurent, le propagèrent », c'est-à-dire
le firent, en quelque sorte, revivre. Dans le second exemple, le
sens est aussi : accroître. Il s'agit d'une souris qui vit solitaire
dans un bois, abondamrnent pourvue ; l'auteur nous dit assez
naturellement : « elle se souciait peu d'accroître les autres (par
des largesses). « Godefroy a traduit le premier exemple par
« élever, exalter », ce qui n'est qu'un à peu près assez contes-
table, et le second par « fréquenter », ce qui est un contre-
sens.
Godefroy a traduit correctement par « croissant » le troisième
exemple qui est de Baudouin de Condé et est le verbe engier
employé intransitivement avec la signification de « s'accroître,
se propager » :
Lais pechies est de mesdire ;
Car par mesdit l'envenimé
Sont tout mal au siècle emprimé,
Engeant et planté et repris.
La traduction tout à fait exacte est : « ... par médisance
l'envenimée tous les maux sont introduits dans le siècle, s'ac-
croissant, plantés et reprenant vigueur. » Deux autres
exemples de Godefroy présentent encore ce sens intransitif de
« se propager » ; ils figurent au Complément et sont empruntés
au TJjresor de la langue française de Nicot ; c'est <- Cette dartre
enge grandement » et « La peste enge fort ».
Il flmt arriver au moyen français pour trouver des exemples
NOTES ÉTYMOLOGIQ.UES 2 29
de la locution engier qn de qch. dans la signification de « munir,
pourvoir, doter, gratifier qn de qch. » ; ils sont l'un de la
Farce de frère Giiilkbert (xV^ s.), l'autre de Larivey dans le
Fidèle et ont été relevés par Godefroy dans son Complément.
Le premier est :
Le grant diable m'a bien engè
De vostre corps, belle bourgeoise.
Le second :
Que maudit soit qui m'a engé de ta charongne !
Avec la nuance de sens péjorative qu'il a prise au xvi* siècle
dans Larivey, l'emploi d'enger s'est continué au xvir jusqu'après
Molière, qui en fait usage dans Pourceangnac \
Déjà dès le xiii^ siècle, l'ancien verbe engier, dans son accep-
tion fondamentale de sens « accroître, propager, multiplier »,
avait donné lieu à un déverbal engc (masc.) ayant la significa-
tion de « espèce, engeance, race ». Godefroy ne manque pas
d'exemples de ce mot engc, qui se rencontre pour la première
fois dans Philippe Mousket et pour la deuxième dans Froissart.
Dans les dialectes, à l'époque moderne, les anciens vocables
engier (avec ses divers sens) et enge sont assez fréquemment
conservés. En normand, on a engc « espèce » (pigeons de la
grande ou de la petite enge^, cité par Godefroy, v. enge.
En picard, les deux mots sont à peu près universellement
répandus. Le Patois boulonnais ÇFocab.) de Haigneré men-
tionne s'èger « se mettre en possession, se fournir d'une
chose » (avec un déverbal ège, assortiment, provision) ; le
Lexique Saint-Polois d'Edmont - fournit èje « embarrassé,
couvert >> et èj « race, espèce » ; le Dictionn. du patois de la
Flandre française de Vermesse a irige, enge « race » ; le Gloss. du
patois de Demain de Ledieu mentionne, èger « pourvoir d'un
plant, d'une fleur, d'une herbe, etc. », et èche « espèce, race,
graine, plante »; enfin le Gloss. du patois picard (185 1) de
Corblet a le composé é?iègé « rempli de mauvaises herbes ».
Dans le dialecte franc-comtois on trouve des traces aussi, au
1. Voir le Dictionn. général, v. enger.
2. Rev. des pat. gallo-romans, Y, 85.
230 p. MARCHOT
moins sporadiques, d'un semblable composé cnenger : le Gloss.
du patois de Monlbéliard (Suppl.) de Contejean mentionne un
ennoidgie « pourvoir, procurer, rassembler » avec, au participe,
le sens de « abondamment pourvu, rempli de ». Enfin, en
champenois on a un idiotisme « mal qui s'engc = contagieux »
d'après le Vocah. troyen de Grosley, et en beauceron un témoi-
gnage de la forme seconde eticher, avec le sens 2° (cités par
Godefroy).
LE COMPOSÉ acngier.
Dès le XIII' siècle, il existait en ancien français du simple
etigier un composé aengier, qui possédait absolument toutes les
mêmes significations, avec peut-être en plus une nuance de
renforcement ; pour la forme, aengier est à engier ce qu'est aanier
à amer, acnîrer à e?}trer, aaisier à aisier, etc.
Les exemples que donne Godefroy d'aengier sont nombreux,
principalement pour la seconde acception de sens dans la locu-
tion aengier de « munir, pourvoir, doter, gratifier de qch. ».
Je vais les passer en revue, du moins les plus essentiels ou ceux
qui semblent faire quelque difficulté en suivant l'ordre logique
des sens, comme il a été fait pour engier. Bon nombre de ces
exemples ont été interprétés de travers par Godefroy, je les
noterai en passant.
Dans la signification première et fondamentale de « augmen-
ter, accroître », il y a un exemple probant et qui n'est pas
contestable de Gautier de Coinci :
Estrangier velt trestot le monde
Por Dieu en li bien aengier.
A cette signification première se rattache une locution toute
faite, un idiotisme aengier qch. à qn, qui veut dire « accroître
qch. à qn » c'est-à-dire lui ajouter, lui octroyer en plus, lui
suppléer qch.; cette locution, que Godefeoy n'a pas comprise,
est dans un passage des Vies des Pères :
Q.uant il tint la clef erramment,
Li vint en son proposement
Qu'il conquerroit ceste bechiee,
Qii'cle li estoit aengiee.
NOTES ETYMOLOGIQUES 23 I
Il fout traduire : « Sitôt qu'il tint h clef, il lui vint en l'esprit
qu'il conquerrait cette becquée, qu'elle lui était ajoutée »
Godefrov a mal interprété par « préparée, prête ».
Le sens de « propager, multiplier », qui n'est qu'un emploi
nuancé de celui d'accroître, n'est pas attesté pour lépoque
ancienne proprement dite, sans doute par l'effet du hasard ou
peut-être à cause de l'utilisation seulement partielle des sources ;
mais on rencontre cette acception dans un texte de date
moderne, en un acte du xvii^ siècle provenant de Valenciennes
et cité par Godefroy ', où figure l'expression « aangier et planter
des arbres ».
L'emploi d'aengier, en tant que verbe in transitif, au sens de
« s'accroître, se propager », est attesté deux fois :
Partout voi le mal aeiigier.
(Baudouin de Coudé.)
Se tu es de chaude nature.
Et tu es empris de luxure,
N'entandre a boivre n'a maingier,
Car ce fait luxure aengier.
(Ms. 5201" de l'Arsenal.)
Mais ce sont les exemples de l'expression aengier de, qui offre
la signification dérivée spéciale que nous avons indiquée, qui
abondent dans Godefro3\ La plupart ne font pas difficulté. En
voici quatre qui sont intéressants par quelque côté, l'un parce
qu'interprété de travers par Godefroy, un autre parce qu'il offre
la variante aenchier (ce qui prouve qu'à côté du simple
engier il a existé en ancien français une forme euchiei'), un troi-
sième parce qu'il est fautif et sujet à correction :
Tout maintenant sa borse aange
De citoal (=: zédoaire) et de gyrofle.
(G. de Coinci.)
Que l'on ne devoit pas ses iaus aengier de mauvaise chose veoir.
(Lancelot en prose.)
Il faut traduire : « Que l'on ne devait pas gratifier ses yeux
d'un mauvais spectacle. » Godefroy traduit fautivement par
« embarrasser, salir. »
I. S. V. aengier, fin.
2 32 P. MARCHOT
Fi de hautece et d'ounor d'orne,
Vostrc conipaignie et la poume
Qui si m'a de bien aeuchiè,
De Dieu ki si m'a alechié
La poume et vous voel avoir.
{Del fil au roi, d'après un ms. de l'Arsenal.)
Confortes vous de ce doloir
Qu'en duel ne puet on gaaignier
Fors son cors de mal aengiiier.
(Beaumanoir, Manekitic.)
La forme fautive aengnier chez Beaumanoir, qui emploie ail-
leurs trois fois acngier (Godefroy), a été corrigée dans l'éd.
Suchier en aengier.
M. A. Jeanroy s'est occupé ici même de l'a. fr. engier, aengiet ,
et a proposé une explication différente de celle qui est exposée
ci-dessus. Cette explication s'appliquant aussi à l'a. fr. ongier,
je l'examinerai plus loin.
M™^ Michaëlis de Vasconcellos, dans la Zcitschrifl fiir romanische
Philologie (XXIX, 607 ss.), a étudié tout à la fois Ta. fr. engier,
un mot provençal (limousin) s'e}id:(^â « s'engendrer », se disant
de la vermine, déjà connu de Littré, un mot sarde an^are
« mettre bas », qui se dit des animaux, et un mot portugais
inçar, dont la signification première et fondamentale peut être
ramenée à « faire des petits ». L'explication proposée est que
tous ces verbes remonteraient en fin de compte à une expres-
sion primitive index [ovum], « œuf indicateur », « nichet »,
qui aurait donné lieu à des dérivés *indicare ou *indiciare,
exprimant les sens successifs de : être ou rester sur le nichet,
faire éclore, mettre au jour (v. cette revue, XXXV, 325).
Le limousin /^«J:^^, comme l'a. fr. engier, se laisse très bien
ramener à un *indicare, fréquentatif d'indere, « accroître,
augmenter, propager, multiplier », puisque son sens est « s'en-
gendrer ». Le limousin est un dialecte de frontière, qui touche
au français: rien d'étonnant que le thème *i ndicare du fran-
çais se trouve, en l'un ou l'autre endroit, avoir dépassé un peu
la frontière des deux domaines d'oïl et d'oc. Littré considérait
déjà s'end'^à comme un équivalent régional d'engier.
Le sarde an::,are « mettre bas » signifie étymologiquemcnt
« agneler » et représente un *agnare, comme l'a montré
NOTES ÉTYMOLOGiaUES 233
M. Salvioni, « agneau » se disant du reste en sarde anzpne
(*agn-ionem), v. le Rom. et \ m. JVdrterbuch de Meyer-Lùbke,
288.
Quant au port, inçar, il peut très bien représenter un autre
fréquentatif d'ind ère, un *ind itiare, tiré du part, passéin-
ditus. ayant également le sens de « accroître, propager, mul-
tiplier », puisque sa signification première doit être « faire des
petits » ; en ce cas, il aurait été, dans la période prélittéraire, un
verbe à alternance : *inditiare > /?/câ!r, mais *inditiat >
*indéça.
V
ANC. FRANÇAIS OXGIER
Le latin un gère (ou unguere) avait la signification de
« oindre, enduire d'un corps gras ». Ce verbe a pu former assez
facilement en latin vulgaire un verbe fréquentatif, étant donné
que sa signification exprimait implicitement la fréquence, la
répétition de mouvements ou identiques ou en sens divers ou
en sens contraire. Si l'on suppose un fréquentatif en -icare, un
*ungicare, avec la signification de : « pratiquer des onctions,
des frictions, des frottements, des attouchements, un contact »,
on obtient une explication tout à fait satisfaisante, et pour la
lettre et pour le sens, de l'a. fr. entier, dont l'origine est restée
obscure et dont le sens primitif et fondamental peut être ramené
à « avoir un contact avec qn ou qch. ».
Il n'y a en tout que cinq textes dans l'ancienne littérature
française qui connaissent le mot ongier, lequel a disparu au
cours du XIV' siècle et ne paraît avoir été retrouvé jusqu'ici
dans aucun patois ; ces textes sont, par ordre chronologique,
Cligès, Ivain, le Régime du corps d'Aldebrandin, le Roman de la
Rose (partie de J. de Meun) et Renard le contrefait.
Les deux plus anciens exemples, provenant de Chrétien de
Troyes, sont les suivants :
Qui les corz et les seignors onge,
Servir le convient de mançonge.
(Cligès, éd. Fœrster, 4561-2.)
25 f P- MARCHOT
Or ne devez vos pas songier,
Mes les tornoienuiiz ongier,
Anprandre esters et fort joster,
Que que il vos doie coster.
(Ivaiii, éd. Foerstcr, 2503-6.)
On voit tout de suite que la traduction par « avoir contact
avec » convient très bien aux deux passages. Foerster, au
Wôrterhuch général de la langue de Chrétien, a interprété o«o^/>r
par « besuchen, umgehn mit «, ce qui est une traduction ana-
logue, pour ne pas dire identique. Si Ton veut mettre en fran-
çais moderne le second passage, qui n'est pas tout à fait aussi
transparent que le premier, on aura : « Maintenant il ne taut
pas rester pensif, mais prendre contact avec les tournois (prati-
quer les tournois), courir les épreuves et jouter ferme, quoi
qu'il vous doive coûter. » On peut faire remarquer que Foerster
a certainement eu le pressentiment de l'étyniologie *ungicare,
car, au dictionnaire, il a fait suivre le mot ongier de la
mention « unguere ? »
Le Régime du corps d'Aldebrandin est un traité de médecine
et il emploie quatre fois l'expression ongier les femmes, ongier
femme, ongier h ou h femme, mais dans un sens un peu spécial,
comme terme technique de physiologie, avec la signification de
« avoir contact (charnel) avec une femme », « avoir commerce
avec une femme », « pratiquer l'acte vénérien ». Le glossaire
de l'édition Landouzy et Pépin a traduit cet ongier par « fré-
quenter (sexuellement) ». Voici deux des passages à titre de
spécimens :
... et si se doivent garder les femmes de trop ongier, car à ce tans afoiblist
trop li nature et li complexions, et por ce, converroit qu'il ne presissent
femmes devant . xx . ans ou . xxv . ' .
Mais li trop plourers, et li trop dormirs, et li trop villiers, especiaumeut li
dormirs k'on [fait] maintenant k'on a mengic, et li ongieis le femme grieve
sour totes coses, et ce poés veir en ceus qui l'ont trop fait -.
Le passage du Roman de la Rose est le plus difficile de tous.
I. P. 80.
1. P. 91 (il s'agit de l'hygiène des yeux).
NOTES ÉTYMOLOG1Q.UES 235
et il n'a pas encore été réellement compris (à mon avis tout au
moins). Le voici d'après l'édition de Fr. Michel (II, p. 203) :
Car, ja soit ce que nus ne puisse
Par medicine que l'en truîsse,
Ne par riens que l'en sache oiigier,
La vie du cors alongier,
Se sai ge bien que de Icgier
La se puet chascuus abregier.
Fr. Michel a traduit ongier par « oindre » et il croit donc que
le passage fait allusion à des baumes, jugés plus ou moins effi-
caces et dont on pourrait essayer l'action par des applications,
desonctions. L'opinion est à la rigueur soutenable. Mais il
faut considérer que la préférence d'interprétation doit revenir,
la chose étant possible, au sens possédé par ongier dans tous les
autres textes indistinctement de l'ancien français; l'unité de
sens doit être maintenue, au cas où elle permet d'arriver à une
interprétation naturelle et satisfaisante. Or, le sens « avoir
contact avec » peut donner une version tout à fait satisfaisante,
et voici ma traduction : « Car, bien que personne ne puisse,
par drogue que l'on invente, ou par « taHsmans » que l'on
arrive à avoir en contact, prolonger sa vie, je sais cependant bien
qu'aisément chacun peut raccourcir la sienne. » L'auteur fait
vraisemblablement allusion ici à la vertu fallacieuse de certaines
pierres précieuses de pouvoir prolonger la vie.
Jusqu'ici tous les exemples d'ongier que nous avons examinés
ont montré le verbe à l'emploi transitif, ce qui est naturel,
ungere étant en latin un verbe transitif de sa nature, et par
conséquent aussi, selon toute probabilité, son dérivé *ungicare
en lat. vulg. Mais le dernier exemple en date d'ongier, qui est
plutôt tardif (dans Renard Je contrefait), nous fait connaître un
ongier intransitif, construit avec la préposition avec, lequel du
reste présente toujours le sens originel de « avoir contact avec »,
« être en rapport avec ». Voici le passage emprunté aux Poètes
de Champagne antérieurs an siècle de François I" de Tarbc (I,
p. 139) :
Deus jours trestoz entiers ou .m.
Demouroit (Biclarel) beste par le bois ;
Avec autres bestes oitjoii,
Et char de beste crue manjoit, . . .
2^6 p. MARCHOT
Peut-être bien faut-il voir dans cette construction un peu
inattendue de ongier avec une contamination par des locutions
analogues, de sens à peu près identique, telles que estir avec,
manoir avec, vivre avec, etc.
Dans cette revue ', M. Jeanroy s'est occupé du problème
d'ongier, prenant parti pour ceux qui avaient fait d'ougier et
d'aengier engier un seul et même verbe, et se séparant en cela
de G. Paris. Il a proposé une solution nouvelle^ accompagnée
toutefois de certaines réserves sur ongier, qui, dit-il, pourrait
bien n'être qu'un « homonyme » du simple qu'on trouve
dans *aongier, aengier, lequel ongier serait alors « d'origine
inconnue ». Pour *aongier, aengier (contracté plus tard en
engier'), ce serait un ad-*undicare, au sens de : inonder, sub-
merger, c'est-cà-dire remplir, combler, pourvoir (de qch.).
Mais d'abord un *aongier ne s'est pas encore rencontré une
seule fois; ensuite un trisyllabe aengier est toujours existant au
XYii*^ siècle (aangier des arbres) et sa prétendue contraction
engier se constate pourtant déjà dès le xiii' siècle (v. plus haut) ;
enfin un anc. picard aengier (prononcé aengier') serait évidem-
ment plus rebelle à la contraction, et pourtant Mousket, Frois-
sàrt ont déjà enge (v. plus haut).
VI
LA FAMILLE FRANÇAISE DU BAS LATIN PALMIZARE,
« SOUFFLETER »
Dans son vaste répertoire du latin médiéval. Du Gange
mentionne l'existence d'un verbe pahniiare au sens propre de
« soufiîeter », et aussi au sens, légèrement dévié par extension,
de « contrarier, vexer, tourmenter » ; la source qu'utilise
Du Gange est un glossaire latin manuscrit de la Bibliothèque
du roi, qui y était coté sous le n° 1701. Voici, au reste, le
passage :
« Palmisare, in Glossario MS. Reg. Cod. 1701 : Est dare alapas, vel
barguinier ^. »
L'ancien verbe français barguinier, qui figure comme seconde
traduction dans le glossaire latin, avait parfois la signification —
1. XXXIII, 602.
2. Edition Favre. s. v. palniisnre.
koTËS ËTYMOLOG1Q.UÈS 2^j
et c'est précisément celle qu'il tant lui attribuer dans le présent
passage — de « contratier, vexer^ tourmenter » : le dictionnaire
de Godefroy contient deux exemples, où l'a. fr. bargaignier est
interprété de cette manière, l'un (sous la forme bargenier') pris
à la seconde version de Floire et Blancheflcnr, l'autre (sous la
forme bergignia-) à Bovon de Hanstone.
Au sens premier de « souffleter », on peut supposer que le
bas latin palifii:(iire était un mot appartenant essentiellement
au jargon des écoles et des monastères, où, comme on le sait,
la langue véhiculaire employée pour l'enseignement et même
les relations ordinaires de la vie intérieure était le latin. En
effet, vers le déclin du moyen âge, ce mot palmiiare passe en
langue française vulgaire en affectant des déformations inusitées
qui sont tout à fait dans la tradition des vocables de l'École ou
des clercs passant à la langue commune, déformations du genre
de celles qu'on relève, par exemple, dans grainaire (nom par
lequel on désignait la grammaire latine) produisant crr/wo/rtr,
Ictrin produisant lutrin, *paredis produisant parevis, *basetiche
produisant basoche, etc.
Vers la fin du moyen âge probablement, paliiii:iare passe en
dialecte picard et se répand dans toute la Picardie sous la forme
légèrement déviée mais encore reconnaissable d'un verbe
plainuser, ayant le sens de « souffleter », et possédant un
substantif verbal /)/fl;;«n5(', « soufflet >k
C'est à la fin du moyen âge qu'il faut faire remonter ce
phénomène, à une époque où l'on avait cessé d'écrire dans les
différents dialectes particuliers de la France, car on ne trouve
dans toute l'ancienne littérature dialectale de la Picardie, pour-
tant si riche, aucun exemple de plainuser ni de plamuse, tandis
que les patois actuels du picard attestent dans ce dialecte l'exis-
tence pour ainsi dire générale des deux vocables. C'est ainsi
que le Glossaire étymologique de Corblet donne plamuser
« souffleter », et plamuse ou plam,usse « coup de plat de la
main sur le « muse » ou figure », que le Glossaire du patois de
Démuin de Ledieu donne plamuser « souffleter » et plamusse
« soufflet », que le Patois boulonnais {yocabidaire^ de Haigneré
mentionne plamuser « donner une « plamuse », et plamuse
« soufflet bien appliqué sur la joue avec la main », que le
Lexique Saint-Polois de M. Edmond enregistre plàmû^ « souf-
23»^ p. MARCHOT
fleter, gifler », et pltimhs, « soufflet, gifle », que le DiclkmnaîrC
roiichi-fraiiçais d'Hécart (3*^ éd.) contient phimnsse « soufflet
bien appliqué sur la joue la main étendue », et qu'enfin l'Atlas
Liji^iiistique, à la carte gifle, nous fournit pUiuius pour les
points 285 et 276 (Pas-de-Calais), 263 (Somme) et 268
(Seine-Inférieure) .
Au début du XVI* siècle, le substantif plamuse « soufflet »,
emprunté au dialecte picard, fait son apparition dans la langue
française littéraire. Il est employé pour la première fois par
Fabri dans son Art de rhétorique :
Et si perdras de nostrc puy l'affique,
Tant te bauldrav gxAnx plamuse et bauffree.
(dans Godefroy; éd. de 1331.)
L'exemple de plamuse postérieur en date est d'un écrivain
autrement considérable ; c'est un passage des Vies des dames
galantes de Brantôme, lequel emploie une forme légèrement
altérée blamuse, ce qui tend bien à démontrer qu'en français
littéraire le mot était emprunté :
« Les battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes clacquadcs
et blainiises assez rudes. »
(La Curne de Sainte-Palaye, s. v. blamuses.)
Le dictionnaire de Godefroy mentionne encore de plamuse
trois exemples postérieurs, notamment un du Dic1ionu0ire des
rimes françaises de la Noue (éd. de 1596), un du dictionnaire
de Cotgrave (léii) sous la forme légèrement divergente
plameuse. Le mot s'est éteint en français au xvii* siècle,
condamné peut-être comme tant d'autres par les puristes et les
précieuses et délaissé par l'usage '. Toutefois, au xi.\^ siècle,
un néologisme d'un grand écrivain, Th. Gautier, néologisme
resté d'ailleurs sans écho, aura pu rappeler l'ancien vocable
plamuse aux lettrés : c'est un dérivé plamussade, que l'écrivain
aura probablement forgé d'après le picard plamuse ou planrusse,
qu'il devait connaître : « Le beau Salignac flattait le col de son
cheval avec des plamussades ^ »
1 . Mais il est dans Ménage (1650) qui l'interprète par ptat -\- muse, et le
Dict. universel de Roiste a encore recueilli blamuse, plamuse.
2. Nouveau Larousse Illustre, s. v, plamussade.
^JOTES ÉTYMOLOGiaUES 239
Mais avant de laisser s'éteindre au xvii^ siècle le mot plamuse,
le français littéraire l'a toutefois exporté, l'introduisant d'une
façon durable au moins dans un dialecte, en franc-comtois. Le
mot, de nos jours, n'est pas également réparti dans toute la
Franche-Comté, mais existe seulement dans certaines régions et
la forme qu'il y revct décèle un mot d'emprunt. C'est ainsi que
le Glossaire du patois de Monlbéliard de Contejean donne un
piamusse ou piameussc, qui pour être indigène devrait être
piaimiissc ou piaimeusse, comme le démontrent pinim de
platanus, piainotlc « caresse » de pi an are -f- suft. Dans le
Patois de la commune de la Graïuf Combe de Boillot on rencontre
aussi un pydmiis « gifle », et dans le Vocabulaire étymologique des
provincialismes usités dans le département du Doiibs de Beauquier
(1881) figure piamusse « large claque ». Mais le vocable n'existe
pas dans le Glossaire du parler de Bournois de Roussey ni dans
le Patois de Damprichard de Grammont.
Accidentellement le français du xvii'^ siècle a aussi transmis
le mot plamuse par voie d'emprunt en ancien lyonnais. Une
comédie lyonnaise en vers de 1658 contient le mot plamu::ri au
sens de « soufflet, coup » : le passage se trouve reproduit dans
Y Essai d'un glossaire des patois du Lyonnais, Fore:(^ et Beaujolais
d'Onofrio (1864). Mais c'est là, en lyonnais, un fait absolu-
ment isolé : le Dictionnaire étymologique du patois lyonnais de
Puitspelu ignore totalement l'existence d'un plamu:;^a.
Aucun des grands dictionnaires d'étymologie française n'a
jusqu'ici parlé de plamuse et cherché à en élucider la pro-
venance, ni Littré, ni Scheler, ni le Dictionnaire Général. Les
dictionnaires étymologiques de Diez, de Kôrting, de Meyer-
Lûbke ont omis également le mot. Naturellement sur la
question n'oi:t pas manqué de se prononcer les savants de
province, auteurs de dictionnaires dialectaux. Pour Coi blet
et Hécart, plamuse est un « coup du plat de la main sur le
muse » ; pour Ledieu, c'est « plat sur le museau » ; pour
Contejean, c'est le lat. palma avec une finale qu'il ne détermine
pas ; pour Onofrio c'est sans doute une variante de l'a. ïv. palmée.
Le Larousse Illustré, à propos de plamussade, a aussi exprimé
un avis : l'ancien plamuse serait palma, paume, et marmouse
ou mouse, museau.
On sera évidemment porté à tenir toutes ces tentatives
24^ p. MAKCHO'i
d'explication pour non avenues, si Ton réfléchit que le latin du
moyen âge possédait un verbe pah)ii:{are au sens de « dare
alapas », sens qui est absolument adéquat à celui du verbe
plamuser. Le plus naturel est de supposer que ce palmi:(are était
le mot propre employé pour dire « gifler » dans le jargon
latin des écoliers, des clercs et des maîtres, et qu'adapté à un
moment donné en langue vulgaire, il a subi, à ce transfert, une
menue détormation (d'Z en /i), comme il arrive le plus souvent
dans les cas de ce genre '. Dans cette hypothèse le verbe
plamuser est le mot primitif et plamnse en est issu par voie de
formation déverbale. Peut-être bien, à l'origine, une forme
plus voisine du latin (*paliiu'ser) a-t-elle existé.
Reniargue sur le franc-comtois plamusse, sorte de crêpe.
Dans ses Provincialismes du Doubs, Beauquier cite du mot
plamusse « large claque » un homonyme, plamusse, aussi fémi-
nin, qui « se dit à la campagne d'une espèce de gâteau, de
crêpe ». Dans les patois du Doubs, ce mot doit exister plutôt
d'une façon seulement sporadique et rester confiné dans des aires
plutôt restreintes, car il demeure inconnu des autres auteurs
de monographies sur des patois du département (Contejean,
Boillot, Roussev, Grammont). K. Bauer, auteur d'une disser-
tation assez complète de l'université de Giessen sur les
Gebàckbeieichnunge?î im Gallo-Romanischen ~, n'a pas inséré ce
mot plamusse du département du Doubs dans son inventaire,
soit que le passage de Beauquier lui ait échappé, soit aussi
qu'une pareille attestation unique, restant assez étrangement
isolée, ait suscité en son esprit quelque scrupule exagéré.
Il n'y a pas de doute que sur la question il faut s'en rapporter
à un patoisant indigène et expérimenté tel que Beauquier.
Et d'ailleurs l'explication étymologique de ce moi plamusse, qui
est facile, viendra appuyer efficacement une telle manière de
voir. Le moyen haut allemand possède un vocable blatemuos
(neutre), qui signifie « crêpe », et c'est là, à n'en point douter,
l'origine certaine de plamusse ; blatemuos est enregistré dans le
Mittelhochdeutsches Hamhvdrterbuch de Lexer avec la signification
de « lagana », c'est-à-dire « crêpes »,et, si l'on veut rechercher
1 . Quant à la métathèse, elle n'offre rien de particulièrement surprenant.
2. Darmstadt, 191 3.
N'OTES ÉTV\[OLO(;iQUES 24 I
la provenance du mot, on est reporté à l'ancien haut allemand
platamos a lagana », qui figure dans VAlthochdeulscher Spra-
cbschal- de Graff ' avec un premier exemple du x'-'-xi^ siècle
pris à des gloses interlinéaires de la Bible; quant à la compo-
sition même de platamos, elle dégage la signification saisissante
et imagée de « mets qui a l'aspect, l'apparence extérieure d'un
plat, de par sa forme circulaire et aplatie » (néerl. plaîtc, ail.
dialectal Flatte, ail. littéraire Blatte = plat). La crêpe est' une
sorte d'entremets qui, dans la pratique courante, se confec-
tionne en série, et il est des plus naturel qu'un pluriel du moyen
haut ail. blafemuese, plus usuel que le singulier/ait donné ïieu
à un franc-comtois plamusse.
Quant au franc-comtois, c'est un dialecte de frontière, qui,
comme le wallon et le lorrain, en raison de sa position même'
est farci de germanismes. Rien que dans la nomenclature des
pâtisseries, je relève, chez Bauer, en franc-comtois ^ :
poutrevèqne, qui fait pendant à l'ail, mod. Buttenueck,
gououelof, >, )) „ Gugelbopf,'
betchelk, » « „ ' Bretiel,
vêque, » » „ Week.
VII
POULAIN, « BUBON D'ORIGINE SYPHILITIQUE ..
A propos de ce mot, Scheler, dans la troisième édition de
son Dictionnaire d'étymologie française (1888), s'exprime ainsi
« Roquefort se complaît à dire que cette acception vient de
poulain, petit d'un ciieval, parce que les personnes qui ont des
poulains marchent les jambes écartées comme les poulains.
Littré tient cette étymologie pour probable ; je préfère, pour
ma part, rattacher le mot à un type pusnlanus, issu de pusnla
(forme accessoire de pustula). Ce type a régulièrement pu pro-
duire poiislain, poulain ».
La solution de Scheler donnait toute satisfaction au point
1.11,871.
2. Voir Bauer, op. cit., à ces différents mots.
Romania, XLVII. .
10
242 V. MARCHOl
de vue du sens, mais présentait deux points taibles, un
adjectif en -anus dérivé de pusula n'est nulle part attesté, et
pûsula a un /"/ long.
Le Dictioiniain' général se rallie à l'ancienne opinion (sans
mentionner lavis de Scheler), faisant de poulain, petit de la
jument, et àc poulain «bubon inguinal d'origine syphilitique»,
un seul et même mot à acceptions de sens différentes. Le plus
ancien exemple enregistré pour poulain, bubon, est de 1529
(dans J. et R. Parmentier) : « La vérole et les poulains. »
Les dictionnaires étymologiques de Kôrting et de Meyer-
Lubke passentsous sWence poulain, bubon.
La solution par l'admission d'un emploi métaphorique de
poulain, petit de la jument, n'est nullement satisfaisante au
point de vue du sens, car la logique indique que, si ce mot
poulain recevait un emploi métaphorique dans lequel il aurait
pour but de mettre en relief une analogie de marche avec celle
d'un poulain, il s'appliquerait à l'individu même qui présente
des bubons et la marche d'un poulain, et non pas au siège de
son mal, et désignerait, par procédé métaphorique, le syphili-
tique ou avarié même.
Une légère retouche ou correction à la solution de Scheler
donnera pour poulain, bubon, Texplication désirée, satisfaisante
sous tous rapports. Le prototype latin n'est pas un adjectif
vulgaire en -anus, mais bien un appellatif *pustulamen, tiré
de pûstula qui a un /'/ bref. Les thèmes en -amen se forment
en lat. classique sur les verbes en -are, telcertamen, et en
latin vulgaire aussi sur les noms en -a, tels ossamen (it. ossanie
et esp. osambré), *materiamen (a. fr. mairicfi). Le bubon
vénérien ou poulain est une tumeur dégénérant en ulcère,
pustuleuse et purulente : ce bubon « donne naissance à un abcès
dont le pus est virulent..., et dont l'ouverture laisse une
ulcération à bords inégaux, décollés, qui peut, comme le
chancre, devenir phagédénique ' ».
Paul Makchot.
1 . Littré, Dict. de médecine. 13c éd., v. bubon.
COMMENT ONT ÉVOLUÉ
LES
-ORMES DE L'INTERROGATION
Rien de plus varié que les formes de l'interrogation en français
moderne. La langue cultivée connaît « est-ce que vous irez?»
à côté de « irez-vous ? », « où- est-ce que vous allez? » en
regard de «^où allez-vous ? ». Elle dit tantôt « qu'est-ce? »
tantôt « qu'est-ce quec'est? ». « Que faites-vous ? » peut s'al-
longer en « qu'est-ce que vous faites ? » et même en « qu'est-
ce que c'est que vous faites? ». La langue populaire n'ignore
pas les phrases de ce genre, mais elle a aussi ses tournures à
elle : « vous irez-ti ? », « où que vous allez ? », « où c'est
qiie vous allez? », « que que vousfaites ? ».Et nous en passons.
D'où vient cette pittoresque diversité ? N'est-elle qu'un effet
du hasard et du caprice ? Ou peut-on, derrière la variété des
faits, discerner une loi qui les domine et les explique? Nous
croyons que cette loi e.xiste et qu'on peut la retrouver. Il suffit
d'interroger avec méthode l'histoire de la langue.
I
Nous distinguerons deux sortes de phrases interrogatives,celles
où l'interrogation porte sur le verbe même : « partirez-vous
demam ? » et celles qui commencent par un mot interroi^atif :
« quand partirez-vous ? ». Nous nous occuperons tout d'abord
des premières seulement. Comment le latin s'y prenait-il dans
ce cas pour marquer l'interrogation ? Parfois c'est l'intonation
seule qui souligne le mouvement de la phrase. Le procédé est
encore très répandu aujourd'hui. Soit la phrase « votre père est
parti >. : prononcez-la sur un ton descendant, vous annoncez
un fait, prononcez-la sur un ton montant, vous posez une
244 L- F<^ULET
question. Il va de soi que les phrases de ce genre ne sont
absolument claires que dans la conversation. La langue écrite
a avantage à recourir à des procédés moins susceptibles d'équi-
voque. A cet effet, le latin se sert surtout de la particule Jitiin
qu'il place en tête de la phrase ou de ne qui s'accole au premier
mot ; quelques autres particules sont moins employées. Mais
aucune n'a passé dans notre langue. Voilà donc , le français
obligé ici dé créer de toutes pièces. Le procédé auquel il s'est
arrêté doit être bien naturel, puisque c'est celui qu'ont adopte
non seulement les autres langues romanes, mais aussi l'anglais
et l'allemand ' : c'est l'inversion.
Sire cLimpainz, faites le vus de gret - ?
On voit le but de cette transposition, c'est de mettre en valeur
le mot sur lequel retombe l'interrogation, c'est-à-dire le verbe.
Cela est si vrai que très souvent en pareil cas on supprime le
sujet :
Pois m'en cumbatre a Carie > ?
Le verbe une fois posé, on a le sentiment que l'essentiel de
l'interrogation est exprimé ; le verbe au xii^ siècle, de par sa
désinence, indique toujours très précisément la personne, le
sujet paraît inutile et il tombe. Il est à croire qu'on n'est pas
arrivé du premier coup à cet ordre invariable. Le latin est une
langue qui marque les rapports dans la phrase à l'aide des ter-
minaisons ; Tordre des mots n'}' a qu'une valeur de st3de, il sert
à détacher, à accentuer un mot important. Dans la période
obscure où le latin s'est insensiblement transformé en français,
cette latitude dans l'arrangement des mots s'est peu à peu res-
treinte, à mesure que le nombre des terminaisons significatives
diminuait. Une déclinaison à deux cas ne permet plus autant
de combinaisons qu'une déclinaison à six cas. L'ordre des mots,
sans atteindre à la rigidité qu'il a aujourd'hui, prend une fixité
toute nouvelle. Des arrangements qui mettaient un mot en
relief ont tendance à se cristalliser : c'est dire qu'ils perdent
1. Ou faut-il conclure qu'il y a eu imitation, et dans ce cas qui a imité,
le roman ou le germanique ?
2. Roland, éd. Gautier, v. 200.
3. Roland, v. 566.
LES FORMES DE L IXTERROGATION 245
leur valeur expressive pour prendre une valeur grammaticale.
L'ordre verbe-sujet qui avait d'ahord visé à attirer l'attention
sur le verbe paraît bientôt être le signe même de l'interroga-
tion. C'est l'état que nous offre la langue du xii^ siècle.
C'est aussi l'état que nous redonne la langue moderne, sauf
que nous ne supprimons plus le sujet : « Le faites-vous exprès?»,
<« Puis-je combattre Charles? «. Toutefois la ressemblance
n'est pas complète. Il y a dans le tableau des formes modernes
de l'interrogation une curieuse dissymétrie : (^pars-je), pars-tu,
part-il, partons-nous, parte:^-vous, partent-ils ; jusque là tout est
très régulier; mais qu'au lieu d'un pronom à la troisième per-
sonne nous ayons un nom, voici qu'apparaît un nouveau type
de phrase : « mon père part-//, vos amis partent-//^' ? ». Plus consé-
quent, l'ancien français dit « part mon père ? » sur le modèle de
u part-il ? », «partent vos amis? » sur le modèle de « partent-
ils ? » :
A clii esté Morgue li fée ' ?
« Morgue la féea-t-elle été ici ?»Nous verrons plus loin comment
le tour moderne s'est introduit.
II
Venons-en maintenant aux phrases qui commencent par
un mot interrogatif, pronom ou adverbe. Là le latin offrait des
secours très appréciables. On en jugera parles phrases suivantes
empruntées aux Tusculanes de Cicéron :
Onae enim potest in vita esse jucunditas, cum dies et noctes
cogitandum sit, jam jamque esse moriendum ?
'Sitàquae tandem est Epicharmi ista sententia?
0/«7 te modo, \n(\m\., accepissem, nisi iratus essem !
Uhi sunt ergo ii, quos miseros dicis ?
Ubi est acumen tuum ?
Nous avons déjà là un type de phrase tout français : « Quel
plaisir peut-il y avoir dans la vie... ? », « Quelle est donc cette
opinion... ? », « Comme je t'aurais reçu... ! », « Où sont ceux
que... ? », « Où est.ta pénétration ? ». Du latin nous passons
I. .^daiTi le Bossu, le Jeu de laFeuilJèe, éd. Langlois, 1911, v. J95.
246 L. POULET
ainsi sans effort au français. On notera que, comme tiuni et -tte
tout à l'heure, gui, qnae, quo, ubi viennent en tête de la phrase.
Il y a lieu de croire que nous avons là un ordre de mots à
valeur primitivement emphatique. Mais il est clair qu'à l'époque
de Cicéron cet ordre s'est imposé depuis longtemps au latin et
qu'il est devenu traditionnel. Le français l'a tout naturellement
adopté. Il y avait là une façon simple de marquer la parenté des
deux types de phrase interrogative : dans les deux cas le mot
iimportant est mis en tête, le verbe dans un cas, la particule
interrogative — pronom ou adverbe — dans l'autre.
Pourquoi donc le français a-t-il cru devoir introduire l'in-
version même dans le second type de phrases :
E par quele gent quidct il espleitier tant ' ?
U ies tu - ?
Il est vrai que nous parlons encore ainsi, et la construction
nous semble très naturelle. Elle a pourtant de quoi surprendre.
L'inversion, très expressive dans le cas des phrases où l'interro-
gation porte sur le verbe, ne semble pas avoir ici d'utilité très
immédiate. La vérité est que cette inversion n'est nullement
i'iiée à l'idée d'interrogation : elle n'est là que par application
jparticuhère d'une des règles les plus générales de l'ancien fran-
çais. Tout régime, ou mieux tout déterminant du verbe, que
ce soit un nom, un pronom, un adjectif ou un adverbe placé
en tête de la phrase, entraîne nécessairement l'inversion du
_verbe. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher l'origine ni la raison
d'être de cette règle. Elle n'a du reste pas complètement disparu
du français moderne, et des phrases comme « A plus forte
raison aurait-il dû se taire » en perpétuent encore le souvenir,
ais il n'y a là aujourd'hui qu'un archaïsme. En ancien fran-
çais jai contraire la règle est d'application constante. On com-
prend donc qu^elIe se soit soumis même les constructions inter-
rogatives. « Là est-il » devait conduire à « où est-il? ». Le
point est un peu plus délicat quand il s'agit des pronoms qui,
que. Il est à remarquer qu'en ancien français le relatif, pas plus
que la conjonction, n'entraîne en général l'inversion. On dira :
~— — - — ■ «
1. Roland, v. 395.
2. Roland, w. 2045.
LE^ rORMES DE L'iXTERROGATIOX 247
« l'hoînme ai-je vu » mais non pas « riionmie qu'ai-jc vu ».
C'est sans doute que des mots placés au point de rencontre de
deux phrases semblent n'appartenir en propre à aucune de ces
phrases, et ne peuvent exercer dans l'une d'elles une influence
assez forte pour en chani^er la construction. Mais le pronom
interrogatif — si semblable par ailleurs au relatif — s'en distingue
nettement ici. Sujet ou régime, il fait très nettement partie
d'une phrase et d'une seule. C'est pourquoi, pris commejrégirne,
il amèneJjiivexsim-v4«--vef4-)€. Mais fixités dépendre ce pronom
^TurTv-erbe précédent, c'est-à-dire transformez la seconde phrase ]
en interrogation indirecte, vous vous retrouverez dans les \
conditions du relatif, et l'inversion disparaîtra. « Qui est-il ? », J
« Dites-moi qui il est » : cette variation a persisté en français \
moderne, mais elle n'y trouve plus son explication. /
III
Dans le système si simple et si logique que nous venons
d'exposer, des modifications vont se produire de bonne heure.
' Elles résulteront du choc de deux tendances opposées. Nous
savons que la phrase interrogative met en valeur soit le verbe
dans un type de phrase soit la particule interrogative dans
l'autre; dans les deux cas le sujet passe au second plan. Or il
peut arriver que, pour une raison ou pour une autre, on désire
donner plus d'importance au sujet. Comment s'y prendra la
langue ? L'ancien français, à qui l'existence d'une déclinaison
permet des constructions très souples, n'a pas été embarrassé.
Voici la solution qu'il a adoptée dans le cas des phrases à par-
ticule interrogative. Partant du tour normal « Dex ! porquoi
est H rois si fol ? » ', il enlève le sujet de sa place traditionnelle
et le met tout en tête de la phrase, avant l'adverbe :
Xo^t^e escu por quoi fureut ftt - ?
Mes sa parole que li coste > ?
On voit à quoi se ramène cette modification : d'une phrase
on en a fait deux. « Nostre escu », « sa parole » portant un
1. Béroul, Tristan, éd. Muret, 1913, v. 127.
2. Chrétien de Trêves, C/î^«, éd. Foerster, T910, v. 1303.
5. Renaît, éd. Martin, 1882, br. I, v. 782.
2^8 L. FOILET
accent assez fort constituent à eux tout seuls des phrases com-
plètes. On pourrait imprimer « [Et] nostre escu ? Por quoi
furent fet ? », « [Et] sa parole ? Que li coste ? ». Ce serait pro-
bablement exagérer l'effet obtenu, mais cette ponctuation indi-
querait au moins dans quel sens il faut chercher cet effet.
Le procédé eut du succès. On l'employa de préférence avec
le pronom ce :
Bien saves parler et plaidier :
Mes ce que vaut ? ce n'a mestier ■.
Dex ! dist li rois, ce que puet estre ' ?
Des phrases de ce genre se rencontrent à chaque instant dans
les textes du xii*^ et du xiu'' siècle. E!lles nous paraissent bien
gauchesaujourd'hui. C'est simplement parce que dansla langue
moderne la voix ne saurait. plus s'arrêter sur ce : le pronom est
devenu complètement atone. Il en est tout autrement au moyen
âge, comme nous aurons l'occasion de l'indiquer plus d'une
fois encore. Dans le vers de Renart et dans celui de Tristan, ce
porte un très net accent. Pour transposer dans le ton moderne,
il faudrait remplacer ce par des équivalents plus pleins : « Mais
celle attitude, à quoi vous avance-t-elle ? Vous perdez votre peine. »
« Dieu, dit le roi, Fétrange circonstance ! Que peut-elle bien
signifier?». Malgré le succès qu'elle a eu au moyen âge, cette
tournure n'a pas été durable. Cela s'explique. Dès que ce perdait
tout accent, il devenait impossible de le mettre ainsi en vedette,
séparé de tout mot sur lequel il pût s'appuyer. D'autre part, la
chute de la déclinaison conduisait à un ordre des mots singu-
lièrement plus strict que celui qu'avait connu l'ancienne langue :
en particulier le sujet ne pouvait plus se détacher de son verbe.
IV
Au contraire, dans le cas des phrases où l'interrogation porte
sur le verbe, l'effort fait pour accentuer le sujet a abouti à une
construction très durable puisque c'est encore la nôtre. Ici il ne
pouvait plus être question de faire passer purement et simple-
1. Renart, br. I, v. 1285-6.
2. Béroul, Tristiiti, v. 2001 .
LES FORMES DE L INTERROGATION 249
ment le sujet en tête, car on aurait ainsi du coup transformé
l'interrogation en affirmation. Il fiillait donc à la fois conserver
l'inversion et mettre le sujet avant le verbe. Cela revient à dire
qu'il fiillait exprimer le sujet deux fois, une fois avant, une
fois après le verbe. Tour illogique, si l'on veut, mais très
propre à donner ce qu'on attendait de lui. « Est l'aveir Carlun
apareilliet ?» — type normal — deviendra « L'aveir Carlun est
il apareilliet ? « '.Là encore, si l'on y regarde de près, et peut-
être plus nettement même que dans le cas précédent, nous
avons deux phrases distinctes : l'une constituée par le sujet à
lui tout seul, l'autre par la phrase proprement interrogative. La
ponctuation, une fois de plus, pourrait rendre cette dualité
visible : « L'aveir Carlun ? Est il apareilliet ? »
Les phrases à mot interrogatif ont parfois emprunté ce tour ^
Dans ce cas elles ne se contentaient plus de placer le sujet tout
en tête, avant le terme interrogatif et le verbe, elles le rappe-
laient encore après le verbe par un pronom. Nous avons con-
servé cette construction : « Et ce livre, pourquoi est-il là ? »
Mais justement il n'y a pas la plus légère différence ici entre
l'usage moderne et l'usage ancien. Le tour s'est perpétué, il ne
s'est pas transformé. Comme au xii' siècle les deux phrases sont
distinctes, comme au xii^ siècle le mot interrogatif les empêche
de voisiner de trop près.
Toui au contraire dans les phrases du type« L'aveir Carlun ?
est il apareilliet? » Nulle barrière infranchissable n'empêchait
les deux tronçons de la phrase de se rejoindre un jour. La dis-
tinction ne dépendant que de l'intonation était naturellement
sujette à s'effacer. On pouvait être tenté à un moment ou
l'autre de prononcer la phrase entière d'une seule teneur. Un
ordre emphatique dans son origine risquait ainsi de devenir
l'ordre normal. C'est ce qui est arrivé. Et comme ici rien ne
choque les tendances de la langue moderne — qui a accepté
sans presque s'en douter la redondance du pronom, — la tour-
nure en question s'est généralisée et s'est maintenue jusqu'à
nos jours avec sa valeur nouvelle. Nous mettons régulièrement
1. Roland, v. 643.
2. Voir A. Schulze, Df-r altfran^^ôsiache direkle Fraaresat-^, 1888, p. 196,
218.
250 L. FOULET
le substantif sujet en tête de la phrase interrogative, et ce n'est
plus du tout pour lui faire un sort.
Mais il a fallu bien du temps pour en arriver là. La tournure
emphatique n'est pas f-.équente, tant s'en faut, au xir' et au xiii'=
siècle. Au xiv"" siècle, Froissart suit l'usage courant de son siècle
en écrivant : « Ciiident donc cil François avoir reconquis, et a si
peu lait, le chastiel et le ville de Calais ' ? » Même au xv^ siècle
l'ancienne tournure semble encore de beaucoup la plus répandue.
Elle domine chez Gréban. L'auteur ^q Jean de Paris fait dire à
une jeune fille de la cour d'Espagne : « Helas, mon amy Gabriel,
viendra encoves Jehan de Paris? — Ma damoiselle, dit il, non
pas, car il y a à venir premièrement ses gens d'armes \ » Mais
déjà les deux tournures sont employées côte à côte de façon
significative :
Cesharnois cv sont ?7;^ pourrys ?
Ces salades nous siéent i/^- mal ?
Sont ces braiics a ruer lavai ?
Sont ces espees vermoulues ?
écrit Gréban '. Et semblablement l'auteur des Cent nouvelles
nouvelles : « N'est pas ceste robe assez longue, mes cheveux
sont ils point longs -^ ? » Il est clair que dans des passages de ce
genre les deux tournures sont sur le même pied. Aucune nuance
de sens ne les sépare plus : il n'y a désormais en présence qu'un
tour très ancien qui s'en va, et un tour moderne qui vise à le
remplacer et y réussit de mieux en mieux. Nous aurons à nous
demander plus tard pourquoi la langue l'accueille à ce moment
avec tant de faveur. Au xvi" siècle^ révolution est achevée :
la- ^li4::asê._Lnterrogative^de Rabelajs est laphrasF moderne. Mais
même alors l'ancienne tournure n'est pas complètement ouliliée.
On la trouve souvent chez Calvin : « I^noroit Fancienne Eglise
quelle compagnie Jésus Christ eust admise à sa Cène ^ ? » C'est
évidemment le parfum archaïque de cet arrangement de mots
1. Froissart, Chroniques, éd. Luce, t. IV, 1875, p. 76.
2. Éd. de Montaiglon, 1867, p. 80.
3. La Passion, éd. Paris et Raynaud, 1878, v. 27720-23.
4. Éd. Wright, 1858, t. II, p. 199.
5. Institution de la reliç[ion cijrêtienfte, éd. Lefranc, Châtelain et Pannier,
19U, p. 633.
LES FORMES DE L INTERROGATION 25 I
qui l'ii fait préférer ici. Les tours qui vieillissent sont volontiers
recueillis par la littérature : à mesure que leur emploi devient
moins fréquent, ils acquièrent une dignité qu'ils n'avaient pas
toujours connue. Ils sont bien près de leur fin quand ils ne
servent plus, entre les mains d'un écrivain avisé, qu'à varier
l'expression ou à tourner plus commodément le vers. Dans la
prière à Dieu qui termine le r'' livre des Tragiques, d'Aubigné,
après avoir employé cinq fois la forme moderne de l'interroga-
tion, écrit vers la fin :
Ne piirtiioiit ]i\md.\s du throsneoù tu te sieds
El ht mort et V Enfer qui dorment à tes pieds ' ?
Il est douteux qu'on trouve un tour semblable dans Boileau
ou dans Racine. Avant même la publication des Tragiques,
Malherbe avait rayé de son exemplaire de Desportes le vers :
\''iendra jamais le jour qui doit finir ma peine - ? Aujourd'hui
cette construction paraît tout à fciit étrangère au génie de la
langue. On la trouve pourtant encore, comme nous verrons,
dans les phrases commençant par un mot interrogatif.
V
Avant de quitter l'ancienne langue, nous devons examiner
un dernier tour interrogatif qui portait en lui le germe d'un
étonnant avenir. Ici encore il s'agit d'une tournure à valeur
emphatique. Nous venons de voir comment on s'y prenait pour
mettre en relief le sujet, forcémènFrelégué-^u second plan
dans^'îè tour 'normal. Il est plus curieux qu'on ait cherché à
accentuer les mots mêmes sur lesquels portait l'interrogation et
auxquels la langue avait déjà, pour ce motif même, assigné une
situation privilégiée en tête de la phrase. A vrai dire, on n'a
pas touché aux phrases du type « ira-t-il ? ».Ici le verbe variant
avec chaque phrase conservait toute l'énergie que lui donnai-t
sa position initiale. Mais dans les phrases du .type « où ira-t-il?»,
les mêmes quatre ou cinq mots ■ — qui, que, où, comment — reve-
nant sans cesse, une usure devait forcément se produire ; la
1. Les Tragiques, Livre premier, éd. Bourgin, 1896, v. 137 1-2.
2. Brunot, Histoire delalaugm française, t. III, 2*^ partie, 191 1, p. 670.
2)2 L. FOULET
répétition indéfinie de ces vocables leur enlevait une partie de
la valeur expressive qu'ils tenaient de leur sens et de leur place
en tète de la phrase. On songea à les renforcer à l'occasion.
Mais ici c'est le latin qui fournit le modèle et le point de départ.
Voici un exemple emprunté encore aux Tusculmies : « Quibus
cognitis, qiiis est qui diihile! quin hic quoque motus animi sit
to^s opinabjjis ac voluntarius ? » On reconnaîtra là le tour
qui est-ce quihW est vrai que « qui est ce qui » intercale le
démonstratif f^ devant le deuxième </"'• Mais le tour qui est qui
n'est pas rare dans l'ancienne langue :
Et qui est ijtd le porroit prendre ' ?
Nous ne voudrions pourtant pas affirmer que ce tour soit
calqué sur le latin. Il est plus probable qu'ici, comme si souvent
en vieux français, le pronom sujet est sous-entendu après
l'inversion : qui est qui renvoie à qui est [r^] qui. Le latin a donc
simplement donné l'impulsion, et le tour français au lieu de
venir directement de la phrase latine lui est apparenté. Cette
parenté s'affirme plus étroite encore quand on compare ce vers
de Plaute :
Die milii, quaeso, qtti ca'st, qtiani vis ducere uxorcin - ?
avec cet autre de Renart :
Mes qui est cit que vos haez 5 ?
Qui est ce^què^ n'est qu'une autre forme de qui est cil que, plus
indéfinie : le démonstratif neutre y remplace le démonstratif
masculin.
Oui est ce, diex, qui m'aparole ' ?
A côté de qui est ce qui (ou que) nous avons, bien entendu,
qu'est ce qui (que^ :
1. Renart, br. IX, v. 1608.
2. Avliilaria, v. 127.
3. Renaît, br. XI, v. 1049.
4. Renart, br. IV, v. 233 .
LES FORMES DE l'iNTERROGATIOK 253
Quest ce que vous dites ?
Ainsi m'aïst sainz esperitcs,
Conseil vous donrai vohmtiers ' .
Les phrases Je ce genre sont assez fréquentes dans la vieille
lant^ue et elles ont une allure toute moderne. Mais ce n'est
qu'une apparence. S'il n'y a pas aujourd'hui la plus légère difFé- \ ^
rence, dans le parler de tous les jours, entre qui est-ce qui et 1/]/ I -^
qui, en ancien français le redoublement du pronom a une très |
nette valeur expressive, et qui n'en sent pas la force en lisant |
les vieux textes perd bien des nuances. Renard, sottement
descendu au fond du puits et méditant une ruse qui le tirera
de là, laisse s'époumonnerisengrin qui l'injurie d'en haut. Son
jeu est de feindre qu'il est a-u paradis terrestre et que le séjour
des mortels ne l'intéresse plus : il a oublié jusqu'à ses compa-
gnons de la veille. Aussi est-ce avec l'accent d'un homme qui
se croyait à l'abri de toute importunité et qu'on vient néan-
moins déranger qu'il s'écrie : « Qui estce,diex,qui m'aparole?»
Entendez : « Grands dieux, quel peut bien être l'individu qui
m'adresse la parole? » « Qui est ce » conserve toute sa valeur
par rapport au second qui, et il va de soi que ce ne peut pas
être l'enclitique qu'il est aujourd'hui : il est même probable
que ce petit mot porte ici l'accent du groupe « qui est ce ».On
voit combien, sous des dehors identiques, la phrase ancienne
diffère de la phrase moderne correspondante. De même quand
Renard vient poliment demander conseil au roi Noble, ce
monarque débonnaire, peu habitué à de pareilles attentions, en
manifeste un certain ébahissement : « Fet li rois : qu'est ce que
vous dites ? » Appuyez fortement sur ce et interprétez : « Hein !
quoi ! qu'est-ce que vous me racontez là ? » Puis la bonté repre-
nant le dessus sur la surprise il ajoute : « Je suis à votre dis-
position : de quoi s'agit-il ? » Partout au xii^ et au xiii^ siècle
qui est ce que, quest ce que expriment surprise, indignation, colère,
dégoût. C'est tout au plus si ces locutions s'affaiblissent parfois
à ne marquerqu'un sentiment de vive curiosité.
Au xiv*-' siècle il n'y a pas de changement sensible dans la
valeur du tour. Un exemple de Jean le Bel va nous le faire
sentir. « Et tantost aprez ce mot, le roy Jehan se lancha au
I. Reihirt,bT.Wll, V. 197-9.
2)4 L. FOULET
roy de Navarre et le prist parle col et le tira par la rable et luy
dist : « Certes, mauvaiz traître, or vous convient il morir ! » Le
duc de Normendye dist tantost : « Ha ! cher sire, qu'est ce que
vous voky faire ? vous vee;*^ qu'il est en ma compaignie et en mon
hostel '. «Dans cette question on sent la surprise et l'effroi du duc.
Au xv^ siècle, les faits sont plus difficiles à interpréter. C'est
qu'il y a dès lors plusieurs courants. Il y a d'abord les gens de
lettres qui soignent leur style ; ceux-ci, comme il est naturel,
s'en tiennent à l'ancien usage. Le mystère de la Passion est plein
de scènes populaires, mais l'auteur est un homme cultivé, et
si Gréban emploie assez souvent notre tournure, il est visible
qu'il entend encore la distinguer de la simple interrogation. A
la fin du siècle, Jeau de Paris abonde en dialogues vivement
menés : les interrogations n'y manquent pas, mais notre tour-
nure n'y apparaît que trois fois et toujours dans le sens tradi-
tionnel. Au xvi^ siècle même Rabelais semble l'éviter. Mais si
nous nous adressons maintenant à des œuvres populaires, de
style plus simple ou plus négligé, les choses sont tout autres :
l'interrogation redoublée y apparaît plus souvent et elle tend à
devenir une simple formule. M. Brunot en cite des exemples
caractéristiques tirés du Mystère du Vieux Testament : « Oui esse
gui m'a frappé ?», « Qu'esse que vous avez ? », a Qu'esse que nous
feron ? » etc. ^. Il est clair qu'au xv^ siècle la langue populaire
est ici en avance sur la langue cultivée ; elle ne fait plus guère
lie différence entre qui est ce qui et qui. Du reste la tendance
est plus ancienne. Dès la fin du xiv^ siècle on trouve dans les
Miracles de Nostre Dame quelques exemples analogues à ceux
que nous venons de citer ">. On peut même remonter beaucoup
plus haut. Vers l'an 1200 Richard de Lison écrit :
A qui es ce ijue vos parlez ?
Fet soi Tybert : A vos qu'atcint ' r
et cet emploi, à cette date, a de quoi surprendre. Il est impos-
sible ici d'analyser a qui es ce que, mot par mot, sans aboutir à
une absurdité : le sens particulier que prendrait « a qui » s'y
1. Chronique, éd. Viard et Déprez, t. II, 1905, p. 224.
2. Ouvr. cil., t. 1, 1905, p. 451.
3. Schulze, otivr. lit., p. 97, ^ 117.
4. Kenart, br. Xll, v. 3^,0-1.
LES FORMES DE L INTERROGATION 2)5
oppose. Il V a déjà là une formule toute faite qu'il faut prendre
d'ensemble. Devons-nous donc modifier nos affirmations pré-
cédentes? La langue est-elle arrivée plus tôt que nous ne pen-
sions à la formule moderne ? Nous ne le croyons pas. Nous
n'avons pas trouvé d'autres exemples de cet emploi, et sans
affirmer qu'on n'en saurait trouver, nous pensons du moins
qu'il est rare. La langue avait une autre façon de s'exprimer
plus coniorme au point de vue qui était alors le sien : « Oui est
ci] a ciii cil engin sont ? » {Ménestrel de Reims '.) Mais il arrive
qu'un individu ou qu'un petit groupe d'individus tire par
avance des conclusions qu'implique un état donné d'une langue
et auxquelles la langue elle-même n'arrivera dans son ensemble
que bien plus tard, si elle y arrive. Lorsque est entré tardive-
ment dans la langue, qui a toujours fait grand usage de quand
et le préfère encore à lorsque dans la conversation courante :
mais on trouve dès le xii' siècle un emploi isolé de lors que
dans le C/(i,w de Chrestien*de Troyes ^ Richard de Lison est
peut-être un précurseur du même ordre.
VI
Oui ou que ne sont pas les seuls mots interrogatifs que l'an-
cienne langue ait renforcés par le redoublement. O/// ^'5/ ce qui,
qui remonte assez directement au latin, a de bonne heure sans
doute entraîné quel... est ce qtci, lequel est ce qui :
Quel bcste est ce que je voy la > ?
s'écrie tout surpris un prêtre qui chevauchant d'aventure aper-
çoit Tibert le chat perché sur un arbre. Ailleurs Bernard l'âne
propose de charger quelqu'un d'une mission qui peut devenir
périlleuse ; ses deux compagnons, Brun l'ours et Baucent le
sanglier, répondent non sans appréhension :
Mes or voudrion nos savoir
Liqiiiex sera ce qui ira *.
1. Sclnilze,oî<i'r. (i/., p. 99, §119.
2. \K\lch\ii, Recherches sur ta syntaxe de la coiijoiiclion <.^ que n dans raïuicii
Jraniais, 1907, p. 86.
5. Renart, br. XV, v. 575.
4. Renarl, br. XIII, v. 1916-7.
256 L. 1-OULET
On voit que là encore le tour redoublé comporte une nuance
très particulière et très sensible qui manque au simple.
Restent les interrogatifs adverbes comme po//;'^m)/, où, cjuand,
coin nient. Se sont-ils, comme quel et lequel, laissés eux aussi
gagner par l'analogie de qui est ce que ? Il faut mettre à part
pourquoi, qui n'est alors que pur quel, c'est-à-dire la forme forte
de que précédée de la préposition pour (on trouve aussi pur que).
Nous ne sortons donc pas du domaine de qui, et on peut s'at-
tendre à des exem.ples comme le suivant :
Escuiruel,
For quest ce que plorer te voi ' ?
Pourtant il y a là quelque chose qui surprend. Bien que ce
vers s'analyse plus facilement que l'exemple de Richard de Lison
cité plus haut et que^or quc^ns à part ne présente pas la même
équivoque que a qui, il y a tout de même un air de parenté
entre les deux passages : dans l'un, est ce que n'est plus qu'une
formule, dans l'autre — celui de la branche XIII, postérieur de
trente ou quarante ans — on sent très bien la tendance à la
formule. Aussi l'emploi de por qu'est ce que est-il pendant long-
temps aussi rare que celui de a qui est ce que. La vérité est que
la langue recourt ici encore à une tournure plus conforme à
son point de vue ordinaire :
Sire, qu'est ce que vostre nièce
Est demoree si grant pièce
Que n'est aus caroles venue ■" ?
LtccQsl nettement accentué : a Que signifie r^/^?// que votre
nièce... ?», c'est-à-dire, au fond « Pourquoi donc votre nièce
est-elle demeurée... ? Cet emploi se maintiendra longtemps
dans la langue. On le trouve chez Greban :
Et quest ce qiie vous me querez
Si fort 5 ?
ô'est-à-dire : « Pourquoi donc me cherchez-vous... ?Xous disons
encore familièrement « Qu est-ce que vous pleurez comme ça ?»
1. Renaît, br.XIII,v. 1502-5.
2. La Chastelaine de Vergi, éd. Raynaud et Poulet, 1912, v. 847-9.
3. La Passion, v. 9885-4.
LES rORMHS DE L INTERROCIATIOK :>57
et il V a là un curieux débris, un reste à peine compris d'une
construction autrefois très générale et très significative.
Il ne semble pas qu'on trouve des exemples de ou est ce que
ou de quant est ce que avant le milieu du xui' siècle, et même
alors ce ne sont que des emplois isolés et parfois douteux'. En
tout cas ils annoncent un emploi à venir plutôt qu'ils n'attes-
tent un usage contemporain. Comment est ce que est peut-être un
peu plus fréquent. En voici un exemple de Joinville qui nous
montre combien ici de nouveau nous sommes loin de l'usage
moderne : « Comment est ce que vous ne nous voulez dire que
vous ferez ces choses ?» Entendez: « Comment se fait-il que...? »
et c'est toujours le sens de la locution avant le xV siècle .
C'est au xV' siècle en effet qu'ici comme tout à l'heure le
point de vue de la langue va se modifier. Qui est ce qui {que),
transformé dès lors par la langue popuknre^eii^sijiTpJe fonne kj /i-,
ji'interrogationTentraîne avec~Iû.l tout le groupe des mots inter- ' ''
rogatifsniès~iid verbes en particulier suivent l'exemple des pro-
noms. Ouest ce que apparaît avec sa valeur moderne :
Ou est ce qu'il tient son ménage - ?
Pour ou est ce aller ' ?
Dans comment est ce que « est » perd toute son énergie ori-
ginelle et ce vers de Patheliu semble écrit d'hier :
Comment est ce que l'en t'appelle • ?
Pourquoi est ce que, au sens atténué d'aujourd'hui, est attesté dès
la fin du xiv^ siècle :
Pourquoy est ce que tu demandes
Démon nom qui est mcrvlWous} (Vie de saint Grègoirey)
A la même époque on rencontre quelques timides exemples
de quant est ce que.
On aura remarqué que Gréban n'hésite pas à employer ou
1. Voir Behrens, Gôtting. gelehrte Anieigen, 1889, p. 517.
2. La Passion, V. 11659.
3. La Passion, \\ 17225.
4. Schuize, otivr. cit., p. 110, ^ ni.
5. Ibid., p. 105, § 126.
Romania, XLVII. I-
2)8 L. FOULET
esl ce que. Il semble que dans le cas des adverbes la littérature se
soit montrée plus accueillante au néologisme que dans le cas des
pronoms. Les œuvres du xvi* siècle confirment cette impres-
sion. « Pourquoy, dist Gargantua, est ce que frère Jean a si beau
nez? » écrit Rabelais '. Et Marguerite de Navarre : « Pourquoi
est ce que la punition de ma trahison n'est tombée sur moy ^ ?»
De son côté Calvin : « iMais où est ce que toutes ces choses
reviennent ' ? »
Au xvii"^ siècle toutes les formes nouvelles d'interrogation —
qui est ce que comme ou est ce que — ont reçu droit de cité dans
la langue. Peut-êtrey a-t-il ici ou là un écho des défiances anté-
rieures. Sorel dans son Francion, dont la première édition est
de 1622, fait discourir un charlatan italien sur le Pont Neuf :
« Viens çà ! dis, mon cheval, pourquoi est-ce que nous venons en
cette place? Si tu sçavois parler, tu me répondrois que c'est
pour faire service aux honnêtes gens. Mais, ce me dira quel-
qu'un, gentilhomme italien, à quoi est-ce que tu nous peux ser-
vir ? A vous arracher les dents,messieurs... Oi// est-ce qui arrache
les dents aux princes et aux rois ? Est-ce Carmeline ? Est-ce
l'Anglois à la fraise jaune ?... Non, ce n'est pas lui. Oui est-ce
donc qui arrache les dents à ces grands princes? C'est le gentil-
homme italien que vous voyez, messieurs : moi, moi, ma
personne t. » Il semble que ce ne soit pas sans une légère
intention ironique que ces « est-ce que » sont ainsi accumulés.
Ailleurs un paysan paraît employer qu'est-ce que et où est-ce que
avec la même nuance de raillerie de la part de l'auteur '.Pour-
tant ^//i g.T/-cd qui est fréquent dans le livre et dans des phrases
que Sorel prend certainement à son compte. Il emploie aussisans
dessein de raillerie d'autres tours interrogatifs avec est-ce que :
« Mais quand sera-ce que vous vous remettrez au travail tout de
bon ^ ? » Tout compte fait, il ne faut pas attribuer trop d'im-
portance à l'ironie des passages cités plus haut : la même locu-
tion peut à l'occasion sembler correcte ou vulgaire suivant le
1. Gargantua, ch. XL, éd. Moland, p. 79.
2. UHeptaméron, éd. Gruget, Paris, 1615. p. 571.
5. Institution de la religion chrétien ne, p. iii.
4. Éd. Colombey, 1909, p. 41 7.
5. //;/(/., p. 393.
6. IbiJ., p. 442.
LES FORMES DE L INTERROGATION 259
ton ijénéral du développement où elle est enchâssée. 11 n'y a
pas de doute que, dès avant le milieu du siècle, la langue culti-
vée n'ait accueilli sans arrière-pensée des tournures qui depuis
longtemps étaient courantes dans la langue populaire \ Le pas-
sage suivant de VAstrée suffirait à le montrer : « Mais retour-
nons à ce que vous disiez à Galathée. Qu'est ce qu'elle vous
respondit ^ ? » Et enfin \'augelas lui-même se prononce : « Quand
est-ce qu'il viendra est fort bon pour quand viendra-l-il • ? » La
question est réglée.
Vaugelas consacre ailleurs ■' une autre décision de l'usage. Il
ne faut pas dire « Pourc\uoy fut ce que ^es Romains firent telle
chose? «mais « Pourquoy fi^r^ que... » Et cela se^omprend.'
Tant que est-ce nvsiit un sens augmentatif très net dans les locu-
tions qui nous occupent, il était très naturel qu'on fît varier le
verbe et qu'on le mît au présent, au passé ou au futur, suivant
le sens. Les exemples de ces variations ne manquent pas au
moyen âge, ni même plus tard. Nous venons de voir quand
sera ce que dans Francion . Mais_dii4oiir où le est-ce jiue_(iQ_ces .
Jocutions_se_figeait, où ^/w/^j^cj//^' devenait unesimple^Y^riante
de_^' et où est-ce^ que de où, c^_est » perdait toute attache avec
le verbe être et n'était plus, dans le tout de la formule, qu'une
syllabe sans valeur expressive particulière, indifférente à la
notion de temps >.
VII
Comment s'est opérée cette transformation qui dune forme 1 "y*
•à valeur emphatique très nette a fait en quelques siècles une
• 'formule abstraite où ne transparaît plus aucune nuance affec-
j'tivePDeux causes y ont sans doute contribué .G'' En premier
lieu et surtout, il_yji_eujasure de_la locution. C'est un cas
fréquent dans l'histoire des langues. A force d'apparaître dans
un ordre qui reste toujours le même, les éléments composants
if, -t. Voir Brunot, onvr.cit., t. III, i^e partie, 1909, p. 295.
2. D'Urfé, LAstrée, F^ partie, Rouen, 1616, i° 241 \-°.
3. Remarques, éd. Chassifng, t. II, p. 235.
4. Ibid., t. I, p. 419.
5. VoirTobler, Vermische Beitrage :{ii fn.in:^ôsiscl]en Craiiiii:atik,\.. W, l%^4, \., .,
p. 9.
260 L, 1-OULET
se soudent, perdent leur individualité et s'etîlicent devant le
composé qui fera désormais l'effet d'un mot simple : rien d'éton-
nant qu'il ne retienne plus qu'une partie de son énergie
première". C'est ainsi que quoi que, pronom indéfini dont le
sens variait en fonction du verbe suivant, est devenu quoique
conjonction, mot à sens fixé, indépendant du verbe. Mais dans
le cas de qui est-ce que, il n'y a pas eu seulement soudure des
éléments composants : l'un d'eux, le plus important, a co.mplè^
tement changé de valeur phonétique. Nous avons indiqué plus
d'une fois déjà que le démonstratif ce portait dans la vieille
langue un accent très ^ marqué. Non seulement le mot était
prononcé iussi pleinement que toute autre syllabe de la langue,
mais il recevait en bien des cas l'accent fort d'un groupe ryth-
mique. Nos analyses l'ont montré plus haut sur quelques
exemples duxii^ou du xiii^ siècle. Mais a' a conservé longtemps
ce caractère. Sinon Froissart n'aurait pas pu écrire : « Se vostre
mouiller estd'Engleterre, que de ce - } >^ On voit combien depuis
lors a changé la langue : ces trois monosyllabes sont encore
clairs à la lecture, il est impossible de conserver un sens à la
phrase en les prononçant. Il faudrait dire aujourd'hui : « Si
votre femme est anglaise, qu'est-ce que cela peut faire ? » C'est au
xv^ siècle au moins que commence l'évolution qui va faire de
'ce un mot^Tone. Il partage le sort des pronoms personnels avec
lesquels il a des rapports de sens et d'emploi. Je, tu, il perdent
peu à peu leur indépendance pour devenir dans la plupart des
cas des proclitiques : bientôt on ne les séparera plus du verbe.
Cfj)ronom s'appuiera le plus souvent smflë^môr précédent :--Ge
sera un enclitique ; ceci, cela le remplaceront comme mot indé-
pendant. L'évolution dans le cas cas de ce va même plus loin
que dans le cas de la plupart des pronoms personnels. Tu et //
peuvent encore, en certains cas déterminés, recevoir un accent :
« où vas-tu ? où est-il ? » Ce ne le peut pas ; je non plus : « où
suis-je ? où est-ce? » Cela^tient évidemment à la présence dans
ces deux mots dëj_'g sourd.' Or s'il est certain qu'au xvi^ siècle
lx.sourdfinal est encore prononcé dans^ la langue cultivée, on
1. Voir Meillct, Linguistique historique et linguistique générale, 192J, p. 130
' ss. (L'évolution des formes grammaticales.)
2. Chroniques, ià. Raynaud, t.X, 1897, p, 51.
LES FORMES DE l'iNTERROGATION 201
peut se demander si, dans lalajigue ppgiUajre^Ja te^^ à le
supprimer n'a pas. appiuu bien longtemps avant, tout au moins
dans les cas favorables. L'^ de ce étant régulièrement élidé devant
une voyelle était certainement parmi les moins résistants de la
langue. On peut croire que dès lors se constituait dans le peuple
une forme (kssk) qui ne pouvait plus guère s'accorder avec la
valeur ancienne de la locution et qui devait en devenir la forme
moderne.
VIII
Ainsi de toute part nous sommes ramenés à la langue popu-
laire ou tout au moins au langage de la conversation familière.
Si la littérature n'accueille qu'avec défiance les tournures/
nouvelles, elle conserve jalousement les archaïsmes, elle est ! j
toujours très en retard sur le développement de la langue. Sauf
exception, ce n'est donc pas à elle qu'il faut demander dess
renseignements sur l'origine des. phénomènes linguistiques. La '
fantaisie ou le talent créateur des écrivains n'y entre pour rien.
C'est la langue elle-même vue de haut qu'il faudra observer et
saisir dans son évolution. Cherchons donc pourquoi le français
du xv^ siècle montre une préférence si marquée pour les formes
interrogatives où entre est-ce. que. Il ne s'agit pas d'expliquer
l'apparition de ces formes : nous venons précisément de mon-
trer comment qui est ce qui s'est transformé en un synonyme
de qui. La question est de savoir pourquoi, à ce moment pré-
cis, entre deux formes de valeur égale, la langue populaire a
choisi l'une au détriment de l'autre, qui est ce qui, le néolo-
gisme, au détriment de qui, la forme traditionnelle. Nous ne
croyons pas que la réponse soit douteuse. Il fliut voir dans ce"]
choix un contre-coup lointain de la ruine de la déclinaison J
On sait de quelle liberté de construction jouissait la langue du
xir' et du xiii^ siècle. Or c'est l'existence d'une déclinaison à
deux cas qui rendait possible cette liberté. Quand le sujet et le
_régnTie ont chacun une forme distincte, on peut les mettre où
on veut dans la phrase, on ne risque pas demies confondre, et la
clarté ne souffre d'aucune inversion. Cette liberté de la vieille
langue ne devait pas durer. Dès la seconde moitié du xiii^
siècle la déclinaison est menacée, au milieu du siècle suivant
2^2 L. FOULKT
elle n'est plus qu'un souvenir. Mais les constructions qu'elle
avait rendues possibles n'ont pas disparu avec elle. On s'est
trouvé presque brusquement en face d'un système dont la rai-
son d'être et presque Tàme s'étaient évanouies. Il a fallu trois
siècles à la langue pour se remettre de cette terrible secousse.
Ce n'est pas le lieu ici de développer ce point de vue. Nous
nous bornerons à dire que de 1350 à 1650 l'effort de la langue
^\ consisté principalement à faire triompher l'ordre sujet-verbe-
Jcomplément, en d'autres termes à se débarrasser tant bien que
jnTâT'dés nombreuses inversions dont elle aval; hérité et qui
/ étaient désormais contraires à son génie. Toute l'histoire de
la langue pendant cette longue période est dominée par cet
effort parfois pénible. L'évolution des formes interrogatives
nous montre un aspect de cette lutte.
Les constructions traditionnelles qui disparurent les premières
sont naturellement celles qui étaient obscures. De deux sub-
stantifs qui venaient après le verbe, quel était le sujet, quel était
le régime? On pouvait en douter désormais. De là la néces-
sité de remanier un ordre créateur d'équivoque. C'est donc en
vue de maintenir ou plutôt de rétablir la clarté que la langue
fit cette chasse à l'inversion. Il était naturellement très difficile
qu'elle s'en tînt là. Un ordre qui dissipait l'obscurité dans un
grand nombre de cas devait asse;^ vite paraître l'ordre naturel
dans tous les cas. L'inversion verbe-sujet des phrases ' interro-
gatives ne causait aucune équivoque, mais elle ne cadrait plus
avec le svstème de la langue. Au xii" siècle l'ordre verbe-sujet
était une des constructions favorites du français d'alors, et le
tour interrogatif qui reproduit cet ordre n'en était qu'un cas
particulier. Le jour où la langue est forcée d'abandonner cet
ordre par ailleurs, le maintiendra-t-elle dans un domaine res-
treint sous prétexte qu'il a pris ici valeur grammaticale ? Sans
doute cette circonstance prolongera sa vie dans ce petit coin
privilégié. Mais la langue sent la contrainte et elle s'y plie de
mauvaise grâce. Pour une langue qui tend à adopter comme
ordre fondamental la succession sujet-verbe, il est clair que la
série verbe-sujet crée une dissonance, ou ce qui revient au
même, réclame un effort. La langue ne sera pas toujours dis-
posée à donner cet effort.
Cette attitude explique le succès de quest ce gui au xv^ siècle.
LES FORMES DE L'rNTERROCATlOX 263
Vraiment cette locution, avec sa physionomie nouvelle, venait
à son heure. Un siècle plus tôt, absorbée dans l'expression
d'une nuance très particulière, elle était inutilisable pour de
vastes desseins. A ce moment, vidée de son sens originel,
ramenée à n'être qu'un signe d'interrogation, elle était libre
pour un nouveau destin. ElJ^jv^ une _ vertu singulière^, c'est
que tout en donnant à la -piirase le sens interrogatif, elle y
maintenait Tordre normal. « Qu'est-ce que je fais, qu'est-ce que
tu fais, qu'est-ce qu'il tait? » La locution reste invariable, le
sujet précède toujours son verbe : sens interrogatif et pas d'in-
version. On ne pouvait résoudre d'une façon plus heureuse la
difficulté qui tourmentait obscurément la langue. La langue le
comprit : elle ne laissa pas passer l'occasion. Ou est-ce qui devint
une de ses formules favorites.
IX
Nous comprenons mieux maintenant pourquoi vers la
même époque, ou un peu plus tard, la tournure « votre père
est-il là? )) issue, comme nous l'avons indiqué, de «votre père?
est-il là ? » est devenue si populaire qu'elle a complètement
chassé l'ancienne « est là votre père ? » Là encore il y a eu un
désir d'éviter l'inversion. On ne l'évite ainsi, naturellement,
que quand le sujet est un nom. Mais c'est là, sans le moindre
doute, qu'était la plus grosse difficulté. Placé après le verbe, le
pronom sujet s'appuie sur ce verbe et forme avec lui un seul
groupe rythmique : il n'y a plus qu'un mot composé où le
pronom porte l'accent : « viens-tii ? où sont-ils ? » Il se consti-
tue ainsi un petit nombre de formes, qui sont la contre-partie
des formes positives « tu viens, ils sont » où le pronom se
colle également au verbe, cette fois à la façon d'un proclitique.
Ces formes symétriques se présentent facilement à la mémoire
et, ne donnant jamais au pronom une accentuation indépen-
dante, dissimulent l'inversion. Au contraire, quand le sujet est
un nom, le verbe et le nom seront également accentués : toute
modification de l'ordre normal sera sentie, d'autant plus que
pour chaque phrase le rythme variera suivant la longueur du
sujet. En supprimant l'inversion dans ce second cas, la langue
courait au plus pressé. Elle a eu la bonne fortune de trouver
264 L. FOULET
une fois de plus A sa disposition une tournure dégagée de toute
intention particulière, qui n'attendait que d'être mise en œuvre.
Une évolution dont nous avons indiqué le cours avait fait de la
phrase « votre père est-il là ? », jadis plus significative, un
simple équivalent de <■< est là votre père ? » Entre ces deux
types de constructions la langue en vint naturellement à choi-
sir celui qui, sans faire disparaître complètement l'inversion,
supprimait du moins ce que cette inversion avait de plus abrupt
et de moins conforme à l'esprit du système. Ce choix répon-
dait si bien à un besoin que l'autre type de phrase disparut
presque subitement. « Qu'est-ce que tu fais ?» a diminué la
vitalité de « que fais-tu », mais « votre père est-il là ? » a tué
« est là votre père ? »
X
Pourtant cette solution, toute avantageuse qu'elle fût, restait
incomplète. On avait paré au plus urgent, mais au prix d'une
inconséquence. Tandis que dans la phrase à mot interrogatif,
grâce au commode gu est-ce que, on pouvait éviter l'inversion
à toutes, les personnes, à tous les nombres et d'un bout à l'autre
de la conjugaison, dans la phrase où l'interrogation portait sur
le verbe on n'avait réellement pallié que le plus gros de la dif-
ficulté : « viens-tu, vient-il » subsistaient à côté de «' ton ami
vient-il ? » Il y avait là un manque de symétrie qui troublait la
bonne ordonnance du système. Conmient y remédier ? Ici la
langue ne trouvait plus aucune aide prête à s'offrir, pas de
matériaux à pied d'reuvre. Il fallait une création. Elle ne se fit
pas trop attendre. La formule est-ce que vint faire un admirable
pendant à qu'est-ce que. Certes, à ne considérer que la langue
d'aujourd'hui, rien ne nous permet de faire une distinction
d'âge entre ces deux locutions : (esk) et (kssk), pour les ortho-
graphier comme elles sonnent, font si bien la paire qu'on les
croirait nécessairement contemporaines. Et pourtant rien
n'est plus loin de la vérité. Qu'est-ce que appartient au plus
ancien fonds de la langue, est attesté dès les premiers monu-
ments de notre littérature, remonte même sans doute jusqu'au
latin. De est-ce que, au contraire, depuis les origines jusqu'à la
fin du xv-' siècle aucune trace, semble-t-il. En fiiit le premier
LES FORMES DE l'iNTERROGATION 20)
exemple que nous en puissions citer se trouve dans le Prologue
d'une comédie qui fut représentée en 1552, VEitgèiie d'Etienne
Jodelle :
Mais qu'est-ce cy ? Dont vient l'estonncment
Que vous monstrez ? Est-ce que l'argument
De ceste fable encore n'avez sceu ■ ?
Il est probable, toutefois, que dès les premières années du
xvr siècle la locution est créée .
D'où tire-t-elle son origine ? Il semble qu'elle résulte d'une
sorte de croisement entre est ce, forme interrogative de cest et
qu est ce que. Cest est très vieux dans la langue et apparaît dès
les premiers textes :
Assez pueent faire comandement,
Mais c^est a gas, c'on n'en fera néant -.
« Quand messire li captaus veit que cestoil acertes et que
Jehans Jeuiel s'en aloit combatre sans lui... ' » Ce est ici un
pronom neutre qui renvoie à une phrase précédente : il ne se
distingue pas d'un sujet ordinaire, et la construction est nor-
male. Mais 6-'«/ pourra s'employer d'une tout autre façon :
Ch'est des bigames ^'il parole ' ?
C'est droit que nous obevssons 5 .
Ici a' annonce une phrase suivante et c'est... que est un arti-
fice destiné à faire ressortir un mot ou une expression : procédé
commode dans une langue où l'accent tonique est trop faible
pour se prêter volontiers à rendre des nuances de sjaitaxe. Les
phrases précédentes peuvent se mettre sous forme d'interroga-
tion :
Qu'est ce, sire Renart, conmient?
Est ce a certes ou a gas
Que li rois n'i entrera pas '' ?
1. Ancien théâtre français , pub. par Viollet-le-Duc, 1855, ^- ^^j P- 7-
2. Colin Muset, éd. Bédier, 1912, XIV, v. 7-8.
3. Froissart : Extraits des chroniqueurs français, pub. par Paris et Jeanroy,
1892, p. 238.
4. Ad;mi le Bossu, La Feuillée, v. 516.
5. Gréban, I.a Passion, v. 5882.
6. Renart, br. XI, v. 2500-2.
266 L. FOULET
Tu ne le treuves point ?
l:st ct' ce ijiie tu veulx hongnor ' ?
Ainsi se constitue une formule est ce... que parallèle à c'est...
que ei de même sens, à l'interrogation près. Enfin, dans une
phrase affirmative il est loisible de mettre tout au début le mot
de valeur; dans ce cas, suivant une règle connue, le sujet pas-
sera après le verbe, c'est deviendra est ce qui de cette façon se
joindra directement à que : « Por ce est ce que il menjoit petit
avec les barons ^ » C'est un troisième aspect de la formule,
mais cette fois les trois mots composants ne sont séparés par
aucun intermédiaire et ont Tair de faire bloc. Il semble que
nous soyons ici bien près du est-ce que moderne. Et pourtant
qu'on y fasse attention : la vieille langue dit fort bien : de qui
parle-t-il ? c'est des bigames — c'est des bigames qu'il parle —
est ce des bigames qu'il parle ? — des bigames est ce qu'il parle,
mais elle n'a jamais dit : est ce qu'il parle des bigames? Il n'y
avait qu'un pas à franchir, mais elle ne s'y est pas décidée. Et
la différence reste significative. Est ce... ^w^ encadre un mot, le
met en valeur, ce annonce le ^z/^ suivant, ^«^ conserve son indé-
pendance, forme pivot entre les deux phrases, peut même à
l'occasion être sujet (sous la forme qui) ou régime de la seconde,
comme dans le dernier exemple cité de Gréban. Au contraire
est-ce que... ? est une formule toute faite, où l'on ne distingue
aucun élément, qu'il faut prendre d'ensemble et qui n'a que la
valeur d'un signe d'interrogation. De ce signe la vieille langue
n'avait nul besoin : la déclinaison existait encore et la guerre à
l'inversion n'était pas près de commencer.
On a cité ^ un exemple d'un miracle du xiv"" siècle où l'on
pourrait croire que ce besoin se fait sentir déjà:
Qu'as tu, mon frère ? Est ce mon père
Oui t'a hatu ^ ?
Il est bien vrai que tout ce que l'enfant veut savoir ici, c'est
1. Gréban, La Passion, v. 29942-3.
2. Guillaume de Saint-Pathus, F/c de saint Louis, éd. Delabprde, 1899,
P- 5 3-
3. Schulze, ouvr. cit., p. 112-5, § 134.
4. Miracles de Nostre Dame, éd. Paris ct Robert, t. I, 1876, VII, v. 992-3.
LES FORMES DE l'iNTERROGATION 267
si \\m il battu son frère : « est-ce que mon père ta battu ? »
rendrait très suffisamment l'idée. Et après tout, vu la date du
passage, il ne serait pas surprenant que la langue s'y essayât,
non sans gaucberie, à une tournure nouvelle. Pourtant cette
interprétation ne s'impose pas. Au fond ce qu'il y a de remar-
quable ici, ce n'est pas tant la présence de est ce que l'emploi du
relatif. L'enfant ne sait pas si on a battu son frère, mais il sait
bien qu'en ce cas c'est le père seul qui s'en serait chargé :
l'image des coups suggère immédiatement celle du père qui les
donne. L'interrogation correspond ici au tour aftirmatif :
« Tiens! mon père qui le bat ! » « Est-ce mon père qui t'a
battu ? » ne dit pas plus que « t'a-t-on battu ? » et le dit au
moyen d'un tour parfaitement légitime alors et qui, en pareille
circonstance, le serait encore aujourd'hui : [Et cet homme qui
ne vient pas !] Qu'est-ce qui t'ennuie ? Est-ce cet homme qui
ne vient pas ? — [Tiens ! M. Jourdain qui porte un momon !J
Quelle figure ! Est-ce un momon que vous allez porter ? —
[Écoutez ce bruit: c'est la maison qui s'écroule.] Est-ce la
maison qui s'écroule ? En réalité est ce... que, est ce que
n'expriment, ni directement ni par implication, aucune nuance
nouvelle au xiv^ siècle : ils continuent la tradition des deux
siècles précédents. La langue n'a pas encore de raisons bien
claires de se mettre en quête jJ'-ULUxmrinterrogatif nouveau.
Il en va tout autrement; au xvr siècle.;\La lutte contre l'in-
version est engagée ; c'est le mOmërif^où quest ce que a perdu
son sens originel pour devenir une simple formule d'interroga-
tion. Evitant dans toute une catégorie de phrases un déplace-
ment du sujet qui demande désormais un effort, celte formule
rencontre de plus en plus de fliveur. Pourtant, toute abstraite
qu'elle est, elle retient encore une trace de sa valeur ancienne.
Ce n'est pas seulement un signe d'interrogation ; on sent qu'elle
renierme aussi le sujet ou le régime du verbe. « Qu'est ce qu'il
dit ? » n'a pas le même sens que « dit il ? » Et l'élément qui
complétait la signification du verbe était certainement la con-
sonne du début. La locution (kzsk) se décomposait donc en
deux éléments : (k) et (ssk) : et c'est (ssk) seul qui était le
signe de l'interrogation . Ne pouvait-on détacher cette syllabe
pour en faire une formule plus abstraite encore, qui marquât
uniquement l'interrogation ? Analysés à leur tour, pourquoi est
268 L. FOULET
ce que, commeni est ce que, ou est ce que n'invitaient-ils pas à
tirer la même conclusion ? Et la locution est ce... que (est ce que),
si ancienne dans la langue, ne donnait-elle pas un exemple
lointain sans doute, mais tout de même encourageant, si l'on
peut dire, d'une collaboration efficace de ces trois mots ? Pré-
sentant est ce que dans un emploi depuis longtemps accepté par
la langue, ne justifiait-elle pas par avance une analyse qui après
tout aboutissait à isoler un second exemplaire d'une formule
déjà connue ? Tout se passait comme si un usage nouveau se
greffait directement sur une forme ancienne. Voilà sans doute
sous quelles influences naquit est ce que interrogatif, tour si com-
mode et qu'attendait un tel succès. C'est une des trouvailles
les plus originales de la langue.
XI
Nous avons supposé que la création de est ce que est pos-
térieure à l'adoption de la tournure « votre père est-il là ? »
dans l'emploi courant de l'interrogation à la 3^ personne. Une
solution plus large de la difficulté aurait succédé ainsi à une
solution plus limitée. Cette suite chronologique, quoique vrai-
semblable, n'est pourtant pas assurée, et nous n'y tenons pas
essentiellement. On peut très bien se représenter ces deux solu-
tions comme simultanées ou à peu près. Les tendances géné-
rales de la langue sont à un moment donné partout les mêmes;
mais elles ne conduisent pas toujours, sur tous les points,
à des résultats identiques. Il faut tenir compte de l'existence de
groupements géographiquement distincts et à l'intérieur de
chaque groupement de différences parfois importantes d'éduca-
tion et de milieu social. A une même question posée par la
langue, on pourra à la même époque trouver deux réponses
qui s'ignorent l'une l'autre. L'une peut être plus satisfaisante
que l'autre. Il y aura peut-être un choix à faire plus tard. En
attendant elles sont le plus souvent acceptées toutes deux sous
bénéfice d'inventaire.
Il va de soi qu'on ne saurait limiter à deux le nombre des
solutions possibles d'un même problème posé par la langue.
Tout dépend de l'urgence du besoin, du plus ou moins d'évi-
dence des remèdes propres à y parer, du degré d'activité linguis-
LES FORMES DE l'iXTHRROGATION 269
tique manifestée par les différents groupes sociaux. En fait,
dans le cas qui nous occupe, il y a une troisième solution, et
ce n'est pas la moins ingénieuse des trois. L'origine en est
curieuse '. A peu près vers le moment où les phrases du type
« Votre père est-il là ? » entrent dans l'usage courant, l'analogie
avait conduit à insérer, à la forme interrogative, un t entre le
verbe terminé par une voyelle et le pronom personnel postposé.
Sur le modèle de « est-il, sont-ils, était-il, seront-ils, seraient-
ils », on en vint à dire « va-t-il, ira-t-il, sera-t-il ». C'est à
une analogie du même ordre que nous devons d'entendre
« quatre(s) hommes », à côté de « deux hommes », « trois
hommes ». L'orthographe ignora longtemps ce ^parasite, mais
les grammairiens du xvi^ siècle nous signalent qu'on le faisait
toujours sentir dans la prononciation . On écrivait « viendra
il », mais on prononçait « viendra-t-il », ou plutôt « viendra-
t-i », car dès cette époque, et même bien avant le xvi'= siècle, le
/ de // à la pause ou devant une consonne ne se faisait pas plus
sentir qu'aujourd'hui. Ainsi, à l'interrogation, toutes les 3"
personnes du singulier et du pluriel de tous les verbes se ter-
minaient en // pour le masculin, en tel Qelle, telles) pour le
féminin. Jusque-là rien de remarquable, Ti de « vient-il »
s'opposait à iii de « viens-tu » et ne signifiait pas davantage.
Mais li prend une toute autre valeur quand le verbe a un sujet
nominal : « Ton père viendra-t-il te voir ? » Là il n'est plus
du tout comparable à ///, car il n'est plus sujet, il a cédé
ce rôle au substantif initial « ton père » ; mais il en a pris un
autre, peut-être plus important. Qu'est-ce qui distingue eii
effet une phrase interrogative « Ton père viendra-t-il te voir ? »
d'une phrase affirmative « Ton père viendra te voir » ? La posi-
tion du siiiet réel n'y est pour rien : elle est la même dans les
deux cas. C'est uniquement l'existence d'unej^dlabe // placée_
a£rès le verbe qui donne à la phrase sa valeur d'interrogation,
redevenait donc par la force des choses une particule interro-
gative. Tel en était une autre, mais si peu employée en com.pa-
raison qu'elle ne pouvait tenir longtemps contre sa rivale. Ce
fut donc un progrès très naturel que de dire « Ta mère viendra
1. Voir G. Paris, Mélanges linguistiques, 1906, p. 276 (Ti, signe d'inter-
rogation).
2 70 L. FOÙLÈT
//te voir ? » Les choses auraient pu en rester là, et l'étape sui-
vante est singulièrement hardie. Mais la particule // avait en elle
une vertu d'expansion qui lui fit franchir tous les obstacles : ne
permettait-elle pas d'interroger sans avoir recours à l'inversion?
Ne suffisait-il pas de la placer après le verbe pour communiquer
immédiatement à la phrase le sens interrogatif ? « Vient-il ? »
va donc s'effacer devant « il vient-il ? » (i vjè ti) qui présente
la construction normale, plus la précieuse particule. « Il vient-
il ? » nous conduira à « tu viens-ti? » et à « je viens-ti ? ».
Et voici une nouvelle et très complète solution de la difficulté
qui depuis la chute de la déclinaison hantait la langue.
On sait que la langue cultivée n'a pas accepté cette solution.
On peut se demander pourquoi. Au fond ti est une création
tout aussi légitime que est-ce que. C'est une mise en œuvre très
analogue de matériaux très semblables provenant ici et là d'une
lente élaboration. Qiiest ce que, vidé de sa signification première,
changé en une formule d'interrogation, menait naturellement
à une seconde formule est ce que, plus abstraite encore. Mais la
phrase « Votre père ? est-il là ? » devenue « Votre père est-il
là ? » ne conduisait-elle pas, tout aussi naturellement, à voir
dans la syllabe //(/) le signe même de l'interrogation et à l'em-
ployer comme tel? Il est probable que ce qui nuisit à 1i, c'est
la candeur même du procédé qui lui avait donné naissance.
L'opération était trop visible. A une époque où les grammai-
riens sont à l'œuvre et où les salons vont discuter de beau
langage, on n'admet pas une soudure aussi incongrue que celle
du t final des verbes avec le pronom /'/, et l'on trouve sans
doute barbare qu'un pronom delà 3^ personne passe ainsi sans
plus de façon à la i''^ et à la 2^. Et pourtant c'est par des qui-
proquos de ce genre que les langues se développent et s'enri-
chissent. L'histoire du français le prouve de reste. Il y a eu un
moment où oui se disait, selon la personne, 0 je, 0 lu, 0 il, et
n a fini par direo //, oïl (d'où notre w«") à toutes les personnes.
Mais au moment où s'est produite cette illogique extension, il
n'y avait ni grammairiens ni salons.
Pourtant les puristes ont failli se laisser surprendre. A leur
insu //s'est glissé dans un recoin de la langue cultivée. On sait
que les adverbes voici et voilà sont composés de l'ancien impéraiit
\;oi du verbe voir et des particules ci et la qui ont servi aussi à
LES i ORMES DE LINTKRROGATION 27 1
tonner ceci el cela et qui, même à l'état indépendant, n'ont pas
cessé d'exister dans la langue. Or on conserv^a longtemps la
conscience de cette origine, et on n'hésita pas, au xvi'^^ siècle
par exemple, à leur donner une forme interrogative, comme
s'il s'agissait encore d'un verbe: la présence d'un régime direct
entretenait cette illusion. A côté de « voila mon compte » et
« voila ce que je disois » on eut « ne voila pas mon compte ? »
et « ne voila pas ce que je disois ? » On remarquera que c'est
à l'interrogation négative qu'on a recours dans ces cas: un de
ses emplois les plus fréquents la rendait en effet particulière-
ment propre à s'allier à des mots à valeur exclamative. Il y avait
toutefois dans ne voila pas une combinaison singulière. Nulle
part ailleurs on ne la retrouvait, sinon dans la conjugaison. |
Ne... pas n'encadrait jamais que des formes verbales. On devait
donc être tenté d'interpréter tw7« comme un verbe très authen-
tique. Interprétation à demi consciente, bien entendu, presque
fugitive, mais qui mena à introduire dans la locution le signe
de l'interrogation dont on sentait confusément l'absence.
Partout ailleurs en effet, quand il n'y avait pas de mots inter-
rogatifs en tête de la phrase, ne... pas ne se rencontrait qu'ac-
compagné de // ou mieux de ti. « Ne révéla-t-il pas ? » con-
duisait ainsi par un développement naturel à : « Ne voila-t-il
pas ? ». Il y en a des exemples dans le Francion de Sorel : on en
trouverait probablement d'autres dès la fin du xyi"^ siècle. Les
grammairiens du xvii^ siècle virent dans cette forme qui leur
arrivait de l'câge précédent un composé tout fait que, sauf
exception \ ils ne songèrent pas à analyser et dont ils ne virent
peut-être pas la parenté avec le ti illogique de la langue popu-
laire. Molière et Voltaire n'hésitèrent pas à employer la tour-
nure. Elle survit encore dans notre langue littéraire. La langue
populaire l'a conservée aussi : « Le voila ti pas qui s'amène 1 »,
et elle n'a aucun scrupule à la débarrasser, au besoin, de la
négation qui pourtant avait été la condition même de sa nais-
sance : « En voila // des manières ! »
Ti est donc venu trop tard. Au xvii'' siècle il avait contre
lui son origine trop transparente, et la langue cultivée réserva
toutes ses faveurs à un autre nouveau venu, est ce que, qui
I. Oudin proteste. \'oir Brunot, onir. cil., t. III, i^^ partie, p. 289.
272 L. FOULET
donnait la double illusion d'êtru plus logique et plus ancien.
Créés deux cents ans plus tôt, // et est ce que fussent entrés dans
la langue au même titre, eussent lutté l'un contre l'autre à
armes égales, et bien avisé qui pourrait dire auquel serait restée
la victoire. Au siècle de Vaugelas, il y a une élite sociale qui
aspire à se distinguer du reste de la nation même par son par-
ler, et // n'est plus qu'un parent pauvre qu'on abandonne à la
langue populaire.
XII
Cette distinction de deux langues est un fait essentiel dont
nous devons désormais tenir compte. En regard de est ce que
nous mettrons donc //. La question est de savoir ce qui corres-
pondra à qu'est ce que, car il n'est pas probable que la langue
populaire ayant fait là bande à part se mette ici à la remorque
de la langue cultivée. Et de fait, avant même que quest ce que
apparût dans le français correct, il est à croire que le peuple
avait déjà trouvé sa solution, qui n'est pas sans mérite. Il paraît
probable que dès le xv^ siècle il commençait à dire : « Qui que
t'a dit ça ? que que tu veux ? où qu'i va ? comment que tu
fais ? » On voit qu'entre la langue cultivée et la langue popu-
laire la différence est moins grande ici que tout à l'heure entre
est ce que et ti. L'aspect général des phrases est le même des deux
côtés : le mot interrogatif vient en tète, le sujet et le verbe,
dans l'ordre normal, terminent la phrase, et pour relier les
deux groupes une particule qui est tantôt est ce que (ssk), tan-
tôt queÇy). Ces particules sont également commodes : elles sont
invariables, sauf que quand le qui initial est sujet il est suivi
d'un second qui: « (qui) est ce qui », w {(\\n) qiii » ; et encore,
même ici, la langue populaire dit-elle plus volontiers « (qui)
que » ; d'autre part elles détachent avec la même netteté le
pronom ou l'adverbe initial qui porte tout l'essentiel de l'in-
terrogation : « Où est-ce que tu vas ? », « où que tu vas ? »
'La phrase populaire a l'avantage de la brièveté : (u ssk tu va ?),
(uk tu va ?). Elle n'est pas plus illogique. Sans doute a où est
ice que ? » nous semble encore offrir l'inversion réclamée par
l'interrogation, et l'ordre direct qui suit est ainsi pleinement
justifié. Que au contraire ne porte pas en lui son explication et
LhS lOKMHS DE l'iXTERROGATION' 273
rartiticc qui consiste à l'insérer au beau milieu de la phrase
inierrogative semble brutal et arbitraire. Il y a là toutefois encore
une illusion. La langue spontanée de la conversation n'a pas
de mémoire : elle est tout entière dans le présent. Que est ce
que, en vertu d'une signification aujourd'hui disparue, ait pu
jadis appeler légitimement l'ordre direct dans la phrase princi-
pale, elle n'en sait rien; pour elle, c'est une locution indé-
composable où il n'y a ni sujet ni verbe et par conséquent pas
d'inversion, une particule commode qui placée après le mot
interrogatif lui permet, sans qu'elle se demande pourquoi, de
conserver l'ordre direct. D'autre part « où que tu vas? » est/;
un produit tout aussi naturel du développement de la langue.''
Nous en avons vu l'origine dans un article précédent \ Nous
savons que, par une série de transformations parfois à peine sen-
sibles, « lequel que c'est ? » est sorti de « lequel que soit? »,
« où que tu es ? » de « où que tu sois ? ». Ces locutions sont
donc aussi anciennes que est ce que et, dans le fond, elles ne
sont pas plus fautives. Le que qui en est l'essentiel est le que
que nous retrouvons dans « qui que vous soyez », et il n'est
pas plus arbitraire dans un cas que dans l'autre. Naturelle-
ment, si la langue populaire a accueilli ces tournures avec tant
de faveur, c'est parce qu'elles lui fournissaient le moyen de se
débarrasser d'inversions gênantes : il va de soi qu'elle ignore
tout de leur histoire.
XIII
^ Pendant la période classique, les formes vraiment populaires
n'apparaissent guère dans la littérature. Il faudra attendre jus-
qu'au xix^ siècle pour que les romanciers leur fassent l'honneur
de les admettre parfois dans leurs œuvres. Même les paysans
de Molière avec leur prononciation campagnarde et leurs
expressions de village conservent une certaine' distinction dans-
leur parler. Charlotte dira à Pierrot : « Ne fainié-je pas aussi
comme il flmt ^ ? » Il en est tout autrement des nouvelles
formes de conversation est ce que et qiCest ce que. Leur succès au
1. Ron/ania,XLY, 1919, p. 220 ss.
2. Dom Juan, II, i.
Romania, XLVII.
18
274 L. FOULAT
XVII' siècle est extraordinaire. \^augelas les patronne, nous le
savons déjà, et Molière les emploie à profusion. Non qu'elles
soient fréquentes dans les pièces en vers : leurs trois syllabes et
leurs (■ sourds alourdiraient la mesure, et d'autre part, là où le
ton se relève, elles n'ont pas tout à fait la dignité qui convient.
Elles n'en appartiennent pas moins au parler de la bonne com-
pagnie et les marquis, Elmire du Tartufe, Alceste lui-même
s'en servent à l'occasion. Mais c'est dans les pièces en prose
qu'elles se montrent surtout. En particulier dans le Malade
Imaginaire les exemples abondent: « Est-ce que Monsieur Pur-
gon le coiinoît ?... Est-ce que vous êtes malade ?... Où est-ce
donc ^7/<' nous sommes ' ?... Pourquoi donc est-ce que xousmetlcz
mon mari en colère ' ?... Monsieur, combien est ce qu'il faut
mettre de grains de sel dans un œuf ' ? ))Ily a là, sans le moindre
doute, une peinture fidèle du langage familier de l'époque.
C'est dans le milieu bourgeois que fréquentait Monsieur
Argan, ou le père de Monsieur Argan, qu'est vraisemblable-
ment née une nouvelle forme d'interrogation, qu'est ce que c'est
que. Quelle est l'origine d'un tour si bizarre et en apparence si
compliqué? Il faut la chercher un peu loin. La question qu'est
ce remonte à l'origine de la langue où elle avait alors tout son
sens : le ^g y étant pleinement prononcé pouvait facilement ren-
voyer à quelq^ug ^ose de précis,^ par ^^xemple à un objet sur
lequel 0]i voulait attirer {'attentiô^tr~Er~îè~irv* siècle connaît
encore cet emploi : « Dictes, mes" amis, qu'est ce dedans ces
beaux chariotz ? — C'est la tapisserie, dit l'ung ^. » Mais dès
ce moment qu'est ce trouve un voisin gênant dans qu'est ce que,
qui devenu simple formule d'interrogation se prête de moins
en moins à une analyse de ses éléments. Dans ce voisinage
qu'est ce ne peut maintenir sa valeur originelle. On s'en servira
encore pour se référer à quelque chose d'indéfini, une situation
par exemple; tl qu'est a' n'est plus qu'un synonyrhe de qu'y a-
t-il. Mais pour montrer une personne, un objet, il faudra de
toute nécessité raviver l'énergie de ce, le doubler d'un syno-
1. I, V.
2. 1, VI,
5. II, VI.
4. Jehan de Paris, p. 72.
Lhs formes de l'interrogation i75
hyme expressif. De là la création àc qu'est ce que cela. Elle est
acquise dès le milieu du xvr siècle. Une phrase comme la sui-
vante, qui est du grammairien Mairet, la suppose : « Si tu
saucés que c'el que diphtbouge, tu avroès honte de me tenir si
langage... ' » On rétablit facilement l'interrogation directe
« qu'est ce que diphtongue ? » Un peu plus tard un person-
nage de Larivey dira : « Thomas, qu'est ce que l'âme = ? » C'est
le tour même que nous étudions. D'où vient le que qui unit
qu'est ce au pronom ou au substantif?
On a voulu l'expliquer par une ellipse. Ouest ce quecela serait
pour qu'est ce quecela [«/] '. Cette hypothèse ne nous paraît
pas démontrée. Dans des phrases du xv= siècle où il ne peut
être question d'aucune ellipse, on trouve un que analogue qui
a le sens de « à savoir » +. L'origine en est obscure, mais sa
fonction est évidemment de détacher et mettre en relief un
mot ou un membre de phrase. C'est selon nous cette particule
qu'on retrouve dans quest ce que cela. Mais il est bien vrai que
la série qu'est ce que suggérait tout de suite une formule ana-
logue cà celle de l'interrogation devant un verbe. Entre quest
ce que cela et qu'est ce que cela fait il subsistait toutefois une dif-
férence. Dans la deuxième de ces phrases qu'est ce que est vidé de
toute intention particulière, c'est un simple point d'interroga-
tion : dans la première au contraire, qu'est ce nous oflr.' le verbe
être sous la forme interrogative : « fait » était le verbe de
l'autre phrase, ici c'est « est ». La question qu'est ce quecela
nous force donc de nouveau à analyser une expression que des
questions très semblables d'apparence, et bien plus nombreuses,
nous présentent comme un tout indécomposable. Grâce à cela
on avait remis en valeur le sens affaibli de ce : on n'avait pas
touché à la vraie difficulté. Il n'y avait donc pas là une réelle
solution, mais tout au plus un expédient provisoire. Bon gré
"^^^ gré, il fallait faire un pas de plus. Puisque le verbe être
1. Dans Thurot, De la prononciation française depuis le commencement du \
XV h siècle, t. I, 1881, p. 403.
2. U Laquais: Ancien théâtre français, t. V, p. 45.
3. Tobler, ouvr. cit., t. I, 1902, p. 13.
4- « Et lors, respondit la royne, elle fist sa malle joye que pour un moynne
laisser celuy qui tant l'anioit. » Le Petit Jelian de Sain' ré, éd. Guichard,
^845. P- 277.
2-6 L. FOULET
était nécessaire et qu'on ne pouvait pas [le dégager de est-ce,
locution figée, il n'y avait qu'à l'insérer de toute pièce dans la
phrase. D'où : qu est-ce que c'est que cela ? Voilà cette fois le véri-
table équivalent de qii est-ce que cela fait ? Les deux phrases
commencent par la même formule qu'est ce que qui donne aux
verbes suivants « c'est » d'une part, « cela fait » de l'autre leur
valeur interrogative. Le parallélisme est complet. De même
qu'est-ce, synonyme de quy a-t-il, sera allongé en qu'est-ce que
c'est, qui aura le même sens mais cadrera mieux avec les ten-
dances nouvelles de la langue ; et qu'est-ce que c'est n'offrira à son
tour pas d'autre combinaison que celle qu'on retrouve dans
qu'est-ce que tu vois ?
Jusqu'ici, en ce qui concerne l'interrogation elle-même, il
n'y a, comme on le voit, pas trace d'innovation. La langue
s'aperçoit seulement que le verbe être pose un cas particulier :
la forme « est » de est-ce ne saurait à la fois faire partie d'une
formule indécomposable et incolore et être la 3^ personne du
sin^Tulier du présent de l'indicatif du verbe être. La langue com-
prend qu'il faut mettre qu'est-ce que devant le verbe être commt
devant tous les autres verbes. Elle dira « qu'est-ce que c'était ? »
ou « qu'est-ce que ce sera ? », comme elle dit « qu'est-ce que
tu voyais ? » ou « qu'est-ce que tu verras ? »
Mais voici où est l'innovation. La langue, qui dans ces
remaniements et ces élargissements avait procédé avec^ un
instinct très sur et une méthode presque rigoureuse, s'em-
brouilla un peu dans le dédale de ses nouvelles créations. Au
lieu de voir dans qu'est ce que c'est que cela, comme en bonne
logique elle l'aurait dû, l'équivalent exact de qu'est ce que tu
vo%, elle s'en tint aux apparences, et elle voulut retrouver cet
équivalent dans la forme antérieure qu'est-ce que cela. Mais si de
qu'est-ce que cela on était passé à qu'est-ce que c'est que cela, ne
suivait-il pas que de qu'est-ce que tu vois on avait le droit de
conclure à qu'est-ce que c'est que tn vois ? Cette forme étrange
apparaît en effet au xvii' siècle .
Molière nous offre tous les termes de la série, depuis les plus
anciens jusqu'aux dernières créations. « Hé bien quoi ? qu'est-ce ?
qu'y a-t-il ' ?... Qu'est-ce que cela ? vous riez... '■ Qu'est-ce donc
1. Monsieur de Pourceaugnac,\, m.
2. Le Malade imaginaire, 1, v.
LES FORMES DE l'iNTERROGATION 277
gne ceci ? Qui nous payera, nous autres ' ?. . . Ah mon Dieu !
miséricorde ! Qest-ce que cest donc que cela ? Quelle figure !
Est-ce un momon que vous allez porter; et est-il temps d'aller
en masque ? Parlez donc, qu est-ce que cest que ceci ? Qui vous a
fagoté comme cela = ?... Ouest-ce que c'est. Madame, que votre
écuver "'? » On voit la progression. Et voici l'aboutissant de la
série : « Ou est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine •♦ ?
Qu\'st-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils î ? » L'une de
CCS phrases est dans la bouche d'une pa3'sanne, l'autre est pro-
noncée par Madame Argan. Ce sont assurément des tours très
familiers. Mais ils pénétreront même dans des conversations de
ton plus relevé et la langue saura en tirer un parti ingénieux.
Mettant à profit leur forme plus pleine et plus consistante, elle
donnera à ces particules nouvelles la valeur emphatique qu'avait
autrefois eue qu est-ce que et qu'il avait perdue au cours des
temps. Ainsi qu'est-ce que avait remplacé que et qu'est-ce que c'est
que remplaçait à son tour qu'est-ce que. Ecoutez de quel air Sil-
via relève l'impertinence de sa soubrette : « Dès que je le défends
sur ce ton-là ? Qu'est-ce que cest que le ton dont vous dites cela
vous-même? Qu'entendez-vous parce discours ? Que se passe-
t-il dans votre esprit ^ ? » et demandez-vous ce que deviendrait
cette phrase où le dépit se mêle si joliment à la mortification,
si Marivaux avait fait dire à Silvia : « Qu'est-ce que le ton dont
vous dites cela vous-même ? » Quelle fine nuance disparaîtrait !
Ici encore une création inattendue et illogique devient un ad-
mirable instrument d'expression.
XIV
Qu'est-ce que c'est que est la dernière des formules interroga-
tives essentielles qu'ait créées la langue, et elle nous amène à
une époque bien voisine de la nôtre. Nous pouvons donc dès
maintenant interroger l'usage contemporain. Il est extraordi-
1. Les Précieuses Ridicules, xv.
2. Le Bouro^eois gentilhomme, V, i.
5. La Comtesse d'Escarha^iias, II, 11.
4. Domjuan, II, iv.
>. Le Malade Imaginaire, I, vi.
6. Marivaux, Le Jeude rjmour el duHasard, II, vu.
278 L. FOULET
nairement divers : c'est un vrai fourmillement de formes. Elles
n'ont pas toutes la même tonalité, il est vrai, et notre premier
soin sera de les répartir suivant le système auquel elles appar-
tiennent : langue littéraire, langue de la conversation, langue
populaire. Mais chacun de ces systèmes offre un ensemble qui,
malgré tout, reste assez complexe. C'est qu'il n'v a pas trois
classes distinctes dans la nation : les gens plus cultivés se
mêlent aux gens moins cultivés et le peuple englobe l'élite et
les autres. Il ne saurait donc v avoir de cloisons étanches entre
les systèmes : ils se pénètrent et s'influencent, chacun emprunte
et rend à son voisin. Delà à côté des formes-types une foule de
formes secondaires, et des combinaisons des unes avec les autres :
tout un enchevêtrement que nous aurons à démêler. L'exposé
historique que nous venons de faire nous y aidera.
Nous commencerons par la langue populaire. C'est la moins
accessible des trois. Il n'en existe ni grammaire ni dictionnaire.
Malgré certaines apparences, elle ne s'écrit pas. Aussi convient-
il de recueillir les exemples à la source même, dans la conver-
sation des gens qui l'emploient chaque jour. Et précisément
parce que cette collecte ne va pas toujours sans difficulté, il y a
avantage à multiplier les exemples quand on le peut. Nous en
donnerons un assez grand nombre.
Nous savons que là où l'interrogation porte sur le verbe, la
langue populaire emploie la particule //' dont nous connaissons
l'origine. Ti s'emploie à toutes les personnes du singulier et du
pluriel :
i j'ai // eu mal à la tête c'te nuit !
!'■'■■ pers. sing. j je me plairais /;' bien là-haut !
[ j'ai ti envie d'y aller !
2nie pers. sing. tu les avais // vus ?
il habite // Paris ou Lyon ?
i se trouve // bien là-bas î
il a ti son bidon ?
vous porterez un rondin d'un mètre. — Il est
\ ti bien gros ?
5"H- pers. smg. ^.^^^ ^.„^. ^,.^^.^ ^. ^^^^.^.^^ ,
{ c'est // bien sûr ?
lient rc ■; , . ...
( ça marche /; ou ça marciie // pas f
( on t'a // demandé ton adresse ?
on \ . ^..
( on vous attend ti t
LES FORMES HE L IXTHRROGA TIOX 279
r« pers. plur. on va //avoir un mauvais temps pour s'en retourner là-
liaut !
iine pt^rs. plur. vous vendez ti de la moutarde ?
V'"-" pers. plur. i sont // rentrés ' ?
La langue correcte emploie // elle aussi, et certains faits de
prononciation montrent qu'elle y voit une particule douée de
quelque indépendance : on dit : « / pleut » (i plœ) et « //
arrive » (il ariv), mais « est // arrivé ? » (3 ti arive) comme
« est // venu ? » (: ti vanu ?). Pourtant on n'oublie pas qu'il
n'y a là après tout qu'une syllabe où se rencontrent la con-
sonne finale du verbe et le pronom / (= //, ils), et pour la
langue correcte // n'est jamais un mot indécomposable. Il s'en-
suit qu'elle n'admettra // qu'à la 3"" personne du singulier et
du pluriel, et au masculin seulement. Si le sujet est un substan-
tif ou un pronom autre qu'un pronom personnel, //se bornera
à donner à la phrase le tour interrogatif ; si le sujet doit être
le pronom /'/ ou ils, ti jouera un double rôle : à lui tout seul
il marquera l'interrogation et fournira le sujet de la phrase.
« Votre père habite // Paris ? » est à la fois correct et populaire.
« // habite ti Paris ? » est populaire ; « Habite //' JParis ? » est
correct. La logique n'est peut-être pas là ou on l'attendrait.
De son ancienne association avec le sujet inversé, // a con-
servé sa place, qui est immédiatement après le verbe ou- l'auxi-
liaire. On l'intercalera donc avant pas : « Ça marche // pas ? »
Son histoire explique également qu'il soit aussi apte à rendre
l'exclamation que l'interrogation. Des formes comme « je me
plairais // bien là haut ! » sont particulièrement fréquentes. De
même //" rendra très bien l'interrogation conditionnelle. « Ne
planterais-tu que des pois. . » a pour équivalent très régulier
(' Tu planterais // que des pois. . ». Ti devient ainsi apte à
exprimer une supposition, et on n'est pas surpris d'entendre
dire : « Quand elle tomberait ti sur la ferme . . (la bombe) » .
î. Xous n'avons jamais entendu de formes du x\^qvoh1i'i-vous Cy (E. Rol-
land, Rom., VII, 1878, p. 599), as-tu-ti bu, viemire:^-vous-ti me voir (G. Paris,
Mélanges linguistiques publiés par M. Roques, 1906, p. 280), suis-je-ti, soiiinies-
uous-ti (j^yrop. Grammaire historique de la lang.fr., t. II, 1903, p. 168). Si
elles existent, elles sont le résultat d'une confusion plus ou moins volontaire
et n'ont aucune chance de survivre.
280 L. POULET
Un pas de plus et // devient une sorte de particule vague qui
communique à la phrase une nuance d'incertitude : « Quoi
qu'i n'en soit //. . ». Il y a peut-être là, à peine visible encore,
L'annonce d'un développement nouveau .
' Cest-iJ que (ss ti k) est le calque populaire de est-ce que, mais
il est loin d'avoir pris la même extension que son modèle. Ce
.n'est pas une forme vide, une simple particule interrogative.
Le verbe être y conserve une partie de son sens, et la locution
comporte presque toujours une nuance de raillerie ou de désap-
pointement grognon : « C'est ti que vous êtes toqué ? »,
« c'est ti qu'i ne viendra pas? ». Il n'y donc pas là une con-
currence à l'emploi ordinaire de ti.
Ti reste la forme essentielle de l'interrogation dans la langue
populaire. On est même tenté au premier abord de se demander
pourquoi on n'en a pas tiré un plus grand parti. Dès qu'on
passe aux phrases commençant par un hiot interrogatif, c'est
en effet un nouveau procédé qui intervient : « où que j'ai vu
ça? ». N'aurait-on pas pu, ici aussi, introduire // ? Cette diver-
sité des tournures dans des cas si analogues s'imposait-elle? Il
le semble bien. On peut entendre, il est vrai, des phrases
comme « Où j'ai // vu ce nom là ' ? ». Mais il y a là, croyons-
nous, un tvpe de phrase exceptionnel, dû en grande partie à ce
que le sujet est soudé au verbe. Nous doutons qu'on ait souvent'
l'occasion d'entendre « Comment tu as ti fait? », « Pourquoi
elle y va ti} >■>. Ces phrases semblent gauches et contournées.
Et 7)h "volt ce qui les alourdit. Elles supposent l'existence de
locutions interrogatives à deux éléments dont l'un précède le
verbe et l'autre le suit comment. . . ti, pourquoi. . . ti, etc. C'est
une complication. Il y avait dans la phrase négative tradition-
nelle une difficulté très analogue : deux particules encadrent le
le verbe, « il ne vient pas ». Or ici, comme on sait, la langue
populaire a simplifié vigoureusement : elle dit « i vient pas ».
Croit-on que tout à côté et de gaîté de cœur elle va embarras-
ser la phrase interrogative d'un amas de particules distinctes ?
D'autre part « comment tu as ti foit ? », « pourquoi elle y va
ti ? » introduisent après comment et pourquoi une non-inversion
qui peut flatter l'instinct de la langue, mais qui gêne ses habi-
I, Voir page 335.
LES FORMES DE l'inTERROGATIOX 28 1
tildes. Ti ne justifie nullement ici l'ordre direct, il est donc infi-
dèle à l'esprit de sa fonction qui est précisément de rendre
l'inversion inutile. Et à supposer que la langue fosse ici un pas
qui doit lui coûter, n'y aura-t-il pas économie pour elle à dire
tout simplement « comment tu fais ? », « pourquoi elle y va ? »
Et en effet ce sont dys phrases qu'on entend aujourd'hui. Dans
tous ces cas // est inefficace et superflu. La langue populaire a
donc obéi à un instinct très sûr et très juste en recourant ici à
un second type de phrases interrogatives.
Voici des exemples où apparaissent tour à tour les différents
mots interrogatifs :
Qui qui que c'est r
l'année dernière, qui ^«'aurait dit ça ?
qui donc qu^ t'appelles comme ça ?
à qui qu'il est, ce sac ?
(/ qui que c'est, celui-là ? I 1
à qui que tu portes le pain ?
avec qui que vous mangez ce soir ?
r/;«^ qui que vous restez ?
On remarquera que la forme qui qui est évitée. Nous avons
déjà eu occasion de signaler cette tendance qui a été constante
dans l'histoire du français.
Que. Ici il y a une difficulté. Comment donner pleine
valeur à un mot dont l'unique voyelle est un e muet ? La langue
cultivée s'est trouvée en présence de la même difficulté, etelle
l'a résolue à sa manière '. La langue populaire s'en tire de plu-
sieurs façons. Tantôt elle change Ve muet en e fermé : que
devient que. Tantôt elle accole au que l'adverbe doue (prononcé
dô) fréquent du reste dans toutes les formes : il en résulte une
espèce de mot composé où la deuxième syllabe reçoit l'accent :
que doue (kadô ou kdô). Tantôt enfin elle remplace que par la
forme accentuée quoi. Quand le pronom est précédé d'une pré-
position, c'est cette dernière forme qui, comme dans la langue
cultivée, est toujours employée.
que que ça tourne donc ? (aux cartes)
que donc qu'i a là bas ?
quoi que c'est, ces godillots ?
I, Voir pages 502, 503, 506, "507.
tl-^
282 L. rOULET
(jiioi qiii feraient ?
eh ben, alors, quoi donc que tu mets ?
à quoi qu'on joue ?
à quoi que sert un fusil qui n'est pas juste ?
(i quoi que nous sommes bons ?
Quel quel pavs que c'est ?
quel jour que c'est ? •
quelle heure ^«'il est ?
quel âge qu'il a ?
Lequel lequel quia raison de vous deux?
y a des industries qui disparaissent. — Lesquelles qui dispa-
raissent ?
lequel qu'est un menteur ?
lesquelles que faut prendre ?
Ou où que tu vas ?
où que tu l'as mis ?
où qu'il est ?
d'où que tu viens r
par où qiion rentre là-dedans ?
Où est une forme très courte qui offre moins de prise que
combien, comment, pourquoi. On la renforce donc parfois à l'aide
de là. C'est pour la même raison que donc se rencontre fré-
quemment avec qui et que.
là où qu'il est ?
là 01) qu'elles sont ?
là où que sont mes allumettes ?
Ce dernier exemple montre que la langue populaire se préoc-
cupe elle aussi de la cadence de la phrase. « Là où que mes
allumettes sont ? » présente une construction boiteuse qu'on
écarte instinctivement. Il en est de même dans un exemple cité
plus haut : « à quoi que sert un fusil qui n'est pas juste ? »
j Dans les deux cas les exigences du rythme triomphent des ten-
\ dances de la syntaxe .
Combien combien que tu m'as donné de sous ?
combien que ça coûte, cette glace ?
Quand quand donc qu'on reverra cette vieille ruc Bertliollct r
P0URQ.U01 pourquoi que le not' n'en fait pas autant ?
L'interrogation indirecte nous présentera naturellement les
mêmes tours de phrase :
LES FORMES DE LIN 1 EKROGATIOX 283
i Siivaient </ qui qn'iz avaient à taire.
i ne veut pas qu'on save (i qui qu'û écrit.
il a écrit 01) qu'i fallait.
je sais bien où que j'ai laissé mon quart.
n'importe oh que tu prendras la garde.
i ne savait pas là où (///"il allait.
je sais bien coniniettt que ça se passe.
voilà pourquoi que je vous demande ça .
L'interrogation avec que est évidemment le procédé favori de
la langue populaire, mais ce n'est pas le procédé unique. A
côté de « où ijiie tu vas ? » on rencontre fréquemment « où
c'est que tu vas ? ». On reconnaît là le « où est-ce que tu vas ? »
du français cultivé. Mais, au lieu d'adopter la forme avec inver-
sion est-ce, la langue populaire a préféré la forme normale cest
qu'elle a sans doute empruntée à l'interrogation indirecte (dites-
moi qui cest, savez-vous où cest}'). Il est certain du reste que,
dans un cas comme dans l'autre, nous avons aujourd'hui une
formule indécomposable où l'on ne sent plus ni sujet ni verbe.
La tournure populaire n'est « incorrecte » qu'au regard d'une
analyse assez f^ictice.
Qui qui c'est qui vous l'a dit ?
(//// c'est qui le monte (ce cheval) ?
qui c'est qui y couche ?
qui c'est que va y aller ?
qui c'est que veut faire attaquer ?
Ou où c'est que vous êtes ?
où c'est qu'i faut aller ?
(à un cuisinier) : et ton jus, là où c'est qu'il est donc?
Q.L'ANu et nos dix sous, quand c'est qui vont nous les donner ?
quand c'est que la nouvelle lune finit ?
Cette tournure est surtout fréquente avec qui, où et quand.
Dans le cas de qui, il semble qu'elle soit souvent due au
désir d'éviter qui qui. Mais elle a aussi une valeur emphatique
certaine : elle tend à apparaître dans les interrogations où perce
une curiosité plus vive. Cette valeur est également très sensible
dans le cas de où et de quand, mots trop brefs pour supporter
le poids d'un accent de nette insistance : cest leur donne plus
de surface et une nouvelle fraîcheur. Mais on conçoit que la
locution finisse tout de même par s'user, et bien souvent elle
284 L. POULET
n'est plus qu'une simple formule. C'est du reste ce qui lui a
permis d'étendre son domaine. On la trouve non seulement
avec les mots interrogatifs, mais avec où adverbe relatif et les
conjonctions quand et si. On voit comment s'est opérée cette
extension. Chacun de ces mots a deux emplois, l'un d'interro-
gatif, l'autre de conjonction ou d'adverbe, et le ccst a passe du
premier emploi au second sans même qu'on s'en soit douté :
la langue populaire se soucie rarement de distinctions aussi
subtiles. De Là, les phrases suivantes :
la gare où c'est qu on expédie. . .
au poste là où c'est que nous étions. . .
quand c'est que vous n'y étiez pas, il était le maître.
vous sortirez quand c'est que ce sera l'heure de sortir.
je ne sais pas si c'est qu'W est parti.
Ces phrases ont peut-être, au début, semblé d'autant plus
naturelles (\\xQcest apparaissait dans l'interrogation sous la forme
qui présentait l'ordre normal sujet-verbe. Aujourd'hui on ne
peut pas plus analyser cest dans un cas que dans l'autre : si
c'est que estuneforme allongée de 5/ et rien de plus. On aboutit
ainsi à une sorte de particule explétive qui tend à surgir dans
les recoins les plus inattendus de la langue : « En ville, n'y a
plus moyen que c'est que vous en achetiez (de la bougie). »
Cet usage est ancien. Vaugelas signale qu'à Paris et dans les
environs « une infinité de gens » emploie c'est que dans des
phrases où il est « superflu et redondant » : ils disent par
exemple « quand c'est que je suis malade » là où le simple
« quand je suis malade » sufiirait. Soixante ans après, l'Acadé-
mie Française nous apprend que c'est là « une façon de parler
basse, et du petit peuple » '. Ces deux témoignages sont inté-
ressants : ils nous montrent bien clairement entre quelles dates
il faut placer l'origine de la distinction du bien et du mal parler
en France. VajLi^elas, qui écrit en 1647, s'exprime sans aigreur
et se borne à relever une tendance générale^'qu'il désapprouve ;
il se croit même obligé de donner ses raisons. Au début du
Jiyin^_siècle, l'Académie y met moins de formes pour condam-
er dédaigneusement une locution qui sent son « petit peuple ».
I. Vaugelas, Remarques, [éd., cit., t. II, p. 235-6.
LKS FORMES UE l'iXTHKROGATION 285
Il est clair que dans rintervalle il est né une langue correcte,
distincte de la langue populaire.
Si les formes allongées de conjonctions sont courantes dans
le premier tiers du xvii'' siècle, il ne flmt sans doute pas les
taire remonter beaucoup plus haut. Il est vrai que tel passage
de la vieille langue semble au premier abord annoncer l'usage
moderne. Ainsi ces vers de la Chastelaine de Vcrgi :
Ainçois otroia et promist
au duc ;i si celer ceste oevre
que, se c'est qu'ele le dcscuevre,
que il lu pende a une hart '.
Mais le verbe être est pris ici dans un sens très fort qu'il a
souvent au moyen âge et qu'il n'a plus du tout aujourd'hui :
il fiiut entendre « s'il arrive que. . . ». On voit que l'analogie
est toute superficielle. Il n'est sans doute pas impossible qu'il y
ait un rapport de filiation lointaine entre cet emploi du
xiii"^ siècle et les phrases populaires du xx^, mais la tournure
moderne n'a pu se répandre qu'après le triomphe des formules
interrogatives qui est-ce que, qui c'est que, et il n'est pas douteux
qu'elle se rattache au même grand mouvement.
« Où c'est que tu vas ? » apparaît parfois sous la forme « Où
c'est-// que tu vas? ». On sent p.ercer là un désir de corriger
une faute confusément perçue. Cest-il est, dans la langue très
familière, un équivalent de est-ce, et, placé après un pronom ou
un adverbe interrogatif, pourquoi ne fournirait-il pas la forme
inversée dont la construction exige ici au moins l'apparence ?
On entend donc : « Combien c est-il qu'il y a d'actes ? », « Où
c'est-// qu'on a mis les bouquins italiens ^ ? ». Mais ces phrases,
où transparaît comme une sorte de « repentir » syntaxique, ne
semblent pas avoir d'avenir. Malgré leur bonnes intentions, la
langue correcte, même familière, les regarde avec méfiance, et
la langue populaire dans son ensemble ne cherche nullement à
s'en faire honneur.
« Où que tu vas ? » et « où c'est que tu vas ? » ont donné
1. La Chastelaine de Vergi, v. 664-7. ^-^
2. Phrases citées par E. Lôsetb, Xotes de Syntaxe française, 1910, p. 10,
La ire est accompagnée de la mention « étudiant, au théâtre ».
286 i. fouLet
naissance à une troisième forme qui tient des deux premières,
« où (jue c'est que tu vas ? » :
qui que c'est qui était de garde ?
-qui que c'est que veut y aller ?
à quelle heure que c'est donc qu'on va à la soupe ?
lequel que c'est que je n'ai pas demandé s'i n'avait pas son
[compte de cartouches ?
Et à l'interrogation indirecte :
je ne sais pas quel grade que c'est qu'il avait.
V a du danger où que c'est que vous nous envoyez .
j'étais arrivé où que c'est qu'on est allé hier.
Ces phrases, sans être rares en aucune façon, sont pourtant
beaucoup moins fréquentes que les précédentes. On sent qu'il
n'y a là qu'un type hybride, qui doit son origine à une confu-
sion. Il n'en semble pas moins très viable.
Les trois procédés que nous venons d'examiner tour à tour
ont un caractère commun. S'ils s'ingénient à faire disparaître
une inversion devenue déplaisante, c'est par le moyen d'un
artifice qui tourne la loi du moyen âge mais qui ne l'enfreint
pas ouvertement. La syntaxe ancienne, nous le savons,
exigeait que tout mot interrogatif placé en lête de la phrase
amenât après lui l'inversion du sujet. Or l'usage populaire
moderne rétablit bien l'ordre normal, mais ce n'est qu'après
avoir brisé en deux la phrase interrogative. Que, c'est que, que
c'est que séparent les deux tronçons : le mot interrogatif reste
en tête, mais il constitue à lui tout seul une phrase indépen-
dante; il ne peut plus affecter la construction du sujet et du
verbe qui forment une seconde phrase, à valeur complétive. Il
n'y a pas de différence essentielle, au point de vue de la cons-
truction, entre « je vous dis qu'il ira » et « je sais où qu'il
ira >) : tout ce qui vient avant le que de liaison appartient à la
première phrase. Mais il n'y a pas non plus de différence pro-
fonde entre « je sais où qu'il ira » et le simple « où qu'il ira ? » :
où dans le second cas a une valeur aussi pleine que je sais oii
dans le premier et des deux côtés « qu'il ira » a la même et
identique valeur de complément. Jusque-là donc l'usage
moderne continue l'usage ancien, là même où il le modifie.
On respecte encore une règle à laquelle on ne manque qu'avec
de bonnes raisons et une excuse toute prête.
LES FORMES DE l'iXTERROGATION 287
Àtais voici des phrases qui révèlent une attitude toute diffé-
rente de la lanij;ue :
Qui qui c'était ?
à qui c'est, cette capote qu'on marche dessus ?
et ce verre, à qui il est ?
Que en quoi elle est ?
avec quoi tu le nettoyés ?
Quel quelle heure il est ?
à quelle date vous avez été blessé ?
Ou et Jean, où il est ?
où i va, ce train ?
où on aurait été ? (— dans quelle direction serait-on allé ?)
où vous allez ?
Combien combien i vous en manque (de cartouches) ?
le combien on est aujourd'hui ?
Ici encore nous avons Tordre direct, mais cette fois plus
d'artifice, plus de moyen ingénieux pour parer aux consé-
quences Bcheuses d'un principe tout en continuant à respecter
ce principe même. La méthode est radicale. On^ laisse le mot
hrterroganf^ tète, et on le iait_suivre hardiment 'du stijet,
puis du verbe, ~c"ônrme si cet ordre avait toujours été le plus,
naturel du monde. C'est une rupture brutale avec la tradition
du moyen âge. Ces phrases ont quelque chose de révolution-
naire.
Ce n'est pas qu'on ne puisse en signaler de semblables dès
le xiii^ siècle. Tobler a réuni quelques exemples où l'on voit
apparaître l'ordre direct après un mot interrogatif ' :
l'ols ! que c'est qe tu dis ? (Ogier h Danois)
Que c'est que a lor cols lor pent ? {Blancandin)
Que chou est donc ? ch'est li colée. (Fabliau)
Li preudom dist : cornent ce vait ? (Fabliau)
Mais il est évident qu'il y a là un phénomène d'extension
très limitée. C'est le même mot ce qui chaque fois entre en jeu.
— Dans « Que vous avés ? dites-le moi » (Roman du Conilc de
Poitiers) Finterrogation est réellement commandée par le verbe
de la phrase suivante^. — Et ce a chaque fois le même rôle,
1. Ouv. cit., t. I, p. 67.
2. '< S'il est ainsi, que je feray ? » Mir. de N. D., t. J, 11, v. 451 s'explique
par des considérations analogues.
288 L. FOULET
c'est un sujet — '< Qui che a tait ? » est un tout autre cas et
présente une construction normale. — Nous avons donc affiiire
ici aune locution isolée que ce est ' et non à un usage général
qui serait en contradiction avec tout ce que nous savons de la
langue de l'époque. Comment cette locution s'est elle consti-
tuée ? 11 est probable qu'il y a là, comme l'indique Tobler,
une influence de l'interrogation indirecte (Ne sai que cest que je
voi la ^). On peut conjecturer que c'est une confusion qui s'est
produite dans la langue familière : les textes nous la montrent
rarement. Ces quelques exemples nous feraient en somme
assister aux débuts encore incertains de la formule cest qui
dans des phrases comme « où c'est que tu vas ? » devait à
l'époque moderne devenir si populaire. Mais ils ne semblent
pas annoncer l'usage « où tu vas ? », qui est autrement radical
puisqu'il peut s'étendre à toutes les phrases de la langue.
XV
Si de la langue populaire nous passons sans transition à la
langue littéraire, le contraste est saisissant. La langue littéraire
n'accepte aucune des formes que nous venons d'énumérer, et il
n'est pas vraisemblable qu'elle les accepte jamais : elle les tient
pour barbares et vulgaires, elle y voit des fautes de grammaire
et des fautes de goût. Son point de vue est resté celui de la
langue du xii^ siècle. Elle a conservé la tradition du moyen âge
presque intacte, et pour elle l'inversion est toujours le procédé
fondamental de la phrase interrogative.
Elle n'a accueilli qu'une innovation grave : au lieu de dire
avec Gréban « Est mon seigneur content ? » ', elle dit « Mon
seigneur est-il content ? » Le substantif sujet se place devant le
verbe et le pronom est maintenu après le verbe. Nous avons
vu que ce changement — qui s'est imposé à la langue tout
entière — est accompli dès le xvi^ siècle. Il est intéressant de
noter qu'il s'est étendu progressivement. De la catégorie du
1. Quand ce est suivi d'un autre verbe que est, on remarquera que c'est à
la rime : il y a là un artifice de versificateur.
2. Renaît, br. xii, 503.
3. La Passion, v. 15326.
Lh.S lUKMhS Dh L IN 1 I.KKOIjAI lUN 280
substantif il a en effet passé, comme il est naturel, à celle des
pronoms. Mais là il y a des distinctions à faire, et tous les pro-
noms ne se comportent pas de même. Les indétînis et les pos-
sessifs ont emboité le pas sans difficulté : « chacun s'en ira-t-/7
ainsi ? tout Gst-il fini ? quelqu'un est-// venu ' ? le mien vous suf-
fira-t-/7 ? » Les démonstratifs montrent plus d'hésitation : celui-
ci, celui-là, aux deux genres et aux deux nombres, se cons-
truisent eux aussi comme les substantifs : « celui-ci est-// à
vous ? » Cela de même : « cela est-// vrai - ? » Mais ce résiste à
la poussée analogique. Il est vrai qu'il a été en grande partie
remplacé par cela et ça, mais il se maintient devant le verbe
être. Or la langue littéraire n'admet pas « c'est-// vrai ? », « c'est-
// fait à Paris, ça ? », quoique la construction soit, on le voit,
très conforme aux précédents. Elle abandonne le tour à la
langue populaire ou tamilière et prétère ici, par exception, main-
tenir la tournure du mo3'en âge : « est-ce vrai? », « esl-ce fait
à Paris, cela ? » Peut-être pourrons-nous indiquer plus loin
d'où vient cette attitude >. Le fait en tout cas est certain et
curieux.
Parmi les pronoms interrogatifs, qui et que, quand ils étaient
sujets, suffisaient, sans inversion, à marquer l'interrogation.
Qui se construit toujours ainsi, « qui a appelé? », et il n'en
peut être autrement. Mettez un // après le verbe, vous trans-
formez qui en un régime et le sens de la phrase est changé du
tout au tout : « qui a-t-il appelé? ». Que ^\i premier abord a
l'air d'avoir adopté la tournure moderne : « que vous en semble-
t-//? » (à côté d'un plus ancien « que vous en semble? »),
« qu'est-// arrivé ? », « que se passe-t-// ? » Mais il n'y a là
qu'une apparence : le // ne renvoyé pas au que, il est le véri-
table sujet et que n'est qu'un attribut. « Que vous en semble-
t-il ? » signifie « il vous semble quoi ?» ; de même les deux
autres phrases équivalent à « il est arrivé quoi ? il se passe
quoi? ». Dans tous les cas nous avons affaire à un verbe qui
1. Quelcun vous a il fait tort ? (Odet de Tournèbe, les Contens, 1584),
Viollet-le-Duc, Ane. th. fr., t. VII, 1856, p. 155.
2. Ct'i(Z se pourroit »7 bien faire ? (Farce de Pcniet, impnmcc en 1548),
ibid., t. I, 1844, p. 199.
3. Voir page 314. . —
Romania, XLVll. jû
290 L. FOULET
peut se construire impersonnellement, et on a toujours l'im-
pression que c'est l'emploi impersonnel que nous offrent les
tournures interrogatives de ce genre. Avec tout autre verbe
non seulement ijiie ne se fait pas suivre d'un // postposé, mais
il ne se rencontre même pas : gne sujet interrogatif est sorti de
l'usage, peut-être depuis des siècles. Nous ne disons pas « que
vous a fait mal? », mais « qu'est-ce qui vous a fait mal? ».
Sauf devant est-ce qui, que est toujours régime. Ainsi la cons-
truction moderne n'a pu gagner qui, parce que d'un sujet elle
aurait fait un complément, et elle n'a pu atteindre que parce
que que ne se présente plus. Il n'en est pas de même des autres
proiioms interrogatifs, quel et lequel. Il est vrai qu'ici aussi la
langue littéraire et le français correct maintiennent l'emploi
ancien : « quel volume vous a plu davantage ? », « lequel veut
y aller ? » ; mais il y a des signes visibles que l'analogie est à
l'œuvre. Dès maintenant on peut entendre :
Lequel va-t-î7 aller chercher le blessé ?
Lesquels valent-//^ mieux, les Russes ou les Polonais ?
Lequel est-il plus facile, de faire l'un ou de faire l'autre ?
Dès maintenant on peut lire :
Laquelle de ces expressions esx-ellc préférable ' ?
Quelles instructions ont-elles été envoyées à nos représentants - ?
Les pronoms personnels, enfin, montrent une tendance ana-
logue : « Elles sont elles claires, ces jumelles ? », « Voilà la
b.igue : elle te va.-t-elle ? ». Sans doute il y a dans ces phrases
un effort pour échapper à une incorrection confusément sentie,
et « elles sont-elles » n'est qu'un substitut plus ou moins con-
scient de « elles sont // ». Mais c'est une correction qui est si
curieusement semblable à la fiiute même qu'elle nous éclaire
sur la nature de cette faute. Nous avons indiqué plus haut
comment « // est-il là ? » est sorti de « votre père est-// là ? ».
Mais combien cela devient plus évident encore, quand nous
voyons la même tournure se recréer, pour ainsi dire, sous nos
yeux. Et combien le procédé semble plus naturel ici quand
1. Aiuiales politiques et littéraires, 17 sept. 191 1, p. 275.
2. Lu dans un journal quotidien, novembre 1915.
LES FORMES DE l'iNTERROGATIOX l^t
nous le voyous ailleurs si généralement appliqué par la langue
cultivée. « // est-// venu ? », répond exactement à « quelquun
est-// venu ? », et on ne voit pas la raison qui a fliit admettre
l'un et rejeter l'autre. Il semble que les créations de la langue
soient presque toujours logiques : c'est le choix que la langue
tait entre ses diverses créations qui est arbitraire. La langue
populaire; en passant de « // est-// venu ?» à « elle est-//
venue ? » a, il est vrai, fait un pas décisif, qui l'obligeait à
rompre le contact avec la langue cultivée, mais il importe de
noter que le point de départ est une tendance commune à toutes
les variétés du français.
Il y a toute une catégorie de phrases interrogatives où l'an-
cienne tournure s'est maintenue^ à côté de la nouvelle, ce sont
celles qui commencent par un pronom ou uiî adverbe interro-
gatif. Nous disons « quand est parti votre père ? » et « quand
votre père est-il parti ? » Pourquoi la langue s'est-elle montrée
plus hésitante ici ? Pourquoi, dans des cas qui semblent ana-
logues, deux poids et deux mesures ? C'est qu'au fond les cas
sont plus différents qu'on ne le croirait au premier abord. Dès
que le principe même de l'inversion cesse de s'imposer à la
langue, il est évident que des phrases comme « est votre père
parti ? » sont parmi les plus choquantes et disparaîtront les
premières. D'autres où l'inversion est plus discrète seront tolé-
rées plus longtemps. Elles détonneront moins dans l'ensemble
de la langue. Il est certain que le xvi^ siècle qui a assuré le
triomple de la forme « votre père est-il là ? » a conservé par
ailleurs bien des inversions, dont quelques-unes n'ont pas
même disparu aujourd'hui. En particulier un régime ou un
adverbe placés en tête de la phrase rejetaient encore en plus
d'un cas le sujet après le verbe. Il y avait là une habitude si
enracinée qu'elle survivait à la ruine de toute une conception
où elle avait jadis trouvé son sens. La langue rejetait : « est
finie l'histoire ? » mais trouvait très naturel de dire « ainsi
finit l'histoire ». Il n'est donc pas surprenant que la disparition
de « part votre père ? » n'ait pas entraîné celle de « quand part
votre père ? »
Mais si la forme ancienne s'est ainsi maintenue elle n'a pu
empêcher la forme nouvelle de s'introduire à ses côiés. Et les
deux constructions vivent encore côte à côte. Toutefois elles
l^yl L. FOULÈT
ne sont pas tout à fait sur le mcmc pied et on ne les emploie
pas indifféremment ni surtout avec la même fréquence. Il est
visible que la langue favorise la tournure moderne.
Voyons d'abord le cas des pronoms interrogatifs, qui {a gui,
de qui, etc.), que (à quoi, de quoi, etc.), quel., {à quel., de quel..
etc.), lequel {auquel, duquel, etc.). Nous savons déjà que quand
ils sont sujets la construction ancienne est la seule possible.
Pour qui, la chose s'explique facilement : la construction
moderne en ferait un régime et bouleverserait ainsi le sens de
la phrase. La question ne se pose pas pour que qui ne s'emploie
plus comme sujet. Mais le cas de quel et de lequel est plus
embarrassant. Il y a là un archaïsme surprenant, un caprice de
la langue qui ne semble pas justifié. Aussi la langue populaire,
comme nous l'avons vu, commence-t-elle à réagir.
Quand ces pronoms sont régimes, il en va tout autrement.
Il faut toutefois faire une place à part à que. C'est une forme
très ancienne, presque archaïque et qui n'admet elle aussi que
la construction du moyen âge : « Que vous a fait cet
homme ? » Mais ici on devine pourquoi. Le e de que étant
muet, la voix ne s'y arrête pas et glisse jusqu'à ce qu'elle
atteigne « fait » qui seul porte l'accent du groupe « que vous a
fait.. ? ». Or il en était déjà ainsi quand la construction nou-
velle est entrée dans la langue. Elle ne pouvait donc pénétrer
ici, car dire « que cet homme vous a-t-il fliit ? » c'est tenter de
résoudre en ses éléments supposés un groupe dont la langue a
fait depuis longtemps un bloc compnct, c'est chercher à redon-
ner à que une valeur que nulle part ailleurs il n'a plus, c'est vou-
loir à côté de « je reviens » rétablir « je, qui étais parti,
reviens ». La chose est aussi impossible dans un cas que dans
l'autre. Si l'on croyait s'en tirer en laissant que inaccentué et
en prononçant « qu'cet homme » en un seul groupe, on abou-
tirait à une confusion certaine, car c'est donner à qtie la valeur
qu'il a dans la phrase « je ne vous dis pas que cet homme vous
a fiiit du mal », en d'autres termes, c'est en faire un relatif.
Au contraire les formes accentuées à quoi, de quoi, etc. se
comportent comme les autres pronoms. Or avec tous les autres
pronoms la construction moderne est toujours possible. La
construction ancienne en revanche n'est permise que dans cer-
tains cas bien déterminés. Il faut ou bien que le pronom soit
LES FORMES DE L INTERROGATION' 29 ^
complément direct du verbe ou qu'il n'y ait pas de complé-
ment direct. Et encore ce second emploi est-il le seul qui ne
fasse pas difficulté. « A qui s'est adressé votre ami ? », « De
quoi se plaint ce monsieur ? » sont des phrases courantes. Mais
« lequel a préféré votre frère ? » ne se comprendra qu'éclairé
par le sens général d'un développement ou d'une conversation.
Sans quoi, la tendance très naturelle de la langue est de voir
dans « lequel » le sujet, dans « votre frère » le régime . Une
phrase comme « Qui a envoyé votre ami ? » signifie de prime
face que votre ami a été envoyé. On ne lui fera dire le
contraire que si les circonstances s'y prêtent et il y faudra une
certaine prudence. On ne peut pas affirmer que ces phrases,
malgré l'effort qu'elles demandent, aient tout à fait disparu,
mais la langue littéraire les évite certainement et la langue de
la conversation ne leur est pas favorable. En somme, nous avons
ici, à propos de qui régime, l'inverse de ce que nous observions
tout à l'heure ci propos de qui sujet, et il tend à se constituer
une double série de phrases, l'une où qui, quel, lequel sont
sujets et exigent la construction ancienne, l'autre où ces mêmes
mots sont régimes et demandent la construction moderne :
« Qui a vu mon père ? Qui mon père a -t-il vu ? »
Dès qu'il y a un régime direct autre que le pronom — et
c'est un cas très fréquent — la construction ancienne est impos-
sible. Elle aboutirait à mettre d'un même côté du verbe deux
substantifs, l'un sujet, Tautre régime, en nous retirant ainsi
tout moyen grammatical de décider quel est le sujet et quel est
le complément. Même si le sens était assez évident pour impo-
ser une décision, l'effort que demanderait une adaptation à un
tour aussi insolite est trop grand pour qu'on ne l'évite pas. « A
qui a adressé sa lettre votre ami ? » ne se dit pas plus que « A
quia adressé votre ami sa lettre ? «. Ces deux tournures sont
également gauches. Elles nous surprennent par leur étrangère.
« A qui votre ami a-t-il adressé sa lettre ? » est la tournure natu-
relle du français moderne. C'est une inversion de plus qui
disparaît. Le progrès toutefois est assez récent. Marguerite de
Navarre n'avait encore aucune hésitation à écrire tantôt: « Mais
pour finir nostre sermon, à qui donnera sa voix Longarine ' ? »,
I. L'Heptamcroii,'^. 364
294 L. FOULET
taïuùt : « Mais à qui donnera Hircan sa voix ' ? ». On voit
que la recherclie du rytiime le plus satisfaisant la conduit à des
tâtonnements, mais la tournure môme ne la choque pas.
Ainsij après les pronoms interrogatifs, la construction ancienne
ne se maintient que très péniblement dans quelques rares cas
où les circonstances lui sont favorables. Ses titres ne s'imposent
pas : elle a presque toujours besoin de se justifier. C'est évi-
demment la construction moderne — celle qui évite l'inver-
sion — qui a l'avenir pour elle.
Après les adverbes interrogatifs où, combien, comment, quand,
pourquoi, la môme tendance s'affirme. Combien ressemble à un
pronom en ce qu'il peut être sujet ou régime du verbe. Comme
sujet, il exige normalement la tournure ancienne, « Combien
de blessés ont été guéris ? ». Mais « Combien de blessés ont-
ils été guéris ? » ne choque pas et nous ne serions pas surpris
de l'entendre dire ou de le lire \ Comme régime, le mot admet
les deux constructions : ^^ Combien de charbon brûle une loco-
motive ? » et « Combien de charbon une locomotive brûle-
t'-elle ? » (ou « Combien une locomotive brûle-t-elle de
charbon ? »). Où, comment, quand se construisent de même :
« Où ira cette femme ? Comment marchent ces machines ?
Quand est arrivé le train ? » subsistent à côté de « Où cette
femme ira-t-elle ? Comment ces machines marchent-elles ?
Quand le train est-il arrivé ? ». On remarquera que dans tous
ces cas le verbe est neutre. Dès qu'il y a un régime, comme
tout à l'heure dans le cas des pronoms et pour la même raison,
la construction moderne est seule possible. Nous disons tou-
jours : « Où cette femme portera-t-elle cette lettre ? Comment
votre ami a-t-il conduit cette affaire ? Quand le facteur a-t-il
apporté ce paquet ? » De même combien : « Combien ton ami
a-t-il payé ce livre ? » Pourquoi est plus exclusif. Il n'admet guère
que la construction moderne. Peut-être n'est-il pas impossible
de dire « Pourquoi crie cet enfant ? », mais la tournure
1. UHeptantéron,-p. 583.
2. Phrase relevée dans une dissertation française, concours d'entrée à une
école du Gouvernement, juin 1920 : « Combien de maladies anciennement
réputées incurables sont-elles maintenant guéries, combien de malheureux sont-
ils rundus à. h vie ! » Deux autres copies présentaient un tour semblable:
dans les trois cas il s'agit de phrases à valeur exclaniative.
LES FORMES DE L IXTERROGATÎOX - 295
« PcMirquoi cet enfant crie-t-il ? » est tellement plus naturelle
qu'on peut affirmer qu'elle est la seule bien vivante. L'autre est
encore assez fréquente chez les auteurs du xvii^ siècle, et chaque
fois elle produit aujourd'hui un effet de surprise plutôt
désagréable. Qu'on en juge par ces passages de VAsirce: « Et
pourquoy ne veut ma fortune que je sois aussi capable de la
servir ' } », « Pourquoy ne permet vostre amitié que je m'en
aille avec vous - ? » M. Haase en cite des exemples de La Fon-
taineet de Bossuet qui arrêtent également le lecteur moderne '.
On voit que la répugnance de pourquoi pour la construction
ancienne ne remonte pas très haut : c'est un développement
presque contemporain. Il n'y a qu'une façon d'expliquer cette
apparente anomalie. Tous les mots mterrogatits, adverbes
ou pronoms — quand ils ne sont pas eux-mêmes des ar-
chaïsmes — , sous la poussée d'une force qui entraîne la
langue tout entière, tendent de plus en plus à se débarrasser de
l'inversion qui les suivait jadis. Sans doute tous y réussiront,
mais il n'est pas dit que tous atteindront le terme de cette
évolution à la même minute. Dans cette course qui dure depuis
trois siècles pourquoi semble être arrivé premier. Il est légère-
ment en avance sur le reste de son groupe.
Dans tous les cas où le choix reste possible entre l'ancienne
et la nouvelle tournure, on peut dire que la première est plus
littéraire et la seconde plus naturelle. Ce n'est pas qu'on ne
puisse employer encore la première dans la conversation et que
la seconde ne soit parfaitement légitime dans la langue écrite.
iMais il s'agit d'indiquer ici la direction générale de l'évolution,
et il n'y a pas à se tromper sur le sens du courant. Toutefois il
faut tenir compte d'une autre influence. Le substantif sujet est
parfois suivi d'un complément avec lequel il forme un tout
inséparable. Si ce complément, qui peut être une phrase
entière, est un peu long, le verbe de la construction moderne
sera rejeté bien loin de son sujet, et l'on risque d'aboutir ainsi
à une phrase mal équilibrée. « Comment le malade que nous
avons vu hier va-t-il ? » : il y a là une cadence boiteuse qui sera
; I. D'Urfé, LAsirée, re partie, f" 148 v».
2. Ihid., fo 336 vo. i _^ i.-
5. Syntaxe française du XVII^sièclc, trad. Obert, 1898, p. 4351 ^ Cv5v>*~>uX-'^.'A
29e L. FOULET
du plus désagréable effet. On dira donc de préfére^çice :
« Comment va le malade que nous avons vu hier ? » De
même : « Comment s'appelle l'homme dont vous me parlez? »,
« Où habite l'individu en question ? » Il va de soi que ces
phrases seront encore plus fréquentes dans la langue écrite où
les considérations de rythme jouent un si grand rôle. Il y a
donc là une tendance très forte qui sur plus d'un point contre-
carre le désir qui pousse la langue à se débarrasser des inver-
sions. C'est ce qu'on observe également, comme on sait, dans
les phrases conjonctives ou relatives : « Quand viendra le
moment d'aller trouver les morts... » (La Fontaine), « C'est là
qu'a porté son effort le plus suivi. » (Jules Lemaître).
Ainsi, sauf quelques survivances dont plusieurs sont
précaires, la langue littéraire a complètement remanié la phrase
interrogative traditionnelle à la 3^ personne, dans le cas d'un
sujet uominal. C'est là l'innovation la plus grave qu'elle se soit
permise. Mais elle a pratiqué quelques autres brèches encore
dans le système ancien de l'inversion. Elle n'a pas pu échapper
tout à fait à l'influence envahissante de est-ce que et de qu est-ce
que. Ces locutions lui ont parfois été in^posées par les circons-
tances ; ailleurs elle les a accueillies de son plein gré pour en
tirer un effet qui lui manquait.
Est-ce que apparaît de bonne heure à la i''"^ personne du
singulier. La raison en est que la forme ancienne s'v heurtait à
des difficultés particulières. Aime-je présente deux e sourds de
suite, et tous les verbes de la i" conjugaison sont dans ce cas.
Il y avait là une difficulté de prononciation réelle. On s'en
tirait comme on pouvait. En Lorraine et « delà Loire » on
maintenait tant bien que mal les deux e qu'on prononçait fai-
blement ; ailleurs, au témoignage d'un grammairien, on ne
reculait pas devant /•«/-/' /' bien, tir /' mal, jou f mal, chanf f
mal, ne pn f pas bien, ne pif /' pas bien '. Il v avait bien là de
quoi écorcher des oreilles délicates. A Paris, dans les milieux
cultivés, on préférait donner le son fermé à 1'^ de aime : aimé-je,
qu'on écrivait souvent aimai-je, par une fausse analogie avec le
prétérit. Les verbes monosvllabiques présentaient une autre
difficulté. Perds-je, rouips-je, dors-je sont des formes indistinctes
I. Voir Thurot, o/wr. «7., t. I, p. 47.
LES FORMES DE l'iNTERROGATION' 297
parce qu'elles sont trop courtes : la notion d'interrogation n'y
est plus assez visible. Il est bien vrai que les grammairiens leur
ont surtout reproché d'être ridicules : cours-je rappellerait
« courge », vcuds-je «venge », et ainsi de suite. Mais ce sont
des reproches qu'on fait volontiers aux formes qui sont en voie
de disparaître. Comme elles sont plus rares, elles frappent
davantage quand elles se présentent, on y regarde de plus près
et on découvre d£s difformités dont on ne s'était jamais avisé.
Sens-je, pcrds-je, et bien d'autres verbes ne prêtent à aucun
calembour, et ils ont choqué tout autant que les autres et
d'aussi bonne heure. Mais si on ne vovait pas là raison de la
difficulté, on sentait très bien la difficulté elle-même, et on
essava de la tourner. Sur le modèle de aiiné-je et dès le
wi" siècle, on créa iiienlé-je, perdé-je, rompé-je, donné-je. Comme
nous l'avons indiqué, on avait le sentiment d'une vague
parenté avec la forme du prétérit : de là aUé-je pour vais-je.
Cette terminaison en é passa même à des verbes qui n'appar-
tenaient pas à la V conjugaison et qui n'étaient pas non plus
des monosyllabes. Ainsi on écrivait prétendai-je au lieu de
prétend s-j\'. Il est clair qu'il se constituait là une désinence
commode de l'interrogation qui se fût peut-être étendue à tous
les verbes. Les grammairiens toutefois ne le souffrirent pas. Ils
furent bien obligés d'accepter aimé-je, mais ils déclarèrent que
les formes prétends-je, connois-je n'avaient « rien de rude ».
Toutefois entre mms-je, romps-je et menté-je, rompé-je ils
restèrent perplexes. Il ne pouvait pas être question d'accueillir
dans la langue des mots qui sont « formés contre toutes les
règles de la grammaire », mais d'autre part les gens cultivés,
ceux qui faisaient autorité dans le monde, « ne pouvoient
souffrir » les formes traditionnelles. Dans leur embarras, les
grammairiens eurent recours à un moyen terme : Thomas
Corneille et l'Académie sont d'accord que le plus sûr est de
prendre « un autre tour », comme « est-ce que je ments ' ? »
C'était conclure en gens avisés. Nulle solution en effet n'avait
plus de chances d'être accueillie favorablement par la langue, et
il est probable qu'en plus d'une bonne maison de Paris, on
n'avait pas attendu le conseil de Thomas Corneille. La langue
I. Voir Remarques de Vaugelas, éd. cit., t. I, p. 541-4.
298 L. FOULET
faisait ainsi d'une pierre deux coups : elle se débarrassait à la
fois d'une difficulté phonétique et d'une inversion gênante. Il
va de soi qu'elle ne se ût aucun scrupule d'appliquer le remède
à des cas que n'avait pas visés la consultation. « Est-ce que je
sens ? » n'autorisait-il pas « Est-ce que je connais ? », et dès
qu'on en était là, pourquoi reculer devant : « Est-ce que
j'aime ? ». C'est ainsi que peu à peu l'ancienne première per-
sonne disparut tout entière de la langue parlée et se fit très
rare dans la langue écrite. Des exemples du type « aimé-je » se
rencontrent encore parfois dans les livres ; mais ils sont de
moins en moins compris : nous avons entendu : « Diissé-je
toute r armée française y prendre part.. » Quant aux verbes des
trois autres conjugaisons, ils ne sont guère qu'une dizaine qui
aient conservé l'ancien tour interrogatif : siiis-je, ai-je, vois-je,
dis-je, fais-je, piiis-je, sais-je, dois-je. C'est leur emploi fréquent
qui a sauvé ces formes de l'oubli, et encore quelques-unes
apparaissent à peine en dehors de certaines phrases toutes faites
(« que sais-je ? », « que dis-je ? »). A vrai dire, elles n'ont pas
plus d'importance dans l'ensemble de la conjugaison interroga-
tive que n'en ont, dans le tableau des désinences verbales, des
deuxièmes personnes comme « vous dites » et « vous faites ».
Il n'y a là que des survivances.
Voilà donc est-ce que, à la faveur d'un accident„phonétique,
introduit bon 2xt mal gré dans la langue littéraire. Il s'v fera
âpp'recTér'"ét on n'Résitera pas à réclamer ses services ailleurs
qu'à la i'^ personne. Ce n'est pas qu'en général il puisse servir
à interroger avec plus de force. Son histoire s'y oppose. Il n'a
jamais été qu'une formule toute abstraite. Si on veut lui donner
une valeur expressive, il est bon de le retoucher un peu.
Racine écrit : « Saint Augu.stin s'accuse aussi d'avoir pris trop
de plaisir aux chants de l'Eglise. Est-ce à dire(\\i\\ ne faut plus
aller à l'église ' ? » Et Jules Lemaître : « Et elle se met à haïr
Thea de toute son âme. Serait-ce qiCtWt aime Eilert ^ ? » Dans
ces deux exemples le tour traditionnel a Ne faut-il plus aller..
Aime-t-elle.. » serait bien insuffisant : il aurait quelque chose
de sec, de heurté, de trop vite dit. Mais « est-ce qu'il ne faut
1. Lettre à V auteur des hérésies imaginaires, éd. Mesnard, 1886, t. IV,
p. 287.
2. Article sur Ibsen.
LES FORMES DE L IX lERROGATIOX 299
plus », « est-ce qu'elle aime » seraient un remède pis que le
mal : la phrase de Racine v perdrait la tinesse de son ironie,
celle de Lemaitre sa cohérence et sa clarté. De là la nécessité d'un
compromis. Il ne faut donc pas demandera est-ce que de rendre
des nuances. Mais ij_est très utile pour équilibrer une phrase.
Placé en tète, il permet d'insérer avant le verbe un complé-
ment qui risquerait d'être gênant à tout autre endroit : (.<• Est-
ce que grâce à cet appui on ne pourrait pas... ? « Parfois il aide
léuiement à obtenir un rythme plus aisé. Soit cette phrase de
Racine : « Est-ce que vous êtes maintenant plus saints que
vous n'étiez en ce temps-là ? Point du tout '. » iModifiez-la
légèrement et écrivez : « Etes-vous maintenant... )\ vous ne
gâtez en aucune façon le sens de la phrase, mais vous cessez
d'accommoder le rythme au sens. i< Etes-vous » est une forme
bien usée et qui ne fait pas valoir le verbe puisque c'est le pro-
nom qui a Taccent ; elle sera incapable d'indépendance et va se
pencher sur « maintenant » qui en sera tout alourdi, alors que
c'est un mot essentiel qui devrait se détacher du reste. Au
contraire « Est-ce que vous êtes » forme un groupe de pleine
sonorité qui n'aura besoin de nul appui étranger et laissera à
« maintenant » tout son relief. On trouverait sans peine des
exemples plus nets : ils ne seraient pas plus- instructifs.
La langue littéraire ne pouvait accueillir est-ce que sans être
tentée de fiiire bon visage à qu est-ce que. Et elle ne s'en est pas
fait f;uite. C'est que, de par ses antécédents, qu'est-ce que était
en mesure de lui rendre des services autrement importants. Ici
c'est que qui a ouvert la voie. Il faut voir comment.
Ouid était en latin nominatif et accusatif, et son dérivé fran-
çais aurait dû servir de sujet aussi bien que de régime. Or que
est en etiet la forme normale de l'interrogatif neutre employé
comme complément, mais comme sujet il est loin d'avoir eu
le même succès. On ne doit pas se laisser tromper par des
phrases comme les suivantes :
Sire Ysengrin, de vostre honte,
por le cuer bieu, a moi que monte - ?
Il est vrai qu'elles sont très fréquentes : « que vos est vis ? »
1. Lettre citée, p. 288.
2. Retiart, br. XXII, v. 643-44.
300 L. FOULET
« que vos en semble ? », « que vos plaist ? » et autres interro-
gations du même genre abondent dans les textes du moyen
âge. Mais il s'agit là de verbes impersonnels et que n'est que
l'attribut : le sujet — // ou ce — est sous-entendu. Naturelle-
ment on peut l'exprimer au besoin et le cas n'est pas rare :
Je ne sai mie bien por qoi
vous le dites ne que ce monte '.
En dehors de cet emploi tout particulier, que apparaît ici ou là
du xii'= au xv^ siècle, mais il semble que de très bonne heure
qui soit devenu, par analogie, la forme ordinaire du sujet neutre,
comme il était celle du sujet masculin ou féminin. L'exemple
suivant de Chrétien de Troyes est significatif :
Alixandres garde s'an prist
Et li prie, s'il fet a dire,
Que li die qui la fet rire ^.
Nous avons ici une interrogation indirecte, mais qui suppose
nécessairement le tour direct : « Qui vos fet rire ? « Voici un
autre exemple très net tiré des Minuks de Notre Dame :
Ore, par ta loy, qui te meut ?
que je lé sache 3.
Nous dirons donc que le nominatif latin quid est représenté
pendant longtemps en français par deux formes, qui pour le
sujet eique pour l'attribut. Nous allons voir quel a été le sort
ultérieur de chacune d'elles. Oui se rencontre souvent au
xvi" siècle :
Mais vien ça : qtii t'a meu à dire
Mal de mon maistre en si grand ire -i ?
C'est une forme courante au xvii^ et au xviii^ siècle : « Quoi ?
qui vous émeut de la sorte ? » (Molière) ">. v Qui vous met
donc si fort en colère, monsieur ? » (Beaumarchais) ^.
1. La Chastelaine de Vergi, v. 73-4.
2. Cligè§,\\ 1572-4.
3. T. VI, 1881, XXXV, V. 1545-6.
4. Marot, Epître de Fripeïipes, valet de Murot, à Saooii, éd. Jannct, t. I,
p. 243.
5. Le Malade [nnigiiiaire, II, m.
6. Le Barbier de SèviUe,'\\, iv.
LES FORMES DE l'iNTERROGATION JOI
Le xix'-' siècle, à son tour, a accueilli cet emploi et l'a
longtemps maintenu. Chez Scribe, Augier, Dumas tîls, Labiche,
Sardou, les exemples ne manquent pas '. Ce sont presque tou-
jours les mêmes formules qui reviennent : « Qui vous amène ?
Qui me vaut l'honneur de cette visite ? Qui vous le fait
croire ? » Ces phrases toutefois commencent à vieillir. On les
emploie bien quand il peut y avoir incertitude sur la valeur
précise de qui. « Qui a cassé cette branche ?» : ce peut être le
vent, mais ce peut être aussi un enfant, en jouant. A la faveur
de cette équivoque, qui du reste n'est pas rare, qui neutre peut
très bien passer encore. Dans tous les autres cas, il a un petit
air vieillot qui annonce sa disparition prochaine. Même la
langue littéraire hésite, le plus souvent, à s'en servir. C'est
qu'ici une nouvelle tendance est à l'œuvre, dont on retrouve
ailleurs encore les effets. Elle travaille à distinguer plus nette-
ment le neutre des formes personnelles. Or pour désigner des
personnes qui interrogatif est si employé, à la fois comme sujet
et comme régime, qu'à peine prononcé il suggère presque
nécessairement l'idée d'un masculin ou d'un féminin. Même
le relatif, après une préposition, emploie lequel ou quoi pour les
choses et réserve qui pour les personnes. Qui interrogatif
neutre fait de plus en plus l'effet d'une fausse note. Aussi la
langue de la conversation le remplace-t-elle par qu est-ce qui,
locution commode qui, dans l'usage familier, se prête égale-
ment bien, comme nous verrons, à rendre^/// ou que : « Qu'est-
ce qui vous rend si gai ?» A vrai dire, il est permis de se deman-
der s'il y a là une substitution bien récente. Dès la fin du
xV^ siècle en effet, on voit apparaître à côté' de qui neutre, et
dans le même rôle, qu est-ce qui, et les exemples n'en sont pas
rares au xvi^ siècle :
Et me cuidcs vous faire paistre ?
Qu'esse pii vous maine en cest estre - ?
Le Médecin]
Comment vous va ? Ça, monstrez voyr
1. Voir J. Storm, Dialogues français, Cours moyen, éd. danoise, 1896,
p. 191, n. 1.
2. Farce joyeuse des Galanset du Monde, dans Picot, Recueil général de Sotties,
t. I, 1902, V. 245-6. I! n'y A pas de raison de placer cette sottie à une date
antérieure au dernier quart du .\ve siècle.
302 L. FOtfLËT
Vostrc main. Vous estes au dessus.
Qu'est-ce qui vous fait mal le plus ' ?
[Le Gentilhomme I
Ha ! coion ! qu est-ce qui me tient
Que je ne t'assomme ^?
Il n'est pas probable que cette tournure ait disparu au
XVII'' siècle pour renaître de nos jours. Elle a dû survivre dans
la langue fiimilière, d'où elle émerge aujourd'hui pour occuper
peu à peu tout le terrain abandonné par qui. Elle pénètre même
dans la langue littéraire — c'est là le fait nouveau — et elle y
réussit si bien qu'elle est en passe d'y' devenir là aussi la tour-
nure unique : « Quel est cependant le ressort, le fondement de
cette servitude ? Qu est-ce qui intéresse tant de gens au maintien
de ce pouvoir despotique 5 ? »
Si, dans l'emploi de l'interrogatif neutre, que sujet a disparu
de bonne heure pour taire place à un qui aujourd'hui caduc lui
aussi, que attribut se maintient toujours. Son rôle s'est précisé,
car dans la langue moderne le sujet ne saurait se sous-entendre ;
dans un cas seulement l'ancien usage s'est conservé : nous disons
encore : a que vous en semble ?» à côté de « que vous en
semble-t-il ? ». Or nous avons eu l'occasion plus d'une fois déjà
de remarquer combien au cours des siècles s'est affaiblie la
forme que. Ce n'est plus qu'un proclitique qu'on ne saurait
détacher du mot ou du groupe de mots suivant. « Que vous
en semble-t-il ? » est prononcé tout d'un trait, et la voix ne se
repose que sur la dernière syllabe. Que ne saurait donc porter
un accent d'insistance, et si l'on veut interroger avec force il
faudra recourir à quelque artifice. Mais, chose curieuse, au lieu
de remplacer que par qu'est-ce que, comme on pourrait s'y
attendre, c'est qu est-ce qui qu'on emploie. « Qu'est-il arrivé ? »
devient « Qu'est-ce qui est arrivé ? ». « Dites-moi, messieurs,
qu est-ce qui se passe dans les comédies -^ ? » : « qu'est-ce qui se
passe ? » est l'augmentatif de « que se passe-t-il ? ». Cette
1. Sottie du momie (1524), ihid., t. II, 1904, v. 235-8.
2. Jacques Grévin, Les Esbafji s, dans Ancien théâtre français, t. IV, p. 524.
3. Prévost- Paradol, Études sur les moralistes français, 1895, p. 57.
4. Racine, Lettre aux deux apologistes de l'auteur des Hérésies imaginaires,
éd. cit., t. IV, p. 339.
LES l-ORMES DE l'iXTERROGATION 3*^3
bizarrerie apparente s'explique par une confusion de sons.
Depuis des siècles le / de // ne se prononçait plus devant une
consonne : il en résultait qu'en nombre de cas on ne faisait
aucune diflerence entre qui et quil. De là une longue série de
quiproquos qui ont fait le désespoir des grammairiens, dès qu'il
y a eu des grammairiens. Ce n'est pas le lieu d'examiner cette
question. Disons seulement que « qu'est-ce qui se passe ? »
devrait être en droit « qu'est-ce ^«'z7 se passe ? ». Mais le sens a
suivi la prononciation la plus répandue, et il faut aujourd'hui
un effort pour couper le qui en qtii(ï) dans les phrases de ce
genre. L'analogie a fait le reste : « qu'est-ce qui arrive ? » a
triomphé de « qu'est-ce qui! arrive ? » où le / aurait pu per-
sister. Du reste ce travail d'unification n'est pas achevé : ici ou
là il y a encore des hésitations et des exceptions: « qiitvi coûte-
t-il d'y aller ? » devient « qu'est-ce qu'il en coûte d'y aller ? »
(et dans la langue plus familière : « qu est-ce que ça coûte d'y
aller ? »).
Si de que sujet ou attribut, nous passons à que régime, la
même situation va amener les mêmes conséquences. Nous avons
vu qu'on peut dire « où va votre ami ? » et « où votre ami
va-t-il } », mais que, par suite de l'usure phonétique de que, il
faut toujours dire « que fait votre ami ? ». Cette unique tour-
nure suffira très bien dans le cas d'une phrase de quatre mots,
elle sera même commode quand le sujet est complexe : « Que fait
celui de vos amis dont vous m'avez parlé hier ? » Mais si c'est
le verbe ou le régime, ou tous deux ensemble, qui prolongent
la phrase, les difficultés vont commencer. Voyez la gaucherie
du tour « Que peuvent avoir de commun avec le jansénisme
les romans ? ». L'absence de tout rythme est si désagréable
qu'elle nuit même à la clarté. Ce serait déjà bien mieux si nous
renforcions le sujet : « Que peuvent avoir de commun avec le
jansénisme les romans et les comédies ? » : rythme déjà plus
marqué, sens plus net. Et pourtant cette construction n'a pas
satisfait Racine, car il a écrit : « Et qu'est- ce-que les romans et les
comédies peuvent avoir de commun avec le jansénisme ' ? »
Ici c'est un emploi presque obligé de qu'est-ce que, et le cas se
présente assez souvent.
I. Lettre à railleur des hérésies imaginaires, t. IV, p. 284.
304 L' lOULK'I
Mais la langue littéraire s'accoutume ainsi à ces tournures
familières, elle leur communique une dignité nouvelle, elle les
emploiera à l'occasion par choix, pour exprimer une nuance.
« Je sais bien qu'il [Saint Augustin] s'accuse de s'être laissé
attendrir à la comédie, et d'avoir pleuré en lisant Virgile. Que
concluez-vous de là ? Direz-vous qu'il ne faut plus lire Virgile,
et ne plus aller à la comédie ' ? » Racine aurait pu tourner
ainsi ce développement. Toutefois il a préféré mettre « Qu'est-
ce que vous concluez de là ? », et de la sorte il a séparé pour les
yeux et pour l'oreille deux interrogations qui ne jouent pas le
même rôle et par une dissymétrie voulue marqué un temps
d'arrêt avant la reprise « Direz-vous... ». L'ironie de cette con-
clusion en est perceptiblement accrue. Voici un autre exemple
d'ironie, amené par un procédé diftérent, mais toujours avec
qu'est-ce que : « Je ne doute point que vous ne vous justifiiez par
l'exemple de quelque Père : car qu est-ce que vous ne trouvez
point dans les Pères ^ ? » Mettez « que ne trouvez-vous point
dans les Pères ? » et voyez la différence. Que a si peu de surface
que la phrase tomberait parfois tout à plat sans le secours de
qu'est-ce que : « D'incorrigibles assembleurs de nuages nous
montrent d'un doigt menaçant tout un essaim d'orages en train
de se lever à l'horizon : « ... C'est maintenant que nous entrons
« dans la période vraiment difficile. » Ces gens ne sont pas con-
tents... Qu'est-ce donc qu'il leur faut ' ? ». « Que leur faut-il
donc ? » manquerait ici de carrure et de netteté : au lieu d'im-
poser une réponse, il n'exprimerait qu'une timide question.
Enfin quest-ce que pourra introduire dans une suite d'interro-
gations un élément de variété : ce sera un autre genre de dissy-
métrie, qui regardera la forme plus que le fond. « Faisons comme
tout le monde, flânons, cueillons quelques croquis et, puisque
tout le monde cause, causons. Qu'est-ce qu'on a fait à Bruxelles,
qu'est-on devenu depuis quatre ans qu'on ne s'est vu ■* ? »
Ecrivez : «" ^M'a-t-on fait à Bruxelles, qu est-on devenu... ? »,
vous introduirez dans la phrase un rythme sautillant sans néces-
1. Lettre à Vauteur des hérésies imaginaires, t. IV, p. 287.
2. Ibid., p. 292.
3. Revue des Deux Mondes, ic janvier 191 9, couverture.
4. honis G'iW^i, Revue des Deux Mondes, ler janvier 1919, p. 193.
LES FORMES DE L INTERROGATION 30)
site, VOUS mettez en valeur la consonance désagréable de « qu'a-
t-on » (due peut-être uniquement à une ressemblance avec
w Caton >'). hcrive/. au contraire : « Ou est-ce qu'on a fait à
Bruxelles, qu est-ce qu on est devenu... », vous attirez l'attention
sur quest-ce que, vous ramenez dans l'expression la nuance de
familiarité qui n'en est jamais très loin, vous détruisez la tona-
lité du passage. Il va de soi qu'un écrivain qui sait sa langue
sent tout cela d'instinct et qu'il ne s'attarde pas aux analyses
minutieuses du grammairien.
Que placé entre deux verbes a connu les mêmes vicissitudes
que le que de l'interrogation directe, et là aussi il a ouvert la
porte, quoique moins largement, à qu'est-ce que. Voici la cons-
truction traditionnelle : « Et ilecques estoit le mareschal du
roy, qui lui demanda qui il estoit et qu'il venoit là
faire '. » Il flmt remarquer que, parallèlement à ce tour de
phrase, il y en avait un autre très semblable où apparaissait, au
lieu de l'interrogatif que le relatif ce que : « Dictes ce que est à
faire ^ » Le latin a connu la même distintion : « ad me scribe
quid agas » et «■ fecit quod ei praeceperam ». En principe, la dis-
tinction est dicile à observer : ne prennent quid en latin, que
en français que les verbes qui impliquent nettement une ques-
tion. En fait, il est parfois malaisé de décider s'il y a question
ou non. Déjà en latin le verbe dico admettait les deux construc-
tions, suivant le biais dont on le regardait : « dicam quod sen-
tie », je dirai ce que je pense, « dicam quid sentiam », je dirai
quel est mon avis. C'est un cas fréquent en français : « Le Roy
nostre maistre, qui estoit bien saige, entendoit bien ce que c'es-
toit de Flandres K » Et à côté : « Premièrement il fault
entendre que c'est. jurement +. » Le même Honoré d'Urfé écrit
tantôt : « Mais pour ceste heure, il faut que je sçache ce qu'es-
crit le pauvre absent > », tantôt : « Depuis on n'a sceu qu'ils
estoient devenus ^. » Il n'est même pas rare de trouver les deux
1. Le Petit Jehan de Saintré, ^. ii8.
2. J. de Bueil, Le Jouvencel, éd. Favre et Lecestre, t. II, 1889, p. 106.
3. Commynes, Mémoires, éd. de Mandrot, t. II, 1903, p. 61.
4. Calvin, Institution de la religion chiétieuiie, p. 139.
5. VAstrèe, ǰ 308 v».
6. Ibid., f" 345 r".
Romania, XLVIL 20
30é L. FOULET
constructions dans la niènic phrase et avec le môme verbe ;
Je ne sçav que c'est ijii'Wz attendent
Et ne sçav ce qu'Wz deviendront '.
On s'habitua ainsi à regarder ces deux constructions comme
équivalentes. Et, tout naturellement, le jour où que donna, ici
comme ailleurs, des signes d'affaiblissement phonétique, ce que
était tout prêt à recueillir sa succession, ce que ces! que à prendre
celle de que cest que. La langue fut tout heureuse en son besoin
de trouver un secours si prompt. Et il faut croire qu'il a été
efficace, puisque c'est encore ainsi que nous continuons à parler
et à écrire. Mais il est à noter que notre prononciation moderne
a affaibli la valeur de ce que. Un grammairien du xvii^ siècle
nous apprend que tandis que a' était « syncopé » dans « c'iivr'
là, est-c' fait, n'est-c' pas, qu'est-c' qu' c'est, où est-c' qu'il est,
qu'est-c' qui dit » il subsistait au contraire dans « j'sçay bien ce
qu c'est » -. Le témoignage est précieux ; il fournit une tran-
sition nécessaire entre la forme traditionnelle et la forme
moderne : (k) n'a pas été remplacé par (s k) mais par (s 0 k),
ce qui est bien différent. Cette prononciation du xvii^ siècle n'a
pas même complètement disparu aujourd'hui : on ne l'entend
plus à Paris, semble-t-il, mais elle n'est pas inconnue en pro-
vince. Le remplacement de que par ce que, commencé vers la fin
du premier tiers du xvii^ siècle, est presque terminé au moment
où Vaugelas publie ses Remarques (1647). « On ne dit plus guère
que ccsl mais ce que cest », écrit-il. c On ne le dit plus du tout
aujourd'hui «, affirme l'Académie française en 1704 ^ La solu-
tion approuvée par Vaugelas ne fut du reste pas du goût de tout
le monde. Le grammairien Dupleix (165 1) n'a rien à dire ni
contre que ni contre ce que, mais il préfère une troisième tour-
nure, qu'est-ce que : « Il n'y a point de loy qui nous apprenne
qu'est-ce que l'ingratitude '^. » On sent ici le désir de donner une
forme plus robuste à l'interrogation indirecte et en même temps
1. Farce des gens nouveaux qui viaiii^ent le vioiide (\crs 1461) dans Picot,
oinr. cit., t. I, v. 174-5.
2. Thurot, onvr. cil., t. I, p. 209.
3. y nugdas, Retiiarques, éd. cit., t. I, p. 287.
4. Brunot, ouvr. cit., t. III, 2^<^ partie, p. 499.
LES 'formes de l inteurogatiox 307
plus logique. Ce que n'était qu'un expédient, mais les langues
vivent souvent d'expédients, et Dupleix n'a pu faire triompher
sa tournure préférée. Ce n'était pourtant pas chez lui fantaisie
purement individuelle. Il paraît certain que la langue a hésité
un instant. Écoutez plutôt Racine parlant de lanière Angélique :
« Elle accourut au parloir avec précipitation, et demande (///'«/-
ee (jii'on a servi aux capucins, quel pain et quel vin on leur a
donné '. » Il est clair que celui qui a écrit cette phrase pensait
comme le grammairien Dupleix. Même aujourd'hui on peut
entendre dire à des gens qui parlent correctement : « Je me
demande qu'est-ce que ça peut bien lui faire. » Mais ce n'est pas
là, semble-t-il, le tour ordinaire de la conversation, et, à n'en
pas douter, la langue littéraire l'évite. Chez un Racine moderne,
hi mère Angélique accourant au parloir demanderait « ce qu'on
a servi aux capucins », et la phrase y perdrait. On peut regretter
qu'un tour aussi expressif ait été banni des livres.
Que, dans l'interrogation indirecte, se présentait souvent
devant un infinitif : « Une tour... ou il n'avoit guieres que
manger - », « Il ne y savoit que redire '. » Là on ne pouvait
songer à introduire ce que dont le relatif réclamait un verbe à
un mode personnel. Pour la même raison, qu'est-ce que était à
écarter. Comment faire ? On tourna parfois la difficulté en
supprimant tout net l'interrogation : « Il n'y avait guère à man-
ger », « Il n'y voyait rien à redire. » Là où on dut la conserver,
on remplaça que par la forme tonique quoi. On écrit encore « Je
ne sais que faire », mais on dit de plus en plus « Je ne sais pas
quoi faire ». Dès le moyen âge quoi avait alterné avec que en
quelques-uns de ses emplois. Aujourd'hui que la forme faible
que est usée, il n'est pas étonnant qu'on tende à lui substituer,
partout où on le peut, la forme forte. La langue populaire,
comme nous l'avons vu '^, est allée très loin dans cette voie.
L'histoire de qui neutre interrogatif placé entre deux verbes
est analogue à celle de que. Nous en avons cité tout à l'heure
un exemple de Chrétien de Troyes > ; en voici deux autres
empruntés au moyen français :
1. Lettre àVauteur des hérésies imaginaires, éd. cit., t. IV, p. 291.
2. Chronique du bon duc Loys de Bourbon, éd. Chazaud, 1876, p. 103.
3. Ibid.,p. 249.
4. Voir page 281.
5. Voir page 300.
j08 L. FOULET
Tant m'est et oultrageuse et rtère
Geste amour qui si me demaine,
Qui mon cuer tient en son demaine,
Si que ne say qui me vault mieux
Ou jour ou nuyt, se ni'aist Diex '.
Triste corps, dolans et chetis,
Dy qui te fait desobéir
A nio\' . . . -
Ce (]iii aurait pu subsister, car à la différence de ijiie, qui,
comme nous verrons, est phonétiquement intact. Mais il était
condamné par'ailleurs : nous savons que la langue tend à faire
de qui un masculin ou un féminin et à le remplacer au neutre
par une autre forme. Nous devinons que cet équivalent moderne
va être ce qui : (( Dis-moi ce qui te fait désobéir. » Et nous entre-
voyons pourquoi : parallèlement aux phrases interrogatives par
qui, il y avait, surtout à partir du moyen français, des phrases
relatives par ce qui, dont le sens n'était pas très différent.
« Dites ce qui vous plaira. Sire K » Ici ce qui a bien l'air de repré-
senter un plus logique ce qu'il avec lequel la prononciation l'a
confondu. Ailleurs c'est l'analogie qui a transformé un plus
ancien ce que en ce qui. Peu nous importe : le jour où qui fut
menacé, il se trouva une forme de sens équivalent prête à
prendre sa place. Mais ici la langue littéraire ne semble pas avoir
hésité. « Dis-moi qu'est-ce qui te fait désobéir >> est nettement
familier.
Il nous reste à voir si qui, forme masculine et féminine de
l'interrogatif, n'a pas fait place, lui aussi, à qui est-ce qui ou qui
est-ce que. Mais le cas est bien différent. Aucune voyelle muette
ici, et la prononciation de qui n'a pas varié depuis des siècles.
Aussi la langue littéraire a-t-elle une tendance marquée à éviter
la forme périphrastique. C'est ce ce qui se voit surtout quand
qui est régime. » Oui voulez-vous désigner ? » est, ou peu s'en
£mt, l'unique forme littéraire. C'est que, dans ce cas, qui reçoit
un assez fort accent qui le détache bien et qui, étant variable,
permet de lui donner précisément la valeur que réclame le
1. Miracles de Notre Daine, t. I, ii, v. 332-6.
2. Ibiil., t. I, viiiy V. 771-3.
3. Ibid., t. VII, 1883, XXXVII, V. 942.
LES FORMES DE L INTERROGATION 3 09
sens. Nous avons le même cas dans l'interrogation indirecte :
H Je ne sais qui a écrit ce livre, dites-moi qui vous cherchez. »
Qu est-ce qui {que) communiquerait tout de suite à ces phrases
l'allure de la conversation la plus familière. Il en est autrement
quand qui est le sujet d'une phrase indépendante : « Oui a dit
cette parole ? » Qui est alors à peine accentué et forme avec le verbe
un groupe où le verbe est le mot important. Si le sens exige
qu'on donne plus de valeur au sujet, qui pourra fort bien s'élar-
gir en qui est-ce qui : « Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Sarcey
a fondé un genre : qui est-ce qui a fondé un genre ' ? « Très
souvent du reste, nous avons affaire dans les livres à des inter-
rogations de pure rhétorique, où ce serait presque une contra-
diction que d'accentuer le pronom : la tournure traditionnelle
suffit donc parf;iitement : « Oui ne se souvient de cette fable
charmante de Jason semant les dents d'un dragon... - ? »,
« Vo3^ons-nous, de plus, les choses telles qu'elles sont ? Oui
l'oserait dire ? Un sens de moins, et voilà un autre univers '. »
On voit maintenant tout le parti que la langue littéraire a su
tirer de deux locutions qui appartiennent essentiellement au
vocabulaire de la conversation. Il convient toutefois de noter
qu'elle en fait un usage tout différent. Elle n'accepte pas d"y voir
de simples formules, inhabiles à exprimer des nuances affectives.
Elle est quelquefois contrainte de les employer, la plupart du
temps elle recourt librement à leurs services, mais elle s'arrange
toujours pour exiger d'elles un peu plus que ne leur demande
la langue parlée. Il ne s'agit jamais d'un banal remplacement.
La seule exception serait peut-être le cas de « est-ce que j'appelle »
substitué à « appelé-je ». Il est clair qu'il n'y a là aucune nuance,
mais c'est un tait aussi que la langue écrite évite ce tour. Il n'y
a pas d'autre façon de dire précisément cela (car appelé-je est
bien archaïque), elle s'en tire en ne le disant pas ; ou, s'il le
faut, elle s'adressera à des à peu près qui bien entendu ne
manquent pas : « dois-je appeler, irai-je appeler, faut-il que
j'appelle, etc. » Tant elle répugne à laisser à ces périphrases un
emploi qu'elle juge familier et presque vulgaire! Et de fait est-
1. Jules Lemaître, article sur Francisque Sarce\-.
2. Prévost-Paradol, oui'r. cité, p. 17.
3. Ihid., p. 29.
3 10 L. FOULET
ce que a quelque peine à se plier à la dignité de la langue écrite,
à laquelle il n'a jamais appartenu. Pourtant, nous l'avons vu,
dès qu'interviennent les besoins du rythme, il est prêt à don-
ner un coup d'épaule à la phrase.
Mais c'est évidemment à qu'est-ce que que vont les fliveurs de
la langue écrite. La locution a eu pendant des siècles une valeur
emphatique très nette, et elle la conserve dans la littérature.
Ce n'est pas que la tradition ait été ininterrompue. La pronon-
ciation de qu est-ce que, même dans la langue soutenue qui en
fait un monosyllabe où ne transparaît plus aucun élément cons-
titutif, suffit à montrer qu'avant de rentrer dans les livres la
locution a passé par la langue familière. Mais de son emploi
antérieur elle a gardé une certaine tenue et la faculté de se plier
à des exigences littéraires. Elle pourra donc être précieuse.
Même quand il s'agit surtout d'aider à l'eurythmie de la phrase,
comme dans le passage de Racine cité plus haut : « Et qu'est-
ce que les romans et les comédies peuvent avoir de commun
avec le jansénisme ? ^), quest-ce que ajoute également au sens
une nuance significative. Ici on sent l'ironie et le dédain. Il y
a presque toujours une intention visible dans l'emploi litté-
raire de qit'est-ceqiie: ironie souvent, ailleurs bonhomie narquoise,
rondeur bon enfant, aftectation plaisante de simplicité ou d'ingé-
nuité. Qu'est-ce que apporte à la langue un peu compassée des
livres quelque chose de plus vif et de primesautier ; c'est un
souffle de grand air dans une chambre close. On saisit ici le
genre de services que peut rendre à une langue écrite le libre
et naturel parler de la conversation courante, quand le contact
n'est pas rompu. Et c'est par des concessions ou des emprunts
de ce genre, comme on voudra, qu'une langue littéraire a le
plus de chance de durer sans devenir par trop artificielle.
XVI
En retour, la langue littéraire communique à la langue de la
conversation un peu de cette stabilité que lui assure une longue
tradition. Elle empêche les développements prématurés, les écarts
trop brusques, elle maintient dans l'évolution une continuité
qui a ses avantages. Ici, en particulier, elle propose comme un
modèle au parler courant, des formes interrogatives vieilles de
neuf ou dix siècles.
LES rOKMKS DE l'iXTERROGàTIOX 1 I I
Ht la prciîiière question que nous ayons à nous poser, en
abordant l'examen Je la langue Je l.i conversation, c'est préci-
sément Jans quelle mesure les formes inversées subsistent à
côté Je la tournure par est-ce que, qui ici est éviJemment fon-
Jamentale. Il n'est pas facile Je Jonner à cette question une
réponse précise. Les faits sont confus et ils ne se prêtent guère
à une classification rigoureuse. Il est certain que chacun de nous
emploie tantôt les formes anciennes, tantôt les formes nouvelles,
mais comment se fait la répartition, voilà le problème. Selon
Gaston Paris ', la conjugaison interrogativese présenterait ainsi :
est-ce que j'aime, aimes-tu, aime-t-il, est-ce que nous aimons
(plus volontiers que : aimons-nous), aimez-vous, aiment-ils.
Ainsi on aurait est-ce que à la i'''^ personne, singulier ou pluriel,
l'inversion partout ailleurs. Cette Jistinction toutefois semble
assez arbitraire. A l'enJroit Je la i""^ personne Ju singulier, il
n'v a pas Je Joute : aimé-je ne se Jit pas et ne s'écrit même plus.
Mais est-ce que n'a-t-il, en dehors de ce cas pénétré qu'à la V
personne du pluriel ? Les formes « est-ce que tu as, est-ce que
vous avez, est-ce qu'ils ont » ne sont-elles pas très courantes ?
Ce ne sont assurément pas les seules, et à prendre les choses de
ce biais, c'est tout ce qu'on peut dire. Mais on ne doit sans
doute p.is chercher à recomposer une conjugaison hybride qui
ferait à chaque système .sa part et délimiterait exactement son
domaine. La vérité est que, si l'on excepte la V personne du
singulier, il y a deux conjugaisons distinctes et complètes, l'une
fondée sur l'inversion, l'autre sur l'emploi de est-ce que, et que
ces deux conjugaisons coexistent en chacun de nous. Et nous
avons recours à l'une ou à l'autre, au hasard, semble-t-il, de
l'inspiration. Pourtant cette inspiration n'est pas absolument
capricieuse. Elle observe des nuances qu'on peut parfois
retrouver.
Dans un entretien d'allure digne et réservée, où l'on se
surveille, l'inversion se présentera naturellement"*: elle pourra
tenir toute la place. Même le est-ce que de. la r'^ personne du
singulier n'apparaîtra pas : « est-ce que je sais, moi ? » détonne-
rait en la circonstance : il sera plus convenable de dire « je ne
sais pas ». Au contraire dans une conversation familière avec un
I. Art. cite, p. 276.
312 L. FOULET
ami d'enflince, les est-ce que abonderont. Ils seront presque tou-
jours en évidence quand un homme cultivé s'adresse à un
homme du « peuple ». C'est est-ce que qu'on entend le plus
souvent dans la rue, dans le tramway, au bureau de poste,
dans les magasins, partout où la « tenue « joue un rôle secon-
daire et où il importe de se faire comprendre vite et bien. On
notera en effet que les formes allongées nous apparaissent en
général comme plus claires que les autres, en .partie parce qu'elles
offrent plus d'appui à la voix. Si nous disons « Où allez-vous?
Que voulez-vous faire ? » à un sourd qui ne nous a pas entendu
ou à un étranger qui ne nous a pas compris, il y a de grandes
chances pour que nous reprenions par « Où est-ce que vous
allez ? Qu'est-ce que vous voulez faire ? ». D'une façon générale
donc l'inversion est plus distinguée, et est-ce que plus naturel.
Mais il est des gens chez qui la distinction est naturelle, et c'est
évidemment à eux que pensait Gaston Paris. Chez d'autres,
elle n'apparaît que quand ils le veulent (et il s'agit bien entendu
ici d'une « distinction » entendue dans un sens assez étroit) :
ils feront grand usage des deux conjugaisons. Il y en a d'autres
enfin à qui la « distinction » pèse. Qu'ils causent avec des amis
intimes ou des inconnus, ils n'admettent (consciemment ou
non) que le ton familier. Ceux-là sont bien près d'avoir réduit
les deux conjugaisons à une seule. Et pourtant 5^ a-t-il un seul
Français qui ait fait complètement disparaître l'invefsion de sa
conjugaison interrogative ? Des formes comme « as-tu fini ? »,
« finiras-tu ? » se maintiendront sans doute longtemps encore
dans tous les milieux ; « où vas-tu ? », « où allez-vous ? » sont
des phrases qui s'entendent partout. Les pronoms semblent
moins rebelles à l'inversion que les substantifs : ils sont plus courts,
se dissimulent plus facilement derrière le verbe.
D'autre part, même les gens qui détendent le moins leur parler
usuel ne peuvent être plus exclusifs que la langue écrite et
connue elle ils sont bien obligés d'accueillir des qu'est-ce que,
quand ce ne serait que pour en tirer un effet. Il semble même
qu'ils aient pour est-ce que commençant une phrase plus d'indul-
gence que la langue écrite qui, nous l'avons vu, ne s'en sert
guère que pour aider au rythme. La raison est probablement
que la formule n'a jamais eu de valeur affective et ne saurait
en avoir et par conséquent on n'a pas l'impression de l'employer
LES FORMES DE l'iNTERROGATION 3I3
à tort quand on lui fait simplement exprimer l'interrogation.
Il est certain que plus d'un dira « Est-ce que vous irez ? » qui
hésitera devant « Où est-ce que vous irez ? » Chose curieuse, est-
ce que est parfois plus convenable que la tournure inversée.
« Voire fille ira-t-elleà cette soirée ? » est très correct, mais un
peu abrupt. « Est-ce que votre fille ira à cette soirée ? » sera
souvent préféré comme moins direct, plus réservé.
Dans l'interrogation indirecte, la forme traditionnelle ne
présente pas d'inversion. En regard de « Qui avez-vous vu ?
Quand est-il parti ? «, nous avons <( Je demande qui vous avez
vu, je ne sais pas quand il est parti. » On doit donc s'attendre
qu'ici la tendance à employer les formes allongées soit moins
forte. Et en etfet les gens qui parlent avec soin se les interdisent
absolument. Les autres cèdent à l'influence de l'analogie et
n'hésitent pas à les employer ici aussi, quoique avec plus de
discrétion qu'ailleurs. Mais ils y apportent en général une
atténuation curieuse. Ils ne disent pas tout à fait ce qu'on
attendrait. Régulièrement on devrait avoir :« Je veux savoir
qui c'est qui ira, qui cest que vous enverrez, où cest que vous
allez, quand cest que vous partez, combien cest que vous êtes,
pourquoi c'est que vous n'êtes pas venu hier. » Et ces phrases-là
s'entendent. Mais re n'est pas de ce côté que vont en général
les préférences. On dira plutôt : « Je veux savoir qui est-ce
qui ira, qui est-ce que vous enverrez, où est-ce que vous allez ?
etc. ». En d'autres termes, au lieu de renverser la formule cest
on la garde telle quelle, et on ne fait pas de différence entre les
deux formes d'interrogation. La raison en est évidente. Est-ce
que n'est plus qu'une expression toute faite qui, ne pouvant
s'analyser, ne peut pas non plus se renverser. Mais il y a là
autre chose encore, une répugnance certaine à employer la
forme interrogative cest, qui paraît vulgaire. Cette forme est
en etfet si fréquente dans la langue populaire qu'elle en est
devenue une caractéristique notoire. On cherche donc, plus ou
moins consciemment, à éviter tout ce qui lui ressemble. « Je
veux savoir qui cest qui ira », quoique très correct en théorie,
rappelle de trop près « Oui cest qui \râ} », et c'est pourquoi
on s'en écarte le plus souvent. Une attitude précisément
inverse amène la langue populaire à emplover à contre-sens la
formule correcte. On entend parfois des phrases comme les
314 L- FOULET
suivantes : « Je sais pas à qui est-ce », « I resteront où csl-ce
qu'i sont », >< Voilà l'endroit où est-ce qu'on s'est arrêté hier ».
Mais ce ne sont ici que des exceptions sans portée.
Ainsi, tandis que le langage populaire dit: « Oui c'est Cjtii l'a
fait? » et « Je ne sais pas qui c'est qui l'a fait », la langue
cultivée dira ; « Oui est-ce qui l'a fait » et « Je ne sais pas ^n/ est-
ce qui l'a tait ». Cette préférence pour la forme directe ne date
pas d'hier. Elle s'observe dès le xvir siècle chez Balzac et
Fénelon '. On la retrouve chez Marivaux: « Elle ne sait pas
qui est-ce qui s'enquête \ » Voilà qui justifie tout à fait ceux
qui emploient des formes comme : « je me demande qu est-ce
qui vous amène » et « J'aimerais savoir ^«'«/-ff? que vous ferez ».
Ces tournures sont d'autant plus admissibles ici qu'on ne sau-
rait employer cest au lieu de est-ce sans revenir à un emploi
archaïque qui a disparu de la langue. Il est donc curieux que
l'usage le plus commun s'en tienne à « Je me demande ce qui
vous amène » et « J'aimerais savoir ce que vous ferez ».
Cette défiance à l'égard de c'est que nous venons d'observer
dans l'interrogation indirecte, se retrouve ailleurs encore.
Pourquoi « cela est-il vrai ? » est-il tenu pour très littéraire et
« c'est-il vrai? » pour très familier? La construction est la
même dans les deux cas et ce n'est qu'un cela plus ancien. Mais
justement à cause de son âge ce a été chassé peu à peu de la
plupart de ses emplois et on ne le trouve plus guère que devant
les relatifs et le verbe être. Il a ainsi perdu presque toute valeur
démonstrative et, en particulier, placé devant être il fiiit corps
avec le verbe. Cest forme ainsi une locution à prendre
d'ensemble^ qui est bien près d'échapper à l'analvse. Il semble
donc surprenant de reprendre par un il postposé un sujet dont
la présence même paraît incertaine. De là l'air équivoque de
/-// qui attire l'attention et fait penser au ti populaire. Aussi la
langue littéraire bannit-elle absolument ce genre de phrases.
Même dans la conversation bien des gens ne les admettent pas.
Dès le xviii^ siècle elles sont signalées au ridicule : « Oest-il
poli ce que je vous dis là ? » lit-on chez Beaumarchais ' : c'est
1 . Haase, ouvr. cit., p. 97.
2. Vie de Marianne, éd. Garnier, t. I, p. 145.
3. Le Barbier âe Sévilte, II, xni.
LES FORMES DE l'inTERKOGAIIOX 3 I 5
le comte Alniaviva qui parle, mais il fait alors le personnage
d'un cavalier pris de vin, et l'intention comique du passage
n'est pas douteuse. Malgré tout, ces phrases n'ont au fond
rien d'incorrect et, en dépit des puristes, la langue familière
continue à se les permettre. On entend journellement: « C'est-
il fait à Paris, ça? », « D'où c'est-il venu ? », « Quand c'est-il
.nrivé ? », (- Pourquoi c'est-il fermé ? », « Combien c'est-il, ça?».
Mais même dans la conversation familière il semble qu'on
observe ici quelques nuances. L'adjectif après cesi-il paraît
moins admissible que le participe. « C'est-il vrai ? » éveille plus
de scrupules que « C'est-il fabriqué en France ? », et « C'est-il
vrai que. . . » dépasse peut-être la limite permise. De même,
devant un pronom personnel ou démonstratif, cest-il ne se
montre qu'avec une certaine hésitation, et la gêne devient plus
grande encore si ce pronom est un féminin. Balzac fait dire à
la « grande Kanon » du Père Grandet « Cest-il vrai que voilà
Mademoiselle au pain et à l'eau pour le reste de ses jours ' ? »
et, à propos d'une lettre, « Cest-il celle que vous attendez- ? ».
Il est à croire que bien des gens cultivés approuveraient ici
1 intention de Balzac et laisseraient aux « Nanon » d'aujour-
d'hui des tournures qui ont le tort de paraître suspectes. Mais
cest un point où visiblement la langue tâtonne encore : elle
n'a pas dit son dernier mot et il serait imprudent de vouloir
devancer sa décision. En tout cas l'emploi de cest-il que en
lete d une phrase (« cest-il que vous ne voulez pas y aller? »)
ou comme simple formule d'interrogation ( « combieri cest-il
qit\ vous doit ? ») est tout autre chose et appartient exclusi-
vement à la langue populaire.
A côté des deux formes est-ce que et qu est-ce que, nous devons
noter l'entrée en scène récente d'une troisième locution qui,
dans un emploi du reste tout limité, gagne chaque jour du
terram. Il s'agit de ce que exclamaçif. On sait que le tour inter-
rogatif se prête très bien à rendre l'exclamation. C'est ainsi que
la langue populaire dira « J'ai ti eu mal à la tête ! » ou la
hmgue littéraire « Ai-je assez souffert! ». De même dans la
langue de la conversation : « Nous en a-t-il dit, des sottises ! »
1. liugènieGnvhlct, éd. Calmann Lévy, 1891, p. 188.
2. //'/(/., p. 227.
3l6 L. FOULET
Mais il est remarquable quic'i esl-ce que ne semble pas apte à
remplacer l'inversion. « Est-ce qu'il nous en a dit, des sottises ! »
à moins qu'on n'y mette l'intonation très juste, exprimera
nécessairement une question. De là la nécessité de recourir à
une autre locution : « Ce qu'i] nous en a dit, de sottises (ou :
des sottises) ! » On voit quelle est l'origine de ce tour : il n'y a
là qu'une phrase inachevée : « Ce qu'il nous a dit de sottises,
c'est étonnant. » Ce sujet d'un verbe sous-entendu est complété
par « de sottises ». A l'ellipse près, c'est un tour très usuel :
« Ce qu'il y a de vrai dans tout cela, c'est que. . . » Mais ce à
force d'être accolé à que finit par en devenir inséparable, et
suivant un procédé que nous avons observé plus d'une fois
déjà, ce que devient une formule qui ne se laisse plus analyser.
Le complément de c^ .devient alors complément du verbe: « Ce
qu'il nous a dit des sottises ! » La phrase suivante, en même
temps qu'elle exprime le verbe généralement sous-entendu,
montre avec quelle facilité on passe d'un type de construction
à l'autre: « Et c'est effrayant, ce qu'il prête d'intentions subtiles
aux rédacteurs souvent pressés de ces bulletins militaires. Et
c'est effrayant aussi, ce qu'il Jait crédit aux informations du haut
commandement allemand '. » C'est ainsi qu'on arrive à des
phrases aujourd'hui très usuelles: « Ce qu'i fait froid ! Ce que ça
glisse ! Ce qu'on s'ennuie ! » Ce que est devenu un équivalent
courant de comme : « Comme il fait froid ! Comme on s'ennuie !»
Ces phrases, que bien des gens sans doute éviteraient encore,
appartiennent évidemment — comme « c'est-il vrai » — à la
variété la plus familière de la langue de la conversation. Il y a
en effet à l'extrême limite du parler courant tout un domaine
où voisinent sans façon, à côté d'une syntaxe correcte, des
prononciations relâchées, des abréviations commodes, des
constructions fautives et même un assez grand nombre de
vulgarismes. C'est ce domaine que nous allons maintenant
explorer. « C'est-il vrai », « ce que » exclamatif nous ont
ouvert la porte.
Nous rencontrons d'abord qu'est-ce que c'est que. Nous savons
déjà que cette forme, malgré son aspect hétéroclite, s'emploie
même dans la littérature, qui lui fait rendre à l'occasion des
I . Tristan Bernard, dans le/(i;/7-;/(ï/ du m octobre 1915.
LES FORMES DE l'iNTERROGATION 317
nuances très délicates. 11 y a aussi un emploi très justihé de
./u est-ce que cesl que dans la langue de la conversation. « Ouest-
ce qui ne va pas ? Qu est-ce qui ne va pas ? Ou est-ce que c'est qui
ne va pas ? » Une question posée d'un ton ferme est répétée
avec une nuance d'impatience et, la réponse se fliisant attendre,
est reprise une troisième fois avec une ampleur qui permet à la
voix de s'étaler. Mais cette forme intensive, pas plus que celles
qui l'ont précédée, n'a échappé à l'usure, et trop souvent, il ne
reste plus dans qu'est-ce que c'est que qu'un pesant synonyme de
qu est-ce que. « Ou est-ce que c'est qu'il vous a dit ? », « Où est-ce
que c'est que vous avez mis ce chapeau ? »
Une autre distinction qui est en train de disparaître, c'est
celle que la langue faisait entre qui est-ce qui {que) et qu'est-ce
qui Çque). Qu'est-ce qui a remplacé le sujet neutre qui dans
l'ancien « qui vous amène ? » ; qu'est-ce que est un allongement
fréquent du que régime neutre. De même qui est-ce qui et qui
est-ce que se substituent souvent au qui sujet-régime personnel.
Il y a donc là deux formes parallèles mais non semblables,
dont l'une servira à désigner les choses. et l'autre les personnes;
ou plutôt chacune donnera une double indication : le premier
qui ou que annonce une personne ou une chose, le deuxième
fiiit connaître si l'interrogatif est sujet ou régime du verbe
suivant :
(kisski) qui est-ce qui (k^ski) qu'est-ce ijiù
(kicsk) qui est-ce que (kssk) qu'est-ce que.
Distinction excellente, qu'il y aurait eu intérêt à maintenir.
Malheureusement, elle était menacée avant même d'être bierf
établie. Dès le xv^ et le xvi^ siècle on felève des exemples de
contusion entre l'interrogatif neutre et l'interrogatif personnel.
Et la méprise s'explique assez naturellement. En s'informant de
l'origine d'un bruit, d'un coup frappé à la porte par exemple,
on peut penser à quelqu'un ou à quelque chose, et suivant les
cas on dira qui est-ce ou qu'est-ce. « [Elle] s'en va droit cà la
porte où elle ouyt frapper. Et en demandant qui est-ce fut
lespondu le nom de celuy qu'elle aimoit '. » « Et en montant
un petit degré fort obscur, le procureur de sainct Aignan . . .
I. UHeptaniéron, p. 153.
3l8 L. tOULÈT
commença à ouyr le bruit et en demandant qucst-ci\ luy fut
dit que c'estoit un homme qui vouloir secrettement entrer en
sa maison '. » Dans ces deux exemples de VHeptaméron,
chacune de ces formes est à sa place. Mais il est évident que là
où Tinccrtitude est plus grande ou le temps de la réflexion
moins long, on pourra prendre facilement une forme pour
l'autre. Et la forme neutre qui restreint moins le champ du
possible, aura des chances de se présenter la première à l'esprit.
De là des exemples comme les suivants: « Emy ! qu'est ce Jà
que j'oy crier ? — C'est moy, de par Dieu, c'est moy, dit le
mary ^ ».
Paix la, paix ! Qu'est-ce qui me cric ?
Je suis Folie : qui es tu 5 ?
[Le Capitaine] — Frappe, iVappe, que l'on t'entende.
[Janae] — Qu'est-ce là qui frappe si fort?
[Le Cap.J — Amis, Janne 4.
On voit qu'il tend air^si à se constituer, aux dépens de qui
est-ce que, une forme mi-neutre, mi-personnelle qui, au moins
dans certains cas où subsiste un léger doute, sera la seule
employée. Elle ne se montre guère au xvii'' siècle où les textes
sont peu accueillants aux formes familières. On la verra
reparaître plus tard, et avec un emploi si étendu qu'on ne
pourra plus plaider les circonstances atténuantes. On sent que
la langue — qui par ailleurs favorise l'établissement d'une
distinction entre formes neutres et formes personnelles — veut
ici se débarrasser d'une complication qui déroute son esprit
simpliste. Ces formes qui se déclinent à l'initiale aussi bien
qu'à la désinence (kisski), (kissk), (ksski), (kssk), imposent
sans doute un trop lourd fardeau à des cerveaux peu habitués à
des variations de ce genre. Dès la fin du xviii^ siècle on signale
des exemples de qu est-ce qui pour qui est-ce qui dans Beaumar-
chais. Il s'en retrouve dans Dumas fils, dans Labiche, ailleurs
1. L'Hc'pliimérou, p. ').
2. Les Cetit Nouvelles nouvelles, t. I, p. 163.
3. Sottie des Béguines (1523), dans Picot, ouvr. cit., t. II, p. 280.
4. Belleau, La Reconnue, à&ns Ancien théâtre français, t. IV, p. 418.
Les formes dh l interrogation 319
encore '. Aujourd'hui cette confusion, quoique blâmée par les
grammairiens et évitée par les puristes, est courante. Quelques-
uns, il est vrai, emploient des formes intermédiaires comme
(khski, kjsski), qui se distinguent encore très suffisamment de
la forme neutre. Mais beaucoup d'autres vont jusqu'au bout et
disent franchement (kssk»., kssk) dans tous les cas. Il ne semble
pas que cette simplification expose à des méprises fâcheuses,
mais elle nuit certainement à la netteté du langage, (keski vu
z ekri ?) signifie à la fois « qui est-ce qui vous écrit .'' » et
^«'est-ce qu'W vous écrit ? «.
Nous venons de noter que (ki sski) devient parfois (kjsski).
Ce passage de (i) à (j) devant une voyelle est très conforme aux
habitudes du langage: c'est ainsi que (nasion), nation, est
devenu (nasjon). Supprimer au contraire toute trace de 1'/ de
(ki), c'est une simple négligence qui ne s'explique que par le
désir d'aller vite. Ce n'est pas la seule qu'on puisse signaler
dans la conjugaison interrogative. Il arrive fréquemment que
ce soit est-ce que qui perde sa voyelle initiale. D'où des formes
très fréquentes comme : (kôbièsk), combien (e)st-ce que je
vous dois? » — (komâsk), c comment (e)st-ce que vous faites
ça ? » -^ (kcâsk), « quand (e)st-ce que vous partez ? —
(purkwask), « pourquoi (e)st-ce que vous n'étiez pas là ? »
On entend même (kiski), « qui (e)st-ce qui vous a dit ça ? »,
quoique le premier /' ne soit jamais très net et ressemble
plutôt à un (i) ; on a ainsi une forme (keski) qui se confond
facilement avec(k£ski) signalé plus haut.
On retrouve la même contraction avec où : (usk), « où
(e)st-ce que tu nous mènes ? » Mais là il est arrivé quelque
chose de curieux. Pour une raison ou pour une autre — pro-
bablement parce qu'elle est plus fréquente — cette abréviation
a été remarquée de bonne heure. Elle a surpris et elle a dès
lors choqué. Déjà Beaumarchais la considère comme vulgaire,
et il fait dire au « petit patouriau de chèvres » Grippe-Soleil :
«C'est fête aujourd'hui dans le troupiau ; et je sais otis-ce-q-u est
toute l'enragée boutique à procès du pays -. » Depuis, cette
1. J. Storm, Dialogues français, Cours supérieur, éd. allemande, 1900,
p. 13, n. I.
2 . Le Mariage de Figaro, II, xxii.
32c» L. HOÙLET
prononciation a été relevée et raillée bien des fois. Elle est un
sujet de plaisanterie perpétuel. Mais parmi ceux qui se moquent
ainsi de oiisijiie et rougiraient d'employer un vulgarisme si
notoire, combien en est-il qui aient toujours évité qiiansqne et
coiiibiensqiie ? La tentation d'abréger est-ce que après une voyelle
est si forte que la plupart des gens ne se résignent pas à pro-
noncer (u £sk) « où est-ce que ». On veut quelque chose de
plus bref. D'autre part ousqiie est un épouvantail dont il faut
se tenir à bonne distance. De là une forme de compromis
(\V£sk), qui peut même s'obscurcir en (wask). Il n'y a parfois
ici qu'une bien mince nuance entre une forme correcte et un
gros vulgarisme.
A côté des abréviations que nous venons d'indiquer, il en
existe une deuxième série qui met en œuvre un procédé diffé-
rent mais comprend les mêmes locutions. Cette fois ce n'est
plus le e initial de csl-ce que qui disparaît, c'est que. On entend :
qu'est-ce tu veux ?
combien est-ce tu as perdu ?
quand est-ce vous partez pour Versailles ?
comment est-ce vous faites ça?
pourquoi est-ce vous riez si fort ?
Parfois on combine les deux séries en une seule. On entend
non seulement « où s tu veux aller ? », suspect d'entrée de
jeu, mais « mais quand-ce vous partez ? » (kâ s vu parte).
Ainsi la locution est-ce que qui au xir siècle comptait trois
syllabes de pleine sonorité et de pleine signification, et qui
précisément à cause de son apparence robuste a été appelée à
renforcer au xv" siècle les interrogatifs affaiblis, est aujourd'hui'
elle-même bien usée par l'âge. Ramenée en temps ordinaire aux
trois sons (esk), elle en perd fréquemment un de plus (sk) ou
(es), et enfin à l'occasion, comme nous venons de voir, elle se
réduit à un unique (s), qui pourrait peut-être bien disparaître
lui aussi un jour. Ainsi les langues se modifient et changent
d'aspect. En attendant, ces abréviations violentes sont moins
répandues que celles de la première série, et elles seraient
regardées avec défiance, — si on les remarquait. Mais elles font
leur chemin sans éveiller l'attention. Quelques-unes sont parti-
culièrement fréquentes, « qu'est-ce tu veux? » par exemple.
I.ES FORMES DE l'iNTERROGATION' 32 1
Faut-il mentionner ici le fameux kekseksa, immortalisé par
X'ictor Hugo dans un chapitre des Misérables' ? C'est, bien
entendu, une forme populaire, « que que c'est que ça ;;, et elle
est à juste titre mise dans la bouche de Gavroche. Mais il
semble qu'on s'en serve parfois dans la langue correcte. Pour-
tant, c'est le plus souvent avec une nuance, de plaisanterie, et
il n'y a peut-être là, dans la plupart des cas, qu'une réminis-
cence « littéraire ». La forme familière de « qu'est-ce que c'est
que ça ? » est certainement (kssssksa), « qu'est-ce c'est que
ça )).
Les formes que nous venons d'indiquer en dernier lieu —
c'est-il vrai ? ce qu'il foit beau ! qu'est-ce que c'est que vous
dites ? qu'est-ce qui est venu ? quand (e)st-ce que vous parte;^ ?
qu'est-ce que tu veux ? — appartiennent, quoique à des titres
divers, à la langue la plus familière et la moins surveillée, mais
toutes, sauf ouscjne, sont des formes acceptées, et, dans la
mesure où le consentement presque général règle l'usage, des
formes « correctes ». Il nous reste à signaler un emploi
nettement fliutif, qui est en désaccord, sinon avec les tendances,
du moins avec les constructions normales du français cultivé,
et qui tend à se généraliser. C'est la construction du type « où
que tu vas? ». Nous savons qu'il y a là une des tournures
essentielles de la langue populaire, où elle rend de grands
services. Elle est courante à Paris et sur presque tout le
domaine de la langue d'oïl. Elle est employée sans hésitation
par des gens qui se feraient scrupule de se servir du // interro-
gatif. Elle fait partie de la syntaxe des demi-cultivés. Elle a un
long passé. Elle est commode. Rien d'étonnant qu'elle se soit
insinuée dans la langue correcte. Bien entendu, elle n'y est pas
officiellement admise. Les gens cultivés qui l'emploient à
l'occasion savent que c'est une faute, mais elle ne les choque
pas. Ils s'en sont peut-être servis dans leur enfance et ils n'ont
pas réussi à s'en débarrasser. Ou encore ils ont l'illusion de
l'employer volontairement et de ne s'en servir qu'à bon escient,
à titre d'e.xpcrience et comme par manière de coquetterie
« démocratique » strictement limitée. Ou enfin — c'est un
I. Ed. Hetzel-Quantin, t. IV, p. 226.
Romania, XLVIL
322 L. lOULET
cas fréquent — elle s'est glissée à leur insu dans leur parler,
et ils en sont les premiers surpris : c'est aussi à leur insu
qu'ils l'emploient et s'ils s'en aperçoivent ils se reprennent.
Mais que les uns ou les autres le veuillent ou ne le veuillent
pas, cette construction a des droits sur eux. Ils lui ont donné
des gages. Que leur attention se relâche, que leurs scrupules
s'atténuent, et le vulgarisme poussera toute grande la porte qui
était entr'ouverce. C'est ainsi sans doute que commencent les
emplois nouveaux. Pour « où que tu vas ? » la porte semble
dès maintenant entrebâillée. Si une réaction ne se produit,
il entrera certainement. Nous avons entendu un médecin,
causeur spirituel et disert, habile à tirer parti des ressources de
la langue qu'il connaissait bien, dire néanmoins : « Combien
(///'i en a à passer ? », « A quoi qiieç^i sert? A quoi que ça sert ?
Je me demande à quoi ça sert. » Ce n'est pas un cas exceptionnel.
Est-ce que et qu'est-ce que restent les formes fondamentales de
la langue courante. Mais il importe de signaler l'existence
d'autres tournures qui, répondant aux mêmes besoins, mettent
en œuvre des procédés différents. Il est certain qu'on emploie
souvent la simple phrase affirmative, que le ton montant
transforme en question. La langue écrite connaît cet emploi,
mais elle ne le favorise pas, car, privé du secours de la voix,
il ne tend pas à la clarté. La langue parlée au contraire tire le
plus grand parti des modulations musicales qui constituent
l'intonation. En particulier, elle leur fait exprimer des nuances
de syntaxe '. Ici, par exemple, le ton montant dispensera de
l'inversion et évitera même l'emploi d'une forme interrogative :
« Vous viendrez ce soir ? » : clarté indéniable, économie d'effort
certaine. Aussi les phrases de ce genre sont-elles extrêmement
fréquentes. On ne peut pourtant pas les employer en toutes
circonstances. Il semble qu'elles se rencontrent surtout en
deux cas. C'est d'abord quand la réponse ne fait pas de doute.
« Vos enfants vont bien ? » (on sait qu'ils ne sont pas malades).
<( Je vous verrai demain? »(on en est sûr d'avance). Ou encore
quand la réponse est attendue sans la moindre impatience.
« Vous allez à ce banquet jeudi ? » (dit sur un ton. uni et gri-
I . Voir Grammont, Traité pratique de pronovciotion fratiçaise, 2^ éd.,
1920, p. 177 et suivantes.
LES FORMES DE l'iNTERROGATIOX 32^
s.itre avec une légère montée de la voix sur la i" syllabe de
« b.inquet »). Entende/: il m'est indiHérent que vous y alliez
ou non. C'est le type de l'interrogation de pure politesse. Si
la question se fait plus pressante, on peut conserver le tour
direct à condition de le relever par n'est-ce pas ? qui met à la
tîn de la phrase comme un point d'interrogation : « Vous me
promettez de le lui dire, n'est-ce pas? »
Il est à noter que toute interrogation, de quelque façon
qu'elle s'exprime, s'accompagne en français, comme en beau-
coup d'autres langues, d'un ton montant. La montée de la
voix ne se produit pas toujours au même endroit, mais elle ne
manque jamais. Il est donc commode de s'adresser à cet
clément invariable pour lui faire rendre le tout de l'interroga-
tion ; et il n'est pas étonnant que la langue ait cherché à appli-
quer ce procédé même aux phrases qui commencent par un
mot interrogatif.
Et elle [la bibliothèque] rouvre quand ?
Et vous en aurez quand [des nouvelles] ?
Vous réitérez ici jusqu'à quelle époque ?
Il y a combien d'ici jusqu'à chez vous ' ?
Nous sommes le combien aujourd'hui ?
Vous avez vu qui là-bas?
Vous pensiez à quoi alors?
Vous irez où cet été ?
Ces phrases ne pénètrent guère dans les livres, parce qu'elles
font l'effet d'être amorphes ou désarticulées. Elles sont pourtant
très fréquentes et semblent gagner du terrain. C'est que,
supprimant l'inversion et dispensant néanmoins de la formule
esl-ce qiie, elles demandent comme celles de tout à l'heure un
minimum d'effort. Mais qu'on y prenne garde : ces phrases
introduisent dans la langue une note singulièrement nouvelle.
Rejeter le mot interrogatif après le verbe, lui enlever sa place
privilégiée, le réduire à un rôle de complément secondaire,
c'est bouleverser les règles les mieux établies de la syntaxe,
c'est rompre non seulement avec la tradition française mais
I . Ces quatre premières phases sont tirées de la brochure déjà citée de
M. Lôseth, p. 9. ,
324 L, 1-OULET
avec la tradition latine, c'est aller ù Tencontre de vingt-quatre
siècles dhistoire. Il n'est pas surprenant que la langue écrite
refuse de prendre au sérieux des phrases qui lui font l'effet de
balbutiements d'enfiuit.
Les phrases de la langue populaire du type « où vous
allez? » que nous qualifiions plus haut de « révolutionnaire »
poussent au fond moins loin leur dédain de toute tradition.
Car si elles défont l'œuvre du moyen âge français, elles res-
pectent au moins les habitudes latines : elles suppriment l'in-
version, mais laissent en tête le mot interrogatif. Il y a là tou-
tefois une sorte de compromis bâtard qui donne à cea phrases
une allure louche. « A quelle date vous avez été blessé ? » est
moins révolutionnaire que (.< Vous avez été blessé à quelle
date ? » et choque davantage. La langue écrite y voit non plus
une bizarrerie sans conséquence, mais une grave incorrection.
La langue parlée fait également grise mine à ces tournures,
mais elle est loin de leur être aussi réfractaire qu'elle en a l'in-
tention. Elle a subi ici encore l'influence de la langue populaire.
Sans doute personne ne dira : « Où vous allez ? », mais « Où
vous allez comme ça ? » paraîtra moins étrange. « Pourquoi
vous ne venez pas avec nous ? » ne détonnera pas trop. « A
quelle heure vous êtes parti ? Quelle heure il est ? Depuis
quand vous êtes là ? » ne surprennent plus du tout. « A la suite
de quoi il a eu ça ? » demande un médecin à un collègue. Et
enfin qui ne dit pas ou n'a pas dit :
Combien ça vaut, ça ?
A quoi ça sert ?
Comment ça va ?
Combien c'est ?
Combien ça pèse ?
Certaines de ces phrases sont incontestablement reçues,
« Comment ça va ? » par exemple. D'autres sont bien près de
l'être; ce sont surtout celles qui ont ça pour sujet. Il y a là
une tendance qui pourrait mener la langue fort loin.
XVII
L'étude qui précède nous a montré dans quel étroit rapport
LES FORMES DE L INTERROGATION ^2$
Je dépendance vivent, Tune par rapport à l'autre, les trois
grandes variétés du français contemporain. La langue littéraire
subit l'influence de la langue de la conversation et réagit sur
elle ; le parler familier se laisse gagner par des tournures popu-
laires et inversement la langue populaire tend parfois vers plus
de « correction ». On est amené à se demander s'il ne fau-
drait pas tenir compte d'un quatrième élément, qui pourrait
avoir son importance. Le français populaire n'est pas seulement
en contact :\\ec la langue correcte, mais sur presque toute
l'étendue du territoire il voisine de très près avec les patois.
On peut même dire que la plupart des gens qui parlent patois
dans le petit cercle de la famille ou des proches connaissances
ont comme seconde langue le français populaire, qui leur sert
dans leurs relations avec le reste du monde. On ne saurait
donc imaginer d'intimité plus complète entre deux langues.
Dans ces conditions, il serait étrange qu'il n'y eût pas influence
réciproque. Sans doute, c'est le français populaire qui dans
cette association est le partner principal. Il a pour lui le prestige
que lui donnent son universalité et sa ressemblance avec la
langue correcte. Le patois, qui est essentiellement l'idiome
d'un petit groupe, est conscient de cette infériorité et il se laisse
probablement marquer d'une forte empreinte. Pourtant, si
chaque patois limité à son étroit domaine est impuissant à agir
au dehors, il y a dans l'enseiuble des patois un principe de vie,
une force qui ne peut manquer de se manifester. Il ne serait
.pas surprenant qu'ici ou là, le français populaire subît la pous-
sée de cette force et qui sait ? la transmît à l'occasion jusqu'à la
langue correcte elle-même. Il y a donc quelque utilité ici à
jeter un rapide coup d'œil sur V Atlas linguistique de la France '.
Il ne s'agit pas d'étudier dans le détail les formes que prend
l'interrogation dans les divers patois. Il y faudrait sans doute
bien d'autres documents que V Atlas et c'est un travail que,
malgré son intérêt, nous laissons à de plus compétents et de
mieux informés, le soin d'entreprendre. Nous voulons simple-
ment ici rechercher quelles sont dans le domaine de l'interro-
gation les tendances générales des patois et en quoi elles se
I. De MM. GilliC-ron et Edmont.
326 l. FOULET
rapprochent ou s'ccartcnt des tendances générales du français.
En d'autres ternies, il s'agit surtout de vérifier les résultats
auxquels nous sommes parvenus, et c'est à quoi VAtlos linguis-
tique nous servira excellemment.
Dix cartes de ï Atlas nous fournissent des renseignements
sur l'interrogation. Six d'entre elles présentent des phrases qui
commencent par un mot intcrrogatif. Ce sont ces cartes que
nous étudierons d'abord. Voici les questions qui avaient été
posées : I. Où vas-tu ? (1,25), 2. Quel temps fait-il ?
(28,1291), 3. [Comment] crie-t-il ? (8,355), 4- [Quel âge] a^-
tu ? (2,8e), 5. Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? (18,817),
6. Qui veux-tu {ijne ce soit ?] (31,1416). Examinons les ver-
sions patoises. La première chose qui frappe, c'est qu'elles se
partagent en deux groupes, celles qui conservent l'inversion et
celles qui la suppriment. Il n'est pas besoin de longue réflexion
pour affirmer que les premières sont les plus anciennes. Elles
continuent une tradition qui pendant des siècles a été conser-
vée par le français tout entier et qui même aujourd'hui, à
quelques exceptions près, est encore maintenue par la langue
littéraire. Le second groupe appartient évidemment à des patois
qui ont innové, en accord ou en désaccord avec le français, c'est
ce que nous allons voir. Il est à remarquer que la composition
des deux groupes varie suivant la question qui est posée, c Où
vas-tu ? », « Quel temps fait-il ? », (( Quel âgç as-tu ? » excluent
bien plus généralement l'inversion que « Pourquoi ne vous
mariez-vous pas ?» et « Qui veux-tu que ce soit ? ». C'est dire,
pourquoi étant un composé de pour et de quoi (ou de que^, que
les adverbes ont rompu avec l'ancienne tradition plus facile-
ment que les pronoms. On aurait peut-être pu prévoir ce résul-
tat'. Les départements ^ qui ne montrent pas trace d'inver-
1. Voir page 258.
2. Il ne s'agit ici que des départements de langue d'oïl, y compris le
franco-provençal. Nous comptons comme autant de départements les Iles
Anglo-Normandes et la Suisse romande. Les départements de langue d'oc,
pour plus d'une raison, n'ont pas pris part au grand mouvement dont nous
retraçons le cours dans cet article. En quelques points toutefois ils ont sub
l'influence des patois du nord : nous ne signalons qu'exceptionnellement ces
cas, qui mériteraient une étude spéciale.
LES FORMES DE L IXTERK OGATIOX ^27
sioii sont pour le n'' i Çoïi vas-tu ?) au nombre de 28, de 25
pour le n" 2 (j]ud temps faic-il ?) et le n° 3 (coininônl crie-t-il ?),
de 2.\ pour le n" 4 (jjiiel âge as-tu ?) et seulement de 12 pour
le n" 5 (fxvirijiioi m vous marii\-voits pas ?) et de 8 pour le n" 6
((//</ ivux-tu que ce soit ?). Ces listes ne coïncident pas exacte-
ment, ;\ l'étendue près. C'est ainsi que la liste i (28) ne com-
prend pas la liste 2 (25), plus ^ départements complémen-
taires, mais elle comprend 22 départements de la liste (sur 25),
plus 6 départements nouveaux. A l'égard des autres listes,
même léger flottement. Cependant il reste un bloc assez
important qui se maintient au moins dans trois listes, et un
petit noyau qui se retrouve dans toutes. Seine, Aube, Eure-et-
Loir sont absolument exempts d'inversion, c'est-à-dire au fond
le pays de Paris, de Troyés et de Chartres : l'extrémité sud
de la Seine-et-Oise et la moitié méridionale de la Seine-et-
Marne, qui n'ont pas non plus l'inversion, relient les unes aux
autres les diflérentes parties du groupe. C'est donc là que s'est
produite tout d'abord là résistance à l'inversion, et le fait n'est
pas pour surprendre : ici comme ailleurs, le langage de l'Ile-
de-France et de ses voisins immédiats a imposé sa suprématie.
Si nous ajoutons maintenant les départements qui appa-
raissent dans cinq listes, nous voyons que le groupe original
s'arrondit avec la Seme-et-Marne et que la résist'ince se pro-
page vers le sud (Loiret), vers l'ouest (Sarthe, Orne, Iles Nor-
mandes) et aussi vers le nord (Pas-de-Calais) : dans les deux
derniers cas il y a une apparente solution de continuité géo-
graphique qui nous fait supposer des intermédiaires. Et en eftet
si nous passons aux départements qui se rencontrent dans
quatre listes, nous trouvons que la Manche rattache les Iles
Normandes à l'Orne et que la Seine-et-Oise, l'Eure, le Calva-
dos, la Seine-Inférieure et la Somme, à l'ouest, TAisne et le
Nord, à l'est, enserrent le Pas-de-Calais comme entre deux
pinces. Vers le sud, la pointe du Loiret se prolonge par le
Loir-et-Cher, le Cher et l'Yonne.
Cinq départements apparaissent dans trois listes. Avec l'Oise,
nous comblons la dernière lacune qui restait au nord de Paris.
Avec la Côte-d'Or nous poussons une pointe vers le sud-est.
A l'ouest, l'Indre-et-Loire continue la Sarthe et le Loir-et-Cher,
et le Cher s'adjoint l'Allier. A l'extrême est, la Meuse forme
328 L. FOULET
un îlot qui se rejoindra tout à l'heure au bloc central. Quatre
départements sont représentés dans deux listes. Le Morbihan
constitue nn îlot dans la presqu'île bretonne. Au sud-ouest,
l'Indre prolonge l'Tndre-et-Loire, le Loir-et-Cher et le Cher.
Partant soit de la Côte-d'Or, soit de l'Allier et sautant par-
dessus la Saône-et-Loire, l'impulsion atteint le Rhône. A l'est,
la Marne rattache la Meuse à l'Aisne, la Seine-et-Marne et
l'Aube. Enfin six départements ne se trouvent que dans une
liste. Les Côtes-du-Nord rattachent le Morbihan aux Iles Nor-
mandes. Les Ardennes, la Meurthe-et-Moselle, les Vosges, et
la Haute-Marne joignent tout l'Est au groupe central. Et au
sud-est, la Nièvre comble une lacune entre l'Allier et la Côte-
d'Or.
Examinons maintenant les départements qui au moins dans
la moitié des cas offrent l'inversion. Nous obtenons comme
précédemment six listes qui varient suivant la phrase à tra-
duire, mais nous ne retiendrons que les départements qui
figurent sur cinq ou six listes. Prenons d'abord ceux qui se
retrouvent dans toutes les listes. Ils se divisent en deux-
groupes : groupe de l'ouest, Loire-inférieure, Vendée, Cha-
rente-Inférieure, Charente, Haute-Vienne, et groupe de l'est,
Jura, Suisse, Haute-Savoie, Savoie, Ain, Isère. Ces deux
groupes esquissent un demi-cercle qui se ferme au sud par la
Corrèze, le Puy-de-Dôme, la Haute-Loire et le sud du dépar-
tement de la Loire, tous territoires appartenant à la langue
d'oc. Si nous faisons intervenir les départements qui ne figurent
que dans cinq listes, nous aurons à ajouter au i" groupe les
Deux-Sèvres, la Vienne et la Creuse, au 2""^ d'une part le
Doubs et la Haute-Saône, d'autre part le Rhône. Le demi-cercle
s'accentue ainsi au nord, mais il se rétrécit vers le sud : il se
ferme maintenant par le Puy-de-Dôme et la Loire. Cette cein-
ture de départements représente la limite extrême qu'a atteinte
l'impulsion partie de la ré^-ion de Paris. Dans cette zone et à
partir de cette zone, l'ancien procédé de l'inversion se main-
tient toujours. L'innov'ation qui a triomphé dans un large
rayon autour de Paris n'a atteint ni le Jura, ni les Alpes, ni le
Massif-Central, ni la Gironde, ni l'Océan.
En quoi consiste cette innovation ? Dans la grande majorité
des cas, l'inversion est remplacée par la tournure avec que
LES FORMES DE L INTERROGATION 329
(k), « OÙ va.s-tu ? » par « où que tu vas ? ». A la question i (où
■viis-tii ?) 13 départements répondent par (k) dans tous les
points consultés, aux questions 2 (quel temps fait-il ?), 3 (com-
mcut crit'-t-il ?) et ^ ((jiieî âi^c as-tii ?) 21 dans chaque cas, à la
question 5 {ponnjuoi ne voii<; mariez-vous pas ?) 11, à la question
6 ((//</ venx-ln que ce soit ?) 8. La Seine et l'Eure-et-Loir ont
toujours (k) ; dans cinq listes sur six, la Seine-et-Marne, le
Loiret, l'Orne, les Iles Normandes présentent (k) partout ; dans
quatre listes sur six, Aube, Yonne, Loir-et-Cher, Sarthe, Manche,
Eure, Seine-Inférieure, Pas-de-Calais, Somme sont dans le
même cas, ainsi que dans trois listes sur six la Seine-et-Oise,
le Cher et le Calvados. Nous sommes ici dans la région de
Paris et ses prolongements les plus immédiats vers le sud,
l'ouest et le nord. C'est donc la tournure par (k) qui, née dans
niede-France, a f;iit reculer peu à peu l'inversion. Il y a évi-
demment bien longtemps que ce mouvement a commencé.
Autrement on ne s'expliquerait pas que (k) ait réussi à expul-
ser de tant de patois un procédé qui devait avoir de profondes
racines puisque des départements comme les Charentes, le
Doubs, le Jura le retiennent encore après tant de siècles. Nous
avons supposé que c'est vers la fin du xv^ siècle que le que,
sorti des phrases interrogatives-indéfinies, a fini par devenir,
dans la langue très familière (on ne peut pas encore parler de
langue " populaire » à ce moment) un substitut de l'inversion
interrogative. Il ne serait pas surprenant que ce tour qui
devait si bien réussir ait pénétré dans les patois dès le xvi*^ siècle.
Parfois ce n'est pas (k) qui apparaît, mais une forme voisine
dont nous connaîtrons vite la provenance: (u k s e k tu va),
(ki k ^ e k te vœ) correspondent en effet à « où que c'est que tu
vas? » « qui que c'est que tu veux ? » du français populaire.
Ces formes allongées ne sont pas fréquentes : V Atlas ne nous
les montre que dans les cartes oit vas-tu ?, qui veux-tu ? et coui-
menl crie-t-il? et aux seuls départements qui suivent : Seine-et-
Oise, Oise, Somme, Pas-de-Calais, Nord (un exemple isolé
dans l'Orne et un autre en Suisse). Là encore l'impulsion est
partie des environs de Paris, mais elle ne s'est propagée, ou peu
s'en faut, que dans une unique direction, suivant une ligne
sud-nord presque droite. Le peu d'extension de ces formes
montre qu'elles ne sont pas entrées depuis bien longtemps dans
330 L. rOULET
les patois. On pourrait eu conclure que le français populaire
lui-même ne les a connues qu'à une date assez tardive. Con-
clusion en soi très probable, car ces formes supposent non
seulement l'existence^ mais le triomphe de la locution csl-ce que,
et par là elles nous font descendre déjà jusqu'en plein .Kv-n*-'
siècle. I! est probable qu'aux environs de Paris ces formes
allongées ont remplacé d'anciens (k). Plus au nord, dans la
Somme et le Pas-de-Cal.iis, elles ont peut-être succédé direc-
tement à l'inversion originelle.
D'autres patois remplacent l'inversion non par (k) ou un de
ses dérivés mais par (sk), c'est-à-dire par [c)/'/] est-ce que, [(lui]
est-ce que, etc. Ils sont beaucoup moins nombreux. On trouve
ces formes surtout au nord-est, Aisne, Ardennes, Marne, Meuse,
Meurthe-et-Moselle, Haute-Marne, Vosges, Haute-Saône,
Belfort, extrême nord de la Suisse. On peut en conclure que ces
départements ont conservé l'inversion longtemps après qu'elle
avait disparu dans les patois de l'Ile-de-France et ceux de l'ouest
immédiat de Paris, (sk) est en effet, en français, une forme
postérieure à (k). Elle s'établit au xvi^ siècle, et on peut con-
jecturer que dès le xvii^ siècle elle a commencé à affecter les
patois ; mais elle ne pouvait pénétrer dans ceux qui s'étaient
déjà débarrassés de l'inversion ; elle y rencontrait une forme
très solide (k) qui devait s'opposer à toute tentative de sa part.
Là où nous trouvons une majorité de formes en (sk), nous
sommes conduits à supposer que la substitution est de date
relativement récente. Mais ici encore il f^iut tenir compte des
types de question. « Où vas-tu ? », « qui veux-tu ? » et « com-
ment crie-t-il ? », ont importé (sk) dans une mesure bien
autrement large que « quel temps fait-il ? » et « quel âge as-
tu ?» ; « pourquoi ne vous mariez-vous pas ? » n'a introduit
que 3 ou 4 (sk). Ceci nous montre que où est-ce que, qui (que)
est-ce que et comment est-ce que ont plus de force d'expansion
que les autres formules, et l'état du français parlé moderne
confirme ce fliit. « Quel âge que tu as ? » et « quel temps qu'il
fait? » sont d'autre part des concurrents redoutables, et cela
ne peut nous surprendre : ce sont des formes que nous voyons
poindre dans les textes même — dans l'interrogation indirecte,
il est vrai - — dès l'origine de la langue '. Elles ont la force et
I. Voir Roinaiiia, t. XLV, 1919. p. 258 ss.
LHS roRMHS DE l'ixterrogatiox 331
Tiiisancc que leur donne un long passé. Ainsi le département
des Vosges répond à « quel temps fait-il ? » par 2 inversions et
12 (k), à « quel âge as-tu ? » par une inversion et 13 (k) ;
« pourquoi ne vous mariez-vous pas ? » montre 4 inversions
et 6 (k) ; en revanche la carte « comment crie-t-il ? » accuse
8 (sk) contre 3 (k), la carte « qui veux-tu ? », à l'exception
de 2 inversions, n'offre que des (sk), et la carte « où vas-tu ? »
n'a que des (sk). C'est ce département qui offre le plus de
formes en (sk) : après viennent la Meurthe-et-Moselle et la
Meuse. II est facile d'en conclure que le groupe oriental des
départements qui retiennent l'inversion se continuait, il n'y a
pas bien longtemps encore, au nord de la Haute-Saône, par les
Vosges, la Meuse et la Meurthe-et-Moselle, (sk) apparaît aussi
très naturellement dans la Haute-Saône, à côté de l'inversion,
puis dans la Haute-Marne. Les Ardennes, le Nord et le Pas-
de-Calais oflrent assez de formes en (sk) pour nous faire devi-
ner que le demi-cercle dont nous parlions plus haut — qui
marque la lisière du domaine où s'est conservée l'inversion —
rejoignait la Manche et formait ainsi, ou peu s'en faut, un
cercle complet. Si nous avions un atlas semblable à celui de
MM. Gilliéron et Edmont pour chaque sièc'e depuis le xvi^,
nous verrions une série de cercles concentriques qui, tracés
autour de Paris, iraient sans cesse en élargissant le domaine
gagné sur l'inversion.
Si dans cette lutte contre l'inversion on veut mesurer toute
la vitalité de est-ce que, il faut tenir compte d'une forme paral-
lèle est-il que qui a eu, elle aussi, un certain succès. La rivalité
de ce et de // se présente ici sous un jour assez inattendu, mais
nous pouvons en ce qui nous concerne négliger cet aspect de
la question et considérer la seconde forme comme un calque
ou un doublet de la première. Nous croyons retrouver est-il
que dans un village de la Charente-Inférieure qui répond [com-
ment] (et o ki kri) à la question « comment crie-t-il ? », et
dans deux villages des Deux-Sèvres et de la Vendée qui à la
question a où vas tu ? >•> répondent l'un par (u et o k tu va) et
l'autre par (eur t u k te va). Et cette formule apparaît sûre-
ment dans de nombreux exemples fournis par les départements
de la Haute-Savoie, de la Savoie et de l'Isère. En voici quelques-
uns : [comment] te h u krie) Isère, (ke ta ta ki fa) Haute-
332 L. FOULET
Savoie, [quel âge] (te k i a) Haute-Savoie, (peke k k o s
[mariez pas]) Haute-Savoie. On a donc une combinaison où,
entre les deux consonnes / (finale de est) et k (= que),
prend place une voyelle obscure qui peut-être /, e, a, o, u
et qui représente sans doute le pronom neutre // postposé
au verbe être. Un département qui est contigu au groupe
Savoie-Isère, la Loire, répond sur un point (\v e k o gœl),
et quelle que soit l'origine du w, le reste doit probablement
s'interpréter « [comment] est qui gueule ? ». C'est encore la
même formule mais cette fois la 3^ personne est est repré-
sentée par sa voN'elle et non plus par sa consonne finale et le
pronom sujet tombe. Il est curieux de voir quel est l'entourage
de ces formes : leur vraie signification en apparaîtra plus nette-
ment. Nous choisissons la carte « comment crie-t-il ? » qui
les présente en plus grand nombre que les autres. Dans la
Charente-Inférieure sur 7 réponses 4 nous offrent Tinversion ;
deux autres villages répondent par [comment] (i kri) et
comment] (k o krij) ; un troisième hésite entre deux formes :
[comment! (et o ki kri) et [comment] (kel cri] : ainsi trois pro-
cédés modernes partent à l'assaut de l'inversion et sur certains
points deux arrivent à s'installer simultanément dans la place.
Dans l'Isère, 9 réponses ne fournissent plus que 3 inversions ;
un village répond par <> comment i crie ? » et il n'y a pas
moins de 5 formes du type (tek) ^^^ est-il que. Dans la Savoie,
9 réponses également, et 4 inversions : un village répond par
« comment i crie ? », un autre par « comment i crie ti ? » ;
restent une forme par (k) et 2 par (tek). Dans la Haute-Savoie,
7 réponses et 2 inversions : 2 villages répondent par « com-
ment i crie » et 3 par des formules du type (tek). Sur tous les
départements en question, à l'ouest comme à l'est, les autres
cartes fournissent, quand il y a lieu, des indications analogues :
dans les Charentes et la Vendée comme dans la province de
Savoie et l'Isère le procédé par l'inversion recule peu à peu et
plus encore, à l'heure actuelle, devant une forme apparentée à
(sk) que devant (k). Que du reste on ne s'étonne pas de voir
le « est » de «/-//réduit presque partout ici à un unique /. Le
cas se retrouve ailleurs. L'exclamation « // possible ! » {= c'est-
il possible ! est-ce possible !) est très répandue. Nous l'avons
entendue bien souvent dans la Côte-d'Or, à l'est de Dijon, dans
LÉS FORMES DE l'iNTERROGATION* j 3 J
la phrase « Mon Dieu // possible ' ! » ; M. Dauzat l'a signalée
dans le Puy-de-Dôme - et on la retrouverait sans doute en
bien d'autres endroits.
Finalement il convient de signaler un dernier fait à l'actif de
est-ce que. On voit apparaître des formes isolées de (sk) un peu
partout à la limite de l'ancien cercle tracé par (k), Sarthe, Ille-
et-Vilaine, Morbihan, Cher, Nièvre, Suisse, Belfort, Doubs,
Aube, Somme. Un patois de la Meuse à la question « qui veux-
tu ? » répond à la fois par (k) et (sk). On est ainsi conduit
à se demander si (sk), forme plus récente et qui a le prestige
d'appartenir au français correct, n'a pas de nos jours éliminé
(k) comme agent de transformation des tours interrogatifs.
A tout le moins, si cette substitution n'est pas chose faite,
il semble bien qu'elle soit en voie de s'accomplir.
Jusqu'ici nous trouvons les patois en parfait accord avec le
français. Même désir de renouveler les formes de l'interroga-
tion, même tendance à employer (k) et (sk) pour arriver à
leurs fins. Mais il est évident que si le même besoin s'est fait
sentir partout, dans les villages comme dans les villes, l'initia-
tive n'a pas été partout la même. Les patois ont docilement
emboîté le pas au français : ils ont reçu des procédés tout faits.
Ils s'adressent tantôt à (k), tantôt à (sk), mais ils frappent tou-
jours à la porte du voisin. C'est du reste là une attitude qui
cadre bien avec ce que nous savons par ailleurs de l'histoire
des patois. Devons-nous conclure qu'ils n'ont eu aucune
influence sur le développement des formes de l'interrogation
et que dans leur lutte contre l'inversion ils ont servi jusqu'au
bout sous les ordres du français ?
Ce serait méconnaître la portée de certaines indications dont
nous n'avons encore rien dit et qu'il nous fout maintenant
faire entrer en ligne de compte. D'abord les patois conservent
malgré tout une certaine indépendance. Il leur arrive d'analyser
les formes qu'on leur apporte, quitte à le faire à rebours. La
1. Ti particule indépendante à valeur exclamative peut prendre un sens
nettement intcrrogatif en s'accompagnant de la négation pus : on a alors un
équivalent populaire de nesl-ce pas. c Nous sommes d'accord, t'y pas, z'en-
lants? » (Journal de Guignol, Lyon, 1865), E. Rolland, Rom. VII, 1878,
p. 599. Mais il semble y avoir là un usage confiné à la région lyonnaise.
2. Morphologie du patois de Vin:{elles, 1899, p. 214.
334 ^- FOULET
carte « Qui veux-tu ? y> nous en offre d'intéressants exemples.
Les formes (kes tu vre), (ki es te vœ) que l'on relève dans le
Nord et dans la Marne n'ont sans doute rien d'original, pas
plus que (ues tu va) ou analogues qu'on trouve dans le Nord,
l'Aisne, les Ardennes, la Marne, le Doubs et la Saône-et-Loire.
C'est une prononciation empruntée au français très familier, et
que nous avons signalée plus haut. Seulement cette suppression
du J{ de (sk) semble avoir obscurci ces formes aux yeux de
certains patois. Ils cherchent à en comprendre le mécanisme et
ils n'y réussissent pas. Un obscur désir les pousse à accepter un
tour nouveau, mais ce tour est étranger et l'économie leur en
échappe. De la meilleure foi du monde ils vont le reproduire
tout de travers. (Ki es te voe) du département du Nord devient
dans un village voisin (ki es voe tu), et cette construction
bizarre se retrouve dans tout un groupe de départements qui
font bloc : Pas-de-Calais, Somme, Seine-Inférieure, Oise,
Ardennes, Marne (elle se présente aussi au sud de la Nièvre).
On voit ce qui s'est passé. A qui n'acceptait pas la locution les
yeux fermés, le s resté seul ne suffisait plus à expliquer l'ordre
normal sujet-verbe. On a donc emprunté cet s qui paraissait la
marque essentielle d'une forme dont le prestige s'imposait et
on a, de façon probablement très inconsciente, rétabli l'inver-
sion après. Mélange curieux d'un tour traditionnel et d'un pro-
cédé nouveau, ennemi déclaré de la tradition. C'est une correc-
tion qui fait bon ménage avec la faute, un remède qui se
défend expressément de pallier le mal. Le patois est tombé
dans un piège qu'aurait évité une langue plus réfléchie, à vue
moins courte. Initiative, mais initiative malheureuse. Il n'est
pas probable que ces formes hybrides soient très durables.
D'autres formations sont plus étranges encore. Dans trois
départements, Oise, Aisne et Somme, les deux carteso// vas-ln et
qui veux-tu nous offrent des formes du types (we^ ek tu va), (ke^
ek tu vu), où l'on reconnaît non sans peine une construction
« où est-ce est que tu vas ? », « (\\\ est-ce est que tu veux ? ». On
voit ce qui est arrivé : sollicités de toute part par des formes
nouvelles qui toutes se donnaient comme des substituts efficaces
de l'inversion, certains patois ont été plus embarrassés que
d'autres : entre « où que tu vas ? », « où est-ce que tu vas ? »,
« où que c'est que tu vas ? », ils ont été fort en peine de choi-
LES FORMES DE L INTERROGATION 335
sir, et ils ont cru bien faire en essayant de concilier toutes les
tendances : (u tsk tu va) combiné avec (u se^ tu va) donne en
effet (u îSik tu va). Il va de soi que ce ne sont pas des créations
raisonnées et réfléchies, mais elles n'en témoignent pas moins
d'un effort à la t'ois touchant et presque comique pour fondre
en une formule unique le procédé populaire et le procédé de
la langue correcte. Il est curieux que certains départements
comme l'Oise et la Somme, que nous venons de mentionner
à propos de « qu'est-ce veux-tu? », se montrent si portés à
accueillir ainsi des. formes hybrides sans avenir. Ce manque de
personnalité et de vigueur annonce-t-il la fin d'un patois ? Ce
n'est donc pas encore là que nous chercherons pour les patois
de France une originalité durable.
Il v a assurément plus de réflexion dans l'emploi de ti que
nous montrent- les exemples suivants : [comment] (i bret i)
Loire-Inférieure, (o kri t o) Vendée, (a krie t u) Savoie, (i kri
t i) Meuse. On sait que la particule // s'est développée en fran-
çais dans les phrases où l'interrogation portait sur le verbe et
que. de plus, la langue correcte ne l'admet qu'à la 3""= personne
pour reprendre un sujet nominal. Le français populaire l'em-
ploie à toutes les personnes et la combine volontiers avec un
sujet pronominal. A première vue, il peut sembler bien naturel
d'étendre cet usage aux phrases qui débutent par un mot inter-
rogatif. Toutefois nous avons constaté ' qu'en général la
langue populaire, malgré sa prédilection pour //', ne favorise
pas cette seconde extension : elle préfère dans ce cas s'en tenir
à (k) auquel elle est attachée depuis si longtemps et qui est
réellement bien plus commode. Il y a là une leçon de prudence
dont le patois a peut-être eu tort de ne pas faire son profit.
Tout logique que soit ici son procédé, il pourrait bien le con-
duire dans une impasse tout de même. Du reste, ces formes
sont rares : nous avons cité toutes celles que donne V Atlas :
on voit qu'elles n'apparaissent que dans la carte coviiucnt crie-t-
il. Initiative encore, mais locale et sans grande portée.
Voici au contraire une innovation qui est plus significative.
La forme « où tu vas? », qui supprime purement et simplement
l'inversion après l'adverbe interrogatif, apparaît dans le Calva-
î. Voir page 280.
336 l. FOÛLET
dos, les Côtes-du-Nord, la Loire-Inférieure, l'Ille-et-N'ilaine, la
Charente-Inférieure, le Cher, l'Allier, la Loire, la Haute-Saône,
la Savoie, la Suisse, la Côte-d'Or, la Haute-Marne et l'Oise.
« Comment i(l) crie? » est représenté dans la Vendée, les
Deux-Sèvres, la Vienne, la Charente-Inférieure, l'Allier, l'Isère,
la Savoie, la Haute-Savoie, l'Ain, le Jura, la Côte-d'Or, l'Yonne
et la Haute-Marne. « Qui tu veux ? » se montre de même
dans la Mayenne, la Savoie et l'Aisne, « pourquoi vous ne vous
mariez pas ? » dans la Loire-Inférieure, la Mayenne et la Vienne.
En général cette forme ne se rencontre qu'une fois dans un
département, rarement deux fois (Deux-Sèvres, Loire, Ain,
Haute-Savoie, Suisse) ou trois (Vendée). A voir de près la
répartition géographique de ces phrases, on se rend compte
qu'il n'v a pas là un procédé qui, parti d'un ou de plusieurs
centres, rayonnerait progressivement aux alentours. Tout se
passe comme si ces formes naissaient spontanément ici ou là
sur un terrain jusqu'alors sauvé à l'inversion. Et il est bien
probable qu'il en est ainsi en effet. Le besoin de se débarrasser
de l'inversion interrogative est universel sur tout le territoire
de la langue d'oïl : en beaucoup de points les patois s'en tirent
en faisant appel aux ressources du français, mais il paraît vrai-
semblable qu'en plus d'un village, soit manque de modèle à
suivre, soit velléité d'indépendance, on a recouruà une forme
autochtone. A une question posée par l'ensemble de la langue,
la phrase « où tu vas? » est la réponse du patois quand, pour
une raison ou pour l'autre, il a échappé à l'emprise du français.
Ainsi ces formes, dont nous avons signalé l'entrée dans la
langue populaire et même dans le français correct, sont réelle-
ment d'origine patoise : c'est la contribution du village au par-
ler de la ville. De là ce qu'elles ont d'étrange et même d'in-
quiétant. On sent qu'elles ont été façonnées en dehors de toute
tradition, sans aucun souci de cadrer avec un système histo-
rique : le problème, une fois posé, a été résolu de la façon la
plus simple et la plus directe, sans égard aux conséquences. Ces
tournures passent évidemment du patois au français par l'inter-
médiaire de gens qui parlent les deux langues. Une fois établies
dans le français d'un village, le hasard des voyages, des émi-
grations peut les porter fort loin. Dans lesenvironsde Dijon —
en allant du côté d'Auxonne — sur un domaine où le patois
LES FORMES DE L INTERROGATION 337
est en voie de disparaître totalement, on entend couramment
des phrases comme « Où vous allez? » dans le français du
pays. Mais justement la Côte-d'Or est un des départements qui
ont répondu par (u tu va) à la question de V Atlas. Il y a donc
là très probablement un legs fliit parle patois au français. Nous
ne serions pas surpris que ces formes sans inversion eussent
pénétré dans Dijon. De là elle peuvent facilement atteindre
Paris. C'est une histoire qui doit se répéter ailleurs. Quand
nous disons « Comment ça va? » nous ne sommes réellement
que l'écho de quelque lointain village bourguignon ou savoyard.
Venons-en maintenaiit aux cartes qui présentent des phrases
où l'interrogation porte sur le verbe. L'Atlas en compte quatre :
I. L'as-tu [lu, /(• j'oiiiiial?] (2, 85), 2. Grois-tu [qu'elle tienne?]
(8, 358), 3. Voulez-vous [que j'aille ou que j'envaie quelqu'un?]
(31, 1417), 4. Finiras-tu? (13, 575). Ici nous aboutissons à
des résultats tout différents. L'inversion semble encore le pro-
cédé fondamental. A la question I « l'as-tu..? » 35 départe-
ments — sur 56 — répondent exclusivement par l'inversion;
à la question 2 « crois-tu. . ? » ce nombre monte à 42, et à 46
à la question 3 « voulez-vous. .? » ; à la question 4 « finiras-
tu ? » il est de 29 ' ; et dans les autres départements c'est ainsi
que répondent également plus d'un patois, parfois presque tous.
D'autre part, non seulement les formes inversées sont en majo-
rité, mais elles apparaissent même dans le petit groupe de
départements où nous avons cherché, pour l'autre type de
phrases, l'origine de la révolte contre la tradition. La Seine, la
Seine-et-Marne, laSeine-et-Oise, l' Aube et l'Eure-et-Loir n'ont
que l'inversion pour voulex^-vous, la Seine, la Seine-et-Marne,
la Seine-et-Oise et l'Eure-et-Loir pour crois-tu, l'Aube pour
l'as-tu, la Seine-et-Oise et l'Eure-et-Loir pour finiras-tu ; la
Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise et l'Eure-et-Loir admettent
l'inversion à côté d'un autre procédé pour l'as-tu, l'Aube pour
finiras-tu. Comment expliquer ce brusque changement d'attitude?
Nous savons, il est vrai, que « est-ce que » est apparu en
français bien après « que » et « qu'est-ce que » et nous ne
devons pas nous étonner que cette tournure arrive au patois
I . Ici beaucoup de patois n'ont donné aucune réponse : la diminution
n'est donc qu'apparente.
Romania, XLVIl. 22
33^^ L' l-OULET
avec un certain retard. Cest aussi le cas de // qui est à peu près
contemporain de est-ce que. Ainsi, dans ces quatre cartes, nous
n'observerions que le début d'une lutte qui dans les six
autres cartes est presque terminée. Cependant l'écart entre les
deux séries — la série des phrases qui commencent par un mot
interrogatif et celle des phrases où l'interrogation porte sur le
verbe — est si considérable qu'on se demande s'il ne faut pas
faire intervenir d'autres considérations encore. On s'aperçoit
qu'il n'est pas indiftérent qu'on ait posé telle question au lieu
de telle autre. « Finiras-tu ? » est une espèce d'interjection
marquant impatience qui a fort bien pu conserver un ordre
de mots ailleurs disparu, ou menacé. De même, « voulez-vous
que. . ? », « crois-tu que. . ? » offrent un tour qui depuis l'ori-
gine de la langue a dû être si fréquent qu'il a pu survivre là où
des formes moins employées ont cédé depuis longtemps.
D'autre part, rien n'empêche de croire que, dans les patois
comme dans le français ', plusieurs formes d'interrogation
coexistent chez le même individu et que V Atlas nous fournit
seulement, dans la plupart des cas, celles que le sujet interrogé
considère comme la plus relevée. A une question « voulez-
vous que. .? » celui qui dit dans son patois tantôt « est-ce que
vous voulez ? » tantôt « voulez-vous ? » sera tenté de répondre
par la forme qui reproduit le plus fidèlement la question posée.
Celui qui dit tantôt « vous voulez ti ? » tantôt « voulez-vous? »
pourra hésiter à prononcer devant un étranger une forme dont
il soupçonne vaguement V « incorrection », il préférera repro-
duire l'autre emploi qui -lui est peut-être moins naturel mais
qui lui paraît mieux cadrer avec l'occasion. Nous avons entendu
des gens qui employaient// dans leur parler taire des plaisanteries
sur cette particule. Ils avaient donc le sentiment qu'elle peut
parlois prêter au sourire. De là à l'éviter dans un questionnaire
où on tient à apparaître sous son beau jour, il n'y a peut-être
pas loin. Il est certain que, dans un village de l'Aube, après avoir
traduit fidèlement par (krwa tu) le « crois-tu [qu'elle tiendra] »
du français, la personne interrogée a ajouté cette remarque :
« (el tyèdra ti) est la seule iorme populaire », Même fait à
quelques kilomètres de là, dans un village de la Haute-Marne.
Il y a là, dans ces deux cas, un postscriptum bien significatif.
I. Voir page 311.
LES FORMES DE l'iNTERROGATIOK 3^9
Hntîn. il est tel détail imprévisible de la morphologie patoise
qui peut, dans certaines conditions, masquer une forme dans
toute une région. M. Joret a signalé depuis longtemps l'exis-
tence de // dans les patois normands ', Or dans V Atlas linguis-
tique la Normandie répond partout par l'inversion. Qui s'est
trompé ? La vérité, c'est que tout le monde a raison. M. Joret
avait clairement laissé entendre que ti s'ajoutait à tous les
verbes sauf à la 2" personne. Or les quatre questions posées par
VAtlas ne mettent précisément en jeu que la 2^ personne. Il
est donc probable que, si on avait demandé « L'a-t-il lu ? » au
lieu de « L'as-tu lu? », // aurait immédiatement émergé dans
le territoire normand.
Jusqu'à plus ample informé, il sera sage en examinant les
quatre cartes en question d'attacher plus de prix à la présence
en tel point des formes modernes de l'interrogation que de leur
absence en tel autre pjint. Quelles sont donc celles de ces
formes qui apparaissent ici ? Signalons tout d'abord qu'en
nombre de patois on se sert de la phrase atfirmative, à ordre
normal, prononcée sur un ton montant. C'est le cas à la ques-
tion « Tas-tu lu ? » pour 13 départements qui répondent chacun
en un, deux et exceptionnellement trois endroits par « tu l'as
lu ? ». C'est une forme qui, bien entendu, peut en dissimuler
d'autres. On la retrouve dans 9 départements à la question
« finiras-tu ? », dans 4 à la question « crois- tu ? », dans 2 à la
question « voulez-vous ? ». La Côte-d'Or figure dans les quatre
listes : c'est le d artement qui a le plus favorisé ce genre de
phrases. Nous 1' s'oyions déjà tout à l'heure éviter l'inversion
dans les phrases du type « où vas-tu ? » par un procédé ana-
logue, quoique beaucoup plus brutal. Ici nous avons afi"aire à
un procédé qui est commun à toutes les variétés du français.
'■' Est-ce que » se montre timidement dans 2 départements
de la carte crois-tn, dans 4 départements de la carte F as-tu lu,
dans 4 départements de la carte voHle:{-vous , dans 6 départements
de la carte finiras-tu. Sauf dans le cas de la Côte d'Or où il est
employé en 2 points sur 9, partout ailleurs il ne figure qu'une
fois dans chaque département. On le rencontre dans le Nord
(et la Belgique), la Marne, la Meuse, les Vosges, l'Alsace, la
I. Romania, t. VI, p. 133.
340 L. FOULET
Suisse, la Haute-Saône, le Doubs, la Côte-d'Or, la Saône-et-
Loire, le Loiret, les Deux-Sèvres, la Mayenne. On voit qu'à
une ou deux exceptions près, il tend à apparaître soit franche-
ment au nord et à l'est de la France, soit aux lisières d'un cercle
de rayon assez étendu tracé autour de Paris. On se rappelle que
nous avons noté quelque chose d'analogue à propos de « où
est-ce que » et de « qu'est-ce que ». Mais alors le cercle en
question était lui-même rempli par(k), un très ancien occupant
avec qui (sk) ne se souciait pas d'engager la lutte. Ici on peut
à peine supposer que l'inversion se soit maintenue dans ce
cercle, car alors c'est là que « est-ce que » aurait sûrement
remporté ses premiers succès. Il faut donc faire état des formes
directes à ton montant et admettre que les inversions enregis-
trées dans V Atlas nous empêchent en plus d'un point d'aperce-
voir des tours plus modernes.
Nous ne pouvons décider s'il faut compter // parmi ces
formes. A s'en rapporter à nos quatre cartes, // n'apparaît nulle
part dans la Seine, la Seine -et-Oise, la Seine-et-Marne et l'Eure-
et-Loir. Cette absence peut n'être qu'apparente : nous savons
par le cas de l'Aube et de la Haute-Marne que le questionnaire
ne fait pas toujours surgir d'emblée les formes les plus « popu-
laires ». Toutefois il est possible qu'il y ait là, après tout, une
indication que nous aurions tort de rejeter. Alors que que dans
« où que tu vas? » est partout, à Paris comme ailleurs, ti
quoique en progrès est loin d'avoir la même extension : nous
l'avons fait remarquer déjà. En particulier, bien qu'on l'entende
à Paris, nous ne sommes pas sûr que ce soit une forme nettement
parisienne. Ti à l'air d'appartenir au français populaire de pro-
vince. Il sera donc intéressant de rechercher les points où il
apparaît dans nos cartes. Si on laisse de côté une réponse isolée
dans le Pas-de-Calais, on remarque tout de suite l'existence de
trois groupes, l'un peu important à l'ouest (Loire-Inférieure,
Charente-Inférieure, Charente), un autre très actif à l'est
(Vosges, Meurthe-et-Moselle, Alsace) et un troisième, très
étendu comprenant le Loir-et-Cher, le Loiret, l'Yonne, le Cher,
la Nièvre, la Creuse, l'Allier et la Saône-et-Loire, et dont l'in-
fluence se fait sentir par la vallée du Rhône jusque dans le Lan-
«^uedoc (Ardèche) et la Provence (Vaucluse, Bouches-du-
Rhône). Le centre de ce dernier groupe est constitué par la
LES FORMES DE L INTERROGATION 34I
Nièvre, l'Allier et la Saône-et-Loire, à la jonction des trois
anciennes provinces de Bourgogne, de Nivernais et de Bourbon-
nais. C'est de là que ti semble rayonner dans tout le centre de
la France et se frayer même un chemin jusqu'en plein territoire
de langue d'oc. Les Vosges et la Meurthe-et-Moselle constituent
sans doute un foyer indépendant du premier. Il y en a d'autres
encore comme noas l'avons vu. Or il est probable que dans
cette disposition géographique et ce visible mouvement de pro-
gression il y a un reflet assez fidèle de l'état du français popu-
laire. Le // appartiendrait donc essentiellement à la langue
populaire du Centre et de l'Est, sans préjudice d'une tendance
manifeste à émerger en bien d'autres endroits encore. L'hypo-
thèse inverse qui attribuerait Tinitiative au patois, la docilité au
français populaire n'est pas soutenable ici. Il faut se rappeler
que c'est dans le français correct lui-même que til{= lï) appa-
raît tout d'abord à l'interrogation et qu'ainsi est posé un prin-
cipe dont la langue populaire tirera peu à peu toutes les consé-
quences. Il serait absurde de supposer que dans ces conditions
elle ait eu be.soin d'aller chercher une inspiration dans les patois.
Il est donc certain qu'ici, comme en d'autres cas, les patois
ne sont que l'écho du français populaire . Ils apparaissent
comme des écoliers très soumis qui font de leur mieux pour
imiter le maître. Mais ils ne sont pas tous aussi bien doués et
ils ne répètent pas toujours leur leçon avec la même exactitude.
Il est intéressant d'observer ici et là leurs défaillances. Le pro-
cédé leur est suffisamment clair : ils voient bien que // est un
rappel du sujet après le verbe et suppose un sujet en tête de la
phra.se : (vœ vlœ ti) de la Meurthe-et-Moselle, (ve vie ti) de la
Haute-Marne tiennent la note juste. Mais un scrupule s'éveille
ici : tu devient souvent te et te est très voisin de ii. Qu'est-ce
au juste que ti ? Ne serait-ce pas un tu un peu modifié. Voilà
le patois perplexe : il croyait avoir compris et il n'en est plus
du tout sûr. Le procédé ne consisterait-il pas simplement à
reprendre après le verbe le sujet quel qu'il soit de ce verbe ? On
aura donc (vo vie vo) dans les Vosges, et, à côté de (tul la ti)
de l'Yonne ou du Loiret, (tlatu) du Cher, de la Creuse et de
l'Allier ; dans la Nièvre (te kre tu) voisinera avec (te kre ti) et
la Creuse avec (tu kreye tu), le Puy de Dôme avec (te kreye
tu) accueilleront à l'envi cette forme surprenante. On voit Fin-
342 I- rOULET
décision et les fausses manœuvres. Et si la Normandie ignore
îi à la 2' personne, c'est peut-être simplement qu'elle a voulu
éviter une irritante équivoque. Ailleurs on trouve des tâtonne-
ments analogues. (T finira tu) apparaît en un point de la Cha-
rente Inférieure, mais, forme trop isolée dans ces parages, il a
dû sembler singulier : on le remplace par un synonyme qui
reproduit la même construction mais la justifie mieux (te bujra
tu) '. (Vule ti) en Loire-Inférieure, département qui ne
supprime pas le sujet d'ordinaire, est une forme inattendue :
c'est probablement une reformation de (vu vule ti) sur « veut-
il » ? du français correct . Dans la Haute-Saône, à côté de (le
tu), « Tas-tu ? », on trouve (le ti) et des formes semblables
apparaissent ailleurs : c'est que // a été accepté franchement
comme un /// interrogatif, qu'on emploie même en retenant la
vieille forme de l'inversion. Il y aurait encore bien d'autres
observations à faire sur ces curieuses formes. Ce que nous
avons dit suffit à montrer dans quel désarroi se trouvent ici les
patois. Emportés par le grand courant de la langue, mais inca-
pables de gouverner, ils s'en vont à la dérive, et le moindre
remous leur est un puissant obstacle. Sans idée directrice, sans
tradition stable, ils sont prêts, et résignés d'avance, à toutes les
aventures.
Pour nous, leur principal intérêt est de nous renseigner sur
le français populaire et même sur le français en général. Les
cartes de Y Atlas qui sont consacrées à l'interrogation nous pré-
sentent une mosaïque bien instructive. Elle nous révèle com-
bien est à la fois lente et irrésistible la poussée d'une langue
commune. Elle nous montre que cette avance graduelle a
été longtemps le fait du seul parler populaire ; les patois
s'absorbent, comme il est naturel, dans Le français du village.
Les malentendus, les quiproquos, les bizarreries qui foisonnent
dans les tormes patoises nous font mieux comprendre les pro-
cédés du français correct : ce sont des erreurs, mais les erreurs
d'une collectivité, et qui nous ouvrent un jour sur la nature
des changements linguistiques. Enfin nous avons constaté qu'à
l'occasion ces dialectes de village à qui manquent forcément
toute largeur de vues et le .sens d'une solidarité linguistique,
I. )5S t finira tu, *tc bujr.n tu [*sc dit de préférence).
LES FORMF.S DE l'iNTERROGATION 343
ont pourtant eux aussi créé des formes nouvelles. Il est vrai
qu'elles ne sont pas ingénieuses. On n'y remarque aucune com-
binaison oriyinale de matériaux anciens. Elles ne tiennent pas
compte d'une interdiction traditionnelle, voilà tout. Mais qu'on
V prenne garde : ces formes viennent tout de môme à leur
heure et elles cadrent bien avec les tendances actuelles de la
langue tout entière. Sous leur aspect gauche et emprunté se
cache peut-être plus de finesse rustaude qu'on ne croirait.
*
Notre revue des formes modernes de l'interrogation est ter-
minée. Nous savons combien elles sont variées. Nous les avons
classées suivant la catégorie linguistique ou sociale à laquelle
elles appartiennent. Mais il va de soi qu'il entre dans cette clas-
sification une part d'arbitraire. Telles de ces formes, il est
vrai, sont rigoureusement limitées dans leur extension. La
langue littéraire n'est jamais descendue à employer la construc-
tion « où que c'est ? », et la langue de la conversation rejette
// avec dédain. Mais en dehors de ces deux exclusions et de
quelques autres moins importantes, il semble bien que toutes
les formes puissent à un moment ou à un autre être accueillies
par tous les groupes sociaux, y compris celui des écrivains.
Toutefois l'accueil n'est pas uniformément cordial, et on
remarque des sympathies et des antipathies communes à tout
un groupe. Il est donc légitime de parler de formes littéraires,
de formes correctes et de formes populaires. La distinction
dans l'ensemble correspond à une très nette réalité. Dès qu'on
regarde l'individu, les faits ne sont pas toujours aussi probants.
C'est qu'en matière de langage aussi les catégories sociales
sont parfois incertaines, surtout à la périphérie. Un homme
instruit peut être amené plus ou moins consciemment à
employer des vulgarismes. Un homme du peuple parle sou-
vent aussi bien qu'un autre. D'autre part, les types d'interroga-
tion sont plus nombreux que les groupements sociaux, et
chaque grande division de la langue en admet plusieurs. Il
résulte de tout ceci qu'en chaque individu coexistent un assez
grand nombre de formes interrogatives, entre lesquelles il fait,
quand l'occasion se présente, un choix rapide. Ce choix est
344 L» FOULET
déterminé par des raisons qu'il est souvent délicat d'apprécier.
Il fiiut certainement faire une part au caprice, ou si l'on veut
au hasard. Cette part est asse/^ mince dans la langue écrite, qui
prend le temps de la réflexion et raisonne ses préférences. Elle
est plus grande dans la langue parlée où les décisions doivent
être immédiates.
Toutefois, même ici, on entrevoit derrière un désordre
apparent une certaine méthode. Tout d'abord, il est clair que
certaines formes sont tenues par l'individu pour moins admis-
sibles que d'autres. De là des corrections fréquentes dont voici le
type : « Sur quoi giieyou^ tirez ? » (repris deux minutes après
par « Sur quoi est-ce que vous avez tiré ? ») — « Où que tu vas ? »
(suivi immédiatement de « Où vas-tu » ?). Dans ces deux cas la
première construction est évidemment la construction natu-
relle, celle qui se présente tout de suite ; s'il y a lieu de répé-
ter la phrase, comme cela arrive fréquemment pour l'interro-
gation, un léger temps' d'arrêt a permis la réflexion et pourra
faire surgir une forme moins habituelle, tenue pour plus
correcte et plus digne de recevoir l'accent d'insistance. « Sur
quoi est-ce que vous avez tiré ? », « Où vas-tu ? «, malgré la
différence des tournures, ont ici même valeur emphatique.
Autre exemple, emprunté également à la langue populaire :
« Pourquoi que tu prens pas une cravate ? » (suivi quelques
secondes après, dans le même « développement », de la phrase
« Pourquoi t'en empares-tu ? »). Ici encore les deux tournures
coexistent : mais la première est la tournure spontanée, celle
qui jaillit du premier jet, au début ou à une reprise importante
d'une conversation ; la deuxième est une tournure plus réflé-
chie qui pourra accompagner un commencement de démonstra-
tion, une esquisse de raisonnement. Montons d'un degré dans
l'échelle sociale. « A quelle heure que ça finit ? » (puis se repre-
nant : « A quelle heure ça. finit-il ' ? ») « Où elle a été prise,
cette photo ? » (corrigé tout de suite par '< A quel endroit a-
t-elle été prise ?). Ici l'individu est surpris de s'entendre parler
d'une façon qu'il tient, à une réflexion rapide, pour peu justi-
fiée, et dans la correction qui suit il y a un effort de volonté.
Elevons-nous encore plus haut : malgré les apparences, nous
I. T.oseth, art. cil., p. 9, « entendu au théâtre ».
LES FORMES DE l'iKTERROGATION 345
sommes dans la langue de la conversation : « A quoi que ça
sert ? A quoi que ça sert ? Je me demande à quoi ça sert ?» Il
y a dans cette phrase d'un homme cultivé un laisser-aller à
moitié inconscient, à moitié voulu. Ce vulgarisme s'est glissé
dans sa syntaxe un peu à son insu, mais il ne s'en émeut pas,
sachant qu'il en reste maître et comptant ne s'en servir qu'au
bon endroit. Ici c'est le ton de la familiarité bon enfant, qui ne
va pas sans un certain dédain pour un auditoire jugé inférieur.
De là l'emploi d'un tour dont on sait l'incorrection, mais qui
semble cadrer avec le milieu et les circonstances. On s'en défait
dès qu'il devient compromettant: « Je me demande à quoi ça
sert . » Ici « à quoi » ayant une tendance à se rattacher au
premier verbe, que se montrerait à plein dans un rôle de relatif
insolite. Aussi le vulgarisme disparaît brusquement.
On pourrait citer d'autres exemples. Mais en voilà sans doute
assez pour montrer que chez un grand nombre de gens la mul-
tiplicité des formes interrogatives comporte une manière de
gradation : elles ont le même sens, mais non pas la même
tonalité. D'autre part, il peut y avoir entre deux formes de
même tonalité une différence quantitative : l'une insiste où
l'autre passe rapidement. Nous avons vu que « quest-ce que
c'est qu'il y a » ? reprend et accentue « qu'est-ce qu'il y a ? ».
Nous savons qu'une question du type « que voulez-vous ? »,
si elle est mal comprise, sera probablement répétée sous la
forme « qu'est-ce que vous voulez ? ». Dans la langue populaire
on peut entendre « où qu'il est ? » repris, avec une nuance
d'impatience, par « où c'est qu'il est ? ». On aimerait à en con-
clure que dans la langue correcte l'inversion est la forme nor-
male, la tournure avec est-ce que la forme insistante, que dans
la langue populaire la normale et l'insistante sont respective-
ment que (« où que tu vas ? ») et cest que (« où c'est que tu
vas ? »). Mais il y aurait là une systématisation un peu artifi-
cielle. L'inversion est un procédé qui trouve de moins en moins
de foveur, et la tournure avec est-ce que a une tendance à le
remplacer partout. Au contraire le que populaire est si admira-
blement adapté à son but que pendant longtemps il rejettera au
second plan le cest que d'insistance. On serait donc plus près de
la vérité en disant que les deux particules essentielles de l'inter-
rogation, dans le français parlé, sont aujourd'hui (îsk), souvent
340 I-. rouLET
réduit à (sk), pour hi langue correcte et (k) pour h langue
populaire. Ainsi il n'y a entre une forme acceptée et un vulga-
risme connu, en bien des cas, que la nuance d'un s.
Tous les exemples que nous venons de citer nous présentent
des phrases commençant par un mot interrogatif. Dans les
phrases où l'interrogation porte sur le verbe, l'évolution ayant
commencé plus tard a fait moins de chemin. Est-ce que a dans
la langue correcte plus d'une victoire décisive à son acquis,
mais l'inversion fait encore bonne figure ici, quoiqu'on puisse
prévoir que ses jours n'en sont pas moins comptés. Dans la
langue populaire le ti de « tu y vas ti ? » est loin d'avoir la
même extension que le que de « où que tu vas ? », et même
l'inversion n'est pas rare. On voit que les faits débordent tous
les cadres où nous tentons de les enfermer.
Mais cette complexité n'est que dans le détail. Les grandes
lignes de l'évolution sont très visibles. Une loi rigoureuse
domine toute cette multitude de faits, et elle donne un sens à
leur variété et même à leurs contradictions. Depuis la fin du
xiv^ siècle au moins la langue est engagée dans une œuvre de
formidable réorganisation. La chute des cas avait porté un tel
coup à l'ancien système de la langue qu'elle a longtemps chan-
celé. Les matériaux étaient restés, mais l'esprit qui les animait
avait disparu. Une âme nouvelle naissait dans ce vieux corps et,
mal à l'aise, essayait de le façonner pour un renouveau d'exis-
tence. Or nulle part l'ancien système n'avait mieux marqué
son empreinte que dans l'inversion. L'inversion était donc
condamnée. Là où elle contrariait le plus les tendances nou-
velles, elle disparut rapidement. Là où elle rachetait sa tare
originelle par de vrais services, elle se maintint plus longtemps.
Ce fut le cas de l'inversion interrogative qui, même aujour-
d'hui, ne semble pas très près de sa fin. Elle est pourtant
malade et sa maladie date de loin. Elle se laisse diagnostiquer
dès le xv^ siècle. Depuis lors les progrès de la tournure directe
ont été parfois rapides, mais toujours continus. La langue a su
très ingénieusement profiter de secours inattendus, échelonnés
sur sa route. Ou est-ce que, que, est-ce que, « votre père est-il
là ? », ti, tout lui a été bon pour arriver à ses fins. Au
xvii« siècle elle redouble d'efforts : les tournures nouvelles
pénètrent même dans la littérature. Aujourd'hui, la lutte entre
LES FORMES DE I.'iXTFRROGATIOX 347
les deux conceptions bat son plein : d'un côté l'inversion, pro-
cédé archaïque qui tire pourtant une force immense de son
passé séculaire, de l'autre les formes directes, pleinement con-
formes à l'esprit de la langue, mais qui ont contre elles leur
nouveauté même, désavantage sensible dans un pays où le
respect de la tradition linguistique est encore très grand. Ce
désavantage s'atténue naturellement chaque jour, et il n'est pas
douteux que la victoire ne doive rester au parti qui représente
l'avenir. Mais la lutte peut être longue encore. L'inversion,
sous une forme plus ou moins libre, et à ne remonter qu'aux
origines visibles du latin, a dominé la langue parlée au moins
dix-huit siècles. Il n'y en a que cinq que la réaction a
commencé à se dessiner. Elle en est visiblement encore à ses
débuts. Mais nous voyons clairement où elle tend et nous pou-
vons dès maintenant nous représenter son triomphe =
Quelles sont celles des formes nouvelles qui l'emporteront ?
Nous avons vu que la langue correcte et la langue populaire en
ont façonné à Tenvi, dans une sorte d'émulation presque fié-
vreuse. Qui aura le dernier mot (sk) ou (k), (îsk) ou (ti) ? Il
est trop tôt pour le dire, et il n'est même pas sûr que la
question doive se poser ainsi. N'avons-nous pas signalé l'exis-
tence de tournures singulièrement différentes, qui pourraient bien
compliquer le problème un jour ? « Comment ça va ? » et
« vous partez quand ? » ne doivent rien à (sk) ou à (k) ; nés
du même désir d'éviter l'inversion, ils apportent une solution
bien autrement radicale. La phrase « comment ça va ? » est en
soi une négation de toute la tradition svntaxique française.
En effet même aujourd'hui, si nous tenons l'inversion pour
fiicultative après amsi, peut-être, à plus forte raison commençant
une phrase, nous la jugeons nécessaire après co/^/mc?//, où, pourquoi
en semblable position initiale. Et pourtant à quoi rime cette
différence? il est clair qu'elle ne se justifie plus. C'est ce que
sent confusément la langue. De là des tentatives encore timides
et disséminées, qui se feront peut-être plus pressantes ; et peu
importe que ce soient ici les patois qui aient pris l'initiative,
s'ils ont l'appui de la langue tout entière.
« "Vous partez quand ? », comme nous l'avons indiqué, pousse
encore plus loin l'indépendance que « comment ça va ? ». Il
n'est pas possible de rompre plus complètement avec la tradi-
348 L. FOULET
tion latine aussi bien qu'avec le développement français. C'est
une des manifestations les plus vigoureuses de l'esprit logique
delà langue. Pourquoi le mot interrogatif devrait-il dans tous
les cas ouvrir la phrase ? Le procédé est assurément commode
dans le cas de l'interrogation indirecte où entre deux phrases
on a besoin d'un pivot : l'interrogatif, proche parent du relatif,
jouera très bien ce rôle. Mais ne semble-t-il pas qu'ailleurs la
tendance soit au contraire de débuter par le sujet et le verbe,
quitte à modifier accessoirement le verbe par une particule
adverbiale ajoutée après coup ? Cette particule devant varier
avec le sens et la nature du verbe, il n'y a aucun intérêt à l'ex-
primer d'entrée de jeu. C'est ainsi que dans la langue populaire
et la langue familière la négation se rend par pas placé après le
verbe : « i vient pas ». C'est ainsi que dans la langue correcte
« votre sœur viendra-t-elle ? » ne se distingue de « votre sœur
viendra « que par t-elle placé après le verbe. « Votre père
partira quand ? » n'est pas plus surprenant que « Votre père
partira demain ». L'adverbe est à sa place normale dans les deux
cas et les deux phrases se répondent mot pour mot. Malgré son
étrangeté, cette tournure est donc en accord complet avec les
tendances actuelles de la langue. CommiC la précédente, elle
tend à se répandre, mais il est impossible de prévoir jusqu'où
ira son succès. Pour le moment ni « comment ça va ? », ni
« vous partez quand ? » ne sont encore, à beaucoup près, des
concurrents redoutables des tournures par (sk) ou (k). Mais il
n'est pas dit qu'il en sera toujours ainsi. Il y a là un dévelop-
pement très logique et au fond très naturel, dont la force peut
un jour devenir irrésistible. Il entraînerait la langue encore plus
loin de l'inversion : il en ferait disparaître jusqu'au souvenir
même.
Lucien Poulet
THE PERLESVAVS
AND
THE VENGEANCE RAGUIDEL
I. — THE MYSTERIOUS SHIP
On p. 287 (n. i) of his Study on the prose Laiicelot,
M. Terd. Lot remarks that the épisode of the Proud Lady, who
is in love with Gawain, is imité from the Vengeance Raguidel.
That the two épisodes are identical there can be no manner of
doubt, but the exact relation between them is not so easy to
détermine.
There are two épisodes in the Pe r ksva iis wh'ich find their paral-
lel in the above mentioned poem, but they are widely separated
the one from the other, connected with différent heroes ; and,
in one case, at least, it is clearly demonstrable that the connec-
tion is not direct; we hâve before us not a case of borrowing,
but of independent use ofa common source.
The épisodes are not only separated from each other, as I
hâve said above, but occurin inverse order ; in our examination
we vvill follow the séquence of the poem, in préférence to that
of the prose romance.
The incident to which I refer is that which forms the initial
épisode of the Vengeance, the mysterious arrivai of the body of
theDead Knight at Arthur'scourt.The circumstances, as related
in the poem, are as follows.
Arthur is holding court for the feast of Easter at Carlion,
where he is entertaining a larger company of princes and
nobles than was his wont. As was his custom at a high feast
the king would not eat till some adventure or marvel had pre-
sented itself. On this occasion nothing happens^ and Arthur
eventually retires to rest in a very bad humour. He cannot sleep,
and, tinally, tossing aside his coverings, he rises, dresses him-
350 J. L. WESTON
self, and going to the window, looks out on the sea. He sees a
slîip coming towards him, apparently without any guidance,
but driven by the wind, which is so strong that it bends the
mast, and fînally drives the barque ashore with such force that
it is half buried in the sand. Arthur descends to investigate ;
enters the ship, and finds the body of a dead knight on s. char à
IIII. roes ^rants, The fragment of a lance îs embedded in the
body, and there are five rings on the right hand. Attached to
the girdle of the corpse is an aumosniere, containing a letter,
saying that the knight can only be avenged by him who can
withdraw the blade, which is the destined weapon of vengeance,
and who has, as companion^ him who can withdraw the rings '.
In the Perlesvaiis Arthur is holding court at Pannenoisance,
in Wales, the season is not indicated, nor is there mention of
a spécial assembly of lords and barons. One night Arthur rouses
froni hisfirstslumber, and cannoi sleep again, He rises, dons a
grey cape, and, leaving his chamber, goes to the hall, the Win-
dows of which look out on the sea. The night is calm and un-
troubled, and he takes pleasure in gazing on the water. Pre-
sentl}^ he sees, afar off, as it were the shining of a candie, the
light rapidly approaches, and he sees that it is in a ship, steer-
ed byan old man ; the sail is lowered, for the night îsstill.The
boat comes to shore below the palace, and the king,'descending,
goes on board. He finds the vessel covered vith a rich cloth ;
on an ivory table lies a knight sleeping, two candies, in golden
candlesticks, at head and foot, his hands crossed on his breast.
The old man warns the king against waking him, he has sore
need of rest. The knight is Perceval, waking, he goes ashore,
takes a shield, which has been previously left for him, from the
hall, and départs without revealing himself ^.
Now we may note that while the two accounts agrée in
gênerai outline they differconsiderably in détail, the prose ver-
sion being much the fuller, while in certain points they absolu-
tely contradict each other. Thus in V. R. Arthur does not leave
his chamber he simply looks out ofthe window, and instead of
the niaht beins: calmand still there is so high a wind that it bends
1. Vengeance il. 1-204.
2. Perlesvuus, Branch XII, tiUc 3,
THE PEKLHSV.WS AND THE VEKGEANCE RAGLIDEL 35 I
the niast, and drives thc boai ashore wiih suffi ciciii force to bury
the bows in the sand. In the prose text we are distinctly told
that the sailis furled onaccountof the absence of wind. In V. R.
ihere is no hght, no steersman, no hangings to the boat, no
mention ot burning candies (though ihey wouldbe fiir morein
place hère, where the occupant of the boat is dead, than where
he is merely sleeping), the whole account is bald, and evi-
dently simply utilized as an introduction to subséquent adven-
tures.
But there exists a third version, which, while agreeing with
the main thème of thc Vengeance Ragnidel, retains ail the détails
absent from that poem, and found in the prose romance. This
is contained in that section of the Wauchier continuation of
the Perceval, which purports to be drawn from a Grand Conte^
of which the adventure in question forms a Branche. The taie
runs as foUows. Arthur is holding court, apparently at Carlion
(as we shall see later on this point is not quite clear). One
night hecannot sleep, on account of a thunder-storm ; he rises
and goesout to a loge overlooking the sea. The storm passes oft,
and the night becomes clear and calm. Presently, in the distance,
the king sces a small light, like thatof a star which draws rapid-
ly nearer.till he can discerna skitf (calait), covercd and cur-
tained \s ith purple,and drawn by a swan, by meansof a silver chain
attached to agoldring round its neck. Arrived at the postern gâte
of the castle the swan cries /ar/ e haut e cler^ and Arthur bids
his Chamberlain descend and open the gâte, Following himself,
he goes on board the boat, where he finds two lighted candie-
sticks, and the dead body of a knight, the tronçon of a lance in his
breast. There is a letter praying Arthur to see if any of his
knights can remcve the shaft, and avenge the dead ; if none
can do so the body is to be buried. Arthur orders the body to
be borne on shore, and the boat goes off, the swan crying and
flapping its wings, as if in woe ' .
Nqw it is quite obvions that of the three versions this is the
best; it isfree alike from the baldness of the F. R., and ihe
inconsistency of the Perlesvans. It is also clear that it is this,
and not the version of the Vengeance, that the author of the
I. Ms. B. N. Fonds franc. 12576, fo. 93.
35i j- t" WESTON
prose romance is following ; it was from this thnt he took
the calm night, the distant light, the covering of the boat, the
lighted candies, as well as the détail that Arthur goes forth
from his sleeping chamber to one which, whether hall or loge,
affords a more unrestricted view of the sea. Nor, in either ver-
sion, is the boat self-propelled, though it must be admitted
that the old man of the prose text is a very poor substitute for
the swan. There can be little doubt that it is the taie given by
Wauchier which is the ultimate source of both texts.
But were they drawing directly from Wauchier ? That ques-
tion is not so easily answered. There is no doubt that the taie
was originally an independent one, forming part of a compi-
lation dealing with the adventures of Gawain, his son Guinglain,
and his brother Guerrehes, or Gaheriet a compilation to which
I haveventured to gdve the titleof The Geste of Sir Gawain. The
section immediately preceding the taie in question relates the
meeting of Gawain with his unknown son, their combat,
mutual récognition, and return to court. This is a section
replète with allusions to the adventures ofthe youth known as
le Bel Iiiconuii, adventures which do not agrée witii those found
in the extant poems connected with that hero.
Father and son return to court. They find Arthur at Carlion,
and after a brief summary ofthe adventures of Gawain's son,
and an enquiry from Gawain as to the whereabouts of his bro-
tljer Guerrehes, and Idier fis Nu (a suggestive combination,
in view of the rôle played by thèse knights in the Vengeance^,
we hâve this passage :
Seigneurs, se dame Diex me saut,
Li contes de l'escu si faut,
Si commence cil del calan
Qui arriva en Glomorgan.
This reading is confirmed hy the text of the Elucidalion,
which in a summary of the seven Branches of the Grail,
says :
Li conte del ciel (cigne) est li quars
Car cil ki n'estoit pas couars
Li chevaliers mors del calan
Qui premiers tinta Glamorgan '.
I. Cf. Legcnd of Sir Perceval, I, p. 279.
nu-: l'EKLEsrjus axd hie iiiXi.EAXcr. R.icuini-i. 353
The reading of this last linc niay pcrhaps indicate that the
writer knew more than one version of the taie, and was aware
that thatwhich placed the ir»//*' ofthe boat at Glamorgan was
the original.
\Ve mav note that in the prose version it is emphasized that
Arthur is holding his court in Wales, Pannenoisance en Galles,
(really Penzance), while in the poem we are told that the king
had passed Lent at Rou vêlent, which M. Gaston Paris, in his
discussion ot the romance suggested might be Ruddian in Flint-
shire ' before going to Carlion for Easter. This would seem to
indicate aknowledge, on the part of both writers, that the scène
ofthe adventure was the Welsh coast, though thev changed
the précise locale to suit their respective tastes.
G. Paris remarks that there is nothing to shew that the
author of the Vetigeauce knew the story told by Wauchier. I
cannot agrée with this, the two are obviously variants of the
same original. There areccrtainly différences : in the one Gawain
is the hero, in the other his brother Guerrehes, or Gaheriet,
but thislatter is introduced later by the author of the Vengeance,
and plays an important rôle in the adventure of the Lady oi
Gaut d'Estroit. Wauchier's version does not mention the rings,
but they are by no means necessary to the story, as a ru le the
destined hero bas no need of an auxiliary, and, as remarked
above, it is certainly suggestive that the knight chosen for
this rôle should be precisely theone for whom Gawain enquires
on his return to court. Again, the multiplication of the rings
« five, on four fingers », where one would hâve served the
purpose equally well, looks like an unintelligent attempt at
heightening the eff^ect of a story which was more telling in its
original guise. At the same time the fact that the writer of the
r^no-(V7;/fc deliberately brings Arthur to Carlion for the setting
of the adventure gives the impression that he was following a
version which placed the venue of the mysterious ship at that
place, and not at Glamorgan. It is thus probable that hc knew
Wauchier.
On the other hand there is no means of deciding whence the
author of the Perlesvaus drew his material. He certainly had
I. Hist. Lin. de la France, Vol. XXX, p. 49.
Romania, XLVII.
3 54 J- L- WESTON
an extremely wide knowledge of current literature, which was
not rcstricted to the field of Arthurian romance, but he handles
his sources with a freedom, and an independence, which forbid
any dogmatizing on the subject. He certainly knows other
incidents found in the Wauchier compilation, but he gives
them in entirely dift'erent connection. Taking into considéra-
tion the évidence which we now possess as to the curiously
composite character of the sources utilized by the first conti-
nuator of Chrétien, there is no improbability in the hypothesis
that the texts employed by him were known to other writers,
in fact the évidence of English Gawain poemsis a distinct proof
of this " .
To sum up, it seems clear that the story of the mysterious
ship was original!}' an independent taie, of vhich either Gawain
or his brother, most probably the latter, was the hero. The
author of the Vengeance appears to hâve known the taie in the
version given by Wauchier, but whether he followed Wauchier's
text, or that of his source, it is impossible to décide. The date
of the literary activity of Raoul de Houdenc, if he really were
the author of The Vengeance Raguidel, a debated point, is not
certain, in any case it was not later than the first quarter of
the ijth. century, while Wauchier was as certainly not earlier
than that period. Thus the two writers may hâve been contempo-
raries ; on the other hand Raoul may well hâve been the earlier.
Thus our verdict on the question of borrowing can only be
« Not Proven ».
With regard to the relationship between the Vengeance and
the Perksvaus, on the other hand, the case is clear, there is no
borrowing hère, the author of the prose romance was foUowing
either Wauchier, or Wauchier's source, and in view of the
wide knowledge of contemporary literature possessed by the
author of the Peilesvaits I should be inclined to décide for
the latter.
I. On this point cf. my analysis of the Wauchier continuation, in Vol. I.
of my Legend of Sir Perceval. M. Lot seems unaccountably tohave overlooked
this évidence, drawn froni a careful comparison of ail the existing Perceval
Mss.
THE PHRLUSV.iUS AND THE lESGEANCH RACUIDEL 355
II. — THE PROUD LADY.
The second point of contact \\\û\ the Vengeance Ragiiidcl is
found in the épisode referred to by M. Lot, /. e. that of the
ladv who cherishes an unrequited affection for Gawain, and
prépares an elahorate revenge for tlie slight inflicted upon
her.
In the poem the taie runs as foUows — Gawain, after an
adventure at the castle of the Black Knight (Maduc le Noir),
rides on his way withthe latter. In theforest they hear a horn,
it is the men of la Dame du Gaiit d'Estroit, who are chasing
the white stag, belonging to the Elack Knight. They kill the
stag, and invite Gawain, who has protected them from the
wrath of the Knight, to accompany them to their lady's castle.
Gawain accepts. After ridingthrough the town — the commercial
activities of which are described in a long and picturesque pas-
sage — they corne to the castle. The lady, whose name is not
given, is the bitter enemv of Gawain, who, having been victor
at a Tourney of \\hich her hand was the prize, had disappeared
without claiming his reward. Her waiting maid, who has been
at Arthur's court, and knows ail the knights by sight, is sent
by her to identify, if possible, the guest. Recognizing Gawain,
she warns him on no account to reveal his true name, but to
pass as Kex, the seneschal, addressing him bv this name in
the hearing of her lady. Gawain plays into her hands, is wel-
comed as Kex, andled to a fairchapel, witn a High Altar richly
decorated, and beside it another, surrounded by a wall, in
which is a small window, closed by a guillotine ; on releasing a
weight the knife descends upon the neck of whoever has put
his head through the opening. The lady bids Gawain look
through, which he does, and sees an Altar, above vhich are
relies, in chasses d'or. There are three horns of ivory, fîlled with
balsam, hanging from the roof, and a marble tomb stands in
the middle. The lady explains the working of the guillotine,
the tomb is for Gawain, who has disdained her love. When
she has slain him by means of the window trap, she will kill
herself, and the two will be buried in the one tomb. Later on
Gawain discovers that she holds Gaheriet his brother in prison,
356 J. 1.. WESTON
and treats him cruellv, he succeeds in freeing him, and the
two hrothers escape together ', The adventure is much more
brieflv related in the prose. Gawain comes by chance to the
castle, and is met by an old knight, who tells him it is the
castle of the Proud Maiden, who never deigns to ask the name
of any guest. Dismounting, he is well received by the lady,
who asks him him if he will see her chapel ? He assents, and
she leads him thither. In the chapel are four tombs the fairest
he has ever seen.In the right-hand wall are three narrow open-
ings, set about with gold, and precious stones, beyond, he sees
great circlets of lighted candies before three coffers of Hallows,
and the smell thereof wassweeter than balm. The lady explains
that three of the tombs are destined for the three best knights
in theworld, Gawain, Lancelot, and Perceval. — She loves ail
three knights, Perceval the best, and whereas she cannot hope
to enjoy their love in life, she has plotted their death, they shall
be buried in three of the tombs, the fourth she reserves for her-
self^
It is obvions that the version of the Vengeance is much supe-
rior; the motive assigned, that of revenge for a supposed insuit,
is intelligible ; hère, it is simply absurd. The author manifestly
knew the story as associated wlth Gawain, and expanded it
unintelligently in the interest of his romance, of which the
three knights are the heroes.
We hiive two other versions of the story. One is found in
tlie Dutch Lancelot, which containsa translation of the Vengeance
Raguidel, or a compilation closely analogous, — it contains
adventures not found in theFrench text'.The poemis preceded
by a curions introduction in which we are told that the author
will relate the history of the castle that was aforetime the
Castle of Maidens. After its conquest by Galahad (this poem
follows immediately on the conclusion of the Qiieste section),
the lady of the castle hears of the famé of Gawain, how he was
the fairest and most courteous of knights, she falls in love with
him. The name of her castle has been changed to Galastroct,
1. V. K. 1543-2367.
2. PcHcsvitiis, Br. IV. titlc 7.
3. D. L., Vol. II, II. II 161 (•/ sfij.
THH l'HRLFSr.WS WD THE FE^^(il■:.^\^CE R.U,lUDr.I. 357
aftcr Guhihad, wlio haJ conquercd it. W'hen she hears that thc
Gniil is found, Galahad and Perocval dead, andBohort return-
ed to court, slic scnds messengers to seek for Gawain ; failing
to find him, she takes Gaheriet his brother prisoner, thinking
Gawain will certainly corne toseek him. Atter this introduction
the poem continues, as in the Frcnch version, with the arrivai
oi tlie mvsterious sliip ; and Gawain's visit to the chapel is
related in due course, but in a much condensed torm. Tne
versions otherwise differ considerably, the Dutch giving two
épisodes unrepresented in the French text.
Finaily the curions text, B. N. Franc. 337, contains various
allusions which, on the whole, seem to point to a use ot
the r. R. First \ve hâve a référence to Ider, de la terre as Nor-
rois, to whoni la bêle aventure avint a la cort du roi Artii, de
r aniaiisquil traist hors des doigts du chevalier mort qui demandoit
vengeance. This certainly refers to the Vengeance. Later on we
hâve an allusion to Maduc le Noir, and his feud with Arthur,
hiscastle is in the lands of the Dame d'Estroit. Finaily the name
of the lady is given, she is Lore de Branlant, who plays a rôle
in the Brun de Branlant section of Wauchier^ and seems to
hâve been more or less closely connected with Gawain. We are
told of the trap prepared for that hero, also that Maduc le Noir
is her man, and that she is Dame de Gaut Destroit '.
There can be no doubt that the author of this ms. knew the
Vengeance Raguidcl, as, in fact, he' seems to hâve known most
of the Arthurian romances which hâve descended to us, and a
considérable number of which we bave now no trace -.
Now what conclusion are we to draw from this confused évi-
dence ?
1. Cf. B. N. 557, fF. 59 vo, 1)4 vo and 191. For Lore de Branlant c(.
Lec;t'iid 0/ Sir Percevul, Vol. I, chap. xiii.
2. A careful study of the text might be of value to ihose criiicswho think
it a virtueto deny the possibility oflost sources. Apart from the introduction
of verse passages drawn from poems cast in thc mould of the Chansivis de
G«/«', and not of the ordinary octo-syllabic rhyme, a point to which both
Professer Freymond, and thc présent writer hâve alreadv drawn attention,
the author utilizcd, without attempting to harmonize them, various versions
of the Grail tradition ; and introduccs personages such as the Red Knight
and his Witch Mothcr. who appear in other romances in a widelv dificrent
scttin".
358 J. L. WESTON
First ofall, it appears to me absolutely clear that, at the back
of the Vengeance Raguidel, and its possible derivatives, there
lies the group of stories I hâve termed The Geste of Sir Gaivain.
The initial adventure, the arrivai of the dead knight in the
boat, certainly cornes from this. Originally Guerrehes,orGahe-
riet, was the hero, in the Vengeance the leading part has been
transferred to Gawain, but the original protagonist has been
retained in the story, and we may remark in a humiliating posi-
tion, parallel to that which he occupies in the introduction to
the Vengeance adventure. In the original version we are told
that the letter found on the body of the knight states that if he
who can withdraw the shaft from the wound fails toavenge the
dead, with the same weapon. and smiting in the same place,
he will be shamed.
Et de son cors avilenis
Comme Guerreshes fu el vergier.
In a fit of temper at being thus betrayed Guerrehes tells the
dead knight he will never be avenged by him, when: touching
the tronçon, it cornes away in his hand, and he knows him-
self for the destined avenger. Again, the circumstances of
Gawain's arrivai at the castle of Gaut d'Estroit may well be
compared with those of his arrivai at the Castle of Lys '. In each
case the owner of the castle is Gawain's deadly enemy, and,
ail unknowing, that hero finds himself in imminent péril of
his life. In each case, before arriving at the castle, he passes
through a town the commercial activities of which are insisted
upon ; the description of the Castle of Lys may well hâve serv-
ed as model for the more highly elaborated, and in fact rather
over-done, version of the Vengeance Raguidel.
Finally, thelady is identified by name with one who plays an
important rôle in the adventure immediately preceding, and
indeed, leading up to, Gawain's liaison with the sister of Bran-
delis, and there can be little doubt that this section of theWau-
chier text was derived from an earlier, and independent récital -.
Now when we take into considération the very curions
1. Cf. B. N. 12576, fo. 74.
2. Cf. I^egend of Sir Percevcil, Vol. I, p. ^00.
THE PERLESI-AUS A\D THE VENCrEANCE RAGUIDRL 359
introductory passage of the Dutch version, citedabove, and the
stress there laid upon the personality of the Lady of Gaut d'Es-
troit, and the fiict that the Perlesvaus only knows the lady as
the ProLid Maiden, is it not rather significant that alike in Chré-
tien and Wolfram \ve find a very important section of their res-
pective romances devoted to the account of Gawain's relations
with a lady who is known by the parallel title of l'Orgueilleuse
de Logres, or Orgeluse ? The demeanourof this lady towards the
hero is distinctly ambiguous, and at first, is by no means of a
friendly character. In the German text she is connected with
the Grail, it was in her service that Anfortas, the Grail King,
received his incurable wound.
Itseemsto me extremely probable that the original Gawain
tradition, ofwhich we hâve only fragmentary survivais, contain-
ed the talc of that hero's connection with a Proud Maiden,
whose amatory advances he, forsome reason which we cannot
nowspecifv, rejected, therebyincurring her enmity, and expos-
ing himself to danger of death.Thestrange revenge planned by
her was probably part of the original story, and taken over by
the author of the Vengeance together with other thèmes, such
as the mysteriousship, with its veangeance-seeking burden,and
Gawain's test of Ide's fidelity. The poem is a compilation and
combination of popular stories, rather than the product of ori-
ginal invention. Thus it seems to me quite possible that the
author of the Perlesvaus, who certainly knew the adventure of
the ship in its original form, may very well hâve known this
taie independently of the Vengeance; as remarked above he
only knows the lady as the Proud Maiden, and he has no trace
of imitation of the Lys story, such as we fînd in the Vengeance.
When we also take into considération the fact that the adven-
turesare widély separated the onefrom the other, and not con-
nected with the same hero, it is at least a reasonnable hypothe-
sis that the author of ihe prose romance took them from inde-
pendent sources. In the first case he certainly did not use the
V. R. It is, at least, a priori possible that he did not do so in the
second.
Jessie L. Weston,
MÉLANGES
PHRCOINDAR DANS LA PASSIOK DE CLERMONT-FERRAND
Le célèbre poème de la Passion du Christ, contenu dans le
manuscrit 189 de Clermont-Ferrand, a été souvant publié et
commanté ' ; mais la langue ibride de l'auteur lui fait du tort.
Ni Godefroy ni Levy n'ont dépouillé ce texte vénérable : pour
l'un, il et trop peu français, et pour l'autre, trop peu provançal.
Ancore faut il q'il soit étudié qelqe part.
Je traiterai ici du sans exact et de l'étimolojie d'un verbe qi
figure uniqemant dans ce poème, où il revêt trois formes
diférantes, aus vers 69, 113 et 340:
Cum cho ag dit et percuidat (6^).
Alo sanc Pedre perchoindeâ
Quç cçla noit lui neiara (i 1 3-1 14).
Sanz Svmeonz loi [corr. : X'oi] percûgded {''fj^o).
Au V. 69, ChampoUion-Figeac avait lu à tort percridat.
Gaston Paris, an donant la leçon exacte du manuscrit, l'a
aconpagnée de cète remarqe : « Je crois que percuidat est une
faute du scribe pour precuidat ; cf. 85 d et 29 a^ » Au v. 85 d
1=: 340], on ne trouve rien sur percogdcd, mais à 29 a [= 113]
on lit : « Le ms. coupe pcr cho iuded ; H. [1= Hofmann] a
corrigé pcrchoi)ided, mais je crois qu'ici, comme à 18 a [::= 69],
il fout Wrc prccoided ; que signifierait ici « demanda » > ? Ce disant,
1. Cf. W. Foerster et E. Koschwitz, Attfran:;^. Udmngsbucl], 4e éd.
(Leipzig, 191 0, col. 59-60.
2. Roniania, II, 301.
3 . I}->îd., p. 302.
|•ERCOI^^n.^R n.>\S la passion de CI.ERMOXT-rERRAN'D T,6l
Piiris croyait qc Hotmann avait voulu ratachcr notre verbe au
latin percontari « demander >' . Grave distraccion du regrété
maître, car Hotmann dit textuèlemant : « 29, Z. i lèse ich
perc}mnded (er that ihm kund) =^ percognitavit in Analogie
mit iKointier, acoimiar '. » Diez, qi, an 1852, avait batu la
canpagne sur la leçon du manuscrit, aprouva, an i8éé, la suture
intellijamant faite par Hofmann et le ratachemant du verbe
/)tTC(>/Wrt;- au latin percognitus -, percognitare.
Paris a le mérite d'avoir raproché nos trois passajes et d'avoir
conjecturé q'il s'ajissait d'un seul et même verbe. Pour le sans
— qi et celui de « prédire ' » — ce verbe s'acomode mieus du
préfixe latin pr* qe du préfixe per. Mais l'unificacion doit être
faite au profit de prxcognitare et non à celui de *percogi-
tare, car cederniertipe ne convient pas au sans des trois passajes.
Le scribe a omis de noter la nasale au v. 127, où il a écrit
sags, pour sangs. On peut suposerq'il a u la même distraccion aus
vers 69 et 340, et restituer percn^n]dat'^ et perco[n]gded. Il et
possible aussi q'il ait cru avoir afaire à un représantant du latin
cogitare, mais cela n'angaje qe lui. Il ne faut donc pas se
prévaloir de la grafie percogded du v. 340 pour s'inscrire an
faus contre ce qe j'ai afirmé jadis, à savoir qe le franc, cuidier
1. Gelehrte An:^eigen der k. bayerischeit Akademie der Wissenschaften, 1855,
n° 5, col. 44 (séance du 11 nov. 1854 de la classe filosofico-istoriqe).
2 . Zur Kritik dtr iUtroni . Passion Cbristi, article paru dans le Jahrlmch,
réinprimé par Breymann, Fr. Die^ Kleine Arbeiten und Receusionen (Munich,
1883). Voici textuùlemant le passaje, d'après la réinpression, p. 24: « Per-
coindar 29» von percognitus, sonst unbekannt. » Cf.Elym. W. der roii/aii .
Sprachen, art. conto : « Dazu komml po-coinder kund thun (*percoguitare)
Pass. deJ.-C. 29. »
5. Dans la 3e édicion de sa Chreslomalhie (1875), Bartsch adopte la leçon
precogded pour le v. 340 et traduit maladroitemant, au Glossaire, le verbe
precogdar par « préméditer». Léo Wiese, qi a publié, an 1920, la 12^ édicion
de l'ouvraje de Bartsch, n'i a rien chanjé sur ce point. Stengel, dans le
fasc. I de ses Aitsgaben itnd Abhaudhtnoen (1882), p. 187, f;ut deus articles
séparés, l'un pour perchoiuded (où il indiqe la correccion percoided, sans
traduccion), l'autre pour percuidal et percogded (où il indiqe la correccion
percoidet, an traduisant, plus mal qe Bartsch, par « ùberlegen »).
4. Le scribe note fréqaniant l'o fermé par u : cf. raiiun (v. i), passiun
(v. 2), iiiiind (y. 3), inique (y. ^), eic.
362 MÉLANGES
et le prov. ciiidar postulent fonétiqemant un tipe Uit. vulg.
cùgitare '.
Faut-il aussi atribuer au scribe la substitucion du préfixe per
au préfixe étimolojiqe pra:? Si le tipe *pra;cognitare avait
évolué fonétiqemant, depuis sa naissance an latin vulgaire
jusq'à l'époqe où a été conposée la Passion, il serait devenu
*pregoindar. Il n'èt pas vraisanblable qe le roman ait conservé
la nocion qe *pra;cognitare se ratachait à cognitus, nocion
qi aurait seule pu anpêcher la sonorisacion du c latin an g
roman, car cognitus a pris de bone eure le sans de « gracieus »,
très éloigné de son sans primitif ^ Par suite, il faut plutôt atri-
buer à la période du latin vulgaire la substitucion de préfixe
dont témoigne le percoindar de notre poème. Nous avons là la
contre-partie de ce qi s'èt passé an Sardaigne et dans la pénin-
sule ibérique, où percontare a cédé la place à *prascontare:
cf. sarde de Logoduro et espagnol pregii7ilar, portugais pergiintar
(avec une métatèse due probablemant à une réaccion du latin
classiqe).
Antoine Thomas.
INTORXO A UNA DENOMINAZIONE ALTO-ITALIANA
DELL' « APE )) : AN VIDA
Abbiamo a Bagolino (ho la forma da un vocabolarietto del
Picci) : anvida « ape ». In Val Giudicaria si ha : anvida e a
Val Vestino : amvidoe anivigo, « ape ». Al Bottiglioni, Vape e
Talveaie nelle lingue roiuart^e, Pisa, 19 19, p. lé, n. i, riesce
1. Ro)iiania,yjL\, 452, à propos de l'art. 2027 du Ro)n. etvinol. IV. de
MevLT-Lùbke.
2. Meyer-Lûbke atribue à l'anc. franc, cointe et à l'anc. prov. loiiide les
sans de « bekannt, kundig » (Rom. eliniol IV., 2030), mais ces sans ne
sont pas atestés. Ce n'êt qe dans le nord de l'Italie qu'on trouve le verbe
cointar au sans de « bekannt machen », qe possèdent aussi, il est vrai, l'anc.
prov. acoindar et l'anc. franc, acointier. Diez fait état de l'anc. prov. coindar
« zu erkennen geben » (Etym. IV., art. conto), mais ce verbe n'existe pas,
car il faut lire comdar « conter», du latin computare; voir Stichel, Beitrâge
:^ur Lexicogr. der altpnn'. Verhuui, p. 26, et Levy, Prcn'. Suppl. IV., art.
coivdiV et comdar.
AKVÎDA 363
oscuro il -i/-di questc voci. E poichè erroneamente dà per Val
Vestino : amvigo, anzichè amvigç (Battisti, Mund. v. Falvestino,
pp. 31 e 45), gli riesce oscuro anche il -g-. A me pare che il
-ci- vada spiegato (non occorre dunque occuparsi di un -g-, ma
di un -g-) corne una fiilsa regressione : che si debba, cioè,
muovere da anvia « ape », voce che abbiamo a Brescia e ad
Anfo e che dobbiamo presupporre nei paesi, ove troviamo
anviiia e amvidç. Vedremo che la forma con -g- présenta assai
minore difficoltà.
Il fenomeno va considerato col trattamento del -(/- intervoca-
lico nel lombardo orientale e nel gruppolomb.-ladino-vene-
ziano. Si sa (Battisti, Dent, espl . intervocaliche, p. 102) che
quivi il -'J'- generalmente cade (mentre il -'/"- digrada a -d-),
p. ex. hergâm. ciia, miola, rais, g nad a nïdiâta., ecc. Nel bresciano
abbiamo precisamante la stessa evoluzione. Nel nonese, che ?p-
parirene al gruppo lombardo-ladino-veneziano, abbiamo pure
la caduta di J interv. primario (rt-n^o/a <C meànUd., setitar <C^
sedentare^ tia <C taeda) e la conservazione del -rf- secondario
(ledàm, kroddr, s^dél, ecc.) ; ma ecco che appunto nel nonese
spunta, in alcuni casi, un -d- come estirpatore di jato. Il Bat-
tistij Nonsberoer Mundart, p. 125 ha citato : redâtol re délie
siepi, reattino, rçdi (reges; Ascoli, Arch. glott., I, 330) ridj
plur. di /■/(//) e ha ricordato altri casi di estirpazione dentale
determinati da ragioni analogiche. Ma non si è chiesto perché
un *redtç] poteva divenire redàlol, ecc. Il caso è analogo a quello
di anvia in anvida. Ora, il ladino orientale propende a man-
tenere il -*J''- ladino e nei casi, in cui questo -d- scompare,
l'Ascoli sospettava influsso veneto {Arch. glott., I, 528) ; ma
ora il problema si presta ad essere esaminato sotto un altro
punto di vista, in quanto ci si possa ragionevolmente chiedere
(Battisti, Dent., p. 69) se la conservazione non sia soltanto
apparente e se il -d- non sia una ricostruzione, poichè lo vediam
comparire in numerose voci, in cui non è punto ctimologico, p.
t%.cudumar cocomero, gédnie {yen. gèold) ebulu, riidine ^\\2A2i,
rovina, çhadile cavicchia, ecc. « La lista dei d irrazionali —
scrive il Battisti — raggiunge e supera quella degli esempi con d
etimologico. » In Val Vestino, invece, cadono cosi il -^d'- come
il -'/'- {diâl, grais, bail niiôlo ecc. Battisti, Mund.v. Vahestino,
p. 36), onde si ottiene, a ragion d'esempio, un bresc. fiiéda,
3^4 MÉLANGES
zia, e un valvest. inco. Du tutto ciô risulta chc in una vasta area
settentrionale la storia dellc dentali inrervocaliche si présenta
coniplicatissima. E se si pensa all'inHusso reciproco di dialetti
contermini,se si nota che quest' influsso doveva produrre oscil-
lazioni, le quali potevano anzi sorgere nel seno stesso di un
determinato dialetto (si pensi, p. es., che a Val Gandino si ha :
krii femm. krûda), se teniamo conto délia evoluzione del -/- dei
participi (il friulano, p. es., ha nel femm. un -d-, mentre il
veneto lascia perdere il suo -/- ; il lomb. -ida, lat. -îta, è
moderno, risalendo a un -// (-ie -ia), Salvioni, Fon. d. dial.
di. Mil., p. 260; V. Ettmayer, Bergaiii. Alpenmund., p. 71) e
se non dimentichiamo, infïne, l'efficacia che esercita sui dialetti
il linguaggio letterario, ci renderemo ragione di codeste estir-
pazioni dentali di jato, le quali si risolvono, a ben guardare, in
una specie di miraggi fonetici : uno di quei miraggi, che pos-
siamo classificare sotto il capitolo délie « regressioni ». Altra
volta, io ho avuto l'occasione di dichiarare il moden. rudéa
(ervilia), piselli, movendo da Vwça e considerando l'inserzione
del -d- per falsa analogia del pur moden. raïs radis ^ nella
quale ultima forma io scorgo gli effetti dell' influsso letterario
(cfr. moden. prioc, ragàn *radicaneu, fungo che cresce aile
radici degli alberi), cioè gli eftetti di un ondeggiamento nel
trnttamento délia dentale sonora provocato da quçsto influsso.
A questa mia spiegazione di rudéa io mi attengo fermamente
ancora, poichè di mano in mano che vcngo approfondendo Io
studio dei dialetti, mi avvedo che non poche volte un feno-
mend, che ha aspetto o parvenza di antichità, si manifesta,
dopo esame più maturo, relativamente moderno. Non ho che
da ricordare, a questo proposito, il trattamento di -a tu nelî'
Alta Italia, rimandando il lettore alla mia Italia diaJetiale,
§ 28 '. Di « miraggi » è causa anche la migrazione délie parole
1. Si sa elle di casi di regressione si sono occupati, péril territorio francese
c franco-provenzalf, il Gillicron, il Roques e il Gauchat. A Poschiavo (Rend.
Ist. Lovih., s. II, vol. XXXIX, p. 511) abbiamo lùdii^a (lomb. liiihja), lon-
tra, suiiibriga (eng. siimbiivn, lomb. itnihria) ombra ; ma gli ant. Statuti
dànno quad rie, arairi (quadriga). Un -iga, -/ca diveniva dunque -/a, poi
il -g- fu reintrodotto per influsso iombardo (jiuitiiga, ecc.) e si ebbcro rico-
struzioni irrazionali. Parecchi casi di regressione ha raccolti nell' Arch .
roni.. I, 200. Si aggiunga, nei Purlaineiiti di G. Faba, liidexc « laici », trev.
.t^'^l).^ 3*^5
d.i un Jialetto ii un altro. Rccone un esempio. A Bedigliora
(canton Ticino) la c betulla " è cliiamata béilra. Non è chi non
veda che questa denominazione è in contraddizione col nome
stesso di Bcdiglioia (Bail. star. d. Svii:^. ital., XX, 35), per ispie-
i;are la quai forma devesi supporre un *beiellj oria-a, cioè un
derivato di *betell)a, che col senso di « betulla » vive in più
luoghi : Intragna bcdcgiia, hi- valm. awdéja; campo-valni.
aiidça; Cevio aitdéja ; onsern. bediéja {Arch. gl. it., IX, 199 ;
Boll. stor. d. Svi:^~. itaJ., XIX, 145), Borgnone hûdéja. Se la
località di Bedigliora è stata cosi chiamata, la ragione è che cola
la voce per « betulla » era un *betellja, cioè un *bedeglia,
bedéjiu E se oggidi dicesi bednu c chiaro che questa denomina-
zione non puô cssere indigena, ma importât:!. Tiattasi in realtà
del lomb. com. bedra *bétula venuto a soppiantare l'autoctono
*beteglia. Onde il nome locale sta a reppresentare condizioni
sconiparse e l'area di *betellja s'ingrandisce nei dialetti lombardi
per chi spinga lo sguardo al di sotto dello strato linguistico
attuale.
Ritornando ora sui nostri passi, non ci parrà più enigmatica
la voce anvida (amvido), che dichiareremo, dunque, partendo
da anvia amvîa. Ma V-iti di questo vocabolo solleva un altro
problema in quanto nel bresciano da un apicula vorremmo
un anviga, che si direbbe esista, dal momento che il Battisti
considéra di importazione bresciana il valvest. amvigç, e a Val
\'estino ci si aspettctebbe un *amvica (Batt., p. 31). Esami-
niamo le aree linguistiche per la designazione di « ape » nelle
regioni limitrofe : nella Valtellina imperanole forme : ava,av, af.
A Poschiavo : ava. In V^alle Gandino : af, ad Osio : àe Q2. Breno :
âa. Ava è poi di tutto il Veneto (Venezia, Treviso, qcc. qcc.^,
àve a Vicenza, ava a Bondeno, Ferrara, tcc. ; & giù, attraverso
l'Emilia, troviamo ava e èva. A Lugo : êv. Anche nel Friuli si
ha: ave, av, af{e, qua e là, ~an). Enel nonese: âf. In somma,
orédese « orefice », a. ven. conccdit (coiiceù) « concepito », valtr. hedôlca k bi-
forca », niesolc. ^ravçi piccoli « gradelli ». Il valses, pedaiica « passatoio di
piètre » vien fosse da. pjaiica (pieni. piaiica con la stesso significato). Sono
régression! morfologichc i sopras. scaveti disuguale (lomb. .s7,y/zx'0. ^"'^^
scalzo, vertit luppolo (*vertii), ecc. (fr. Zeitschr., XXXIV, 598). Credo poi
si possa spiegare, corne un caso di regressione, l'ital. loo-orair accamo a
logrure, lucch. locran.
366 MÉLANGES
la voce « ape, apa » ha quivi un predominio assoluto ; ma
dentro questa vasta area si sono avute creazioni nuove (J^Q^^a a
Modena, Mirandola, Montefiorino) o si hanno propaggini o
infiltrazioni délia voce lombarda aviga, viga, avic, vie (plur.
usato corne sing.). Già a Morbegno (Valt.) troviamo avic e a
Roveredo nei Grigioni, corne in tutta la sezione grigionese
lombarda, aviga, mentre, come si sa, nei Grigioni ladini domi-
nano altri derivati {aviûl, viiîl, aviûlt, aviol, avol, aviçl, aviol^ .
La voce lombarda-centrale è aviga, avic, che si estende per tutto
il Ticino (p. es. aviga Bellinzona. Faido, ' Menzonio ; viga
Broglio ; vie Campo, ecc. tcc.^. Ma nei lombardo occidentale
si ha un âvia (Arona), àvia (Vigevano) tcc. che proviene da
un plur. âvi (p. es. Intra : «f/)e.che ha una grande estensione
(in Val Vigezzo trovo àvia a Finero, Druogno, Malesco). Vera-
mente, il Bottiglioni (p. 15) vorrebbe spiegare (\nQsio âvia da
un plurale metafonetico ^aiv(J), rispondente al valses, aif,
monf. aiv, piver. e biell. ev (*aiv); ma questa opinione, seb-
bene suggerita dal Salvioni, non soddisfa, perché resteiebbe da
rendersi conto del trapasso *aivi *aiva ad âvia . Invece, parmi
molto piià nei vero il Jud (Arrcb. f. d. Si. d. ueiter. Spr . u.
Lit., CXXVII, 419), quando dichiara âvia da una fusione del
sing. ava e del plur. avi. A conforto di questa dichiarazione,
posso citare la forma épia di S. Sepolcro (Arezzo), che pro-
viene da èpa, épi e nella quale non puô essere questione di
metafonesi.
Tutto ciô ci conduce a una constatazione importante : anche
il lomb. orientale non ebbe la base apïcula, come il piem.
avîa (*avija), ma ebbe « ape, apa » come il lombardo orientale
e il veneto e la zona lomb. -lad. -veneta e il friulano. La forma
apicula del lombardo centrale è probabilmente secondaria,
poichè è difficile staccare le due zone di « ape, apa », ma in
ogni caso antica, come è dimostrato appunto dal nostro aiivia
ad Anfo, voce che sta nascosta in -anvida amvigo. Lasciando da
banda la nasale, sviluppatasi dinanzi a labiale, io non esito a
considerare anvia come un *anvija *anviia, cioè come un api-
cula, ammettendo ne! lombardo uno sviluppo di -kl- parallèle
a quelle comune c'(;^) e attestato da alcuni esemplari preziosi,
quali : lomb. portéja callaia, penaja zangola, narei moccio. « Le
terre lombarde, scrive il Salvioni (Romania, XLIII, 569), dove
CHANSON IRANÇAlSt; DU XIII'= SlÈCLH 367
solitamcntc -kl- viene a / sono solo Bormio, Poschiavo e la
Bregaglia. Ma la possibilità che il fenomeno avesse un giorno
piîi ampio doniinio è forse avvalorata anche da ciô, che, in
diplomi bcrgamaschi del sec. ix, il nome del iiume (l^Jio
(Holder, Alt.-celt. Sprachsch., s. *Ollios) appaja ricostmtto
corne OcuJiim (v. Mazzi, Coro^^rafia bergamasca, p. 185) ». E
qui occorre ricordare che nelle alpi bergamasche il von Ettma-
yer ha trovato i due riflessi : 'g e /, p. es. oréga, gôga (a eu eu la)
e i'yt/ji/ (*crotalum), tenài (tenac'l 11). In ant. bergam. vcrmeya
(vermicla). In conclusione, una forma apîcula (lomb. centr.)
penetrô nel terriiorio di « a'pe, apa » e precisamente in un' età
in cul, per lo meno in alcuni luoghi, poteva divenire *aviîa
*avija (con uno sviluppo simile a quello piemontese). Questo
*avija si \tc& anvia Çainvia), che divenne, alla sua volta, anvîda
(^anivido) .
GiULio Bertoni.
CHANSON FRANÇAISE DU XIII^ SIÈCLE
(//y Dex ! nu porrey jen trouver).
Paul Meyer a publié, en 1898, le texte suivant d'une courte
poésie française copiée sur le dernier feuillet de garde du ms.
latin 7682 A de la Bibliothèque Nationale ' :
Ay Dex ! ou porrey jen trouver
Confort, conseil, alegement
Des maus que la bêle au vis cler
Mi fait sentir si asprement ? 4
Du tout en tout en mey grever
Se délite et a escient.
Vrey Dex, comment de chest tourment
Pourrey estre seûrement ? 8
Las ! quant merchi H pri douchement,
El[e] mi dit si asprement :
« Fuy de chi ; de tey n'ey que fere.
J'ey che qui mi vient a talent ; 12
Ainsi enn ey choisist et prent,
Sans parler a prevost n'a meyre. »
I. Bulletin de la Société des anciens textes français, 24e année, 1898, no i,
p. 94-95-
368 .\1HI.ANGi;S
fe ne crois pas que personne se soit, depuis, occupé de cette
pièce qui n'a d'ailleurs pas grande valeur artistique. Si j'y reviens
aujourd'hui, c'est que la découverte de certains faits, qui
paraissent être restés inaperçus jusqu'ici, me semble offrir
quelque intérêt pour l'histoire littéraire encore si mal connue
de la fin du xiii^ et du commencement du xix" siècle, et jeter
quelque jour sur le mouvement poétique qui, à cette époque,
se manifestait dans certains milieux littéraires de la France
du Nord.
Une étude sur les interpolations lyriques du Roman de Fauvel
dans le ms. français 146 de la Bibliothèque Nationale, dont
j'espère faire connaître sous peu les résultats, m'a fait découvrir
au milieu de ces interpolations la poésie publiée par Paul
Meyer. Si ce fait a pu échapper jusqu'à ce jour à l'attention de
nos médiévistes, cela tient à différentes raisons. D'abord, les
historiens de notre littérature médiévale se sont en général
encore fort peu souciés de ces pièces, à l'encontre des musico-
logues, qui connaissent bien ce magnifique manuscrit, mais dont
l'intérêt se porte naturellement sur la partie musicale. Je suppose
que le jugement juste, mais peut-être un peu sévère, de G. Paris,
dans sa notice sur le Roman de Fauvel ', y est pour beaucoup ^;
l'on ne s'est pas suffisamment rappelé que le même savant avait
à diverses reprises signalé l'intérêt que ces hors-d'œuvres pré-
sentaient sous plusieurs rapports '. Une autre raison, c'est que
la poésie en question ne figure pas à l'ancienne table manu-
scrite qui est placée en tête du Roman de Fauvel et qui donne les
hicipit des « moteiz, lais, proses, balades, rondeaux, respons,
antenes et versez » interpolés. Elle manque de même dans la
Table plus complète des pièces musicales du ms. 14e dont
Pierre Aubry a fait précéder sa Reproduction photographique du
Ms. 146 de la Bibl. Nat. (1907). Elle échappait donc forcément
1. Hist. litl. delà France, t. XXXII, p. 116 ss. Voy. par exemple p. 140:
« ces diverses poésies, d'ailleurs fort ennuyeuses... »
2. Même la récente édition du Roman de Fauvel, publiée par M. Langfors,
pour la Société des anciens textes, 1914-1919 (voy. cette revue, t. XLVI,
p. 426 ss.) a, de parti pris, complètement écarté les interpolations lyriques et
musicales du ms. 146, qui, il est vrai, n'ont le plus souvent que des rapports
très éloignés, ou même nuls, avec le texte du roman lui-même.
3. Voy. notamment /./., pp. 132, 149, 152.
CHANSON IRANÇAISE DL' XIII'-" Sli-XLK 569
.1 tous ceux qui ne recouraient pas au texte même. Mais la raison
principale est certainement la forme très particulière dans
laquelle cette pièce se présente dans le ms. 146 et qui, au pre-
mier abord, la rend à peu près méconnaissable.
Le texte se trouve au verso du feuillet 26. Il iait partie d'une
longue interpolation française qui s'étend du f° 23 x'°au f° 27 i""
et à laquelle il faut encore ajouter le lay qui occupe les
feuillets iSbis et 2Sler. C'est, dans son ensemble, l'énorme
complainte d'un amant durement repoussé par sa dame. Cette
plainte revêt tour à tour les formes poétiques les plus diverses:
les principaux genres à forme fixe y figurent, lay, virelai, ballade
et rondeau; ailleurs, ce sont de longues tirades à rimes plates,
coupées, à des intervalles irréguliers, par des refrains musicaux;
une autre partie est écrite en sixains à rimes couées {aahaah).
Dans celte dernière partie, un passage qui commence au verso
du feuillet 26, présente la particularité suivante : les strophes,
au nombre de dix (onze), sont précédées chacune d'une courte
phrase musicale dont le texte est repris et intercalé dans la
strophe qui le suit immédiatement. Le passage est assez curieux
pour être publié /;/ extenso ' :
I
Han, dii'x I ou pourrai je trouver
Hau, diex, de tout le monde sire,
En quel rëaume, en quel empire,
En quelle contrée ne terre,
Qui est qui le me sache a dire,
Tant lointaign pais sache eslire,
Ou pourrai je trouver par querre
2. r. nen
1. Les parties en italique représentent le texte qui accompagne chaque
fois les phrases musicales, les mots espacés la répétition de ce texte dans la
strophe.
Romania, XL VIL 24
370 MELANGES
II
Conseil ' ?
Ne poi trouver conseil, confort,
8 N'alegement, si me confort
Amour ; pas cler n'i puis vëoir,
A confort trouver, c'est moult fort.
Mes dont vient ce grant desconfort ?
12 II se couvendroit pourvëoir
III
Des matds que la belle au vis cler
Me fait sentir si asprement.
Dont il vient? Des maus que la belle
A u V i s c 1 e r, — et de cors est telle,
Belle sanz per — me fait sentir
i6 Si asprement que l'estencelle
D'amour m'ar[t] tout souz la mamelle.
Qui m'en puet de mort garantir ?
IV
Du tout m tout a moi grever se délite. .
Com[ment] sera il que n'en niuire,
20 Quant celle en qui confort déduire
Me deùsse, tant me despite
Que pour moi pour faire au cuer cuire
— Du tout [e nj t o u t ce me doit nuire
24 Trop en moi grever se délite?
7 Le ms. donne nettement Le quoi ; mais cette leçon n'offrant aucun sens,
je pense qu'il faut y voir une faute de lecture du copiste pour Ne poi —
19 Entre Com et sera, il y a une lacune dans le ms., de même au vers 25
entre tout et tout
I. Par mégarde, le copiste a placé ce mot immédiatement après la strophe
précédente, sans laisser la place nécessaire pour la musique. Le rubricateur
n'a pas remarqué cette étourderie. Il a, par conséquent, immédiatement passé
à la strophe III, sans exécuter ni l'initiale de Conseil, ni la musique qui était
certainement prévue ici comme devant toutes les autres strophes.
CHANSON FRANÇAISE DU XIIl' SIECLE 37 1
V
Et a escient.
Et a escient, c'est sanz douic,
Qu'el m'esloigne en place et en route
En regarz pour [moi] tant grever.
28 D'anioureus atrait n'i trois goûte,
Ne prière de moi n'escoute :
Bien me doit dont le cuer crever.
VI
Vrai diex, comment de ce tourment porrai je istre ?
Vrai diex, set len chemin ne voie?
52 S'il a ci nul qui cler i voie,
Par pitié le m'ensegnc et die
Comment d e c e t o u r m e n t p o u r r o i e
Istre; meschief faire en voudroie
56 Pour istre de s'aspre enroidie.
VII
SeïirevuHt.
Voire, istré m'e[n] se ù rement,
Que bien sai que tout quittement
Par mort m'en istroie, mes puis
40 Qu'istrë en pensé sainement,
Mieul.x me pleroit ; mes vraiement,
Quant ne plest ma dame, ne puis.
VIII
Las! quant tnercy pri douceiiienl.
Certes, bien pert que pas ne plaise
44 A ma dame que ma mesaise
Puit sanz ma mort faillir, quar, las!
Quant mercy pri, si com j'ai l'aise,
Doucement, qu'il ne li desplaise,
48 Savez que li truis en ce cas ?
pour tant (sans lacune;
372 MÉLANGES
IX
Elle me dit crueiisenient : « Fui de ci ! De loi n'ai que fere ! »
Comprendre puis sensiblement
Qu 'elle me dit crueusemeut:
« FuidecilDetoin'aiquefaire! »
5 2 Quant en chiere et contenement
Je voi qu'el quiert l'eslongnement
De moi, sanz point ver li atraire,
X
J'ai ce qui vie vient a talant.
Si rai bien tant en moy savoir
56 Que quant mes gieux, mes dis n'a, voir,
A cuer, ainz met en nonchalant
Ce qu'a gré li voi d'autre avoir,
Qu'assez me fait ce mot savoir :
60 « J' a i c e q u i m e V i e n t a t a 1 a n t. »
XI
Ainssi en moi choisist et pi eut
San:^ parler a prevost na maire.
S'ainssi la bêle sanz reprouche,
Douce de vois, riant de bouche,
En moi choisist et prent sanz bourde,
64 Sanz parler, quar en riens ne touche
A prevost n'a maire, et je couche
Ma vie en li, que qui m'en sourde.
J'avais remarqué qu'en juxtaposant les différents morceaux
musicaux, sans tenir compte des strophes qui les séparent, on
obtient un petit poème de quatorze vers, bien rimé et offrant
un sens parfaitement satisfaisant. Seul, le deuxième vers est
52 et en c. — 57 Le ms. donne aini niait, ce qui n'a aucun sens et donne
de plus au vers une syllabe de trop. Je n'ai rien trouvé de mieux, pour
corriger la faute, que de remplacer nioit par tnet, l'original avait peut-être
écrit moit. — Le style tourmenté et souvent obscur, dans toute la pièce, s'ex-
plique par la difficulté de la tâche que le poète s'était imposée.
CHANSON FRANÇAISE DU XIlT SIECLE 373
incomplet, mais il doit être possible de le rétablir à l'aide du
texte de la strophe suivante. En effet, en ajoutant au mot
Conseil, exigé par l'en-tête musical, les deux mots qui le suivent
immédiatement dans la strophe, confort nahgement, on a un
vers qui répond aussi bien aux exigences de la mesure et de la
rime que du sens. On arrive ainsi au texte suivant :
Hau, diex ! ou pourrai je trouver
Conseil, [confort n'alegement]
Des mauls que la belle au vis cler
4 Me fait sentir si asprement ?
Du tout en tout a moi grever
Se délite, et a escient.
Vrai diex, comment de ce tourment
8 Porrai je istre seùrement ?
Las ! quant mercv pri doucement,
Elle me dit crueusement :
« Fui de ci ! De toi n'ai que fere !
12 J'ai ce qui me vient a talant. »
Ainssi en moi choisist et prent
Sanz parler a prevost n'a maire.
La lecture que je fis, quelque temps après, du texte publié
par Paul Meyer, vint confirmer heureusement la justesse de
cette constatation. C'est exactement la même pièce. Cepen-
dant la version du Roman de Faiivel est supérieure à l'autre.
Le texte en est meilleur ; il permet de corriger certaines
erreurs de la copie du ms. lat. 7682 A. Ainsi, au v. 8, il faut
remplacer dans le texte de P. Meyer estre ^at istre; au v. 9, ce
n'est pas Las qui doit être supprimé, comme le pensait Paul
Meyer, mais //; au vers 10, la leçon si asprement, qui répète
maladroitement la rime du v. 4, est à corriger en crueusement ;
enfin, au v. 11, la leçon inintelligible en}i ey est une erreur pour
en mey, et les paroles de la dame s'arrêtent déjà au v. 10. Mais
le grand avantage de la version du ms. 146 est de donner le
texte avec sa composition musicale qui manque dans l'autre
manuscrit, et qui est, comme on le verra, un élément tout à
fait indispensable de notre poème.
Cette composition musicale, nous la possédons même tout
entière, malgré l'inadvertance du copiste et du rubricateur qui,
comme on l'a vu, ont omis la notation musicale du deuxième
37-4 MÉLANGES
vers. Un heureux hasard permet en effet de combler cette
lacune. Dans sa description d'un « chalivali », Tinterpolateur
du Roinàn de Faiivel a cité quelques « sottes chansons » qu'on
faisait entendre en ces occasions. Les deux premières pièces sont
données en entier. Elles ont, toutes deux, la forme de « motets
entés )), c'est-à-dire de motets, dans notre cas d'un contenu
burlesque, dont le texte est placé entre deux vers, avec phrases
musicales correspondantes, qui, à l'origine, formaient ensemble
une unité (le plus souvent un « refrain ») et qui sont artificiel-
lement séparés par le texte du motet. Voici la pièce qui nous
intéresse (f° 34 v°) :
Au, diex ! ou pourrai je trouver
L'ame qui offri a prouver
Que dieu n'a riens eu firmament,
Ainz dit qu'il le fist estorer
4 Pour ses oès mettre [a] couver ■,
Si le tient dieus mavesement ?
Sur ce jure, s'il ne li rent,
Qu'il le fera tel atourner
8 A un coq qui a non Climent
Que nus ne li pourra donner
Confort, secours n'alegement.
Malgré la légère différence de texte, on reconnaît dans les
deux vers qui encadrent ce motet les deux premiers vers de
notre poème. Or, cette fois-ci chaque vers est accompagné de
sa notation musicale. Celle du premier vers est exactement
pareille à celle qui se trouve au feuillet 26. Par conséquent, nous
pouvons hardiment admettre que celle du deuxième vers est
également la notation originale omise quelques feuillets plus
haut ^ Cette heureuse circonstance permet de reconstituer
entièrement la notation musicale de notre pièce.
1. Le vers est trop court d'une syllabe. Le hiatus mettre a étant admis dans
notre texte, nous avons cru pouvoir y introduire la légère correction que
nous proposons. 11 va de soi qu'il serait inutile de chercher dans ces vers
quelque sens raisonnable ; le charme de ces pièces, aux yeux des contempo-
rains, consistait précisément dans cette absence de tout sens précis.
2. Mon collègue, M. Gérold, me confirme que la musique du deuxième
vers cadre parfaitement avec celle des vers qui l'entourent, de sorte que, de
ce côté-ci, rien ne s'oppose à l'exactitude de notre hypothèse.
\
CHANSON FRANÇAISE DU XIII= SIECLE 375
Sa Structure musicale nous en révèle le véritable caractère.
Paul Mcver s'était déjà refusé à y voir le premier couplet d'une
chanson dont le reste n'aurait pas été transcrit, et il y avait fort
justement reconnu une pièce complète. Il avait été frappé, avec
raison, par sa forme peu commune. Encore y avait-il vu, par
suite d'une légère inadvertance, une disposition de rimes beau-
coup plus régulière qu'elle ne l'est effectivement. Dans la for-
mule rvtlimique qu'il en donne {(ibabahahhhnhha), on peut
reconnaître la combinaison de deux formes très régulières,
d'un huitain, de quatre couplets de rimes croisées, avec un
sixain à rime couée. Mais, en réalité, le compas du poème est
le suivant ahahabhbhbahba. Le sixain reste, mais au lieu du
huitain régulier on a une forme des plus irrégulières, et surtout,
ce qui est plus grave, on obtient à la soudure des deux parties
une succession de cinq vers, finissant tous sur la même rime.
C'est un cas tout à fait exceptionnel et anormal et qui suffit
pour écarter l'idée que cette poésie appartiendrait au genre de
la chanson lyrique. La composition musicale, en donnant à
chaque vers une mélodie spéciale et qui n'est jamais répétée,
confirme pleinement ces déductions. Elle nous prouve que nous
avons devant nous l'une de ces compositions musicales et
poétiques que la deuxième moitié du xiii^ siècle voit naître en
si grand nombre et qui sont connues sous le nom de « motets ».
Nous n'avons, d'ailleurs, qu'à suivre en cela les indications que
l'interpolateur du Roman de Fanvel lui-même nous donne dans
la strophe qui précède immédiatement notre poème. Celui-ci
est annoncé dans ces termes :
Et puis qu'ainsi est avenu
Qu'a moi coniplaindre sui venu,
A faire mes complainz ni'acorde
Par ce motet qu'ai retenu,
Que tout qu'aussi sui je tenu
Com cil dont ce motet acorde(fo 26 v").
Il est certain que ce terme de « motet » doit être pris ici,
non pas dans le sens large et général de « petite chanson » ou
« texte poétique » qu'il a quelquefois, mais comme la désigna-
tion précise de ces compositions musicales et poétiques que les
théoriciens de l'époque appelaient un « motetus » et dont les
37^ MÉLANGES
manuscrits bien connus de Montpellier, de Bamberg, d'Oxfora
et autres nous ont conser\'é des spécimens si nombreux '.
Le texte de Paul Meyer le montre dans sa forme primitive de
véritable motet; le Roman de Fauvel en présente une forme
modifiée et élargie par des strophes intercalées entre les diffé-
rentes parties du motet original, de façon à former un « motet
enté » — appelons-le plutôt « motet farci », afin d'éviter toute
confusion avec la forme ordinaire du « motet enté » telle que
nous l'avons définie plus haut.
Faut-il attribuer cette transformation à linterpolateur du
Roman de Fauvel lui-même, à ce messire Chaillou de Pestain,
sur la personnalité duquel nous devons des renseignements
précieux aux savantes recherches de M. Ch.-V. Langlois ^ ?
Malheureusement, le passage cité plus haut ne nous renseigne
pas clairement là-dessus. C'est assez probable, cependant. Ce
serait bien, en tout cas, dans les habitudes de ce poète : très
versé dans la littérature contemporaine, il connaissait notre
motet avec bon nombre d'autres, et comme il y retrouvait,
ainsi qu'il le dit lui-même, ses propres sentiments, il jugea bon
de l'insérer dans sa complainte amoureuse. C'est alors qu'il y
aura sans doute ajouté les sixains, pareils à ceux qui, dans
toute cette partie de son interpolation, encadrent le motet. Il
usait de la même liberté vis-à-vis des motets latins qu'il fait
entrer dans son poème et dont il modifie souvent plus ou moins
profondément le texte traditionnel, afin de l'adapter au sujet
du roman. Ce qui est certain, c'est que le motet, avec ou sans
les sixains, existait déjà avant que messire Chaillou n'ait exécuté
son travail d'interpolation, aussi bien le texte que la musique
qui en formait partie intégrante. Or, nous savons que les inter-
polations du Roman de Fauvel datent de Tannée 1316. Notre
1. On sait qu'un motet, pour être complet, doit se composer d'au moins
deux voix. Il manque au nôtre en tout cas la voix fondamentale, le ténor.
Mais cette lacune s'explique aisément par la manière dont les deux pièces
nous sont transmises. L'intérêt du copiste du ms. lat. 7682 A allait exclusive-
ment au texte; il a donc laissé de côté le ténor qui est essentiellement musicai.
et souvent même sans paroles. Quant à la version du Roman de Favvel, après
la transformation qu'y a subie notre motet, le ténor n'avait plus de raison
d'être et devait nécessairement disparaître.
2. La vie en France au nioveti lige, p. 289.
CHAXSOX FRANÇAISE DU XII^ SIFXLE 377
motet est donc du cDmnienccmcnt du xi\"= siècle, ou plutôt
encore de la tin du xiii*.
Où faut-il, alors, chercher l'origine de ce texte ? Pour Paul
Meyer, « la langue indique le Nord de la France ». Mais les
faits linguistiques sur lesquels se basait ce savant, ne peuvent
rien prouver, n'étant pas à la rime. Les formes picardes peuvent
être dues au copiste. En effet, dans le texte du Roman de Fauvel
elles sont régulièrement remplacées par les formes correspon-
dantes du Centre, des formes parisiennes, sans doute. Dans un
texte si court et d'une époque si tardive, la langue ne nous
renseigne pas sur la première origine. Mais peut-être arriverons-
nous à un résultat plus précis par une autre voie. Un heureux
hasard nous a permis de découvrir l'auteur au moins d'une
partie de notre motet. Cet auteur, c'est Nevelon Amion
d'Arras. Ce poète écrivit, avant 1280, un long Dit d'amour en
strophes de douze vers où il imite, comme l'a démontré
M. Jeanroy ", un poème analogue de son grand contemporain
et compatriote Adam de la Halle. Or, dans la deuxième moitié
de la quatrième strophe de ce dit nous trouvons, avec quelques
légères variantes, le sixain final de notre motet. En voici le
texte, d'après l'édition de M. Jeanroy :
Amours, u tous H maus se maire
Et u tous li anuis s'esclaire
Et u tous li confors s'estent,
K'ai je meffait, ki ne puis plaire
A vous ki estes debonaire,
Ke me donnés alegement ?
Quant merci prie doucement -,
Vous respondés crueusement î :
« Fui de ci ! De toi n'ai que fiure !
J'ai chou qui me vient a talent. »
Ensi en moi coisist et prent
Sans parler a prevost n'a maire.
1. Romania, t. XXII (1895), p. 48. Voy. aussi H. Guy, Adam de Je Haie
(1898), p. 269 s.
2. La \tcon prie est celle du ms. franc. 25566 de la Bibl. Nation. ; le ms.
Rome, Vatican 1490 donne crie. C'est la leçon adoptée par l'éditeur. Mais
prie est appuyé par la leçon pri que donne notre motet dans ses deux rédac-
tions.
5. On voit que crueusement est, en effet, la bonne leçon.
378 MÉLANGES
Il n'est pas admissible queNevelon, si peu original qu'il soit,
ait recueilli et inséré dans son poème une partie d'un motet qui
existait avant lui. Il est donc certainement l'auteur de ces vers.
On entrevoit à présent ce qui s'est passé. De même que nos
compositeurs modernes empruntent aux poètes lyriques les
textes de leurs compositions musicales, un musicien du
XIII* siècle ' a composé sur ces quelques vers de Nevelon un
de ces motets alors si fort à la mode, en les faisant précéder de
huit autres vers, afin de donner à sa composition une longueur
convenable. C'est sans doute à Arras même qu'a eu lieu cette
première métamorphose, car il ne semble pas que le poème de
Nevelon ait été répandu en dehors des cercles littéraires de cette
ville, ou au moins des régions du Nord. Il n'est conservé que
dans deux manuscrits, et les formes picardes que nous rencon-
trons dans chacune de ces copies nous prouvent que c'est dans
le Nord, probablement à Arras, que celles-ci ont été faites. Le
caractère picard de la version publiée par Paul Meyer vient à
l'appui de cette hypothèse. Alors seulement, dans cette forme,
et sans doute grâce à elle, le petit poème a fait fortune. C'est
ainsi que Chaillou de Pestain apprend à le connaître. Plus de
trente ans séparent la copie de notre pièce de l'époque de sa
création, et des milieux littéraires d'Arrasde la fin du xiii^ siècle,
elle a passé dans les milieux parisiens du début du xiv« siècle,
quand l'interpolateur du Roman de Fauve! , en 13 16, l'utilise
pour son travail poétique, en lui faisant subir de nouvelles
transformations. D'un côté, il en fait le cadre d'un « motet
tarci », où les six vers de Nevelon Amion sont noyés dans un
grand poème de plus de soixante vers ; et un peu plus loin, il
en reprend les deux premiers vers pour construire là-dessus une
sotte chanson en forme de « motet enté ».
Je trouve une dernière trace de notre poème dans l'œuvre
poétique et musicale de Jehannot de Lescurel, à peu près con-
temporaine des interpolations du Roman de Fauvel -. On y ren-
1. Peut-être était-ce Nevelon Amion lui-même. Il n'est, à vrai dire, pas
connu comme compositeur, mais comme poète aussi on ne le connaît uni-
quement que par ce Dit d'amour. J'ignore si, à cette époque, comme ce sera
le cas un siècle plus tard, compositeur et poète étaient déjà des personnalités
différentes.
2. La date de l'œuvre de Lescurel n'est même pas approximativement
CHANSON FRANÇAISK DU XI ll"^ SIÈCLE 379
contre, à côté de ballades, de rondeaux et de virelais, deux
poèmes que la Table manuscrite nomme des « diz entez sus
refroiz de rondeaux ». Ce sont des pièces composées de strophes
régulières, d une forme assez originale (a.(asb,bj,b..c-Cj.Cj.d^ -|- R),
qui finissent pour la plupart avec un refrain étranger, dans le
genre des ft saluts d'amour ». Or, dans l'un de ces dits (Incipit :
Gracieus temps est, quant rosier), la 22= strophe a pour refrain le
vers suivant :
« Fui de ci ; de toi n'ai que faire ' ! »
On y reconnaît le onzième vers de notre motet. C'est le seul
cas où celui-ci ait laissé une trace dans l'œuvre de Lescurel.
Malheureusement, il est impossible de déterminer exactement
d'où ce poète a tiré ce vers. Aurait-il connu les interpolations
du Roman de Fauvel ? Rien ne le prouve, et le fait que ses
poésies sont consignées dans le même manuscrit 146 qui
commence par le Fauvel interpolé n'est pas une preuve suffi-
sante pour l'antériorité du Roman de Fauvel et l'existence de
rapports littéraires entre l'œuvre de Lescurel et celle de Chaillou
de Pestain. On peut toutefois faire remarquer que les formes
poétiques et musicales qu'a cultivées Jehannot sont les mêmes
que celles qui figurent parmi les interpolations du Roman de
Fauvel et que, par conséquent, des rapports directs entre ces
deux œuvres, s'ils ne se laissent pas directement prouver, ne
sont pas non plus tout à fait exclus. Mais il est tout aussi
admissible que le vers de Lescurel provienne en droite ligne du
motet primitif lui-même. Ce serait une preuve nouvelle du
succès durable dont jouissait cette composition dans les milieux
littéraires du premier tiers du xiv^ siècle ^ Après Lescurel, je
n'ai plus trouvé jusqu'ici trace de notre poème.
établie. H. Suchier, par exemple, dans sa Geschichte der Jraniôsischen Literatur,
2' éd., 191 3, p. 242, est tenté d'identifier ce poète avec un Jehan de l'Escu-
rel, exécuté à Paris en 1303. Pour G. Groeber, par contre, Jeannot doit être
un contemporain de Guillaume de Machaut, ce qui ne le placerait que vers
le milieu du xiv^ siècle (Grundriss der roman. Philologie, II, i, p. 946). La
vérité pourrait bien être entre ces deux dates. En tout cas, la question deman-
derait à être examinée sérieusement.
1. Chansons, ballades et rondeaux de Jehannot de Lescurel, éd. A. de Mon-
taiglon, Paris (Jannet), 1855, p. 64.
2. Pas plus que les textes, la musique ne permet de trancher la question.
380 MÉLANGES
C est donc pendant un demi-siècle que nous pouvons, dans
un cas précis, cas très rare et peut-être même unique à l'époque
qui nous occupe, suivre la fortune et les vicissitudes d'une
petite pièce de vers à travers la littérature et la musique fran-
çaises, assister, grâce à des textes divers, aux métamorphoses
étranges qu'elle subit pendant ce voyage et constater le succès
durable qu'elle obtient pendant ces cinquante années. Ce demi-
siècle, c'est précisément l'époque de transition qui embrasse les
dernières années du xui^ siècle et les premières du xivS et qui
mène de l'ancienne poésie lyrique courtoise des xii^ et xiii'
siècles à la poésie aux formes fixes qui régnera depuis le
xiv^ siècle jusqu'à l'époque de la Renaissance. D'Arras, où,
comme on le sait, la lyrique courtoise a trouvé, avec Adam de
la Halle et ses contemporains, un dernier et brillant épanouis-
sement et où en même temps se prépare déjà un art nouveau,
notre pièce nous conduit à Paris vers un autre centre de vie
littéraire intense dont les membres cultivent dès le début du
xiv^ siècle la poésie aux formes nouvelles. Elle nous révèle en
même temps le rôle, très considérable encore dans l'histoire de
la poésie lyrique, de la composition musicale, qui en fait l'un
des plus grands attraits et peut-être aussi, à en juger d'après
notre pièce, le succès principal. Il faudra s'en souvenir, pour
bien comprendre la renommée extraordinaire dont jouira un
peu plus tard un Guillaume de Machaut. Nous avoir fait
entrevoir quelques-uns des éléments qui ont contribué à l'évo-
lution de la poésie lyrique à cette époque, c'est sans contredit
le mérite principal du petit texte dont nous avons essayé de
reconstituer l'histoire.
E. HOEPFFNER.
Il est vrai que la notation musicale de notre vers chez Lescurel n'est pas abso-
lument identique à celle du Roman de Fauvel, mais la différence ne porte que
sur quelques points de détail ; les modifications peuvent être et sont sans
doute l'œuvre personnelle de lun ou l'autre des deux compositeurs. Dans
l'ensemble, c'est certainement le même thème musical qui reparait dans les
deux versions ; mais ceci n'indique pas nécessairement qu'il v ait eu quelque
rapport direct entre eux, puisqu'ils peuvent être remontés, l'un et l'autre, à
la source même, au motet primitif.
LA SIXONDK /•/£ DES PHRES 3^1
L'AUTEUR DE LA SECONDE VIE DES PÈRES
Ayant l'intention de donner une édition critique du recueil
de contes dévots connu sous le nom de Fies des Pères, j'ai
relu les 72 contes contenus dans le ms. A de Schwan (B. N.
t"r. 1546). Plus heureux que Schwan et tous ceux qui
jusqu'ici se sont intéressés à ce recueil, j'ai réussi à identifier
l'auteur de la seconde Vie'. Il s'est nommé à la fin d'un de
ses contes, intitulé, dans A, De Y ermite a qui on aracha ses
poriaux en son courtill. Il s'appelait Frère Ernoul de Laigny \
Comme ce nom se retrouve dans tous les manuscrits qui ren-
ferment le conte, on ne saurait douter qu'il désigne l'auteur
lui-même. Voici la fin du conte, d'après les quatre mss. qui
l'ont conservé (.4 = B. N. fr. 1546; 5 = fr. 1039 ; C =
iV. 23 1 1 1 ; S = Arsenal, 3641) ; graphie de A :
Ce dii Frère Ernoul de Lain'gni :
En malvés leu fet cil son ni
Dont il pert tout quant que il a,
Dahez ait qui ja le fera. 4
As peneauces nous prenons
Et les aises de ci fuions ;
Ne n'i metons les cuers pour rien,
Ce convient fere au darien. 8
Et pacïence en nous aions,
Ensi come avoir la devons,
Sanz rancune et sanz vilenie.
Nostre Dame, Sainte Marie 12
Deprist son cher fiuz Jhesucrist
I Si £ — ernous de leigni B ; hernous de laigni C ; arnous de leigni S —
5 quanques B — 4 D. est il qui le f. A ; Qui la lou f. 5 — 5 A peneance C
— 6 aaises B — 7 lou cuer S — 8 Cescouient C ; daarrien B\ derreain C ;
Mais fasomtiîes toz jors lou bien S — 9 pénitence S — 1 5 D. a son fil B ;De
par son chier f. C
1. On sait que le recueil des Vies des Pères comprend deux séries de
contes, composées à bref intervalle, vers le milieu du xiiie siècle (cf. Ronia-
niii, XIII, 235 ss.).
2. Probablement Laigny dans le dcp. de l'Aisne, si, comme le supposait
Schwan, le continuateur est picard.
382 MÉLANGES
Qu'il nous avoit et nous aïst
Qjjc nous cel preudome eusuions
Et padence en nous aions 16
A nos penitances parfere,
Et Dieus le nous doint ensi fere
Qu'en paradiz ostel aions
Quant de cest siècle partirons. 20
Reste à savoir à quel ordre appartenait ce frère. J'espère
avoir bientôt la possibilité de revenir sur ce point.
J. MORAWSKI.
REMARQUES ONOM ASTIQUES SUR LE WALTHARWS
Les auteurs qui, récemment, ont voulu démontrer que le
Wallharius était l'œuvre d'un Français', ont négligé un élément
de critique qui paraît de quelque importance : ils n'ont pas
tenu compte des formes que les noms propres de personne
revêtent dans le poème.
Ces noms, — d'origine germanique pour la plupart, — sont
généralement latinisés, comme il convient. Ainsi le nom du
héros principal est Waltharius au nominatif, et se décline cor-
rectement : Waltharii, Walthario, Walthariiim, Wallhari, Wal-
thario ; celui du roi des Francs, fils de Gibicho, est Gimtharius,
et se décline de même.
Mais, à côté de ces formes où est observée la flexion latine,
il en est d'autres où on ne la reconnaît pas. Dans un vers
(1434), on a la forme Walthare, au nominatif; dans un autre
(1171), Giinthere, au nominatif. Le nom du père de Waltha-
rius est toujours, au nominatif, Alphere et non Alphariiis^.
Ces formes donnent les dactyles dont avait besoin le poète,
14 Que S — 15 ce 5 ; cest S — 17 Et AC — 20 Quant nos dou s. p S.
1. J. Flach, Revendication contre V Allemagne du poème de Gauthier d'Aqui-
taine {îValthariui), dans la Revue des études historiques, 1916, p. 297-313 ;
M. Wilmotte, La patrie du IValtharius, dans la Revue historique, 19 18, i"
vol., p. 1-30.
2. Vers 77, 80. — Je suis l'édition de H. Althof (1899).
UN ÉPISODE DE l'YSENGRIMVS 383
là où les formes JValtharius, Guntharius, Alpharius auraient
rompu la mesure.
Or, Walthare, Gnnthere, Alphere ne sont pas des mots latins ;
ce ne sont pas des mots romans ; ce sont des mots allemands.
Il me semble difficile d'admettre qu'ils aient été incorporés aux
vers latins qui les renferment, par un auteur de langue fran-
çaise.
Ospiriti, nom de la femme d'Attila, est un mot" purement
germanique. N'en est-il pas de même de Patavrid, d'Ekcvrid, de
Hadaivart, de Randolf, de Helmnod ? Des personnes mieux
instruites que moi des langues que l'on parlait, en France et en
Allemagne, vers le x^ siècle, pourront sans doute nous le dire.
Max Prinet.
UN ÉPISODE DE VYSEKGRIMUS
ET QUELQUES RÉCITS APPARENTÉS
L'aventure peu édifiante du goupil et de la louve (Ysengri-
mus, 1. V, V. 705-820, éd. E. Voigt) est fort bien résumée dans
ces termes par M. L. Sudre ' :
Pendant que le loup est au couvjnt, Reinardus arrive dans l'antre, où il
trouve Xt-: petits de son oncle auprès de leur mère malade et alitée =. Celle-
ci, aux cris de ses enfants, que Reinardus salit de ses ordures, se lève furieuse.
Reinardus s'enfuit. Elle cherche à le faire revenir sur ses pas par des paroles
mielleuses, et, quand il se décide à l'écouter, elle se cache derrière la porte
pour le recevoir comme il le mérite. Mais il reste à quelque distance et lui
jette delà boue et des pierres. Alors, impatientée, elle s'élance à sa poursuite.
C'était tout ce qu'il voulait. Il l'entraîne jusqu'à son repaire, y pénètre les-
tement, tandis qu'elle, trop grosse, une fois engagée dans l'ouverture, ne
peut plus avancer, ni reculer. Reinardus qui est ressorti par une autre porte,
revient à elle, et abuse de sa prisonnière, en donnant cette plaisante raison :
Alter, ait, faceret si non ego ; rectius ergo
Hoc ego, quam furtim quis peregrinus, agam '.
ï . Les Sources du Roman de Reiiart, Paris, 1892, p. 143-144.
2. Elle vient de mettre ses petits au monde; v. 717, ceux-ci disent : En
cubai ex fiobis quos est enixa recenter.
5. Ces deux vers appartiennent à la partie du récit qu"E. Voigt considère
comme interpolée et qu'il a, par conséquent, rejetéc en note. Cette question
384 MÉLANGES
Une partie essentielle du récit est celle qui décrit la façon
dont la louve est prise dans l'entrée étroite de la tanière du gou-
pil, de sorte qu'elle ne peut ni avancer, ni reculer. Après avoir
décrit la demeure de Reinardus, le conte latin continue (v. 793-
800) :
Hue rapido cursu fugieusque fugansque ruerunt,
Ille sui leviter pervolat ora laris '.
795 Dum temere illa sequens anum nimis incidit, hi^sit
Nec proferre potest nec revocare gradum,
Nec magis in latum remeat, quam prodit in artuni,
Januasic captum stringit adacta canem,
Sic hçret cuneus, qui decipiente relictus
800 Malleolo nondum robora tota fidit.
M. L. Foulet - a bien mis en lumière les liens étroits qui
existent entre tout ce récit et la partie correspondante de la
branche II (édit. Martin) du Roman de Renard '\ de sorte que
l'hypothèse la plus naturelle est d'admettre que le récit français
est une imitation du récit latin ; il a également montré que les
complications que présente le récit français, comparé au latin,
s'expliquent très probablement par des intentions de parodie
littéraire. Le récit de VYsengrimus est la forme littéraire la plus
ancienne '^ de ce thème (qui ligure dans des contes populaires 5),
en tant qu'il s'agit du viol, par le goupil, de la louve. Nous
trouvons il est vrai, en Occid-ent un récit encore plus ancien,
le conte, primitivement rédigé en anglais et conservé dans la
traduction de Marie de France ^ ; mais là, c'est l'ourse, et non
est, pour l'objet de cette étude, d'un intérêt secondaire, un passage analogue
à ces vers contestés ayant nécessairement figuré dans le conte primitif, même
si l'auteur (Nivard) l'a laissé de côté pour des raisons de décence.
1 . Lar = doDius dans la langue de Nivard.
2. Le Roman du Renard, Paris, 1914, p. 139 et 180.
3. V. 1041 et suiv. Le passage de VYsengrimus que nous venons de citer
se retrouve en français, v. 1258 et suiv.
4. On sait que les recherches de M. L. Willems ont placé la composition
de VYsengrimus vers 11 52 ; voir L. Willems, Etude de VYsengrimus, Gand,
1885, in-8, p. 21.
5. Voir sur ces contes, L. Sudre, ouv. cité, p. 154.
6. Fable 69, p. 224-226, éd. Warnke, Halle, iS^8 (Bihliotheca norniannica,
IX).
UN ÉPISODE DE LYSENGRIMCS 385
la louve, qui est la victime du goupil. Cette forme du récit,
remarquable par sa simplicité, semble éteinte dans la tradition
populaire ' ; la rédaction anglaise écrite remontait au moins aux
premières années du xii^ siècle -.
Nous voudrions appeler ici l'attention sur une autre forme,
orientale, arabe, de ce thème du Viol, forme déjà signalée, mais
dont l'importance n'a pas encore été suffisamment mise en
lumière.
Dans son étude sur le Roman de Renard, écrite à propos du
livre de M. Sudre, G. Paris remarque ' qu'il est fort possible
que la fable de Marie de France, où il est question de l'ourse
et non de la louve, représente la forme primitive du récit, car
plus la différence de taille et de force entre les deux animaux
sera grande, plus le conte sera plaisant, puis il ajoute en note :
« Il faut noter que dans un conte arabe assez mal conservé, et
transformé suivant les mœurs orientales, il s'agit du goupil et
du lion (voir dans les Kpj-Txcix, t. I, la note sur le n° i des
Contes secrets russes). » — En eftet le recueil cité contient '^ un
récit traduit de l'arabe en latin, et emprunté aux Arabnm Pro-
verbia de Freytag. Or, le livre de G.-W. Freytag (Bonn, 1838,
3 vol. in-8°) n'est pas un recueil de proverbes notés par des
voyageurs ou des ethnographes modernes ; la plus grande par-
tie de l'ouvrage est la traduction de la collection de proverbes
du grammairien el-Meidànî, mort l'an 518 de l'hégire, corres-
pondant à l'année 1124-1125 de Tère chrétienne >. Le récit se
trouve par conséquent dans un livre ancien.
L'ouvrage d'el-Meidànî donne le texte des proverbes, chaque
proverbe étant suivi, au besoin, d'un commentaire explicatif; le
grammairien nomme assez souvent l'auteur auquel il emprunte
l'explication.
1. M. ¥ou\&t (ouvrage cité, p. 548) voit dans le récit de VYsengrhmis un
remaniement littéraire du conte que nous a conservé Marie de France : l'au-
teur anglais traduit par Marie et Nivard, auteur de VYsengrimus, auraient
puisé également à une source latine perdue. Voir sur ce système trop ingé-
nieux, Revue de l'Instoire des religions, année 191 6, p. 49-51.
2. Date indiquée par Mail et reproduite par Warnke dans son édition des
Fables de Marie de France, Introduction, p. xlv.
3. Mélanges de littérature française du moyen âge, p. 388.
4. KpuTJTaSia, Heilbronn, 1883, I, 291.
5. Freytag, ouvrage cité, III, 2, p. 192.
Romania, XLVJI. 25
386 MÉLANGES
Ceci dit, nous reproduisons à notre tour, pour le passage qui
nous intéresse, la traduction latine de Freytag '.
Xoii iiiihi placel ruinera re facievi socii. Jonesus dixil, Arabes proverbium sic
explicare : Vulpes lapidem album in loco vallis angusto conspexit. Ut Iconem
perderet, ei dixit : In vallis loco angusto adeps est, quo facile potiri potes.
Qui locus quum nimis angustus esset, quam ut corpus leonis intraret, vulpes
ei dixit : Protrude caput ! Léo vulpis consilium sequens mox firmiter loco
inliaesit, ut neque redire neque prcdire posset. Vulpes autem leonem ad
podicem laesil et quum leo eum, quid ageret, interrogaret : Sic eum liberare
velle, et leone dicente, a capitis latere hoc faciendum esse, ista proverbii ver-
ba protulit, quibus significant, virum se erga alterum amicum fidum osten-
dcre, eum perfidus sit.
Cette traduction peut soulever quelques doutes : le nom Jo-
nesus, qui ressemble à un nom anglais latinisé, paraît singulier;
en outre, ceux qui ont pratiqué le livre de Freytag savent qu'il a
parfois inséré dans sa traduction du commentaire d'el-Meidânî
des citations d'auteurs postérieurs, sans prendre la précaution de
les mettre entre crochets. On peut par conséquent se demander si
le récit se trouvait réellement dans le commentaire du grammai-
rien mort en l'an 1124-1125 deJ.-C. Heureusement, le recueil
d'el-Meidânî, proverbes et commentaires, a été imprimé en
arabe à Boulàq en 1867, en 2 volumes in-4°; la Bibliothèque
Nationale possède un exemplaire sous la cote 4° R 303. Mon
ami M. Cabaton, professeur à l'Ecole des Langues Orientales,
a eu l'obligeance de faire la vérification : le texte arabe,
conforme à la traduction citée de Freytag, se lit dans cette édi-
tion, t. II, p. 161 ; les deux premiers mots du commentaire,
correspondant au Jonesus dixil de la traduction sont Qâl
Yoiinus... Ce « Yoùnus ^ » est-il le même que le grammairien
Yoûnus (Junus) b. Habib, mort l'an 183 de l'hégire, et
nommé par Freytag ' parmi les auteurs qu'el-Meidânî a consultés
et cités ? C'est aux arabisants de décider cette question ; en
tout cas, il est désormais certain que le récit est bien dans el-
xMeidànî et qu'il l'a emprunté à un auteur plus ancien.
1. Ouvr. cité, II, 539, no 433 de la lettre lam.
2. L'orthographe Jonesus de Freytag doit probablement s'expliquer par la
vocalisation du nom dans le manuscrit suivi par l'orientaliste allemand.
Ailleurs (I, 285) Freytag écrit « Jones ».
3. Ouvr. cité, III, 2, p. 210.
tJN ÉPISODE DE l'YSENGRIMUS 387
Une [xiiticularité du conte, tel que le reproduit el-Meidânî,
est intéressante, quand on la compare à un détail du récit de
VYsengrimiis. Nous avons cité les vers où la louve se trouve
prise dans l'entrée étroite de la tanière du goupil, de sorte
qu'elle ne peut ni avancer, ni reculer. Il en est de même dans
le conte arabe : le lion, lui aussi, se trouve pris in val lis loco
angusio ; de sorte que tnox firmiter loco inhaesit, ut negiie redire,
neqiie prodire posset. Un récit du Daghestan, sur lequel G. Paris '
a déjà appelé l'attention, présente encore plus d'analogie avec la
version de VYsengrimiis : le goupil a joué de mauvais tours au
loup ; celui-ci le poursuit pour se venger ; le goupil se réfugie
dans sa tanière, le loup, courant après, s'y trouve pris; son
adversaire sorti d'un autre côté, se met à le dévorer par der-
rière ; comme chez el-Meidânî, il y a un dialogue entre les
deux animaux ^ . On voit que la donnée primitive du conte
s'est obscurcie ou plutôt a été altérée par des raisons de décence :
on retrouve cette altération dans un récit de Zanzibar, où la
victime se trouve prise dans « une caverne » et est également
dévorée par derrière 5. Nous sommes, par conséquent, en pré-
sence d'une famille orientale de récits, où se trouve ce trait de
la victime, prise dans un passage étroit, et il paraît difficile de
ne voir qu'un simple hasard dans l'accord qu'elle présente sur
ce point avec le récit de VYseiigriiiiiis, reproduit dans le Roman
de Renard. S'il n'est pas absolument sûr que cette forme du
récit. soit « la plus ancienne », comme le croyait G. Paris *, il
faut en tout cas admettre qu'elle a existé en Europe au moyen
âge, à côté de celle où la victime est prise entre deux arbres
(contes populaires modernes) ou dans un buisson (fable de
iMarie de France) >.
1. Étude citée, p. 387,11. i.
2. Conte kùrinien traduit dans Mémoires de l'Académie Imper, des Sciences
de Saint-Pétersbourg, 7e série, t. XX, no2, p. 96.
3. Conte swahili de Zanzibar, noté par Sleere et reproduit par R. Basset,
Contes popul. d'Afrique, Paris (1903), p. 254. Dans ce récit, le lièvre est le
héros et le lion sa victime.
4. Ouvr.cité, p. 387,0. i.
$ . On peut remarquer que ce détail fournit un nouvel argument contre
Ceux qui ne verraient dans le récit de VYseiigrimus qu'une transformation
littéraire de celui conservé par Marie de France, où l'ourse est prise a en uu
buisson », dans des « espines » (v. 16, 17),
300 MELANGES
Si le récit si singulièrement déformé que nous a conservé
el-Meidânî est intéressant pour le classement des versions de ce
thème multiforme ' du Viol, il est encore plus important à un
autre point de vue. Ce récit, mis par écrit par un grammairien
mort en ii 24-1 125 et emprunté à un auteur plus ancien, est
nécessairement antérieur à ÏYsengnviits et probablement à la
fable anglaise traduite par Marie de France ; il représente une
forme indépendante de la tradition. Il fournit la preuve à la
fois de l'internationalité et de l'antiquité d'un des thèmes
folkloriques qui sont entrés dans le Roman de Renard et jus-
tement du plus important de tous pour le développement
ultérieur du cycle, de celui qui est devenu, d'après l'expression
de G. Paris % « l'épisode central du Roman de Renard, tel que
nous Tavons »; c'est sous Tinfluence de ce thème que Renard
est devenu un véritable don Juan du monde animal ; cette
façon de comprendre le personnage a eu un tel succès qu'on la
retrouve encore dans Renard le Nouveau de Jaquemart Gelée,
où les vieux récits sans prétention tournent décidément à l'al-
légorie satirique et didactique.
G. HUET.
ANC. FRANC. SISME « SISIÈME »
M. Gilliéron écrit dans la Revue de Philologie française,
XXXIII (1921), 15:
Nous nous posons la question suivante : sisme « sisième » a-t-il réellement
existé, contrairement à ce que nous pourrions conclure du silence de Gode-
froy ?... Nous ne pouvons croire que le D. G. ait inventé ce sisme « sisième »,
ou ait été la dupe de quelque interprétation erronée.
Ce qi et dit dans le Traité qi aconpagne le Dictionnaire géné-
1. On l'a transporté dans le monde des oiseaux : dans la forme du récit
notée en Bretagne le roitelet est le héros du conte et l'oie sa victime
(G. Paris, oiivr. cite, p. 588, n. 2); dans une autre version, moins bien con-
servée, racontée par un « poilu » originaire de la Mayenne, le roitelet est
resté le héros, mais sa victime est la dinde ; voir Revue des traditions popu-
laires, XXXn (191 7), p. 44-
2. Ouvr. cité, p. 387.
\
NOUVEAUS TÉMOIGNAJES SUR LE « JARGON » 389
raJ, au § 577, et anprunté à la deusième partie (morfolojie)
du Cours de grammaire historique d'Arsène Darmesteter, publiée
par les soins de M. Léopold Sudre (Paris, 1894), p. 23, où on
lit : « Le gallo-roman avait tiré de quinque, cinque, sur
le modèle de septimus et de decimus, l'ordinal cinqui-
mus, V. fr. cincme. . . Le latin populaire sextus, sexta avait
donné le v. fr. siste qui disparut, dès les premiers temps,
devant un dérivé nouveau sisme, du latin vulgaire seximus,
lequel disparut à son tour. . . » J'avoue qe je n'ai jamais ran-
contré le v. fr. cincme. Du moins, je puis fournir la preuve de
l'existance de sisme « sisième ».
Dans le ms. de Paris du Roland, au passaje où le ms. d'Ox-
ford porte : E la siste est d'Ermines et de Mors, on lit : La
sisme eschiellc a mandé Maligors ' . Il ne peut i avoir de doute
sur le sans, car le ms. de Paris poursuit ainsi : Et la septisme
firent li Amoraive.
Un segond exanple, sous la grafie sipme, se trouve dans la
Vie de saint Erançois qï fait partie du ms. B. N. franc. 2094,
f" 7^, et qi remonte, d'après P. Meyer-, au xiii^ siècle:
Tôt après vindre[n]t autre troi,
Si qu'il meïsmes fu li sipiiies.
Frères Phelipes li septimes.
Les grafies concurrantes sisme et sipme prouvent qe le s éti-
molojiqe s'était amui de bone eure, corne il et de règle devant
Antoine Thomas.
NOUVEAUS TÉMOIGNAJES SUR LE « JARGON »
(1464 et 1484- i486)
M. L. Sainéan a rassanblé les plus anciens exanples conus
du mot jargon apliqé au langaje secret des malfaiteurs K Dans
le domaine propre du français, il ne cite qe qatre textes du
1. Dns altfr. Rolandslied, kritische Ausgabe besorgt von. E. Stengel (Leip-
zig, 1900), p. 321, note sur le v. 3227.
2. Hist. litt. de la France, XXXIH, 350.
3. V Argot ancien (Paris, 1907), p. 30-51.
3 90 MÉLANGES
xv^ siècle, dont les dates respectives sont : 1426, 1455, 1460
et 1489. Je crois intéressant de faire conaître des documants qi
se placent antre ces deus dernières dates.
I. — 1464. — Dans une lètre de Guillaume de Varye, datée
du Pui le 16 avril, sans indicacion d'anée, mais qi et sûremant
de 1464 ', lètre adrécée à Jehan Bourré et dont nous possédons
l'orijinal -, on lit :
Monsr du Plessis, je vous vueil adviser d'une matière qui s'est trouvée en
ce pays, qui est la plus grant deablerie dont vous oystes oncques parler, c'est
d'une secte de crocheterie ', la plus terrible qui oncques fut trouvée. Il y a
ung rov, ung connestable et plusieurs notables officiers. . . Hz ont un jargon
que autres n'entendent. . .+.
II. — 1484-1486. — On lit dans un arêt du Parlemant de
Paris, daté du 22 mars 1485 (anc. stile) leqel concerne une
noble dame du Maine, Renée de « Vendosmoys », acusée
d'avoir fiiit assassiner son mari, « Jehan de Saint-Berthevin > »,
seigneur de Souday *^, vers la Noël 1483, avec la conplicité
de Son amant, Guillaume Du Plessis :
Dictus Du Plessis se evaserat et in villam de Saint Malo in Britania se
transtulerat, sed ipse peranteajam dicte actrici quasdam licteras scripserat aut
ei per aliquem talia verba : « qu'elle soit ferme du bahin, et qu'elle ne se coppe
point, et qu'elle n'avra jamais mal » mandaverat...
... Quo pendente, jam dictus Du Plessis eidem actrici certas alias licteras,
in lingua seu ydiomate nuncupato jargon, per quas ut se bene aliquid confî-
1. G. de Varye se trouvait an éfet au Pui an avril 1464, pandant la ses-
sion des États de Languedoc, auprès desqéls il était un des comissaires du roi
(Hist. de Languedoc, 1. XXXV, ch. 47, éd. Privât, t. XI, p. 54). Voir le fac-
similé de sa signature au bas d'une lètre collective datée du 14 mars [1462],
qe les nouveaus éditeurs de VHisl. de Languedoc ont datée à tort de 1474,
dans Ann. du Midi, XXI, 214.
2. Bibl. nat., franc. 20600, fol. 51, pièce no 53.
3. Exanple à ajouter aus deus qe cite Godefroy.
4. Voir sur cète associacion, qi rapèle singulièremant cèle des Coquillards de
Dijon, un « écho » publié par moi dans \e Journal des Débats du 5 déc. 1908,
sous ce titre : « Cambrioleurs d'églises sous Louis XI. »
5. Deus comunes de ce nom existent dans la Mayène, l'une dans le
canton ouest de Laval, l'autre dans le canton de Landivi, ar. de Mayène.
6. Comune du canton de Mondoubleau, ar. de Vendôme, Loir-et-Clier.
XOUVEAUS TÉMOIGN'AJES SUR LE « JARGON » ^91
teri prescrvarct, et, si hoc faceret, nunquam uUum malum habcret manda-
vcrat.
...In dictis remissionis licteris nuUa facta mencio extiterat, ncquc de licte-
ris in vdioinatc de jiVii^oii sibi per dictuni Du Plessis scriptis... '
Il et tacheus qe les deus lètres an « jargon » de Du Plessis ne
se soient pas conservées, mais nous somes eureus de savoir q'èles
ont existé et d'an posséder un court fragmant. L'expression
« se couper « a depuis longtemps passé dans l'usaje jénéral :
èle figure an 15^9 dans le Dictionaire de Robert Estienne, et
Bossuet s'an et servi. Qant à « être ferme du babin », sino-
nime très pittoresqe de « ne rien avouer » (cète torterèce des
malflnteurs de tous les tanps), il sanble bien q'on n'an ait pas
ancore signalé d'exanple dans les anales du crnne.
Au dernier momant, mon confrère M. Eugène Lelong
m'aprand qe labé Ambroise Ledru a publié, an 1892, un
mémoire intitulé : « La recluse Renée de Vendômois », dans
la Revue hist. et arch. du Maine, mémoire qi n"a pas échapé au
chanoine U. Chevalier, dont j'ai u tort de ne pas consulter le
Répertoire, col. 3934, avant de rédijer la note q'on vient de lire.
L'abé Ledru n'a pas publié le texte latin de l'arêt, mais il a publié
celui des plaidoiries, prononcées le 28 février 1486 et transcrites
dans le rejistre X^A54 des Archives nacionales, J'an extrais ce
qi concerne les lètres au « jargon », dûmant collacioné sur le
rejistre :
Michon, pour les enfans et héritiers dudict defunct Bertlievin,. . . dit
que. . . led. du Plesseis s'évada et s'en alla à Sainct-Malo. . .,mais avant il
rescripl ' à lad. demandarresse unes lectres, ou ' lui mande par aucun
« qu'elle soit ferme du babin et qu'elle ne se couppe point et qu'elle n'aura
jamès mal ». . . (/oc. cit., p. 372)... Parties oj'-es, elles furent appoinctees
par lad. justice de Mondoubleau. . . Or ce pendant ledit du Plesseis lui res-
cript certaines lectres en jargon, par lesquelles il luy mande qu'elle se donnast
bien garde de riens confesser et que, si elle [le] faisoit, elle n'auroit jamais
mal. . . {ihid., p. 375). — Tertio. Elle n'a point donné à entendre les lectres
dt jargon à elle escriptes par ledit du Plesseis. . . (ibid., p. 374).
1. Arch. nat.,XîH5 (rejistre non pajiné).
2. L'abé Ledru a lu à tort respoudit.
3. L'abé Ledru inprime à tort où ; cf. le texte latin ci-dessus, qi porte aut
et non ubi.
592 MÉLANGES
Gannay [avocat de Renée]. . . par ses repplicques, dit que. . . ; au regard
des lectres de jargon, dit que ce sont lectres de chiffre, comme B, C, D, et
ne scet que c'est, et sont lectres contrefaictes et ne sont point escriptes de la
main dudit du Plesseis, et peut l'on tirer tel sceu de ladite lectre que l'on
vouldra, car on fait valoir les lectres ce que l'on veult (ihid., p. 378).
Le lecteur remarqera de lui même l'intérêt particulier du
dernier extrait, où chiffre et anployé au sans 2° du Dict. général,
sans dont Godefroy, IX, 80, ne done q'un example de 1573,
bien qe Littré ait déjà relevé lettres en chffre dans Comines (cf.
éd. B. de Mandrot, t. II, p. 309, anée 1495).
Antoine Thomas.
COMPTES RENDUS
Ai.DO Francesco Massera, Sonetti burleschi e realistici dei
primi due secoli : Bari, Laterza e figli, 1920; 2 vol. in-8 di 249 e
20.\ pagine (num. .SS-89 degli Scrittoi i iVItalià).
Il volume primo contienc unicaniente i testi, dei quali ricorre una parte
anche ncl seamJo. Ad esso perô è in particolarc riserbato Tapparato critico,
che comprende :
a) una Nota, in cui sono esposti in primo iuogo i criteri di compilazione '.
Contiene poi per ciascuno autore concise e opportune notizie, redatte con
piena conoscenza deilo stato présente degli studi. La critica dei testo palesa
sicure conoscenze paleografiche : la discussione dell'opinione altrui è fatta
con garbo e con mente serena, e le proposte e le congetture messe innanzi
sono assennate e quasi senipre convincenti .
b) délie Annolaiioni, che s'industriano intorno ad identificazioni di
persone ricordate nei vari sonetti, fra le quali si levano improvvise e gradite
dinanzi ai nostri occhi più o meuo note figure Dantesche. Dato il génère di
poesia, non è maraviglia se alcune interpretazioni mancano ancora ; ma
notevole è stato il lavoro d'investigazione a cui il Massera si è sobbarcato,
per dar la luce che bisognava, sopratutto quando l'illustrazione concerneva
sonetti che venivan pubblicati da lui per la prima volta. In queste Annota-
:^ioni sono anche richiami a dati di tempo, che permettono di fissare cronolo-
gicamente i componimenti.
c) un GJossario, a cui si ricorre sempre per sicura risposta. Raramente
avviene che il lettore non trovi quanto possa desiderare. A parer nostro, per il
I . Le sigle indicanti i mss. di rime antiche sono state fissate con alcune
lettere dal Festa, Bihliografia délie più antiche rime volgari ital. (Rom.For-
chungen, XXV, 564 sgg.), con altrc dal Langley, TJie extant repertory of the
early sicilian poets {Publications of the modem Language Association of
America, XXVIII (191 3), 464 sgg., conaltre dal Barbi, Studi sul canioniere
di Dante, Firenze, 191 5, pp. xv-xvi. Qui non si segue alcuno dei tre. Sarebbe
bene prcndere una volta per tutte una determinazione e non mutar più, corne
s' è fattoper i provenzali e pei francesi.
394 COMPTES RENDUS
più diretto riscontro, sarebbe stato bene che le diverse voci avessero avuto il
richiamo preciso delsonetto, da cui provengono, com'è in uso anche in altre
importanti collezioni. La mancanza dipenderà dal criterio seguito dalla
direzione degli Scrittori d'Italia ; ma non c un pregio dell' opéra.
d) un Indice dci copoversi.
e) un Indice dei nomi propri. Perché comprender solo « i nomi propri di
luogo e di persona, dei quali è menzione nella Nota e nelle Anuota^ioiii » ?
Completo, con i richiami, cioè, anché ai testi, avrebbe reso maggiori servizi.
Oltre un brève elenco di correzioni, questo volume secondo ha in fine
V Indice dcgli autori che contiene ; e un tal Indice é pure nel volume primo.
L'apparato è quale si poteva attendere da un cosi valente studioso délia
nostra lirica antica corne è il Massera. 11 quale, dacché cominciô a farsi
favorevol mente conoscere, or sou già alcuni anni, con una buona edizione
dei sonetti di Cecco Angiolieri (Bologna, 1906), ha sempre, con infaticabile
attività e con notevoli saggi, proseguito i suoi studi nel campo dell' antica
poesia italiana.
Il senso Ictterale di questa nostra poesia è non di rado difficile a ben
afferrarsi. Quando a renderlo taie non vi concorrano i giuochi di parole, o le
rime equivoche, o le volute oscurità, o la irrimediabile ignoranza nostra
per quanto poteva suscitare e risvegliare nello spirito dei contemporanei
l'accenno a questo o quel nome, al taie o al tal altro fatto, onde la espressione
intera mordevacon la beffa o pungeva d'ironia, è fuor d'ogni dubbio che quel
primi rimatori adagiavano il loro pensiero in forma, che si discosta non poco
dall'uso moderno. Noti sono i vocaboli, ma sfugge il valore preciso délia frase.
Non giudico, rilevo il fatto, che è poi un segno dei tempi. La natura creativa
dei linguaggio si è sempre rivelata (perché non nel periodo délie Origiui ?)
nello sforzo continuo di rivolta a tutte le regole : « Il poeta disseppellisce
vocaboli disusati ; ne conia di suoi ; muta il suono e il significato di quelli
in corso ; manomette le leggi logiche e quelle storiche délia grammatica ;
rinnova la rettorica ; s'aiuta dei ritmo ; compone organismi espressivi, il cui
valore non è già in quello che dicono, ma in quello che suggeriscono ; il cui
pregio non è punto in se, ma nella forma enel cant'o, cioè nella sintesi idéale
in cui son fusi ' ». Ora, a me non sarebbe dispiaciuto che, per lo meno dei
più oscuri di questi sonetti (e non son pochi, anche fra quelli di argomento
storico), si fosse data la riduzione in prosa moderna. È un uso che da tempo
si segue costantemente e lodevolmente per i trovatori e per i troveri, c già
alcuno ha cominciato a adottarlo pure per i nostri rimatori délie Origini»,
con buon senso d'opportunità e con non piccolo vantaggio per la miglior
conoscenza délia lingua antica, il cui lessico dovrà prima o poi pur metters|
insieme.
1. G. A. Cesareo, Saggio sulVarte créatrice, Bologna, s. d. (ma 1919),
p. 192.
2. Cito a titolo d onorc S. Santangelo, Le ten:;^oni poetiche nella letter. ital .
délie origini in La Rasseg)ia dei Flamini e Pellizzari, a. 1918, no. 4Sgg.
A. F. MASSERA, Sonctti hiirkschi 395
Probabilmente mi si risponderà ancora chc cio non rientrava nel piano
degli Sciiltori (Vltalia. E io mi demande : A clii mai si rivolgc qucsta
collczione? Agli eruditi di professione ? In parte, perclic, per certi volumi
almeno, essi avran sempre bisogne di rjcorrere aile fenti. Al gran pubblico,
allora, corne dicone i francesi, o aile persone coite, corne preferiamo
csprimerci noi italiani ? Ma, sia dette con loro buona pace e senza la
minima intenzionc di ofTeudernc la cultura, se non si dà ad esse il mode
d'intenderc perfeltamente, corne si potrà pretendere che leggano e che profit-
tino ?
L'orJine di siiccessiene dei poeti qui raccolti « è, o vuol essere, cronolo-
gico; e con taie criterio furon anche disposte, fin quanto risultô possibile, le
poésie di ciascuna seziene » (II, 71). Essi poi son quelli « che, dentro il
période approssimativamente compreso tra la meta del secolo xiii e la meta
dcl XIV, diedero opéra, nell' agile ferma del sonetto, al cosi dette génère gio-
coso, e di esse aile specie e varietâ délia poesia burlesca, satirica, realistica »
(th.). Tutti? No, quelli nella cui produziene il carattere giecese fu « preva-
lente»; ces'iche, a confessienc stessa dell' autorc, rimangono escluse, ad es.,
alcune rime del Cavalcanti, del Guinizclli e di Cino da Pistoia, perché furono
sopratutte peeti d'amore. Sembrerebbe dunque che i sonetti amorosi de-
vessere restar fueri da qcesta raccolta. No, ché dei peeti riuniti « furono
dati tutti senza ecceziene i sonetti, anche i non giocosi: ch'è quanto dire,
tolte poche canzoni... ed una frottola. . . tutta la produzione Ictteraria
superstite » (II, 71).
Ecco. Teniameci pure dentro i limiti di tempo che il M. ha fissati, e
accettiamrili : non sfuggene le ragioui per le quali ha volute lasciar fueri
poeti délia seconda meta delTrecente, quali Antonio Pucci e Franco Sacchetti.
Per quanto, allora, la dicitura: J^/^r/wi due secoli, che è nel titele dell' opéra,
non sia proprio del tutte al sue posto. Ma se questa deveva essere una
raccolta di sonetti hurlescbi e reaJistici, corne il titolo espressamente dice, a
che fine includervi anche la produziene amoresa? Tutt' al più si peteva
accennare nella Nota che il taie pecta ha scritte anche versi d'amore, nei quali
spuntane espressioni rivelatrici di un più o meno forte desiderio sensualc :
Messer Niccolô del Rosse scrive :
Se zô te displaze, reprendi gli ecli,
che vélse pur mirar le belle gambe,
unde lor frutto ermai tu l'adocli.
(son. Per non usai')
e
Sempre che la bella gela se sflibba,
Amore le meo cor pon' en deposito
appe lei: chetanto ve sta reposite,
fin che l'adorna vesta se reflibba.
(son. Sempre che lu)
59^ COMPTES RENDUS
E Pieraccio Tedaldi :
di cui a ciascun' ora mi rimembra
de la dolce figura, collo e gola,
dé la grandezza, e di certe altre membra,
e de la sua angelica parola.
(son. La gaia donna.)
La cosa avveniva anche tra i provenzali : cf. Pàtzold, Die indiv. Eigen-
ti'imlichkeiten einiger hervorragender Trohadors un Minneliede, Marburg, 1897,
p. 134,5212; figurarsi se potevano andarne esenti poeti délia natura dei
nostri ! Cosi si sarebbe acquistato spazio e la raccolta avrebbe potuto com-
prendere altri testi meglio convenienti ail' indole sua, rendendo anche più
facile il riscontro a chi legga il volume del Percopo su La poesia giocosa
(Milano, Vallardi, in corso di pubblicazione).
Mi si concéda un' altra demanda. Sarebbe egli poi stato un gran maie se,
allargando un po' la comice, si fosse questa raccolta intitolata Poesia horghese
dei secoli XIH e XIV ? Sotto un titolo taie, s'io non m'inganno, si sarebbero
trovati anche meglio a loro agio i niolti sonetti d'argomento storico, in cui
rivivono passioni e figure eminenti délia nostra gloriosa vita comunale di
Toscana, dell' Umbria e del Veneto '. La raccolta avrebbe avuto limiti ben
definiti e avrebbe potuto essere definitiva.
I poeti son riuniti in venti sezioni ; ad esse se ne aggiungono altre quattro
che comprendono tenzoni fra vari rimatori ed una, in fine, costituita di
sonetti anonimi o di mal sicura attribuzione. Primeggiano sugli altri il
fiorentino Rustico Filippi, che scrisse pure sonetti d'amore, il senese Cecco
Angiolieri, spirito bizzarro se altri mai, e Folgore da San Gimignano, che
legô insieme un odoroso mazzo di sonetti, dicendo dei pregi e dei diletti dei
dodici mesi dell'anno — che Cenne dalla Chitarra d'Arezzo assai arguta-
mente parodiô I, 175 sgg. — e dei sette giorni délia settimana. Una corona
di sonetti — egli preferisce quel génère — scrisse ancora sulle virtù che
ornano il perfetto cavalière. Vengono in seconda linea Dante Alighieri con
la sua tenzone con Forcse Donati, ser Pietro de Faitinclli, detto il Mugnone,
da Lucca, messer Niccolô del Rosso da Treviso, ser Marino Ceccoli e scr
Cecco Nuccoli, ambedue da Perugia, e Pieraccio Tedaldi fiorentino.
Geograficamente (vi comprendo, com' è naturale, anche i minori)
si ripartiscono in tre ben distinte regioni. I Toscani, in primo luogo :
Rustico Filippi, ser Jacopo da Lèona, ser Mino da Colle, Niccola Muscia,
Dante Alighieri e Forese Donati, Cecco Angiolieri, Jacomo de' Tolomei
detto Granfione, messer Fino d'Arezzo, Giuntino Lanfredi, Parlantino da
I . La figura di Carlo d'Angiô offre di per se sola un eccellente contributo
al noto studio del Merkel, Vopinione dei conteviporanei sulV inipresa itaL di
Carlo I d'Angiô (in Atti d. r. Ace. dei Lincei, s. IV, class. di se. mor., st. e
filol., 1888, p. 277 sgg.).
A. i. MASSERA, Souelli hurlcscbi 397
Firenze, Folgore da Sau Gimignaao, Cenne dalla Chitarra, ser Pietro de'
Faiiinclli detto Mugnonc, ser Lùporo da Lucca ■ e Castruccio degli
Amclminelli, Fieraccio Tedaldi, Bindo, suo figlio, e il gruppo di tenzonatori
politici fioreutini che comprende Orlanduccio e Pallamidesse, Monte Andréa
chc si batte con Schiatta dimesser Albizzo Pallavicini.con un ignoto, con ser
Cione Baglioni, ser Beroardo, Federigo Gualterotti, Chiaro Davanzati e
messer Lambertuccio Frescobaldi. Poi gli unibri, con ser Marino Ceccoli,
ser Cecco Nuccoli e coi tenzonatori perugini, che trattano di preferenza
argonienti giocosi, fra i quali troviamo, oltre i due rimatori già ricordati,
Gilio Lelli, Attaviano e Neri Moscoli, Cione, Ridolfo e Pietro di maestro
Angelo, un ignoto, Trebaldino Manfredini, Cucco di messer Gualfreduccio
Baglioni, Giraldello e Cola di messer Alessandro -. Ultimi i veneti Guercio
da Montesanto, Gualpertino da Coderta, messer Bartolonieo da Sant' Angelo
e messer Niccolô del Rosso. Resta isolato il giudeo Immanuel, figlio del
rabbi Salomone, délia famiglia Sifronidc, che si désigne da se stesso corne
romauo '.
Sono dunque un bel gruppetto di rimatori, più o meno poeti, che coltiva-
rono con niano felice la lirica giocosa; si che essa, nel periodo délie Origini,
— di queste soltanto qui dobbiamo occuparci — tiene a buon diritto il
primato in Italia. Ché in Francia, allorché lo spirito voile argutamente ridere
e sollazzarsi, preferi materiare di se il fabliau, che è « un degré inférieur
de la poésie épique » (G. Paris, La litlèr. franc. ', p. 118). Solo un lirico
giocoso, veramente personale, ella ebbe nel sec. xiii, il Rustebeuf : di
molto minore importanza è quella produzione, che è stata ultimamente messa
insieme dal Jeanroy e dal Làngfors'. Poi, sebbene non manchi qualche
1 . Il Massera accentua Luporo (I, 195 e II, 102), ma la vera pronunzia è
Liiporo, in cui è da vedere Lupol più il sufF. -oro sdrucciolo, che il Nieri,
Vocaholario lucchese, Lucca, 1901, dice « una délie note più spiccate del. . .
vernacolo » (p.. xxix). A proposito di spostamento d'accento sui nomi
propri, il Massera modifica anche altrove : « Folgôre (non Fôlgore) o, per
dir megiio, Giacomo detto Folgôre (il soprannome, certo,da « fulgore » nel
senso di « splendidezza, magnificenza ») ecc. » (II, 96). Sicuro ? La tradi-
zione délia scuola perô è per « Fôlgore », ed è d'accordo con la pronunzia
popolare di Toscaua, dove si usa ancora taie parola per soprannome. È bene
seguirla, dunque. Nel son. Per che io non vi scriva di Bindo di Pieraccio
Tedaldi (II, 57), è da togliere l'accento su occupa del sesto verso ( « de la
mia mente si n'occupa il chiostro ») : occupa ha qui la pronunzia normale.
2. Un son. Mdgiolo, el tuohracchetto di Gilio Lelli a Magiolo Andruccioli
resta senza risposta.
3 . Mafu a lungo nell' Umbria : cfr. II, 93-4. La ragione per cui il M. gli
nega il son. Dolorohaste (« è attribuito da D [ r= Vat. Barb. lat. 4036] ad un
Maniiellus che non èil N., essendo omessa la qualifica di « giudeo », la quale
non sarebbe certo mancata se si fosse trattato di lui » II, 94) non credo che
persuadera tutti interamente.
4. Chansons satiriques et bachiques du XII h siècle {Les classiques franc, du
m. a.). In Arras, in particolar modo, s'incontrano in questo tempo poeti gio-
398 COMPTES RENDUS
spunto di poesia satirica ncl tempo in cui trionfa la ballata e il rondettn
(accenno ad Eusiaclic des Champs e a Jean Froissart), per trovarc un aitro
grande poeta del génère, bisogna scendere lîno al Villon. Quanto alla
Provenza, è noto che taie poesia occhieggia sfrontatamente e quasi corne
per eccczionc soltanto in qualche trovatorc .
Fra gli argomcnti îrattati prevalgono quelli che Cecco Angioleri racchiuse
nel verso :
ciô è la donna, la taverua e' 1 dado.
(son. Tre cosé)
Essi, del resîo, non escludono secondari motivi giocosi, alcuni de' quali ne sono
come la conseguenza, corne gli inconvenienti délia povertà, il desiderio vio-
lento deidanari che nel mondo son tutto, le imprccazioni contro gliavari che
non moion mai, e simili. Ma è certo che ai piaceri dell'amor sensuale s
abbandonano più spesso e volentieri, non di rado trascorrendo aperti e non
curanti nell'oscenità '. Né farà maraviglia che qui pure trovino echi la poesia
misogina, che fu nel medio evo un fiume cosi ricco d'acque impetuose -, e il
viz'io délia sodomia, che préoccupe quell'età con non minore tormento >.
Trascrivoqui appresso alcuni proverbi e modi proverbiali, su cui la lettura
dei Sonelti ha richiamato la mia attenzione. Del gran flutto paremiologico
taliano è utile che si comincino a raccogliere sistematicamente anche le
prime chiazze d'acqua, che nel suc incessante ondeggiare ha lasciato qua e là
sull'arena +.
cosi : cfr. Guesnon, La satyre à Arras au Xllh siècle (Moyen-Age, i8, 1 56 sgg.
e 19, I sgg.) Gli argomenti a silentio relativi a opère simili, che possono
essere andaie perdute (18, 156-7) hanno un valore minore di quelle che il
Guesnon sembra ritenere.
1. Cfr. specialmente ison. Da che giierra; A voi, Chierma; El Muscla si
fa dicere di Rustico Filippi ; i son. 5'î' potesse d'aniico ; BecchiiCaniore; Per
Die, Min Zeppa di Cecco Angiolieri; ecc.
2. Cfr. in particolare i sou. Uonipuo saper ; Inhuona verità; Jo non sconfesso
di Pietro de'Faitinelli ; il son. Eo caminai di mcsser Kiccolô del Rosso ; i son.
El nuiladelio ; Onalunque in\irrecassi : S'ioveggio il di ; O crudel Morte, scritti
tutti da Pieraccio Tedaldi contro « de l'animale, il quai si chiama moglie ».
Sultema cfr. A. Wulff, Die fraiwnfeindlichen Dichtuiigen in den roni. Litera-
tiiren des Miltelalters bis :^um Ende des XIII. Jabrhunderts, Halle, 1914, che
per i limiti impostisi non accenna ai nostri esempi.
3. Cfr. ipdicazioni bibliografiche in Roniania, XL, 213 n. i. Qui cfr. il
son. A voi, niessere di Rustico Filippi ; i son. lo potrei cosi ; Quando 1 Zeppa
di Cecco Angiolieri ; il son. O voi, cb' eninaculato di Marino Ceccoli ; il son.
Atnico, sappie di Cola. Ser Cecco Nuccoli ha tutta una série di sonetti (ni.
1-XIII délia sezione xxiii), in cui parla délia sua passione per un cotai
Trebaldino(suquest'argomento si svolge anche la VII delletenzoni perugine :
II, 21-3), che si chiude con un rimpianto per il tempo ivi perduto.
4. Sui materiali paremiografici entrati a far parte délia produzione gno-
mica e didattica ital. nei primi secoli, cfr. gli imponanti contributi del
Novati, Le série aljabetiche proverbiali e oH alfabeti disposli uella letl. ital. dei
A. F. MASSERA, Sonetù biirh'schi 399
pcr un florin voglio esser cavigliuolo.
(son. Voleté iidir di Rustico Tilippi.)
Clic, quanto l'uomo c più su, se ne cade,
tanto maggiormente dice : — Mal m'attenni ! — ;
(son. S' i' la sci lit' ho, di Jacopo da Lùona.)
s'ella potessefar pepe di state.
(son. Caro mi Costa di Cecco Angiolieri.)
clic mi convcn far di quelle de l'orsa,
chc per la fanic si lecca le dita ;
(son. Un dainiio, id.)
pii'i ne son fuor, che gennai' del fiorito.
(son. Di tntie cose id.)
a cu'la moglie muor, ben è iavato,
se la ripiglia,piil, che non è'I farrc.
(son. La streinitd id.)
ch'i'aggio udito dire ad un oni saggio,
che vèn un di, che val per più di cento.
(son. rbo si poco id.)
carne di lupo vuol salsa di cani ;
(son. Corne credetc di Parlantino.)
proverbio antico : — Iddio si fe' li sere — .
(son. Tu se'nel loco, di Cecco Nuccoli.)
Ben ce darei a tal derrata giôota,
(son. S'iopotesse id.)
I seguenti son meglio da dire modi proverbiali :
o ha recato a vender canovacci -
(son. Ecci vetiuto di Niccola Muscia.)
Ben par ch'e' sappia i torni del camello,
(id.)
Tu abbi'l danno con tutto'l malanno !
(son. Accorri accorri di Cecco Angiolieri.)
procura piû, ch'a roniani'l Sudare.
(son. Per ogne gocciola id.)
ben lo terrô più savio, che Mcrlino,
(son. Ogne viie'ntendimeiito id.)
per piû l'ho'n peguo, chc non monta Pisa.
(son. Per si grau so?uvia, id.)
pritni tre secoli m.Gior. st., XV, 337; XVIII, 104 ; LIV, 36 ; LV, 266. Cfr.
moltre^ Novati in // Libre e la Stampa, III, 93 sgg., IV, 61 sgg., e Lovarini,
'7'., IV, 128 sgg., e Shirlex- Gale Patterson, An italian Proverh collection in
The romatiic rei'iew, IV, 323 sgg. ; cfr. pure Gloria in Atti d. r. Ist. ven. di
se. letl. ed arti, t. 3°, s. 6-', 93 sgg.
400 COMPTES RENDUS
anzi m'allegrerô del mi' tormento
come fa del rie tempo l'om sclvaggio.
(son. rhosi poco, id.)
A soffrire mi parrà latt'e mùlc.
(son. Se Die in'aiuti, id.)
ch'e' viven'i piiijCh'Enoch ed Elia.
(son . Noti si disperiti id.)
giâ non ne manda si bianca'l mulino
(son . lo Jfci di me id . )
cli'i'ne rccoglio a l'auno, cum'se dise,
fra nula e cica ben mile carate.
(son. Eoso'si rico di Bartolomeo da Sant'Angelo.)
cercar Firenze per ogni contrada,
per piazze, per giardin e per verzieri ;
(son. A la domaiie di Folgore.)
Con tre lupin del mio faccio ragione,
(son. Si mi castré di Pietro de'Faitinelli.)
per tôrre a bocca aperta, come'l luccio.
(son. lo non vo'dir, id.)
Non me pôi spaventar, ch'io sou pur vôlto
verso de te come germane a guazze.
(son. Non me pài di Neri Moscoli.)
ed io l'ingogliert fo come fan lupi.
(son. Sapere t i fo, d'i Cecco Nuccoli.)
Per quel che concerne la forma, mérita di essere rilevata l'introduzione non
rara di semplici espressioni latine ', talvolta anche d'interi versi. Pertanto
aumentano gli esempi di sonetti semiletterati (Biadene, Morfologia del Sonctio,
p. 178) i son. O tu che non terni di Niccolô del Rosso e Montes exultavenint
di Marino Ceccoli ; e di quelli metrici (Morfologia cit., p. 179) i son. Qtiesto
ti manda di Cecco Angiolieri; Qiiesta gnuda, In nianiis tuas, Nel tempo cliera.
Croie digna di Niccolô del Rosso ; Peccavi, Deus di Cecco Nuccoli -. In questi
artifizi Niccolô del Rosso rimane insuperato. Essi perd non piacciono, in
générale, ai trovatori ; ritornano invece con qualche frequenza nelle rime dei
poeti francesi contemporanei a quelli délia nostra raccolta.
1. Cfr. son. Se 'l cor di Becchina e /' m'ho onde dar di Cecco Angiolieri ;
son. Come credete di Parlantino; il M. non rileva l'espressione « in punto ed
in verha » ; son. S'io avessi di Lùporo ; son. Pietate, a cui ; Non dée cessare ;
Circumdederunt me di Niccolô del Rosso ; son. Io so' de quel ; Si aite Dio
Amor; Quomodo sola sedes di Marino Ceccoli; son. Amho ensieme di Pietro di
maestro Angelo; son. Amico, sai di Cecco Nuccoli (« ch'i'ho ad alléluia » :
non rilevata dal M.).
2. Dei versi latini diquesti sonetti alcuni sono adattamenti di noti testi
sacri.
A. F. MASSERA, Souelti burkschi. 401
Ser Cecco Xuccoli, nel son.di tenzone Sapere ti fo, Citcco iutroduce anche
un verso tedesco : « Es ist gut got mich hungert ■. »
SuUa disposizione di tre sonetti doppi di Monte Andréa ■ sul modello dcUe
Miis tensoiMihts (II, 78) aveva già posato lo sguardo il Biadene, Morfologia
cit., p. 58, Sfbbene non si ricliiamasse a raffronti col proveuzale. Da aggiun-
«;ere agli esempi di sonetti tutti in rime sdrucciole (Morfologia cit., p. 141)
sono i tre di Marino Ceccoli, Quando i jioretle, A la dolce stasôn, Oimè, cb'el
dolce; e a quelli a rime tquivoche {Morfologia cit., p. 154) i due di Niccolô
del Rosso, Attior tanto me strin:^e e I floretti e Verhetta.
Non pochi versi a un orecchio moderno o suonerebbero con armonia
eccessivamente sgradevole, o, peggio, non suonerebbero affatto. Ma io non
so disapprovarli né consiglierei altri a mettervi entro le mani e a raddrizzarli.
Pense a quel che avviene anche oggigiorno délia cosi detta letteratura a un
solde, e da tempo son convinto che nella poesia délie Origini, dove non è
facile incontrare degliartistiautentici, lo iato, l'elisione, la dieresi e la sineresi
si permettano libertà a cui non sianio più avvezzi, che l'accento ritmico spe-
cialmente nelle relazioni con l'accento tonico délia parola non ha per anche
trovato il suo armouico accordo, e che il valore délie tronche e délie sdruc-
ciole non è esattamente determinato. Cio almeno presse i più deboli. Con-
verrebbe studiare l'argomento. E io c'insisto, perché ho veduto che una
certa critica sceude giù sui testi corne un castigo di Dio, mentre poi si dà
l'aria d'esser più benefica e salutare di una pioggia d'aprile >.
î . Di questi sonetti bilingui tedeschi non dà esempio il Biadene, Morjolo-
gia cit., pp. 179- 181. Sui Tedeschi e su quello che se ne pensava nelle
antiche lettcrature, ctr. Zimmermann, Die Beurteilung der Deutschen in der
Iran-. Literalur des Mitlelalters mit hesoiider Beriïcksichtigung der chansons de
yste in Rom. Forsch. 29, 222 sgg. ; G. Volpi, Una parola ital. d'origine tedesca
m Eriuiiiione e Belle arti, n. s. I, 5 ; H. Cochin, Ce que les Italiens pensaient
des Allemands au quatoriième siècle in La Revue hebdomadaire, XXIV, 23 ;
A. De Stefano, / Tedeschi nelVopinione puhlica médiévale, in Bilycbnis, V, 2
2. Non isperate, ghebellin ; Non val savere ; I baron de la Magna (questa
tenzone è aperta, in realtà, da Cione Baglioni).
3. Cito quelli, sui quali si arrestô di preferenza la mia attenzione.
sovente, fannomi maravigliare (son. Unqua per pêne dï Rustico Filippi).
d'aver segnoria e'n alto montare (son. Se Federigo d'ignoto : I, 43).
Per ch'i'approvo mia sentenza conversa (son. Chi si more di Monte
Andréa).
perô ch'è venuto in punto ed in verba (son. Corne credete dï Parlantino).
e sufoli, flauti e ciaramelle (son. E'I martedi di Folgore : il M. sposta
l'accento in fiaiiti).
I seguenti son tutti di Cecco Angiolieri :
Ch'ella sempredice, ha ditto e cre'dica, (son. £' non è neun).
Ma. s'eir un poco mi stess'a udita,(son. Se'lcordi Berchina).
Anche ha cotale vertu l'Amore : (son. A cui en grado).
e ch'i'son folle, ch'i' averne bado ; (son. Ogn'altra carne}.
l'arte disgraziata de l'usurare, (son. Cfl;o mi costa).
Quand'avea denar, non solea venire, (son. Or udite, signor).
Romania, XLVII. 26 ••
.j02 COMPTES RENDUS
Spiinti del gi-Tgo l'urbesco » rileva il Massera in trc sonetti di Cecco
Nuccoli ', ed c probabilech'esso traspaia pure in altro di Gilio Leili, Mà^iolo
el tuo a Magiolo Andiuccioli ; ma son piuttosto saggi di quel « linguaggio a
doppio senso '>, che il Renier défini già egregiamente '.
Concludo cou una osservazione spicciola.
Fra i rimatori qui raccohi è Giuntino Lanfredi di Lucca, che il Massera
dice di « famiglia... nobile e ghibellina » (II, 93) e che apparirebbe testi-
mone « a due atti pubblici del 27 giugno 1318 » (//'.). Dei due sonetti, tra-
mandatici del cd. Vat. Barb. 5953, riproduce l'uno, Vento a levante, il
lamento del poeta perseguitato dalla cattiva fortuna, l'altro, Morte dot;liosa, è
un dialogo fra il poeta e la morte, che non vuole aver che fare con lui, a
cagione délia sua povertà. Evidenteniente gli argomenti trattati hanno rela-
zione e coutatti con la nota canzone di Fredi da Lucca, DogJtosaiiienle con grati
iinileiiania (cfr. A. Parducci, / rimatori lucchesi del sec. XIII, Bergamo, 1905,
p . XLi sgg.), délia quale inoltre « sembra rispecchiare uno stato d'animo
si mile, se non prodotto dalle medesime cause » (Biadene, La patria d' IfighilfreJi
rlinatore del secolo XIII, in Atti e Memorie délia r. Ace. di sc.,lett. ed arti di
Padova, XXXII, disp. iv, p. 448) la canz. di Inghilfredi, Grève puot' on, ora
reso al vecchio Parnaso lucchese con tutta probabilità.
Fredi da Lucca, Inghilfredi e Giuntino Lanfredi son dunque uuasola c me-
dcsima pcrsona, corne certa nota prédominante nelle loro rime inviterebbe a
ritencre, oppurc son rimatori diversi, che il caso del lor nome soltanto av-
vicina ? Non è qui il luogo di risolvere il piccolo ma assai intéressante pro-
blema, che richiede anche un po' d'accordo, del resto non difficile ad essere
raggiunto, nelle date. Esso va ripreso espressamente ex-noi'o e sottoposto ad
accurate e diligent! ricerche.
Amos Parducci.
ch'i'ho po'che dar e vie men che tenere(son. l'soii si ntagro}.
a mo' de' preti e de'ghiotton frati. (son. In unach'e danar).
secondo i gran medici di Salerno ? (son. Per ogni oncià).
po'che n'è uscito un, che v'era chiavato, (son. Non si disperiri).
Ché non fia nessun, che possa dirmi, mi (son. — Per cotanto/aruno,').
Questi, in fine, che son tutti di Niccolô del Rosso :
contra la tua donna, ch'è tanto bella, (son. Un spirto).
Sconossuto a modo di pcllegrino, (son. Sconossiilo).
lamentarsi quando trova dissolti (son. Lancniaplan'e).
• che fusse interprète digli affannati ; (son. Trennino i spiti).
cum una imazine adorna c bella, (son. Claro sploidor).
Il verso « tanto maggiormente dice : — Mal m'attenni ! — » del son. S'i'lu-
sciafho di Jacopo da Lèona avrà bisogno di correzione o sar;\ ipermetrico per
anacrusi ?
1. Rahbia niiviorde ; Fatto lise'; Andando per via noa'a.
2. Cenni sulVuso delVantico gergo furhesco nella let fera titra itaJiana in Mi-
scellanca di studi crilici édita in onore d'Arttiro Graf, Bergamo, 1905, p. 126.
Sul gergo furbesco del sec. xvi, cfr. anche Lôpelmann, Il dilettevole Essa-
vijne de' Guidoni ecc. in Rom. Forschungen, XXXIV, 2.
K. i.AMBLKY, The Frt'tich Lanffuac^c in Englaiid. 40^
The Teaching and cultivation of the French Language
in Englancl during Tudor and Stuart times, with an
Introductory chapter on the preceding period, h' Kath-
leen Lamhlky, M. A.,Lccturer in ItciicIi in the Univcrsity of Durham...;
Manchester, University Press, 1920; in-8, xn)-438 pages.— PubHcations
ot" the Universitvof Manchester, French Séries, No III.
Le présent livre forme le 5^ volume de la série française des publications
de l'Université de Manchester ; M. A. Lângfors a rendu compte (Roiiiania,
XLV, 153) du premier vol, de la collection, Les Œuvres de Guiot de Provins,
éditée par John Orr (1915);^ second volume, les Œuvres poétiques de
Jean de Lingeudes, éd. par E. T. Griffiths, n'a pas été annoncé ici.
Les romanistes trouveront dans le travail très bien mené de M'ie K. L. une
étude des plus complètes sur l'enseignement du français en Angleterre ; tout
ce qui touche à ce sujet a été l'objet de recherches soigneuses et bien con-
duites, de sorte que l'on peut dire que l'auteur n'a rien laissé de côté : le
seul reproche qu'on peut lui faire est de ne pas avoir visité les bibliothèques
françaises où elle eût complété sa documentation ' ; j'indique en terminant
tous les ouvrages que lui eussent fournis les bibliothèques parisiennes. Mais
tel qu'il est son livre rendra de grands services : on y voit présentés les divers
manuels qui, du xiii« à la fin du xvii= siècle, ont aidé les professeurs de fran-
çais à enseigner notre langue, leurs méthodes sont exposées, les progrès
réalisés notés ; de plus M"e K. L. montre le prestige dont a toujours joui le
français de l'autre côté du détroit, l'engouement pour les modes françaises,
pour notre littérature, goût qui arrive à son point culminant après la restau-
ration des Stuart. Son étude, bien composée et agréablement écrite, sera lue
avec profit et avec intérêt même par le grand public. Pour notre part, nous la
louerons d'avoir mis à la fin du volume une table très bien faite et doux index
bibliographiques, l'un par ordre chronologique, l'autre par ordre méthodique ;
ils nous ont rendu grand service.
Faut-il reprocher à M"' K. L. d'avoir ignoré la thèse de L. Charlanne-,
où un chapitre de 70 pages est consacré à l'enseignement du français en
Angleterre? Sans doute L. Charlanne s'est livré à une enquête assez longue,
mais il a eu le tort de ne pas la pousser à fond ' et son travail n'aurait évité
1. Elle aurait pu tout au moins consulter au Musée britannique le Cata-
logne général de la Bibl. nat.
2. L'InJhience française en Angleterre au XV 11^ siècle. La Vie sociale, étude
sur les relations sociales de la France et de l'Angleterre surtout dans la seconde
moitié du XVIh siècle. Thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris par
L. Charlanne. — Paris, Soc. française d'imprimerie et de librairie, 1906 ;
in-80, xvii-240 pages. Cet ouvrage n'a pas de table, ce qui le rend inutili-
sable.
3. Il ignore par exemple les articles publiés par P. Mever sur Gautier de
Biblesworth {Remania, XV, 312 et XXX, 44 n.).
404 COMPTES RENDUS
aucune recherche à son successeur. M"« K. L. n'a pas beaucoup perdu à ne
pas l'avoir connu.
Voici dans l'ordre des pages du volume, les corrections et additions que je
propose. Ayant dépouillé les manuels et dictionnaires qui se trouvent tant à
la Bibliothèque nationale, qu'à la Bibliothèque Mazarine, à la Bibliothèque
Sainte-Geneviève et à la Sorbonne, j'ai cru utile de signaler les cotes même
des ouvrages connus de M"= L. Ces traités étant rares, il sera commode de
savoir où on en peut trouver un exemplaire. Les cotes ne portant pas d'in-
dication de bibliothèque sont celles de la Bibliothèque nationale.
P. 20. — M"' K. L. cite un passage d'Eustache Deschamps d'après
E. J. B. Rathery, Des Relations sociales et intellectuelles entre la France et
l'Angleterre, Paris, impr. de E. Brière (1855), in-80, 19 pages [Lbi^ 254]. Ce
dernier, à la page 18, renvoie pour le passage cité non pas à Poésies d'Eus-
tache Deschanips, publ. par Crapelet, p. 91 (M"e L. s'est trompée de note),
mais à Poésies inédites d'Eustache Deschanips, publ. par P. Tarbé, t. I, p. 24.
En réalité, il s'agit des Œuvres inédites d'E. Deschanips, Reims-Paris, Teche-
ner, 1849; 2 vol. in-8°. Si au lieu de recopier simplement le passage d'après
Rathery, M"e L. s'était reportée aux Œuvres complètes d'Eustache Deschanips,
publiées par la Société des Anciens Textes Français, t. V (éd. par M's de
QjLieux de Saint-Hilaire, 1887), p. 87, elle aurait imprimé
Mais vous buvez le henequin
et non
Mais vous buvez le lunnequin.
P. 42. — Pour les manuels de conversation incunables, Mî'^ L. aurait dû,
pour la commodité du lecteur, indiquer les numéros sous lesquels ces volumes
sont décrits dans le Repertorium hihliographicum de Hain. Le. manuel publié
par Caxton est mentionné sous le no 13607 de Hain ; le Livre de Courtoisie,
publié par Richard Pinson, est décrit dans Copinger, II, 1817 et 1818; le
Livre de Courtoisie àt Wynken de Worde dans Copinger, II, 1819. M"eL.
ne connaît que L//"e and typography of Win Caxton àt Blades (1861-65) ! il ^^
existe une édition plus récente sous le titre : The Biography and typography
of JVilliani Caxton, England first printer, by William Blades, 2nd édition ;
London, Trùbner, 1882, in-80, xn-387 pages; on y trouverai la page 262-3,
des renseignements sur le volume qui nous intéresse. D'autre pa«, M.Seymour
de Ricci, dans A Census of Caxton... (Oxford, Bibliographical Society, 19 19 ;
in-40) indique aux pages 100- lor les différents exetiiplaires connus de cet
ouvrage. L'exemplaire qu'il signale dans la bibliothèque du duc de Devon-
shire a été acquis depuis par Henry E. Huntington à New York, j'en ai
relevé la mention dans Census of fifteenth Century Books ozuned in America
(New York, Bibliographical Soc'y of America, 1919; in-40, xxiv-245 pages),
sous le n" 15.607.
p. 64. — En plus des différents faits, cités par M"' L. au sujet de la
faveur dont jouissait l'italien à la cour d'Elisabeth, elle aurait pu ajouter que
K. LAMBLEY, The Freuch Language in England. 405
Robert Dudlev, comte de Leicester, correspondait aussi fréquemment
en italien qu'en français. Cf. Brin'en over het Leyceslersche Tijdvak iiit de
papiereu van Jean Hotman, medegedeeld door Dr R. Broerma en G.Busken
Huet (extrait de Bydragen en Mededeelingen van het historisch genootschap
gevestigd te Utrecïit, XXXIV; s.l.n.d. ; in-S'^, 271 pages).
P. 86. — L'édition de 1530 de VEsclaircissement de h langue françoyse
de John Palsgrave, se trouve à Paris seulement à la Bibl. Mazarine.
ISEscliirchsemcnt de la langue françoyse, composé par Maistre Jehan Pals-
griiie, Angloxs, notyf de Londres et gradué de Paris. [A la fin :] The imprintyng
finevsshed by Johann Haukyns, the xviij daye of July, the yere of our
Lorde God, MCCCCC and xxx. — Londres, 1530 ; in-fol. ; sign. A-C, A-
D, F-K, M-X, AA-XX, AAA-ZZZ, A-p, 2, Car. goth. [Maz. 113 F.]. Cet ex. a
servi à la réimpression de F. Genin en 1852.
Pour Y Introduclorie de Giles Duwes, Mi'eR.L.ne donne aucune indication
bibliographique ; elle n'indique jamais le format ni le nombre de pages, ce
qui pour des ouvrages antérieurs au xyiii* siècle est particulièrement gênant.
L'exemplaire que j'ai eu en mains à la Bibl. nat. présente le même titre que
celui qu'elle a copié ; on \- lit en plus à la fin : « Thus endeth the second
and laste boke of this Introduction printed atLondon,by me Henry Smyth.»
In-40, sign. A-Ee, car. goth. [Rés. p. X, 20]. Le nom de l'auteur est
donné sous forme d'acrostiche au commencement et à la fin de la f^ partie
de l'ouvrage : « Giles Du Vues, alias de Vadis. »
P. 135 sqq. — Voici les éditions des ouvrages de Claude de Sainliens ou
Holvband, existant dans les bibliothèques parisiennes. Les éditions que n'a
pas connues Ml'e L. sont précédées d'un astérisque.
The French Schoole Maister, u'herein is niost plainely shewed the trne and per-
fect ivay of pronouncing the French tongue to the furtherance of ail ihose u'hich
would gladly learne it. First collected hy Mr C. H. and noiu neu'ly cor7-ected and
amended hy P. Erondelle, prof essor of the said tongue. — Printed at London,
by T. Este, for Clément Knight, dwelling in Paules Churchyard, at the
signe of the Holv Lamb, 1606 ; in-80, 2 ff. lim., 157 ff., car. got. et car.rom.
[Maz. 45914]-
*i6o9. — London, printed by Richard Field, for Clément Knight, dwel-
ling in Paules Churchyard at the signe of the Holy Lambe. In-80, 157 tï.,
car. goth et rom. [8° X. 16935 ,.
*i6^2. — First collected by Mr C.H. and since often corrected hy divers prof -
essors of the sayd tongue. — London, printed by T. P. for Tho. Knight and
are to be sould by Ephraim Dawson, at the signe of the Rainebow, neere
Temple Barre; in- 16, 2 ff". lim., 157 fï. car. rom. et got. [Maz. 20 392].
1641 . — Now neivly corrected, amended, and much inlarged with severall quaint
proverhes and other necessary rules, by James Giffard, professor of the said tongue.
— Printed at London, by J. N. for T. K. and are to be sold by Joshua
Kirton and Thomas Warren, at the Whiie Horse in Pauls Churchvard. In-8",
2 ff. lim. n. ch., 159 ff. [X. 11727].
406 COMPTES RENDUS
L. Charlanne (op. cit., p. 183) indique une édition du French Littletoii,
datée de 1583, que n'a pas connue M"« L., mais il ne dit pas où il l'a vue.
M'I'i L. ne connaît pas non plus l'édition suivante :
*'rhe French Littleton, a most easy,perfcct and absolut e^ua y to leanie the Freurb
longue, set forth by Clandius Holvbaiid, tientilhoinine bourbonnois . Duiii spiro,
spero. — London, printed bv Richard Pield, 1616 ; in-J2, 203 p. [Bibl. Ste-
Gen. 8° X. 495]. Dédicace datée London, 2 of Mardi 1597.
L. Charlanne {op. cit., p. 183) indique une Gniiuiiiar for the French verbs
(London, 1599) S'^'^s autre référence. Ne serait-ce pas l'édition de 1599 du
Trealise for declining of verbs, mentionné par M"« L. ?
La Bibl. nat. possède l'éd. de 1641 de cet ouvrage dont voici la descrip-
tion.
A Trealise for declining of verbes, vjhich may be called the second chiefest worke
of Ihe French tangue, set forth by Claudius Holliband. — London, printed by
George Miller, dwelling in Blacke Fryers, 1641 ; in-80, 151 pages [X. 16240].
(Dédicace à Damoiselle Anne Harrington, datée de Londres 1 5-1 i-i 580 et
signée Desain liens.)
Claudii a Sancto Vincvlo, De Pronuntiatione linguae gallicae, libri duo, ad il-
luslrissiniani sinnilque doctissivHim Eliiabetham Anglorum reginani... — Londini,
excudebat Thomas VautroUerius typographus, 1580; in-80, i^ç p. [Maz.
Rés. 20231]. La dédicace est signée : « Cl. a Sancto Vinculo, Molinensis
Borboniorum. » — On lit : P. 9 : « Ad linguae gallicae studiosum lectorem.
Posteaquam totos hos decem annos in lingua latina et gallica edocenda Lon-
dini consumpsissem, ac proinde de varia et scribendi et pronuntiandi
ratione (dum importunis discipulis simul respondere ac satisfacere conabar)
multa diligenter annotassem, ea solum quae ad sermonem nostrum natu-
raliter pronumiandum taciebant, ut tandem in publicum exirent, curavi... »
L. Charlanne, toujours sans autre indication, signale (p. 183) une édition
de 1593 de The Treasuric of the French Tong et une édition de 1 580 du Cunipo
di Fior, que M"" L. n'a pas connues. Enfin la Bibl. nat. possède deux éditions
d'un manuel de conversation de Holyband, que M"e L. a également ignoré :
*Propos familiers de niailre Claude de Hollyband, très prof tables et bien faciles
pour apprendre la langue françoise. Ghemeynefrau:(oysche redeneu... — Rouen,
R. Daré, 16.^7 ; in-80, 128 pages. [X. 15254 (2)| — 1664; Rouen,
Vve R. Daré ; in-S», 128 pages. [X. 1525s (2).]
P. 161. — La Bibl. nat. possède une éd. de 1647 <-'^ ^'-"^ French Alphabet
de G. De la Mothe, qui est peut-être identique à la dernière édition citée par
K. L. En voici la description :
The French Alphabet teaching in a vcry short tinie, by a most easie way to pro~
nounce French naturally... by G.D.L.M.N. — London, printed by A.Miller,
and are to be sold by Tho. Underhill at the Bible in Wood Street, 1647 ; in-80,
sign. A-P. [X. 1 1768] (Dédicace à Sir Henry Walloppe datée du 11-8-1592
et signée G. Delamothe N. — Dans l'épître au lecteur est annoncée la publi-
cation d'un French Tutor).
K. LAMBLEY, The Frcuch Langiiagc in Eugla)iâ. 407
P. 169, n. 5.— Trois éditions du Diictor de Jolin Minshew se trouvent à
la Bibl. nat. :
IlvEa'Dv £t; Ta? yÀrD^-a;, id est Ditclor in //;7•,'■^^/.s■, Ihe Guide i)!to toiigties
ciim illanim harwouiaet ftvmohgiis, ori£;iiiationihiis,ratiouihus et cfenViUioiiibiis
in omnibus his. unJecim liui^uis, vi^. : i . Anglica, 2 . Cambro-britannica, ) . Belgica,
4. Gennanica, $. Gallica, 6. ItaUca, 7. Hispanica, S. Lusitanien, 9. Latitw,
10. Graeca, 11. Hebrea, etc.. Operastudio, industnit,labore et snmptibtis Johan-
nis Minshaei, in hiceni editum et impressiun. — Vendibiles extant Londini,
apud Joannem Browne bibliopolam in vico vocato Little Brittaine,... 161 7 ;
in-tbl., 8 tl"., lim. n. ch. 545 pages [X. 660;.
* — (Même titre que 2* éd., 1627.) 1626. 2' editio. — London, printed by
John Haviland, and are by him to be sold at his printing house in the Little
Old Baily in Eliots Court; in-tbl., 769 col. [X. 661].
'Minshiiei Enwndalio velu mendisexpurcratio seu Augmentât io siii Ducloris in
Linguae, the Guide iiito tangues, cuni illarum haruionia et etyuioJogiis, origina-
lionibus, rationihuset dérivât ionibus in omnibus his noi'em linguis,vii.i .Anglica,
2. Belgica, _,'. Germanica, 4. Gallica, /. Italica, 6. Hispanica, 7. Latina, 8.
Graeca,^. Hebraea, etc.. Opéra, studio, industria, labore et sumptibus Johannis
Minshaei in htccni editum et impressuni , 22° Julii anno 162J . Secunda editio...
— London, printed by John Haviland, and are by him to be sold at his
house in the Little Old Baily, in Eliots Court, 1627; in-fol., 760 col., car.
goth. et rom. [X. 662 .
Un autre dictionnaire en six langues a pu également servir aux Anglais
apprenant le français :
* Sex Linguarum Jatinae, gallicae, hlspanicae, itaUcae, anglicac et teutonicae
dihicidissimus dictionarius... — In Venetia, M. Sessa, 1541 ; in-80. Sig. A-M.
fX. 9ii9\
— 1)53- — Tiguri, apud Froschoverum ; in-S^^, Sig. A-N., car. goth.
rX. 9120].
P. 181. — Il existe des Colloques de Mathurin Cordier, une édition de
Cambridge qui certainement était destinée à la jeunesse anglaise.
'Nouvelle Traduction des Colloques de Mathurin Cordier, divisés en quatre
livres,corrigée d'un grand nombre de fautes et mise dans la pureté des deux langues,
pour la plus grande facilité des enfants. — Cantebrigiae, J. Hayes, 1698, 154
pages'. [Bibl. de Philadelphie].
La Bibl. nat. possède quatre autres éditions françaises de ces dialogues :
* Les Colloques de Mathurin Cordier divise^ en quatre livres, traduits de latin
en français, Vun respondant à Vautre pour l'exercice des deux langues (par
Gabriel Chapuis)... — Paris, H. Marnef, 1586 ; in-i6, 595 pages [X. 8854
bis .
I. Cette description est empruntée au Répertoire des ouvrages pédagogiques du
AT/o siècle; Paris, 1886 ; in-80.
408 COMPTES RENDUS
— 1638. — Paris, J. Libert; in-12, 598 pages [X. 8855].
* Nouvelle Tradiiclioii des Colloques de Mathuriu Cordier, divise:;^ en IF livres,
corrigée d'un grand nombre de fautes et mise dans la pureté des deux langues pour
la plus grande facilité des enfants. — Paris, Vve C. Thiboust et P. Esclassan,
1672 ; in-12, vni-496 pages [X. 8856 .
— 1691. — Amsterdam, H. Wetstein ; in-12, 508 pages ^8° X. 12670".
P. 185. — L'IsIe of Wilbraham, en outre de Part of Du Bartas,z traduit
encore d'autres poésies du même écrivain.
*Foure Bookes of Duhartas, I. The Arke ; II. Babylon ; ///. The Colon?iyes ;
IIII. The Columnes or Pyllars ; in French and English, for the instruction and
pleasure oj such asdelight in hothLanguages, hy William Llsle of Wilhurgham ,
Hsquirefor the Kings Body, together with a large Commentary hy S.G.S. —
London, printed b\- T. Paine, for Francis Egeisfielde, and are to be sold at
the signe of the Marygold in Paules Church-yard, 1637; in-40, 7 flf. lim.,
2 X 186 pages, I fol. [Maz. io8s6\
.Sur le fol. avant le titre de départ deux fleurs allégoriques se donnant la
main ; au-dessous, la légende :
« Jusqu'à la fin du mond la Lvs Françoise
« Fleurisse jointe avec la Rose Angloise ».
P. 187 — En plus des deux éd. de An Alvearie de J. Baret, signalées par
M>'e L., la Bibl. nat. en possède une 3e de 1580 :
* An Alvearie or quadruple dictionarie, containing foure sundrie tangues,
namelie English, Latine, Greeke and French, iiewlie enriched with varietie of
u'ordes, phrases, proverhs, and divers lightsome observations of grammar, by the
tables you may contrariwise finde out the most necessarie ivordes placed after the
alphabet, ivhatsoever are so be found in anie other dictionarie, which tables also
servingfor lexicons, to lead the learner tinto the English of such hard ivordes as
are often read in authors, beingfaithfullie examiiied, are truelle numbered, verie
profitable foi such as be désireux of anie of those languages. Cum privilego
regiae Maiestatis. — Londini, excudebat Henricus Denhamus tvpographus,
Gugliemi Seresii unicus assignatus, 1580; in-fol., sign. A — Tttt. [X. 2835].
Préface signée : Jo. Baretus Cantabrigiensis. — Fol. 5^°... but in the
French tables, although I had before travelled in divers couniries beyoud
the seas both for language and learning, vet not trusting to mine owne
skill, I used the helpe of M. Chalonet and M. Claudius...
P. 190. — Voici les descriptions des éd. du Dictionnaire de Cotgrave qui
sont à la Bibl. nat. et à la Bibl. Ste-Genevièvc : celles données parM''^ L.
sont très incomplètes.
A Dictionarie of the French and English tangues, compiled by Randie Cot-
grave. — London, printed by A. Islip, 161 1 ; in-fol., sign. A-Nnnn. (Les
derniers cahiers sont paginés i-io.) [4° X. 243].
A Dictionarie of the French and English tangues^ compiled by Randie Cot-
grave. IVhereunto is also annexed a most copions dictionarie of the English set
K. LAMBLEY, Thc Ffciich Languagc in Englaud. 409
hefore the Frettch, hy R. S. L. (Robert Sherwood, Londoncr.) — London,
printed by A. Islip, 1652; 2 parties en i vol. in-fol. [X. 600]. (La 2^ partie
a pour titre : Dictionaire anglois et françois.)
A Freuch-EngJish Dictionary, compiJ'd hy M^ Randle Cotgrave, icith anoiher
in English and Frettch, icbereuiito are netvly added the animadversions and
suppléments... of James HoiveU... — London, J. Williams, 1650; 2 parties en
I vol. in-fol. [X. 42].
—1650. — London, George Lathum : in fol., 2 parties en i vol. [Bibl.
Su-.Gen. fol. X. 1557]. (Précédé de The French Grammar.)
— 1660. — London, printed by W. Hunt ; 2 parties en i vol. [X. 601].
— 1675. — London, A. DoUe ; 2 parties en i vol. in fol, [X. 940].
P. 192. — Voici les indications bibliographiques omises par xM'le L. dans
sa description du Lexicon Tetraglotton de James Howel, que je fournis d'a-
près l'ex. de la Bibl. nat. : In-fol., sign. A-(d). [X. 38].
Parmi les dictionnaires polyglottes qui ont été répandus en Angleterre, il
faut citer celui de Calepin, dont la Bibl. nat. possède de nombreuses éd. Le
Répertoire des ouvrages pédagogiques du AT/e siècle (Paris, 1886, in-80) signale
en outre un dictionnaire en 6 langues, qui, par le fait qu'il a été imprimé
à Rouen, a dû servir aux Anglais :
Faber (Basilius) fSoranus] — Le Dictionnaire des six langages. — Rouen,
L. Villain, 1611, in-12. [Bibl. de Troyes].
P. 205. — La Bibl. nat. ne possède que la 2^ éd. des Dialogues de
Dugrès :
Dialogi gallico-anglico-latini, per Gahrielem Dugres,... editio 2^i... — Oxoniae,
veneunt apud T. Robinson, 1652; in-12, pièces lim., 195 pages et index!
[X. 13532].
P. 226 ', n. 3. — Outre les deux éditions du Traité de Meigret indiquées
par Mlle L., la Bibl. nat. en possède une troisième avec un titre différent.
Voici la description de ces 3 éditions.
Traité touchant le commun usage de l'escriture française, faict par Lovs Meigret,
Lyonnois, auquel est débattu desfaultes et abus en la vraye et ancienne puissance
des lettres. — [Paris] on les vend au Palais en la gallerie par où on va à la
Chancellerie, es bouticques de Jehan Longis et Vincent Sertenas, libraires, et
en la rue Neufve Nostre Dame, par Denis Janot, imprimeur et libraire,
1542 : in-40, sign. A. G. [Rés. X. 910].
— 1545- — A Paris, de l'imprimerie de Jeanne de Marnef, vefve de feu
Denys Janot, demeurant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne saint
Jean Baptiste; in-80, sign. A.-A. [Rés. X. 1943].
*Le Trettè de la grammere françoe^e, par Louis Meigret, Lionoes.— A Paris,
chès Chrestien Wechel, à la rue Sainct Jean de Beauvais, à l'Enseigne du'
Cheval volant, 1550; in-40, 144 p. [Rés. X. 903].
I. Il est regrettable que Meiie L. n'ait pas relevé dans ses index biblio^ra-
phiques les ouvrages signalés entre la page 226 et la page 231.
410 COMPTES RENDUS
P. 227. — La Bibl. nat. ne possède que 3 éd. de la GaJlicae linguae histi-
liitio de Jean Pilot ;
Gallicae linguae Itistilutio latino sermone conscripla per Joannem Pillotutn,
Barreiisein. — Parisiis, ex officina Stephani GrouUeau, in vico novo D.
Mariae conimorantis, sub intersignio S. Joannis Baptistac, 15S0; in-So, 8 ff.
lim. n. ch., 108 ff. [Rés. p. X. 28].
— 1)55-— Ibid. ; in-80, 6 ff. lim. n. ch., 108 ff. [Rés. X. 1906J.
— 1 561. Nunc vero locuplctata per eundcm. — Ibid.; in-8", 268 p. i fol.
n. ch. [Rés. X. 1935].
De VInstitutio Gallicae linguae, de Jean Garnier, elle a aussi trois éd. :
Institutio Gallicae linguae in usuni juvenlutis gernianicae... aulhore ]oan.
Garnerio. — (Genevae), apud J. Crispinum, 1558; in-80, viii-102 pages
[Rés. X. 1939].
— 1591. — Genevae, apud heredes E. Vignon ; in-8'\ viii-78 pages [Rés.
X. 2700].
Institutio gallicae linguae, priinum a Joaniu' Garnerio in liicctii édita, nunc
denuo revisa et correcta a Petro Morlelo..., — Ihenae, typis T. Steinmanni,
1593 ; in-80, 74 pages [8° X. 11676].
Elle possède en outre du même auteur un petit traité religieux qui a été
traduit en anglais :
A Briefe and plaine confession of the Christian jaith, conleinyng 100 articles
a/ter the symbole or Crede of the apos telles, niade and sel foorthe in anno 1^49,
hyjhon Garnier, and translated oui oj Frenche into Englishe hy Nicholas Malhie,
in the yere 0/ our Lorde 1^62. — London, by J. Kingston (s. d.); in-S", sign.
A.-G. [D. 4459].
Elle a deux éditions du Dialogue de Vorthographe de Jacques Peletier :
Dialogue de Vjrtografe e prononciation jrançoese, départi andeus livres par
Jacques Peletier du Mans. — A Poitiers, par Jan e Enguilbert de Marnef, a
l'anseigne du Pélican, 1550; in-80, 8 ff. lim. n. ch., 216 p. [Rés. X. 1953].
(Exemplaice de Ménage.)
Dialogue de Vortografc e prononciacion françoese, départi en deux livres, par
Jacques Peletier du Mans. — A Lyon, par Jan de Tournes, 1555 ; in-8'>, 137
p., 4 ff. n. ch., car. ital. [Rés. X. 1954].
Grammaire françoise, contenant reigles très certaines et adresse très asseurèe à
la naïve connoissance et pur usage de nostre langue, en faveur des étrangers qui
eu seront désireux, par C[harles] M[aupas] Bl[esois]. — A Bloys, par Philippe
Cottereau, libraire et imprimeur du roy et de la ville, 1607. Avec privilège
du roy. In-i6, 2 ff. lim., 386 p. et i fol. priv. [Maz. Rés. 44. 211]. Note de
M. Perd. Brunot collée sur la couverture :
« Volume rare. Maupas raconte dans la préface d'une édition postérieure
qu'il n'avait d'abord fait tirer qu'un très petit nombre d'exemplaires de sa
grammaire ; il la distribuait à ses élèves étrangers et on s'explique facilement
de la sorte qu'ils se soient perdus pour la plupart.
K. LAMBLEY, TJk' Freuch Languagc in England. 411
« Cette éd. de 1607 n'existe ni à la Sorbonnc, ni à l'Arsenal, ni au Musée
pédagogii-iuc, ni à S'e-Geneviéve, Stengel ne l'a trouvée en Ail. qu'à Munich.
Ulle se trouve cependant dans la collection de M. le O» de LigneroUes.
«L'ouvrage est du reste fort important. Beaucoup de grammairiens posté-
rieurs jusqu'en 1640 le citent avec respect, comme une autorité, surtout pour
la syntaxe. »
Grammaire et syntaxe française, contenant reigles bien exactes et certaines de la
prononciation, orthographe, construction et usage denostre langue, en- faveur des
estrangiers qui en sont désireux, par Charles Maupas, Bloisien. 2^ édition, reveuë,
corrigée et augmentée de moitié, et en beaucoup de sortes amendée outre la précé-
dente par ledit autheur. — A Paris, chez Adrien Bacot, imprimeur, demeu-
rant rue des Carmes, à l'image S. Jean, 1625, in-12, 10 fF. lim. n. ch., 360
pages [X. 9802].
Grammaire et syntaxe francoise, contenant reigles bein (sic) exactes et certaines
de la prononciation, orthographe, construction et usage de nostre langue, en faveur
des estrangiers qui en sont désireux, par Charles Maupas, Bloisien, troisième édi-
tion, reveuê, corrigée et augmentée de moitié, et en beaucoup de sortes amendée,
outre la précédente par ledit autheur. — A Rouen, chez Jacques Cailloué, tenant
sa boutique dans la cour du Palais, 1652, in-12, 16 ff., lim. n. ch., 560 pages,
[X. 9805J. (Accedit :)
Philippi Garneri Aurelianensis Galli Linguae gallicae professoris, Praeccpta
gallici sermonis... Tertia editio... Rothomagi, apud Jacobum Cailloué, 1652,
in-12, 8 tï. lim. n. ch., 127 pages.
Grammaire et syntaxe francoise, contenant reigles bien exactes et certaines de la
prononciation, orthographe, construction et usage de nostre langue en faveur des
estrangers qui en sont désireux, par Charles Maupas, Bloisien. Dernière édition,
revetie, corrigée et augmentée de la moitié par ledit autheur ; de plus a esté
adjous té la Grammaire latine et francoise de Garnerius... -~ A Rouen, chez
Jacques Cailloué, dans la cour du Palais, 1638, in-12, 12 ff. lim., 360 pages
[Maz. Rés. 44986]. (Suit la Grammaire de Philippe Garnier.)
P. 229. — Grammaire de Oudin.
Grammaire francoise rapportée au langage du temps,, par Antoine Oudin,
secrétaire interprète de Sa Majesté, reveu'é cl augmentée de beaucoup en celle
seconde édition. — A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, dans la
Gallerie des Merciers, à l'Escude France, 1640, in-S", 3 ff. n. ch., 320 pages
[X. 9795]-
— 1645. — ■ Reiieuë et augmentée de beaucoup en celle dernière édition. — A
Rouen, chez Jean Berthelin, dans la cour du Palais, in-80, 3 ff. n. ch.,
520 pages [X. 9796].
— 1645. — Ibid., in-80, 4 ff, n. ch., 32c pages [X. 9797].
P. 230. — Curiosités françaises de Oudin.
Curiositeifrançoises, pour Supplément aux dictionnaires ou Recueil de plusieurs
belles propriété;^, avec une infinité de proverbes et quolibets pour V explication de
412 COMPTES RENDUS
toutes sortes de livres, par Antoine Oiidin, secrétaire interprète de sa Majesté. —
A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, dans la Gallerie des Mer-
ciers, à l'Escii de France, 1649, iQ-8°, 4 ff. lim. n. ch., 615 pages [X.
14017]-
— 1646. — Imprimé à Rouen et se vend à Paris chez Antoine de Som-
maville, au Palais, dans la petite sale des Merciers, à l'Escu de France, in-80,
4 ff. lim. n. ch., 471 pages [X. 14018].
Voici les indications bibliographiques de VEscbole Françoise de Jean Baptiste
Du Val, omises par M'e L. :
— Paris, E. Foucault, 1604. In-S", .\v1-295 pages [X. 9794].
Grammaire de Jean Masset :
Exact et très jacile acheminement à la langue françoise, par Jean Masset, mis
en latin par le mesme autheur, pour le soulagement des estrangers... — A Paris,
chez David Douceur, libraire juré, rue Sainct Jacques, à l'enseigne du Mer-
cure arresté, 1606, in-fol., 32 pages [X. 507].
Voici les références bibliographiques des diverses éditions des Praecepta
Gallici sermonis de Philippe Garnier.
— 1607. — Argentorati, impensis L. Zetzneri ; in-S», xvi-87 pages
[80 X. 12465].
— 1621. y éd. — Aureliae, apud J. Nijon : in-12, pièces lim., 127 pages
[X. 11518].
— 1632. y éd. — Rotomagi, apud J. Cailloué ; in-12, pièces lim., 127 pages
[X. 9803 (2)].
Traités grammaticaux de Laurent Chiflet :
Essay d^ une parfaite grammaire de la langue française, où le lecteur trouvera,
en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux et de plus élégant
en la pureté, en l'orthographe et en la prononciation de cette langue, par le R. P.
Laurent Chiflet, de la Compagnie de Jésus. — A. Paris, chez Pierre Naugé, rue
des Carmes, près Saint-Hilaire, 1668 ; in-12, 4 ff. lim., 274 pages et 3 ft.
table [Sorb. 12° L. P. f. 327].
— 1680. 6e éd. — A Cologne, chez Pierre Le Grand, 1680; in-12, 4 ff.
lim., 95 pages, 4 ff. table [X. 9828].
— 1697. ic-- et dernière éd. — A Bruxelles, chez Lambert Marchant, mar-
chand libraire, au Bon Pasteur, au Marché aux Herbes; in-12, 4 ff. lim.,
250 pages et 3 ff. table [X. 9829].
Nouvelle et parfaite Grammaire jrançoise, où se voit en bel ordre tout ce qui est
déplus nécessaire, de plus curieiix et de plus élégant en la pureté, Vortographe
et en la prononciation de cette langue, par le R. P. L. Chiflet, de la Compagnie
de Jésus. — A Paris, chez Claude Audinet, rue des Amandiers, vis à vis le
Collège des Grassins, à la Vérité royale, 1677 ; in-12, 6 ff. lim., 274 pages
[X. 9831]. (Même texte que Essay d'une grammaire parfaite.')
— 1669. — A Paris, chez Pierre Trabouillet, au Palais, à l'entrée de la Gale-
rie des prisonniers, à la Fortune; in-12, 4 ff. lim., 274 pages, 3 fi. table
[X. 9830].
K. LAMBLEY, 71k' Freiich Laiiguûgc in England. 413
— 1691. Nouvelle édition conigce et anijnientée d'iiiie iiièthodc ahrcgce deVor-
toc^niphe. — A Paris, chez la Veuve de Louis Gontier, sur le quay des Augus-
tins. à l'Image saint Louis, avec privilège du roy ; in-12, 6 ff. liin., 312 pages
fSorb. 12° L. P. f. 334].
Les véritables Principes de /./ Lingue française, pour la sçavoir écrire et parler
:n peu de temps, oti par une courte lecture on acquerra solidement ce qu'on n appren-
dra jamais quimparjaitevient par le seul usage. Seconde édition, reveu'é corrigée
et augmentée de remarques sur la Grammaire Jrançoise du P. Chifflet. En faveur
des étrangers. — Paris, chez Florentin et Pierre de Laulne, devant la Sor-
bonnc, à l'Empereur, 1689. Avec privilège du roi ; in-12, 5 ff. lira., 202 pages
[Sorb. 12° L. P. f. 329].
Outre les auteurs cités par M"e L., dans les dernières pages, en voici
trois qui lui ont échappé :
Pierre le Gaygnard.
*LAprenmolire français pour aprendre les jeunes enfans et les estrangers à lire
en peu de temps les mots des escriptures françaises, nouvellement inventé et mis en
lumière, avec la vraie orthographe française par Pierre le Gaygnard, seigneur de la
Chaume et de la Vergue sur Sesvre, dedie^ à Monsieur de la Boullais. — A Paris,
chez Jean Berjon, rue S. Jean de Beauvais au Cheval volant et au Palais en la
Galerie des prisonniers, 1609; in-12, 2 ff. lim., 245 pages, 2 tableaux [X.
11767J.
Claude Irson.
*Méthode abrégée et familière pour aprendre (sic) en peu de temps à bien lire, â
prononcer agréablement et à écrire correctement en français, ouvrage très utile non
seulement aux étrangers mais aussi aux Français qui désirent se perfectionner en
m^lre langue ou même enseigner les autres, par Claude Irson. — A Paris, chez
Pierre Baudouin le fils, au bout du Pont Neuf, proche la grand Porte des
Augustins, à l'Image Saint-Augustin, 1667, '^v^*^ privilège du roi ; iu-12,
II f. lim., 262 pages [X. 11778 et 11779J. (Préface fol. 5^0, . . j'ay voulu
faire un abrégé de ma nouvelle méthode...)
Du Tertre.
*Méthode universelle pour apprandre (sic) facilement les langues, pour parler
purement et escrire nettement en français, recueillie par le sieur Du Tertre. —
A Paris, chez Jean Jost, rue S. Jacques, au Sainct Esprit, 1650, avec privi-
lège du roy; in-12, 10 ff. lim., 196 pages [Maz. 20248]. (Le titre de départ
porte « Méthode générale et raisonnee pour apprandre (sic) facilement les
langues, principalement la latine ».)
Méthode universelle pour apprandre (sic) facilemant (sic) les langues pour par-
ler puremant (sic) et escrire nettemant (sic) en français, recueillie par le sieur
Du Tertre. Reveue, corrigée et augmentée en cete (sic) seconde édition. — A
Paris, chez Jean Jost, rue S. Jacques, au Sainct Esprit, 1652, avec privilège
du roy; in-12, 30 ff. lim., 246 pages, suivi d'un « alphabet pour l'ortho-
graphe », 30 ff. [Maz. 46080].
414 COMPTES RENDUS
P. 248. — ludications bibliographiques des Spared Homes de John Wod-
roeph :
1625. 2nd éd. ; in-l'ol., 2 ff. lini. n. ch., 344 p. et 2 !"l 11. oh. d'index.
[X. 381].
P. 264. — Pierre Erondell.
The French Garden for English ladyes aiid getitlewonien to xvalke in, or a sotii-
nier dayes labour, betng an Introduction for the attayning tinto the hnou'ledge of
Ihe French tongue ; wherein for the practise thereof, are fravied thirteene dialogues
il! French and English, conccrning divers matters frj?u Ihe rising in ihe niorn-
ing till bed time, also the Historié of the centurion mentioned in the Gospcll, in
French verses, which is an casier and shorter méthode then hath heene yet set forth,
to bring the lovers of the French tongue to the perfection of the same, neu'ly corr-
ectcd and augnicnted, which necessary rules, by'the author Peter Erondell, profess-
or of the same language and fohn Fahre, his adjoint. — London, printed bv
Edw. All-de for John Grismond, and are to be solde at his shop ncere the
Httle North doore of S. Paules Church, at the Signe of the Guune, 1621 ;
in-8, sign. : A.-Q.. Car. goth et car. rom. [X. 16239].
P. 279. — Grammaire anglaise.
Grammaire anglaise pour facilement et promplenient apprendre la langue
angloise, qui peut aussi aider aux Anglais pour apprendre la langue française. —
Paris, P. Billaine, 1625 ; in-12, 205 pages, pièces lim. et Errata [Bibl. Ste-
Gen. 8° X. 495]. (Signé au Collège de Navarre le 8 février 1625. Dédié à
Henriette Marie de France, sœur du roy, accordée au Sérénissime Prince de
Galles.)
— 1639. — A Rouen, chez Louis Oursel, dans l'Estre Nostre Dame, près
les Changes; in-S», 4 ff. lim. 205 pages [X. 15490(2)]. (Suivi de : Alphabet
anglais contenant la prononciation des lettres avec les déclinaisons et conjugai-
sons.— (Ibid.) 1639; in ^°' 3^ P^ges.)
Grammaire angloise et française pour facilement et promptcnient apprendre la
langue angloise et française, reveue et corrigée tout de nouveau d'ufie quantité de
jantes qui étaient aux précédentes impressions, par E. A. Augmentée en cette der-
nière édition d'un vocabulaire anglais et françois. — A Rouen, chez la Vefve
de Robert Daré, dans la cour du Palais, 1670 ; in-8", 4 ff. lim., 271 pages
[X. 15494]-
— *i679. — ^ Rouen, chez Julien Courant, au bas des degrez du Palais,
1679; in-80 4 ff. lim., 204 pages [X. 15495]. (Le vocabulaire a un titre et une
pagination séparée : Vocabulaire anglois et françois pour facilement et
promptement aprendre la langue angloise et françoise. — A Rouen, 1679 ;
in-80, 66 pages.)
— *i679. — -^ Rouen, chez Jacques Hérault, dans la cour du Palais ; in-S",
4 ff. lim., 204 pages [X.' 15496]. (Le vocabulaire comme au précédent.)
— 1687. — A Rouen, de l'imprimerie de Robert Daré, tenant sa boutique
dans la court du Palais ; in-S", 4 ff. lim., 20; pages [X. 15497].
K. LAMBLEY, Tlk' Frctuh Liiiigiiagi' in Euglaud. 415
(Suivi de ; Alphabet aiighis et français, cotitenaut la pononciatioii des lettres
avec les dêclinaisotis cl conjugaisons. — A Rouen, de l'imprimerie de Robert
Daré, tenant sa boutique dans la Cour du Palais, 1687 ; in-80, 51 pages.)
P. 289. — Paul Cogneau.
A Sure criiide lo the French longue. . . by Paul Cogneau. The 4lh édition ... —
London, J. Kirton, 1658 ; in-S", iv-520 pages [X. 11 726].
P. 294. — Comenius [J. A. Komensky].
Lalinae lingnae janua reserata . . . per johaniiem A. Coiiieuiinii, adjecto vocuni
singulartim indice etymologico . . . per CD... — The Gale of the Latine longue
iinlocked. . . London, J. Clark, 1656; in-8°, pièces lim., 332 pages [X. 9202].
(Latin-anglais.)
M"e K. L. n'a pas connu les deux traités suivants rédigés le premier par un
Néerlandais, Willem Beijer, le second par un Danois Jean Sterpin.
'Vestibule introduisant à la vraye iwlruclion des trois langues, la française,
Vangloise et laflatnende, à l'usage de l'école de Guillaume Beyer. — Dordrecht,
J. en J. Goris, 1662; in-i6, 140 pages [X. 14464].
*Institutiones glotticae, seu Graniniatica triplex lingvae gaîlicae, anglicac nec-
non danicae praecepta tnethodicc compleciens, c'est-à-dire une Triple Grammaire
contenant sommairement les préceptes de la langue française, anglaise et danoise,
or a threefold Gramtnar. . . labare et industria foannis Sterpini, nobiliss. Reet^iis
a linguaruni studio. — Hafniae, prostat apud Danielem Paulli, reg. bibliopol.,
literis Henrici Gôdiani, reg et acad. typ. (s. d.) ; in-S^, 3 fF. lim. n. cli.,
189 pages et tableau [X. 11522].
P. 297. — Balthazar Gerbier.
The Interpréter of the Académie for fort ai n languages and ail noble sciences
and exercises. . . The ist part. By S^ Balthazar Gerbier,. . . — London, 1648.
In-40 ; portr. [X. 1515 .
P. 301 et suiv. — Mii« L. donne la 1 1= édition de la Grammaire de Claude
Mauger, comme imprimée vers 1683 ; elle est de 1684 selon Te.x. de la Bibl.
nat. :
Clatidius Mauger's French Grawmar unth additions, enriched ivith neiv ivords
and a ne^v methad and ail the improvements of that fanions language as it is now
flourishing in the court of France, ivhere is ta beseen an extraordinary and methad-
ical order for the acquisition of that tangue, vi:(. a most modish prononciation,
the conjngation of irregular verbs, short andsubstantialruler, ta zchich is subjoin-
ed a ïvcabulary and a most exact new Grammar of the English longue, iviih ail
^advantages that may make it désirable ta fôrreigners. The eleventh édition, exacily
corrected and enlarged by the author, now professor of the languages al Pdris . —
Lcndon, printcd for R. B. and are to be sold by Tho. Harrison, at the
White Swan, over against the West-end of the Royal Exchange in Corn-HIil,
1684; in-8'', 4 ff. lim. n. ch., 432 pages [X. 19968J.
(Titre eu français sur la garde en face du titre anglais. Au recto de cttte
feuille :
4 lé COMPTES RENDUS
« You may fînd thc author in the street of Seine over against the Hostel
of the Prince de Marsillac, alias THostel de Liancour, at Master du Bois, at
the two Deers, or Daims, in the fauxbourg St Germaine, at Paris. Vous
pourrez vous informer. . . ou autrement chez Monsieur de la Fontaine, rue
des Boucheries, au Jardin de Provence, au fauxbourg Saint-Germain. At Mr
Bentley 's shop in Russe! street, in Covent Garden, you mav be furnished
with French Bibles, French Common Prayers, French Testaments, and
French Psalms. »)
Un ex. de la 13e éd., incomplet du titre, se trouve à la Sorbonne :
[Nouvelle Grammaire anglaise par Claude Manger.] — (s. 1. n. d.). In-S",
I fol. n. ch., 396 pages [Sorb. 12° L. P. e. a. 12].
(Le titre manque ; dédié au C'^ de Salisbury ; après la lettre dédicatoire on
lit:
Three mo[ti]ves brought me again to England after having gathered the
fmest Flowers of the French Tongue a Paris (to enrich mv works withall)
which is its center for the better satisfaction of those that learn it.
The first the extreame love I bear to this gênerons country. . . the second
to correct the thirteenth édition myself exactly, many faults of printing
having crept into the four last éditions that were printed hère in my absence,
though I had corrected them at Paris. The third to see my relations and
friends .
I assure you that there are no words nor phrases in my grammar, but are
very modish, for I was every day with some of the ablest gentleman of the
Port Royal, who assured me, that my grammar is in their librarv.
Fareweli.)
Claudiiis Manger s French Gram.mar, with additions . . . the Foiirteentb édition,
exactly corrected and enlarged hy the author, late professor of the Languages at
Paris. — London, printed by R. E., for R. Bentley and S. Magnes, in Russel
street in Covent Garden, 1689; in-8, 4 ff. lim., 432 pages [Sorb. 12° L. P.
f. 317].
(Même dédicace au Cte de Salisbury et même adresse au lecteur anglais :
Three motives. . . [mais ceci en plus]. . . library, and my French Lettcrs
translated into English also ; of which some may be found still at Master Bent-
ly's a Booskseller in Covent Garden, near the Piazza. I hâve composed also
a book since my return of Curions Stories of the times, translated into
English which shall corne out after Christmas . . . at Master Bently's . . . )
L. Charlanne {op. cit., p. 197) a vu une I5<h éd. (Hague with the collabor-
ation of Paul Festeau) que n'a pas connue M"e L.
1708, sjrs* éd. exactly corrected and enlarged hy the author, laie professor oj the
languages at Paris. — London, printed for R. Wellington, and are to besold
at the Oxford-arms in Lombard street; in-80, 4 fï". lim. n. ch., 432 pages
[X. 11693].
*I7I9, 2_?r'^ édition, corrected oJ the errors that had crept into the former edi-
K. LAMBLEY, The Frcnch Lariguage in England. 417
fions. — London, priiited for M. Wellington, at the King's Head against
St Clemeni's Church in the Strand; in-S», 4 ff- lim- n- ch., 432 pages [X.
35459]-
La Bibl. nat. possède deux éditions d'une Nouvelle Grammaire double
inconnue à M"e L. :
*New double Grammar French-English and English-French, by Mr Claudius
Manger and Mr Paul Festeau, professors of thèse languages. The last édition, wich
cûtttains a true and easy instruction for to acquire in a short time the use of thèse
tii'o languages with niany notes which are not to he found in the preceding éditions,
enriched of the fundamental and short rules, for to pronounce them naturally, to
Write and read them perfectly, and also many curions and profitable dialogues,
together an ample vocabulary, ail the anglicismes and gallicismes, and lastly sonie
pietty and pleasant stories upon ail sorts ofsuhjects, very usefull for the getting of
thèse tuv languages. — At the Hague, by Adrian Moetjens, bookseller b)' the
Court, in the French Booktrade, 1696; in-80, 158-186 pages [X. 11692].
*i7i5. — Ibid., 2 parties en i vol. in-i2[X. 19969].
P. 313. — M"eL. pense que la 2eéd. de \aNouv. Grammaire de Paul Fes-
teau a été imprimée en 1671 ; elle doit être de l'année suivante et doit cor-
respondre avec l'ex. delà Bibl. nat.
Nouvelle Grammaire anglaise, enrichie de dialogues curieux touchant Testai et
la cour d' Angleterre et d'une nomenclature anglaise et française, par Paul Festeau.
— Londres, T. Thornicroft, 1672; in-S", pièces lim.,262 pages [X. 15493]-
P. 353. — Mlle L. ignore les 2 éd., de 1672 et 1673, que la Bibl. nat. pos-
sède, des Remarques de St-Maurice.
*Remarques sur les principales difficulté^ que les estrangers ont en la langue
française, avec un recueil alphabétique de plusieurs mots choisis pour leur faciliter
Vortographe et la prononciation qui peut servir de dictionnaire, par Alcide de
Bonne Case, seigneur de St Maurice. — A Paris, chez Estienne Loyson, au
Palais, à l'entrée de la gallerie des Prisonniers, au nom de Jésus, 1672; in-8«,
6 fF. lim. n. ch., 382 pages et i fol. n. ch. [X. 13327].
*i673. — Ibid. In-80, 4 ff. lim. n. ch., 382 p. et i fol. n. ch. [X. 13328].
La Grammaire méthodique de Vairasse d'AUais a paru pour la première fois
en 1681, et non en 1682.
Grammaire méthodique contenant en abrégé les principes de cet art et les règles
les plus nécessaires de la Langue française, dans un ordre clair et naturel, avec de
nouvelles observations et des caractères nouveaux pour en faciliter la prononcia-
tion sans rien changer d'essentiel dans l'orthographe ni dans Vétymologie des mots.
Ouvrage fort utile à toute sorte de gens et composé pour V instruction particulière
de S. A. R. Mgr le Duc de [Chartres] '. — A Paris chez l'auteur le Sr D. V.
d'AlIais, au bas de la rue du Four, proche du Four, proche du petit Marché,
faubourg Saint-Germain, 1681, avec privilège du roy ; in-12, 10 ff. lim.,
498 pages [X. 19765].
I. Trou dans le papier.
Romania, XLVII. 27
41 8 COMPTES RENDUS
La Bibl. mu. possède aussi V Introduction du même.
A short and niethodical Introduction to the French toiigiie, coviposed for the
particular use and hcnefit of the Euglish hy D. V. J'Allais, a teachcr of the French
and EngVish tongues in Paris. To he sold at the authors lodging, au bout de la rue
Sainte Marguerite, proche le carrefour Saint Benoisl, faubourg Saint Germain,
attenant la boutique d'un fruitier. — A Paris, 1685, avec privilège du rov ;
in-i2, 4 ff. lim., 130 pages et i f. priv. [X. 11698].
« Tothe Reader. The Methodical grammar, I published lastyear in French,
being only fît for those who hâve already made some progress in that lan-
guagc and aime at the perfection, some EngUsh gentlemen, lovers of true
learning and haters of false grounds and confused notions, advised nje lately
to make a compendium of it in English, for the use and conveniency of
such personsof their nation as begin to learn the French Tongue... »
P. 354. — René Milleran.
La nouvelle Gramaire françoise, avec le latin a côté des exenph'i, divisée en
deux parties, la première contient ànt] chapitres le5 plu5 essentiel de la sin-
taxe, e/ de la prononciation, avec celle de5 voyelle5, de^ diftongue^, de5 trif-
tongue.?, etc. e/ de l'alfabet, selon le5 François même5 et selon lei Italiens ;
le5 Alemam, les Holandois et les Anglois, par rapor/ à leurs letres, la seconde,
la prononciation àes consones, le tout avec une nouvelle ortografe si juste
et si facile, qu'on veut aprendre la beauté et la pureté de la prononciation en
moins de tens qu'il ne faut pour lire cet ouvrage, par la diference des carac-
tères qui sont aussi bien DÇI^^ dans le corps des Règles que dans leurs
exenples, ce qui est d'autan/ plus particulier que cest la partie la plus essen-
tielle de toutes les langues, .par René Milleran de Saumur, professeur des
langues françoise, allemande et angloise, et interprète du roi, fe édition. —
A Marseille, aux dépens de l'auteur, chez Henri Brebion, impr. du roi, etc.,
1692; in-80, 13 if. lim. n. ch., 180 pages, 9 ff. n. ch., portr. gravé de l'au-
teur [X. 9824].
Les deux Graiîiaires fransaizes, l'ordinaire d'aprezan/ et la plus nouvelle
qu'on puisse faire sans altère/' ni change; les mots, par le moyen d'une nou-
velle ortografe si juste, qu'on peut aprandre la bôté et la pureté de la pronon-
• ciaciou en moins de tans qu il ne fôt pour lire cet ouvrage, par la diferance
des karacteres CC^^ qui sont osi bien dans le cors des règles que dans leurs
exanples, ce qui est d'otan; plus particulier qu'elles sont très faciles et incon-
testables, la prononciacion étant la partie la plus esancielle de toutes les
langues, avec le latin a côté des exanples, divizées en deu.v parties, la première
contien/ cenq chapitres les plus esanciels de la sentaxe et de la prononciacion,
et des diferans tons de la voi.v de ce dont ils traite;// et la prononciacion des
voyelles, des diftongues et des triftongues, etc. et de l'Alfabet selon les
Fransais mêmes, et les Alemans, et les Anglais, par rapor/ à leurs letres, par
René Milleran, de Somur, interprète du roi et profescur de la langue fran-
saize qu'il anseigne par les langues latine et italienne et alemande et anglaize.
K. LAMBLEY, Tl.k' Ficiu'h Liiiii^niage in Enghtnd. 419
v éd. — A Marseille, au.\ dcpaiu de l'oteiir, chez Henri Brebion, impr. du
roi, 1695 ; in-i2, 12 ft". lim. n. cli., 180 pages et 9 ff. n. ch., portr. grav. de
l'auteur [8° X. 9429].
*Les plus belles Lettres des meilleurs auteurs français avec des noies par Pierre
Richelet, augmentées de titres dont ou qualifie toutes sortes de personnes, par le
sieur de Milleraii. — A Bruxelles, chez Josse de Grieck, imprimeur et mar-
cliand-libraire, demeurant proche la Steen-porte, à St Hubert, 1696; in-8",
xxiv-556 pages, 14 ff. n. ch. de table [Z. 14.263J.
'Noui'elles Lettres familières et autres, sur toutes sortes de sujets avec leurs
réponses, choisies de Messieurs de Bussi Rabutin, de Furetière, de Bourseau, de
l'Académie françoise et des plus célèbres auteurs du tems, par René Milleran.
Wotivelle édition augmentée des Lettres curieuses de littérature et de morale par
l\ibbé de Bellegarde. — A Amsterdam, chez George Gallet, marchand-libraire,
1705 ; in-S", 4 ff. lim. n. ch.,448 p., 4 ff. n. ch. de table [Z. 14274].
*I709. Nouvelle édition augmentée. — A Bruxelles, chez Jean Léonard",
libraire-imprimeur, rue delà Cour ; in-80, 2 ff. n. ch., 433 pages, 5 ff. n. ch.
de table (Z. 14275].
P. 382 et suiv. — Guv Miége.
A new Dictionary French and English uith anolher English and Freiich, accord -
ing to the présent use and modem orthography of the French, inricFd wilh iiew
luords, choice phrases and apposite proverbs, digested into a most accurate niethod
and contrii^d Jor the use bolh of English and Foreiners, by Guy Miege, Genl .
— London, printed by Tho. Dawks, for Thomas Basset, at the George, near
Cliffords Inn in Fleet street, 1677, 2 tomes en i vol. in-fol. [Maz. 10206 *] .
A neu Dictionary French and English, luith another English and French, ac-
cording to the présent use and modem orthography of the French, enricVd with
new luords, choice phrases and apposite proverbs, digested into a most accurate
Method, andcontrivedfor the useboth of English and Foreiners, to luhich is add-
ed a Collection of Barbarous French, or obsolète, provincial, mis-spelt and made
Works for the satisfaction of such as read old French authors, bv Guy Miege, Gent.
— London, printed for Thomas Basset, at the George, near Cliffords-Inne
in Fleet-street, 1679; 2 vol. in-40 [Sorb. 40 L. p_ g. a. 8].
*A short Dictionary English and French, luith another French and English,
according the présent use and modem orthography, bv Guy Miege. Gent. — Lon-
don, printed for Tho. Basset, at the George, in Fleet Street, near St Duns-
tan's Church, 1684 ; in-8, sign. A-Q.qq. [Maz. 20 297. B].
*A short Dictionary English and French, with another French and English,
according to the présent use and modem orthography. The second édition, to wich
is added a new and certain rule Jor fînding ont the genders of French nouns, by
Guy Miege, Gent. — (Ibid.), 1685 ; in-80, sign. A-Xx2 [Maz. 20297 C].
« Advertisement (en face du titre).
The Author has put out two French Graniinars. . . the one is short and con-
cise.. . The other is a large and complète pièce.. . There is also of the author's
420 COMPTES RENDUS
a copions Vocahulary with proper Dialogues, to be had cither separately or
joyntly with the Grammar. Sold by Tho. Basset... »
Thi' short French Dictionary in tivo parts, the I. English auJ Freiich, II.
Freiich and English, according to the présent use and modem orthography, hy Guy
Miege, Cent. The Fift)) Edition ivith some Iniprovements. — Hague, by Henry
van Bulderen, bookseller in tlie Pothen, at the sign of Mezeray, 1703, avec
privilège des Etats de Hollande et de Westfrise ; in-80, sign. A-Bb3 [Maz.
45891].
The Great French dictionary in two paris... to which are prefixed The Grounds
ûj bûth tanguages in tiuo grammatical disrourses, the one English and the other
French, by Guy Miege,... — London, Tho. Basset (printed bv J. Redmayne),
1688; in-fol. 3 part, en i vol., les pages n. ch. [Bibl. Ste. Gen., fol. X. 136'].
(Le titre de départ du Dictionnaire porte la date 1687.)
Méthode abbregée (sic) pour apprendre l'anglois avec une nomenclature et un
ûorps de dialogues, un recueil de plaisans contes, et bons mots, de lettres galantes
et caractères bien tourne:^, par le sieur Guy Miege, auteur du Diclionaire anglais.
— London, printed for William Freeman, at the Bible over against the
Middle Temple Gâte, and Abel Roper at the Black Bovin Fleet Street, 1698,
in-8°, 8 ff. lim. 302 pages [Maz. 45755].
« Avant la fin de l'année on espère de mettre en lumière un nouveau
« Dictionaire anglois », in octavo, de la façon de cet auteur. Quoique le
dernier ait été fort bien receu, témoin cinq grandes impressions qui s'en sont
faites, trois à Londres et deux à la Haye. . . »
Nouvelle facile Méthode pour apprendre Vanglois, contenant une parfaite
Grammaire avec une nomenclature françoise et anglaise, un recueil d'expressions
familières et plmieurs dialogues (sic) familières et choisis (sic) et enfin un ban
nombre de lettres galantes et histoires facétieuses, par Guy Miege, professeur de
langues et auteur du dictionaire français et anglais. Nouvelle édition corrigée et
augmenté (sic). — A Amsterdam, chez Pierre Mortier, libraire sur le Vy-
gendam, 1698; in-8°, 375 pages et 3 fï. n. ch., titre en rouge et noir [Maz.
44786).
L. Charlanne (op. cit., p. 199) indique une éd. de 1685 (Londres) de la
Nouvelle Méthode pour apprendre l'anglois.
P. 389. — Pierre Bérault.
A neiu, plain, short and compleat French and English Grammar, tuhereby the
learner may attain in feiu months to speak and write French carrectly as they do
now in the Court of France, and wlm-ein ail that is dark, superfluous and défi-
cient in other grammars is plain, short and methodically supplied ; also very use-
ful to strangers thaï are désirons ta learn the English tangue, for whose sake
is addeda short but very exact English Grammar, by Peter Berault. — London,
printed by Tho. Hodgkin for the author, 1688; in-8c, 8 ff. lim. n. ch., 333
pages [Sorb. 12° R 142].
On lit à la dernière page :
« Advertisement
^
A. WAi-i-i-NSKOLD, Slrassbnrger-eâerna. 421
If any gentleman on gentlewoman be desirous to learn either French or
Latin, the author will wait or them. He lives now in Colemanstreet, in
Coleyn-AUey, ntxt door to the White-Heart Inn. »
Henri LemaItre.
Strassburger-ederna. den alsta bevarade texten pà
franske spr*i-ket, av A. Wallexskôld. Helsingfors, 1921 ; in-8,
16 pages avec un facsiniilé. (Tiré à part de VÔversild av Fiuska Vetenskaps-
Societetens Fôrhandlingar , t. LXIII, 1920-1921, section B, n» i).
Ce mémoire, présenté à la Société finlandaise des Sciences dans la séance
du 25 octobre 1920 et imprimé dans ses comptes rendus, est une excellente
mise au point de nos connaissances relatives au plus ancien texte conservé
de la langue française. Très bien informé des. travaux antérieurs, l'auteur
exprime sur chacune des questions controversées une opinion personnelle et
toujours judicieuse. La clarté de son exposition, la pondération de son juge-
ment font de ces quelques pages un très utile complément du précieux
commentaire de Koschwitz. On regrette qu'elles soient écrites dans une
langue que la plupart des romanistes ignorent ou, comme l'auteur de ce
compte rendu, ne lisent qu'avec peine. En les traduisant en français,
M. Wallenskôld ajouterait un nouveau titre à ceux qui lui valent depuis
longtemps la reconnaissance et l'estime de ses confrères d'études.
En présence d'un texte comme celui des Serments Je Strasbourg, qui ne
nous est parvenu que dans une copie postérieure d'au moins un siècle et demi
à la date où il a été écrit, notre esprit hésite entre deux attitudes également
justifiées, la soumission et la défiance. Il est sans doute téméraire de pré-
tendre remonter par delà les leçons du manuscrit jusqu'à l'original perdu ;
mais on risque de se tromper fort en imputant à l'auteur ce qui pourrait
n'être que l'erreur d'un copiste ignorant ou distrait. Par réaction contre les
excès de la critique conjecturale, nous sommes peut-être devenus prudents et
timides à l'excès. M. \V. s'est placé à un point de vue résolument conser-
vateur : il défend pied à pied les leçons et les formes de langue du manus-
crit et n'accepte pas d'autre correction que dift pour dist et lo Jraiiit pour
non loslanit. Je lui donne raison en principe, en théorie ; mais je ne puis
me résoudre à certaines conséquences qui découlent de cette abdication
volontaire des droits imprescriptibles de la critique.
Ainsi, le changement de et en er, dans le groupe de mots in aiudha et
in cadhuna cosa, parait à M. W. inutile, si on reconnaît à aiudha la significa-
tion d'« aide militaire ». Niera-t-il, cependant, qu'en restituant er on
n'obtienne un sens bien plus cohérent et plus satisfaisant ? En revanche,
comme à lui, quoique pour des raisons un peu différentes, la très ingénieuse
correction de G. Paris, lo suon fraint, me semble aujourd'hui contestable.
Notre maître la motivait par l'ambiguïté qui résulte de l'emploi du pronom
422 COMPTES RENDUS
h pour désigner le serment de Charles. Mais, si le texte original avait eu
réellement lo siioii, correspondant à l'allemand tben er iiiio gestior, à quoi ser-
viraient, suivant la juste observation de Liicking, les mots de stio part, sans
équivalent dans la version allemande ? M. \V. explique le non superflu,
comme le faisait déjà Suchier, par la distraction d'un scribe qui aurait eu
encore présent à l'esprit le conservât de la ligne précédente. Mais, pour avoir
commis cette erreur, il faut que ce scribe ait compris ce qu'il écrivait. Pour-
quoi donc ne l'a-t-il pas sur-le-champ corrigée ? Peut-être le non, dûment
exponctué, n'est-il demeuré comme un témoin de sa faute, peut-être d'une
faute de Nithard lui-même, que par l'inattention du copiste qui a écrit
Jostanit pour lofranit ou fruint ?
La graphie latinisante des Scrme)its nous laisse dans une grande incerti-
tude sur l'état de la langue qu'elle représente, et l'essai de transcription qui
nous est offert aux pages 13 et 14 ne me satisfait pas en tous points '. La
lecture (Ijlirul est manifestement erronée, puisque tous les autres t et é? caducs
sont transcrits par les signes correspondants au //; anglais sourd ou sonore.
Si l'avant-derniore consonne était sûrement prononcée avant le / de Ji/t,
elle ne doit pas non plus avoir été muette avant Vs de lodhiiuigs. M. W.
reconnaît dans casa et kcirlo un k déjà palatalisé (ky) ; dans fradre, salvar et
rcturnar un son intermédiaire entre a et c ouvert (.r) ; dans Christian une
diphtongue j'.r ; dans rr, ludher, deo et deus, poblo, oni et vol, savir, podir, nii
et sit des diphtongues embryonnaires (eê, 00, ci), différentes des autres
diphtongues, pleinement articulées celles-là, de dreit, plaid, salvarai, pren-
drai ou pois. Sans indiquer ses motifs, il a transcrit aniur par aniôr. C'est
un parti fort sage, puisque tous les dialectes français ne connaissent pas la
diphtongaison de Vo fermé ; mais n'aurait-il pas convenu d'observer la même
réserve à l'égard du mot deus ou deo qui apparaît si souvent sans diphtongue
dans la poésie française du moyen âge ?
Comme l'interprétation donnée à la graphie sit est liée à l'explication
d'une série considérable de formes du verbe français, on souhaiterait que
M. W. n'eût pas laissé sans commentaire sa lecture seit. Entre le latin
vulgaire siat et le français seit ou soit, nous devons supposer une forme
intermédiaire sey^t, avec e « féminin » (ou ce qui pouvait devenir e fémi-
nin) dans la syllabe finale. L'amuissement de cette voyelle, sous des condi-
tions identiques ou analogues, est constaté au x^ siècle, en syllabe contre-
finale, par la graphie preirets du sermonnaire de Valenciennes, et avant le /
final de la 3c personne, par l'emploi des imparfaits aiieia et solix à l'asso-
nance masculine dans la Passion. Par contre, nous trouvons dans Eiilalie le
I. Je transcris l'alphabet employé, qui est celui de l'Association phoné-
tique internationale, dans une graphie qui nous est plus familière, en remar-
quant expressément qu"« représente Vu latin et italien et ii notre u fran-
çais.
A. WALLEN'SKOLD, Strassbnrger-edcnm . 423
conditionnel sosleiuireiel, dans Jouas des imparfaits et des conditionnels en
-fiel et le subjonctif .iiW ; mais ces formes peuvent très bien s'expliquer par
l'analogie des autres subjonctifs et des imparfaits en -evet de la fe conju-
gaison. Pour que le / final des subjonctifs a/7 et soit et des imparfaits en -oii
se soit maintenu, il faut qu'il ait été de très bonne heure mis en contact
avec un v précédent, par l'amuissement de la voyelle intermédiaire. On
verra plus loin ce qu'il en est des imparfaits en -oui, -ot. De ce qui vient
d'être exposé il résulte que la graphie sit n'est point, comme on l'a supposé,
un latinisme, mais l'exacte transcription, dans la graphie propre aux Ser-
ments, d'une forme vulgaire que nous devrions revendiquer pour la langue de
cette époque quand même nous ne l'y trouverions pas.
L'alternance des graphies ft> et io a conduit M. W., comme auparavant
Koschwitz, à penser que ce pronom avait cessé d'être accentué sur la syllabe
initiale. Cependant, le gié postérieur nous montre Vc diphtongue sous
l'accent, et dans la phrase ne io ne netils le sens exige l'emploi d'un pronom
accentué. Est-ce un copiste qui a confondu, échangé la forme tonique et la
forme atone, ou supposera-t-on que celle-ci put déjà, comme plus tard, être
substituée à celle-là ? En enlevant aussi l'accent à Ve du possessif tnron, le
savant finlandais a perdu de vue le continuateur mien, qui serait inexplicable
sans l'accent normal, tandis que les possessifs atones, mon et son (I, 5, et II,
2), mu et mes, s'attestent, par la comparaison des formes italiennes corres-
pondantes (madonna, piidremo, signorso) et le paradigme mus, ma, mitm du
grammairien Virgilius Maro, comme antérieurs aux Serments de Strasbourg.
Les graphies fradre Qtfradra, karlo, karlus et karh, allresi, sendra, de suo
part semblent à M. W. prouver clairement que les quatre voyelles, a, e, 0, »>
en syllabe atone finale ou contrefinale', représentent un seul et même son
qui était déjà notre e « féminin » (3) ou quelque chose d'approchant. On
conçoit fort bien que le rédacteur des Serments, ne trouvant pas dans l'alpha-
bet latin de signe équivalent à cette voyelle nouvelle, l'eût tour à tour trans-
crite par les voyelles finales des mots latins correspondants. Mais est-ce
bien lui, n'est-ce pas quelque copiste, qui s'est trompé en écrivant une fois
fradra en regard dt: fradre trois fois répété, une fois karle en regard de
karlus et des deux karlo ? On conçoit encore très bien que la correspon-
dance entre un sendra prononcé et le latin senior eût échappé à l'attention d'un
homme qui n'était pas de son métier un « regratteur de syllabes ». Mais il
est invraisemblable que pour la transcription d'un mot masculin il eût
préféré Va caractéristique des féminins à Vo de poblo et de karlo, à Ve de
fradre, et qu'il eût donné au possessif féminin la forme masculine suo. M.
W. nous accorde (n. 14) que suo pourrait bien être une faute de copie
pour SIM. J'incline à croire que ces deux anomahes sont deux fautes soli-
I. Excepté Vu de lodhuuig et lodhuwigs, persistant au xii= siècle dans la
graphie Loots.
.p^ COMPTES RENDUS
daircs, dérivées d'une faute unique (stio pour sua ou seiiàra pour sendrd)
et du fourvoiement d'une correction. Cette phrase est la plus maltraitée des
Strnutili, puisque non losliwit y suit immédiatement trieos sendra de suo
part.
La graphie ultiesi, rapprochée de l'espagnol olrosi, semble très favorable
à l'interprétation de M. W. Comme on y peut, cependant, opposer l'italien
iiltres'i, il résout habilement la difficulté, en supposant que Ve italien repré-
sente la conjonction cl. Mais, pour légitimer cette identification, il faudrait
qu'il y eut deux s, comme il y a deux / dans allrettale et allrettanto. A mon
sentiment, l'adverbe italien et français est formé à l'aide du nominatii prono-
minal ititri, l'ancien Ivounais niitri, et 1'^ controversé résulte de la dissimiia-
tion de \'i atone sous l'influence de 1'/ accentué de sic. L'ancien français neïs,
nii suppose également l'emploi du nominatif pronominal ipsi dans la fonc-
tion d'un adverbe.
Le subjonctif /fl^t'/ est un argument à deux tranchants. Dans les indicatifs
(/»«.;/ et conservât les Serments ont gardé Va latin ; dans l'un des deux subjonc-
tifs en -/.// il est remplacé par e ; dans l'autre, celui du verbe être, on a vu
tout à l'heure que la voyelle était probablement amuïe. Or les graphies cosa
et dift assignent ce texte à la région de la Gaule dans laquelle le timbre de
r<j est influencé, sous les conditions que l'on connaît, par un phonème pala-
tal précédent. Il me semble qu'il y a dans cette coïncidence une forte pré-
somption que Va et Ve atones marquent deux nuances diflférentes et que la
distinction des voyelles finales dans l'écriture correspond à une différence
réelle de prononciation. On objectera cadhuna et sagrament. Mais les textes
postérieurs connaissent chaïtn aussi bien que cheiïn, les patois de la Suisse
romande ont tsâlô, « un à un », tsâpu ou tsopu, « peu à peu », sans aucune
trace de palatalisation de l'fl par la consonne initiale. Et l'on peut sans parti
pris doctrinaire reconnaître l'empreinte latine dans sagrament, terme d'Église
et de droit, dans sagrament sans article, aussi bien que dans numqiiam ou
dans \ts,dco inimi de la prose àt Sainte Eulalie.
De cette variété des voyelles finales Suchier, développant une indication
de M. Meyer-Lùbke, a cru pouvoir induire que la langue des Serments devait
être celle de la métropole lyonnaise. Cette opinion est, je le sais, partagée
par des savants particulièrement versés dans la connaissance des dialectes
franco-provençaux. Cependant, il n'avait point échappé à Suchier que tout
a atone précédant le / final de la y- personne, comme Vs de la deuxième,
est changé dans ces dialectes en e et que, par conséquent, la différence
observée dans les Serments entre fa^et et les indicatifs en -at infirme sa
thèse. Cette objection s'aggrave encore du fait, négligé par lui, que la pala-
talisation de r<i atone en franco-provençal ne l'a pas mué en y, mais en t.
C'est l'état primitif, conservé jusqu'à nos jours dans le patois de la Val
Soana et dans quelques patois valaisans, attesté au moyen âge par les textes
Ivonnais et dauphinois et par de nombreuses mentions de noms de lieu :
A. WALLENSKOLD, Stmssburger-ederna. 425
par exemple, Balleivi (aujourd'hui Ballaigues), Bieri (Bière), Donnatieri
(Donatyre), Joui (Jougne), Rmveri (aujourd'hui Rueyres), dans le pouillé du
diocèse de Lausanne dressé en 1228; Anamasci (Annemasse, Haute-Savoie),
Curtili (auj. Curtilles, Vaud), Alhiiii ou Erhiui, Barhereschi, Friwenci
(Alheuve, Barberèche et Fruence, dans le canton de Fribourg) au xii^ siècle ;
plus anciennement encore, Dranci (la Dranse du Valais), dans la Vita sancti
Maioli du moine cluniacien Syrus.
Faiet, associé adunat et conservât, n'est donc point une forme franco-pro-
vençale, mais pourrait, semble-t-il, être localisé à volonté dans un pays
quelconque de langue française, si l'on admet comme très vraisemblable que
le changement de timbre de l'^ï précédé d'un phonème palatal doit être anté-
rieur à celui de ïa non soumis à cette influence. La conformité de structure
des imparfaits occidentaux en -ont et des imparfaits communs en -oit n'implique
pas nécessairement un processus identique de transformation et d'amuisse-
ment de la désinence en -at, précédée ou non d'un phonème palatal, mais
résulte peut-être d'empiétements successifs d'un vainqueur futur sur son
concurrent plus faible. Malgré la différence de nos prémisses, ces constata-
tions s'accordent avec l'opinion émise par M. W. que la langue des Serinents
n'offre aucun trait qui nous empêche d'y reconnaître un état archaïque de
li'importe quel dialecte français et de notre langue française moderne.
Cet archaïsme de la langue et la fidélité du scribe à la tradition latine
rendent un compte suffisant de toutes les particularités dans lesquelles ce
texte concorde avec l'état postérieur des dialectes du Poitou et de la Sain-
tonge. Koschwitz, on le sait, inclinait a identifier la langue des Serments à
celle de Poitiers, comme Suchier à celle de Lyon. M. W. confirme et pré-
cise les objections déjà élevées par G. Paris contre cette identification. La
préposition ah, persistante dans le composé avec ', pouvait être encore en
usage, au ix^ siècle, dans un territoire plus étendu qu'au xiie ou au xiiie.
Double, trehle, estohle nous montrent que le b depoblo n'a rien d'anormal dans
un dialecte septentrional.
Je m'étonne que la forme sendra (ou sendro, si l'on accepte ma correction)
n'ait pas retenu l'attention de ceux qui se sont occupés jusqu'à présent de la
langue des Serments. Si nous ne possédions pas d'autres textes antérieurs au
xiie siècle, le d épenthétique nous apparaîtrait comme un trait dirférentiel,
excluant toute la région du nord, Picardie, Wallonie et Lorraine, c'est-à-dire
les pavs dont les parlers devaient être le plus familiers à Nithard et aux
princes carolingiens. Mais, quand on lit voldret et voidrent dans Eulalie,
mieldre, vindrent, presdrent, rechisdrent, fîsdren, eslrai, duistrent, exastra et
d'autres formes semblables dans Saint Léger, on reconnaît que ce critère ne
I. Avec raison M. W. (p. 5) identifie cette préposition avec le latin ab.
C'était déjà l'opinion de G. Paris. La perpétuation de l'étymologie apud
jusque dans le dictionnaire étymologique de M. Meyer-Lùbke est un
exemple surprenant de la persévérance dans l'erreur.
426 COMPTES RENDUS
peut s'appliquer aux 5<'/7»t-/;/.< et l'on est prêt à confesser que tous nos raison-
nements sur ce texte ne sont que des tâtonnements dans les ténèbres.
Pour compenser la brièveté du temps écoulé entre la date de 842 et la
mise en écrit de VEuIalie et du Jouas, il semble qu'il faille allonger d'autant
la distance dans l'espace entre des états de langue en apparence si différents.
Mais l'observation des patois actuels nous révèle des différences presque aussi
sensibles entre des parlers voisins et parfois dans la bouche du même indi-
vidu. En Sicile, la diphtongaison de Ve et de l'o ouverts est conditionnée par
le degré de vivacité du discours '. A plus d'une reprise, au cours de mes
enquêtes toponymiques dans la Suisse romande, les réponses divergentes de
deux sujets ou les réponses successives d'un seul à des questions identiques
ont fait percevoir à mon oreille toute la gamme des nuances entre un a
teinté d'« (z) ou d'o (îi) et Ve ou l'o ouverts ou fermés, entre IV et l'o fermés
et les diphtongues naissantes f/et ou, entre les anciennes diphtongues dialec-
tales ai, au, cuï et un a long. Çà et là, tantôt l'une tantôt l'autre des finales
atones en a ou 0 s'affaiblit en j ou s'évanouit. En interrogeant tour à tour,
dans trois hameaux de la même commune, trois vieillards, j'ai entendu le
plus âgé prononcer tsàhlys et les deux autres encore distinctement l'antique
tsdbîyo. Quelques kilomètres de marche m'avaient conduit du noslro des
Serments au diaiile de la prose de Saint- Amand.
Ces variations locales ou individuelles s'expliquent en partie par la désué-
tude où sont tombés aujourd'hui nos patois et l'usage de plus en plus com-
mun du français. Mais, quand on se reporte en pensée à l'époque où
furent prononcés les Serments, ne «faut-il pas faire une part équivalente au
latin de l'Eglise et de l'État, dont le prestige et l'influence devaient retarder,
entraver chez certains individus et dans certains groupes sociaux l'évolution
de la langue vulgaire vers un état plus moderne et plus différencié ? Dans
l'entourage des princes carolingiens, où aboutissaient toutes les affaires d'un
vaste empire comprenant la Gaule et l'ItaUe avec une partie de l'Espagne et
du monde germanique, ne fallait-il pas, si l'on voulait s'entendre, que la
variété des accents de la lingua romana se tempérât, s'atténuât par l'attache-
ment aux formes demeurées les plus proches de la grammaire latine, par la
préférence donnée aux façons de parler les moins suspectes de provincialisme
et de vulgarité ? Ainsi, dans les relations d'un canton à l'autre de la Suisse
alémanique, les divergences dialectales s'atténuent et se concilient par un
recours discret à l'allemand des livres et de l'école. L'aspect archaïque des
Seniicnls de Strasbourg reflète peut-être une langue de cour telle que je viens
de la définir, un usage de la langue vulgaire qu'on pourrait qualifier, en des
termes empruntés à Dante, aulicum et curiale vulgare.
Ernest Muret.
I. Romaniii, XVII, p. 629, n. i.
PÉRIODIQUES
Studier I MODERN Sprâkvhtenskap, IV (1908). — P. 1-44, C. Wahlund,
Hel. Peter al Luxeiuburg {i }6g-i if^j),hoiiom àgnadebioorafier, honoiii tillskrij-
veii uppbyggehebok. Étude bibliographique. — P. 45-93- ^- Malmstedt,
Mélanges syntaxiques : i. Futur et conditionnel; 2. Infinitif avec de ; ^. Locu-
lions emphatiques (c'est. ..qui). — P. 255-9. A. Terracher, Aulica, fr.
aoucbe ).. Voir Rotnania, XXXIX, 427, le c. r. de M. Ant. Thomas. — P.
j6i-8. E. Staaff, Deux chartes léonaises. Deux documents des Archives his-
toriques de iMadrid, publiés avec observations grammaticales ; ils viennent
compléter l'étude de l'auteur sur l'ancien dialecte léonais (Upsal, 1907). —
P. 279-88. Aperçu bibliographique des ouvrages de philologie romane... publiés
par des Suédois de ic^oj à iç^oy .
V (1914). — P. vii-XLiii. p. A. Geijer, Cari Wahlund minnestal pà nyfi-
logiska siilhkapetssunimankonast i Uppsala den iS okt. /(?/;. Notice biographique
avec bibliographie des travaux de C. Wahlund et un bon portrait. — P. 87-
114. P. A. Geijer, Linguistika kàserier. i. Sur des emplois particuliers de que
en ancien français: que pour qui, dont, à qui; que remplaçant diverses conjonc-
tions, exemples du type mère que mère avec le sens de « en sa qualité de
mère » ou « toute mère qu'elle soit» ; que avec valeur adversative. 2. Sur la
méthode en syntaxe. — P. 115-55. E. Staaff, Le développement phonétique des
suffixes -abilis ^^ ibilis en français. L'auteur essaye de montrer que -able
n'est pas un représentant savant de -a bile, mais le résultat d'une évolution
phonétique normale passant par -aude. — P. 183-227. H. Kjellman, Une version
anglo-normande inédite du miracle de saint Théophile. Cette version est celle du
ms. Royal 20 B XIV du Musée Britannique; elle correspond au texte latin du
nis. Balliol 240 d'Oxford. M. Kj. publie le texte anglo-normand et le texte latin.
En appendice il donne, d'après le ms. Royal, le miracle de la femme enceinte
retirée de le mer par la Sainte Vierge qui fait, comme le miracle de Théo-
phile, partie du cycle des quatre miracles dits « élémentaires » de la Vierge.
La publication très soigneuse est accompagnée de notes sur les traits anglo-
normands de la langue du ms. — P. 224-41, Aperçu bibliographique des
ouvrages de philologie ronuine publiés par des Suédois de ipoS à i<)i2.
428 PÉRIODIQUES
VI (1917). — Ce volume est dédié à M. E. Staaff pour son cinquantième
anniversaire; il est orné dun bon portrait de M. St.— P. 81-98. P. A.Geijer,
Det fonifnmska taJesàttein ne garder l'heure y> ànnu en gang jàmte nâgraandra.
Cf. Romania, XLIV, 586, et XLV, 261 (ces deux articles sont d'ailleurs posté-
rieurs à l'étude de Geijer, mais n'ont pas pu l'utiliser). Le principal intérêt
de cette note est le rapprochement avec le texte de l'évangile selon saint
Matthieu (XXIV, 42, ou XXV, 13) : « Vigilate itaque quia nescitis diem
neque horam. » Si l'on admet que la locution ne garder feiire est un calque
ou du moins un souvenir de l'expression évangélique, elle aurait indiqué
non l'imminence de l'événement attendu, mais l'impossibilité d'en prévoir
la réalisation pourtant certaine, ce qui rejoindrait en somme l'explication
proposée par M. Clédat dans le second des articles rappelés ci-dessus. En
appendice M. G. signale d'autres expressions ayant le même sens : ain^ que
mot en sachiez ou un sens voisin : à gaigne cheval et à rechigne chat. — P. 99-
1 10. D'' Frykiund, Etymologische studien iïber « Geige, gigue, jig»- Cf. Romania,
XLV, 154, le c.r. de M. J. Jud. — P. 231-68, J. Melander, Les formes
Ioniques des pronoms personnels régimes après quelques particules dans Vancien
français. M. Rydberg avait expliqué les variations de la langue dans l'emploi
des formes pronominales toniques ou atones après les particules par les varia-
tions d'intensité de l'accentuation de ces particules même. M. M. montre que
cette explication forcerait à admettre des variations dans l'intensité d'accen-
tuation des particules chez un même auteur, dans des phrases identiques et
parfois dans la même phrase. En fait il y aurait une distinction à faire entre
les phrases à verbe personnel et celles à verbe impersonnel: dans les premières
l'emploi de la forme tonique s'explique le plus souvent par une insistance
logique sur le pronom, dans les autres par l'analogie des constructions sans
particules. — P. 2^)9-3 1 5. H. Kjellman, Uttryck av typen « la fièvre lui a pris » ;
studie i fra)isk hislorisk syntax. — P. 517-25. Aperçu bibliographique des
ouvrages de philologie romane... publiés par des Suédois de uji^ à ipi6.
M. R.
Zeitschrift fur romanische Philologie, XXXIX. — i (1917). P. i.
K. V. Ettmayer, Zur Kenntniss des AUladinischen. Remarques sur le texte
Afunda nos (cf. Romania, XXXVII, 499). — P. 18. M. Rosier, Die Légende
vonheiligen Mathelin. Edition de la vie en octosyllabes, du ms. Add. 17295
(28i''°-286^o) du Musée britannique, de la vie de saint Mathelin de Larchant.
— P. 62. E. Hoepflfner, Das Verhâltnis der Berner Folie Tristan -{u Berols
Tristandichtung . M. H. s'efforce d'établir que la Folie Tristan de Berne
procède directement de Béroul et non, pour reprendre la formule de
M. Bédier, d'un « roman aujourd'hui perdu, apparenté, mais non identique
à Béroul ».
Mélanges. — P. 83. W. Meyer-Lùbke, Dissimilatioji labialer Vokale im
Provenialischen. Passage de ïi -\- u à iu (pu lice > piu^e) ou à oi
PÉRIODIQUES 429
(cubitu > coiJe), de çh à W» (turbulu > treboJ). — ?. 86. H. Schuchardt,
Fioftg.itti « filet i prendre les poissons », mot roman passé en serbe, à
rattacher non à finibrùi, mais \ fnmda à cause de l'habitude de garnir les
filets de paquets de feuilles. — P. 88. G. Baist, Macca^aia, crocea,
cambutta; dénominations des bâtons des pâtres. — P. 91. G. Baist,
Macht (Cligès 6452) doit être le motteux ou le t taquet ; ce qui n'ajoute pas
beaucoup à la note d'Ant. Thomas {Rotnania, XXXV, 303). — P. 96.
M. L. Wagner, Balkatirom. skala, mittel- und neiigriech. a/.àÀa, tûrk. iskelé,
Mail, skelç, ''<"'. schelà tisw. La forme turque serait l'intermédiaire entre la
forme grecque, venue du latin au sens d' « échafaudage » et de l'italien au
sens de « débarcadère », et les formes balkaniques. — P. 102. M. L. Wagner,
Alban. timen, « Eitischlag, Schimjaden ». De tegmen pour subtegmen
«f trame ». — P. 103. W. Spiegelberg, Zii den Woriern fur « Kuclmi ».
Rapports (?) avec un mot ancien égyptien de même sens et présentant la
même combinaison consonantique k-k. — P. 105. W. Mulertt, ht
Ordericus Vitalis, Hist. eccl. lib. VI, m, ein Zeugniss fur Wilhelmsepik in
der Korniandie ? Le témoignage n'a pas de valeur particulière pour la
Normandie.
Comptes rendus. — P. 108. J. Gilliéron et M. Roques, Etudes de géographie
linguistique (E. Winkler : « sie haben die Sprachgeographie begrùndet und
damit der ganzen Sprachwissenschaft neue Gebiete erschlossen »). — P. m.
H. Grôlîler, Ueber Ursprung und Bedeutung der fran:{osischen Ortsnamen, I
(P. Skok : nombreuses rectifications). — P. 121. A. HWkz, Ein bisher
unbekanntes Narcissusspiel (E. Hoepffner). — P. 125. Giornale Storico délia
Letteratura italiana, LXI, 2-LXII, 2 (B. Wiese).
2 (1917). — P. 129. A. Stimming, Zur Geschichle der Lahialen und Palatalen
vor u der Endung in Franiôsiscben. M. St. étudie successivement les difficultés
que présente la conservation d'une labiale finale dans chef, œuf, neuf (n o v u s),
le traitement du -c- de focus, locus, lacus etc., celui du groupe -se-, et
enfin la finale -icu. M. Meyer-Lùbke a soumis certaines parties de cet
article à une critique serrée dans le même tome, fasc. 4, pp. 398 sq. —
P. 156. A. Kolsen, Altproz'enialisches Q>lr. 3-5). Deux poésies d'Ademar
lo nègre ; trois chansons sur le type de No pose sofrir de Giraut de Bornelh ;
remarques sur le dernier vers de la pièce Pos tomate sut de Peire Vidal
(Anglàde, 28). — P. 177. Th. Braune, Ueber einige romanische Wôrter deuischer
Herkunft. i]. Afr. cilgier {Roland 439, etc.). d'un francique *a/-^èV, cf. ail. dial.
Aal-gehre, fourche, trident de pêche, foine. 2. Fr. grincer et formes romanes
apparentées. — P. 182. L. Pfandl, Die Comedia Florisea von ij^i. Collation
d'un exemplaire de l'éd. de 1551, conservé à la bibl. de Munich, avec l'éd.
Bonilla y San Martin qui repose sur l'éd. de 1553. — P- 200. J. Brûch, Zu
Meyer-Lùbkes etymologischem Wôrterbuch, n° 5104 à 6431.
Mélanges, — P. 212. W. M.eyer-Lùhke, Die c- und s- Laute im F roz'enialis-
chen. Les deux sons ne se sont confondus que vers le milieu du xii« s. ; les
430 PÉRIODIQ.UES
textes antérieurs les distinguent régulièrement par les graphies s ou ss d'une
part, c ou ^ de l'autre. — P. 216. W. Meyer-Lûbke, liai, andar a Vignone
V Tratihen slehlcii ». L'expression présente un cas d'haplologie syntactique
(a Aviguoue) et^ppartient à une série de jeux de mots du type connu aller à
Niort, pour nier (cf. Romama, XLIII, 104) : aiidar a Vignone := andare nelle
vigne; M. M. L. réunit quelques exemples italiens de ce type d'expression
plaisante. — P. 217. W. Meyer-Lùbke, Lom;/'. lanka « Fhisshett ». Critique
méthodique d'une hypothèse présentée par M. Bruck, à propos du no 4877
de l'Etymol. Wb. deU. M.-L. {Zeihch., XXXVIII, 676). — P. 219. H. Urtel,
Span.-ptg. como que. — P. 221. L. Spitzer, ZuKurt Letcents « Beitràgen iiini
Ferstàndnis der Lieder Marcabrus ». Essai d'interprétation de quelques
passages. — P. 223. K. Brunner, Prosaversionen altfraniôsischer Romane iu
Oxforder Handschriften. Rédaction en prose du Roman des sept Sages (version
A) dans le ms. 102 de S' John's Collège et de la Vengeance de notre Seigneur
dans le ms. Douce 337.
Comptes rendus. — P. 226. Le Régime du Corps de maître Aldehrandin de
Sienne, éd. Landouzy et Pépin (H. Urtel). — P. 228. Grednerische Bûcher
(Th. Gartner). — P. 231. C. Gâlu§cà, Slavisch-runmnisches Psalterbruchstûck
(M. Friedwagner). — P. 235. Archivio glotlologico italiano, XVII, 1-2,
1910-11 (W. Meyer-Lûbke). — P. 240. Bulletin hispanique, XIII, 191 1
(A. Hâmel). — P. 247. R. Elisei, Ora^io e Dante (Fr. Beck). — P. 249.
G. Weigand, Alhanesische Grammatik (H. Gelzer). — P. 251. Livres
nouveaux.
3 (1918). — P. 257. W. Meyer-Lûbke, Beitrâge -^ur romanischen Laut- uinl
Fornienlehre ; III. Die Entiuicklung von lat. -gr- im Romanischen. Essai de
classement des faits romans qui, par leur diversité (maintien, vocalisation
ou chute du g), les contradictions de leur répartition territoriale, et surtout
le petit nom.bre des mots à considérer et l'incertitude sur la pureté de
leur tradition populaire, présentent d'assez graves difficultés. Les remarques
de M. M.-L. sont particulièrement intéressantes pour le provençal. Quant
aux solutions elles restent nécessairement assez incertaines et l'hypothèse de
l'emprunt y joue un rôle qui ne saurait nous étonner, surtout pour des mots
tels que nigru ou integru. — P. 267. F. Settegast, Die Odyssée oder die
Sage von heimkehrenden Gatten als Quelle mittelalterlicher Dichtung. M. S. a
déjà tenté, dans une étude sur le conte de Polyphème dans la littérature du
moyen âge français, de marquer l'influence des récits de l'Odyssée sur la
littérature narrative du moyen âge. C'est là une question très intéressante et
qui mérite d'être examinée tout à la fois avec beaucoup de précision et de
prudence. On regrettera de ne pas toujours trouver réunies ces deux qualités
nécessaires dans le long article de M. S., qui, d'une part, attribue à l'influence
homérique des traits qui peuvent paraître d'invention bien banale, et, d'autre
part, se plaît, ici comme ailleurs, à proposer des identifications onomastiques
singulièrement inquiétantes. La matière même de l'article est la suivante':^
PÉRIODiaUES /| 3 I
I. Fauriel avait indique dans son histoire de la poésie provençale, à propos
d'un récit inséré dans le Liber Miraculorum siiiicte Fidis, l'histoire de Raimon
do Bochillo, que « les principaux incidents de l'histoire de R. du Bousquet
sont empruntés de l'Odyssée ». M. S. reprend cette idée et s'efforce de la
préciser ; mais quel besoin y u-t-il, et pour quelle vraisemblance, de voir
dans Bochittum la Phocide, dans le nom d'un certain Excajridiis le Strophius,
beau-père d'Egisthe, suivant Hygin, et dans Rainiundus, même sous la
l'orme Raginiundus, un écho du nom d'Agamemnon? — 2. Dans l'histoire
de Raimon de Bochitto il est question de pirates qui emmènent Raimon à
Tiirlanda en Afrique. Il est naturel de rapprocher ce nom de celui de
Torelore dans Aucassiii. Cela amène M. S. à retrouver dans Aucassiii des
souvenirs de \'Qd\ssée et en particulier de l'ile des Phéaciens, ce qui mériterait
examen plus précis, mais pourquoi imaginer qu'à la base de Torelore tX. à&
Ttirhvida il y a une forme *Tolo qui ne serait qu'un anagramme de *Loto,
qui nous ramènerait tout droit au pays des Lotophages ? — 3. U Odyssée
dans le poème m. ht alld. d'Oreiidel. — 4. UOdyssée dans Biieve de
Hanstoiie. A la fin de son article, M. S. a ajouté un intéressant appendice
sur des noms de lieu de l'Afrique du Nord dans les chansons de geste et
tout particulièrement sur la valeur d'Aufrike, etc., désignant non le pays,
mais la ville principale du pays, Al-Malidija. — P. 330. F. Gennrich, Die
Mttsik ah Hiifswissenschaft der romaiiischen Philologie. L'auteur marque for-
tement, et par des exemples précis et nombreux, combien il est indispensable
de ne pas séparer dans l'étude de la lyrique médiévale l'examen de la
composition mélodique de celui de la composition poétique, qu'il s'agisse de
déterminer exactement les imitations ou la disposition strophique ou les
dispositiors de rimes.
Mélanges. — P. 361. W. Meyer-Lùbke, Prov., kat., span., plg, arrâncar
« atisreissen ». Rattaché hypothétiquement à une racine celtique ranJc-
restituée d'après le lit. rinkti « cueillir ». — P. 363. W. M.-L., Pikard .
mêswé « Backtrog ». Rattaché à miscere. — P. 364. W. M.-L., //. ridolo,
/V^. ridelle « (Vagenleiier » ; ital. gavio « Radfelge ». — P. 365. W. M.-L.,
Delph. kwivi, kweivâ « kehren » de coaequare. — P. 366. Th. Braune,
Prov. grim,/;-. grime, grimer, grimaud, grimoire, sp., ptg. prov. grima. —
P. 370. L. Spitzer, Frani. charivari. Essai d'explication par Calvarium, le
charivari étant une imitation de la montée au Calvaire pour ceux à qui on le
donne ; les formes du nord de la France devraient dès lors être empruntées
au méridional calvari.
Comptes rendus. —P. 372. E. Lerch, Das invariable Participiuw praesentis
des Franiôsischen (L. Spitzer; cf. Romania, XLVI, 446). — P. 376. Fr.
Mainone, Lant-iind F-'ormenlehre in der Berliner franko-vene:(ianischen
Chanson de geste von Hiion d'Auvergne (J. Reinhold). — P. 377. O. Zaun
Die Mnndart von A nia ne (Hérault) in aller und neuer leit (W. Meyer-Lùbke).
— P- '^8-^ . Jahresbericht der Instituts fi'ir rumànische Sprache \u Leipzig, XIX-
XX (Kr. Sanfeld Jensen ; cf. Romania, XLIII, 137).
432 PERIODIQUES
4 (1918). — P. 386. E. Riclîter, Die kumllerische Stoffengestaltung in
Cbrestien's Ivaiii. — P. 398. W. Meyer-Lùbke, Zur Geschichle der Làbialen
iiud Palatiileu vor u der Endtiiig im Fran\ôsischen. Examen critique de
l'article de M. Stimming signalé ci-dessus (p. 429). — P. 409. P. Menge,
Poème moral (letiter TheiJ). La Romania a signalé (XXXVIII, 159) la publi-
cation par M. Herzog d'un fragment de la troisième partie du Poème moral
d'après un ms. de la bibliothèque de Cracovie. M. Menge a découvert dans
la bibliothèque du comte de Fûrstenberg à Herdingen en Westphalie un
nouveau manuscrit qui comprend le fragment de Cracovie et complète le
texte publié par Cloetta depuis la str. 107 jusqu'à la fin. M. M. imprime
toute cette fin sauf les parties déjà publiées par M. Herzog. Le ms. qui est
du xiiie s. et de la région de Liège comprend d'autres oeuvres latines et
françaises, notamment une copie delà Chantepleure. — P. 447. E. Hoepflfner,
Zu deti altfraniôsischen Dichhingen von deti drei Toten und drei Lehenden.
Remarques et corrections à l'éd. Glixelli (cf. Romania, XLIV, 276). —
P. 464. A. Stimming, Zu dem altfraniôsis-chen Mathelin-Leben . Remarques et
corrections à l'éd. M. Rosier (cf. ci-dessus, p. 428).
Mélanges. — P. 489. W. Meyer-Lùbke, Vûkalumstelhuig im Franiôsischen.
Delà série *di si nare >Jî5«c;', Desiderius> Didier, vïcinatu>> visné,
ericione > ireçon, her(ed)itare > iieté M. M. L. tire cetteloi que 1'/
fermé protonique non initial, dans un mot contenant un e dans la syllabe
initiale ne s'amuit pas, mais pi end la place de l'e protonique initial. Par ana-
logie il admettrait qu'emprunter peut s'expliquer par un *im-premutuare,
résultant d'une dissimilation, dans lequel Vu fermé se serait substitué dans la
syllabe précédente à Ve du préfixe dissimilé, — P. 490. W. Me3'er-Lûbke,
Carisx ticinne : choffa fodarmaiiu (Kasseler Glossar). Le premier élément de
cette glose a donné lieu à des interprétations diverses et peu sûres ; il corres-
pond pour le sens à fodarmagiu, c'est-à-dire « ludermàssig » : M. M.-L.
propose d'y voir une forme, de suffixe d'ailleurs incertain, mais se rattachant
à carrum, comme le mil. carrera (pour hotte carrera') « futaille que l'on
transporte sur un chariot ». — P. 491. F. Holthausen, Zu den germanischen
Wôrtern in Meyer-Liïbke romaniscbem ctymologischen Wôrterhich. Nombreuses
corrections de détail. L'auteur exprime le vœu que, pour une nouvelle édition
de son dictionnaire, M. M.-L. fasse appel à la collaboration d'un germaniste
éprouvé. — P. 496. L. Spitzer, Span. esconce. — P. 497. L. Spitzer, Span.
escolimoso, escolimado.
Comptes rendus. — P. 498. Dictionarul linibii romane, éd. Academiei
romane, I, i (M. Friedwagner). — P. 504. Giornale storico délia Letteratura
italiana, LXII, 5- LXIII, i (B. Wiese; d. Romania, XLIII, 458, et XLIV,
137). — P. 507. Livres nouveaux.
5(1918). — P. 513. M.-L. Wagner, Mexicanisches Rotwelsch. Lexique
alphabétique. — P. 5 5 1 . E. Hoepffner, Die Berner und die Oxforder Folie
Tristan. Premier article. — P. 584. M. Friedwagner, Die Vengeance Raguidel
pÉRioDiauES 433
tiach dey MiddleUm Haudschiift. Sur ce ms. d. Romuiia, XLIII, 145.
M. Fr., qui a édité, en 1909, la Vengeance Ragiiidel d'après le ms. du Musée
Condé, étudie le nouveau ms. et en donne une collation avec son édition. —
P. 608. P. Skok, Orlselyniologische MisieUen. Trente-deux brèves notices sur
des noms de lieu appartenant presque tous au Midi de la France ; quelques-
uns paraissent d'une vérité un peu banale.
Mélanges. — P. 617. L. Spitzer, Span. de soslayo « schief ». — P. 617.
H Gelzer, Zur Inschrift der Jiwgfnni von Walcourt. Cette inscription
sur une pièce d'orfèvrerie a été lue: Lierais me fisi don li aint; M. G.
propose pour le début le nom propre Lienars, ce qui est incertain, et pour
la tîn Don li aiiit, c'est-à-dire Dieu l'aide, ce qui est évident. — P. 619.
K. Lewent, D/vi altpnn'enialische Gedichle auf Johanna von Este. Edition
et notes. — P. 627. E. Hœpffner, Crestien de Troyes und Guillaume de
Mâchant. Quelques traits du Dit don Lyon paraissent attester que Guillaume
de Machaut a connu VYvain de Chrétien de Troyes. — P. 630. L. Spitzer,
Zn afri. si bêle de li « so schôn wie sie ». — P. 630. L. Spitzer, Umbr. mio
matre, deutsch mutter(seelen)allein, frani. Dieu possible. Remarques intéres-
santes sur ces expressions elliptiques.
Comptes rendus. — P. 636. G. Bertoni, Dante (F. Beck). — P. 638.
Giornale storico délia Letteratura Italiana, LXIII, 2-3 (B. Wiese; cf.
Romania, XLIV, 137).
6(1919). — P. 641. A. Stimming, Ueher Haplologie im Fran^^osischen.
L'auteur donne à «haplologie » un sens large et embrasse dans soq étude non
seulement les faits de caractère phonétique rnais des simplifications d'ordre
syntactique. — P. 672. E. HoepfFner, Die Berner und die Oxforder Folie
Tristan. Fir. La minutieuse comparaison instituée par M. H. entre les deux
Folies Tristan n'aboutit pas à une conclusion rigoureuse. M. H. se représente
comme il suit les rapports de ces deux textes : du Tristan de Béroul provient
un poème perdu sur Tristan fou, qui, d'une part, a été remanié par l'auteur
de la Folie de Berne avec une relative fidélité, tandis que, d'autre part, l'auteur
de la Folie d'Oxford modifiait systématiquement le plan et l'esprit de ce
modèle perdu en utilisant pour sa nouvelle rédaction le Tristan de Thomas.
— P. 700. F. Settegast, Ueher einige Fâllevon Wortmischung im Romanischen.
Sous ce titre sont réunies deux notes de caractère bien différent. Dans la
première M. S. propose d'expliquer les particularités phonétiques de l'italien
chioma <^comi, 5r/;n<wa <spuma, ^»/ar^ < fl atare , rifutare <CrQ(u-
tare par des croisements : piuma <^ pluma aurait influencé les représen-
tants de coma et de spuma, flatare et refutare se seraient influencés
réciproquement. La seconde note est consacrée à l'it. orco et au fr. ogre et
plus spécialement à ce dernier ; on sait que l'on a hésité pour ce mot entre
le lat. orcus qui s'accorde particulièrement avec la forme italienne et le nom
propre Ogur « Hongrois » ; à l'appui de cette dernière étymologie, qui
rendrait mieux compte de la forme française, l'on a invoqué depuis P. Paris
Romania, XLVII. 28
434 PÉRIODIQUES
un passage des Enfances Gode/roi où parait un Hongrois, nomme précisé-
ment Ogre. M. S. montre que la leçon Ogre, en tenant cette lecture pour
bonne, n'est pas assurée, le personnage en question étant ailleurs
nommé Otré. Resterait à expliquer, si l'on s'en tient à l'étymologie or eu s,
la finale du mot français et c'est là que M. S. fait appel à un croisement
peut-être avec Hongre ou avec Bougre. Ces hypothèses de croisement ont
rarement pour elles l'évidence, quand elles s'appliquent comme ici à des
formes isolées qu'on ne peut étudier dans leur milieu historique ou
géographique. Ce n'est d'ailleurs qu'un point peu important de la seconde
note de M. S., qui y a par contre ajouté en appendice diverses remarques
sur les exemples à'ogre signalés dans Chrétien de Troyes et sur l'épisode
d'Olré dans le Chevalier au cygne.
Mélanges. — P. 719. H. Schuchardt, i. MaJlork. aguinar « luiehern ». Rejette
l'étymologie par *equinare proposée par M. Spitzer ; intéressantes
remarques sur les mots exprimant le « hennissement » et, en général, sur
les onomatopées qui servent à désigner les cris d'animaux ; 2. Spa)i. escoli-
moso, etc. 3. Katol cubi ahohh) ; ^.Katal. poil aLaus»; 5. Kalal. blastemar.
— P. 723. G. Baist, Zu den hasseler G/o55««. Jlemarques sur diverses gloses ;
le ms. n'est pas du viiie siècle, il est nécessairement postérieur à 802. —
P. 726. W. Meyer-Lùkbe, Frân:(dsisch Bas-Rhin, Seine-Inférieure. Sur la
place de l'adjectif, qui précède le nom propre, sauf dans les expressions
savantes. — P. 729. M.-L. Wagner, Sïidital. sùdda, sard. assùda, ital. sulla,
zuUa. C'est le sainfoin d'Espagne, originaire du sud de l'Italie, de la Sardaigue
et de l'Espagne, porté de là à Malte, en Algérie, et dans les Baléares, et le
nom n'en est pas arabe comme l'ont dit le Dictionnaire général et le diction-
naire étymologique de M. Meyer-Lùbke, mais latin, cf. scyJla ou sylla dans
Servius. — P. 733. M.-L. Wagner, Napol . rente, renza. De haerente,
haerentia. — P. 738. E. Richter, DasScbeinsuhJekt ««» in den romanischen
Sprachen. Le point de départ de cette note est une étude de K. Brugmann,
Der Ursprung des Scheiusuhjektes k es » in den germanischenund den ronia)iischen
Sprachen (Acad . de Leipzig, 19 17) qui concluait en particulier à l'origine
germanique du sujet impersonnel en gallo-roman ; M'ie R. rejette cette
conclusion qui n'est conforme ni à la chronologie ni à la géographie des faits.
— P. 743. K. V. Ettmayer, Zur Rolle der Musik in der Metrik der altfran-
:{ôsischen und allprovcn-^aUschen Lyrik. Discussion partielle de l'article de
M. Gennrich signalé plus haut (p. 431).
Comptes rendus. — P. 748. H. L. Zeller, Sammlung altérer Seerechtsquellen,
9 et 10 (W. Benary). — P. 749. A. C. Thoru, Sastre-tailleur (W. v.
Wartburg). — P. 752. Dantis Aligherii de Vulgari Ehquentia, éd. L. Berta-
lot (B. Wiese). — P. 753. Bulletin hispanique, XIV, 1912 (A. Hàmel). —
Index et tables. M. R.
PÉRIODIQUES 435
MoDERN Philologv, Jouiiial dcvoted to rcsearch in Modem Languages
and Literatures.
La Romania a signalé en 1905 (XXXII, 342) la création de ce recueil, alors
trimestriel, publié par l'Université de Chicago, la partie romane étant sous la
direction de M. Th. Atkinson Jenkins. Mais elle n'en a jamais donné le dépouil-
lement systématique. Je m'étais, dès 1912, proposé de mettre nos lecteurs au
courant de cette publication. Je n'avais pu cependant le faire encore, entre
autres raisons, faute d'une collection complète du recueil qui n'a été,
semble-t-il, adressé pour compte rendu à aucun des directeurs ou collaborateurs
de la Romania avant 191 6. J'ai pu récemment avoir à ma disposition une
série continue des tomes antérieurs à 19 16 qui me manquaient. Je puis
donner ainsi un dépouillement sommaire des dix-sept volumes parus.
Vol. I (1905-4). — P. 49-56. J. D. M. Ford, Old spanish etymologies. —
P. 71-94. B. Matthews, The median'al draina. — P. 95-104. A. C. L. Brown,
lyelsb traditions in Layaviou's Brut. — P. 205-16 et 259-74. L. Wiener,
Songs of the spanish Jezvs in the Balhan Peninsula. — P. 247-57. W. A. Nitze,
Glasloubiiry and the Holy Grail. — P. 295-501 et 395. A. C. von Noé,
« Lance sur /autre ». Le principal intérêt de cette note est dans la collection
d'exemples montrant que l'expression ne s'applique pas nécessairement à la
lance baissée au moment de la charge, mais à la lance levée, et dont on ap-
puie le talon sur le feutre de selle pour se tenir prêt à charger. — P. 309-
15. W. W. Comfort, Noies on the Poème del Cid infurther proofof its spanish
nationality. — P. 557-42. C. C. Rice, Theelymology of italian <i greggio, gre^-
10 ». — P. 555-71. K. W. Tibbals, Eléments of Magic in the Romance of
William ofPakrne. Il s'agit de la traduction anglaise du roman français. —
P. 469-75 O. M. Johnston, The use of ella, lei and la as polite forms of
addrcss in Italian. —P. 497-524. K. McKenzie, Anjtalian fable, its sources
and its history. Note sur les'fables en vers italiens contenues dans divers mss
de la Bibliotheca nazionale et de la Riccardiana à Florence. Étude particu-
lière de la fable Le lion et Vhomme.
Vol. 11(1904-5). — P. 1-16 et 23 1-48.. K. Weeks, The newly discovered
Chançun de Willame. Analyseet remarques critiques.— P. 97-124. K. Younc^,
The Influence ofjrench Farce upon the plays offohn Heywood. — P. 197-224.
K. Pietsch, Tl)e spanish particle « he ». — P. 279-87. C. C. Clarke y, The
actual force of the french « ne ». — P. 377-81. M. A. Buchanan, A neglecled
édition of La leyenda del Abad don Juan de Montemayor. Édition de
Séville, 1603. — P. 497-537- F- L- Critchlow, On the forms of Betrothal and
Wedding cérémonies in the old-french romans d'aventure.
Vol. III (1905-6). — P. 47-60. J. E. Matzke, Some examples of French as
spoken by Englishmen in old french literature. — P. 117-26. R. Holbrook,
« Maître Patelin » in the gothic éditions by Pierre Levet and Germain Beneaut.
— P. 179-209 et 513-59- F- M. Warren, Somefeatures of style in early french
narrative poetry. Répétitions de phrases ou vers avec ou sans transposition
^3^ PÉRIODIQUES
des éléments; dialogues brefs. — P. 211-34. R. Weeks, Tbe iinvly discmned
Chançun de Willame. Troisième partie. — P. 267-80. W. A. Nitze, A ne-w
source ofibe « Yi'nin ». Essai pour identifier le conte d'Y^'ain avec le mythe
de Diane. — P. 533-7. F. M. Jossclyn jr, An obscure passage in Daiite's Pur-
gatory (XXXII, 148-60). — P. 541-6. G. L. Hamilton, « Ventailh ».
Vol. IV (1906-7). — P. 39-65. E. P. Dargan, Coch and Fox ; a critical
stitdy of the history and sources of the niediaeval fable. — P. 279-80. E. H.
Tuttle, Galician G. — P. 377-80. G. L. Hamilton, Trolula. — P. 471-88.
J. E. Matzke, The source and composition of Ille et Galeron. — P. 559-67.
B. S. Monroe, French words in Layanion. — P. 655-75. P- ^^- Warren,
Sovie fealures of style in early french narrative poetry (1150-70). Fin : tirades
lyriques et couplets monorimes; brisure du couplet.
Vol. V (1907-8). — P. 55-84. H. O. Sommer, Galabad and Percez'al frow
the « Tristan » ins. Add. ^4/4, ff. 142^-164^, British niuseuvi. Première par-
tie: texte du ms. — P. 85-96. W. O. SN'pherd, Old french influence on midd-
le english phraseology. — P. 97-103. K. Pietsch, Notes on spanish folklore. —
P. 181-200. H. O. Sommer, Galabad and Percerai. Deuxième partie: suite
du texte. — P. 201-9. J- Matthews Manly, Familia Golise. Goliath est
représenté dans un sermon attribué à saint Augustin, et qui a fourni des
leçons à la liturgie catholique, comme le symbole du démon, et non pas seu-
lement comme un géant, ce qui permettrait de mieux comprendre sa fortune
comme patron des Goliards. — P. 211-39. J- E- Matzke, Tbe lay of Eliduc
and tbe Icgend of tbe bnsband luitb tiuo wives. — P. 291-341. H. O. Sommer,
Galabad and Perceval. Introduction et fin du texte. — P. 343-6. E. H. Tuttle,
Tbree asturians poems by Marcelino Flores, Bernardo Acevedo and Teodoro Ciiesta.
— P. 423-76. P. S. Allen, Mediaeval latin lyrics. Première partie d'une étude
historique et critique. — P. 477-554. G. T. Northup, El librode los Gatos, a
text, ïvitb introduction and notes. De cette traduction des fables latines d'Odo
de Cheriton nous n'avions que l'édition assez imparfaite de Gayangos ;
M. N. reproduit ici, avec quelques corrections, l'unique ms. 1182 de la Bibi.
nat. de Madrid.
Vol. VI (1908-9). — P. 3-43. P. S. AUcn, Mediaeval latin lyrics. Deuxième
partie. — P. 45-52. E. G. Armstrong, Tbe french past definite, imper fect
and past indefinite. Valeur de ces temps. — P. 69-96. L. M. Gay, On the
language oj Christine de Pisan. Phonétique et morphologie. — P. 97-107.
I. C. Le Compte, Guiraut Riquier and tbe viscount of Narbonne. A propos de
la pièce Ane non aigiii nulh temps de far chanso et de l'étude de M. Anglade
sur Guiraut Riquier. — P. 137-80. P. S. Allen, Mediaeval latin lyrics.
Troisième partie. — P. 201-27. K. Young, A contribution to tbe history of
litiirgical draina al Rouen. Edition des textes suivants: i. Officium Pastorum
et Officium Stella; du ms. H. 304 de la Bibl. de la Faculté de Médecine de
Montpellier; 2. Officium Stella' (fragment) et Officium Peregrinorum du ms.
222 de Rouen : 3. Officium Pastorum, Festum Infantum, Officium Stella:,
PÉRIODIQUES ,437
Officium Sepukhri c\. Officiiim Peregrinoniiii du ms. B. N. lat. 1213. — P. 331-
41. L. B. Morgan, The Source of Ihe Foniitain-story in the Ywain. Chrétien
n'a pas eu, pour ce thème, besoin d'autre source que les récits populaires
dont l'existence nous est attestée au xiie siècle. — P. 585-406. P. S. Allen,
Meiiitieiol latin Ivrics. Quatrième partie. Appendices. — P. 477-86. F. L. Crit-
chlow, Arthur in old french poetry not of Ihe breton cycle. Étude très sommaire.
— P. 505-09. A. À. Kern, Deschanips « Thitireval ». Ce personnage, non
identifié jusqu'ici, serait John Thirlewalle qui apparaît dans un document de
1386.
Vol. VII (1909-10). — P. 23-5. E. U.Tunle, Notes on the foreign éléments
in Rumonian. i. Noms de nombre: siitâ du pluriel a. bulg. sïtta, considéré
comme féminin, ^ece et mie étant féminins: 2. Supin : cette forme de subs-
tantif-verbal aurait été conservée ou recréée sous l'influence des supins et
part, passés en -tn de l'a. bulg. ; 3. Palatalisation : se ou sti > st comme en
bulgare et serbe. — P. 49-60. K. Pietsch, Spanish etymologies. i. Anviso de
an te visu; 2. Fr. par coeur, sp. décora. La forme espagnole ne contredit pas
l'explication du franc, par cœur de cor et non chorus; l'esp. a dit d'abord
en effet saber de cor ou de coraçon ; 3. Duecho « a:coutumé, instruit » remonte
à du et us comme ducho: il y a là un couple phonétique analogue à muechas-
muchas, etc. ; M. P. donne une liste assez abondante de ces doubles formes
avec et sans diphtongue. — P. 145-64. W. A. Nitze, The Fountain defended,
II. — P. 169-85. G. L. Hamilton, Theodulus :• a mediaeval text hook. Très
utile notice sur VEcloga de Theodulus, les commentaires qui en ont été com-
posés, et le grand et durable emploi de ce livre dans l'enseignement. —
P. 529-44. P. S. Allen, The mediaeval Mimus. Première partie. — P. 423-
6. J. B. Fletcher, Guido Cavalcanti's Ode 0/ Love. — P. 593-6. T. A. Jen-
kins, A neiu fragment of Ihe old french Gui de Warewic. Quatre feuillets con-
servés dans le ms. xvi. I. 7 de la bibliothèque de la cathédrale d'York; fac-
similé et transcription d'une page.
Vol. VIII(i9io-ii). — P. 1-60. P.S.Allen, The mediaeval Mimus. Deuxième
partie. Il n'y a pas de continuité du mime latin (représentation drama-
tique et acteur) au ménestrel du moyen âge. — P. 63-86. 1. C. Lecompte, « Le
Fablel du dieud'Amors ». Édition avec introduction consacrée surtout à l'étude
du thème ; cf. Remania, XLV, 205 note. — P. 765-86. J. L. Lowes, Chaucer
and Ihe Miroir de mariage. Première partie. — P. 187-216. B. Cerf, The franco-
italian Chevalerie Ogier. Première partie. Édition des vers 1-1069 d'après le
ms. XIII de Saint-Marc de Venise. ^ P. 303-4. Notice nécrologique sur f oh n
Ernst Matrice par VV. A. N. — P. 305-34. J. L. Lowes, Chaucer and the
Miroir de Mariage. Deuxième partie. Utilisation par Chaucer du poème de
Deschamps. — P. 335-61. E. Cerf, The franco-italian Chevalier Ogier. Fin.
Edition des vers 1070-21 15. — P. 399-410. E. P. Hammond, Latin texts of
the Dance of Death. Publication des deux poèmes signalés par Francis Douce et,
d'après lui, par tous les historiens de la Danse des morts : le Vado mari du
438 PÉRIODIQ.UES
ms. Lansdowne 397 et la Lamenlatio du ms. Royal 8 B vi du British Mu-
séum. — P. 311-25. B. Cerf, The Jraitco-itaUaii Chevalerie Ogier. Notes. —
P. 591-97. E. H. Tuttle, iVoto OH the spanish palatales . — P. 607-10. H. G.
Leacli, « De lihdlo Meiliiii ». L'hypothèse que Geoft'roy de Monniouth a
publié d'abord à part ses Prophéties de Merlin avant l'ensemble de VHistoria
Britoniim se trouve appuyée par le fait qu'il existe une traduction islandaise
séparée des Prophéties. — P. 611-12. G. L. Hamilton, Theoduhts in France.
Complément à l'article signalé ci-dessus.
Vol. IX(i9ii-i2). — P. 109-28. A. C. L. Brown, Chrétien's « Yvain ».
Discussion des thèses de M. W. A. Nitze. — P. 225-37. T. F. Crâne,
Mediaeval story-books. A propos du t. III du Catalogue of Romances in the
Department oj Maniiscripts in the British Muséum publié par M. Herbert,
M. Crâne donne des indications complémentaires utiles sur les recueils de
contes ou d'exemples encore inédits. — P. 291-322. W. A. Nitze, The Sis-
ters Son and the Conte del Graal. Rapports du Conte du Graal avec l'organi-
sation celtique de la famille et notamment le rôle de l'oncle maternel. • —
P. 417-20. K. Pietsch, « Duecho » once more. Cf. vol. VII, 49-60. Réponse
à des critiques de M. H. Lang. — P. 469-87. F. M. Warren, The troubadour
« canso » and latin lyric poetry. — P. 511-44. H. R. Brush, La Bataille de
trente Anglois et de trente Bretons. Introduction à une édition nouvelle.
Vol. X (1912-13). — P. 1-17. K. Pietsch, Zur spanischen Gravimatik.
I. Ser -{- adverbe ; 2. Formes de présent de l'indicatif avec valeur d'impéra-
tif. — P. 19-54. J- E. Matzke, The oldest form of the Bei'es legend. — P. 82-
136. H. R. Brush, La Bataille de trente Anglois et de trente Bretons. Deuxième
partie : textes des deux manuscrits imprimés en regard, notes et vocabulaire
avec traduction en français moderne et en anglais ; cette dernière partie ne
va pas sans quelque excès, surtout pour une édition publiée dans un pério-
dique, ni sans quelques inexactitudes. — P. 289-99. T. P. Cross, Notes on
the chaslity-testing horn and mantle. Indication de versions celtiques des
thèmes représentés dans la littérature de l'ancienne France en particulier par
le Lai du cor et le Mantel inaulailliè. — P. 301-16. T. F. Crâne, Netu Ana-
logues an old taies. A propos de la publication, par J. Klapper, d'Exempla aus
Handschriften des Mittelalters, indication de nombreux contes analogues. —
P. 439-50. T. A. Jenkins, French etymologies. i. Fr. harnais, du composé d'o-
rigine germanique heri-nast, le deuxième élément étant celui que l'on retrouve
dans le dérivé *nastila ; 2. Fr. lanière de *n asti la + aria avec méta-
thèse ; 3. Fr. coch, explication tirée des mœurs réelles ou supposées des
coucous, la femelle passant d'un mâle à l'autre ; 4. Fr. contre-temps, expliqué
comme une déformation de l'a. fr. coni restant ; 5. Ane. fr. hanse « taxe »,
germ. hanse ; 6. Ane. fr. enor (Eructavit, 15, cf. Godefroy, IV, 491, s. v.
honor, et Romania, XLI, 459) de inauris ; 7. A. fr. desnir « vieillir»
(Eructavit, 2001), de *desenire; 8. A. (r. feire, lat. foria ; 9. A. fr. Esca-
libor à côté de Calihor, exemples d'alternance de formes des noms propres
pèRiODidUES 439
.ivec ou sans préfixe £■<- (Cahaiie-Escahiiire, Truhert-Estruhert, etc.). —
P. 475-87. H. Craig, The origin of the Old Testament phy s. M. C. pense qu'il
ne faut pas chercher, comme on le répète depuis M. Sepet, l'origine des
drames liturgiques relatifs à l'Ancien Testament dans \e Processus prophetanaii,
mars plutôt, au moins pour les drames relatifs à la Genèse et à la chute de
Lucifer, dans les U'clioiies qui accompagnent le rituel. — P. 511-26. J.
D. Bruce, Hiiinan autoiiiata in classicaî tradition and romance.
Vol. XI (1915-14). — P. 1-18. K. Pietsch, Concerning vis. 2. G. S of
the Palace Lihrarvat Madrid. Ce ms. contient entre autres textes espagnols un
LibrodeJosepAbarimatia. e otrosi Libro dcl Saiicto Grial..., une Estoria de
Merlin e cu\o fijo fiie, e del rrey Artus..., enfin un fragment âCun Lançarole.
M. P. a comparé ces textes avec El Baladro del sabio Merlin et La Demanda
del Sancto Grial imprimée. Il conclut qu'il a existé en Espagne une trilogie
{Josep Abarimatia — Merlin — Demanda) dont les textes ci-dessus indiqués
et le ms. 2. G. 5 nous ont conservé plus ou moins complètement les
diverses parties. Cette trilogie traduite du français était sans doute l'œuvre
d'un seul traducteur. — P. 19-37. J. B. Fletcher, The allegory of the Vita
nuoia . — P. 39-55. E. H. Wilkins, The enamorment of Boccaccio. — P. 259-
65. G. T. Northup, The spanish prose Tristram source question. A propos de
l'édition du Tristan de Leonis à^ 1501 par M. Bonilla y San Martin, M. N.
reproche à l'éditeur de n'avoir pas comparé son texte avec le Cuento de Tris-
tan de la Vaticane, et défend contre lui sa thèse que ces deux versions espa-
gnoles procèdent d'une version italienne du Tristan en prose. — P. 267-8.
W. W. Hvde, Xote on human autoniala. Addition, en ce qui touche à la litté-
rature grecque ancienne, à l'article de M. J. D. Bruce publié dans le précé-
dent volume. — P. 339-46. F. M. Warren, The batlle ofFraga and Larchamp
in Orderic Vital. La bataille de Fraga(ii34) a .été contée par Orderic Vital
et par la Cronica de Alfonso VII ; la comparaison des deux textes montre
qu'ils remontent à une même source, mais qu'Orderic y a ajouté des traits
qui sont précisément des emprunts au R^oland ou aux poèmes sur Larchamp.
La concordance de l'épopée et de l'histoire s'explique ici visiblement par un
emprunt de l'histoire à l'épopée, mais, fait remarquer M. W., nous ne le
saurions pas sans l'exceptionnelle conservation de deux textes historiques qui
se contrôlent ; c'est une leçon à méditer pour les historiens des chansons de
geste. — P. 347-55. E. H. Tuttle, The romanic voicel-systein. On pourra
trouver ce titre un peu imposant pour cette note rapide. — P. 445-4 et 581-
2. Annonce d'un changement dans le mode de publication du recueil à partir
du volume suivant ; voir-ci-dessous. — P. 445-89. W. A. Nitze, The romance
of Erec son ofLac . Essai de synthèse intéressant pour déterminer les conditions
de la composition à'Erec, amplification « courtoise », marquée du génie
propre de Chrétien, d'un conte d'aventures « féerique ». Chemin faisant,
M. N. discute à nouveau les rapports à' Erec avec les récits des imrama de
Bran et de Maelduin et avec le Gereint gallois dont il défend l'indépen-
dance.
440 PÉRIODIQUES
Avec le vol. XII, le mode de publication de Modem Philolog\ a changé.
De trimestriel le recueil est devenu mensuel, mais avec répartition des 12
numéros en 4 sections : Euglish, Gerniaii, Romance, Général ; les numéros
mensuels qui se succèdent de mai à avril, forment un volume à titre et table
uniques et à pagination continue (en bas de page), mais ces numéros appar-
tiennent tour à tour à chacune des quatre sections : celles-ci ont une autre
pagination continue (en tète de page) pour l'ensemble des trois numéros qui
les constituent. J'ai tenu à signaler ce système, assez compliqué pour
rendre possible des erreurs de référence ; mais la coupure est souvent trop
difficile à faire entre les diverses sections pour que les romanistes ne
trouvent pas à glaner dans les deux sections germanique et anglaise et sur-
tout dans la section générale. Nous nous en tiendrons donc pour nos
comptes rendus à la division par volume annuel et à la pagination géné-
rale.
Vol. Xll (1914-15). — P. 165-70. J. M. Burnam, Miscellanea hispanica.
I. Gloses du ms. 59 de Ripoll ; ce ms. est une copie de Priscien exécutée au
milieu du x^ siècle et qui était déjà à Sainte-Marie de Ripoll au XK ; le texte
est glosé et les gloses, qui paraissent à M. B. attester une origine ou du
moins une influence provençale, présentent, à côté de pures inventions de
grammairiens en mal d'étymologie, des exemples, intéressants par leur date,
de mots du latin médiéval ou de mots romans latinisés, p. ex. : cîidas =
crates, excoricare, fica, lattas ^ asseres, niaior = maximus, matisio ^=
tugurium, saisit ia,ivadio =pignore; 2. Ms. V 191 de Madrid : Diction-
naire de Papias à la fin duquel est copié, d'une main du xiii^ siècle, une liste
des vitia et des virtntes gentiiini, etc. ; 3. Ms. M 62 (1569) de Madrid : copie
d'Ovide (xiiie s.); sur un feuillet un paradigme de déclinaison: Noininativus,
el maestre ; Genitivus, del inaestre, etc. — P. 187-96. E. H. Tuttle, Hispanic
notes. Acer, *atru, cambiare, *ergo, gramen, pegu, longe, navigiu,
*pauce, *retrunia, *tenego. — P. 325-30. E. H. Wilkins, A note on
Gtiint:^elli's a AI cor gentil ». — P. 345-66. H. E. Haxo, Denis Piramus,
« La vie saint Edmiuid » . Première partie : indications historiques et début
d'une étude de la langue. — P. 367-78. L. M. Gav, The « Grammaire fran-
çaise » 0/ Charles Ma iipas. — P. 527-58. E. H. Wilkins, The dérivation 0/ the
cati^one. M. W. s'est proposé de soumettre à revision les arguments présen-
tés pour attribuer à une influence germanique, provençale ou française, les
productions des poètes lyriques de l'école sicilienne ; il a en particulier
recherché les conditions dans lesquelles les poètes allemands, provençaux et
français, avaient été connus à la cour de Frédéric II ; il a comparé, par des
statistiques précises, la technique métrique des poètes italiens et de leurs
modèles possibles, et examiné parallèlement les motijs développés dans
leurs poèmes. — P. 559-83. H. E. Haxo, Denis Piramus, « La Vie saint
Edmtind ». Deuxième partie : langue; index des noms propres; voir ci-dessus,
p. 156, le c.-r. de M. L. Poulet. — P. 585-644. T. P. Cross, The celtic ele-
PÉRIODICIUES 441
metit in the lays of n Laiival » and « Giaelent ». — P. 645-6. E. H. Tuttle,
Gennauic « nayt » in Gallo- roman. Namurois ne, Bourberain nai, etc., ratta-
chés à germ. Nachl ; il nous parait tout à fait vain de piquer ainsi, au liasard
des consonances, des formes dans l'ensemble des parlers gallo-romans sans
se préoccuper de leurs altenances territoriales.
Vol. XIII (1915-16). — P. 19-33- F. L. Lowes, Chaucer and Dantes
'« Convivio ■>■>. — P. 34. Note indiquant que dorénavant Modem Philology
publiera, outre des articles, de courtes notes analogues aux Mélanges de la
Romania. — P. 59-64. A. M. Jenney, A fiirther word as to the origin of the
Old Testament plays. Compléments à l'article de M. Craig publié dans lé
vol. X. — P. 129-42. J. B. Fletcher, Dante' s « second love ». — P. 181-7.
L. A. Hibbard, « Guy of Wanvick » and the second « Mystère » of Jean Louvet.
Le second des douze mystères composés par Jean Louvet entre 1536 et
1550 en l'honneur de Notre-Dame de Liesse et conservés dans le ms. Nouv.
Acq. 481 de la Bibl. Nationale est inspiré de l'histoire de Gui de Wanvick
selon la version à^sGesla Romanonim. — P. 188-92. T. A. Jenkins, On the
text of 0 La Bataille des VII arts ■> . Compte rendu critique de l'édition John
Paetow (Berkeley, 1914) ; corrections nombreuses. — P. 369-78. K. Pictsch,
On the language of the spanish Grail fragments. Première partie. M. P.
se propose de dégager certains éléments non castillans dans les fragments du
Graal espagnol conservés par le ms. 2. G. 5 de Madrid (cf. l'article publié
dans le vol. XI) et aussi dans la Demanda del Sancto Grial de 1535. — P.
579-90. Ch. J. Cipriani, Future and past future. Valeur modale de ces
temps qui devraient être classés à part dans la conjugaison. — P. 433-62.
J. R. Hulbert, Syr Gaivayn and the Grene Knyght. Premier article. — P. 463-
94. E. H. Wilkins, The invention of the sonnet. M. W. aboutit aux conclu-
sions suivantes. Le groupe des plus anciens sonnets conservés est con-
stitué par 31 pièces dont 25 sont l'œuvre de Giacomo da Lentino et ocelle
de 4 de ses compagnons. Le sonnet consiste originairement en une octave et
un sizain ; l'octave sur 2 rimes croisées (ah ah ah ah) se divise en 4 distiques
qui peuvent être réunis en 2 quatrains, le sizain sur rimes cde cde se divise en
2 tercets. Le sonnet est une combinaison artistique peut-être due à Gia-
como da Lentino ; l'octave vient du stramhotto sicilien et le sizain est d'oti-
gine incertaine, peut-être reproduit-il une variété de poésie arabe. — P.
465-96. E.H. Wilkins, The <.<.enuegn, in Petrarch and in Shakespeare. Pétrarque,
Can^oniere, 512, et Shakespeare, son. LXVI. — P. 625-46. K. Pietsch, On
the language of the spanish Grail fragments. Deuxième article. — P. 689-730.
J. R. Hulbert, Syr Gaivayn and the Grene Knyght. Deuxième article. M. H.
s'est efforcé d'établir que le poème moyen anglais de Syr Gaivayn n'est pas,
connne on le pense d'ordinaire, le résultat de la fusion de deux contes in-
dépendants, mais la transformation d'un conte unique. — P. 741-5. H. E.
Allen, T^vo middle-eiigUsh translations from the anglo-nonnan. La collection
d'homélies en prose m. angl. connue sous le nom de Mirrnr est, autant
^42 PERIODiaUES
qu'on en peut juger par les extraits imprimés, une traduction du Miroir de
Robert de Gretham : le manuscrit G. 50 de S« Johti's Collège à Cambridge
contient une version en prose m. angl. du Manuel des Péchés de William de
Wadingtoii.
Vol. XIV (1916-17). — P. 129-44. F. M. Warren, Ou the early history
of Ibe freiich national epic. Remarques sur les sentiments et les thèmes
épiques avant la naissance de l'épopée carolingienne. — P. 156. R. T. Hol-
brook, « Tout craché ». Expressions analogues en anglais et en italien ;
rapprochement avec Montaigne, I, 28. — P. 255-6. H. E. Allen, A note on
Ibe Lamentation of Mary. Ce poème moyen anglais est précédé dans plu-
sieurs mss. d'un préambule de 32 vers imité du préambule des Lavieiitations
Nostre Dame Sainte Marie, composition anglo-normande sur laquelle v.
P. Meyer, Romama, XV, 309. — P. 385-404. A. C. L. Brown, From Caiil-
dron of Plenty to Grail. L'auteur rapproche ingénieusement, dans ce très
intéressant article, certains traits des inirania, et en particulier de Vlinram
Maeldiiin, relatifs à un vase qui fournit des quantités indéfinies de boisson
ou à un poisson qui suffit à la nourriture d'hommes pendant plusieurs jours,
et le Graal qui nourrit celui que l'on en sert. Dans les inirania ces vases
d'abondance ou ces poissons merveilleux servent d'ordinaire à des ermites
insulaires et M. B. marque le rapport possible entre ceux-ci et le Roi
pêcheur des contes du Graal. — P. 405-412. E. A. Peers, The anthorship
of certain prose luorks ascribed to Antoine de la Sale. Résumé des débats sur
l'attribution à la Sale des Quinze joyes et des Cent nouvelles ; l'utilité de ce
résumé n'est pas très évidente. — ■' P. 430-48. C. r. étendu par L. M. Gay
de H. O. Sommer, édition du Livre d'Artiis : intéressantes remarques de
langue et de lexique. — P. 675-80. E. H. Tuttle, Locus in Gallo-roman
avec une longue note additionnelle de M. T. A. Jenkins, pp. 680-86, qui a
le mérite de tenir exactement compte des formes diverses de l'ancien fran-
çais complètement négligées par M. T. —P. 607-8. J. l. Cheskis, Oldfrench
« dancier ». Propose de + antea -\- are > *danteare. — P. 700-02. C. r.
par K. McKenzie de Dante by C. H. Grandgent. — P. 701-04. C. r. par
H. H. Vaughan de. G. Bertoni, Italia dialettale (cf. Romania, XLVI, 596).
— P. 705-35. J. L. Lowes, Chaucer and Dante. — P. 737-49. L C. Lecompte,
Cbauccrs Nonne Prestes Taie and tbe Roman de Renard. Sur les modifi-
cations apportées par Chaucer au récit de Pierre de Saint-Cloud. — P. 751-
55. R. Sh. Loomis, A phantom taie of feniale ingratitude. M. L. compare
diverses représentations figurées : deux coflfrets d'ivoire (dont l'un est repro-
duit dans une planche hors texte), deux bassins et un hanap décrits dans
l'inventaire de Louis d'Anjou (1564-5), une série de miniatures des Tay-
tiiouth Horae (mss de H. Yatei Thompson) qui nous \pontrent un chevalier
délivrant une demoiselle que vient de ravir un homme sauvage. La scène
fait partie d'un conte que nous retracent les miniatures des Heures de
Taynioulb et qui peut se résumer ainsi : la demoiselle sauvée par le cheva-
PÉRIODIQUES 443
lier qui est vieux est assez ingrate pour préférer au vieillard un jeune
chevalier qui la lui dispute ; au contraire le lévrier du vieux chevalier se
refuse à suivre le jeune chevalier qui désire aussi l'emmener ; le vieux
chevalier finit par tuer le jeune chevalier et part avec son lévrier fidèle et
abandonne l'ingrate demoiselle. C'est le développement d'un thème utilisé
partiellement ou avec des variantes dans le Chn\iUer à VEspée, la Vengeance
Riiguidel, le liislan en prose et le Lancelol néerlandais. Je remarque que le
panneau du coflVe d'ivoire reproduit par M. L. comporte deux scènes : la
première, le chevalier perçant de sa lance l'homme sauvage, paraît bien se
rapporter au conte résumé ci-dessus ; mais dans la seconde on voit un cheva-
lier à pied qui pourrait bien être encore celui de la première scène, recevoir
l'hommage d'un homme, vêtu d'une robe, dont les traits ressemblent
singulièrement à ceux de l'homme sauvage ; derrière celui-ci est la porte
d'un château par laquelle passe une main tendant au chevalier la clef de la
porte. Il peut donc y avoir quelque incertitude sur le sujet traité ; une des
pièces d'orfèvrerie de l'inventaire de Louis d'Anjou éveille des doutes ana-
logues. — P. 757-8. H. E. Allen, A note ou the Provcrbs of Prophets,
Poets and Saints. Nous avons de cette composition deux textes parallèles,
anglais et français ; le texte français est identique au Proverbe de bon
enseignement attribué par Paul Meyer à Nicole Bozon (cf. Romania, XIII,
539-41, et XXIX, 2-5).
Vol. XV (1917-18). — P. 159-80. A. J. Carnoy, The reduplication of
consonanls in Vulgar Latin . L'auteur s'est proposé de classer les cas nombreux
de redoublement de consonnes attestés en latin vulgaire par les témoignages
latins ou par les formes romanes. Le phénomène ne serait pas d'origine
phonétique, mais psychique, et dû à une intensité particulière notamment
dans le langage enfantin, les onomatopées, etc. — P. 181-92. E. H. Tuttle,
Notes ou romanic Q. and i. Traitement de fa ci e, filiola, hodie, mu lier,
pariete. — P. 447-8. Ç. r. par S. T. Northup deLuis Vêlez de Guevara,
LaSerrana de la Fera, éd. R. Menéndez Pidal et M. Goyri de Menéndez Pidal.
— P. 477-89. M. E. Smith, A classification for fables based on the collection of
Marie de France. — P. 655-43. A. S. Cook, The first tzuo readers of PetrarcVs
Taie ofGriselda . — P. 169-70. E. J. Pellet, « Certe tavolette ». Commentaire
du début du ch. xxxiv de Dante, Vita nuova. — P. 683-4. C. r. par K.
Mckenzie de M. Fovvler, Catalogue of Petrarcb Collection, Coruell Uuivcrsity
Library. —P. 684-5. C. r. par E. B. Babcock de D. H. Carnahan, The Ad
Deum vadit of Jean Gerson (cf. Romania, XLV, 540).
Vol. XVI (1918-19). — P. 113-28. J. D. Bruce, Pelles, Pelinor and Pel-
kan in tlie old frencb Arthurian romances. Premier article. — P. 151-8. A. H.
Krappe, Bertrand de Bar-sur-Aube aud Avmeri de Narbonne. La chanson
à! A. de N. paraît avoir été composée sous l'influence de la bataille de Bou-
vines et des. luttes que la Champagne eut à soutenir contre Thibaut I de
Lorraine et ses vassaux allemands. De là l'épisode de Savari et de ses soldats
444 PERIODIdUES
allemands. — P. 357-50. J. D. Bruce, Pelleas, Pellinor and Pellean in the oU
french Arlhiirian lovuiiices. Deu.xième article. M. B. s'efforce de montrer
que l'existence de ces personnages et les contradictions qui apparaissent dans
la façon dont ils sont présentés n'obligent pas à supposer des romans anté-
rieurs. — P. 371-80. D. L. Simons, Tlie indiviihml bnnian Dramatis Personae
of the Divine Comedy. — P. 391-92. C. r. par T. A. Jenkins de J. Orr,
Les Œuvres de Guiol de Provins (cf. Rotnania, XLV, 133). — P. 433-8. C.
r. par W. A. Nitze et E. H. Wilkins de L. A. Fischer, Tl)e mystic vision
in the Grail Légende and in the Divine Comedy. — P. 553-68. A. C.L.Brown,
The Grail and the english Sir Perceval. Premier article. — P. 569-77. F. A.
Jenkins, On allcged Aiiglo-Nornninisnis in the Oxford Roland. M. J. montre,
avec toute raison, combien l'élude précise du texte de la Chanson de Roland
a été en fait négligée jusqu'ici : le poème a quelque peu souffert de la
gloire dont on l'entourait ; nous pouvons espérer que des publications pro-
chaines rendront moins fondées les observations de M. J. Pour l'instant M. J.
s'est proposé d'étudier si le texte conservé de Roland présente, comme le
pensait Suchier, une teinte anglo-normande, en dehors de ce qui est dû à la
graphie du copiste du ms, d'Oxford. M. J. pense que G. Paris avait raison
de se refuser à reconnaître cette légère teinte anglo-normande, et il examine
à ce propos les points suivants : i) emploi de suer comme régime (v. 294) ;
2) emploi de empereor comme sujet (v. 1444) ; 3) niercidet comme 3 ps. sg.
sub). pr. (v. 519) ; 4) dous pour diii (v. 1440). Dans le le"" cas suer peut être
une forme généralisée, à cause de sa diff"érence avec seror, et non une forme
de cas sujet employée avec valeur de régime ; — pour les vv. 1145-44
Il est escrit en la geste Francor
Que vassals est li nostre empereor
M. J. propose de corriger :
Que vassal 50?// li nostre empereor
en entendant // nostre enpereor comme représentant les hommes de Charle-
magne (cf. v. 1441 : nostre hume sunt inuU pro^) ; M. J. cite à l'appui un
passage de VHistoria Hierosolymitana de Robert de Reims qui rapproche en
eff"et le nom de Charlemagne et l'idée de la bravoure des Français mais
dans des conditions, à vrai dire, sensiblement différentes; — au v. 519,
M. J. voudrait lire vierisset au lieu de niercidet ; — enfin dons au v. 1440 ne
serait pas le sujet de garir intransitif, mais le régime de garir transitif. —
P. 579-84. V. Garcia de Diego, Formas regresivas espaholas. Poix? s'explique-
rait par *po pu s, forme régressive tirée de pop u lu s, de même ^5a)/';o de
escoho <C*scopus < scopulus, etc. — P. 585-93. E. H. Tuttle, Vou'el-
hreahing in southern France. — P. 649-58. T. P. Cross, Tlie gaelic « Ballad
of the Mantle ».
Vol. XVII (1919-20). — P. 151-66. W. A. Nitze, On the chronology of the
pfeRIODIQUES 445
Grail romances : I, The Date of Ihe Perlesvaus. Premier article. — P. 167-8.
A. R. Xvkl, Tiio arable ivords in the Romancero, i. Alcaria < ar. al-qâri<:a
mot de malédiction dans le Coran (s. cm) ; 2. Alfèrei, pièce du jeu d'échecs
<, ar. al-fer^a << reine ». — P. 169-72. C. r. par E. H. Tutlle de F. d'Ovidio
et W. Meyer-Lûbke, Graniinatka storica délia Jingua e.dei diaJetti italiani. —
P. 172-74. C. r. par H. E. Haxo de J. Anglade, Grammaire élémentaire de
l'ancien français. — P. 361-82. A. CL. Brown, The Grail and the english
u Sir Perceval ». Deuxième article. — P. 385-92. E. S. Sheldon, On the date
of Ille etGaleron. Le ms. de Woliaton Hall (cf. Romaiiia, XLII, 145) nous
donne un épilogue qui atteste l'antériorité d'Eracle par rapport à Ille, et qui
uou.s apprend de plus que Gautier d'Arras a commencé Ille pour l'impéra-
trice Béatrice, comme nous le savions déjà par le prologue, mais qu'il l'a
terminé pour le comte « Tiébaut » de Blois ; c'est déjà ainsi qu'il avait
« rimoié » Eracle pour Thibaut de Blois (nommé dans le prologue et l'épi-
logue) mais que l'épilogue complet des mss. A T nommait à côté de celui-
ci Marie de Champagne, fille de Louis VII, et déclarait le poème achevé à la
requête du comte Baudouin de Hainaut. Il en résulte que Eracle n'a dû être
commencé qu'après 1 164, date du mariage de Marie avec le comte de Cham-
pagne (on notera cependant que le nom de Marie n'apparaît que dans
l'épilogue), qu'il a fallu un certain temps pour le composer et l'achever à la
requête de Baudouin, qu'IUe n'a été composé qu'ensuite (en tout cas pas
avant 1167, année du couronnement de Béatrice) et qu'il s'est écoulé encore
quelque temps avant l'achèvement et la nouvelle dédicace où apparaît Thi-
baut de Blois ; en somme les dates adoptées en général depuis Foerster, 1 164
pour Eracle, 1167 pour ///t; fourniraient des limites trop précises et peut-
être trop reculées. — P. 393-413. G.J. Northup et S. G. Morley, The Inipri-
sonnient oj King Garcia. — P. 415-16. C. r. par T. A. Jenkins de P. Stu-
der, édition du Mystère d'Adam. — P. 419-24. C. r. par C. E. Parmentier de
T. "HivaTTO TomXs, Maiiual de pronunciaciônespartola. — P. 425-37. E. H. Wil-
kins, The genealogy of the éditions of the Genealogia Deorum. — P. 605-18.
W. A. Nitze, On the chronology of the Grail romances : I, The Date of the
Perlesvaus. Deuxième article. La conclusion de M. N. est que le roman de
Perlesvaus a été composé au début du xiii^ siècle dans l'intérêt de l'abbaye
de Glastonbur}' et qu'une copie avec dédicace particulière en fut présentée
au plus tard en 1212 à Jean II de Nesle, châtelain de Bruges. — P. 619-22.
J. B. Fletcher. La Vita Nuova, sonetto XL — P. 623-32. E. H. Wilkins,
An introdiiclory Dante hibliography . — P. 633-50. J. A. Child, On the
concessive clause in early Italian . — P. 659-66. C. r. parW. P. Stephan de
G. B. Fundenburg, Feudul France in the french Epie.
M. R.
CHRONIQUE
Nous avons appris le décès, depuis la fin de l'année 1914, de : Heinrich
ScHNEEGANS, profcsseur à l'Université de Bonn (7 octobre 1914); Wendelin
FoERSTER, professeur à Bonn (18 mai 191 5); Adolf Birch-Hirschfeld, pro-
fesseur à Leipzig (11 janvier 1917); Emil Levy, professeur à Fribourg-en-
Brisgau (28 novembre 1917); Franz Settegast, professeur à Leipzig (1918);
Adolf Rambeau, professeur à Berlin (1918); Emil Freymond, professeur à
l'Université allemande de Prague (mai 1918); Gustav Thurau, professeur à
Greifswald (juillet 1918); Hugo Andresen, professeur à Munster (août 1918);
Gottfried Baist, ancien professeur à Fribourg-en-Brisgau, à la retraite depuis
1919(22 octobre 1920); Heinrich Morf, ancien professeur à Berlin, à la
retraite depuis 1919 (23 janvier 1921).
— M. Albert Stimming, professeur à l'Université de Gôttingen, vient de
prendre sa retraite.
— L'Université de Paris a conféré le grade de docteur honoris causa à M. Kr.
Nyrop, professeur à l'Université de Copenhague, qui a fait, à cette occasion,
des conférences à la Sorbonne.
— L'Université de Toulouse a conféré le grade de docteur honoris causa
à M. R. Menéndez Pidal, professeur à l'Université de Madrid.
Il y a lieu de noter comme une nouvelle lïianifcstation de ces relations
universitaires, qui devraient être fécondes, la participation effective aux
travaux de l'Université de Toulouse de M..R. Menéndez Pidal et de son
collègue à l'Université de Madrid, M. Américo Castro, qui ont siégé au
jury de doctorat pour le soutenance des thèses de M. Gavel (16 février).
— Ont été appelés à l'Université de Berlin, M. Eduard Wechssler, comme
professeur (1919) et M. M.-L. Wagner, comme privat-docent (1915); Bonn,
M. W. Mcycr-Lûbke, professeur (191 5), et M. Léo Spitzer, privat-docent
(1918) ; Friboin^-en-Brisgaii, M. H. Heiss, professeur (1919), et M. Fr.
Schûrr, privat-docent (1920) ; Gôttingen, M. Alfons Hilka, professeur (1921);
Greifswald, M. Erhard Lommatzsch, professeur (192 1) ; Halle, M. Werner
CHROXTQUE 447
Mulertt, privat-docent (1920); //(iw/'o»r?, MM. Fritz Krùger et Hermann
Urtel, privat-docent (1919); lena, M. O. Schultz-Gora, professeur (1919);
Leipii^, M. Ph.-A. Becker, professeur (19 17), et M. Fritz Neubert, privat-
docent (1918) ; Marhoiirg, M. E.-R. Curtius, professeur (1920); Munich,
M. E. Lerch, privat-docent (1914)-
- M. E, Gamillschcg a été nommé professeur (191 6) et M. E. Winkler pro-
fesseur extraordinaire (1921)3 l'Université d'Inspruck ; M. K. von Ettmayer,
professeur à l'Université de Vienne (1915)-
— Le sixième centenaire de Dante a été célébré à Paris par l'organisation
à la Sorboime d'une série de six conférences publiques données en février,
mars et avril, par MM. Hauvette, Schneider, Hazard, Jordan, Neri et Pirro,
et par quatre lectures de Dante faites par M. Ferdinando Neri, chargé de
cours à l'Université de Turin, au mois d'avril.
— L'Académie de Paris a fait paraître, en décembre 1920, pour l'année
scolaire 1920-192 1 et fera paraître, en septembre 1921, pour l'année scolaire
192 1- 1922, un fascicule de Tableaux île coordiimtioi où sont méthodiquement
classés tous les enseignements littéraires (Philosophie, Histoire, Géographie,
Langues, littératures et civilisations) donnés dans les établissements publics
d'enseignement supérieur de Paris ; les tableaux relatifs à la linguistique et
aux diverses langues, littératures et civilisations romanes constituent une
sorte de guide de l'étudiant romaniste à Paris.
— Dans le n» du i > juillet de la Revue de France (p. 284), M. J. Bédier
a publié sius le titre Quelques scènes de la « Chanson de Roland » des extraits
de la traduction qu'il se propose de joindre à une édition nouvelle, longue-
ment préparée et dont il fait espérer l'achèvement prochain.
— La Société française d'histoire de la médecine publie depuis 1902 un Bul-
letin que nous ne pouvons dépouiller régulièrement dans nos comptes rendus
de périodiques, mais qui n'en contient pas moins de temps à autre des
articles intéressants pour la civilisation et parfois la littérature médiévales ;
la Société a eu l'heureuse idée de faire rédiger par M. R. Beaupin, biblio-
thécaire à l'Université de Lille, une table des tomes I-XIIl (1902- 19 14) de
son Bulletin ou plutôt trois tables, alphabétique des auteurs, alphabétique
des matières, table des facsimilés, dessins et gravures, qui faciliteront les
recherches dans ce recueil.
— M. Pio Rajnaa consacré à l'Etude sur le Lancelot en prose de M. F. Lot
(cf. Romania, XLV, 514) un article de la Nuoi'a Antologia, l'^r octobre 1920,
où il présente des réserves sur le principe affirmé par M. Lot que le Lancelot
est originairement l'œuvre d'un auteur unique.
448 CHRONIQUE
Publications annoncées.
Dans les Classiques français du moyen âge :
Alain Charrier, Le Quadiilogue invectif, éd. par M"e Eug. Droz ; — les
Poésies de Cercamon, éd. par M. A. Jeanroy.
Collections et publications en cours.
La Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg a entrepris la publi-
cation d'une collection d'études dont les deux premiers fascicules, qui
viennent de paraître, sont dus à notre collaborateur M. Th. Gerold ; le
second, seul, rentre dans le cadre de nos études : Th. Gerold, Le manuscrit
de Bayeitx, texte et musique d'un recueil de chansons du XV^ siècle; Strasbourg,
Commission des publications delà Faculté des Lettres, 1921 ; in-8, LV-129
pages avec musique et un fac-similé. Sont annoncés comme étant sous
presse un volume d'Etudes de philosophie médiévale de M. Et. Gilson, une étude
sur Un manuscrit de Mans et la représentation des Mystères à la fin du XV^ siècle
de M. G. Cohen, et le premier volume du Dictionnaire des Patois romans de
la Moselle de M. L. Zeliqzon.
— Le fascicule 37 du Provençal isches Supplément- JVôrterbuch de E. Levy,
continué par C. Appel, paru en 1921, va de toler à trasfoguier.
— Le fascicule II delà Palxographia Iherica de J. M. Burnam, Champion,
T920 (cf. Romania, XLII, 473), contient 20 planches, avec transcription et
commentaire paléographique, qui reproduisent entre autres des pages du
Psautier catalan de la Bibl. nationale (Esp. 7, an. 1460), du Livra dus con-
fissôes de Lisbonne (an. 1399), de la Vida de Christo de Ludolfo de Saxonia,
traduite en portugais par Fr. Bernardo de Alcobaça (Lisbonne, an. 1445),
de la Coronacion de Juan de Mena (Paris, B. N. esp. 594, xve s.), du roman
du notaire Johan Fogassot (Paris, B. N. esp. 595, an. 1146) et du Cancio-
nero de Ixar (Madrid, xvie s.).
— Lalibrairie Weidmann, de Berlin, a commencé la publication d'une série
de Ronianische Texte \utn Gehrauch fiïr Vorlesungen uiul Uehungen hgg. v. E.
Lommatzsch u. M. L. Wagner. Cette série comprendra des textes anciens ou
modernes, écrits dans les diverses langues romanes, et choisis parmi les
œuvres a3'ant une valeur littéraire et artistique ; ils sont accompagnés de
notices bibliographiques et parfois de glossaires plus ou moins étendus.
Nous avons reçu les numéros suivants : i. Del Tumheor Notre Dame, réédité
par E. Lommatzsch d'après l'éd. Foerster. — 2. J. du Bellay, La Deffence et
Illustration de la Langue françoyse, rééditée par E. L. d'après l'excellente
édition de H. Chaniard. — 3- V. Hugo, La Préface de Cromiuell, rééditée
CHRONIQUE 449
par E. L. d'après l'cd. Soiiri.ui. — 4. Cantur demioChl, simple reproduction
par M. L. W. du texte critique de R. Menéndez Pidal. — 5. Giovanni
Boccacio, Vita di Dante, rééditée par E. L. d'après l'édit. Guerri de 1918.
— Beihefte itir Zeitschrift fiïr tomanische Philologie :
48. H. Theodor, Die koniiscben Eleniente der altfraniôsischen Chansons de
geste; 191 5 ; xi-ijé pages. — L'auteur étudie successivement le comique
de caractères, de situations et de mots et les moyens de ce comique ; deux
courts appendices sont spécialement consacrés au comique dans Baudouin de
Sebùurc et dans le Pèlerinage. La conclusion donne un essai de classement
chronologique des thèmes comiques. Mais tout cela reste très superficiel.
49. Testi dialettali italiani in trascriiione fonetica puhhlicati àz Carlo Bat-
TISTI \ parte prima : Italia settenlrionale ; 1914 ; 191 pages. — Très utile
chrestomathie dialectale. L'on pourra regretter qu'elle ne soit pas le résultat
d'une enquête directe et méthodique, mais cette enquête présenterait bien
des difficultés. Les textes ont d'ailleurs été assez souvent recueillis par l'au-
teur ou ses collaborateurs, ou transcrits des phonogrammes de l'Académie
des Sciences de Vienne. De tous ces textes, même de ceux qui proviennent
d'imprimés antérieurs, M. B. a donné la transcription phonétique d'après le
système Ascoli-Goidanich. Il va là nécessairement une part d'arbitraire dif-
ficile à mesurer, encore que le transcripteur se soit entouré soigneusement
d'informations précises pour les textes qu'il n'avait pas lui-même entendus.
Les textes sont accompagnés d'indications d'origine, de renseignements
géographiques sur la localité dont ils représentent le parler, sur les principales
particularités de ce parler, de notes bibliographiques, enfin de courts
lexiques. A noter que dans l'Italie septentrionale M. B. a fait rentrer non
seulement le Trentin et la Venezia Giulia, mais aussi le Frioul et les Gri-
sons.
50. H. Paetz, Ueber das gegeiiseitige Verhiiltnis der venetianischen, der
franko-italienischen und der franiôsischen gereimten Fassungen des Bueve de
Hantone : 191 5 ; 133 pages. — L'auteur aboutit à des conclusions dont il
serait fort difficile de résumer clairement la complexité ; elles éliminent
l'hypothèse de M. Jordan que la rédaction de Venise de B. de H. représen-
terait un état du poème plus ancien que celui de toutes les autres versions.
51. G. JuretI Glossaire du patois de Pierrecourt (Haute-Saône); 191 3 ;
VIII-172 pages.
52. Der Trobador Pistoleta herausgegeben von E. Niestrov ; D<;7- Tro-
bador Guillem Magret herausgegeben von Fr. Naudieth ; 1914, viii-144
pages. — Voir Romania, XLIII, 445, le compte rendu de MM. Jeanroy et
Spitzer.
53. Eine altfraniôsische Fassung der Johanneslegende von Anton Huber ;
Bine gereimte altfran:^ôsisch-veronesische Fassung der Légende der heiligen
Katharina von Alexandrien mit Einleitung, sprachlicher Untersuchung, Isamen-
Romania, XLFII. 29
450 CHRONIQUE
vt'rieichiiis titui Glossar iiach IVnidelin Foersters Ahschrijt der c'ni:^igen Pariser
ArsenaUkuidscbiift kritisch zum ersten Malo heiausgegeben von H. Breuer ;
1919, viii-287 pages. — La plus grande partie de ce fascicule (viii-200
pages) est consacrée à l'édition par M. H. delà Vie de saint Jean VEvaugé-
h'ste par Tliierri de Vaucouleurs, d'après les deux mss 388 de Berne et 467
de Carpentras. Ce texte comprend 6.668 octosyllabes à rimes plates ; il doit
être daté de la première moitié du xiii^ siècle et est écrit en une langue
fortement imprégnée de lorrain. Il se peut que l'auteur soit le même qu'un
« Thierricus von Vallicolor » qui composa en distiques latins une vie d'Ur-
bain IV. La Vie de saint Jean l'Evangéliste n'est qu'une traduction de modèles
latins ; M. H. s'attache dans l'Introduction de son édition à déterminer exac-
tement les rapports de la traduction et des originaux. — • M. Breuer imprime
ensuite, avec notes et glossau'e, les 2.352 octosyllabes de la Vie de .sainte
Catherine conservée dans le ms. 306 de l'Arsenal et qui a été composée avant
123 1, probablement à Vérone, par un bilingue franco-italien.
54. Die spanischen Elemente ini fran:{ôsischen Wortschat:^ von W. Fritz
ScHMiDT ; 1914 ; XV-210 pages. — Consciencieux et utile travail qui réunit
un grand nombre de mots avec un certain nombre d'exemples rassemblés
des travaux antérieurs. C'est surtout la langue moderne à partir du xvie siècle
qui est en question dans cette étude. Les emprunts sont classés par groupes
de signification : alimentation, vêtement, etc. ; mais le travail est complété
par un index alphabétique, et l'auteur donne aussi p. 194-6 une liste chro-
nologique des plus anciens exemples d'emprunts entre 1500 et 1800 : quelque
réserve qu'il y ait lieu de faire sur la datation des emprunts par le plus ancien
exemple littéraire connu, il y a à tirer de cette liste des indications sur les
périodes où les emprunts à l'espagnol ont été le plus nombreux, la fin du
xvie et aussi l'extrême fin du xviie siècle par exemple. Dans son introduction
où il étudie les conditions de l'influence lexicale de l'espagnol sur le français.
M. Sch. a esquissé une liste chronologique des traductions françaises d'ou-
vrages espagnols de 1412 a 1730. C'est un travail qu'il y aurait lieu de
reprendre avec précision.
55. Beitrage ^ur Keiintni<!S der prahistorischen fianiôsischen Synkope des
Pânultiniavokals von J. Gerhard ; 191 3.; xii-96 pages. — L'u grand appa-
reil d'analyses phonétiques, de schémas et de graphiques ç'ajoute pas beau-
coup à ce travail où on trouvera des remarques utiles sur les rapports de la
syncope avec la nature des consonnes avoisinant la pénultième, avec la vitesse
de parole et avec l'accent tonique de mot ou de groupe.
56. Testi diakllali itaîiani in trascri^ione fonetica piihhitcati da C. Battisti ;
parte seconda : Italia centrale e meridio-nale ; 1921 ; 204 pages et deux cartes.
— Cf. n° 49.
57. Si'ul'sardische Trut^- und Liehes-,Wiegen- iind Kinderlieder gesammelt
und herausgegeben von Max Leopold Wagner ; 19 14 ; 60 pages. — Cf.
Romania, XLIV, 157, le compte rendu de M. J. Jud.
CHRONIQUE 451
58. Zur BiUuiii; des Inipeifekis im Ji\inkoproveiiiaU<icheii : die v- loseii For-
ineii, mit Uutersuchmigen ûber die Bedeutung der Sa:^homtih fïir die Eukvick-
liino der Vabalforweit. — Il y a déjà longtemps que nous connaissions cet
excellent travail et que nous aurions voulu pouvoir le présenter à nos lecteurs.
C'est, sur un sujet et dans un domaine volontairement limités, une minu-
tieuse et sagace étude de toutes les formes que nous offrent les documents
anciens du Dauphiné, du Lyonnais, de l'Ain, de la Savoie, de Genève et du
canton de Vaud, et, pour l'état actuel, ou du moins l'état des parlers il y a
vingt ans, de toutes les formes d'imparfait fournies par VJthis linguistique de
la France de la Drôme au Doubs, rapprochées de témoignages des dialec-
tologues. Le résultat de cette étude est la mise en lumière des analogies
multiples qui viennent compliquer et modifier la tradition des types mor-
phologiques, mais aussi des variétés phonétiques que crée pour un même
type la variation de l'accent dans la phrase, et, par suite, de la relativité
sur ce point des règles phonétiques.
59. Der Accusativus ciim Itifinitivo im Fraii:^ôsischeii von Erwin Stimming ;
191 5 ; XL-189 pages. — L'auteur, tué sur l'Yser, était fils de M. Albert
Stimming qui a publié cette dissertation et l'a fait précéder d'une notice. Le
travail d'E. St. est une étude très méthodique, d'une information étendue et
précise, et elle pose clairement le problème des rapports dû français (et des
autres langues romanes) avec le latin classique ou vulgaire pour l'emploi de
la proposition infinitive ; elle marque aussi d'une façon intéressante les con-
ditions de*développement savant de cette construction en moyen français.
60. Die Balen-Dichtungen iind ihre Quellen von E. V.ETTERMANN ; 191 8 ;
X-311 pages. — Il n'est pas impossible que ce titre paraisse un peu obscur
à quelques lecteurs et, pour ma part, je ne vois pas clairement pourquoi
l'auteur a adopté l'orthographe Balen. Il s'agit en fait de l'histoire de Balaaiii
le Sauvage, le chevalier aux deux épées, telle qu'elle nous est contée dans la
Suite de Merlin du Pseudo-Robert de Borron et qu'on la trouve dans l'édi-
tion Paris et Ulrich du Merlin du ms. Huth (aujourd'hui British Muséum.
Additional 38. 117) du tome I, p. 212, au t. II, p. 58. Cette histoire se
retrouve dans des textes anglais et espagnols que M. V. étudie minutieuse-
ment pour la plupart. En Angleterre, sir Thomas Malory a traduit, dans le
livre II de sa Morte d'Arthur, un texte français qui ressemblait à celui du
ms. Huth, mais qui, d'après M. V., aurait gardé des traces d'une rédaction
plus ancienne (le héros, chez Thomas Malory, s'appelle Balyn) ; du récit de
Thomas Malory Swinburne a tiré Tl}e Taie of Balen (de là la graphie adoptée
singulièrement par M. V.) et Tennyson son idylle Balin and Balan. En
Espagne, la Demanda del sancto Grial reproduit l'histoire du ms. Huth, mais
peut-être avec quelque influence du Conte del Brait (perdu), qui lui-même
remonterait à une version plus ancienne du récit ; on sait depuis G. Paris que
ce Conte del Brait est conservé dans El Bahulro del Sahio Merlin, dont M. V.
n'a pu malheureusement étudier le seul exemplaire imprimé qui ait été con-
452 CHRONIQUE
serve. M. V. étudie en outre les éléments constitutifs de cette histoire de
Balaain : éléments celtiques et éléments empruntés aux autres romans arthu-
riens ou au Tristan, qui ont été abondamment utilisés par le compilateur
de ce récit. — M. R.
- La Scottish Tcxt Socielv, qui a déjà publié un certain nombre de textes
intéressants pour l'histoire de l'influence de la littérature française, a confié à
M. R. L. Graeme Ritchie la publication de The Biiik 0/ Ak.xander, poème en
quatre parties dont la première est une traduction du Fuerre de Cadres et les
trois autres une traduction des Vœux du Paon de Jacques de Longuyon.
L'intérêt tout particulier de cette publication est que l'éditeur, pour per-
mettre d'apprécier exactement l'œuvre écossaise, se propose de réimprimer
en regard les modèles français, ce qui, pour les Vœux du Paon, comblera une
regrettable lacune de nos collections de textes. L'importance de ce dernier
poème a amené M. Ritchie à commencer par là son édition et il nous donne
aujourd'hui un premier volume qui sera en réalité le tome II de l'ouvrage
complet : The Buikof Alexander or the buikofthe niost noble and valiant conque-
rour Alexander the Grit, edited in four volumes, from the unique printed
copy in the possession of the Earl of Dalhousie with introductions, notes
and glossary, together with the french originals (Li Fuerre de Cadres and
Les Vœux du Piion) coUated with numerous mss. by R. L. Graeme
Ritchie... : Volume II containing part II of the Buik of Alexander (mimely,
pp. 107-428) and part I oHes Vœux du Paon, now edited for the first time,
from ms. fr. 12565 of the Bibliothèque nationale, and coUated with nume-
rous mss. ; printed for the [Scottish Text] Society by William Blackwood
and sons, Edinburgh and London, 1921 ; in-8, cxvii -\- 328 pages (numéro-
tées, par double page verso-recto, de 107 à 248). Ce long titre suffit à indi-
quer exactement l'économie et les conditions de la publication ; ce qu'il ne
dit pas, c'est le travail considérable auquel s'est livré M. Ritchie pour publier
le texte des Vœux du Paon. Dans son introduction M. R. a dressé une liste de
32 manuscrits qui contiennent la partie des Va'ux du Paon publiée dans ce
volume, il en a donné une description sommaire, mais surtout il en a colla-
tionné, intégralement ou par extraits, le plus grand nombre, ce qui lui a per-
mis de donner pour deux fragments étendus un appareil critique très abon-
dant et pour l'ensemble de l'œuvre une large collection de variantes. M. R.
a tenté de classer ces mss., il nous promet la fin de ce travail pour un pro-
chain volume ; il a pris pour base le ms. fr. 12565 de la Bibl. nationale et il
en a reproduit le texte avec un minimum de modifications formelles (peut-
être aurait-il pu marquer plus nettement que par la mise en retrait du pre-
mier vers les changements de laisses). Nous ne pouvons que désirer la
prompte continuation de ce méritoire travail. — M. R.
— Beaucoup d'Universités des États-Unis d'Amérique ont cornmencé à
CHRONIQUE 453
publier, dans ces dernières années, des collections de travaux qui, souvent,
intéressent les romanistes ; nous espérons pouvoir donner prochainement
une liste de ces collections parfois encore peu connues. Dès maintenant nous
tenterons sur ce point encore de regagner le retard de nos comptes rendus
en signalant les collections les plus importantes :
Ellioll iihvio^'iiiphs in the romance languages and literatures edited h)^ Edward
C. Armstrong ; Johns Hopkins PresS (Baltimore), puis Princeton University
Press (Princeton, N. J.)et E. Champion (Paris). — Cette collection, dédiée
à la mémoire de A. Marshall Elliott, paraît par séries de trois fascicules d'envi-
ron loo pages chacun ; les n°^ 1-4 (1914-1917) sont consacrés à des études
sur G. Flaubert ; le n» 5 (1917) est VÉlude sur Pathelin de M. R. T. Hol-
BROOK dont ^l. L. Poulet a déjà rendu compte (Roinania, XLV, 544, et non
545, comme l'indique la table).
6. Librode Apohnio, an ohi spanish poeni edited by C. Caroll Marden", Part
I: Text and Introduction ; 1917, viil-76 pages et fac-similé. — M. M. a fait
précéder cette nouvelle édition du ms. unique de l'Escorial (III. K. 4) d'une
introduction où il passe en revue les éditions précédentes, la date probable de
la composition, qu'il place au xiii* siècle après le Lihro de Alexandre, et la
source du poème qui lui paraît être une version de VHistoria Apollonii Régis
Tyri, d'ailleurs différente des deux versions publiées par A . Riese, plutôt
qu'un poème provençal ou français. Le tome II de la publication doit conte-
nir l'étude linguistique.
•j.The syntactical causes of case réduction in Old French, by G. G. Laubscher,
1921 ; XI-120 pages. — L'auteur s'était proposé une étude plus vaste qui
aurait porté sur le pronom comme sur l'adjectif et le substantif ; il a dû
remettre à plus tard la partie relative au pronom. La thèse de M. L. est que,
dans la ruine de la déclinaison à deux cas, on ne fait pas assez de place, à
côté des causes phonétiques ou morphologiques, aux causes syntactiques ; la
thèse n'est pas nouvelle, elle n'est pas davantage négligeable. Le mérite du
travail de M. L. est de fournir un tableau méthodique et assez large des
conditions syntactiques où l'ancien français renonçait à la régularité de la
distinction casuelle ; ce qu'on voit moins bien, c'est l'influence réelle de ces
conditions sur la disparition du système flexionnel et de la notion même
de déclinaison en français.
Les n°^ 8 et 9 (1921) sont consacrés à Honoré de Balzac et à l'abbé Pré-
vost. — M. R.
Comptes rendus so.m.maires.
A. Ernout, Recueil de textes latins archaïques ; Paris, Klincksieck, 1916 ; in-8,
i.\-289 pages. — Cet excellent manuel, œuvre d'un de nos meilleurs
latinistes, est appelé à rendre de grands services, car il met à notre dis-
position une quantité de textes disséminés dans des recueils variés et
454 CHROXIQ.UE
dont plusieurs sont difficilement accessibles. Il offre un choix judicieux
de témoignages qui permettent d'étudier l'histoire de la langue latine
depuis l'époque la plus ancienne que nous puissions atteindre jusqu'au
commencement du i^^ siècle avant l'ère chrétienne. Une première partie
contient 149 inscriptions d'origine et de sujet variés — romaines et dia-
lectales, sacrées et profanes, officielles et privées, littéraires et vulgaires,
en vers et eu prose — toutes accompagnées d'indications concernant les
sources et d'explications linguistiques et, pour les plusdifiîciles, d'une tra-
duction en latin classique. La seconde partie comprend des te.xtes litté-
raires. En dehors de quelques pages de Caton, M. E. n'a publié que des
textes poétiques qui, à cause de la versification, n'ont pas pu être modifiés
et rajeunis autant que l'ont été les textes en prose. Pour chaque texte cité
la source est donnée en note, avec des notes critiques. Un long index des
formes archaïques contenues dans les textes publiés facilitera l'utilisation
de ce recueil, qui répond à un besoin ; car, depuis le livre d'A. E. Egger,
aujourd'iiui épuisé et qui remonte à 1845, ^^ littérature archaïque du latin
n'a donné naissance, en France, à la publication d'aucun manuel, tandis
que l'Angleterre et l'Allemagne en possèdent plusieurs, du reste excellents.
— Oscar Bloch.
Giulio Bertoxi, Per Feleuiento gernianico iiella lingiia italiaua e per altro ancora
{Aitticritica)] Modena, Vincenzi, 1917 ; in-8, 58 pages. Nous avonssignalé
ci-dessus, p. 152, la sévère critique faite par G. Salvioni, dans les Rendi-
cotiti del R. Istituto loiuhardo de l'étude de M. B. sur VEkineniogermanico
nella lingiui ilaîiatia et nous avons noté aussi que M. B. avait riposté par
une contre-critique que nous n'avions pas encore vue. C'est cette brochure
qui vient de nous parvenir et que nons tenons à signaler aussi, bien que
la discussion ne puisse plus maintenant se poursuivre entre les deux contra-
dicteurs de 1917. La réponse de M. B., d'une vivacité qui correspond à
celle de l'attaque, débute par un examen critique de quelques publications
de textes faites par C. Salvioni (^Passio de Nostrc Setibor, Niiovo Testamento
valdesc, etc.) où sont relevées des erreurs paléographiques ou gramma-
ticales : nous en retiendrons les améliorations que M . B. apporte ainsi à
ces éditions. Parla suite M. B. indique, avec juste raison, que les additions
faites par Salvioni à ses listes d'éléments germaniques en italien concernent
en grande partie ou des emprunts très récents et peut-être passagers ou des
dialectes qui restaient en dehors de son cadre strictement italien, et que
d'autres proviennent d'ouvrages postérieurs au sien et qu'on ne peut
lui reprocher d'avoir ignorés. Il restera de la contre-critique de M. B.,
outre une légitime remise au point, d'utiles précisions de détail sur quel-
ques-uns des mots pris pour exemple dans la discussion. — M. R.
Clémente Merlo, Parole e idée, conferenza... ; Pisa, Mariotti, 191 7 ; in-8,
CHRONIQUE 455
24 pages. — Sur la séninsiolo^ie et Vouomasiologie avec quelques exemples
intéressants empruntés surtout à l'italien ; des indications sommaires sur
la valeur esthétique des représentations exprimées ou suggérées par certains
mots.
T. Spokrri, // dialetto délia Valsesia, vocalismo, cousonantismo, tnorfologia;
Milan, Hœpli, 1918 ;'in-8 (extraits des Rendiconti de ïlstituto lombardo
di scienie e letlere). — Résultats d'une enquête faite en 1914-1 5 et de l'étude
des sources imprimées : le dialecte de la Valsesia, placé entre piémontais
et lombard, est foncièrement piémontais, il présente des points de con-
tact avec le dialecte de la région de Novare, ce qui s'explique par l'histoire
politique de la région ; il apparaît comme assez archaïsant, ce qui s'accorde
avec le peu d'activité collective et l'isolement de la vallée.
Essai sur l'évolution de la prononciation du castillan depuis le XIV^ siècle,
d'après les théories des grammairiens et quelques autres sources, par H. Gavel >
Paris, Champion, 1920; gr. in-8, vii-551 pages. — Entre le tableau de la
phonétique historique latino-castillane tracé par M. R. Menéndez Pidal et
les recherches sur la prononciation moderne poursuivies en Espagne et en
Amérique par divers savants, M. G. a justement pensé qu'il y avait place
pour un inventaire des renseignements que nous pouvons tirer, sur la varia-
tion de la prononciation castillane, des graphies des scribes, des témoi-
gnages grammaticaux et des constatations de l'usage quotidien. C'est cet
ouvrage qu'il a essayé de nous donner en accompagnant son inventaire,
auquel on voudrait parfois plus de précision, de commentaires étendus.
J. J. Salverda de Gra\'E, Over de heklemtoonde kliuker in Amour en enkele
andere woorden (Mededeelingen der koninklijke Akademie van Wetcns-
chappen, Afdeeling Letterkuade, Deel 55, Série A, no 3), Amsterdam,
Johannes MûUer, 192 1 ; in-8, 58 pages. — Notre vieux maître Paul Meyer
nous enseignait à l'École des Chartes, dans ce beau cours que tant d'audi-
teurs regrettent de n'avoir jamais vu publier, qu'Amour, à en juger par son
aspect, était venu de Provence, et M. Antoine Thomas, dans sa récente
étude de la Romania (XLIV, p. 321), partage cet avis. Le mérite de
M. Salverda de Grave, dans la petite étude que je tiens à signaler ici
est de ne plus envisiger ce mot isolément, mais de le rapprocher de
beaucoup d'autres, comme époux, labour, autour, vautour, etc. Il n'a pas
de peine à démontrer qu'ils sont trop nombreux pour pouvoir être expli-
qués séparément par le jeu des analogies ou les influences dialectales. Il
insiste, non sans raison, sur l'existence de la forme ameur, signalée par
M. Thomas, de jalcux, à côté de jaloux, de peleuse à côté de pelouse, de
telle sorte qu'on se trouve en présence, dans tous ces cas ainsi juxtaposés,
d'un système de doublets ou dévolutions phonétiques divergentes appa-
456 CHRONIQ.UE
raissant simultanément dans le langage et maintenus longtemps côte à
côte tels (Il et oi dans le parler moderne. L'auteur conclut que beaucoup
de mots qui présentent aujourd'hui un eu ont connu une autre forme en
ou a5'ant vécu plus ou moins longtemps en regard de la première. En
résumé ceux qui s'intéressent à cette question auront à se reporter à l'ex-
posé très clair et très ingénieux de l'éminent romaniste hollandais.^ G. C.
L. SpiTZER, Kiitalanisiht' Etymologien {Mitteilungeti uud AbhaudUiiigen aus
detn Gebiet der romauischeii P/j/'/o/oo-Zc verôffentlicht vom Seminar fur roma-
nische Sprachen und Kultur, Hamburg, Bd. IV), Hambourg, O. Meissner,
1918 ; in-8, 36 pages (extrait du Jahrbuch de?- Hamburg ischen Wissenschajt-
licbeii Austalten, XXXV, 19 17, Beiheft 6). — Il y a dans ces quelques
pages près d'une centaine de notules étymologiques quelquefois réduites à
une ligne et que nous ne saurions résumer encore, mais qui constituent un
utile supplément au REW de M. Meyer-Lùbke ; dans un certain nombre
de cas, d'ailleurs, c'est moins une étvmologie qu'un éclaircissement ou
un rapprochement de sens ou d'emploi que nous donne M. S.
Notes d'étymologie zuaUotine par Jean Haust ; Liège, Vaillant-Carmanne,
1921 ; in-8, 25 pages (extrait du Bulletin du Dictionnaire général de la langue
uallonne, 1920). — L'intérêt de plusieurs de ces notices dépasse les
limites du wallon : i. wall. ant'djoû, rouchi ènCdjou « jour ouvrable » non
pas de hebdomada (cf. Meyer-Lûbke, RE IV, 4090) mais de homme
jour, par opposition à Do mini dies « jour du seigneur » ; l'expression
est déjà dans Frolssart, Poésies : ne homme jour n&dinience ; — 2. liég. beûr,
fr. hure « puits de mine », non de l'ail, bohren « percer » (cf. Dictionn.
général et Meyer-Lùbke, RE W, 124) mais de a. ht ail. bùr c maison »,
la bure n'étant pas originairement le puits, mais la cabane qui en couvre
l'entrée et en abrite les poulies ; 3. liég. coumé, coumaye « enclume des fau-
cheurs, personne courtaude et massive, pomme d'Adam «, fr. couniaille
« rognon de pierre dure dans la houille ou le grès, etc. » (corriger en ce
sens la définition du Dictionn. général), dérivés à suffixes divers de incu-
dinem: ce sont des « enclumeaux » ou des « enclumailles >', les sens
secondaires s'expliquent facilement ; — 4. liég. cressôde « pâquerette à
fleurs doubles », altération de consaude « consoude » ; — 5. wall. d'ploustrer,
d'poûstrer, le second signifie « dépoudrer, etc. » et résulte d'une métathèse
de duspoûtrer, le premier signifie « dévaliser » et provient du moy. bas
a.\\. plûsteren « piller » ; — 6. uam. dronke i< croûtes de lait « = a. fr.
draoncle < dracuuculus ; — 7. liég. cniiuné u maladroit » représente un
a. fr. en-méhaigné ; — 8. liég. lûré, anc. fr. Inreau, fr. luron, rattachés au
m. ht ail. lùre « rusé, sournois », ail. moà. laucr\ — 9. liég. tréfiler
« tressaillir, être vivement agité », du néerl. drevelen « s'agiter » ; — 10.
wall. virer « s'obstiner ». <, ancien ht ail. ividiron « résister, etc. » ; —
CHRONIQ.UE 457
II. wall. vûse « bruit » < ancien ht ail. wîsa (mod. weise) « manière,
mélodie »; — 12. anc. fr. uaibe, -er, -aige, wall. ivèhe, -î, d'ivésbî, wésbi
« domaine particulier ou communal, pâturage (des poules) ; picorer ;
déguerpir » < mov. ht ail. u'àheu « se mouvoir çà et là » ; — 15. wall.
werkù « araignée faucheux » composé de loup par adaptation du german.
wencolf V loup-garou » ; — 14. liég. -îivrto/ équivaut à « bout du monde,
antipodes, diable » dans « aller ou envoyer quelqu'un as l'tvèrcôf », et pro-
vient du néerl. ;;^ielverkooper « vendeur d'âmes, recruteur de soldats et de
matelots pour les Indes néerlandaises ». — M. R.
Melau^^es philologiques. Textes et études de littérature aucienne et médiévale
publiés par Mario Esposito ; premier fascicule ; Florence, chez l'auteur,
1921 ; in-8, 64 pages. — Recueil de sept articles dont les suivants inté-
ressent nos études. II. Un nouveau manuscrit des Mirabilia Romae. Frag-
ment comprenant les chap. 13, 17 et 18 de l'éd. Jordan et conservé aux
ff. 186 b-187 a du ms. 2 de la bibliothèque du Collège d'Oriel à Oxford,
fin du XII* siècle. — V. Un fragment de la Navigatio sancti Brendani en
ancien vénitien. Fragment de 4 fF. (154 a-157 b) du ms. T. 5. 19 de Tri-
nity Collège à Dublin, début du xive siècle ; il correspond, sous une
forme abrégée, à la fin (chap. 37-42) de la version publiée par Novati (cf.
Remania, XXII, 581). — VI. La légende de Saint-Eustache en vers. anglo-nor-
mands. Poème de 1322 octosyllabes conservé dans le ms. D. 4. 18
(n''452) de Trinity Collège à Dublin (Angleterre, xiie siècle), aux fos 11 b-
21 b (cf. Remania, XLIV, 134). Le texte est traduit du latin ; M. E. pense
que le traducteur a eu sous les yeux une copie de VEstoire de seint Auhan
qu'il aurait imitée en quelques passages. Le poème est publié intégrale-
ment, avec quelques notes orthographiques. — VIT. Le Paradis terrestre
chei le Pseudo-Mandeville. La source du récit de Maiideville est dans Vlter
Alexandri Magni ad Paradisum. — M. R.
Der altfran:^dsiche Prosa Alexander- roman nach der Berliner Bilderhandschrift
nebst dem lateinischen Original der Historiade preliis (reiension J-) herausge-
gebenvon Alfons Hilk.\ (Festschfrit fur Cari Appel zum 17 mai 1917)^
mit zwei Lichtdrucktafeln ; Halle, Niemeyer, 1920 ; in-8, L-290 pages. —
M. H., qui s'occupe depuis longtemps des versions médiévales de l'histoire
d'Alexandre, nous donne ici une partie de ses matériaux en imprimant côte
à côte l'un des 18 manuscrits connus du Roman d'Alexandre en prose [ran-
çaise, le ms. 78. C. i. du cabinet des gravures du musée de Berlin, et une
rédaction (J=) de VHistoria de praeliis, source directe du roman français en
prose. Le roman français est une traduction de cette rédaction latine, mais,
d'une part, cette traduction a été faite sur un manuscrit de VHistoria in-
complet de quelques chapitres, d'autre part le traducteur a fait à son ori-
ginal de multiples additions merveilleuses ou chevaleresques qui donnent
458 CHRONIQUE
à l'œuvre le caractère de véritable roman qu'avait déjà bien dégagé Paul
Meyer. M. H. a pu ajoutera sa copie du ms. de Berlin les variantes essen-
tielles ou les additions du ms. de Bruxelles (11.040) et de Stockholm
(fr. 51), ce dernier d'après les études et les indications de M. W. Sôderli-
jelm. Pour VHistoria il a donné, sans variantes, à titre d'édition provisoire,
un texte établi d'après la comparaison de dix mss. des bibliothèques d'Al-
lemagne. — M. R.
La faiiiiglia di Golia, nota del dott. Ferdinando Neri (extrait des Atti délia
R. Auadewia délie Scienie di Torino, L, 1914-15, p. 107-16). — M. N.
s'efforce de marquer la différence entre ^oliardi et/atnilia Goliae ; le géant
Goliath (Golias), très populaire, a impliqué, comme il arrive pour tous les
géants du folk-lore, l'idée d'appétit extraordinaire, de gloutonnerie,
de souci de la gnla, ce qui a fait de l'adversaire de David le héros de la
poésie bachique du moyen âge.
Giulio Bertoni, Poésie, leggende, cost muante del niedio evo ; Modène, Orlan-
dini, 1917; in-i6, ix-303 pages; — Sttidi su vecchie e niiove poésie e prose
d'a)iiore e di romaiiii ; Modène, Orlandini, 1921; in-i6, viii-332 pages. —
M. Bertoni a eu grandement raison de penser qu'on retrouverait avec plai-
sir, réunis en ces jolis volumes, les articles d'histoire littéraire, dûment
complétés ou corrigés, qu'il a semés depuis une quinzaine d'années dans
une foule de périodiques variés, parfois difficilement accessibles. Quelques-
uns, écrits à propos de publications récentes, nous font connaître sur des
questions importantes et controversées (la genèse des chansons de geste,
l'origine de la lyrique italienne) le sentiment de l'auteur ; les autres nous
donnent sur des points de détail les résultats de recherches originales. Le
premier volume, que nous aurions dû annoncer depuis longtemps, est
tout entier consacré au moyen âge et la littérature italienne y occupe la
plus grande place (neuf articles, dont plusieurs relatifs aux mœurs et
usages dans leurs rapports avec la littérature) ; un article seulement
concerne la poésie latine (celle des goliards), un la littérature provençale
(les formules juridiques chez les troubadours), deux la littérature fran-
çaise (les Trois Morts et les Trois Vifs, la Mort de Tristan). Sur quinze
morceaux, trois étaient alors inédits ; l'un d'eux a, depuis, paru ici même
(XLIV, 224). — Le deuxième volume est plus varié. Trois des articles
sortent de notre cadre (dont l'un, au reste très remarquable, sur « le sub-
jectivisme de l'Arioste ») ; la littérature italienne en revendique une
dizaine, la littérature latine un (fort important, qui précise la date et le
caractère de la fameuse pièce O tu qui serras, qui reparait ici débarrassée
de ses interpolations), la littérature provençale quatre (sur Marcabru, Ru-
del, Peire Vidal, Cigala), la littérature française ou franco-italienne cinq
(les plus importants concernent Marie de France et la version italienne du
CHRONIQUE 459
Roimui de Troie : cf. pour celui-ci Romttia, XXXIX, 570 et XLIV, 595. Il
n'est aucun de ces morceaux qui ne fasse passer sous nos yeux un fait nou-
veau ou une idée intéressante. Dans la Préface et l'Épilogue du second
volume M. B. défmit — en termes que l'on voudrait moins influencés par
certain jargon philosophique qui ne devrait pas prendre pied en terre
latine — la façon dont il comprend la tâche (droits et devoirs compris) du
philologue. Il revendique pour celui-ci le droit de parcourir toutes les pro-
vinces de son domaine, d'interpréter les monuments du passé selon
son tempérament propre, de s'identifier, par un effort de sympathie, à
l'œuvre et à l'homme étudiés. Ce sont là des droits qu'il parait vain de
dénier à quiconque et que chacun justifie plus ou moins, par la façon
dont il les exerce. M. B., à cet égard, n'a rien à craindre et n'a besoin
ni d'apologies, ni même d'explications. Dans le premier volume il avait
indiqué la source des articles non inédits. On regrettera vivement qu'il
n'ait pas agi de même pour le second. Celui-ci ne contient qu'une illustra-
tion, la reproduction d'une miniature du ms. fr. 118 (et non 811), de la
Bib. Nat., déjà donnée, sous une forme plus parfaite, dans le Lancelot de
M. Lot (p. 511). Le premier volume en contient dix, dont huit avec
indication de source ; celles pour lesquelles cette indication n'est pas don-
née proviennent de l'édition des Carviiiia hurana, dont les fac-similés au
trait, exécutés il y a plus de quatre-vingts ans, n'inspirent qu'une médiocre
confiance et ne valaient peut-être pas d'être reproduits. — A. Jeanroy.
Ezio Levi, Maestro Antonio da Fernira, rimatore del secolo XIV; Rome, Ras-
segna nazionale, 1920 ; in-8, 164 pages. — Dans un long mémoire, publié
en 1908 dans les Atti e Meiiiorie délia Depulaiione Jerrarese per la storia
patria (t. XIX, fasc. 2), M. E. Levi avait démontré d'une façon défini-
tive que Antonio et Niccolô de Ferrare étaient frères, fils d'un modeste
boucher, et n'avaient rien à voir, avec les illustres et riches familles des
Beccari de Ferrare ou des Beccaria de Pavie ; il avait en outre reconstitué
avec une suffisante précision la carrière de ces deux personnages, dont
l'un, Niccolô, après avoir servi comme simple soudoyer les Malatesta de
Rimini et les Carrara de PaJoue, finit par tenir un rang des plus honorables
parmi les humanistes italiens qui peuplaient la cour de l'empereur
Charles IV, tandis que l'autre, au reste plein de talent, mais incapable de
maîtriser ses vices, ne s'élevait point au-dessus de la vie hasardeuse et par-
fois misérable du jongleur. M. L. a reproduit ici la partie de son premier
travail qui concernait Antonio, en l'allégeant des documents et discussions,
et en développant l'étude historique et psychologique de ses œuvres, qui,
par leur spontanéité et leur accent de parfaite sincérité, font penser tantôt
à Rutebeuf, tantôt à Villon. On regrette que M. L. n'ait pas incorporé ici,
en l'abrégeant également, la partie de son étude relative à Niccolô, qui
nous donnait sur l'humanisme à la cour de Prague des renseignements fort
^6o CHRONIQUE
intéressants, puisés à des sources toutes nouvelles ; regrettable aussi qu'il
n'ait pas donné en appendice une édition, même provisoire, de cette émou-
vante confession que sont les Capitoli alla Vergine d'Antonio, dont nous
n'avons qu'une édition déjà ancienne, rare et du reste incomplète (par le
chanoine Bini, 1852). Nous amierions à penser que cette étude n'est que
l'Introduction à une édition du Canioniere d'Antonio (dont la bibliogra-
phie complète, non reproduite ici, se trouve à la suite de l'étude citée ci-
dessus)'. — A. Jeanroy.
Pio Rajna, / ceiiteiiarii daiileschi passait e il centenario présente ; Roma,Nuova
Antologia, 192 1; in-8, 46 pages (extrait de la Nucrva Antologia, mai et
juin 192 u). — C'est tout un aspect de l'histoire et de la conscience natio-
nale italiennes au xix^ siècle qui apparaît dans cet article, où sont retracés
les efforts des Toscans, puis detoute l'Italie, entre 1818 et 1830 pour faire
ériger le monument de Dante à Santa Croce, puis les circonstances du
premier véritable centenaire de Dante en 1865. Mais M. R. sort des
limites de l'Italie pour nous montrer la naissance des diverses sociétés
dantesques, en Angleterre et en Amérique, et pour esquisser une recherche
sur la vogue récente des « anniversaires séculaires ou centenaires » et l'em-
ploi même des mots centenario ou centenaire. — ■ M. R.
Guido Falorsi, Le concordance dantesche, i)itroduiione analitica a un conimento
sintetico délia Divina Commedia ; Firenze, successori Le Monnier, 1920 ;
pet. in-8, ix-660 pages. — L'auteur a réparti ses extraits de la Divine Co-
médie sous les rubriques-: théologie, éthique, anthropologie, sociologie et
politique, doctrine littéraire et artistique, enfin la langue, c'est-à-dire à la
fols les idées de Dante sur le langage et les particularités de la langue de
Dante. Chacune de ces catégories comporte de nombreuses divisions et
subdivisions clairement choisies et classées qui faciliteront l'usage de ce
répertoire.
Un pianto di Maria in dialetto siciliano del sec. XIV, nota di Luigi Sorrento ;
Milan, Hœpli, 1920 ; in-8, 18 pages (extrait des Rcndiconti de Y Istituto
lomhardo di science e lettere, 1920). — Le ms. 109 de la Bibliothèque
nationale de Madrid est un commentaire en dialecte sicilien de la Passion
selon saint Mathieu, que S. Berger a fait connaître ici-même (XXVIII, 120
sq.) ; l'explicit le date exactement du 3 avril 1373 et le ms. est en effet
certainement du xiv= siècle. S. Berger a donné de ce commentaire
I. M. L. a au reste donné un aperçu de ce que pourrait être cetle édition
dans un volume que nous aurions du signaler en son temps (Tre frotlole di
Maestro Antonio da Ferrora dans Poesia di popolo e poesia di corle nel Trecento,
Livorno, 191 5, p. 115-38).
CHRONIQUE 461
quelques extraits à titre de document linguistique et il a signalé la
présence à la fin du ms., après Fexplicit du commentaire, d'une petite
pièce de 18 vers en dialecte sicilien, mais il n'a pas remarqué la présence,
au milieu du commentaire même, au passage : Ciim auteui sero factum
est, venit quidam homo thves ab Ariimithia iiomine Joseph, d'une autre
composition strophique beaucoup plus importante, que l'auteur annonce en
ces termes, après avoir montré les saintes femmes et les disciples au pied
de la croix : Et eu ineditu e pensu ki tali e cumsimili paroli putia lamintari
h sauta matri :
Soru et amichi, or m'accumpagnati,
Guardati menti a la mia pietati, etc.
La pièce est composée de 27 quatrains de décasyllabes monorimes alternant
avec un refrain de 3 vers :
Vurria diri et non so parlari,
Vurria tachiri et nol diju fari,
Dolimi l'aima et aymé !
Ce texte n'est pas seulement intéressant par sa date et par le fait que parmi
les nombreux Piauti di Maria en divers dialectes italiens on n'en connais-
sait pas encore en dialecte sicilien, mais aussi parce que le contenu, sans être
d'une grande originalité, est plus, sobre et plus ramassé que dans la plupart
des pièces similaires, et enfin parce que la pièce paraît présenter une
ébauche d'action dramatique. En effet, non seulement la Vierge, à la pre-
mière strophe, s'adresse à ceux qui l'entourent, et reprend de même l'appel
Soru et amichi à la strophe xviii, non seulement à la strophe xxvi elle les
prie de r^ettre le Christ au sépulcre :
Perzô vi pregu nui ki l'amamu,
Ki vita eterna da se aspectamu,
Si^si po fari lu disclavaniu,
Sinché [in; sipulcru lu sutterramu ;
mais la dernière strophe (xxvii) comporte une réplique de saint Jean à la
Vierge et une sorte de présentation de Joseph d'Arimathie :
Juanni parla, rispundi 6c dichi :
« Matri et Madonna, viyu l'amichi,
Viyu Joseph a cui pregar lichi
Zo ki dimandi ja illu fichi. »
M. Sorrento insiste fortement sur ce caractère dramatique et voit dans ce
Pianto une première forme de sacra rappresenta\ione d'autant plus intéres-
sante que d'Ancona ne faisait pas remonter plus haut que le xvie siècle les
débuts du drame sacré en Sicile. Il y a là de toute manière une indication
tort curieuse. M. S. a ajouté à sa notice et à la publication du texte des
remarques grammaticales et un glossaire ; il a noté aussi des rapproche-
462 CHRONIQUE
ments possibles avec diverses compositions analogues et avec des textes
religieux ; enfin il a reproduit à la fin de cette utile communication la petite
pièce sicilienne signalée par S. Berger. — M. R.
Un jeu de société du moyen âge, Rageiiioii le Bon, inspirateur d'un sermon en vers
par Arthur LÂNGFORS ;Helsingfors, 1920; in-8,52 pages (extrait des Annales
Academiae scientiarum Fennicae). — M. L. a réuni dans cette notice trois
petits poèmes déjà connus et de valeur littéraire au-dessous du médiocre, mais
très intéressants pour l'histoire des mœurs et que leur rapprochement même
éclaire d'un jour tout nouveau ; ce sont les Gens d'aventure du ms. fr. 837 de
la B. N. (xiiies.) publiés en 1885 par Jubinal (Jongleurs et trouvères, 152-7),
Ragemon le Bon imprimé en 1844 par Th. Wright (Anecdota literaria, 76-
82) d'après le ms. Digby 86 de la Bibl. Bodléienne (xiiie s.), le Sermo
communis im^primt ici-mêtne (XXXII, 37) en 1903 par Paul Meyer d'après
le ms. B. 14. 39 de Trinity Collège à Cambridge (xiii^ s.). Ces trois
compositions sont constituées, de même façon, d'un certain nombre de
quatrains (de 3 1 à 50) sans lien entre eux et qui ne sont que des réponses à
autant de questions de bonne ^ aventure. D'après le développement du
sens du mot ragemon, ragenian en Angleterre où il désigne une charte
roulée et d'où pendent des sceaux en grand nombre, l'on peut penser que
la bonne aventure se tirait ainsi : sur un rouleau de parchemin étaient
inscrits les quatrains-réponses ; en face de chacun d'eux à la marge était
attachée une marque, jeton ou sceau ; chacun des joueurs ou des curieux
choisissait une de ces marques et le parchemin déroulé permettait de lui
lire l'oracle qui lui était destiné. Il est notable que les trois textes conservés
paraissent correspondre à trois groupements sociaux divers : les Gens
d'aventure, œuvre écrite sur le continent, constituent un jeu de bonne com-
pagnie et qui d'ailleurs ne s'adresse qu'à une société d'hommes ; Ragemon
le Bon, composition anglo-normande, manifestement imitée du jeu français,
s'adresse à une société mêlée d'hommes et de femmes, est de ton moins
aimable et va assez loin dans la raillerie grossière, surtout dans les quatrains
qui s'appliquent à des femmes ; quant au Sermo fow/K»»/5, anglo-normand
lui aussi, c'est, sinon tout à fait une « parodie pieuse », comme le dit M.L.,
du moins une adaptation, non seulement plus convenable, mais à tendances
moralisatrices, de Ragemon le Bon. L'on retrouvera dans cette courte note les
qualités de précision, de connaissance étendue et minutieuse de la littéra-
ture française médiévale, de combinaison ingénieuse et de goût de M.Lang-
fors. — M. R.
Ett fragment af den tyska Trojasagan i det IVran^elska Biblioteket pâ Skokloster
af Hjalmar Psilander ; Uppsala, A. B. Akademiska Bokhandeln, 191 7 ;
in-8, xxvn-31 pages (Uppsala Universitets arsskrift 1917, Program 2). —
Fragment du Liet von Troie de Herbert von Fritzlar (vv. 7735-8508) cor-
respondant aux vv. 12440-13400 environ du Roman de Troie, édit. Cons-
tans.
CHRONIQUE 463
Ch.-V. Langlois, L'esprit de Gui (Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres, Séance publique annuelle du vendredi 19 novembre 1920, p. 67-
8ç). — £)(. spiritu GuiJonis est le titre d'un opuscule latin — imprimé dès
i486 — où frère Jean Gobi, prieur des Dominicains d'Alais, raconte un
événement singulier dont il a été témoin direct. Ce récit eut une vogue
extraordinaire : il en existe, dès le xive siècle, une traduction en prose fran-
çaise, une paraphrase en vers français insérée par Jean Baudouin de
Rosières-aux-Salines dans son Instruction de la vie mortelle ou de la vie
humaine ', ainsi que des traductions ou paraphrases anciennes, prose ou
vers, en haut allemand, en bas allemand, en moven anglais, en gallois,
en suédois, en catalan. En 1323, pendant les fêtes de Noël, un honorable
bourgeois de la ville d'Alais, Gui du Tours, étant mort récemment, le
bruit se répand que sa veuve entend, la nuit, la voix du défunt. Sur l'avis
de ses voisins, qui l'entendent aussi, elle est allée consulter les Frères
Prêcheurs. Le prieur, Jean Gobi, accompagné d'autres religieux et de
diverses notabilités de la ville, se rend à la maison du défunt. Toutes les
précautions ayant été prises pour éviter la fraude et l'illusion, le prieur,
informé que la voix part de la chambre du défunt, s'installe avec sa suite
sur le lit mortuaire. Outre ces visiteurs, il n'y avait dans la maison que la
veuve qui était couchée. Une voix se fait entendre, faible, mais distincte.
La conversation s'engage entre le prieur et l'Esprit. Celui-ci répond
aux nombreuses questions que lui pose le prieur, le renseigne sur sa situa-
tion dans l'autre monde, etc. Dans une des versions du récit, la veuve
s'évanouit à un moment donné, et alors le silence se fait. D'après une autre,
au contraire, qui semble être la primitive, la veuve commence à grincer des
dents et ': pousser des cris furibonds et à entrer en convulsions. Le bon
prieur était sans doute de bonne foi en se croyant en conversation avec
feu Gui, tandis que c'était la veuve qui lui donnait la réplique, « personne
sans doute hystérique, et, en même temps, douée d'un talent particulier
pour se faire entendre à distance. Hj-stérie et parole à distance, avec
dédoublement épisodique de la personnalité, ce sont là des phénomènes
dont l'association pathologique a été observée plus d'une fois, de nos jours,
à la Salpêtrière . Les médecins de rnaintenant affirment que les tnalades
atteintes d'affections névropathiques de ce genre se plaisent souvent à
tromper leur entourage ; à attirer sur elles l'attention publique ; à faire,
comme on dit, parler d'elles. » — La relation de Jean Gobi a subi
un remaniement, avec addition de diverses discussions théologiques
insipides, de la part d'un pédant anonyme (probablement originaire de
Bologne dont le nom est mentionné), qui a réussi à altérer complètement
le caractère du récit primitif. Espérons que M. Langlois, qui a réuni tous
les matériaux sur ce sujet, donnera prochainement une étude plus com-
I. Voir Remania, XXXV, 531, et XXXVI, 628.
464 CHRONIQ.UE
plète, avec les renseignements, bibliographiques et autres, qui n'ont pu
trouver place dans une lecture académique. — A. LÂngfors.
Viajes por EspaTui v Portugal (h'sde la edad média basla el sigh XX, divagaciones
Hbliograficas por Arturo Farimfxli ; Madrid, Centro deestudios histôricos,
1920 (la couverture porte 1921) ; grand in-8, 511 pages. — Cette riche
collection de notes accroît largement, surtout pour le moyen âge, la Biblio-
graphie des voyages eu Espagne el Portugal de M. Foulché-Delbosc ; les pp.
29-80 sont consacrées au moyen âge, et surtout au xv»; siècle, elles con-
tiennent de nombreuses indications sur les pèlerinages à Saint-Jacques-de-
Compostelle et sur les voyages, souvent incertains, des troubadours en
Espagne.
R. Fol'lché-Delbosc et L. Barrau-Dihigo, Manuel de Vhispanisant,
tome I; New-York, Putnam's Sons, 1920; in-8, xxiii-533 pages. —
Dans ce premier volume les auteurs se sont « proposé de faire connaître
d'une part les ouvrages biographiques ou bibliographiques, d'autre part les
inventaires et catalogues d'archives, de bibliothèques et de musées, publics
ou privés, présents ou passés, dont la réunion et la coordination permet-
tront plus tard la rédaction des trois œuvres suivantes : 1° un dictionnaire
de biographie hispanique ; 2° une bibliographie de toute la production
typographique de la Péninsule et de tous les ouvrages qui, ayant pour
auteur un Péninsulaire, ont été imprimés hors de la Péninsule ; 3° un
inventaire général de tous les documents historiques (documents d'ar-
chives, de bibliothèques et de musées) qui sont ou ont été conservés dans
la Péninsule et de tous les documents historiques hispaniques qui sont ou
ont été conservés hors de la Péninsule ». Ce travail bibliographique préli-
minaire contient plus de 3.000 articles et embrasse toute .la Péninsule y
compris les pays catalans et portugais : l'impression en avait été commen-
cée en 1914, mais des additions considérables le mettent à jour jusqu'à
1919.
Pio Rajxa, Lettei ature neolatine e « medioevo universifario » ; Roma, Nuova Anto-
logia, 1920 , in-8, 7 pages (extrait de la Nuova Antologia, ter novembre 1920).
— Ces pages répondent à un article de M. de Lollis sur les chaires ita-
liennes de littératures néolatines ; elles contiennent des réflexions, qui ne
valent pas seulement pour l'Italie, sur la nécessité d'un enseignement ras-
semblant les littératures néolatines, en particulier dans l'époque médiévale,
largement entendue, y joignant la littérature latine et l'étude des langues
néo-latines, pour permettre la connaissance directe des textes, en dehors
de toute idée de « comparaison » linguistique ou littéraire. L'École des
Hautes Études et la Faculté des Lettres de Paris se sont efforcées récem-
ment encore de réaliser des conceptions analogues. — M. R.
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION.
UACON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
LES
ASSONANCES EN -É ET EN -lÉ
DANS LA
CHAXSOS DE ROLAND
Si on lit la Chanson de Roland dans le manuscrit d'Oxford,
on y rencontre des formes telles que juget auprès de jngiet,
telles que mustei auprès de miistier, et les cas de réduction de ié
à ê foisonnent. Le copiste contrevient sans cesse à la loi de
Bartsch, c'est-à-dire que son langage n'est plus soumis aux
conditions phonétiques qui ont déterminé en ancien français la
distinction de deux séries de mots, d'une part ^/mr, pasmcr, ber,
etc., d'autre part cerchicr, chevalier, vient, etc. Le tait est normal,
puisque le copiste était un Anglo-Normand, et qui a exécuté son
travail vers l'an 1170. Comme chacun sait, tandis que la loi de
Bartsch reste en vigueur jusqu'au xiv= siècle, voire jusqu'au
xv% che- presque tous les écrivains français du continent, il n'y
a guère de textes composés ou copiés en Angleterre, si anciens
soient-ils, qui ne la violent plus ou moins fréquemment : en
l'an 1130 déjà, Philippe de Thaon admet la rime notiiner mer.
Par contre, si l'on regarde les assonances du texte d'Oxford,
il apparaît que l'usage du poète était autre que l'usage du
copiste. Le copiste eût été incapable dégrouper sans erreur
d une part dix mots tels que cerchier, d'autre part dix mots tels
(\\iamer. Le poète, au contraire, distingue fort bien les deux
séries : car les laisses construites soit sur l'assonance -é, soit sur
1 assonance -iê, comptent ensemble 880 vers, desquels 20 seule-
ment violent à l'assonance la loi de Bartsch.
Il y a donc présomption que des infractions si peu nombreuses
sont le fait, non du poète, mais du copiste: soit qu'il ait lui-
même altéré œs vingt vers, soit qu'il ait reproduit des fautes
introduites avant lui en d'autres copies anglo-françaises dont la
sienne dériverait. Aussi, du jour où Bartsch, en 1863, eut pro-
Romania, XLVII.
466 J. BÉDIEK
mulgué sa loi ', tous les éditeurs de la Chanson de Roland se
crurent-ils tenus de « corriger » ces vingt vers. Et rien ne semble,
à première vue, plus légitime.
Pourtant observons quelles furent les conditions de leur tra-
vail. Les vingt cas de dérogation à la loi de Bartsch se produisent
aux vers 134, 359, 433, 474, 484, 520, 528, 1374, 1681,
2158, 2iéi, 2163, 2173, 2408, 2527, 2775, 2861, 2862, 3394,
3858. Examinons-lesen passant progressivement des corrections
les plus faciles aux plus difficiles.
Parfois la loi de Bartsch a reçu satisfaction au prix de retouches
très légères. Il a suffi aux éditeurs de remplacer, au v. 134, En
France ad Aisdeve:^ bien repairier par En France ad Ais bien repai-
rier deve^, — au v. 474, Mult orouillos parçuner i avre:( par Mult
i avrei orgitillos parçuner, — au v. 484, El destre poign al paien
l'ad livret par El destre poign Vad livret al païen : la simple inter-
version de deux ou trois mots a ramené ces vers à la régula-
rité^. En d'autres cas, pour substituer à une assonance censée
incorrecte du manuscrit d'Oxford une assonance correcte, les
éditeurs n'ont eu qu'à emprunter telle ou telle des leçons que
leur offraient soit le manuscrit franco-italien F*, soit un ou
plusieurs des manuscrits de la rédaction rimée, PLT, CF~.
Ainsi, au v. 520, par recours aux manuscrits F'C, F-*, ils ont
substitué à Gnenes, par vcir sace\ la leçon Guenes, pur veir cree:;^ ' ;
■ — au V. léSi, par recours à F'^, à C et à LP, ils ont corrigé
De lur espees e ferir e capler en De lur espees ferir e capleier ; — au
V, 2iéi, par recours à F*, à CF^ et à PLT, ils ont mis, en place
1. Au tome VIII de la Germania, p. 363.
2. Les autres manuscrits de la Chanson de Roland sont en ces trois cas de
peu de secours. Au passage qui correspond auv. 134 du manuscrit d'Oxford,
le manuscrit C (p. 8) donne poe^ bien reposer, le manuscrit Fy (p. 8) poe^ bien
retorner, ce qui a inspiré à Stengel la conjecture !>îVh repairier f?oe:{. Les autres
manuscrits ne fournissent aucun clément de comparaison et de contrôle.
Pour le V. 474, on est réduit au seul manuscrit d'Oxford. De même, pour
le V. 484 : les autres recensions n'ont rien qui y corresponde, sauf celle des
manuscrits CVi (p. 37), qui donne En la main destre fu (l'a) au paien fiel} e^.
5. C'est la leçon de F'iC (p. 40); V* (v. 429) donne Gayne, cri por ver.
LES ASSONANCES EN -/• ET EN -III 46J
de si Fi uni mort laisset, la leçon conjecturale si Vi tint mort gel et ;
— au V. 2408, par recours à F^ et à PLT, ils ont appelé Anseïs
non pas Anseis libers, mais li fiers ; — au v. 2362, par recours
à /'•», ils ont écarté de for::;^ cstiirs pleners et mis de for^esturs
champels.
Kt ces huit corrections semblent irréprochables.
En voici quelques autres, obtenues aussi aisément et par les
mêmes procédés, et qui pourtant, à la réflexion, ne laissent pas
d'inquiéter un peu, si peu que ce soit.
Au vers 43 3, le manuscrit d'Oxford dit :
Se cest' acorde ne vulcz otn'cr,
Pris c liez scrcv. par pocstet.
Les éditeurs se débarrassent sans peine de l'irrégularité en
« retournant » l'hémistiche. Ils lisent : Se cesle acorde otrier ne
vule^, et c'est d'ailleurs le texte de CV' (p. 33). Il convient
pourtant de remarquer que F4(v. 347) commet ici précisément
la même « faute » que le manuscrit d'Oxford :
Se vu tut quel no vori otrier,
Soto Saragoça va l'asedio fermer.
L'hémistiche otrier ne vule:( ne pouvait gêner en rien ni le
copiste anglo-français, ni le remanieur franco-italien. Pourquoi
tous deux s'en sont-ils pris à lui ?
— Le même accident se reproduit aux vers 2162-3. Le manu-
scrit d'Oxford porte :
Paien s'en fuient, puis sil laisent ester;
Li quens Rollant i est reniés a pied.
Les éditeurs corrigent : a pied i est reines. Mais, cette fois
encore, F" (v. 2306) donne la même leçon « fautive » que le
manuscrit d'Oxford :
Rollant 11 cont est remis a pé '.
I. Il n'y a ici qu'un seul autre texte qui puisse servir à la comparaison,
celui de CFî (p. 186), qui donne: Desor ses piei est Rollan:^ rtleve-.
468 J. HÉDIER
Cette fois encore, nous demanderons : pourquoi l'Anglo-
Français et l'Italien ont-ils modifié cet hémistiche qui, sous sa
forme censée originale, ne devait leur offrir rien de choquant, et
comment, opérant chacun de son côté, l'un en Angleterre,
l'autre en Lombardie ou en Vénétie, se sont-ils rencontrés pour
lui faire subir la même altération ?
— Voici, pour la troisième fois, un accident tout pareil. Au
V. 2527, au lieu de la leçon d'Oxford,
Seint Gabriel li ad Deus enveiet,
L'empereur li cumandet a giiarder,
les éditeurs mettent : // cumandet a guaiiier. Cette correction est
autorisée en quelque mesure par la leçon de P (p. 146), Karle
cumande ke il soit bien gaitie:^, et par le fait qu'au v. 3731 du
texte d'Oxford quatre comtesses g uaitent le corps de Belle Aude.
Mais la seule autre version que nous puissions ici appeler à
témoignage (F^ manque, ainsi que T et L), la version CF',
donne (p. 229):
Seint Gabriel fu toz jor envoiez;
Dex li commande que il soit bien garde:^,
c'est-à-dire qu'elle commet précisément la même « faute » que
le manuscrit d'Oxford. De plus, il est dit plus loin, dans le
texte d'Oxford (v, 2847), du même saint Gabriel, qu'il gnarde
l'empereur, non pas qu'il le guaite.
— Au v. 2775, les éditeurs remplacent, pour obtenir une asso-
nance en é, la leçon d'Oxford Li qiiens Rollant i fut reniés, sis
niés, par Li quens Rollant, ses niés, i fui reniés. Par malheur, V^
(v. 2964), commettant la même « faute » que le manuscrit
d'Oxford, dit tout comme lui : Li cont Rollant i e reniés, son né ' ;
et c'est ia quatrième fois que se répète le même étrange acci-
dent.
— Aux vers 2157-8 du manuscrit d'Oxford,
I. Le seul autre manuscrit qui puisse ici servir au contrôle, P (p. 157),
donne: La fu Rollant, li vassaus adiire:;^.
LES ASSONANCES EN /■ HT EN -//■ 469
L'escut Rollant unt fiait e estroet
U sun osbcrc runiput c desiimikl,
les éditeurs remplacent dcsmailct par dcsaffrcl, que leur donne
le manuscrit T (p. i2o)'. Ce qui surprend cette fois, c'est l'obs-
tination que mettent quatre autres manuscrits, représentant trois
recensions différentes de la Chanson de-Roland, à employer au
même endroit le même mot desniaillié, violant ainsi tous quatre
la loi de Bartsch, et de la même façon que le manuscrit d'Ox-
ford :
y * (v. 2500) L'iscuz Rollant ont frait e frossé
E son uberg rompu e desmaillè.
CVi (p. 185) L'escu Rollant fu fraiz et estroez,
Et SCS osberc ronpuz et desmailie^.
L (p. 120) L'escut Rollant ont percié e frocz
E son aubcr desrot et desmailJiez.
Sept cas d'infraction à la loi de Bartsch nous restent à exa-
miner: ceux-ci ont donné aux éditeurs plus de tablature.
1° Aux vers 342 et suivants, quand Ganelon s'apprête à par-
tir pour sa périlleuse ambassade, il est dit que ses chevaliers se
mettent à le plaindre:
357 Enprès H dient : « Sire, car nos menez ! »
Ço respunt Guenes : « Ne placct Damnedeii !
Mielz est que sul moerge que tant bon clievaler ! »
Pour introduire une assonance correcte en -é, la plupart des
éditeurs etfacent chevaler et mQlient hachekr. Mais ce ne sont pas
des « bachelers », ce sont des chevaliers qui sont en scène,
ainsi qu'il vient d'être dit, au v. 349 :
La veïsez tant chevaler plorer,
et il s'en iaut que les deux mots soient synonymes. Les trois
fois que le poète parle de bachelers, c'est pour distinguer les
I. Ils auraient aussi bien pu mettre depatie:;;, que leur offrait le manuscrit
470 J. BEDIER
hommes d'âge des jouvenceaux : soit qu'il mette en contraste
les « bachelers légers » (v. 113) qui s'escriment de l'épée et les
« chevalers » (v. iio) dont les plus sages et les plus vieux
jouent paisiblement aux échecs ; soit qu'il oppose au corps de
bataille où sont groupés les barons chenus les corps de bataille
formés de ces « bachelers que Caries cleimet enfanz » (v. 3020,
V. 3198). Dans la scène où Ganelon dialogue avec ses hommes,
il est manifeste qu'il s'adresse aux vieux aussi bien qu'aux
jeunes, et il serait absurde que son refus de les emmener au
danger ne s'appliquât pas à tous indistinctement, jeunes ou
vieux. La correction bachelers, introduite par Léon Gautier, par
M. L. Clédat, etc., est donc irrecevable. Theodor MûUer l'avait
bien senti et bien dit. Aussi a-t-il proposé de lire :
Mielz est sul moerge que tuz cist bons barnez.
C'est un hémistiche fabriqué par lui de toutes pièces ; mais
ce mode violent d'intervention, qui du moins ne trahit pas la
pensée du poète, n'est-il pas après tout préférable au procédé
qui consiste à lui faire dire autre chose que ce qu'on sait bien
qu'il a voulu dire ' ?
2° Il se trouve que plus loin, au v. 2861, le même mot
chevaler revient dans le texte d'Oxford en un vers dont il fausse
à nouveau l'assonance. C'est au passage où Charlemagne
rappelle une « vantance » faite jadis devant lui :
« A Eis esteîe, a une feste anoel,
Si se vantèrent mi vaillant chevaler
De granz batailles...
Ici encore, les éditeurs ont recouru à la correction hacheler.
I. F+ (v. 271) appelle, il est vrai, des haçalè les hommes qui entourent
Ganelon :
In Tenebrun, sun cival, e monté,
Dala da lui plus de mille baçalé,
Che tuti li dis : « Sire, no li mandé. »
Mais F-», enson jargon franco-italien, n'en est pas à une impropriété prés.
D'ailleurs, venu au passage qui nous occupe, il fait dire à Ganelon, tout
comme le manuscrit d'Oxford : « Meio che viora sol cha taïUi honçivaler. » Les
autres rédactions ne sont ici d'aucun secours.
LES ASSONANCES E\ -7' ET EN -lÉ 47 1
Cette fois bachekr est acceptable comme substitut de chevakr,
parce que les vnnteries dont parle Charlemagne conviennent
particulièrement à des hommes jeunes. D'autre part, le manu-
scrit 7^ (p. 161) « appuie » la conjecture :
La yerent logiez ycil bachder.
Mais elle est contredite par V* (v. 3044), généralement plus
digne de foi que T, qui donne le même texte que le manuscrit
d'Oxford :
La sa vanto me baron civaler
De grant bataille...
Donc le remplacement de chevalier piiv bachekr reste une opé-
ration arbitraire. Arbitraire et pourtant inéluctable : quel autre
mot les éditeurs, du moment qu'ils se croyaient tenus de
corriger, auraient- ils pu mettre ? On aurait beau chercher
dans l'ancienne langue : il n'y en a pas. C'est sans doute parce
qu'il lui était pénible d'être contraint à remplacer mécanique-
ment et servilement ce mot par cet autre que Th. Mûller a
préféré fabriquer un hémistiche tout neuf: Si se vantèrent mi
hariin adiiret.
3° Aux vers 520 et suivants du manuscrit d'Oxford, le Sar-
rasin Marsile, conversant avec Ganelon, s'émerveille du grand
âge de Charleinagne et de son obstination à guerroyer, vieux
comme il est :
524 Men escient dous cenz ans ad passet.
Par tantes teres ad sun cors demened,
Tanz colps ad pris sur sun escut bucler,
Tanz riches reis cunduit a mendistet :
528 Quant ert il mais recreanz d'osteier ? »
Guenes respunt : « Caries n'est mie tels... »
Il s'agit pour les éditeurs d'éliminer de cette laisse en -é l'as-
sonance fausse osteier du v. 528. Or ce v. 528 ne se retrouve
pas dans F^, qui offre une autre leçon (v. 438):
Ad Asia in França se doraue repolser
Le V. 528 ne se retrouve pas davantage en CV^ (p. 40), où
on lit :
472 J. HHDIHR
A Ais en France s'en deûst estre alez :
Tant sojornast qe il fust repassez (reposez).
La traduction galloise et le Ruolaudes licl donnent des leçons
qui ressemblent à celles de F^ et de CF''.
Theodor Millier, s'autorisant de ces textes, a proposé d'effa-
cer le V. 528 du manuscrit d'Oxford et de mettre à la place :
Ad Ais en France se devreit reposer.
Léon Gautier et Stengel ont suivi son conseil : ils ont adopté
la leçon conjecturale de Theodor iMûller, en la modifiant d'ail-
leurs, chacun à sa guise. Stengel met :
Ad Ais en France se deùst reposer.
Quant à Léon Gautier, par une bizarre distraction, il met :
Quant iert il mais recréant d'osteier ?
Ad Ais en France devreit il reposer.
C'est-cà-dire qu'il adopte le vers construit par Mùller tout en
conservant le vers éliminé par Mûller, sans prendre garde que
Millier n'avait eu d'autre raison de construire l'un que son désir
d'éliminer l'autre '.
Mais, pour comprendre à quel point ces divers éditeurs ont
eu tort, il n'est que de se reporter au contexte et d'observer
comment le Sarrasin Marsile conduit, en trois laisses simi-
laires, son dialogue avec Ganelon.
La première laisse débute ainsi :
520 Ço dist Marsilies : « Guenes, par veir sacez,
En talant ai que mult vos voeill amer.
De Carlemagne vos voeill oïr parler.
Il est mult vielz, si ad sun tens uset ;
Men escient dous cenz anz ad passet.
Par tantes teres ad sun cors demened,
Tanz colps ad pris sur sun escut bucler,
Tanz riches reis cunduit a mendisted :
528 Quant ert il vuiis recréa n:^ d'osteier ? »
Guenes respunt : « Caries n'est mie tels... »
I. Seul des éditeurs récents, M. Léon Clédat a conservé dans ce passage
le texte d'Oxford, bien que partout ailleurs il ait écarté de ce texte les asso-
nances contraires à la loi de Bartsch.
I.KS ASSONANCKS E\ -/• HT F.N -II- 473
La seconde débute ainsi :
p,7 Dist li paiens: « Mult me puis merscillcr
De Carlcmagne, ki est canuz e violz !
Mcn cscientre dous cenz anz ad e mielz.
Par tantes teres ad sun corsiraveillet,
Tanz cols ad pris de lanoes e d'espitv,
Tanz riches reis CLinduiz a menJistitt:
543 Q'Ki'il «"''' '' "'(//i recréa ii:^ cVosleier ?
— Ço n'iert, » dist Guenes, « tant cum vivct sis niés... »
La troisième débute ainsi :
5)0 Dist li Sarrazins : « Merveille en ai grant
De Carlemagne, ki est canuz e blancs !
Mien escientre plus ad de .u.c. anz.
Par tantes teres est alet cunquerant,
Tanz colps ad pris de bons espiez trenchanz,
Tanz riches reis morz e vencuz en champ :
5)6 Quant ier il mais d'osteier recréant ?
— Ço n'iert, » dist Guenes, « tant cum vivet Reliant. . . »
N'est-i! pas évident que les trois vers 528, 543, 556 ont été
construits pour se faire écho? N'est-il pas évident que, selon
l'idée du poète, les propos du Sarrasin doivent aboutir les trois
fois à ce même vers interrogatif, et qu'on n'a pas le droit de
le biffer dans l'une des trois strophes ? Introduire, à la fin du
premier discours, en place de l'interrogation Quant ert il mais
recrean^ d'osteier? une proposition affirmative Ad Ais en France
se devreit reposer, n'est-ce pas détruire le parallélisme des trois
strophes et en gâcher le mouvement ? • — ■ Les éditeurs, dira-t-
on, pouvaient se croire autorisés à le faire par Taccord contre le
manuscrit d'Oxford de toutes les autres rédactions de la Chanson
de Roland, F-*, CF', le RnoJandes liet, la traduction galloise. —
Mais cet accord n'est qu'un indice entre vingt — j'en ai jadis
(au tome III de mes Légendes épiques) mis en relief quelques
autres — du fait que toutes ces rédactions procèdent d'un même
remanieur, qui a souvent remanié à contre-temps. Toutes les
fois qu'il a touché au mécanisme délicat des laisses similaires,
il l'a faussé : devons-nous faire comme lui ?
4° Au vers 1367 et suivants du texte d'Oxford, Olivier
frappe un païen, Justin de Val Ferrée :
47-1 J- BÉDIER
1 372 Trenchet le cors e la bronie safrec,
La bone sele, ki est a or gemce,
E al ceval a l'eschine treiichee.
Pour assoner correctement avec safree, geinee, les éditeurs,
biffant Irenchee, ont cherché un autre mot dans les autres rédac-
tions. Elles leur ont proposé colpee\ ils ont pris coJpec. Pourtant,
il suffit de regarder au Glossaire de l'édition Léon Gautier pour
constater que l'auteur de la Chanson de Roland n'emploie jamais
le mot colper. Ce n'est pas que l'occasion lui en ait manqué : il
emploie des milliers de combattants à s'escrimer contre des
milliers de têtes, de bras, d'échinés, de hauberts, de selles,
d'écus, etc. : ils les trenchent, jamais ils ne les « coupent » ^
Quand un écrivain nous a déclaré aussi clairement qu'un cer-
tain mot n'entre pas dans son vocabulaire, y a-t-il pire coup
de force que de le lui imposer ?
5" Aux vers 2166 et suivants du manuscrit d'Oxford, Roland
secourt Turpin blessé :
2170 Sun elme ad or li deslaçat del chef,
Si li tolit le blanc osberc léger,
E Sun blialt li ad tut detrenchet :
En ses granz plaies les pans li ad Initet.
Il s'agissait, par égard pour la. loi de Bartsch, d'écarter le
mot hutet. Les éditeurs ont interrogé les autres textes, qui
leur ont offert, au choix, trois autres leçons :
V-^ 2524 Un son bliat de pailes a detrencé
E denç ses piailles stroitament a lige.
CT" (p. 189) Et son bliaut li prist a despecicr ;
Dedens l'en bote une aine et un quartier.
Et par desus le prist fort a lier.
r (p. 12 ij Après li oste son bon haubert doblier
Et si ly a fait de son dos despouiller ;
Dedens ses plaies a fait les pans coucher.
1. V* (v. 1292) dit : E al cival a la schina colpea. Comparez V~C (p. 115)
et P (p. 36).
2. Au V. 652, il est dit du cheval de Turpin qu'il a les pie^ copiei, c'est-à-
dire les fers dégagés {pes cavus) : c'est tout autre chose.
LES ASSONANCES EN -/■ ET EN -TÉ 475
Sur quoi Theodor Millier a fabriqué ce vers :
E ses granz plaies des pans li a buchiet,
et Léon Gautier cet autre :
En ses granz plaies les paus li aJ fichiet,
et Gaston Paris cet autre :
Des pans li ad ses granz plaies leiet,
et M. Léon Clédat cet autre :
En ses granz plaies des pans li a fichiet,
et M. Léo Wiese cet autre :
Et ses granz plaies des pans li a liet,
et E. Stengel cet admirable distique :
Dedens ses plaies en bote un grant quartier,
Le remanaut dessus a fort liiet.
Toutes combinaisons dont nous ne dirons rien, sinon que
pas une ne concorde soit avec le texte de F-*, soit avec le texte
de CF^ , soit avec le texte de T, et que ce serait miracle si Tune
d'elles concordait avec le texte de Turold.
6° Aux vers 3-192-3 le manuscrit d'Oxford porte :
La bataille est mult dure e afichee :
Une einz ne puis ne fut si fort ajustée.
Pour écarter ajustée, les éditeurs ont recouru à ce vers de P
(p. 195) -.La bataille est e fiere et enfoirie, et l'ont exploité vaille
que vaille. Theodor MûUer, L. Gautier, L. Clédat écrivent :
Une einz ne puis ne fu si forz et fiere ;
Stengel écrit :
Une ainz ne puis ne fu si enforciee.
Il y a une difficulté : par un accident que nous connaissons
ùien, puisque c'est la sixième fois que nous le rencontrons, le
remanieur italien F-* (nous ne disposons ici que de son texte et
47^ J. BÉDIER
du texte de P) s'accorde avec le copiste du manuscrit d'Oxford
et dit tout comme lui :
5561 Uncha mai tel lioni non vide ajostee.
Par un autre malheur, en deux autres passages, que les édi-
teurs respectent parce que la loi de Bartsch y est observée, le
poète a écrit des vers tout semblables :
1460 Bataille avrum e fort e aduree ;
Unches mais hom tel ne vit ajustée.
3321 Bataille avrum e fort e aduree;
Unkes nuls hom ne vit tel ajustée.
~° Une dernière assonance contraire à la loi de Bartsch se
rencontre dans le manuscrit d'Oxford. C'est au moment où
Pinabel et Tierri vont combattre l'un contre l'autre :
3858 Puisque il sunt a bataille ;;«/^;{;,
Bien sunt cunfès e asols e seignez.
Comme les autres rédactions de la Chanson de Roland ne
donnent rien qui corresponde à ce passage, les éditeurs, pour
écarter jusle:(^, sont réduits à tirer leurs conjectures de leur seule
imagination créatrice.
Theodor Mûller propose :
A la bataille se sunt apareilliet,
L. Gautier et L. Clédat mettent :
Puis que il sunt a bataille jugiet,
et Stengel :
Puis que il sunt a bataille rengiet.
Or, à la laisse suivante, quinze vers plus loin, dans une
phrase visiblement construite pour faire pendant à celle qui
nous occupe, le poète a la mauvaise grâce de dire à nouveau :
5874 Des dous baruns juslee est la bataille.
*
* *
LES ASSONANCES EX -E ET EN -//: 477
\'oiKi cet examen achevé : qu'en résulte-t-il ? C'est d'abord,
je crois, qu'ayant voulu « corriger » vingt passages, les éditeurs
de la Chanson de Roland en ont abîmé au moins cinq : c'est le
cas du V. 3 59 {chevaler), — du v. 520 (osleier), — du v. 2166
(hnti't), — du V. 3393 (ajiisU't-), — du v. 3858 {justes) : et par
là leurs quinze autres « corrections », même les plus simples et
en apparence les plus irréprochables, sont frappées de suspicion,
car enfin la facilité d'une conjecture n'est nullement un gage
de son autorité. C'est en outre que, sur les vingt passages con-
sidérés, il en est neuf où l'infraction à la loi de Bartsch relevée
dans le manuscrit d'Oxford reparaît toute pareille en d'autres
manuscrits, soit dans F-* (v. 359, 433, 2163, 2775, 2860,
3393), soit dans CF' (v. 2527), soit à la fois dans F-*, dans
CF" et dans L (v. 2157).
En présence d'un tel fait, on ne saurait passer outre. Si Ton
considère comme impossible que l'auteur de la Chanson de
Roland ait contrevenu à la loi de Bartsch, il faut que les manu-
scrits qui donnent au même lieu que le manuscrit d'Oxford la
même assonance incorrecte, dérivent d'un même manuscrit où
déjà se trouvaient ces incorrections. Il ne suffit donc plus,
comme on l'a fait maintes fois, de supposer qu'O et F^ forment
groupe : il faudrait admettre (on le voit par le cas des vers
2157 et 2527) que O, V\ C V' et L procèdent à la fois d'un
même manuscrit perdu, déjà fiiutif : ce serait a', cette entité
chère aux philologues qui dessinent des arbres généalogiques
de manuscrits.
Est-on vraiment autorisé à éliminer des manuscrits dérivés
de cet x' hypothétique leurs « fautes communes » ? Ce sont
des fimtes contre la loi de Bartsch, c'est-à-dire contre une loi
promulguée d'hier. Est-il donc certain que nos écrivains du
moyen âge aient éprouvé précisément les mêmes scrupules
que les grammairiens modernes ? On le croirait en vérité à
voir avec quelle intrépidité les auteurs d'éditions dites critiques
expulsent de nos vieux textes les assonances ou les rimes que
Bartsch a proscrites. Mais si par hasard la technique de nos
anciens poètes avait été plus libre qu'ils ne croient ?
Recherchons ce qu'il en est.
* *
478 J. BÈDIER
Recherchons-le d'abord dans les six manuscrits de la Chanson
de Roland autres que celui d'Oxford.
Le texte de V^ ne figure ici que pour mémoire : il est
l'œuvre d'un Italien, qui n'avait, il va sans dire, aucun senti-
ment de la distinction des mots en -é et des mots en -ié. Il ne
nous intéresse pas ici.
Dans le manuscrit P, la loi de Bartsch est merveilleusement
bien observée : je n'y ai remarqué que deux infractions (la
nmt der merveillier, p. 321, et la rime Olivier celer, p. 331).
De même, dans le manuscrit L, je n'en relève que sept (tefie:(^
aisieT^i 16, 13, — recovrier retorner, 52, 6, — bers prisie^, 61, 4,
— desniailliei navre'^, 84, 13, — prisier ber, 88, i, — messagier
fierté, l'^'j, I, — destrier levé, 177, 2. Mais j'en ai compté zjo
dans le manuscrit T, le plus récent de tous, il est vrai. Dans le
manuscrit C (fin du xiii*' siècle), les rimes contraires à la loi de
Bartsch foisonnent : j'en ai noté jusqu'à 43. Le manuscrit V'',
qui lui est prochement apparenté, en contient 18, dont 13 sont
les mêmes que dans C.
Regardons les autres chansons de geste. Mon dépouillement
n'est pas complet d'ailleurs : il n'a porté que sur une trentaine
d'entre elles.
Les romans du cycle de Garin de Montglane (Jes Enfances
Guillaume, le Courowienicnt de Louis, le Charroi de Nhnes, la
Prise d'Orange, les Aliscauips, etc.) observent communément,
et fort bien, la loi de Bartsch, excepté dans la rédaction du
manuscrit 1448 de la Bibliothèque Nationale, où les cas de
dérogation ne sont pas très rares.
Dans le groupe des romans où la loi de Bartsch est très stric-
tement obéie, il faut ranger Aiol, Aye d" Avignon, Elle de Saint-
Gilles, Fierabras, Florence de Rome, Garin le Lorrain, Gaydon, Gui
de Nanteuil, Huon de Bordeaux, Jourdain de Blaye, Ogier le
Danois, Raoul de Cambrai, Renaud de Montauban '.
Dans plusieurs autres chansons^ je trouve des infractions,
mais en très petit nombre : quatre dans Ami et Amile ^, — six
1. Dans tel et tel de ces textes, il va sans dire qu'on peut trouver quelques
assonances ou rimes fausses : mais le nombre en est si minime qu'il est
légitime de les attribuer à des accidents de transcription.
2. Ce sont les assonances tivrer destrier (y. 784), aidiè aie (v. 2448),
encens^iY'rs her (v. 2495), )iieiel ciel (v. 2714).
LKS ASSONANCES hN -/: ET EN -Hi 479
Jans la rédaction, encore inédite, du Charroi de Nhiics, conser-
vée par le manuscrit r4-|8 ' ; — cinq dans la rédaction de la
Chtwalerie Vivien du même manuscrit ^ ; — quatre dans Gui de
Bonri!^ogHe \
\'oici entîn un groupe de huit chansons où les irrégularités
sont nombreuses (il faut tenir compte du peu d'étendue de
quatre de ces ouvrages) : je relève 34 infractions dans Doon de
Maxence, 6 dans Floovant'^, 21 dans la Chanson de Guillaume,
37 dans Gaufrey, 4 dans Gomiond '\ 8 dans Otinel '', 11 dans
le Pèlerinage de Charlemagne à Jériisaleni, 48 dans Parise la
duchesse.
De ces constatations il suit qu'on n'a nul motif, même dans
une édition qui prétendrait récrire la Chanson de Roland en
français de l'Ue-de-Francc, d'expulser du poème les assonances
qui contrarient la loi de Bartsch. Turold a pu contrevenir
à cette loi, puisque d'autres auteurs de chansons de geste l'ont
fait, et aussi Béroul, Marie de France, Guillaume Le Clerc de
Normandie '.
Turold, dira-t-on, était plus ancien qu'eux et la langue de
son temps devait distinguer plus sévèrement les deux séries de
1. En voici la liste : arceveschiés contées 33, reprocié majesté 68, monté dieciés
732, atargicr aresté 847, moster arrester 837, vien conhlès 879.
2. L'éditeur, M. A. Terracher, a cru devoir amender ces cinq assonances.
Elles se trouvent au v. 20 (Jacié appressei), au v. 33 (mestier oppressés), au
V. 131 (atomes destranchiès), au v. 818 (Desraine's herlergiés), et au v. 11 36
(olivier ploreir) .
3. Elles se rencontrent au v. 629 (lessieiacerei), au v. 1468 (tarder guer-
rier), au V. 2598 (enpirier derver), au v. 4123 (assailles retoryte^).
4. Savoir les assonances balisier loer 1,2, enginé angandrei 86, juré cheva-
lier 142, conseler doih'i 839, diiier vie^ loio, plainchier her 2275.
5. Savoir les nssounncts Peitiers ester 114, meisnee Irovee 4']'^, meisnee espee
487, aquitee parée 485.
6. Voici le relevé : Oliver recoiiter ^01, encontrer sentier 938, destrier voler
942, aider tenser 999, chevalier mater 1068, avancer douer 1089, bachelcr man-
gier 1091, resacieiforsene:^ ii59-
7. Voir E. Muret, dans l'introduction à son édition du Tristan de Béroul,
p. XXXIV.
480 J. BÉDIER
mots. — Mais ce qui est en cause, ce n'est pas une question
de langue, c'est une question de prosodie. Il s'agit de licences
poétiques et de rien d'autre. Une assonance aprochiee ajustée est
une assonance pauvre, mais qui ne choque pas l'oreille comme
ferait, par exemple, l'assonance d'un e fermé avec un e ouvert.
Et où prendrait-on le préjugé que le plus ancien auteur de
chansons de geste ait dû s'imposer des règles de versification
plus sévères que les écrivains qui viendraient après lui ?
Vingt fois la loi de Bartsch a induit les éditeurs à sacrifier le
texte du manuscrit d'Oxford : les vingt fois à tort. D'autres rai-
sons grammaticales les ont menés à le regratter en des cen-
taines d'autres occasions : de ces centaines de corrections, il
n'y en a pas trente de vraisemblables, il n'y en a pas quinze de
sûres. Il serait temps de convenir enfin que notre tâche de cri-
tiques n'est pas de construire les vieux textes ou, comme on
dit, de les « constituer », mais simplement de les conserver et
de les interpréter. Pour ma part, je ne me lasserai pas de pro-
pager et, selon mon pouvoir, d'observer le sage précepte de
l'archéologue Didron : « Conserver le plus possible, réparer le
moins possible, ne restaurer à aucun prix. »
Joseph BÉDIER.
MOTS D'ORIGINE GAULOISE?
DEUXIEME SERIE
L'étude systématique de la terminologie de l'agriculture de
la province française aboutirait sans doute à la découverte de
plus d'une relique gauloise qui jusqu'ici s'est dérobée à nos
regards ; c'est de ce point de vue que je voudrais examiner
quelques mots qui me semblent intéressants pour les études
celtiques autant que pour l'étymologie française.
I. PROV. MOD. TALVERA
Pour désigner « la lisière d'un champ, partie que la charrue ne
peut atteindre, où il faut tourner les bœufs», les patois français
et provençaux offrent une série de termes dont l'origine n'est
pas toujours très claire. Les voici :
1. autarado, anterado (hng.), « sillon tracé en travers d'un
champ labouré, lisière d'un champ qu'il faut labourer dans un
autre sens que le reste ». Mistral explique autarado comme
substantif composé de ante -j-aratu « terre labourée en
avant » ; mais le fait que la Cerdagne connaît antares, antanes
« llinders, part anterior d'un camp que s'ha de llaurar de través
per no haver-hi pogut tocar bé la relia a l'ésser llaurat del
dret » (cf. Volart, ButUeti calai., II, 51) n'est guère favorable
à l'explication du Trésor \
2. hro, brovo, brouo (aveyr.), hroiivo, broue, ùbroue (mars.),
abrd, abrouà (rouerg.) « bord, rive, orée, lisière d'un champ,
garnie de broussailles, talus inculte qui sépare deux champs
I. Le calabr. antu « quel punto di terreno araîorio che ne sépara la parte
lavorata da quella da lavorarc », Z. /. rom. Phil., XXXII, 604, doit être sans
doute rattaché à la même base.
Romanio, XLVII. 31
482 J. JUD
sur le penchant d'une montagne, haie de broussailles, haie (en
Dauphiné) » et les dérivés : hronas, -sso, -iiaii, -iieto '.
^. rance, cntici (^mars.), escànci, chànci (^.vtyr.^y acance, acanci
(lang.), catiço, cauço (gasc), ganço, aganço, achanço (lang.),
<' lisière d'un champ, rangée de ceps, vigne plantée le long
d'un mur, en Gascogne, terminaison, fin » \ faire li cauce « culti-
ver les bords d'un champ qu'une charrue n'a pu atteindre » ;
prene caiice « commencer à labourer un champ »; caiiciero, can-
chèro (gasc), « billon, planche de labour, sole de terrain »
(Mistral); frç. (dial.), chiantre « contour non labouré d'un
champ et qui sert à faire pacager les bestiaux ». L'étymologie,
proposée et discutée à fond par M. Thomas, prête le flanc à
plusieurs objections : je me borne à renvoyer à l'article que
j'espère consacrer prochainement au frç. chainlrc.
3. V. prov. contoni « lisière d'un champ, mesure agraire »,
prov. mod. coimtoiir « contour, lisière d'un champ, partie que
la charrue ne peut atteindre», ro/f;//o//;';//grc), countouniiêiro (lang.,
gasc), countourniero « extrémité d'un champ labouré, partie
que la charrue ne peut atteindre et qu'il faut labourer dans un
autre sens »; Bresse louhamiaise, Petit-Noir, Morvan contour
« champ sur lequel aboutissent d'autres champs ». C'est lesubs-
tantif verbal de countoiirnà « contourner», ce même mot se
I. D'origine gauloise: broga, cf. Ant. Thomas, Essais, 98. Il est fort
curieux que les sens romans du gaul. broga ne semblent pas se retrouver
dans les divers dialectes celtiques de l'Irlande, ni de l'Angleterre. D'autre
part, la constance des sens tels que « talus, lisière » dans un territoire aussi
étendu que le Midi et le Piémont nous garantissent que le gaulois broga
n'avait pas seulement celui de « agrum » : peut-être s'agit-il d'une définition
inexacte de broga, donnée par le Scholiaste de Juvéual. L'évolution du
gaul. broga rappelle sous certains rapports celle de March dans les patois de
la Suisse allemande, Schiv. Id., IV, 388. En ce qui concerne l'aire du mot,
il y a peu à glaner après l'article de M. Thomas : le point le plus septentrio-
nal sur la rive droite du Rhône où le mot a persisté aujourd hui est ilbrô,
« bord de la rivière », à Mons-la-Tour (Guerlin de Guer, Rei\ de phil. fr.,
XXV, 1 34) ; à l'est du Rhône, le dict. de Constantin et Désormaux nous
révèle l'existence du mot brohiî « lisière du champ «, hrotihà « talus d'un
fossé », brôvà « talus naturel avec pente très rapide » « renflement qui se
forme à la lisière intérieure d'un champ en pente par suite de la descente de
la terre » dans l'anond. d'Annecy. Pour Taire ital. de broga, v. maintenant
Scheuermcicr, Bcil). d. Z. f. roui. Fhil., LXIX, p. 120.
MOTS DORIGIXE GAULOISE 483
retrouve dans la Beaucc : toniière « endroit à l'extrémité d'un
champ où le laboureur lait tourner ses chevaux et qu'il laboure
ensuite en travers » (Martel Hère) ; Meuse : toiincihx « champ
sur lequel d'autres aboutissent, portion de ce champ piétinée
par un aboutissant quand il laboure le sien; partie de son champ
sur laquelle tourne un aboutissant pour ménager le premier et
qu'il laboure ensuite en travers, au risque de tourner sur ses
deux voisins » (Behrens, Beitràge :;^iir fran:^. IVortgeschichle,
46) ; poitev. tounioné, toiirnotir <> endroit d'un champ limitrophe
d'un autre où le cultivateur retourne sa charrue et la nettoie
et qui devient, par ce fait, insensiblement culminant » (La-
lanne) ; Florent lournicre « bout de champ où l'on retourne la
charrue » ; Belmont toïior « extrémité du champ où l'on
retourne la charrue et qu'on ne cultive pas ».
4. oiirnio, ouralho (lang., gasc), « orée, bord d'un champ,
lisière d'un bois « correspondant au vfrç. oraille (de la forêt,
du pré).
5. riho, rm>(lang.), « talus de gazon, lisière d'un champ »
(Mistral). Cf. Suisse rom. reion « bord d'un champ » <<ripa.
6. raso « rigole qui sépare deux propriétés, fossé, talus de
gazon, berge, mur de terrasse, terrasse de vigne, gradin qui
soutient un terrain en pente, orée, lisière, haie, etc. », subs-
tantif de l'adjectif ras -< rasus « tondu de près, plein »,
adverbe ras « rez, tout contre, joignant » : ra^p serait le terrain,
attenant au champ ou à la vigne, marqué par une rigole ou
une haie ou un gradin ».
7. y irç. prière « sillon de travers au bout et en dehors d'un
champ », représenté dans beaucoup des patois de la Picardie et
de la Normandie, p. ex. pic. foriêre « bordure inculte le long
d'un champ » ; La U.a.gue forîeire « partie labourée aux deux bouts
d'un clos, perpendiculairement au labour du reste du champ »,
etc. M. Horning, Z.f. rom. PhiL, XXI, 454, a ramené foricre
au lat. médiéval foraria < foris « terrain situé en dehors du
champ », toutefois on pourrait se demander si foraria ne s'est
pas rencontré avec un mot germanique. En effet, dans les gloses
vieux haut-allemandes, on définit limes par « die groszfurhin,
quo agri dividuntur » : le v. francique fiirha (cf. moy. néerl .
vore), affublé du suffixe latin en -aria, aurait pu aboutir à foriêre
comme de Beriiibart, Gerhart on a en v. frç. Beniart, Gerart.
484 J. JUD
8. poitev. chand'ord « bordure non labourée d'un champ »
qui ne saurait être séparée des nombreux chanthords, lieux-dits
de l'Ouest de la France.
9. sîiwveria s. f. « extrémité d'un champ où les bœufs se
retournent en labourant », c'est le substantif verbal en -ata de
verier « faire un détour » (Brachet); cf. logudor. birador^ti « gi-
rata, proda dove terminai! solo » (Spano).
10. Vaudioux semasse « peu de terre qu'on ne cultivait pas
entre deux fonds » remonte comme le v. prov. cimosa « lisière »
et ses congénères à cymussa, cf. Ant. Thomas, Romania,
XXXIII, 217.
11. sav. çhavacheua, çhavassine, çhavançhenâ, çhavosnâ (( bor-
dure d'un champ que la charrue n'a pu défoncer faute d'es-
pace » ne sauraient être détachés du poitev. chevet « sommet
d'un champ », chepseau « le lieu le plus élevé d'un champ »
(Favre), engad. chave^:^agJia « bord, gradin d'un champ », Cas-
tellinaldo cancana « testata del campo-i, campid. cabi':^:;ali « ci-
gUone, ripa, limite, etc. » ; c'est le lat. capitium (cf. aussi
emil. cavdagna << capitanea ou Arbedo testera « striscia di
terrenoprativo in capo a campi » <C testa ÇBoll.stor. della Svi:;;^.
/V.,XVII, 82).
12. La Baroche,/)//f/^i f. « extrémité du champ non labouré»
que M. Horning, Beiheftder Z.f.roin. Phil.,LX\, 189, rapproche
du mot de Gave: dépointis « champ transversal » (Heuillard);
ce serait donc la « pointe » du champ.
13. m.onÎQïx . scagn (.<. striscia di terra non smossa dall'aratro »
qui remonte au lat. scamnum, employé par les agrimensores
latins dans le sens de « champ plus long que large qui va en
s'élevant » ', attesté dans la toponomastique française et ita-
lienne (cf. Pieri, Nuova Antologia, 1911, 718).
Toute cette série de mots qu'il serait facile d'allonger à l'aide
des mots espagnols et italiens, nous démontre, si je ne me
trompe, que c'est le sens de « limite, frontière, bord, courbe »
qui domine dans les termes qui désignent le bord du champ.
C'est de là qu'il faudra partir pour l'explication d'un mot qui
jusqu'ici était resté énigmatique. Mistral a enregistré dans son
I. D'après Forcellini aussi dans le sens de « spatium terrae ligone non
fossae inter duas scrobes ».
MOTS d'origine GAULOISE /j85
Trésor l'article suivant : taiivero, toitvero, îanvcuo, îauvuro (Ve-
lay), tauhero, talbero, tarbcrc (gasc. lang.), tauhro, tnrbo, Irarvo,
talveo (aveyr.) « lisière d'un champ, partie que la charrue ne
peut atteindre, où il faut tourner les bœufs, tour de danse que
Ion fait dans un bal ». Ces formes sont complétées par celles
que je puise dans les glossaires régionaux : Lallé (Hautes-
Alpes), touoiivéna « bande au bord des champs qu'il faut labou-
rer de travers », cntououvcnar « faire cette bande » (Martin) ;
Queyras trarvo « espace de terre, situé au bout d'un champ où
l'on retourne la charrue et qu'on est obligé de piocher ou de
labourer dans une direction perpendiculaire au reste des sil-
lons » ; Velay îôoiivéua f. « table du labour qui confine le
champ voisin » (Vinols) ; Forez tavenria, iovennaï. «sillon tracé
au bord d'un champ dans un sens perpendiculaire aux autres
sillons » (Gras) ; Fourgs isoounau, isownaii « bordure en pré
des champs labourés; le bout non labouré de ces champs » (tal-
venna + tsoon « bout » ?) ; Vinzelles {ttivélâ « lisière d'un
champ « (Dauzat) ; Ambert tèuvello f. « bande de terrain, vers
le bord du labour, sur laquelle ou retourne l'araire pour
reprendre la suite des sillons parallèles, espace labouré à son
tour, mais perpendiculairement aux premiers sillons » (Micha-
lias); Puybarraud toiuvërô « sillons dans le sens contraire aux
autres au bout d'une pièce d'une terre » (Rev. des pat. galL-
roiii., III, 201) ; lim. tative m., tanvera f. « pré » (Laborde) :
Centre tauve,Univre, touvre « on appelle ainsi, dans les environs
de Saint-Benoît-du-Sault (Indre), un espace de terrain inculte,
couvert de broussailles, de forme circulaire, ordinairement
relevée en forme de butte, de tunmlus et que l'on rencontre çà et
là; jet d'un fossé, petite butte», Anjou : iôvre « talus »-(àTout-
le-Monde, Verrier et Onillon).
La plupart de ces formes semblent refléter deux types éty-
mologiques: talvéra, tal-vena ou (talvenna ?) et tàl-vera. Dans
l'état de notre connaissance du gaulois il ne sera guère possible
d'expliquer toutes les variantes dialectales; mais il me paraît
très probable que le premier élément représente le gaulois talo
« front » (cf. Diibno-talos), postulé par l'irl. tauJ « front,
façade, tertre », cymr. tâl « front, forhead », breton, tâl :
« front, façade, chanfrein » . Cette hypothèse s'appuie sur le fait
que le breton et le cymr. talar, soit un celtique tal-aro et le
486 j. juD
bret. talerv (soit tal-erv « front du sillon ») désignent précisé-
ment comme les formes romanes le « sillon du bout d'un
champ ». D'autre part, ce ne peut pas être un hasard que, dans
toute la Gaule, seule la Savoie (arr. d'Annecy), territoire avoi-
sinant directement l'aire de tavenna, tanvera offre affroutaille
« limites d'un champ ou ligne de séparation de deux terres » :
ce dernier mot a tout l'air d'être une traduction partielle déjà
ancienne du mot gaulois. En ce qui concerne la terminaison de
talvero, on serait porté à admettre un substantif composé d'un
substantif -|- adjectif : tal + ^'^t'o « front courbe » (cf. irl. fiar
« oblique », cymr. giuyr «^ crocked, askew », bret. giuar, goar
« courbe, tortu », Pedersen, Grammatik der keJt. Sprach., I,
59)- .
Mais comment interpréter les forez, lyonn. talvenna ' à côté
de talvera ? Comment rendre compte du parallélisme des formes
touvero (= tauvéro ?) et de taubro ^ (< tàlvera ?) ? Sommes
nous en présence d'une accentuation labile du gaulois, selon
que le sujet parlant latin se rendait compte de la composition
du mot ou qu'il le traitait comme un proparoxyton latin ?
Avons-nous ici le droit de rappeler l'existence d'un cas ana-
logue tel que celui deNema usum qui aboutit à Neiiise (Nîmes)
<C Némausum et à Nemours < Nemâusum ? Le mot tal-
vera (ou tâJvcro >> taubro^ sera peut-être le point de départ de
1. Le français a conservé le substantif i'a»w que le Dict . gén. ramène à
venna, fréquemment attesté dans les chartes des vii=-xe siècles dans le sens de
treillage («saeptum») ou palissage (« palicium ») servant à arrêter et à prendre
le poisson. Comme dans une partie de la région franco-provençale ce même
venna désigne « haie, clôture, clayonnage » (Bridel), on pourrait se deman-
der si la venna n'était pas la clôture formée d'épines croissant le long du
bout du champ ». Comme d'autre part la bande de terrain désignée par tal-
venno est aussi dénommée hro, brovo (cf. ci-dessus, p. 482) «' lisière d'un
champ garnie de broussailles, haie de broussailles, haie » ou ribo « rive, bord,
extrémité, talus de gazon, lisière d'un champ, haie » (cf. Atlas ling., c. haie),
je me demande si talvenno n'est pas un talo-venno « haie de la tête (du
champ) » ou le « front delà haie qui termine le champ >>.
2. Mistral fait allusion au gaul. tarvo- « taureau » pour expliquer toute la
famille de mots se groupant autour de talvera : l'idée de ramener talvera à un
croisement entre tal-aro + l^rvo serait fort engageante, mais dans la termi-
nologie pour désigner « la bordure du champ », je ne découvre nulle part le
souvenir d'un mot désignant le " taureau » qui tourne la charrue.
MOTS d'origine GAULOISE 487
nouvelles recherches sur la place de l'accent gaulois, fondées
sur les mots composés qui sont entrés dans les parlers romans
de la Gaule,
2. TALUS
Le Die!, i^éiiéral et k Rownn. elymol. Wôrterbiich de M. Meyer-
Lubke sont d'accord pour ramener le frç. laJus à un dérivé du
lat. talus « talon » : ce serait un « talon » dans le terrain.
Cependant il reste étrange que le synonyme calcaneu n'offre
nulle part, si je suis bien informé, un sens analogue à celui
qu'on attribue au français talus dérivé du lat. talus « talon »,
la sémantique du mot frç. talus nous invite à prendre un autre
chemin que celui de mes prédécesseurs. Voici d'abord les pré-
cieux témoignages de Du Gange :
taliiciitni « cercle le plus près du fond d'un tonneau »
(Gironde); laltidare « in propedem construere » (Nîmes, 1381);
talnlnm « propes, in talum exiens projectio » ; talart « locus
editus et acclivus » (1473).
Le provençal offre talus « talus », le prov. mod. atalussa
« taluter, élever ou couper en talus », talus « talus », taliissà,
talutà, ialiicà « élever ou couper en talus », Gers talus « tertre,
talus » (Cenac-Moncaut) ; le vfrç. ialu (Estienne de Fougères),
Clairvaux tailus « talus; le dernier cerceau placé à chaque
bout du tonneau, sur le jable, à côté et au delà du sommier »
(Baudouin), Haut-Maine talart « talus » (Montesson).
En discutant l'origine de talvero nous avons insisté sur les
divers sens que le gaul. talo « front » et le lat. frons ont de
commun : talo- signifiait sans doute la bande de terrain qui
était au « front » du champ : la limite, selon la nature du ter-
rain, peut être marquée soit par une bande de gaion plate ou en
pente, soit par un fossé ou une tranchée : en effet les mots méri-
dionaux que Piat donne pour rendre le frç. talus désignent pour
la plupart la bande de gazon du bout du champ ; cf. les mots
déjà discutés tels que ouralho, brovo, raso, riboun. De plus le bret.
talar, le cymr. talar « sillon du bout du champ » (cf. Haut-
Maine talart ' « talus ») sont là pour prouver l'existence d'un
I. Dans le glossaire de Mortagne par Delest, on trouve enregistré en même
temps : tulard ou talus s. m. « extrémité d'une pièce donnant sur celle infé-
rieure ».
.488 J. jUD
dérivé de talo dans un sens très rapproché de celui du frç.
talus. En ce qui concerne le talutium « cercle de fer près du
fond d'un tonneau », qui est à son tour appuyé par le champ.
taillis, on pourra invoquer le secours du bret. ta! « fond, la
partie la plus basse de ce qui contient ou peut contenir quelque
chose, comme fond de barrique » et tala vb. « mettre un fond
à un tonneau, à un baquet » : le mot breton est étymologique-
ment identique au celt. talo- (.< front ». Et pour ne plus laisser
subsister aucun doute sur le rapport du champ, lailu « cercle de
fer près du fond d'un tonneau » avec le gaul. talo-, je relève
le parallélisme frappant entre talo- « front, fond » et tailus
« cercle de fer » et le lat. fronte, espagn. frente « front »,
aragon. frontal (Litera), défini par D. Benito Coll y Altabds :
« cada una de las piezas redondas que cierran los extremos de
los barriles, toneles, cubas ».
Pour dissiper les derniers doutes sur la réelle existence d'un
taluti um ' en gaulois, on n'aura qu'à relire le passage suivant
emprunté à Pline, qui devait être mieux informé que nous sur
la terminologie gauloise en Espagne : Cum (aurum) ita inven-
tum est in sinnmo caespife, talutium - vocant, si et aurosa tellus
subest '. Cetero montes Hispaniarum aridi sterilesque et inqui-
bus nihil aliud gignatur huic bono fertiles esse coguntur {Hist.
liât., 33>2i).
3. TALAPAXT, TALAPET
Le breton, comme les autres dialectes celtiques, offre deux
classes de compositions d'époque différente : la première est
représentée par le composé kildant « molaire » où le second
terme régit le premier (kil « dos, derrière », dafit « dent »),
conformément à la loi générale indo-européenne; dans le bret.
1. Il est vrai que les formes romanes reflètent plutôt un type talucium.
S'agit-il de la confusion graphique entre -//- et -c/r
2. La forme *talutatium est une conjecture aussi inutile que peu con-
vaincante que certains éditeurs ont introduite dans le texte de Pline : les
formes romanes, d'ailleurs, sont là pour appuyer la tradition manuscrite.
3. L'or trouvé i- iu5M»;wo caespite » c'est le métal découvert à la face (super
ficie < su perfacies, cf. aussi poste face, sp. /;«;( de la tierra), au « front "
de la terre, dénommé donc avec raison : aurum talutium.
MOTS d'oRUUNE gauloise 489
kildoitrti « revers de la main « (/>// « dos » et douru « main,
poing ») le premier terme régit le second, c'est la juxtaposition
de deux éléments, formation de date sans doute plus moderne.
Or le breton offre un composé talbenn (jal « front, façade »,
penn •• tète ») au sens de « frontispice, pignon », le cymr.
connaît Inl-cenn « front » (< moy. irl. tiil-cbind « front » selon
Pedersen, Grninni.. I, p. 132), qui déjà par leur composition
(« tète de façade »). pourraient être de date ancienne '. Le
type celtique doit être talo-penno {cï.Pennavindos «blanc de
tète - »). C'est à ce taJo-petuio « pignon » que remontent à
mon avis les formes suivantes "> :
anc. dauph. talapeiit « auvent » ; Terres-froides talapa,
larapiu tarapti, talapan (Devaux-Ronjat, Rev. d. l. roui., LV,
1. Toutefois il est à remarquer ddns le moy. irl. tul-chiud « front », le
>econd élément reflète le génitif du nominatif cenn ; il n'est donc pas impro-
bable qu un composé du même genre se continue dans le bret. talbenn qui,
dans ce cas, devrait être rendu par « façade de tête ».
2. Un autre terme français pour Vaiivenl — c'est celui de VOnest de la
France — pourrait continuer un gaulois balo, représenté par le bret. haled
X auvent », bakg « saillie d'architecture », cymr. halog « saillie », cymr. kxl
' proéminence, pic terminal d'une montagne » (cf. Henry, Gloss. etymol.,
.-. î'.). Voici les formes qui pourraient remonter à la base halo « saillie,
proéminence » : v. prov. balet « galerie » ; prov. mod. balen, -è (lang.), halet
(gasc.) « auvent d'une boutique, jubé d'une église, perron, palier d'escalier,
galerie découverte, balcon rustique, balcon d'une salle de spectacle, hangar,
avant-toit, râteau de bois en Gascogne) » ;saintong. haJel « hangar rustique »
(Jônain); baleiet « plafond d'une étable », balet, ballet « abat-jour, galerie
qui précède la porte de certaines églises » (Lalanne) ; angev. balet « auvent, -llet
toiture, hangar couvert de paille « (Verrier et Onillon) ; Bas-Maine baU
« balet, toiture, se dit particulièrement d'un auvent, d'un petit toit placé au-
dessus de certaines boutiques et au-dessus d'escaliers et de paliers d'escaliers »
(Dottin) ; Haut-Maine bakt « petit auvent, petit toit au-dessus des boutiques
en plein vent » (xMontesson) ; Yonne ballot « sorte de hangar, endroit où
l'on met les balles, les résidus du battage et du vannage » ; Coglais balç
« partie du toit qui forme gouttière et dépasse du mur » (Dagnet) ; Ambert
balet c. palier de l'escalier extérieur de la maison ». Il est vrai qu'il convien-
drait d'examiner le rapport de baleu balet avec lital. baUatojo, gén. balô-a;
dont l'aire est cependant nettement séparée de celle de balen, balet, qui
sont absents dans le provençal occidental.
5. Ces formes romanes semblent reproduire plutôt un lula-pcnno qu'un
liilo-penno.
490 j. jUD
3-15); anc. dauph. talapet « avant-toit destiné à protéger les
fermetures contre la pluie » (Ravanat, Grenoble) ; franc. -
lyonn. talapin ; vieux lyonn. lalapen « jadis auvent, aujourd'hui
avant-toit, forget » ; Dauph. iaJapet « auvent abritant les bou-
tiques » ; Y oïronn. ta lapant « avant-volet, petit toit qui s'avance
sur la boutique du marchand pour garantir ses marchandises ».
Un exemple lyonnais de l'an 1341 garantit la forme talapen
(Puitspelu). En Savoie : talapé, talapen « pente, égout d'un
toit, première rangée de tuiles, d'ardoises ou d'aisseaux au bord
du toit » (Constantin et Désormcaux) ; talapon,talapan (en Fau-
cigny), talapei « bord inférieur d'un toit »(Albertv. Fenouillet) ;
talevane f. « mantelage », tahvancr « faire un mantelage » '
(Thevenin,, Vaudioux); /(H/rJ;/ ^< revêtement en petits bardeaux
qu'on place du côté du vent et par conséquent de la pluie pour
protéger un mur » (Boillot, Grand'Combe) ; talvane « mur de
façade » (Perron, Broye-les-Pesmes) ; taJevenne « étage qui
se trouve immédiatement sous le toit » (doc. de 1494, Arch.
Côte-d'Or^ Thomas, MéL, 149, n. 3) ; talvonne « mur de
pignon " (Vautherin, Belfort); talvaniie, tailvande « dessous de
la gouttière à l'intérieur du bâtiment, espace qui se trouve
sous le rampant du toit, c'est-à-dire entre le toit et le mur où
s'appuient les chevrons » (Baudouin, Clairvaux) - ; laJabent
« versant abrupt du coteau » (à Montant, Lespy-Raymond,
Dict. béarn.) ' ; laJabent « versant abrupt du coteau », Pic del
Talabent (Lavedan, d'après Devaux-Ronjat, loc. cil.) ■^.
M. Ronjat, Rev. des l. roin., LV, 345 a sans doute vu juste en
1. Val d'Iliez tsCipàna v corniche formée par le mur du bas delà cheminée,
mur sur un pont » est-il le même mot altéré par linfluence d'un autre mot
(campana, Fankhauser, Rev. de dial. rovt., II, 322) ?
2. Talvaniie se cache peut-être dans le lorr. (ôwza^ « avant-toit » (à Pange,
Z. f. roui. Phil., XXXIII, 203), altéré par quelque étymologie populaire qui
m'échappe.
3. Pour le norm. tallevaiide « poterie de grès » (Moisy), cf. Thomas,
Mélanges d' étymologie, 148-9.
4. M. Ronjat cite encore d'autres mots méridionaux tels que lalapart
«gros flocon déneige », escalapet » paroi de pierres plates >>, pour les ratta-
cher à notre famille : je les laisse de côté pour le moment de peur de
m'égarer dans des problèmes qu'il faut soumettre à un nouvel examen. Le
corse connaît aussi trapenta « luogo scosceso « (tra-penta) (< pendit a) qui
n'a guère de rapport avec les formes des Alpes et Pyrénées françaises.
MOTS DOKIGIN'E (.AULOISE .| 9 1
iMttacliant le liinous. alapciis, le prov. muJ. apèiis, gasc. apcnl
<( toit en manière d'auvent » Xlalcpan, talcvanue ei congénères :
la chute de la consonne ou de la syllabe initiale pourrait s'ex-
pliquer soit par un are-talopennum incompris et mal inter-
prété en ad alopennum dans la langue des Romains ignorant
le gaulois, soit par étymologie populaire qui aurait rattaché
ces mots au substantif a(p)penditia, appendaria, ap-
pensa « dépendances diverses de la maison » (cf. Du Gange,
s. v.y Si l'on se décide à ramener le limous. aJapens « auvent »
à talc-pin no, je n'hésiterais plus à faire rentrer dans la
famille gauloise le portug. galic. alpendre ' que le vocabulaire
de Michaelis rend par « Halle, Vorhalle, Schuppen, Wagen-
schuppen,\Vetterdach » et que l'auteur du glossaire publié dans
la Rev. Itisit., 'VII, 202, définit ainsi : « especie de atrio, sote-
chado, ô pôrtico, que delante de la puerta de casa hay en las de
Galicia, en particulâr en las casas de labradores en el campo '. »
En ce qui concerne les différentes formes du mot tûlepan,
il y aurait lieu de soulever plus dune question intéressante.
Ainsi le dauph.-lvonn. ialapet, îalapen ' en face de talevaniic
de la Franche-Comté suggère l'idée que talo-penno échappant
1. Cornu, Gruiidiss d. rovi. Phil.-, 980 avait proposé pendu lu sans
toutefois résoudre les difficultés sémantiques.
2. M. Ronjat rattache palan tan « avant-toit en planche que l'on plaçait
jadis au-dessus des boutiques pour garantir les fermetures contre la pluie »
(Ravanat, Grenoble) à notre famille, ce serait talepent -\- palanca. On pour-
rait de même se demander si par une altération plus forte le mot lalapin se
cache dans \Q^\è.m. pantalera « tenda, specie di cortina che si stende alla sco-
perta fuori dei balconi per riparare dal sole, dall' aria e dalla pioggia », pan-
tiilera d'ass « tettuccio, palchistuolo », pantalera di cop « gronda, tutta quella
parte di tetto che sporge in fuori e dalla quale cade l'acqua ».
5. Le vieux français ignore-t-il le représentant du gaulois talopenno ?
Godetroy donne trapanl « planche, ais » dont il cite de nombreux témoi-
gnages provenant de documents du Centre et de l'Est de la France et qui,
selon lui, est encore vivant dans le champ, tarpant (cité d'après Tarbe ou
Grosley ?) « planche » et dans l'Yonne trapan « montant de cheminée »
(Jossier). Y a-t-il contan-.ination sémantique et formelle entre talcpanex trappe
(cl. Morvan Irapon « petite porte qui ferme horizontalement l'entrée d'un
escalier de cave » ?). Le frib. traprna « travi che sostengono il tetto » (cf.
Bertoni, Arch. roni., III, 118) sera-t-il le même mot que M. Aebischer a
retrouvé sous la forme tnpCvia (Saint-Aubin) » toit qui descend, appentis
492 J. JUD
à l'évolution de -p- >> -v- en franco-provençal, a été longtemps
compris ou senti par le sujet parlant comme substantif composé
de deux éléments '. Faut-il en conclure que la gaulois s'est
conservé plus longtemps dans les régions montagneuses et
conservatrices des Alpes françaises et rappeler à ce propos le
témoignage de saint Irénée, qui apprenait à Lyon une langue
barbare vraisemblablement celtique ?
Un autre problème d'ordre phonétique est l'évolution de
Yiin de talo-peNNO en talepcnt, si toutefois nous avons le droit
d'ajouter foi à la graphie des anciens exemples du mot. Cependant
il est permis d'invoquer l'existence du v. français arpent, arpenter,
le latin médiéval arpentarius, -tator, arpentium dans Du Cange, le
V. esp, arapende qui remontent à arepennis, aripcnnis ou mieux
à un arepeiide % attesté par arpendia : -jrAsOpa du Corp. gloss.
lût., II, 23, 24, arvipendium, ibid. II, 19, 6; 23, 52 5. Par
contre, il ne peut subsister de doute que le second élément du
mot renfermait -en nu et non -an nu; les formes en -amie
appartiennent au territoire où l'on dit panne <C. pinna. Je crois
qu'il ne faut pas non plus s'arrêter au genre différent du 13'onn.
tûlapiii, m. et de talvanne f. ; la seconde forme pourrait être
un collectif roman en -a modelé par ex. sur car peu ta < char-
pente. Quoi qu'il en soit, ce composé gaulois mérite une place
dans la grammaire celtique.
Quant aux sens du mot qui varient un peu selon les régions
et sans doute selon les changements survenus dans la construc-
tion de la maison au cours du moyen âge, il ne subsiste guère
de difficulté sérieuse. Ainsi le mot latin pinna « pignon » est
servant en général de remise » ? En tout cas, il ue saurait être détaché du
sav. talapin : c'est Favant-poste de l'aire méridionale et franco-provençale
talopenno (avec la conservation du -p-) en face du franc, (dial.) talevaniw
(avec passage du -p- > -v-).
1. Il se pourrait aussi que le patoisant ait rattaché par étymologie popu-
laire le second élément de tatapen à apent, appentis.
2. Cf. la forme lalvande, tailvande de Clairvaux.
3. Il s'agira sans doute d'un trait dialectologique du gaulois un > nd qui
rappelle celui de -st- > <j ]> que j'ai eu l'occasion de relever à l'occasion, de
l'étymologie de Tesp. rtw//'o:^ii < ambibosta, cf. Rcv. defil. esp., VII, 339. —
Pour le gaulois, cf. Dottin, La tangue gantoise, p. 358 : Mandu-esseduni
rattaché à m an nus « petit cheval >>.
MOTS d'origine GAULOISE 493
représenté dans le v. prov. pena « pignon, pinacle », dans le
napolit. petmala « gronda », le logudor. pinnetta « capanna dei
pastori » et l'agnon. siippigne « vano délia casa poste al disotto
del tettû » ', sens qui se retrouvent tous dans les descendants
de talo-penno. En v. provençal existe capil « pignon de la
maison », à côté decapitel « auvent » (cf. aussi dauph. capit). Le
lai. subgrunda « égout de la maison » vfr. sevronde nous est
attestée dans le sens de « avant-toit » par sevron dans la Bresse
louhannaise(Guillemaut) '. Je laisse aux archéologues le soin de
nous dire si talo-penno « auvent » peut être dû au fait que le
pignon était orné d'une tète d'animal protecteur de la maison :
ce sont des problèmes qui sortent forcément du cadre de notre
article étymologique.
4. PROV. MOD. TRliVA; TESSIN. JORBA.
Les langues celtiques nous ont conservé la descendance des
mots apparentés aux lat. tribus, trabs sous la forme suivante :
irl. treh « domicile », cymr. /rt/ « homestead » {adref (■( àla
maison »), vbret. treb « quartier du village, village », irl. tre-
haim « in habit, cultivate » toutes ces formes remontent au
radical trebo- tel qu'il est conservé dans le nom du peuple
gaulois des A -treb - ates, qui aboutit au. nom de la ville
'ÏAnas. C'est d'un verbe galloromain *trebare « habiter,
demeurer » qu'il faudra partir pour expliquer les formes sui-
vantes : v. prov. trevar « fréquenter, hanter, habiter » (Levy),
prov. mod. trevà, trebn (lang. gasc), triva, triba (limous.),
trava (mars.) trùiva (lang.) « fréquenter, hanter, habiter,
1. Cf. aussi D'Ovidio, Z.f. roni.PhU., XXVIII, 535.
2. A. Thomas, Romanui, XXXIX, 254. La définition de sevronde par
Nicot dans son Trésor mérite d'être citée textuellement, parce qu'elle importe
pour l'étymologie de talepenl « gouttière » : severonde f. est « le long des
cheuvrons issants de la couverture d'un édifice e faisans sourcil aux murs
couverts de tuile, jettans les gouttières loing du mur, pour le sauver
de l'eau céleste » (cf. le napolit. pennata « gronda » avec l'abruzz. pennana
« palpebre, ciglia » ou le lat. cUiiim qui aboutit comme le gaul. talo « front »
au sens de « talus » dans Fit. cigHo, ciglione. Pour les sens de talo-penno
« pignon», comparez aussi: le portug./roH/Jo » pignon », v. pvov. Jroiilada,
frontiera « partie de la rue qui est devant la maison ■>.
494 J- Jun
courtiser une jeune fille, faire du bruit pendant la nuit, lutiner,
infester, rôder (des animaux) » et les dérivés romans : Irei'adis
adj. " qui fréquente, revenant », trevairc « celui qui hante »,
Irevanço, Iravanço, frevaguo (Var) « hantise, fréquentation,
accointance », trcvandiero « femme publique », trevaiit « reve-
nant, spectre » ', trevassejà « rôder, fréquenter en mauvaise
part», trèvo trèho (lang.) « hantise, tapage nocturne, insomnie
agitée; farfadet, lutin, esprit, fantôme qui hante les maisons inha-
bitées et qui se manifeste par certains bruits étranges », Irèii
« trouble, sombre » (à Agde), la trcvo ft les revenants » (Mis-
tral). Les glossaires régionaux de la France méridionale sont
d'accord avec Mistral. Voici les matériaux que j'ai recueillis à
ce sujet :
lyonn. trèvo « esprit qui erre la nuit, qui fait du bruit dans les
maisons » (Puitspelu) ; Velay trevà k errer, rôder autour,
hanter, fréquenter un lieu », trèva « revenant, esprit des
trépassés qui reviennent, le bruit étrange qu'ils font » ; Cam-
pestre trehà « rôder, promener à l'aventure » (Laurès) ; limous.
irevar, trivar « hanter, habiter, fréquenter, errer », trtva « fan-
tôme », trevansa « communication, accointance, passage »,
ahevar « attirer, appcâter », atrevadoiir m. « endroit qui attire,
rendez-vous y),satrevar « se réunir, se donner rendez-vous » ^
(Laborde) ; Vinzelles trevà « fréquenter ».
1. Pour le suffixe, d. bret. truant, v. frç. tritant, Douin, La langue gaul.,
p. 294, et Pedersen, Grain. II, 27.
2. Ne serait-il pas tentant de rattacher à trevar « courtiser, donner
rendez-vous « le mot rétoroman et lombard resté jusqu'ici parfaitement énig-
matique qui est représenté par le borrain . ir a tramà^ « andare di sera a far
lavori e conversazioni intime », eng. ir a trainaiol « aller courtiser une
jeune fille chez elle », smselv. far Irainagl v jouer » (des enfants), tarviagliar
« faire des enfantillages » ? Ce même mot revient dans l'anc. lomb. stra-
maçço « spasso, trastuUo, divertimento » (cf. Arch. Gloti., VII. 54, 5) : el fuçe
gli correi e gli bon mangiar, gli bon vin e le feste, le noce hi balli hi solaçi hi
çohi hi stramaççi, piaççar e porteghi e lo star su le parle. Le sens de stranniçço
n'est-il pas celui de l'engad. Iramagl. En outre il y a un verbe strainaç-
çer « darsi buon tempo », anc. mil. slraiiiadheiarse « far la bella vita, sollaz-
zarsi », straiiieio « sollazzo, divertimento » (// Libro délie tre Scrittitre, éd.
Biadene, Gloss . s. v.), valses, stramegesse « trastuUarsi » ; enfin l'anc. vénit.
slratno « heimlich » a l'air d'un adjectif verbal d'un ancien *stramar, *stremar
(Salvioni, Arch. gloll., XII, 434 ; XIV 21^). Le changement de -v- intcr-
MOTS DORIC.INE GAULOISE 495
Le sens de « hanter » (des esprits) domine dans la plupart
des définitions données par les glossaires régionaux. On dit de
même en allemand « die Geister haiisen in dieser Hôhle «
{haitscH < Haus), er wird von bôsen Geistern UEiugesiicht
\heim-s lichen, Hciin = maison, home), une maison « hantée »
est en italien una casa « abitata » dagli spiriti.
Mais ce qui est surtout intéressant, c'est de constater que les
parents indoeuropéens offrent des sens approchant ceux du
prov. trevà: le vbulg. trebi.niki, qui désigne le « delubrum »
entre comme le prov. trevà aussi dans la sphère religieuse. Le
suisse allemand : i's dorf ga (ainsi que le surselv. /;- a vilg
<vicus) pour « fréquenter, courtiser une fille » répondrait
exactement à un gallorom. trebare « aller au village ou au
domicile de la jeune fille pour la courtiser ». C'est dans le
même ordre des idées que l'on rencontre le suisse ail. Hcnggart
(<C \\E\y[-garlm) « place déterminée au milieu de plusieurs
termes, réunions le soir après le travail, rendez-vous de gar-
çons et de jeunes filles sur place », uf de Henggart ga « cour-
tiser une jeune fille ». Le frç. hanter qui, à son tour, remonte
au verbe anc. nord, hciinta « aller chercher, aller demander
{<^*heii>iatjan « conduire dans sa maison »), ofl^re en Normandie
le sens de « s'accointer » : ils se sont hantés « ils se sont fiancés »,
le haut, c'est le « revenant » '. Déjà en vfrç. on rencontre la
vocaliquc en -m- n'offre pas de difficulté : cf. les exemples bien connus de
Siiîiiiiiùi : sainaiica, avaltinca aMÉlatichier, Cevenna : Cchetina : Kiaaôvov
Coviieilits, Co»iiiertii<:, capaiiiut : cabaniia : canianna: mais il n'est pas non plus
impossible que trama « intrigue « (cf. ital. /nifwfl:^^o, sir- « tumulto, con-
fusione », Pieri, Arc}}, glotl., XV, 203) soit à la base des mots lombards et
rétoromans. Pour le sens sans doute primitif de « hanter une jeune fille, la
fréquenter et la courtiser » de Iraviagt, v. aussi le verbe prov. trei'à.
1. Le verbe Irevar nous garde-t-il le souvenir de la langue du culte gaulois
qui avait sans doute continué à s'exercer longtemps à la campagne ? A ce
propos, il y a lieu de rappeler l'existence du nom d'une déesse celtique
Treharuna, attestée dans une inscription de la Lusitanie : Ara(m) pos(uit)
Toncius Toncetani f(ilius) Icaedit(anus) milis Treharuniay l(ibens) m(erito)
v(otuni) s(olvit). « Toncius, fils de Toncetanu, habitant d'Idanha à Velha
(Igeditanus), soldat, dédia cet autel à Trebantua en accomplissant volontiers
le vœu qu'il lui avait fait. « La Trebartiva sera-t-clle la déesse dans laquelle
demeurerait le secret » ? Cf. sur cette inscription, Leite de Vasconcellos,
R,el'igiôes lie I.Ksiliaiui. II, 295-99.
496 j. juD
locution « hanter une famé » au sens de « fréquenter » et le
messin hani « fréquentation, entrée dans une maison « ne fiiit
que confirmer les données que nous fournissent les glossaires
des diverses régions du Nord de la France.
Mais ne serait-il pas étonnant de constater que l'aire du mot
gaulois s'arrêtât tout d'un coup au nord d'une ligne qui part du
sud de la Savoie, passe au nord du Dauphiné et du Lyonnais
pour suivre la frontière linguistique entre le français et le pro-
vençal ? Le mot irevâ fait-il vraiment défont dans les parlers
de la langue d'oïl ? Or il existe du moins dans les régions du
Centre et de l'Est de la France un mot dont l'aire et les signifi-
cations sont inséparables de celles de trevâ « hanter, rôder,
fréquenter une jeune fille » et qui mérite d'être examiné ici :
\'aud. tn'ii « fréquenter un lieu », tridio « trace, vestige d'un
passage », trid:{i « laisser des traces, suivre à la trace » (Bridel);
Fourgs/;rJ^/ « trajèter, fréquenter habituellement un endroit»;
Vaudioux tradii « passer, aller souvent » trad^e « trage, pas-
sage, trace » ; Nuits tréjé « passer sur une propriété en l'en-
dommageant », trége « passage étroit » (Garnier); Morvan
Iraijcr « aller çà et là, passer souvent dans le même endroit,
fréquenter un lieu »; Montret traiger « fréquenter, passer ».
Sainte-Sabine traige « passage étroit entre deux maisons »,
traiger « aller par le passage étroit entre deux maisons »,
bourguign. traige « passage d'une rue à une autre dans une
maison, entre deux voies publiques » ; frche-comté trage, traige
« passage d'une rue à une autre à travers les maisons » (Dar-
tois) ; Bourberain troj « allée entre deux haies » (^Rev. des
patois gallorom., II, 182); Besançon Iradgie « aller de côté et
d'autre, vagabonder », traidge v trace de passage dans un
champ ou dans une prairie » ; Petit-Noir trêj « passage étroit »,
tréjè « aller et venir » ; Grand'Combe trêjJ « fréquenter habi-
tuellement un endroit, indépendamment de l'accueil qu'on y
reçoit » / tre) ede ei né « il est toujours fourré chez nous »,
trejii « passage étroit généralement à ciel ouvert » ; berrich.
triger « fréquenter, faire la cour à une fille » (Lapaire) ; Centre
(dans le Sud) triger « hanter, fréquenter » ; bourbonn. triger
« aller çà et là en s'arrêtant un peu partout ». Pour bien mettre
en lumière le paraUélisnie des sens de trevà et de traiger, triger,
je passe en revue la sémantique des deux mots, géographiguejnefit
apparentés, dans deux colonnes :
MOTS d'0KU;INE GAULOISE 497
i) prov. mod. tm-a « fréquenter, i) Centre : tn'ger « hanter, fré-
hanter » (des esprits, des revenants), quenter ' » vaud. triii « fréquenter
prov. mod. tii-L-a « courtiser une un lieu », berrich./r/^u/- « faire la cour
jeune fille ». à une fille ».
2) prov. mod. treva « lutiner infes- 2) Vaudioux trad^i « passer, aller
ter, rôder », treviissejà « rôder, fré- souvent », Besançon tradgic « aller
quenter en mauvaise part», //vi'fl«(//V/o de côté et d'autre, vagabonder »,
« femme publique » Campestre trekt bourb. liiger « aller çà et là en s'arrê-
« rôder, promener à l'aventure ». tant un peu partout ».
5) prov. mod. /rr« « trace » (lang.), 5) 'Vaudioux trad^e « passage,
prov. anc. irieu « chemin ». trace » Sainte-Sabine traige « passage
étroit entre deux maisons », Besançon
traidge « trace de passage dans un
champ ou dans une prairie », anc.
frç. triège « chemin, trace » -.
Si l'on se laisse convaincre par laccord sémantique et parla
continuité géographique des deux verbes, il sera clair que trevâ,
treiger doivent remonter au même mot primitif; il n'y aurait qu'à
admettre un dérivé en -iitm du gaul. trcba. Une formation telle
que trebium, si je ne me trompe, pourrait être aisément justifiée
au point de vue gaulois ou roman. Quant à l'évolution du sens
d'un gaul. trebo « village, habitation » (ou irehiiî) à « passage,
chemin étroit entre deux maisons ou dans un champ », il n'y a
là rien ae surprenant. Qu'on compare l'histoire sémantique de
vicus et de ruga « rue » etc. que j'essaie de résumer parallèle-
ment à celle du gaul. trebo.
gall. trebo « domicile, maison, lat. vicus « groupe de maisons,
quartier du village, village » [sens village, bourg, quartier d'une ville »,
attestés dans le cymr. ou vbret.]. ital. vico « borgo », surselv. vitg
« bourg » etc. — Alpes provenç. rua
« rue, village dont les maisons sont
disposées le long d'un chemin », galic.
1 . Un vfrç. triège « carrefour », dont l'existence est affirmée par Godefroy,
n'a pas de base solide, parce qu'aucun passage, cité par God., ne permet de
préciser le sens de « carrefour » : il est même très probable qu'un dérivé du
vfrç. trie « jachère » se cache dans plusieurs passages cités.
2. Il existe aussi un vfrç. triège « charme, enchantement », attesté par un
seul exemple dans Godefroy. Je n'ose m'y fier pour établir un lien entre
le vtrç triègi et le prov. mod. trevo « lutin ».
Romania, XLVll. 32
498 j. juD
rueiio « lugar ô sitio dondc se pascan
ô reunea las jentes : en particular
por la noche » (Rev.hisit.,WU, 225),
riiada « diversion de aldeanos en sus
reuniones y estas mismas que se
tieiicn para divertirse », Pral riid « série
di case », Arch. glott., XI, 352 ;
Nicosia rruga « quartiere ». — ital.
ant. corUrada « quartiere ».
prov. ■.xnt.trii'ii « chemin )>, Sainte- lat. vicus « grand'rue à l'intérieur
Sabine : Inùge « passage étroit entre du quartier », ital. vico, vicolo « via
deux maisons », bourguign. traige stretta », napolit. vico, molf. l'icbe
« passage d'une rue à une autre », « vicolo » etc., cymr. gwig « lodge,
Vaudioux trad^e « passage, trace», opening in a wood «(donc :=« passage
Besançon traidge «trace de passage à travers une forêt ») — frç. n/^, span.
dans un champ ou dans une prairie ». ptg. rua « ruelle, rue », Agnone reùa,
reùva « vicolo », Morvan ruée « che-
min de desserte, ordinairement bordé
de haies vives » ruelle « chemin
étroit bordé de haies vives » — tosc.
contrada « via, sirada », piém. contra
s topa « cul-de-sac. »
\'audiou\ tradgi « passer, aller prov. mod. îvVa;- •< vicus « aller,
souvent » Besançon tradgie « aller de venir par les rues » (Champsaur,
côté et d'autre, vagabonder »,bourb. Bulletin des Hautes- Alpes, II, 231). —
triger « aller çà et là en s'arrêtant un galic. ruar « divertirse andando de
peu partout » prov. trevd « faire du tuna incomodando con berritos ô
bruit pendant la nuit, lutiner, infester, gritos » (Pinol).
rôder ».
Je n'ignore pas que Schuchardt (Z. f. roni. PhiL, XXXIII,
473), Foerster {Chrétien de Troyes, Yvaiu, v. iioi, p. 200)
et Rabiet (Rev. des patois galloroiuaiis, II, 182) sont d'accord
pour ramener le v. frç. Iriège ' et le hourber. trôj « allée entre
deux haies » au lat. trivium. Aucun de ces savants ne s'est
expliqué sur l'histoire sémantique du lat. trivium qui de
« bifurcation de deux ou trois chemins » aboutirait à « passage,
I. Dans la Z. /. rom. PhiL, IV, 125, M. Sch. avait revendique pour le
prov. trieu, vfrç. triî'ge un gaulois treg(ium), sans que toutefois il ait réussi
à étayer l'existence d'un treg- dans les langues celtiques qui continuent
toutes un radical Irag (p. ex. dans vertragus, irl. traig, etc.).
MOTS d'origine GAULOISE 499
chemin». Comme ilsne tenaient pas compte de toutes les formes
patoises que je viens de relever, ils ne pouvaient pas se douter que
le problème était bien plus complexe qu'on n'avait supposé.
Il serait parfaitement inutile de nier a priori la possibilité du
passage de trivium « bifurcation » à « chemin », quoique
l'exemple de quadruviu > gén. cartigu « vicolo » ne résiste
pas à la critique serrée : en effet, M. Parodi, Ârch. glott., XIV,
9-10, XVI, 340, pour rendre compte de la consonne initiale
Qï (au lieu de au<ï-) est obligé de recourir à l'influence de
carrus ' ; des lors nul moyen de savoir si le sens élargi de
canigti est dû à une évolution spontanée du latin quadruviu
ou à l'étymologie populaire. Cependant il ne sera pas superflu de
comparer l'évolution sémantique de trivium et de quadru-
viu m dans les langues romanes. En tenant compte du fait que le
carrefour dans la ville ou dans le village romain a toujours
joué un rôle important dans la vie de toute la population, en
se rappelant que le carrefour était consacré au culte commun
par un saccllum, petit sanctuaire dédié aux Lares du viens et
que ce même carrefour était l'endroit où l'on célébrait des fêtes
par des réjouissances (fo///p/7a//fl), on trouvera l'histoire séman-
tique de trivium et de quadruviu m toute naturelle telle
qu'elle s'esquisse dans le tableau suivant :
triviurii « croisement de trois q u ad ruviu m «carrefour» : poitev.
routes ou trois chemins ». Cdnoi(r) « carrefour », angev. carrai,
carroil « carrefour, abords, issues d'une
ferme », Haut-Maine carroé, carroi,
carrouere « carrefour »,cf. aussi carroy
« carrefour » (Godefroy avec exemples
de l'Ouest de la France), carrouoe
(dans le Sud-Est et le Nord de la
France, v. aussi God.).
ital. trcbbio « trivio, bivio, brigata, messin cûaroy^ î. « bavardage, can-
crocchio, trastullo, passo », moden. can », Remilly (r/wn/v(/?ow., V, 204),
trep « trivio, luogo di spasso e stra- couaroille « assemblée de causeurs »,
vizio », Mussafia, S^-Z/nT^ 116. La Baroche kijcrâi « conversation
pendant la journée » Voulhons
(Meuse) quarcuil « assemblée de per-
sonnes ».
I. M. Schâdel, Die Mundarl von Ormea, p. 135, traduit trêvu (< triviu)
par i< vicolo », mais le sens est-il sûrement établi ? Pour létvmologie fort
incertaine, Parodi-Nigra, Studi rom., V, iiQ.
500 J. JUD
Mais même en admettant le latin trivium comme point de
départ de tréger, je serais impuissant à écarter les objections sui-
vantes : i) A-t-on le droit d'abandonner purement et simple-
ment la famille du prov. trevar qui offre un parallélisme
sémantique frappant avec tréger ?
2) Au point de vue phonétique, un lat. trivium n'est guère
conciliable avec le prov. trieu (.( chemin » ou levfrç. Iriège qui,
tous les deux, postulent unf ouvert. L'explication, donnée par
Foerster, loc. cit., qui allègue des cas tels que cereu, >> cierge, se
heurte au fait qu'en regard du v. prov. /;ieu il existe ciri
« cierge ».
3) Comment mettre d'accord l'existence d'un trivium
comme base de triège « chemin » avec la constatation que les
descendants authentiques ' de trivium sur le sol galloroman
n'offrent pas de traces du sensgénéralde « chemin, passage ^ » ?
Je continuerai doncà croire que c'est le gaulois treb- (ou tre-
bium) qui est le point de départ du v. prov. trevar ainsi que
de triger, trager; il resterait tout au plus à examiner si un gaul.
trebiii "^treviu, une fois arrivé au sens de « chemin entre deux
maisons » (= ital. vicolo), n'a pas été rattaché, par étymologie
populaire, à un lat. trivium dans le pays des « Sequani »,
puisque les formes actuelles de la Franche-Comté et de la Bour-
gogne ont l'air ^ de refléter plutôt un trivium qu'un trebium
1. V. franco-prov. trevo, treyvo « carrefour » (cf. Philipon, Documents lin-
guistiques, dép. Ain, p. 165, txDia.topograph. diidèp. derAin,s. Treyvo), prov.
anc. Irevi, prov. mod. tràvi, tràbi (lang.), trèivi, trèive, triévo, triiwo (daupli.),
trcivou (for.), « carrefour, touffe d'herbes où les loups ont coutume de pisser
ou de fienter », tribe « carrefour, touffe d'herbes ')(langued.), tribejà « prendre
la piste des bêtes fauves dans les lieux où elles ont pissé », tribiols « trois
petits sentiers pratiqués dans nos champs », en Rouergue (Mistral).
2. Il est curieux que quadruviu fasse défaut dans les glossaires du pro-
vençal (et aussi dans la toponomastique du Midi), tandis qu'il apparaît aussi
bien dans l'Ouest que dans l'Est du domaine français (p. ex. Carouge près de
Genève). Ce serait un beau problème que d'étudier sur le sol français la
répartition géographique de quadrifurcu (carrefour), quadruviu, tri-
vium dans la toponomastique et les glossaires régionaux et d'examiner si
les aires de ces mots remontent déjà au latin vulgaire du ve siècle.
3. D'après Rabiet, loc. cit. Cependant le verbe (re)medicire, vfrç.
megier, aboutit à Bourberain kmâj 3. prs. (cf. trôj « allée entre deux haies »),
à Fourgs on a tredii en face de mêd:(i », Centre retneger remiger en présence
MOTS D ORIGINE GAULOISE 5OI
OU trri'ium. Serait-ce donc encore une fois le cas du frç. orteil,
produit d'un radical gaul. ortu-(irl. ordeio « pouce ») et du
lat. articulu ou du frç. craimire où se sont rencontrés le lat.
t rem ère et le radical ctitii (irl. crith « tremblement »)? '.
Qu'on me permette d'ajouter quelques mots à propos d'un
type clairement apparenté au o2i\A.*treba « maison, domicile».
M. Fankhauscr, dans un article suggestif et très bien docu-
menté dont j'ai rendu compte ici mèmt{Romania, XLV, 311),
a ramené toute une série de mots tessinois et rétoromans
(surselv. tritasch, tessin. torha « grange, grenier » à un proto-
type torha (ou Iroba ?).
Torha ne peut guère être gaulois, puisque c'est trebû qui est
exigé par toutes les langues celtiques : par contre, il rappelle
d'une manière tort curieuse le lituanien trohà « bâtiment,
maison » -. Il s'agit donc sans doute ici d'un mot d'une autre
langue indoeuropéenne survivant à la victoire du latin dans les
vallées alpines de Saint-Gotthard.
Qu'on ne s'étonne pas qu'un mot apparenté au lituanien ou
au nordique se retrouve comme relique d'une langue indoeu-
ropéenne disparue dans les parlers alpins autour du Saint-Got-
thard. Dans son Rom. ElynioL fVôrterbuch, 4877, M. Meyer-
Lùbke, en postulant une base *lanca « vallée », considérée
par lui comme gauloise, quoique, à ce que je sache, inconnue
dans les dialectes celtiques, a rappelé fort à propos l'existence du
lituanien Innca « vallée » : c'est à la base latica qu'il ramène le
mantov. piac. parm. lança « seno di fiume » ', lomb. lança
de triger, mais à Grand'Combe : treji en face de môjî « soigner », Petit-
Noir li-èjè en face de r'w/d/V a rebouter, remettre les fractures » v. (p. 256).
Mais revioger et le remogenr sont-ils partout autochtones ?
1. Cf. Ascoli, Arch. ghil., X, 270, 272.
2. Et l'anc. nord, porp « Gruppe von Hofen, Haufen, Schar >', norvég.
suéd. torp « petite ferme à la campagne ».
3. D'après Bioiidelli, Saggio sni dialetti galloit., p. 70, 267. Cependant il
est curiei.x qu'Arrivabene, Dii- mautovano', n'ait pas enregistré lança. D'après
Foresti, le piac. lauca c'est le « vano dentro terra, operato dalla corrosione
dell'acqua di un fiume ». Pour le dialecte de Parnia, Malaspina fournit
l'explication qui se rapproche de celle de Biondelli : cosi si chiaman nei pasesi
circumpadani quei tratti di campagna bassa lungo le rive del Po, ove l'acqua
di deuo fiume traboccando in occasione di piena vi si impozza od impaluda.
502 J. JUD
« ramo morto di fiume » ', valbro/,/c. la)icn « macigno », lau-
cett pietra de taglio -, Albertville lanste « bête grande
allongée, efflanquée ; taillis en pente, petite vallée rapide sur une
montagne, sans arbre par où descendent les avalanches »
(Brachet), sav. /fl»^^r« pièce de terre longue et étroite » (Fenouil-
let),sav. Jaiiçhë. ' « langtre de terre offrant une grande déclivité,
couloir de montagne qui se rétrécit vers le bas », lanche (doc.
de 1686) « pièce de terre longue et étroite », lançhi s. m. -ariu
« bosquet ou taillis de forme allongée, resserré entre les rochers
ou entre des berges abruptes ; ce mot implique généralement
l'idée d'un terrain en pente ; pré long, étroit et très rapide »
(arr. de Bonneville). L'aire de lantse se continue aussi dans la
Suisse romande : Blonay làtsê f. « portion d'alpage trop escarpée
pour que les vaches y paissent et que l'on fauche » "^ et dans le
Haut-Valais aujourd'hui allemand — le trait d'union entre le ter-
ritoire franco-provençal et le territoire italien — Laiich « Name
von i) Bergûbergângen, meist durch die Lùcke eines Fels-
grates », 2) « wellenfôrmiges Terrain im Gebirge » >.
Mais peut-être Taire de lama, est-elle bien plus étendue que
l'on ne semble admettre jusqu'aujourd'hui : car rien n'empêche
de se demander si les mots alpins du type calauca, romagn.
caJanch « frana », prov. mod. chalancho « pente raide et dépour-
Alcuni chiamano lança la morte di fiume ed anche in propr. i seni che fanno
le correnti nelle sponde ».
1. Faut-il rattacher ici le tic. la)ichett « pozzanghera » (Monti, App.) qui
rappelle le sens du cremon. lança « morta di fiume » ?
2. C'est un terme usité, paraît-il, sur les bords du Pô : du moins Péri
cite-t-il pour Cremona : lança : « morta di fiume ». J'ignore si le verbe berg.
slacds, slancàs « scoscendere, rompersi o spaccarsi, e dicesi di rami d'alberi
c simili » (Tiraboschi) entre dans la même famille de mots.
3. Dans son article de la Zs. f. r. Ph., XXXIX, 217, M. Meyer-Lùbke
cite une forme sav. lus qui m'est inconnue : la définition du mot qu'il
donne me semble trop étroite à en juger d'après celles des glossaires régio-
naux.
4. Sur les noms de lieu, v. Jaccard, Essai de toponiinie, p. 221.
5. Schweii. Idiot., III, 1006 : il est vrai que le premier sens est attesté
exclusivement dans les parlers du Jura de Bâle-Campagne ; c'est ce qui sur- .
prend, si l'on tient compte du fait que dans la toponomastique du Jura fran-
çais lanche semble faire défaut.
MOTS d'origine GAULOISE 503
vue de végétaux qui sert de couloir aux avalanches » etc. ', au
lieu d'être interprétés par chala(ii')-\- lança ne soient pas plutôt
sortis de cal -\-atica, c'est-à-dire de lança, munie du préfixe cal-
cul doit être d'origine non latine'. L'étude systématique du
glossaire patois nous aidera, j'en suis sûr, à mieux entrevoir un
jour la parenté des langues parlées dans les Alpes centrales
avant la conquête romaine.
5. AMBI-BASCIA << CHARGE » ?
Dans son Dictionnaire du Lyonnais, Puitspelu a admis l'article
suivant :
« amhaissi a nibes si (vieux lyon.); s. fém. : anibessi de furnilli
de 5 fais, a l'entra paiera ii gros; a. 1358 : amhessi de furnilli
de V fes, lambessi j gros, etc. ».
Puitspelu détermine le sens du mot « mesure pour les fagots
comprenant un nombre déterminé de ceux-ci »; d'après lui c'est
le bas-latin ambaxia (?), ambactia « commission, charge ».
Il n'est pas douteux que le substantif lyonnais doit être mis
en rapport avec le prov. mod. enibaisso, enibaicho des patois
méridionaux.
enibaisso, enibaicho f. « emballage, sacs, cordages qui servent
d'enveloppe aux marchandises que l'on pèse ; tare, embarras ;
outre, sac à vin ». Us embaisso(J),embiassos ' (lang.) « échelette,
espèce de châssis qu'on attache sur un bât et à chaque bout
duquel on pend un sac, pour charrier du sable ou du gravois ;
cacolets, grands cabas de sparterie » (Mistral) ; lang. embâissos
« échelette, etc. » enibaisso « embarras, ambages » ; s'enibâissar
« se lasser », embâissd « fatigué, lassé » (Sauvage).
Castres, Tarn embaysso « outre, peau de bouc cousue en sac
pour les liquides, surtout pour transporter le vin (Couzinié,
Gary).
C'est à M. Horning * que revient le mérite d'avoir rapproché
1. Cf. en dernier lieu, Bull, de dial. rovi., III, 11.
2. Sur la vitalité du suffixe cal-, Nigra, Arch. gloti., XIV, 274.
5. C'est par étymologie populaire que le mot hiasso « bissac » s'est mêlé
au second élément d'evthatsso.
4. Glossare der roinanischoi Muudartcii von. La Baroche und Behiionl,
Beibeft I.XV der Zs. f. y. Ph., p. 172.
50-1 J. JUD
du lyonn. anibaissi une scrie de mots qui font partie des par-
1ers de l'Est de la France. Voici ses matériaux que j'ai tâché de
compléter autant que possible en puisant dans les glossaires
régionaux: La Baroche : «'^('^(Horning, p. 20) : « Geriite jeder
Art (haches, pelles, pioches, baquets, assiettes), auch kleinere
Gegenstande, z. B. Knauel Faden) », Belmont (fc (p. 105) f.
« outils, vaisselle, batterie de cuisine », La Poutroye : èbêche
« outil, instrument », Vosges : amhèhh « mauvais outil, terme
de mépris adressé aux femmes de rien » (Haillant), Meuse :
embéche f. « instrument ou personne plus embarassante qu'utile »,
Metz (Campagne) ^?/;(rx « einer derzu nichts taugt, der ûberall
im Wegesteht », Rémilly : àbey_ « récipient quelconque », àbëy^
« panier très profond » (Rolland, Rom., V). Dans son Lexique
français-patois des Vosges méridionales, M. Bloch a indiqué
comme mots équivalents au frç., outil sur deux points de son
territoire : ebeç (fém.). En outre, le même mot est connu un
peu partout dans la région explorée par M. Bloch au sens de
« outil mal f;iit, objet inutile, encombrant, instrument à res-
sort pour abaisser les quinquets suspendus ». Enfin on se
demande si le morvan. embûche « poupée ou plain de chanvre
prêt à être filé » (Chambure) entre aussi dans notre groupe de
mots.
Quelle est l'origine de toute cette famille de mots français
et provençaux ? Au point de vue phonétique, le second élé-
ment du prov. embaisso, du lyonn. ^w/'^m/ ainsi que.des formes
lorraines peut refléter aussi bien baxia que b a scia.
Or le cymrique baich « fardeau, charge », le moyen bret.
bech, bret. mod./'^fl'^'/; sont apparentés au latin /«-jm et remontent
à un celtique bahi(ou basci}) : un ambi-bascia ou un ambi-
baxia aboutiraient, tous les deux, aux formes romanes.
Le nombre des formations en -io-ia dans les langues celtiques
est, comme on sait, très considérable : qu'on me permette de
renvoyer kFedevseu, Grammatik der keltischen Spr.,^ 364, 3, et
à ce que j'ai dit sur ambilattinm dans le Biindner Monatsblatt,
1921, 37-57. L'histoiresémantique des descendants de ambibaxia
(collectif'comme ambibosia}) n'off're pas de difficultés sérieuses
du moment que nous faisons appel à des exemples parallèles
offrant les mêmes passages des sens quambascia.
Exactement comme le français « charge » ou le prov. mod.
MOTS d'origine GAULOISE 505
cai\i:o (la « charge » de blé valait en Provence 2 décalitres ; la
« charge » de vin valait i hectolitre : la « charge » de bois
125 kilos, etc.) désignent ou désignaient des mesures déterminées
de bois, de vin, etc., le gaul. basci{n) « charge » dans le com-
posé amhihascia pouvait aboutir au lyonn. amhaissi au sens de
'< mesure déterminée de bois ».
D'après Piat, Dict. franc. -occit ., on donne à « l'échelette d'un
bât pour accrocher des gerbes ou des bottes de foin ou de
légumes » le nom de rargadoiiiro ou de cargastiero (angastiero -f-
cargâ) ; ce seraient donc des dérivés de carricare tout à fait
comme lis cntlniissos seraient un dérivé du thème basci « fardeau,
charge ». Le prov. mod. bagage n'ins'i que le prov. mod. fard âge
(cf. fiiidcau) désignent VembaJIage (considéré comme ce qui
« charge, ce qui augmente le poids »), comme le prov, mod.
embaisso est employé pour désigner « les emballages, sacs, cor-
dages qui servent d'enveloppe aux marchandises ». On peut
supposer que le sens d' « outre, sac à vin » est sorti du sens
d'une quantité déterminée de vin transportable (cf. cargo de
vin= I hectolitre) de la même manière qu'à Vinzelles le sub-
stantif/^(rr^^â « charge » désigne aussi le « cuveau portatif qu'on
met sur les chars et où l'on verse la vendange recueillie dans
les hottes » (Dauzat). Le morvand. embâche « poupée ou plainde
chanvre pour être nié », qui, au point de vue phonétique remonte
plutôt à atnbibasca qu'à ambibascia ' (cf. gr hisse ^crassia),
trouve son pendant exact dans le prov. mod. peso « poupée
de chanvre » qui dérive du lat. pe(n)sa « poids ».
Les mots qui partent du sens de « fardeau » ont souvent la ten-
dance d'élargir leurs significations. Le prov. anc. farda est
rendu par Levy avec les acceptions : « Getrâschaften, Kleidungs-
stùcke », en languedoc. fardas est défini par « bardes, trous-
seau, habits, linge, bagage ». Pour le prov. mod. bagage, Mis-
tral donne les sens de « bagage, équipages, hardes », le wallon
bagage désigne « l'équipage des voyageurs et des guerriers » et
même « la vaisselle de la cuisine » (^A L F, c. vaisselle). Les ins-
truments aratoires ou agricoles portés aux champs par le cheval
ou la charrette peuvent bien avoir été désignés par le collecti
ambibascia « charge, équipage, fardeau, harnais » : je ne
I. En effet, le cymr. haich, bret. hech « fardeau » remontent aune forme
basci, tandis que l'irl. hase « collier » reflète un prototype celtique basca.
5o6 j. juD
crois pas qu'il y ait aucune difficulté sérieuse d'expliquer tous
les sens du lorr.-alsac. éhêche, lorsqu'on admet comme point de
départ un sens tel que « fardeau, harnais, outils » (chargés sur
la bête de somme). Qu'on me permette de réunir ci-après dans
deux colonnes les sensd'ambibascia et de fardeau, bagage,
harnais ' pour mettre en lumière le parallélisme de l'évolu-
tion des sens.
emhaissos « échelettc de bât = ». prov. mod. cargadoiiiro, caijastieiro
« échelette de bât ».
lyonn. amhaissi c charge de bois (me- prov. mod. cargo « mesure de bois > »
sure) ».
prov. mod. evihaisso « emballage ». prov. mod. hagagc, fardage « embal-
lage ».
prov. mod. enihaisso « outre, sac à vin Vinzelles tsârd'^a « cuveau portatif
portatif ». pour la vendange ».
Morvan, evibdche « poupée de chanvre prov. mod. peso « poupée de chanvre »,
pour être filé ». trasmont. pesa (de linho) » man-
huça d'elle, isto é, o feixe de doze
estrigas espadelladas y^{Ri'vistaJiisit.,
V, loo).
1. Ainsi le lat. applicitum était d'abord !'« attelage du char», d. vfrç.
aployer « atteler un char », vfrç. appleit « harnais d'une bête de somme »,
Vionnaz apââ fém. « attirail de char », mais son sens s'élargit rapidement :
anc. dauph. apht « outillage d'une maison fermière », anc. prov. aplech
« instrument ; plane, instrument de charron », Bas-Maine apyé ,« instrument
aratoire », apyétaj « outillage agricole », limous. dpUg « joug, harnais,
charrue », Vinzelles iplltCL « mauvais outil » etc.
2. Cf. vfrç. somme désignant la « charge », ensuite une « mesure très
variable » et enfin, la selle ou le bât sur lequel on affermit la charge ». Com-
parer aussi l'évolution du sens du vfrç. bers (conservé dans le frç. hcrcemi)
qui aboutit non seulement au sens de « ridelle du char », mais aussi dans le
vendômols : harsoJle « sorte de brancard accouplé qui se place sur le bât ;
il est muni de deux crochets, destiné à retenir le chargement, à porter les
objets encombrants tels que paille, fagots, etc. » et le substantif /'ano/cV « charge
de bête de somme =: dix fagots ou bottes de bois ou de fourrage » (Mar-
tellière).
3. Cf. aussi le suisse ail. BûrJc « fardeau » désignant » une mesure
déterminée de bois » (cf. Sclnveii. Idiot., IV, i ^4^^) ouIq hânç.faisseau (i' usod)
employé au xvi^ siècle au sens de « fagot de cercles de charniers, fagot de
50 bâtons ou perches, moitié de la javelle (Martellier, Gloss. des docunienls de
la coviniunaute des marchands frèquenta^it h Loire, p. 51).
MOTS D ORIGINE GAULOISE 507
Bolmont •jhr/ « outils, vaisselle ». wallon, bagage « vaisselle » ; poitev.
hardillage « les choses nécessaires
à l'équipement d'un cheval «
(< hardes).
prov. mod. ar)iès (harnais) « outils
d'un ouvrier ».
Forez épiées « outils, menus objets ser-
vant au labourage, à l'attelage des
bestiaux », anc. dauph. aplet « ou-
tillage d'une maison fermière »
(<; applicitu); berrich . fa ix
«fasce) « butin, avoit » '.
RemillyJ/'(7 « récipient quelconque ». vénit. arnaso « botte, recipiente di vi-
no » (<Carnese').
wall. hagage « obstacle, contre-temps » ;
Meuse emhéche « personne embarras- cargo « chose onéreuse », Vin-
sante, mauvais outil ». zelles iplltâ {". « mauvais outil »
Remillv (?/'(■■/ i< panier très profond ». (<Capplicita).
Forez somma « hotte » (< charge)
■<sagma.
A dessein, je n'ai pas fait appel au brito-lat., bascauda ' dont
le rapport avec le thème gaul. basci est encore mal éclairci. Il est
vrai que les sens d'à m basci a et de bascauda se rapprochent
dans plus d'un endroit d'une manière fort curieuse. Ainsi le
béarn. bascoye <Cbascauda désigne le- « panier profond qu'on
attache aux flancs des chevaux ou des ânes qui se font équilibre
et qui servent aux transports de toute espèce à la montagne »,
c'est un autre genre du bât que celui muni des échelettes mais
1. V. aussi le latin *carramenta(forgé sur ferramenta) qui aboutit au
Forez ixcharamente « mot collectif désignant les outils, les ferrures qui servent
pour l'agriculture » (Gras) : c'est donc sans doute ce qu'on portait sur les
charrettes aux champs. Et il n'est pas douteux que le même sens primitif
(« cequ'oQ porte sur le cheval ou dans les bras ou sur le char ») est à la base
du m. h. ail. getregede (<^tr a gen « porter ») « bagage, vêtements, outils »
qui aboutit à l'ail. moJ. getreide. On pourrait enfin rappeler l'existence du
substantif attraits (cf. aussi le sicil. aitrattii) » matériels de ferme » à Escu-
roUes, ou le franc, traite « charge d'un cheval attelé, poids, quantité déter-
miné d'objets de ferronnerie, de fer, d'ustensiles de cuisine, le millier pesant
de ces objets (Martellier, op. cit., 64J
2. Cf. G. Paris, Mélanges liiigiiistiqiies, 467-75.
5o8 j. juD
qui sert au même but quel' « ambaisso». Comme l'^r/'r/ désigne
à Remilly un « panier très profond », le messin, bêcbowe {<^bas-
caudà) est une « hotte en bois qui sert à porter le vin et le rai-
sin », Je laisse au lecteur de décider si la voie que j'ai choisie
pour expliquer embaisso est la bonne; il faut aussi avoir le cou-
rage de se tromper, lorsqu'on se décide à frayer le chemin non
battu par d'autres.
6. BROGIER « RÉFLÉCHIR »
Il y a longtemps que ma curiosité avait été éveillée par l'exis-
tence d'un verbe brogier dans le vocabulaire de certains parlers
franco-provençaux et limitrophes du Sud-Ouest de la France.
La première fois que j'avais rencontré le verbe brogier, je me
demandai immédiatement comment il serait possible de rencon-
trer un vocable d'origine obscure pour un terme désignant une
action abstraite comme celle de « penser, réfléchir ». J'ai con-
tinué depuis de recueillir le dossier de ce mot curieux et je le
soumets au jugement de ceux qui sont plus compétents que
moi dans la matière celtique.
Le glossaire du patois des environs de Grenoble, dû aux soins
de Ravanat, enregistre plusieurs articles consacrés au verbe bro-
gie(^r). Les voici :
brogiave « pensait », brogié « songer » (avec exemple), brogie
(c réfléchir » {brogiàvo « pensais »), brogié, brougié « se consulter,
supposer, croire, se figurer, se forger ' (avec des exemples
tirés de poètes écrivant le patois dauphinois). Ce njême verbe
est attesté dans les régions avoisinantes : lyonn. brogî « réfléchir
profondément » (Puitspelu), Forez brogî, broiigî « réfléchir,
rentrer en soi-même, se repentir » (Gras), Saint-Etienne (xvii^
siècle) broiigic « réfléchir » (Vey 339), Gilhoc bronâ^^a « réflé-
chir, chercher quelque chose dans l'esprit » (Clugnet),iRomans
brugear « réfléchir » (Lafosse), provenç. mod. bronja, btirja
(aveyr. ) « réfléchir, prendre un air sérieux ».
Toute cette famille de mots pourrait remonter à une base :
I . Je ne vois pas que tous ces sens soient réellement imposés par les
textes dans les passages cités par Ravanat, la traduction par « songer, réflé-
chir )) serait absolument suffisante.
MOTS d'origine GAULOISK 509
broticare ou brodicare, qui aurait abouti à broiijà, dauph.
hrogic comme judicare> prov. mod. jiijâ , dauph. jugié ou
*druticare (dérivé verbal de drût, frç. dru) > dauph. (Gre-
noble) emhiigié « fumer la terre, lui donner plus de vigueur
par l'engrais », Rn'iie dédia], roni., III, 68. Or on a découvert
dans le texte des inscriptions votives ou dédicatoires le mot
hratude, « ex judicio » qui, de quelque façon qu'on l'interprète
grammaticalement, est aujourd'hui ramené par les philologues
au radical hiatu qui est le point do départ de l'irl. brâih « jugement »,
\eg:\\\.hrim'd,corn. bres «jugement », hxtl. brait (.<. plaidoyer » :
un verbe tel que *braticare aurait pu avoir le sens de «juger ».
Qu'on relise maintenant l'article juger dans Littré, on ne tar-
dera pas à se rendre compte des sens multiples que le verbe peut
prendre dans les différents contextes cités : Littré rend le verbe
juger (Ja part ses sens originaires) par « juger, apprécier, se faire
une opinion sur, se faire une idée de » (vous pourrez juger de
ma surprise). De même le prov. mod. jiija un pan t'c/r^ est rendu
par Mistral, s.juja par « juge, imagine-toi » ou l'esp. ju:(gar est
couramment traduit dans les vocabulaires par « juger, croire,
s'imaginer » ; il n'y a donc, me scmble-t-il, aucun obstacle
sérieux pour admettre la même évolution du sens pour broticare,
dérivé de bratu « jugement ».
L'objection principale qu'on serait tenté de soulever ce serait
le passage de Va long debrâttt^ eno.
Serions-nous là en présence d'un phénomène attesté dès le
x" siècle après Jésus-Christ dans la branche /'r/Z/o;//^//^? En regard
de bratro « frère », continué par l'irl. brâthi, c'est à brôtro que
remontent le cymr. braivd l'anc.corn. broder, le bret. breur; cf.
Pedersen, op. cit., 47-48. Reste à savoir si nous avons le droit de
supposer cette même évolution dans certains dialectes gaulois
parlés en France au cours du 111= au v^ siècle. Seules les décou-
vertes ultérieures de reliques celtiques dans les patois français
pourront apporter une réponse affirmative ou négative '.
J. JUD.
I. Par acquit de conscience, je mentionne ici deux autres hypothèses
que j'ai écartées après un examen approfondi du problème. On pourrait être
tenté de ratiacher brogier au radical du frç. hmier, vprov. hrodar, broidar
« broder « mais le sens figuré du frç. broder « ajouter des embellissements à
510 J. JUD
une histoire « semble être moderne (pas d'exemple au delà du xviie siècle).
D'autres pourraient mettre hrojé « réfléchir » en rapport avec bourja, bouria,
houlia (lang.) iurja (aveyr.), hurga (lim.), attestés par Mistral avec les sens
« fouiller profondément, remuer la vase pour faire sortir le poisson, battre
les buissons pour faire sortir le gibier, plonger une baguette de bois vert
dans le verre fondu, gâcher, patrouiller » (v. aussi Schuchardt, Rom. ElymoL,
II, 129-151) :mais, s'il est vrai qu'on dit au figuré « fouiller un problème «
ou « remuer des idées », je ne vois pas de raison quelconque qui eût pu
favoriser une pareille évolution sémantique de hurjà « fouiller la vase pour
faire sortir le poisson » exclusivement dans la région compacte des parlers
franco-provençaux, du Forez et du Lyonnais et des parlers provençaux de la
plaine du Rhône et des Cévenncs où l'on trouve aujourd'hui le verbe brogier
« réfléchir ». Et serait-ce vraiment un pur hasard que de rencontrer dans
l'aire de hRogier « réfléchir » presque constamment la forme du type de bRojà,
bROgier au sens de « réfléchir », en regard de celle bouRjà,boRgier au sens de
« fouiller la vase pour dénicher le poisson » ?
r/ 0
Ms. 2200 i)K I A Bin. S'--Gi:nf.vii',vi-;
k'!r^
1. — Fol. 166 ;o.
Ms. 2200 DR l.A BlBL. S'e-GENEVIÈVF..
<ift- ckn ^u« <ttiInMî-tia»**Ii,1,afme-
hsryaiw \um -fiorr nl«e l'bar'
SfBt enC lu ton- ^ervift tttTnKvifi
11. — Fol. 166 10.
m. — Fol. 172 ro.
LE MIROIR DE VIE ET DE MORT
PAR
ROBERT DE L'OMME
(1266)
MODÈLE DX'NE MORALITÉ WALLONNE DU XVe SIÈCLE
PREMIER ARTICLE
J'avais copié, il y a plusieurs années, dans l'intention de le
publier un jour, le poème moral ' que l'on va lire ci-après et
qui est intéressant à plus d'un titre. Si cette intention se
réalise aujourd'hui, c'est surtout en raison d'une petite décou-
verte que l'édition par M. Gustave Cohen des Mystères et
Moralités du manuscrit 617 de Chantilly- m'a permis de faire.
La troisième pièce du recueil de Chantilly, la Moralité des sept
péchés mortels et des sept vertus, est, en effet, dans sa partie
essentielle, identique au Miroir de Vie et de Mort, composé, très
probablement, en 1266 — la date varie dans les différents
manuscrits, — par un poète qui se nomme Robert de l'Orme,
ou plutôt de L'Omme, localité où il faut peut-être voir la
petite ville de Lomme, dans le département actuel du Nord.
I. TEXTE.
Je réserve pour un second article l'étude des différentes
questions que soulève le poème et je ne donne ici que le texte
1. Voir mes Incipit des poèmes français antérieurs an XV I^ siècle, p. 91,
155 et 525.
2. Mystères et Moralités du manuscrit 61 -j de Chantilly, publics pour la
première fois et précédés d'une étude linguistique et littéraire par Gustave
Cohen (Bibliothèque du XV^ siècle, n° xxv)) ; Paris, Champion, 1920 ; in-4°,
CXLIX-138 pages avec 3 planches hors texte [cf. ci-dessous, le compte
rendu de M. E. HoepffnerJ.
512 A. LAXGFORS
de l'œuvre de Robert. Ce poème nous a été conservé par quatre
manuscrits'. J'ai pris pour base de mon texte le manuscrit
2200 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, désigné par la lettre
G. Je désigne par N le manuscrit français 834 delà Bibliothèque
nationale, par P le n" 24432 du môme fonds et par 0 le
manuscrit Ottoboni 2523 de la Bibliothèque du Vatican ;
j'appelle C la version dramatisée du ms. de Chantilly. On verra
par la suite que O provient d'un modèle à peu près identique
à G, tandis que le rédacteur wallon de la dramatisation de C a
eu sous les yeux un texte qui ressemblait beaucoup à P.
[PREMIKR prologue]
De .FIL pechics nioitcus [fol. 164 v°]
Sor tous est fel et faus,
Rachine de tous maus
Kntre les sathanas.
18
I Ki est liés tout dis baie
Et de l'estuet stribale,
Nait a le fois tristecce ;
A celui cose est maie
Ki monte et puis avale
Et kiet si k'il se blecce.
IV Ki cest escrit oés
Humelment vous tenés,
Si monterés amont ;
Ki d'ire est enflammés
Ses sens li est mués,
S'arme et son cors confont.
21
II Lucifer fu jadis
Angeles en paradis.
Sor tous volt estre sire ;
De si haut k'iert salis
Keï o ses eslis
En infer a martire.
III De tant k'il ert plus haus
Des autres et plus baus
Est keùs el plus bas ;
I)
Ki d'autrui ait envie
Trop a mauvaise vie,
S'arme a soffrir en a :
Avarisce n'est nie
Au caritable amie :
Cui sert povres sera.
27
[fol. 164
t'o b] 30
VI Accide est uns pechiés
Ki est a l'arme griés :
1 . La description en sera donnée dans la deuxième partie de cette étude,
Kiibriqiie de P : Ci commence le dit dez .vu. serpens.
Le premier prologue est dans GP — i Ki est ki tout G — P lit les v. i et 2
ainsi:
Qui est liez toudis bal
Et a l'estucf tribale.
3 Voit P — 8 Angl'es G — 9 sires P — 13 plus biaus P — 14 plus haus P —
17 Racine est de P — 19 Vous qui cest escript oés P — 22 P omet est — 23
est raues P — 25 a envie P — 27 Et s'arme en dannera P — 30 Qui s. povre
s. P.
lAÎ MIROIR DE riE HT DE MORT
513
C'est de Dieu adosser.
Tels en luxure est liés
Ki en inlîer iriés
Se verra tornienter. 36
VII Ki quiert tout son délit
En gloutenie vit,
Son avoir waste et s'arme; 39
Cil ki sont endormit
Es pechiés k'ai chi dit
Pueent dire : wagherme ! 42
[deuxième prologue]
/./ Miroirs (h' Vie et de Mort
I Dieus dist en l'Evangile,
Ou n'a fable ne ghile,
Ki querre volt il troevc : 3
En tous lieus, par saint Gillc,
En cans, en bos, en vile
On trueve s'on luirucve. 6
II Dont li voel je rover
Cose me doinst trouver
Dont damage ait infers. 9
A poureture aler
Hons covient, c'est tout der,
Et gésir o les viers. 12
III Certes, moût se déchoit
Ki a le fin ne voit
U feme va et hom. 15
Bien v penser cuidoit,
Car à moût grant destroit
[fol. 16 s]
On vient et rcva on. 18
I\' Quant jeu a ccli pense
Vers qui nus ne se tense
Poror ne por argent, 21
Bien voi n'i ai deflfense,
Car tout a pris a censé,
Moi et tout autre gent. 24
V Toute cosc trouvée
Ne doit estre celée
S'a tous est couvegnablc. 27
Ceste c"ai ordenee.
Se souvent est mirée,
A l'arme est prolitablc. 30
VI Mais ore ai 01 dire :
De la tiere li sire
Le truenc doit avoir ; 3 3
Miroir ou il se mire
Ne li voel encoiîdire,
Bien l'ait a son voloir. 36
VII Fantosmc semble a vir
Et mervelle a oïr
Ki entente i volt mètre ; 39
Coi k'en doie avenir.
Tout li voel descouvrir
Par figure et par lettre. 42
[troisième prologue]
En cest prohghe del Miroir
Cinquante et dis vers doit avoir,
Mais en celui de deus et d'as
Quarante et deus conter paras.
Li arbres ke vous chi veés [fol. 16^ h]
En .VII. serpens enrachinés,
Li arbres de pechiés dis est
34 Tiens est en 1. liés P — 35 enfer sera liés P — 42 va arme P.
Le second prologue est dans G seul.
58 Dans bien y, n ^/ y sont en surcharge.
Le troisième prologue est dans GP. Rubrique de P : C'est li prologues du
livre.
I Li a. que veu avez P — 5 des p. P.
Romania, XLVII. }}
514 A
Ki de .vil. serpens vient et naist.
Pechiés serpens dire puet on,
Ki sont félon plus ke lion. -
Serpens beste est espoëntable,
Car en figure est del diable.
Par serpent vint primiers peciés,
Dont tous li mons lu engingniés,
En qui s'estoit li anemis
Pour nons dechevoir atapis.
Serpens est beste dechevans,
Sor toutes autres devorans :
Le cors déchoit, l'arme dévore,
Quant en infier le puet enclore.
LÀNGFORS
4 Et nonpourquant peu i pensons.
Escrit trouvons en l'Evangille
Ke par mi le treu d'une aiguille
8 Porroit miex uns cameaus passer
Ke nus rikes hom puist entrer
Avoec Dieu el règne des ciols,
Car en rikoise gist orghiols.
Deus fois se point, s'ai oï dire,
Ki contre aguillon escaucire.
Deus fies muert ki envis muert,
i6 Car le mort d'infier en aquert.
Dont nons déchoit quant nous pe- Cil muert envis ki lait ariere
[chons, Rikoises, grans maisons de piere.
Dévore, s'en pecchiés morons. K'il a toute sa vie aquis.
Cascuns se monstre par painture Peu pense d'autre paradis,
Deriere en humaine figure. 20 Se Diex nel fait ki pour nons tous
Espandi son sanc precious.
56
40
44
48
Des .VII. pechiés le contenanche
Noter puet on et lor samblance.
Sor l'arbre tous monter nons plaist
Ki de lour gheules ist et naist, 24
Car adont sor l'arbre montons
Quant les delis del cors querons.
Onques no cuer saoul ne sont ;
Toudis volons monter amont 28
La ou nos quidons en pais vivre.
Celé qui par tout fait grant cuivre,
C'est li Mors orghoilleuse et fiere,
[fol. 16) vo]
En terre nons tresbuce ariere : 32
De terre issons, en terre alons.
Sire ert de tout le mont et rois.
Et pour nons volt morir en crois
Et venqui Forgoillous serpent
Ki dont regnoit sor toute gent.
De lui nons devroit souvenir
Quant il daigna poumons morir.
Et nons devriens humeliier
Et pour soie amour tout laissier
Et, pour avoir remission
De nos maus, morir en son non.
Li Miroirs de Vie et de Mari
Ki met a terre foieble et fort,
56
60
4 des .VII. s. croist et P — 8 de d. P — Après ce vers, P ajoute :
Que ci comme serpens el ciel
Combati contre saint Michiel.
II En cui c'estoit P — 14 Et sor tous G — 15 Les c. d. Ta. devoire P —
16 les p. P — 18 Dévore sommes s'en pechié mourons P — 21 P omet
pechiés — 22 Puet on noter et la semblance P — 24 Qui de l'orgueil vienent
et nest P — 26 G. nos cuers solle ne s. P — 30 Icelie qui p. t. f. cuire P —
P omet lev. 31 — 32 En derrière n. P — 33 issons et repairons P — 34 pou
y faissons P — 36 le tuiau P — 38 Que ja r. P — 41 Cil qui c. e.sguillon
estrive P — 43 Deus fois m. que e. m. P — ■ 44 aquiert P — 51 Sire est P —
57 devrions P.
LE .\[IR0IR DE VIE ET DE MORT 5 I )
El c'est li arbres de pechiés Car se bien le voir on savoietii,
Dont tous li tuons est enlechiès. Je croi autre cose en fcroient, 20
[Au fol. lOO ro, grande miniature (I), Et moût en sont, se il seiisent
et au fol. 166 vo, petite miniature Le jour ke il morir dcùsent,
(II) dans VE initial au v. i : voir Ja puissedi bon jour n'aroient,
la planche.] {fol. iù6 v" h\
Entendes cha, soit bon, soit femme : Adiès a le mort penseroient ; 24
(/()/. 166 v° h] Et nonpourquant onkes ne fine,
Ke vaut kc on met rike lame Seur nous vient a moût grant ravine.
Sor cors qui tost porrist en tiere He las! bon i feroit penseir
Quant dedens un sarcu de pirre 4 Et de tous maus faire cesser 28
De simple oevre fait volt gésir ? Si c'on n'en fust mie soupris.
Cils ki tout fist a son plaisir Ki garnis est n'est desconfis.
Entre nons humelment nasqui, Par celui Dieu ki fist le trosne,
Entre nons humelment vescui. 8 Plus seiire est, che croi, l'aumosne 52
Or n'est nus bon, s'il a deniers. Faite quant a vie le cors
Ki ne soit orguelleus et fiers. K'ele ne fait quant il est mors.
S'il muert, on li fait une lame, Quant mors est, ki me sara dire
Corn se tous jors i fust li ame. 12 En quel point l'a pris nostre Sire? 36
Cascuns, cascune sor chu beie Bien fais c'on fait en vie plaine
Et dient tout: « Bien est ovree », Homme et feme a bone fin maine.
Et puis de la endroit s'en vont ; Un songe vous voirai conteir.
Pour l'arme autre orison ne font. 16 Proi vous kel voilliés escouter, 40
De l'arme quident moût de gens Car tel cose oïr i porreis
Ke che ne soit el fors ke vens. Dont a le fois i pensereis.
Dans G, la colonne b du fol. 16s est blanche, sauf qu'elle porte tout en bas, eu
rouge, la rubrique versifiée, qui ne se trouve pas ailleurs. Dans N on lit en
rubrique : C'est li mireoers de la vie et de la mort que Robert de L'Orme
fist (le nom est écrit sur un grattage). Dans P il n'y a pas de rubrique.
O commence par une noie servant d'indication an miniaturiste (voir la Description
des manuscrits).
I homme soit N, home ou 0 — 2 k'on fait G, quant ou met F —
3 P omet tost — 4 sacu P, sarqueul N — 5 faite P ; vost A' — 6 nous f. N —
8 Et ou nous .V (bonne leçon ?) — 9 Q.u'il n'est A^ ; s'il n'a P ; O omet ce vers—
10 Kil GP — 13 Chascuns et chascune sus bee A^ (bonne leçon 'f) — 14 Et
dient tant b. est o. P, Si dient que b. fu 0. N — 16 n'en f. A' — 17 gent P
— 18 soit el ke vens G, soit fors el que vant P — 19 Ca se G — 20 Je croi
ke a. c. en f. G, Je croy que a. ch. diroient N — 21 Et si sont maint que s'il s.
N — 24 Car a le m. adies p. GP — 26 Sur nous ne veigne P — 28 m. son
corps aeser A' — 29 ne fust PN(C) — 30 est il n'est honnis N — 31 Par
Damedieu A' — 32 je croy N — 33 li cors PN — 35 me sa (sic) dire G ; Q.
il est m. qui saura d. P — 36 la prist P — 42 Ou vous a la f. p. .V (bonne
leçon }).
5l6 A. LANGFORS
En fables oïr et entendre
Piiet on sovent exemple prendre
Une eure avint ke je pensoie,
Entrués k'ens el penser estoie
Moût merveilous, si m'endornii,
Et puis en mon dormant si vi
Un arbre vert, grant et ramu,
Et a niervelle bien foillu ;
Mais une foille n'i ot mie
C'aucun pechiet ne senefie.
Sor l'arbre une dame seoit [fol.
Ki moût bien aornee estoit,
Si com fust une empeerris.
Des osillons ooit les cris
Et le soûlas et le déduit,
De quant ke voloit, jor et nuit.
Devant li faisoit vïeller
Et pour li esbaudir tromper.
Mais a la senestre partie
Estoit une eskielle drcchie;
. 44 Desus une feme montoit.
Sous son bras un linssuel portoit. 64
La fiice avoit laide et oscure.
Li maufés en laide figure
L'eskiele a une main soustieut,
48 En l'autre main un grauwet tient 68
Etdisoit : « Mors, mort tos le Vie,
Car de pechiés est entechie.
Va, je te pri, vigreusement.
52 L'esciele tieng segurement. « 72
-f^y] La Vie n'ot de tout chu mie,
Car de tous delis ot partie,
leus ot et si ert avulee,
56 Si c'a tout chu n'avoit pensée, 76
Car li arbres sor quoi seoit
De .VII. visces mortex naissoit.
Siet rachines de siet serpens
60 Naissoient, moût bien m'en apens. 80
D'Orgoil, ki en estoit roïnc,
43 En fable oir P, Enfablient (sic) oir A^ — 44 examples N — 46 que el p.
P, qu'en cel p. A'' — 47 je m'end. A' — 48 G omet puis; Tantostenm. P ; Et
ens en m. d. sy vy 0 — 49 et fouillu P — 50 b. fueillu P — 51 n'ot m. P —
52Chascune pechié ne s. P — 55 Si comme ï.G — 58 et j. et n. A'^ — 59
Devant lui PN — 60 p. lui A'' — 64 Avoec lui G — 66 Ungs m. a 1. f. N
(bonne leçon ?) — 67 soustenoit X — 68 un crochet P, ung hauet N — 69 Et
d. mort tout li la v. P — 70 est (eji surcharge) techie G — 71 isnelement
A'^; Va pri toi viguereussement P — 73 Sa v. a sou n'entendoit mie A^ (ce
pourrait être, à condition de lire La Vie, la bonne leçon ; toutefois la leçon de GP
peut se déjendre; ot est, bien entendu, audit) — 74 tout deliz P — 75-6 se
lisent ainsi dans les quatre manuscrits (la rime avulie: mie est fautive, déjà à
cause de la rime mie : partie qui précède ; cf. toutefois quatre rimes cotisécutives
aux V. 239-242) :
Des pechiés ert si avulie
C'a chu elle ne gardoit mie. G
De péchiez est sy awullee
Qu'a chou elle ne gardoit mie. O
Jouiaus ot et si est si awglee
Que ce elle n'entendoit mie. P
leux ot et si et (sic) avulee
Si c'a tout ce n'avoit pensée. N
77 l'arbres N — 79 de .vu. pechiés P — 80 Issoient GO — 81 De l'orgueil
qui e. r. P.
LE MIROIR DE VIE ET DE MORT
En mi naissoit une rachine
Par mi le geule d'ini serpent.
[fol. i(n /']
517
Adiestree estoit tîcrement 84
De .11. diables niout ireslais,
Car cascuns ert moût contrefais ;
Courouc et sceptre li donoient ;
Avoec tout chu li conimandoicnt 88
Ke tant con li siècles durast
Par tout le mont elle regnast.
Elle respont : Tant con vivrai
Plain piet de tierre ne perdrai, 92
Ains acquerrai de plus en plus,
Car plus de moi n'est puissans nus.
Es ciels fui ja dame clamée
Et i démenai grant posneie. 96
Mais ciex ki dont sor moi régna
Moût laidement jus me bouta,
Mi et tous chiax ki me servoient
Et ki de me partie estoient. 100
Puissedi ai régné cha jus.
Vers moi ne pot onques puis nus.
Prince, chivalier et borgois
Maintienent bien toutes mes lois. 104
Meement en religion
Ai jou sergans a grant fuison,
Ki tout sont ja a moi aciin
Et seront juskes en le fin. 108
Canonne, clerc, prestre et dvake.
Tout ont de moi aucune take.
Mie ne le tenés a gas.
Tout ai conquis et haut et bas, [fol-
i6-j v°\ 1 12
Vx damoiselcs et grans dames.
Et moût d'autres communes femes,
Ki sont cointes et achemans
Et ki demainent grans boubans. 1 16
Mais moût me tolent de mes lois
Et Jacopin et Cordelois ;
Et nonpourquant tels me werrie
Ki assés est de me maisnie ; 1 20
Si ai desous moi .vi. princesses,
Ki sont duchoisses et contesses
Et si me sont apertenans
Et de moi lor tierres tenans : 1 24
C'est Ire, Envie et Avarisce,
Luxure, Accide avoec un visce
Ke on appelle Gloutenie ;
De cascune ai se foit pleivie. 128
Certes, trop me merveilleroie
Se je par tout pooir n'avoie.
Venés conter a moi, dame Ire,
85 Des .11. G — 89 t. que li PA'.
Rubrique Je P : Orguel au dyauble. // n'y a pas de nihrique ihuis K.
91 E. que V. A^ — 92 n'en perderai G — 95 fu d. cl. N — 99 Et mi P —
102 puet A' ; puis plus GO — 103 Pour moi ch. P — 105 Mesmement PN
(C) — 108 jusques a lor f. A', justiciez en la fin P — 109 Ch. cl. pr. d. P,
Ch. et cl. pr. et d. iV — m Et ne les tenés mie a g. N — 112 P omet le
second et ; J'ay tout c. A^ — 115 .V omet et — 1 17 G oiriet moût — A^ intervertit
117 (•/ 118 — 118 Li Jacopin et Cordelois P, Et Jacopiiis et Cordeliers A^ —
119 verie A' — 120 Qui souvent est PN(C) (bonne leçon}) — 124 leur
terre P(C) — 126 une v. G — Après 128, A' ajoute :
Mes planètes est li solaus
Qui sur les autres est royaus.
129 Certes moult N.
ORGHHX
)i8 A. lÂngfors
Ki maint home avés fait ochire. 152 Et il meïsme desconfit.
A moi devés venir primiere, Jou ai par tout moût grant pooir,
Car portée aveis me baniere Soit par folie ou par savoir. 156
Tresdont c'ochist Cayns Abel Dame, ke vous diroie plus?
Son frcire, dont moût me fu bel. 136 En tout cest monde n'est clers uus
Jou ai encontre .1. homme a faire Ki peùst descrire ne lire
Ki nons fait toutes grant contraire. Ne le torment ne le martire 160
Il règne en paradis la sus, Ke j'ai fait soffrir mainte gent
Car il n'ose venir cha jus. 140 Par corous et par maltalent.
Dites moi quel pooir avés [fol. lôj Jou ai me nature de Mart,
v^b'\ Ki d'ire et de maltalent art. 164
Et qu'avés fiiit, nel me celés. Contre celui ki lasus est
Porrons moût bien, se il vous plaist.
iRj; De me part je vous aiderai,
Dusc'a le mort ne vous faudrai. 168
Tresdont k'Adani mangua le pomme, Rachine sui de moût de rains
Dame, tuerai fait maint homme, 144 Vers et foillus, entiers et sains.
Tierres ardoir et escillier, [foL 16S]
Dieu ai fait sovent renoier,
Désespérer et parjurer,
Et de cha mer et de la mer, 148 Cha, venés avant, dame Envie,
Et s'ai deviset maint torment Si me contés de vostre vie 172
Par quoi perisent moût de gent, Et quele enseuge vous portés.
Si faic sovent princes de tiere Pieche a a moi conté n'avés.
Pour peu de cose entrer en guerre, 152 Grant besong ai de vostre aïe
Par quoi povre gent sont honit Contre Jhesum, le fil Marie. 176
Rubrique de P : Orguel a Ire. Dans N, il n'y a pas de rubrique.
132 fait avés G — 137 J'ay N; un roy P(C) — 138 Q.. n. f. toute P,
Qui toutes nous f. .V — 140 Bien sai n'osse PN — 141 poir G — 142 ne
me N.
Rubrique de N : Yre respont a Orgueil. // n y a pas de rubrique dans P.
143 qu'Adans PN — 146 Dieus G — 148 Et de cha le m. et de la le m. G,
De cha le mer et de la mer O — 149 Et s'ai dévissé P(C), Et sy ay
devisé N — 151 prince P(C) — 153 Pour quoy A^ — 154 misme G, mesmes
N — 155 J'ay N — 156 pour f. ou pour A^ — 158 cest siècle A' —
163 Car j'ay A' — P omet 163 el 164 — 166 sil G ; P. n. moût b. s'il
V. pi. O — 167 Dame partie vous aiderai P — 169 des r. G — 170
foillies A^.
Rubrique de P: Orguel a Envie. Rubrique de N : Orgueil dit a Envie.
171 A"^ omet avant — 174 Pièce a moi P, A moy pieça A^ — 175 Gr.
mestier PX.
I.E MIROIR /)/•: riH ET DE MOKl
ENVIE
519
M'cnsenge, dame, une flour a
Ki dcsoLis un serpent esta.
Le flour voit on apertement ;
Le serpent tieng covertemeut, iSo
Ke on ne le conoisse mie,
Pour niiex covrir la trescherie.
La flours biau samblant senefie,
Li serpens du cuer le boesdic. 184
Entre moi et ma sereur Ire
Avons fait mainte gent ochire,
Et Esaii cacier Jacob,
Mais onques ne l'atainst a cop. i(S8
Puis fis Joseph estre en péril
Par ses frères si comme cil
Ki fu en moût grant aventure.
Es desers fis mainte murmure 192
Encontre Moïsen movoir,
Mais onques sor lui n'oc pooir.
Puis fis Saùl David cachier,
Nekedent uel pot damagier, 196
Car Diex ses sires lui aidoit,
En cui service adiès estoit, [fol. 16S b]
204
208
Ou fust a droit, ou tust a tort.
Puis fis Jhesum jugier a mort.
A ses apostlos maint martire
Fich je entre moi et dame Ire.
En religion sui plantée
Et par tout si enrachinee
Ke nus ne me puet essorber
Eors seulement par confesser.
Et nonpourquant revieng après,
Ja ne sera on si confiés.
Ke volés ke je vous plus die ?
Adès a mal f;\ire estudie ;
Jamais ne seroit dis mes visces
Ne racontés tous mes malisces :
Gent conduroie a ost banie
Contre le Soudan de Persie.
Onques point ne vous csmaiés, -
Mais adès avant chevauchiés,
Car jou ai en moi une vaine
Ki de consel est toute plaine.
ORGOUS
Dame Avarisce, ou estes vous ?
Pieche a ne contastes a nous. 220
216
Rubrique de P : Envie a Orguel. Rubrique île \ : Envie rcspout a Orgueil et
dit.
177 L'enseigne N — 179 Celle fleur voit on couvertement N — 180
tient P — 185 DiUis G d'abord rrte, corrigé après coup en ma — 187 Et au fis
cil. A — 188 ne la tienst a cop P, ne latint cop A^ — 189 entrer em pril P —
190 P. ches G, P. ces iV; si cum cil G — 192 En desers G ; fis je maint m.
N — 196 ne le N; puet G — 198 En quel s. A' — 200 Fis puis A' (si l'on
suit cette leçon, il faut mettre un point après le v. 198 et ttne virgule après le
V. 199) — 201 As apostres ausi maint m. P — 202 Ce versa été rétabli d\i-
près C seul. Il est trop long dans tous les autres manuscrits. On pourrait
supprimer dame : Fesimes entre moi et dame Ire GO, Feisme entre moi
dame Ire P, Feismes entre moy et dame Yre A' — 204 sui e. P — 206 pour
c. A'' — 209 Q.. v. q. je pi. vous (en C) d. P(C) (bonne leçon ?), Q_. v. vous
que je pi. d. A' — 210 A mal f. adès e. A' — N omet les v. 21 1-2 — P
omet le V . 216 - Après 218, A' ajoute:
Et si vous di, ne doubtez mie,
Que j[e] ay a non Foulz s'i fie.
Rubrique de P : Orguel a Avarisce. Rubrique de X : Orgueil parle si a Avarice.
220 Piecha que ne contai P ; a nons G.
520 A. LANGFORS
Vous avés, bien sai, maint denier
C'avés waingniet a l'espargnier,
A usure et a terminer.
■V^os escrins voira desfermer,
Car ne puet estre sans denier
Nus liom ki voille weriier.
A povretei, chu est la somme.
A Arras, a Miès en Lorraine
Ai je preste mainte semaine,
224 En Romenie, en Lombardie
Ai usure toute ma vie.
En mainte vile en Picardie
[fol. 168 l'o] Par terminer sui cssauchie,
Et si vous di c'al commenchier
AVARiscE Le sai moût bel aplainïer.
Si c'om aplanie le cat
Dame, au besoing voit on l'ami. Tant ke li die eskiec et mat.
Deniers ai pour vous et pour mi, 228 Nule cose doner ne voel.
Mais vous ne m'en sariés ja grei
Se faisoie tant de bonté
Ke pour noient le vous prestasse,
Car de chu ne vient nule crasse.
Mais-ensi cun jou usei l'ai,
Onze pour douze presterai.
Ensi ai jou cachiet maint homme
2î6
240
244
248
Car onques faire ne le soel
Se che n'estoit « tien chu pour chu » ;
Autrement nel feroie jou.
Caritei fu si escachie
Et se compaingne Cortoisie 252
Ke on ne le saroit ou querre
Pour nul pooir en nule terre.
221 V. a. souvent m. d. N — 222 Qu'avez vous fait a e. P — 223 A
usurer a terminer P, A usurer et terminer X — 224 vaudrai P, vouray A'
— 226 veule usurier P, vuille estre guerroier A'.
Rubrique de P : Avarisce a Orgue!. Rubrique de N : Avarice respont a
Orgueil et dit.
229 M. petit me sariés de gre PN(C) — 231 lez P — 232 grâce A''
(bonne leçon ?) — P(C) ajoute :
Denier vont tost, mais ne revieneut ;
Seigneur sont tout cil qui lez tiennent.
233 M. ainssy que usé l'ay A^, S'il vous plaist ainsi c'usé (choiseit C) l'ai
P(C) — 234 vous prestrai P ; dans N il y a grattage entre douze et presteray
— 236 cen est P, sen est N — 237 Arras amies en Lorraine G, Arras
amiens et en Lôrrainne P, Arras a amiens en Lorrainne A'^, A Arras en Mez
en Lorraine O. La leçon adoptée est celle de C. — 240 Ai je preste P — Les v.
241 et 242, qui sont sans doute remaniés, étant donné que l'auteur n'a pas l'habi-
tude de faire suivre quatre vers sur les mêmes rimes, ne sont pas dans N {cf. les
var. des v. 75-76). C'est probablement C qui a la leçon originale {malgré la
presqu' identité avec 235-6) .•
A Paris et decha la Some
Ai je apovrit maint proid'home.
242 Ai terminé toute ma vie P — 244 m. bien PN — 245 O omet le cat
— 246 T. que li d\N, T. con li di P — 249 Che che G — 251 enchachie P
— 253 Kon G; P omet le — 254 Pour nulle painne P.
LE MIROIR DE FIE ET DE MORT 521
Bien le sachics, cascune est morte. Car bien s'entent en rethoril<e
Quant li Lazres fu a le porte 256 Et en toute l'art de physike,
[fol. 16S vob] Pour chu ke l'une est lucrative
Du rike homme, g'estoie od lui Et li autre moût bursative ; 272
Et meut bien de son consel fui. Et fait chivauchier biax chevax
En tout le monde n'a villete As prelas et as cardenaus ;
Ke jou n'i aie rachinete, 260 Car en tout cest monde n'est nus,
Et par tous les lieus ou je vois Tant soit hermites ou rendus, 276
Dist on a moi a cleire vois : A cui me fille ne puist plaire
« Dame, bien venue soies ; Et ki n'en ait sovent afaire.
Chi, s'il vous plaist, vous herbre- Je vous di bien tout a délivre :
[giés. » 264 Sans me fille ne puet on vivre ; 280
Et me fille est si bien provee II n'est princes, dus, cuens ne rois
C'a l'apostoile l'ai donee : Ne fâche brisier drois et lois ;
C'est Couvoitise, ki as juges Ja Droiture n'aprocera
Or et argent fait mètre enhuges, 268 Le lieu ou me fille sera, 284
255 B. la G — 256 Et quant Larres vint P — Les v. 257 et 258 sont diffé-
rents ihvis P(C) et N :
Du riche homme a cui j'estoie (servoie C)
Faire aumosne ne H laissoie. P
Du riche homme ou qui j'estoye
Nul don fere ne li lessoye. N
— 260 Ou n'ave aucune racinette N — Les v. 259 et 260 se lisent ainsi clans
P(C) ;
El monde n'a rov ne roïne
Ne riche homme qui ne m'encline.
— 261 Car p. P(C) — 262 Cri on a moi a haute vois PN(C) — 264 Si
si vous A' ; dans G, 1 de s'il semble ajoute après coup — Après ce vers, P(C) et
K ajoutent :
Et je demeure volentiers
Ou espargnier puis mez deniers,
Car a l'ostel saint Julien
Fait bon ou ii ne couste rien.
N seul ajoute encore :
Ce savent bien li Jacobin,
Frère Meneur cil (corr. li ?) sont enclin.
— 26) En marge de ce vers, GO ont la rubrique Covoitise — 268 huces P ;
Fait or et argent mettre en huches A' — 269 riquorike P, rectorique N —
270 Et en trestout l'art P — Du v. 272 O donne seulement le dernier mot et Ut
ainsi le v. 273 : Et fait faire mont biaux hostiaux — 273 Si fait P, Si fais A^ ;
chivallier G — 274 N omet tout — 276 ne r. PN(C) — 277 Qui ma A' —
278 Et kil GO — 279 tous G ; Bien le sachiez tout P(C) — 280 puet nus
V. P — 284 Celui ou P.
522 A. I.ANGFORS
Mais Fausetés et Fois Mentie
[fol 169]
Mainte fois li font compangnie.
Eskevin ne baillieu ne maire
Ne li osent faire contraire, 288
Ains sont obeïsant a li.
Dame, pour veritei vous di :
Nus povres ne puet avoir droit,
En quel lieu ke me fille soit ; 292
Elle donc consel d'embler
Et de tollir et de reber.
Quant bien toutes nos acordons,
Par tout moût grant pooir avons. 296
Ke vous feroie plus lonc conte ?
Mainte gent vont par nons a honte.
Dame, vo gens est bien provee
Et par tout niaine grant posnee. 300
Tout le siècle poons destrure ;
Nus n'osera ruire ne muire.
ORGHEUS
Ensenge de mon anemi
Cui aine ne me tuing a ami. 308
Oés, il coviem, dame Accide,
Ke vous a moi faichiés aide.
Mais je me criem de traison.
Car il a en vo gonfanon
504
Dame, ja ne doutés de mi.
Je n'ai talent de faire issi ;
Ains me larroie les dens traire,
Si me gart Diex de tous biens faire. 3 1 2
Sachiés, g'i fis paindrc son non
[fol. 169 h]
Pour lui faire dérision.
Maie pensée getés puer ;
Je ne le feroie a nul fuer, . 316
Car tes amis est mes amis.
Tes anemis mes anemis.
Le pule Israël fis errer
Souvent et ideles aourer ; 320
Dont Moyses se coreschoit,
Ou autres ki les gouvernoit,
Dont Diex lor envoioit tempiès
Ki les perissoit, c'estoit pies, 324
Et ke mes le roi Salemon,
Ki par estoit tant sages hom,
Donai je tel puison a boire
Par coi il le covint mescroire, 328
285 Car P(C) — 286 Li font mainte f. c. .V, Tout dis li tiennent c. P
(C) — 289 Tout s. P(C) — 290 le V. àx N — 294 rober PN — 296 Moût
grant pouoir par tout a. P — 297 f. je 1. c. P — 298 par moi P — Après ce
vers, P{C) ajoute :
Mors est Alixandrez li roys
Qui me touli moût de mez drois.
Rubrique de P : Orguel a Accide. Rubrique de N : Orgueil dit a Accide.
504 Que v. fachiés a m. a. P, Que a moy faces a. .V — 306 en vous PX
(C) — 308 C. a. ne ne tuing a a. G, Que aine je ne ting a a. P, Qui
onques ne ting pour a. .Y, Que onc je ne tins a amy (h
Rubrique de P : A (sic) Accide a Orguel. Rubrique de X : Accide respont a
Orgueil et dit.
309 D. car ne P — 310 Car n'ai P(C) — 313 je fis .V — 315 geter peur
P — 317 C. vos amis N — 518 Vos annemis A' ; Si en devons plus estre
amis P — 320 S. et ydoles a. A', S. ydolez a. P — 326 Q. tant p. c.
P\XC) — 327 Do:inay d'itel p. N.
LE MIROIR DE VIE ET DE MORT
52:
Et ausi tirent autre roi,
Car il trespassoicnt lour loi
Et laissoient lor droit chemin,
Dont il prendoient pute fin. 5^2
Maeement or as crestïens
Destorne jou a faire biens.
Car quant dcvroient messe oïr,
Dont les faic on lor lis gésir, 3 56
Et quant il en vont al nionstier.
L'un a l'autre fiiic consellier,
Juer, border, jangler et rire
U assés tos d'autrui mesdire. 540
Maint i vont dont lor orison
Certes ne vaut mie un boton.
Je l'os bien dire et bien m'afice
[fol. lôf) tA»!
Ke loiaus sui en ton service. 344
ORGOUS
Venés avant, dame Luxure,
Acuités vous de vo droiture.
Encontre celui ai afaire
Ki moût peu prise no aflfaire. 348
Wardés ke bien soies warnie
Et bien maintenés vo maisnie.
De tous chiax c'avés pris a trape
Gardés ke nus ne vous escape. 352
Dame, adès t'ai vo volentei
Et en vver et en estei,
Mais armures devés prester
De quoi je me puisse adouber : 356
Orgoillous dras, riches juaus,
Aumoniere, chainture, aniaus,
Boire et mangier en licherie ;
Adont ferai chevalerie. 560
Nonpourquant je vous ai servie
Moût loialment toute ma vie.
Car sans raison et sans droiture
J'ai fait pechier contre nature : 364
Les .v. cités des Sodomites
Par mon engien furent destruites,
Dont Diex de lasus grant ire ot.
En ses filles fis pecier Loth, 368
32g Et autresi G — 530 trespasserent iV — 352 D. il leur prenoit .V —
353 Meismement or as cr. P, Mesmement ore es cr. A' ; dans G, tous est
expoitctuc après faire — 356 D. leur fais en leur lit g. N, Je leur fais en lor
lis g. P — 340 d'autre -V — .V /// les v. 341 el 342 ainsi :
Moût y vont dont leur croisons
Ne leur vaut mie .11. boutons.
Rubrique Je P : Orguel a Luxure. Rubrique de N : Orgueil parle a Luxure.
346 Acointez P — 348 vostre a. P, mon a. .V — 350 vostre mesnie .V,
vos amies P.
Rubrique de P : Luxure a Orguel. Rubrique de .V .■ Luxure respont a Orgueil
et dit.
353 fais vostre volenté .V — 355 Armurez (Armure C) me devés pr. P\'
(C) — 3)6 p. aprester P — 358 Aumonsnieres sainture aniaux .V — 359
Dans G, licherie a été corrigé après coup en lecherie — 368 fis pechié P,
grant pechier .V.
524 A. LANGFORS
Par le consel de Glotenie,
Et David en le femme Urie,
Ammon en le suer Absalon,
[fol. 169
Ki puissedi ocist Ammon.
Absalon es femes David
Apertement fist son délit.
Salemons dames ke meschines
En se vie ot .vii.>: roïnes
Et .iit.c amies ensi,
Par quoi Dieu de lasusguerpi
Et servi les mahommeries
De ses femes, de ses amies.
Par tout le mont ai en mon non
Plantée fornication.
Sachiés c'a mainte damoisele
Paie perdre le non de puchele. 384
Coiement les faic acoler.
Baisier, Initier, pinsier, taster ;
CaroUes, danses et espringhes
Faic esbaudir pour les mescines, 388
Tabou rs et muses et vielles
Ausi pour dechevoir puceles.
Sachiés, c'est fine vérités,
Par moi perist Virginités, 392
Ke mes papelars et beghines
Sovent doins de mes disciplines.
Ke volés ke je vous plus die ?
■t'o/'] Tant ai fet faire putcrie, 396
372 Adultère et ribauderie
En gens mondains et en ciergie
Ke nus dire ne le poroit
Se .ce. ans vivre devoit. 400
376 Voilliés devant, voilliés deriere,
[fol. i-jo]
Moût arai gent a ma baniere.
380
Entendes a moi, Gloutenie :
Tresdont avés estei m'amie 404
Ke fesistes le primier homme
Et sa feme mangier la pomme.
Grant besong ai de vostre aïe
Et de vostre chevalerie. 408
Quant vo baniere sus levés,
En moût de lieus pooir aveis :
Un hanap i a et un pot ;
Paier en faites maint escot. 412
369 P. le pechié N — An lieu des v. 369-370, P a ces quatre vers {dont les
deux derniers, légcrevient altérés, sont aussi dans C) :
Par la gloutonnie del vin.
Et la lignie Bengamin
Par moi fu près toute essillie,
Davis pécha en la famé Uric.
— 371 la famé A. PN — 375 Salmons A' — 377 aussi PN — 380 et de N —
384 .V omet le — 386 pinchier luitier P — 387 Karole P — 389 musez P ;
Muses tabours et vieles A' — 390 Tout pour dessevoir les pucelles N, Fais
esbaudir pour ces pucelles P — 591 Et s. que c'est v. A' — A'^ omet les v.
393 ^^ 394 — 395 Q-Ue V. que je plus vous die PN (bonne leçon ?) — A'^ omet
les V. 399 et 400 — 400 Se a tous jours vivre voloit P — 401 Veuilles. . .
veuillez P, Vuillez. . . vuillez A' — 402 Moût ai de gens P.
Rubrique de P : Orguel a Gloutonnie. Rubrique de N : Orgueil parle.
404 Touz temps a. A' — 405 Qui A' — 406 Assa f . A' — O omet le v. 408
— 409 Q. vostre b. .V — 410 des 1. G — 411 Ung anap av .1. p. N — 412
P. i f. P.
LE MIROIR DE VIE ET DE MORT
GLOUTENIE
525
En tous les licx ou je pornii,
Dame, a vo grei vous servirai.
Par vo consel et le Sathan
Fis la pomme mangier Adan.
Si tost c'ot fait le primier mors
Régna cha jus pechiés et mors
Sour lui, sour toute sa lignie.
Dont en int'er a grant partie.
Noé mangier fis le roisin ;
Ivres en fu comme de vin,
Et com ivres se descovri
Et deshonestcment dormi.
L'un de ses fiex l'en escarni,
Mais li autres le recovri,
Li tiers de chu engemissoit
Et en son cuer pensiex estoit.
Quant s'esveiila, si beneï [fol.
De Dieu celui ki le couvri,
Mais a l'autre, ki l'escarnist.
Moût ireement le maudist :
416
420
424
428
70 b]
4Î2
De lui nasquirent, che dist on.
Vilain, ribaut, serf et glouton.
Or est, je vous di, se lignie
Par tout le mont multepliie, 436
C'a paines n'i trovroit on mie
De sobre gent une puingnie.
Au vin vont tout, petit et grant.
Et tant en boivent li auquant 440
Dont par els naist tele meslee
Ki ne puet estre desevrce,
Ou soit a droit ou soit a tort,
K'il n'i ait aucun homme mort. 444
Je sui dame de mainte tiere.
Winse plantai en Engleterre.
Galois, Tiois et Avalois
Maintienent bien toutes mes lois. 448
En Flandres ai maint preu serjant,
A Ypre, a Bruges et a Gant.
Li povre vont a le cervoise,
S'ille est bone, il i font grant noise,
[452
Et li plus rike vont a vin,
Rubrique de P : Gloutonnie a Orguel.
414 D. a vostre gre .V — 415 P. vostre c. N — 419 S. 1. et t. N — 421
Noël A'; fis mengier PX(C) — Les v. 425 et 426 se lisent ainsi dans N :
Li ungs des fieux l'escharnissoit
Et li autres le recovroit.
— 428 Et de parfont cuer soupiroit PX(C) — 431 M. a celui qui P(C), M.
l'autre filz qui A' — 432 Par moult grant yre le m. A^ — 433 De cel nascui-
rent P — 434 Ribaut vilain A'^ — 435 Or e. se v. N — 436 m. si essauchie
P — 437 C'a paingne i trouveroit on m. P, C'a paigne trouveroit on mie A^
— 458 une partie P — 440 Et quant en b. li enffant A' — 441 e. sourt A" —
442 Qui ne peut estre dezmellee P, Qui ne puit estre a pais entée A' — 446
Winsse plantai et Engleterre P, Et (sic) plantay en Engleterre A' — P ajoute
après ce vers (les deux premiers, légèrement altérés, sont aussi dans C) :
Les coustumez ont Englès tenu
Des le temps le bon roy Artu
Que li cors respondi sour lui,
Dont puiz au cuer ot grant anui.
Winse (?), ce vouz dist lor latins.
Et bons hors li mers (?) est vins.
— 449 m. bon s. P — 452 Celle est bonne il font grant lîoise A", Ou la
bonne est a moût grant oure P — 433 au vin X ; P omet ce vers.
52é .A. LANGFORS
U a miiis ou au lewekin. Quarante jours, chen est li drois. 472
Li cnfanchon tempre l'aprendent, Toutes en avons a sofFrir,
Pour la douceur après coi tendent, 456 Et de no gent vont moût périr:
Et tant i vont mi gloutonciel Mais après revieng en virtu
K'i en devienent laronchiel ; Ausi grande con devant fu. 476
Car quant il n'ont plus ke dcspendre, Pour Dieu, dame, ne doutés rien :
\fol. lyo i'o] 11 n'est nus hon, je le sai bien,
Si emblent tant ke il vont pendre. Tant soit envers Dieu papelars,
460 Ne soit envïeus u escars, 480
Enîi a tel fin sont venu Pcrecheus, glous, luxurïeus
Plusour, jouene, vieil et kenu. Ou d'ire plains ou orgoillcus.
Ke vous feroie plus lonc conte? Certes, je n'en sai nul, par fait,
Ki me maintient va tost a honte. 464 Ke de nos l'une avoec lui n'ait. 484
Partout on conoist bien m'ensenge: Dame, soies fiere et estoute.
D'Irlande dusqu'en AUemaigne Nés li pasteur ne voient goûte
Toutes sommes enrachinees Ki sont en mi l'arbre rampé.
Par tout et fermement plantées. 468 Car lor oeil sont si aombré 488
En tous les tans aidier vous voelj. De foilles et de viers rainchiax [fol.
Fors qu'en quaresme, ou estre suell ijo W;]
Malades en l'an une fois Ke nés puet atoucicr solaus ;
454 Dans G, leuekin a été corrigé après coup en lewekin ; Ou a mies ou au
lieuekin P, Ou au mies ou au liuequin iV — 458 Qu"il PN — 459 Et quant
il P, Car il A^ — 460 Si emblant tant c'on les va p. N. En marge des vers
459 et 460, il y a dans N Nota — 462 Plusour et jone et quenu P, Pluseurs
viel jeune et chenu N — Après le v. 462, 2V ajoute (cf. les v, 465 et 466) :
Au festez jouer et dimenche
Par tout ay levée m'enseigne.
— 465 dyroye N — 464 va tout P, tost va A'' — 466 D'Islande P. N omet ici
h-s V. 465 et 466 (voir aux variantes du v. 462) — 471 Malade N. La leçon
adoptée est celle de X pour les v. 470 et 4^1, qui se lisent ainsi dans G, P et O
(lacune dans C) :
Fors en quaresme malade (maladez P) suell
Estre cascun an une fois.
— 472 Quarantes jours chen est li drois G, Quarentc jours soit tors ou drois
iV, Par .xl. jours .i. et trois P — 474 noz gens PN(C); vons G, veons O,
vont P, voy A'^ — 478 homme jel s. v. GO, lions je s. b. P — 481 Preceus
glous ou luxurieus P(C) — Les v. 481 et 482 se lisent ainsi dans X :
Plains d'ire glous ou luxurieux
Ou envieux ou orguilleux.
— 484 Qui A^ — 485 Dame soues P — 486 Nis li p. n'y N — 489 Des f.
et de G, Dez f. et dez O — 490 Que ne lez peut touchier s. P, Qui ne puet
atouchor s. A^.
LE MIROIR DE VIE El' DE MORT
527
Car s'il apcrtement veoient,
Tout chu k'il dient il siuroitint. 492
— Que cosc est chu, chc dist Or-
[ghiols,
Ke tu as dit et dire viols ?
— Comment, dame, nel savcs mie ?
N'entendes point d'alleghoric ? 496
Il racontent de Jhesucris,
Quant il ala par le pais
Pour preechier et sermoner
Son pule, k'il voloit sauver, 500
Si disciple après lui aloient ;
De simples dras vestu estoient.
N'a voient mie. dras roiaus ;
A pict aloit cascuns descaus, 304
Ne chivauchoient nul destrier,
N'estoient orgoilleus ne fier,
Sovent les servoit H plus sire.
Sans envie erent et sans ire, 508
Sans gloutenie et sans luxure.
Car en eaus n'avoit nule ordure .
Quant faim avoient, li pains d'orge
Souefavaloit en lor gorge. 512
Moût ert lor vie nette et pure.
D'or ne d'argent n'avoient cure
Ne de palais ne de castiaus.
Car entre aus luisoit li solaus, 516
Ki lor veùe enluminoit,
Si ke nus d'aus ne canceloit, [fol. iji]
Fors seulement li fc) Judas,
Hn cui se mist li Sathanas, 520
Et no suer Covoitise ausi,
Quant il as Juïs le vendi.
Meement sains Jehans Baptistes
Vivoit si com uns sains hermites, 524
Ki de peus de camel viesture
Vestoit a se car aspre et dure.
Quant il ot auques grant fan^ne,
Dont mangoit aucune rachinc 528
U laoustes ou miel salvage.
Ensi vivoit en l'ermitage.
Quant dutjliesuin el flun Jordain
Baptizier, il n'osoit se main 552
Mètre sor lui, s'a doute non,
Kar bien sot qu'il ert Diex et hon.
Ore uns prestres messe dira,
En ses mains le cors Dieu tcnra
Et usera cel sacrement ;
Quant ara fait assés briement.
Voira aler boire et mangicr.
Sans contredit et sans dangier.
De .ij. mes, de .iij. ou de quatre,
Assés de l'un et plus de l'autre.
S'il a bon vin ki li talente,
A son compangnon le présente: 544
« Tieng, je t'en doins, après m'en donc.
)>t
540
492 Tout quant qu'il dient il feroient P, Tout ce qu'il diroient feroient .V.
493 Quel ch. PN ; P met le second ce — 495 ne s. N — 496 nient P —
497 r. ke J. GO ; Il nouz dient en J. P — 502 De simple dras G — 505 a
nul G — 506 Ne e. G — 510 Ne en P — 512 S. descendoit en la g. ^V —
513 M. est N — 516 Avec aus estoit \\ s. P — 5 18 ne chaloit P ~- Lesv. 519
et 520 se Usent ainsi dans P :
Fors seulement li Sathenas
Qui se mist ens ou fel Judaz.
— 521 Et nostre s. A' — 522 /•• o)nel il — 523 Mesmement PN — 524
comme sains N — 525 peul de camel P, pel de chamelx N — 527 Q. avoit
a. JP — 550 Ainsi vesqui P — 531 ou flun P, au flu A' — 533 sens doubte
non N — 534 est A/^ — 535 Près (fausse initiale) N — 536 Le cors Dieu en
sezm. t. P — 537 tel s. P — 542 et puis N ; A. de l'un plus que de l'a.
P — 54) T. je le d. GO, Bien je t'en d. P.
528 A. LÂNGFORS
« Cis crut sor une vinge bone. » Et ont grant famine sovent ;
De teus i a ne puent vivre S'assés eussent pain a mesture,
S'il n'en sont cascun jour près ivre. Che lor seroit rike pasture,
[fol.ijih] 548 Et autretant vivent ou plus
Longement, bien sai, en tel lieu
Ne puet on mie tenir Dieu .
Après covoitent rikes dras,
Rikes hostiax, d'argent hanas.
Rikes dou rike a cortesie,
Pour plus monter en siengnorie.
Ensi rampent tous dis amont
Tant ke il en mi l'arbre sont
Ou des pechiés lor delis ont.
Tele est la vie de cest mont.
De teus i a ki pour lor vies
Sauver entrent en abaïes
Ki ja ne devenissent moine
S'il peùsent estre canonne.
Aucun dient, cui vie plaist,
Dont delis de car vient et naist,
Ke jadis fu forte nature
55:
556
Ke teus fait ki d'aus est plus drus. 576
Ki d'ardant cuer Dieu serviroit, '
De quant k"i li demanderoit [fol.
lyi v°]
Porroit asscs estre asseûr :
Puisant i apperietur. 58a
Les paroles Je h J'ie et de le Mort.
Quant cascune ot bien escoutee,
560 Celé ki sor l'arbre ert montée,
Ki dite estoit du mont la Vie,
De grant leecheen haut s'escrie : 584
« Humaine Mors, je sui roïne.
564 Ne soies jamais me voisine ;
Se tu es près de moi, t'en fui.
Garde ne me fai nul anui. » 588
Plus c'ore assés et moût plus dure.
Petit vaut c'om ensi se coevre. Li Mors respont : « Moût as orguel.
Etnediston: « Licuers fait l'oevre 568 Vois chi, je te porte un linsuel.
Plus ke ne fâchent li lonc jour» ? Avoec moi aras compangnie.
On voit povre gent en langour. Ne te voel plus soflfrir en vie . 592
Ki moût ont travaill et torment Je te sui venue taper.
548 Se il ne s. ch. j. ivre PN — En marge des v. 547 et 548 il y a dans N
Nota — A'^ omet les v. 553 «/ 554 — 5 55 tout dis G, tous jours A^ — 5 57 Et
des A'^ — 560 en abies G, en esbaye A'^ — 561 Que ja A^ — 563 que vie A'' —
A^ omet les v. 565 et 566 — 569 ne font li N — 570 en labour N — P
omet les V. 571 et 572 — -573 Ce vers est trop long si on compte eussent ^o?/;-
trois syllabes, à moins de corriger Se eussent — P omet les v. 575 ?/ 576 —
576 A'^ omet drus — 577 Q. d'arJent cueur Dieu ameroit N, Qui vraiement
Dieu ameroit P — 579 Pourroit moût bien estre aseùr P.
Rubrique de P.: La Vie a la Mort. Rubrique de N : La Vie parole.
582 est A^ — 587 te fui GO— 588 Pour Dieu ne P.
Rubrique de P: La Mort a la Vie. Rubrique de N : La Mort parle.
590 je t'aport PA^ (bonne leçon}) — Après ce vers, N ajoute :
Assés fais celuy courtoys don
Qui je doins vesture et maison
Plus que a ceulx qui ont le hart
Ou que li mers noyé ou fus art.
Cuidoies tu tous dis régner ?
Moût tost seras noire et oscure
Car tu es cendre et poreture.
Toute ta car mangeront vier,
Soit en esté ou en yver.
Autelle con tu chi me vois
Seras entre clii et un mois.
— Pour Dieu, merclii !, cliu dist la
[Vie,
Ne me t'ai ceste félonie.
Un jour entier n'ai pas vcscu,
Et ja viens taper mon escu . 604
Dedens tiere ne sai manoir.
Prent tant ke viels de men avoir,
Si me done encore respit. « [fol. iji
l'O h]
Li Mors respont : c J'ai en despit 608
Chu ke t'as dite tel parole,
Car tu l'as parlée moût foie.
Se tu vivoies .x. "> ans,
Petis te sambleroit li tans. 612
Je ne demanc nul autre avoir
Fors ke ton cors, che voel je avoir.
Dont ne seroit nule droiture
En moi trovee n'en Nature, 616
LE MIROIR DE VIE ET DE MORT
Se tout a fait en mi me voie
Et povre et rike ne prendoie .
529
596 — Pour Dieu !
600
lai moi mander le
[prestre.
Se li conterai tout mon estre 620
Et pechiés dont sui entechie,
Si comme feme courechie.
— Ke viels mander ? Ne pues parler,
A paines pues tu langheter. 624
S'encor ères en plaine vie,
Encor nel manderoies mie,
Et si t'estoit amonesté
Sovent par ceste autorité : 628
Vigilate itaqiic, nain
Wescilis dieiii nec horani.
Ceste cose sone en latin :
(< Veilliés ausi duskes le fin, 632
Car l'eure et le jour ne savés
Ke de cest siècle partirés. »
Veilliers est bones oevres faire
Teilles ki a Dieu doivent plaire. 636
Or voisk'ilte covient morir [fol. I/2]
Ne de mes mains ne pues fuir.
Mil m'atendent ore en ceste eure.
Je ne puis chi faire demeure. 640
594 tout dis G, tous jours .V — 599 Autele que N — P omet h v. 600.
Rubrique de P : La Vie a la Mort. Rubrique de N : La Vie parle.
601 s'a dit A' — 602 vilenie .V — 604 vieux N — 605 Par dedans t. N
— 606 Pren tant du mien que vieulx avoir N — 607 donnez encore P.
Rubrique de N : La Mort parle.
609 tu as dit N — 613 P omet nul — 614 F. que t. c. ce veu ge a. P, Qiie
t. corps celuv vuil je avoir A'^ — 618 prandroye A^.
Rubrique de A' : La Vie parle.
619 laisse moy A'^ — 620 Si li conteray A'^, Si ligehirai P.
Rubrique de X : La Mors respont.
625 Tu ne veulz m. N — 624 P omet tu — P omet les v. 625-636 — 625
S'encores estoies en pi. v. A^ S'encor fuches en pi. v. O — 626 Encore ne
le G, Encores ne le A^, Tu ne le O — 627 Et si t'iest bien a. A' — O finit
au beau milieu du v. 629 (Vigila...) — 651 C. ch. dit en 1. .V — 652 Vil-
liez aussi jusque en la f. N — 633 ne le N — 636 Celles qui Dieu puissent
pi. A^ — 657 Bien v. P — 638 ne puis A^ — 639 en cest eure G, en cest
heure P, a ceste heure N.
Romania. XLVIl. 34
530 A. LANGFORS
Atendu as trop longemcnt. »
Le paume hauce ireemcnt,
Si li dona un si grant clap
Ke li et l'arbre jus abat.
De la noise c'adont oï
En mon dormant entresali.
Grant peur oi, et nonpourquant
L'arbre fis paindre maintenant,
Ke je nel mesisse en obli,
Chu ke j'en vi et ke j'oï,
Tout ensi con vei^i l'avoie ;
Plus en froie se le savoie.
Le Miroir de A'ie appellai
Et de Mort chu ke fait en ai,
Car ki en un miroir se mire
De chu k'en sa face a a dire
Puet conoistre et apercevoir.
Tout autresi sachiés pour voir
K'en vir et oïr ches pechiés
Est aucuns des siens adreciés
Et puet de le mort remenibranoc
Avoir par ceste demonstrance.
Vie en cest siècle en l'autre est mors
644 Et s'est poreture li cors. 664
Che sachent tout a le parclosc
Ke parfaite fu ceste cose,
648 Si con nons dist ciels ki l'escrist,
[fol. i-]2 h\
L'an nostre Siengneur Jhesucrist 668
Mil deus cens et sietante et sis,
652 Le jour saint Marcel de Paris,
C'est au commencement d'esté,
Tier jour après le Trinité. 672
Pour chu le volt en romans faire
656 Ke lai i prengnent exemplaire.
.VL'. quatre vins et huit viers,
Tant escrist et en fist Robiers ; 676
Pour chu k'on l'apeloit de L'Omme,
660 Fist chi d'un oulme naistre un homme.
642 irieement P, yrement iV — 643 clac AT, cop V.
646 d. tous tressailly PK — 647 Gr. peur en oi G — 649 ne le 'N — 650 et
qu'en oy P; Ce qu'en dorment vi et oy A'' — 651 enssi que "N — 652 Plus
en froie se la savoie G, Plus en feroie se le savoie P, Plus en feroye se
savoye A^ — 653 Le mirouoir P, Le miroer A'^ — 655 miroer PA'' — 656
Puist A^ — 658 T. a. est il p. v. N — 659 K'en vir et oïr ches pochies G,
Qu'en voir et hoir ces péchiez P{C), Que veoir et oïr ces pechiés A' — 660
Et aucuns P; Et chascuns de siens A' — P lit ainsi les v. 661 et 662 :
Et puet de la mort ramembrer
Avoir par ceste remambrance.
— 663 A' omet est — 664 Et c'est PA'.
669 Mil .ce. sessante et six P, Mil .ccc. ix. et vi X — 672 Tiers PN —
673 Pour ce que le v. N — 674 Li lay P — Les vers 675 et 678 se lisent ainsi
dans P :
Huit cens d'une rime et .viii. vers,
Pou plus, pou mains, en fist Robers;
Pour ce c'om l'apeloit de L'Oulme
Fist il d'un houlme naistre un houlme.
Et ainsi dans N :
Du roumans entour .vu-, vers,
Peu plus, peu mains, en fist Robers ;
Pour ce que on l'appeloit de L'Oume
Fist cil d'ung ourme naistre un homme.
U-: MIROIR J)l-. FIE ET DE MORT 531
[Miniature III] S'il a en aucun lieu nicspris,
Priant ocvrcs ii doinst Diex foire Vilainement ne soit repris ; 684
Dont on sepnist demausretraire. 680 Car il n'est nus, s'il moût parole,
.X. et .vii|. viers fist en latin. Soit lions, soit feme ou clers d'escole.
Mais or vous pri tous en la fin, Ne die tel cose a le fois
[Jol . 772 ;■"] Dont aucun en font lor bufois. 688
{A suivre.) ■ Arthur LÂngiors.
P omet lesv. 679-80 — 681 Sur les vers latins transcrits dans la tuiniature,
voir le d-euxièvie article. — 685 nulz ce mot P — 686 Soit homme soit feme
soit clers d'escole G — 688 aucuns ticnent 1. P — P se lerniinepcir les six
vers suivants, qui sont peut-être authentiques :
Ht dit que tiens conseille autrui
Qui povre conseil donne a lui.
Pour ce requier par charité,
Ançois pour Dieu et pour pit(i)é, 692
Part li donnez en vos biens fais.
A tant de son songe me tais. 694
Explicit le dit des .vu. serpens.
Voici, à partir du v. 679, la fin de N {dont quelques vers, manquant dans G,
se retrouvent dans P) :
Prions euvre li doint Dieux faire 679
Telle que a Dieu puisse plaire. 680
Selonc l'exampleque dit Dieux :
Qui de terre est de terre sieux (sic),
Parle (corr. Parole ?) tout aussi cil hom,
D'arbre a seurnon, s'en fist sermon,
Et dist que tieux conseille autruy 689
Qui povre conseil donne a luy ; 690
La bûche en autrui oeil voit (sic).
Mais ou sien le bauc oblioit.
Par(p barré) ce requiert par charité, 691
Pour Dieu, pour grâce et pour pitié, 692
Part li donnés en vos bien fais. 695
A tant de son songe me tais. 694
Priez ensement pour celuy
Qui cest ystoire transcricy.
Arbor adest uhnus, canipestris villa sic Uhnus.
Fio sub bac uhno Robertus natus in Ultno.
.4ulieu du premier ulmus le ins. a plutôt vunus.
LA
DIPHTONGAISON EN CATALAN
Selon l'avis de presque tous les romanistes qui se sont occu-
pés du catalan, cette langue n'a jamais connu la diphtongaison
des voyelles. A. iMussafia ', MM. Morel-Fatio ^, Saroïhandy
et Schâdel ' sont d'accord sur ce point. M. Meyer-Lùbke -♦ ne
se prononce pas. Seuls, MM. Pompeu Fabra et Antoni Griera
ont envisagé la question d'une autre façon. M. Griera effleure
incidemment le problème sans l'aborder de plus près : « Convé
tenir en compte que pit, lit, viii poden représentât una etapa
mes avançada del provençal, que diftonga la e per influencia de
la palatal » 5 et « els exemples Ut, nit, kiiiro, fan posar la pre-
gunta si en català va existir o no la diftongaciô condicionada
com en provençal ''' ».
M. Pompeu Fabra a, le premier, fait appel à la diphtongai-
son pour expliquer certains phénomènes du vocalisme catalan,
dans une remarquable étude publiée dans la Revue Hispanique '',
par laquelle il a, sinon donné la solution définitive de tous
les problèmes qu'il y soulève, du moins largement contribué à
déblayer le terrain pour des recherches ultérieures. Sa thèse,
quoique en quelque sorte en marge de la présente étude, vaut
d'être résumée ici ^.
.1. Sete savis, p. 155 et s.
2. Grôber, Gruudriss, 1% 852.
3. Romania, XXXVII, p. 145, §§ 3 et 5.
4. Rom. Gramm., I, 178.
5. A. Griera, Frontera catalano-aragonesa (Biblioleca filolôgica del institut
d'Estudis Catalans), p. 51.
6. Ib., p. 75.
7. T. XV (1906), p. 9 et ss.
8. La présente étude était, dans ses parties essentielles, conçue et écrite
LA DIPHTONGAISON EN CATALAN 533
M. Fabia dresse une liste, assez nourrie, de mots catalans où
IV tonique latin se trouve représenté dans toutes les combinai-
sons phonétiques qu'offre la langue. Il ressort de ce relevé que
IV ouvert du latin vulgaire est rendu en catalan, sauf dans des
cas déterminés, par ^', tandis que IV fermé a tout aussi régu-
lièrement abouti à é. C'est le monde renversé, « Le change-
ment de e en é n'a pas lieu : devant / et h (cèl, peu) ; devant le
groupe »';• (gihidre) ; devant r entravé excepté r -\- labiale
(bivéni) ; devant rr (jèrrd). Par contre, un g précédent semble
arrêter le passage d'c à c ; nous avons gép à côté de cep ; gingébre
à côté de pébre. Les groupes ng palatal et 7igu troubleraient
aussi le développement régulier d'un e antérieur : nous avons
diitménge, vcnjn, Ilétigim. Nous avons enfin é devant / : m,
Ih'i ' . » Comment doit-on expliquer ces changements en appa-
rence si déconcertants ? M. Fabra voit dans é (-< ê) « une
réduction d'une ancienne diphtongue ei : e se serait réfracté
en ei (cp. le franc., le rhétique) ; puis il se serait produit une
dissimilation entre les deux éléments de la diphtongue, (7 serait
devenu ei ; et, finalement, ei aurait été réduit à e -= ê. L'an-
cienne diphtongaison de la voyelle e en catalan expliquerait
aussi Vç majorquin : il serait l'effet d'une dissimilation plus
forte, ei se serait avancé jusqu'à ei, avant la perte de l'élément
palatal ». « Quant au passage d'f à é, il serait lié à l'allongement
de 1'^" primitif. En s'allongeant e perd son homogénéité ; ee, d'où
ie avec tous ses développements ; mais aussi, par réduction, e
ou (' := é. En catalan la réduction normale serait é, mais /, h,
rr et r -j- consonne aurait donné le dessus à l'élément le plus
ouvert; par contre, on aurait ie et finalement / devant la con-
sonne palatale / -. »
L'explication que donne M. Fabra du développement des
qualités de Vc en catalan est, comme on le voit, ingénieuse et,
somme toute, plausible. Néanmoins, elle a besoin d'être étayée
par de nouveaux arguments et surtout d'être corroborée par
l'étude des développements dialectaux, travail qui ne peut guère
s'effectuer avant l'apparition de ï Atlas linguistique du terri-
dès 1914, alors que je ne connaissais pas encore les travaux de MM. Fabra
et Griera.
1. L. c, p. 19.
2. L. c, p. 21 .
5 34 P- ROKSETH
toire catalan que prépare l'Institut d'Esimiis Catalans à Barce-
lone. En attendant, je ferai quelques observations de détail.
Le passage de IV à c a dû s'accomplir à une époque antérieure
à celle de la séparation du catalan continental d'avec le major-
quin, sans quoi on s'expliquerait malaisément la concordance
partaite qui existe sur ce point entre les deux groupes linguis-
tiques. D'un autre côté, Ve avait déjà dû abandonner sa qualité
fermée primitive, car il ne s'est pas confondu en majorquin
avec Vé secondaire provenant d'e. Comment ne se sont-ils pas
rencontrés en chemin ? L'h3'pothèse d'une diphtongaison simul-
tanée, avec réduction ultérieure de la diphtongue, en rend
bien compte. Ou faut-il revenir à l'hypothèse de Alilà y Fonta-
nals ' et de M. Brekke ' d'nprès laquelle l'a' tonique > (<C e) du
majorquin est « un des nombreux vestiges de l'ancienne langue
conservée aux îles » ? Vè <C f du catalan central et ïc << e des
parlers occidentaux seraient alors des réductions de Vœ. La
disparité entre les représentants actuels en territoire catalan de
IV (^, éj é) vis-à-vis de la concordance que nous avons observée
dans le développement de Ve nous porterait à penser qu'il fout
peut-être partir de Vœ comme type commun du catalan primi-
tif et que l'*' et Vé en sont des réductions postérieures à la
séparation du catalan continental d'avec le majorquin. C'est
une hypothèse, et je la donne pour ce qu'elle vaut. On peut
ajouter qu'on trouve aujourd'hui dans quelques villages de la
région centrale de Majorque (à Binissalem et à Alarô) 1'^ ■< e
dans les mêmes cas qu'en catalan ; que ce soit la qualité pri-
mitive de la vo3'elle ou la réduction de 1'^, c'est ce que je n'ose
affirmer +. — Encore une remarque. V owr <\\io\factiim ^ fayt
'> feyt > /'/ a-t-ilun^'en catalan moderne? L'fl^'de/aj/ n'aurait
pas pu éviter de se rencontrer en chemin avec f ]> *cy >- *4y ;
or, il ne s'est pas associé à cette dernière série.
Je crois donc que l'hypothèse de M. Fabra d'une diphtongai-
son catalane de l'f ouvert est juste, mais, pour les raisons indi-
quées ci-dessus et pour d'autres qu'il mènerait trop loin de
1. Ra'ue des langues romanes, X, 146.
2. Remania, XVII, 89.
5. Notons au passage que cet œ n'est pas arrondi.
4. Le passage dV fermé à a' s'observe ailleurs, p. ex. dans le dialecte
gascon des Landes.
LA DIPHTONGAISON EN CATALAN 53 5
développer ici, j'hésite à accepter, jusqu'à plus ample informé,
sa manière de voir quant à la diphtongaison de l'c fermé.
Il n'entre cependant pas dans l'objet de cette étude de dis-
cuter à fond tous les problèmes mis en lumière par l'article de
M. Fabra. Je me bornerai, dans ce qui suit, à tâcher de démon-
trer l'existence, à l'époque prélittéraire, d'une diphtongaison
commune à tout le territoire catalan et qui affecte également
les deux voyelles ouvertes e et o. La thèse que je vais essayer de
prouver est la suivante : le catalan a, tout comme le provençal
et le français, connu la diphtongaison de Ve ouvert et de Va
ouvert lorsque ceux-ci étaient suivis d'un phonème palatal.
Les faits, brièvement énoncés, sont les suivants : en regard de
la série pit péctus, llit léctum, etc., nous avons la série estret
strictum et dret di rectum ; de même nous avons ull ôcu-
lum, ;/// nôctemà côté de ^''mo// genùculum, rot ructus.
On a depuis longtemps signalé la contradiction phonétique que
paraissent impliquer ces formes, et on en a donné plusieurs
explications. D'après celle de M. Saroïhandy, généralement
adoptée, les voyelles ouvertes se seraient fermées par deux
étapes, sous l'influence d'un élément palatal subséquent : è >*
é > /, et ô >» (5 >- u. Cependant, il ne laisse pas de surprendre
que, tandis que les voyelles ouvertes se seraient fermées ainsi
progressivement, les voyelles fermées, échappant totalement à
l'influence palatale, n'aient pas bougé. La manière de voir de
M. Saroïhandy lui a peut-être été dictée par sa préoccupation de
trouver des conformités entre le castillan et le catalan, confor-
mités d'ailleurs indéniables. Seulement, en la circonstance, le
castillan s'est comporté autrement que le catalan : Ye devant
palatale s'est fermé en é et s'est arrêté là, tandis que l'c a pro-
gressé à son tour jusqu'à /.
M. Fabra fait rentrer les formes comme pit et //// dans sa
théorie générale de la diphtongaison spontanée de Ve (« on
aurait te et finalement / devant la consonne palatale / « ') et
rejette l'action diphtongante de la palatale :«.... la consonne
I. L. C, p. 21.
536 p. ROKSETH
secondaire / ne semble avoir exercé aucune influence. » — Si
cette explication, à la rigueur, peut s'appliquer aux mots
avec e comme pit et ///'/, elle ne saurait rendre compte du trai-
tement de IV en //// et ciixa côxa. Or, la nature du phénomène
est, de toute évidence, identique dans les deux cas. Il faut donc
chercher une explication applicable à la fois aux deux voyelles,
f et 0.
Je crois avec M. Saroïhandy que, dans pit aussi bien que
dans iill, nous sommes en présence d'un cas d'assimilation par
contact. Mais pourquoi cette assimilation, qui a suffi pour fer-
mer Ve de léctum en /, ne s'est-clle pas exercée sur Vé de di rec-
tum, qui paraîtrait une victime plus facile ? Evidemment parce
que la force assimilatrice n'a pas été la même dans les deux cas.
En llit il a dû intervenir un élément fermant qui n'existait pas
en dret. Voici où entre notre théorie de la diphtongaison : ce
que la seule palatale subséquente n'a pu accomplira été rendu
possible grâce à l'influence additionnelle du phonème très
fermé qui précédait la voyelle ouverte tonique, c'est-à-dire du
premier élément de la diphtongue née sous l'action de la pala-
tale (léctum >>*///r)7 > //// et côc tu m >> *ciioyt > *cueyt >-
cuyt) .
Avant d'entrer dans des détails sur ce processus je donnerai
ici une liste assez complète des mots catalans où nous trouvons
aujourd'hui Ve et Vo représentés respectivement par i et //,
c'est-à-dire qui ont anciennement connu la diphtongue :
A. e:
ahir « hier » -< hé ri ;
desilj « désir » ■< *desëdium, ou postverbal de *desé-
diare ;
despit « dépit » ■< despéctum ;
enginy et giny ■== cast. « ingenio, maiîa » <C ingénium ;
espill « miroir » <Cspéculum ;
fira K foire » < *féria ' ;
I. Plusieurs formes provençales (fièiro, fiè'nld), et probablement l'ital.
fiera, demandent également *fëria au Heu du class. fêria.
LA DIPHTONGAISON EN CATALAN 5 37
flix ^= cast. « filàstica » < fléxum ' ;
^/7 (vieux) u jet » < *jéctum - ;
ix <« il sort » <C éxit ;
Ilig « je lis » (< Icgo, par changement de désinence ; vieillie
en catalan central, cette forme persiste en alghcrois) ;
Hit <■<■ lit » <C lëctum ;
niiJls (vieux) « mieux » -< mëlius ;
niitg <■( demi » -< médium ;
pinta (■<■ peigne » < péctinem. (Féminin au sens de peigne
ordinaire ; masculin au sens de peigne pour carder la laine, le
chanvre, etc. Les étapes de l'évolution ont dû être les suivantes :
péctinem > *pieitnè > *pitm> pinte.')
pirs (vieux) =. pitjor < péjor ;
pit « poitrine >• < péctus ;
pitja < pédica ' ;
projit " profit » <C proféctum ;
sis « six » <C s ex ;
sitja ^ <C *sédicum, -a ;
1. Cette étymologie me parait également satisfaisante quant au sens et à la
forme. Les dictionnaires catalans traduisent ce mot par « filàstica ». Voici la
définition qu'en donne le Diccionario de la Academia espanola : « hilos de
que se forman todos los cabos y jarcias. Sâcanse las filâsticas de los
trozos de cables viejos que se destuercen para atar con ellos lo que se
ofrezca >>.
2. Les formes provençales suivantes ne s'expliquent que par celte forme :
///, ;■/('/ (mars.), jièit (dauph.).
3. Ce mot signifie d'après Labernia : i. puntal o altra cosa pera sostenir
(cast. puntal) ; 2. massô, pitjador ; 3. ant. = pitjada. — Pitjada est défini
parle même : 1° =r cast. pisada, huella ; 2° = cast. apretôn, empujôn ;
y = trepitjada. — A côté de pitja et pitjada on a des formes avec e : petja
(=: « pitjada » et, en majorquin, « pied de table ») et petjada, dont Ve
provient de l'infinitif /le/yi/r < pêdicare. Ce verbe a dû exister, et existe
peut-être toujours dans quelque dialecte, quoique Labernia ne donne que
pitjar. Un autre dérivé de *petjar est le vieux mot peig = « pis, sol, pavi-
ment ». Trepitj « acciô de trepitjar » est également un dérivé postverbal. —
A la forme pitja correspondent lès formes provençales piejo, pijo « étai,
pointai ».
4. Labernia définit ce mot comme suit : « lloch sôta terra pera posar lo
blat : gruta o presô sôta terra. » Outre ces acceptions le mot présente à
5^8 p. ROKSHTH
tix « il tisse » < texit ;
vil « membre viril » ■< vëctem.
B. i^ :
avn\ (( aujourd'hui » ■< hôdic (vieille forme liiiv =
(rni'iiy) ;
rerfiill « cerfeuil » << caîrefoliu m ;
ciiyda « il soigne » < *côgiiat ;
ciill « il cueille » < *c6lligit ;
ciixr, ciiyro « cuir » < corium ;
ciiyt a cuit » <C côctum (mots dérivés cuyln « fournée » et
deciiyi « décoct ») ;
cuxa " cuisse » <C côxa ;
despitU « dépouille » •< de -]- spolium (ou plutôt post-
verbal de i/M/)////rtr << despôliare) ;
âiiU (vieux) = dàl <C dôlium ;
ejiiiig (anntx) « ennui » <C *inôdium ;
escull « choix « <C ex -|- côlligit ;
escuU ' (vieux) « écueil ; risque, péril » < scopulum *scô-
clum ;
fiill, fiiJla (( feuille » <;fôlium fôlia ;
oniix = gi'îiixa - « grosseur » ■< *grôssia ;
huix 5 (vieux) «aversion, dégoût » podium (d'où hiijar =
fastiguejar et hiijat « fatigué, dégoûté ») ;
//////, jiill, juy « ivraie » <^ 16 Hum (majorquin jiiyvoi
« persil ))) ;
Uitny « loin » <; longe ;
iiiiiyr a je meurs » <C môreo ;
viiig *< (vieux) « muid » < modium ;
Majorque celle de « meule de bois pour carbonisation ». — La vieille forme
setge. au sens militaire de siège, ainsi que son synonyme sctjaiiieiit, dérive
d'un verbe 5ei!/i7/- < sëdicare, qui a sûrement existé.
1. Les formes mod :rnes «c:o//, majorquin f5Co//o (cependant, nom propre,
escny) sont empruntées au castillan.
2. Prov. oroisso, au sens de grossesse. Montaigne a groissi'.
5. La forme boy n'est pas populaire.
\. La forme »wy paraît empruntée.
LA DIPHTONGAISON EX CATALAN 5 39
miilla ' < *môllia ;
;/// « nuit » < nôctem (de *iiiiyt on a le verbe tramiylar);
orgull - « orgueil » < *orgôli ;
phija « pluie » < plôvea (d'où sopliiig « abri contre la
pluie ») ;
priiixine, prux me (vieux) i<^ prochain » subst. < prôximum;
ptii^ ' « puy » <C podium ;
pHÏx, ptiys, plis « puis, depuis » <C pôsteo (d'où ilcpiiix
« depuis » et despruix, croisement de depuîx et després) ;
piiix, pusch (vieux), mod. pue « je peux » < *pôssio ;
reciiU « recueil » <C re -|- côlligit ;
reinull « mouillure », postverbal de remiiUar <C re -|- môl-
liare ;
suny (.^ sommeil » ^sômnium;
ireniulja « trémie » <C trimôdia ;
iruja « truie » -< *trôia ;
/;•//// « treuil >; -< tôrculum, *trôculum ;
uJl « œil » <C ôculum ;
viill « je veux » <C vôleo, viilla « veuille » -< vôleam ;
vtiyl, huyt « vide » < *vôcitum ;
vu\t « huit » <C ôcto.
J'inclus dans la liste les formes verbales ciiyda, ciil! et les
substantifs postverbaux despnll, escnll « choix », recuJl et
remiill, dont 1'?/ appartient originairement aux formes verbales
à radical accentué, desquelles, par analogie, il s'est introduit
plus tard dans les autres formes.
Il ressort de ces listes que la diphtongaison de 1'^' et de l'p,
avec réduction ultérieure delà diphtongue, s'est produite quand
ces voyelles étaient suivies des représentants romans des pho-
nèmes et groupes de phonèmes latins suivants : / final, /, di,
1. Labernia : c carn de bestiar que penja sens estar aferrada a cap os » =
cast. faUa.
2. Il est douteux qu'il faille ranger ce mot ici ; quelques formes françaises
paraissent, cependant, présenter la diphtongue : a. fr. orgiiel, orghiex (Gode-
froy) et prov. ergiiel. Vu catalan s'expliquerait d'ailleurs par 1'/ final de
orgôli.
5. apoi « appui » est emprunté au castillan.
5^0 p. ROKSETH
gi, li, ni, mni, ri, ssi, sti, vj, et, c't, g't, cl, x, d'c', U'g
et ng' '.
Les groupes ti, ci, cei se sont dépalatalisés de très bonne
heure sur la plus grande partie du territoire roman et n'ont
exercé aucune influence sur les voyelles ouvertes ni en catalan
ni en provençal : prèu « prix » <; prétium, péssa « pièce »
< *péttia, tèrs « tiers » << tértium, noces « noces » <C *nôp-
tias *nôctias, llbssa « louche » ■< *lôcchea. De même ils
sont restés sans influence en castillan, où une palatale aurait
empêché la diphtongaison : fiin^a, pie^a, simien^a « semence »
<;seméntia, etc.
Le passage au > o ne s'est pas encore accompli à l'époque de
la diphtongaison, celle-ci n'ayant pas aff"ecté cet o secondaire :
gbig « joie » < gaudium, Jlotja « loge » <C laubja, nosa
« obstacle » •< nausea, big « j'entends » <C audeo. Le déve-
loppement-11- >■ / est également de date postérieure, puisque
cette palatale est restée sans influence sur la diphtongaison.
Les quelques formes qui semblent être en contradiction avec
la loi formulée plus haut, admettent une autre explication.
gèni « génie » << génium, gJbria « gloire » ■< gloria, bstra
« huître » <<ôstrea, maj. espbnja « éponge » < spôngia,
remèy « remède » <C remédium, tèdi (.(^ ennui » <Ctaedium,
novi iiuvi « fiancé » ■< *nôvium sont tous des mots savants
ou d'emprunt. Il en est de même pour nervi nirvi « nerf »
•< *nérvium (au lieu de nërvum), cf. prov. nerviy sard.
nerviu esp. nervioÇicôté de niervo <C nërvum) ; — prènys, maj.
prœnys « enceinte », comme ital. pregno, suppose une forme
primitive *prignum et non pas *praegnis, cf. prignum
iumentum dans les Leges Alamannoruni ^ ; — èrdi « orge »
•< hordeum ne paraît pas plus que prov. ordi présenter un
développement régulier; — àJi « huile » <C oleum est savant
1 . Est-ce une condition pour que la diphtongaison puisse avoir lieu que la
palatale soit contiguë à la voyelle tonique ? Les mots ôstra « huître »
<; ôstrea, ordi « orge » <hôrdeum, esponja « éponge » < spôngia
sembleraient l'indiquer, s'il ne faut pas les expliquer autrement, voir plus
loin. Je fais remarquer que le groupe ng' de spôngia diffère par la syllaba-
tion de celui de longe, ce qui a amené la différence du traitement.
2. Cité par Max L. Wagner, Lautlehre der siidsard. Miindnrten (Zs. f. rovi.
Phil., Beiheft 12).
LA DIPHTONGAISON EN CATALAN 54I
comme dans plusieurs autres langues, cf. ital. olio, prov. oli; —
7iici neci «■ niais » < nésci uni n'est pas entièrement populaire
non plus; — métgc' « médecin » •< me dieu m est à moitié
savant comme en provençal et en ancien français; — vétulum
*véclu présente dans presque toute la péninsule ibérique des
développements irréguliers, sans qu'on en ait pu donner une
explication satisfaisante. Le castillan, qui ne diphtongue pas
devant une palatale, ne connaît de ce mot que la forme diph-
tonguée viejo, à côte de espejo <C spéculum. Le mirandais,
qui pour la voyelle e se comporte de même que le castillan,
présente également bielho, et non beilho, comme on s'y atten-
drait '. C'est ainsi que nous trouvons aussi en catalan
moderne véll, au lieu de vill, que demanderait la loi énoncée
ci-dessus. Cette dernière forme a existé, cependant, et s'est
conservée dans des noms de lieu : Castellviy, Castellvî \
Le mot cadira « chaise » •< cathedra est embarrassant. Je
ne vois pas pourquoi le groupe dr (devenu }';■) aurait provoqué
la diphtongaison plutôt que tr dans pétra '^ péra pédra, les
deux groupes ayant dû passer presque simultanément à yr. Le
fait est quecathédra présente également en provençal nombre
de formes diphtonguées où la diphtongue est aussi peu de
mise qu'en catalan : cadiero, cadiro, cadire (béarnais), cadièiro
(langued.), chadiero (périg.). etc.
Au risque de paraître prolixe je donnerai une liste de mots
qui montre le traitement de Ye et de Vo fermés soumis aux
mêmes influences palatales ' :
A. e :
cat. artell (vieux) « griffe » •< articulum ;
bateig « baptême » ■< de baptidiare ;
bçya « abeille » •< apïcula ;
cat. calell cast. « caliche » ■< caliculum ;
1. Leite de Vasconcellos, Esludos de philologia iitiratidesa, I, p. 218, note.
2. Balari y Jovanv, Orhjenes historicos de Catalunya. Barcelona, 1899,
p. 26.
3. Je donne pour l't' de préférence la forme majorquine comme celle qui
accuse le mieux la qualité de la vovelle. On sait que Vœ majorquin repré-
sente un e primitif.
542 p. ROKSETH
• cçya « cil » <C Cl lia ;
cervçx^ « bière » <C cerevisia ;
conçxcr «connaître » < *cognésccre ;
consçy « conseil » <C consilium ;
corrçtja « courroie » -< corrigia ;
envçja « envie » -< envidia ;
esplçt « récolte abondante » <C explicitum ;
estrenyer « étreindre » < strïngere ;
estrçt « étroit » <C strictum ;
fçnyer « pétrir » <C fingere ;
fret « froid » < frigidum ;
Uénya « bois » <C ligna ;
Ueveig ' « vent du ouest-sud-ouest » <; *libiticum ;
oreya « oreille » < au ri cul a ;
ormeig « outil », de *ormidiare, grec =p[j.{;c'.v ;
parçy (<■ paire » < pariculum ;
péix « poisson » <C piscem ;
rçya a soc » <.' régula ;
r(7i'0' « rouille » <C rubiculum - ;
sedçny « corde de crins » <" *saetêneum ;
jgMj'a « signe » <C signa ;
verçma « vendange < vindcmia.
B.():
lui^oxa «angoisse >> <i angùstia;
bat alla « fléau », <C *battùcula ;
bôix « buis », <C buxum ;
carrônya « charogne », <C*carônia;
codôny « coing », ■< cotôneum;
cslôig « étui », de stùdiare;
fenôll, ma].fonôy « fenouil », << fenîiculum ;
1. Ce terme de marin a passé du catalan en italien (liheccio, d'où anc.
franc. Hheche), en castillan (leveche) et en provençal (Jabech, hhech). La forme
du latin classique est libs libis, du grec À!'}, /.tjio; « vent de Lybie », pour
les Grecs.
2. Et non pas de rubëllus : MM. Meyer-Lùbke et Koerting ont tort.
L'a- niajorquin demande un e fermé, et l'v exclut 17 double qui se serait con-
servée comme/, tandis que F/ < cl passe à v.
LA DIPHTONGAISON EN CATALAN 543
genôll, mu'], jonôy i<. genou », < genùculum;
gorgôll, < gurgùHo;
inôix « mousse », < mustium (?);
ronya c rogne » <C *rônia;
roslôU, niaj. rostôy « étcule » < re + *stupula ;
rot « rot >', <C rùctus ;
vcrgônxa « honte », <C verecùndia.
' Il est inutile de multiplier davantage ces exemples; ceux que
je viens de citer suffisent pour démontrer que Ve et Va fermés
n'ont subi aucun changement du fait du voisinage du phonème
palatal. Il convient pourtant d'excepter les cas d'unilaitt : tnyt,
vieux pluriel de tôt, fin « je fis » << fêci, etc. Les autres
cas qui n'entrent pas dans la règle générale se laissent presque
tous expliquer autrement; dit «<dïctum, dntduyt <C dûctum,
citllita « récolte » <C collecta tiennent leur voyelle de l'infi-
nitif (cf. la forme régulière maj. beneyt « sot » <Cbenedictum);
albir alhire « jugement » <C arbïtrium, hatestiri, haptisteri
(vieux) « baptistère »<[ hâptisièrium, monastir « monastère »
-< monastêrium, caltiri, cauteri, cementiri, cristiri, cristeri,
saltiri ^, ciri « cierge» <Ccéreum, sipia, sèpia « sèche »
<[ sèpia sont tous des mots savants. — Les dérivés de bêstia
présentent aussi en catalan des anomalies : maj. bèsti « brute »,
surtout au figuré, à côté de maj . bisti « bête de somme ou de
trait ». — Voux dit « doigt » <C dïgitum, cf. ital. dito, log.
didii, gasc. dit; — estrljol «étrille » ne vient pas de strïgilis
ni de *strïgula, mais plutôt du germanique striegel; — fnill
« millet » <;mïlium montre des formes avec un i dans d'autres
langues : ital. iniglio, anc. franc, mil, esp. mijo, port, niilho.
L'explication qu'en donne Groeber - n'est pas entièrement
convaincante; elle vaut pourtant mieux que celle de Baist '.
Les mots avec f ou (> -j- " + explosive présentent aujour-
d'hui généralement / et u : cingle « sangle » <Ccingula, ungla
« ongle » < ùngula, cinta « ceinture » < cincta, piint « point »
<C pûnctum, ««/« oint » <C ûnctum.C'est un développement
1. Mussafia, Sete savis, p. 7, note 5 .
2. Arch. f. ht. Lex. u. Gr., t. 6, p. 592.
3. Dans Grôber, Gn(i!driss,l',p. 886.
544 P- KOKSETH
phonétique dû au phonème complexe subséquent '. — C'est peut-
être de même un développement régulier que nous observons dans
quelques mots en ç ou o + n mouillée : destinyer -= destenyir < des
-j- 1 i n g e r e, tinya « teigne » <C t ï n e a, cuny « coin » <C c ù n e u m ,
puny « poing» <C pùgnum, y/zn^rr, ('/////t/^'er « atteler », des-
ji'iuyer « dcteler » << jïingere, à côté de esirenyer, enipenycr
<Cimpïngere, fenyer, llénya, sedeny, carrôuya, codôny, rônya,
etc. fe ne vois pas comment on pourra concilier les deux
séries de formes.
Une fois l'étendue du phénomène déterminée, nous pou-
vons mieux juger de la nature de celui-ci. Comme nous l'avons
vu, une palatale subséquente ne suffisait pas à fermer un f en /
et, par conséquent, moins encore à amener un e ouvert à /.
Mais, après avoir, grâce à des propriétés qui restent à déterminer,
provoqué la diphtongaison de Ve, l'action fermante de la palatale
sur la voyelle tonique a été renforcée par celle du premier
élément très fermé de la diphtongue. L'gde "iiiicdy < médium
s'est trouvé exposé à la double attraction de 1'/ et du dy. Ces deux
phonèmes le tiraillant sans cesse, chacun dans son sens, ont
fini par le hausser jusqu'à leur niveau, c'est-à-dire à se l'assi-
miler. Ou, pour parler physiologiquement, la langue, au lieu
de descendre de 1'/ jusqu'à la position basse de Yc pour remonter
ensuite à la position de l'occlusion palatale, a de plus en plus
raccourci le chemin et a fini par prendre le plus court :
*mlèdy >> *miédy >- midy ^. C'est ce qui s'appelle assimilation
par contact ; en l'espèce, par contact double.
Les choses ne se sont pas passées autrement pour Va. Ve,
dâns*uèl <[ uol <C ôculum, se trouvait resserré entre deux
phonèmes très fermés, qui ont fini par le fermer à son tour.
La langue, pour passer de Vu à 1'/, au lieu de prendre le détour
par ê, a pris la traverse : *ijél > *tiél > *////. Vi ayant été fina-
1. Voir Millardét, A propos du piov. dios, Rev. des langues roui., t. 57,
p. 189.
2. On trouve chez les vieux auteurs, p. ex. chez Ramnn Lull,des grapliies
comme pioJîiL qui représente l'avant-derniére étape : profëctum> */"oA'T/ >
*profiéyl '^ profiyl '^profil.
LA DIPHTONGAISON EN CATALAN 545
lement absorbé par la palatale, on a eu //// . De même *}iiu'yt >>
*nuiyt > *nuit > nuyt ou, avec chute de 1'», nit. — L'accent,
qui originairement devait porter sur 1'/ (cf. ////), s'est ensuite
transporté sur le premier élément de la diphtongue. On croirait
retrouver en alghérois l'accent primitif : viiit < ôcto, cuit
<C coctum; mais nous sommes là plutôt en présence d'un
déplacement secondaire, d. fruit <C frûctum.
Nous croyons avoir démontré que l'hypothèse d'une diphton-
gaison conditionnée est nécessaire pour l'explication phonétique
de certains phénomènes du vocalisme catalan. Disons mainte-
nant un mot de la diphtongaison elle-même, considérée du
point de vue physiologique. Il ne saurait naturellement être
question d'aborder, à propos du catalan, les problèmes de la
diphtongaison dans toute leur ampleur ; néanmoins, quelques
indications rapides pourront contribuer à éclairer les questions
qui font l'objet de cette étude.
Le phénomène de la diphtongaison, telle que nous l'avons
observée en catalan, consiste dans l'anticipation de la fermeture
du phonème palatal au moment où l'organe phonateur attaque
la voyelle tonique. Une objection se présente tout de suite à
l'esprit. Pourquoi cette anticipation n'a-t-elle pas lieu lorsque
la voyelle tonique est suivie de phonèmes aussi fermés que les
consonnes palatales ou palatalisées, tels que les occlusives
en général ? Il est facile d'y répondre. Les phonèmes ou groupes
palataux énumérés plus haut sont de beaucoup plus complexes
que n'importe quelle occlusive simple : à l'articulation spécifique
du t, du d, du k, de 1'/, de Vu, etc., vient s'ajouter l'articula-
tion palatale. Or, il est évident que l'émission du son double
ainsi produit nécessite une plus grande dépense d'énergie
que l'émission d'une occlusive simple, et même que celle de
deux occlusives consécutives, où la dépense est répartie en
deux temps. C'est précisément cette complexité des phéno-
mènes palataux précités qui a déclenché, en catalan, le méca-
nisme de la diphtongaison. L'appareil phonateur, au moment
d'attaquer la voyelle ouverte tonique, pressent la proximité du
phonème complexe et, sous l'obsession de l'effort à fournir, il
Roinania^ XLIII. J5
54<^ !'• ROKSETII
prend son clan un peu trop tôt et commence la voyelle trop
fermée, c'est-à-dire il anticipe les mouvements articulatoires
exigés par la phonation de la palatale subséquente. La vacilla-
tion n'est, cependant, que l'affaire d'un instant ; l'appareil
phonateur se reprend et se corrige aussitôt pour émettre le
reste de la voyelle avec l'ouverture requise. Or, dans cette
anticipation de la fermeture de la palatale se cache l'embryon
d'un nouveau phonème, qui ne demande qu'à se faire jour,
et si l'anticipation arrive à se généraliser, la diphtongue est
née.
Les changements multiples qu'ont occasionnés les palatales
dans l'évolution phonétique delà plupart des langues n'ont pas
d'autre cause que la complexité des mouvements articulatoires
que demande l'émission de ces phonèmes. De ce principe
découlent leur action diphtongante, leur action assimilatrice, etc.
Les organes, en soi imparfaits, ne sauraient exécuter avec une
exactitude mathématique les différents mouvements articulatoires
qui concourent à l'émission d'un phonème quelconque. Plus ce
phonème est complexe, plus l'imprécision de leur fonctionne-
ment s'accentuera en raison du surcroît d'effort musculaire
qui leur est demandé, comme c'est le cas pour les palatales. Les
sons voisins en sont toujours, par compensation, plus ou moins
les victimes : d'une façon partielle, quand une ouverte tonique
est brisée en deux parties, l'une plus fermée, l'autre plus
ouverte (la diphtongaison) ; totalement, quand une voyelle
suivie d'une palatale, en vertu du principe du moindre effort,
s'est fermée, comme nous l'avons vu pour la réduction de la
diphtongue.
Pierre Rokseth.
ÉTYMOLOGIES
WALLONNES ET FRANÇAISES '
HR. ANACOSTE, ANASCOTE, W. HANSCOTE
Le Dict. gén., \° anacosk (« espèce de serge ») nous apprend
qu'on disait au xvur' siècle aiiascot, ascot, arscot et qu'il faut y
voir « des altérations du nom de la v\\\ç.(\'Arschot ou Aerschoot,
en Brabant ^ ». Sans prétendre examiner par le menu ces formes
françaises et leur authenticité, je crois utile de signaler ici un
terme qui mérite d'entrer dans le débat et qui ne s'accommode
guère de la dérivation proposée : c'est le \v. baiiscolc (espèce
d'étoffe : anciennement, bure ; aujourd'hui, tissu de coton
duveté). G., I 272, écrit hansecote et ne donne pas d'étymo-
logie 5. Bormans, Glossaire des Drapiers (B S W 9, p. 26e),
cite des textes anciens de 1589, 1637, 1659, etc., où le mot
est écrit hanskotte. Enfin Hécart note le rouchi anscote v étoffe
grossière en laine ».
La forme liégeoise hanscoie est assurément la plus pure : elle
atteste que le primitif doit avoir à l'initiale une aspirée germa-
nique, laquelle disparaît normalement en français et en rouchi.
1. Abréviatious : G = Grandgagnage, Dict. etynt. wallon ;
God. = Godefroy, Dict. de raiiciome langue française ;
BSW = Bulletin de la Société de Litt. ivallonne ;
BD = Bulletin du Dict. ivallon.
2. Pourquoi citer en dernier lieu et présenter comme « altérée « cette
forme arscot qui reproduirait si manifestement l'étymou Arschot ? Dans le
même article, on renvoie à ascot qui manque ; lire escot. God. ne donne aucun
de ces mots .
3. Plus loin (II, 606), G. prétend que Lobet a une forme anascote, sans
faire attention que Lobet, p. 236, vo hanskott, ne donne ce mot que comme
traduction française. Martin Lejeune, Voc. de Vapprèteur en draps du pays de
Verviers (B S W 40, p. 431) insère bravement anascote, d'après Lobet,
comme étant un terme verviétois ! En revanche, il n'a pas d'article hans-
coie !
5-48 J. HAUST
Des lors, ne faudrait-il pas remonter au flamand Hondschoole,
nom d'une petite ville du département du Nord, située sur la
frontière non loin de Dunkerque ? Cette ville, déchue aujour-
d'hui, fut très florissante au x.vi^ siècle et comptait, comme tant
de localités de la Flandre, des filatures renommées.
Pour la phonétique, on noterait le changement de la nasale
on : au et, dans le fr. anascote (d'où anacosle par métathèse),
l'insertion de a (comparez le \v. hanacofc, s. m., « ancien
meuble qui servait à la tois de banc et de cofl^re » \ du flam.
bank-koffer).
LIÉG. BÈGA, BIGA ; MALM. DIGÂ
G., I 5 1 et 54, n'explique pas le liég. bègâ « fange, bourbe »,
nam. bigaii « vase, limon ; jus de fumier ». La forme bigâ existe
aussi à Liège (Forir), à Jupille, Verviers, Sprimont, etc. '.
Ailleurs, on dit begau (Ciney), bigâ (Huy, Vielsalm), bigau
(Awenne, Namur, Dinant), bigau ou bigâr (Charleroi), bugau
(Wavre), bœgau (Jodoigne, Perwez, Chastre-Villeroux), et,
avec ;• épenthétique, brigaii (Lavacherie, Ortheuville). On voit
que le mot n'appartient qu'au dialecte wallon proprement dit.
Dans les villes, telles que Liège et Verviers, on lui attribue le
sens général de « fange, bourbe, margouillis » ; une flaque
d'eau répandue par mégarde s'appelle ou bigâ d'êice -. A la cam-
pagne, le mot a l'acception technique de « purin, eau de
fumier », — ce qui est, pour moi, le sens étymologique.
Je tiens en effet bégâ, bigâ pour un dérivé du moyen h. ail.
bîge (ail. mod. beige : amas, tas, monceau), formé à l'aide du
suffixe -â {-à, -ô, -âr\ fr. -ard. Le tas dont il s'agit, c'est pour
les campagnards le tas par excellence, le fumier. Reste à déter-
miner le sens du suff^. -â. Attaché à des thèmes nominaux, il a
d'ordinaire une valeur augmentative, comme dans hîrâ « bière,
1 . De même, dans Jean d'Outremeuse (Geste de Liège, II, i iSs) : « dedens
un grant fosseit de bigautles biuioit ». Godefroy a un article begart 2, dont
il ignore la signification et qui est évidemment notre mot. Voy., ci-après,
l'art, embegaré.
2. Syn. tnâssî poté. — Entendu à Scraing : de café qu'est tieiir covie de bigd
( < du purin »).
ÉTYMOLOGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 549
civière », hocâ « trouée d'une haie » (dér. de boke « bouche »■),
cohâd'vê « jarret de veau «, propr. « cuissard n,féssâ « fessier »,
fouîuâ « feu en plein air », hurâ « hure de sangUer », etc. Pkis
rarement, il peut avoir un sens moins précis et marquer un
simple rapport de proximité, de dépendance : le câvâ, c'est le
palier de la cave, la trappe, le plancher mobile ou suspendu
donnant accès à la cave ; le niyà, c'est le nichct qu'on met dans
le nid. Dans ce dernier cas, l'explication de hic;â est aisée : c'est
la fosse adjacente au tas de fumier. Dans le premier cas, on
admettra que bigâ a signifié d'abord : « gros tas [de fumierj »
— sens disparu sans laisser de trace — ; d'où, par extension :
« le liquide qui sort de ce tas et qui est recueilli dans une fosse
adjacente » {com^p- fosseit de higatit : Jean d'Outremeuse) ; puis,
en général : « eau sale et bourbeuse, bourbier ».
Le liég. bigâ est remplacé, dans la région de Malmed}', par
digâ, qui signifie : i. « bourbier » (Malmedy : Villers) ; 2.
« purin » (dans les campagnes, par exemple à Faymonville :
trôd' digâ « fosse à purin »). C'est l'augmentatif de ^/^«^ (pron,
diJî) « fosse remplie d'eau, mare », qui dérive de l'anc. h. ail.
dich « marais, étangs réservoir (ail. mod. teig ; à Eupen deïk ;
à Elberfeld decg ; des dialectes néerlandais ont de même con-
servé à dyk le sens de « fossé, mare, bourbier »).
ANC. W. BERCKMOESE, ANC. FR. BECQUEMOULX,
LEROUENOUX
L'anc. w. berchnoese (Liège, 1527) et l'anc. fr. becquemoulx
(Lille, 146 1) figurent dans des textes, cités à l'article oirielJe, qui
contiennent l'énumération de matières tinctoriales. Godefroy
traduit vaguement becquemoulx par : « sorte de teinture ». Pour
Bormans (B S W 9, p, 244), berckmoese est peut-être le même
mot que le liégeois moderne laknioûse « bleu corrosif qui sert
aux maçons », c.-à-d. « tournesol ». G., II 557, enregistre
dubitativement cette opinion ; mais, se demande-t-il, comment
expliquer l'élément berck ?
Si une seule des deux formes berck- ou becque- était attestée,
on pourrait supposer une graphie erronée ou une fausse lecture
du moyen néerl. lecnioes, leecmoes, type primitif de lahnoes
5 50 J. HAUST
«tournesol » '. Mais la même erreur a-t-elle pu se produire de
deux côtés si différents ? Ce n'est guère plausible. D'autre part,
le néerlandais ne paraît pas connaître berckmocs. Nétait cette
dithCLilté, le premier élément pourrait être le moyen néerl.
herck « écorce », que possèdent encore des dialectes modernes ^.
D'après nos anciens textes, Tècorce de certains arbres (aune,
noyer, pommier) fournissait une teinture K
Enfin un type lerqiienoiix se rencontre dans un texte de 1464 :
« que doresnavant (les drapiers) pourront taindre tous petis
draps non .scellez, de ozeille ou de krqiiemux » {Roiiiauia,
XXXIII, 564). Il faut, je crois, lire berquemoux, en rapprochant
cette forme de herckinoese, bccqiiemoulx '. Il est remarquable que,
dans les trois textes, la matière ainsi dénommée figure à côté
de l'orseille.
LIÉG. BODJE
L'ancien liégeois boige « fût, tronc » se lit dans le Mwair des
Histors, I, 640. En liégeois moderne hodje, s. m., signifie : 1°
tronc du corps humain (G., I 60 ; sens disparu aujourd'hui,
mais dont la trace subsiste dans le suivant) ; 2° corps d'une che-
mise d'homme ; 3° tronc d^un arbre vivant ou du moins encore
debout (seul sens donné par Remacle, i^ éd., et par Hubert) :
aspoyî 'ne hâle so /'- ; on-^-a côpé /' tièsse ai l'âbe, i n dimeûre qui
1. Franck-van Wvk tire Iccnioes (vers 1500 ; west-flam. lekiuoes) de lekkeu,
moyen néerl. lêken « égoutter », altéré sous l'influence de lak « laque ».
Nom d'une matière tinctoriale dont on fait une bouillie (vioes, pop'), qu'on
fait ensuite égoutter.
2. Les dialectes de Groningue et de la Drenthe lui donnent le sens spécial
de « écorcè de chêne, tan ». Le west-flam. bark, hork signifie « croûte d"é-
corce, épiphlœum, enveloppe subéreuse ».
3. Voy. G., II, 625 ; Godefroy, Brugnier.
4. M. Behrens, Beitrcige, p. 150, fait le même rapprochement, mais il
paraît admettre l'opinion de Bormans qui voit dans ces mots des variantes
de lahuûtise. — M. Roques (Ronicinia, XXXVI, 276) dit que krqueiwux est
peut-être Voramile en supposant l'incorporation de l'article et une substitu-
tion de désinence. Cette conjecture n'est guère admissible.
ÉTYMOLOGIES WALLONNES KT FRANÇAISES 55 I
/'. ; po-i-avni âs cohes i fât priiulc li- ; spécialement, endroit où
naissent les branches : i-tt-a Ofiiiid J- '.
Pour Tétymologie, l'article de G., I éo, est indécis. Il nous
dit que le nam. appelle biic le tronc d'un arbre ou du corps
humain ; il suggère successivement l'anc. h. ail. pi'ih et l'anc.
h. ail. botah, sans s'arrêter à une conclusion solide.
Il est pourtant bien clair que le nam. biic représente le néerl.
biiik, flam. beiik, ail. bauch (ventre ; anciennement : tronc).
Quant au liég. bodjc, anc. liég. boige, c'est le diminutif flamand
beiikje qui, d'après Vercoullie, signifie aujourd'hui « chemise
sans manches ». Pour la phonétique, comp. i° le néerl. Jjiiik
(manteau, capuchon), anc. fr. hucque, heucqiie, anc. w. hoike
(1.^15), hcukc (1420), « cape, capuchon », qui subsiste notam-
ment dans le vv. 5' mète a hoh (Pellaines), a yuk (Givet) « se
mettre à l'abri de la pluie » (B D 1911, p. 90 ; G., II 608) ;
2° le flam. fiiik (blouse) : anc. liég. focke (voy. ci-après l'art.
coxhc).
ANC. FR.-W. DULAIKE ?, OUILAINE ?
Bulainc ne se rencontre que dans Jean d'Outremeuse, Geste
de Liège, v. 8991 :
CascLin l'escarnissoit ; les femmes de bulaine,
Femmes aus chevalirs et princesse hautaine...
L'éditeur Borgnet laisse passer le mot sans sourciller. Dans
son excellent Glossaire de la Geste ^, Scheler relève ce terme inso-
lite, mais sans pouvoir en pénétrer la signification. Le passage,
s'éclaire si on lit butaiiie, qui est une ancienne forme wallonne
de l'anc. fr. but tenue, bustaue « sorte d'étofi^e fabriquée jadis à
Valenciennes K Le sens serait : « Les femmes vêtues d'étoffe
commune », par opposition aux dames de haut parage.
J. 11 a donné le dérivé boudjcye (liég.), bodjèye (verviétois), s. f., touffe,
ensemble des rejetons sortant d'une même souche : iiie b. di croutpires, di
waion, di grtiT^all, etc. Le suffixe répond au fr. -ille. Synonyme boiihèyc.
2. Mémoires de VAcad. voy. de Belgique, t. XLIV 0882), 3^ fasc.
3. God. BuTTENNE ; Hécart Busténe. — En anc. w., nous trouvons :
« ung costreal de futaine et ung de butane » (testament de 1422, cité dans
5)2 J. HAUST
Une correction analogue permet d'élucider un autre endroit
obscur de la Geste, v. 38389. Il s'agit du récit d'une bataille :
L'endemain fait drechier une bêle quilaine
C'on apelle espringallc en paiis d'Aquitaine '.
Le Glossaire de Scheler dit à ce propos : '< Je ne connais pas
ce nom de baliste et ne m'en explique pas l'origine ; il doit
cependant appartenir au domaine wallon puisqu'il est opposé
au mot étranger espringale ». Le mot étant inconnu en wallon,
je lis quitame, forme variée de quintaine - qui, au sens propre,
désigne certain appareil servant dans un exercice militaire du
moyen âge. Ici, le rimeur liégeois, par une de ces hardiesses qui
caractérisent son style et sa versification, lui assigne le sens très
général de « merveilleux engin de guerre ». Je rangerai donc
quitaine parmi les innombrables mots que Jean d'Outremeuse
revêt arbitrairement d'acceptions extraordinaires et dont le
patient Scheler a dressé la liste forcément incomplète.
FR. CANHPIN, W. ARD. KEN'PIN
Le fr. canepin signifie, d'après le Dictionnaire général « peau
fine d'agneau ou de chevreau dont on se sert pour essayer ' la
pointe des lancettes, bistouris, etc. » L'origine en est
inconnue. Il faut remarquer, comme le dit Littré, que caîie-
piii a aussi signifié la pellicule prise au dedans du tilleul. C'est
même le seul sens que donne, en 171 5, le Grand Dictionnaire
royal du P. Pomai : « peau d'arbre fort déliée dessus ou
dessous de l'écorce, lat. philyra, cuticula pertenuis arborum ».
Bull. Soc. tvatt., VI, 2^ partie, p. 107 : voy. ihid., t. IX, p. 248) ; « ung
cottreal de luttainc » (en 1445 : Avoucric de Fléron, reg. 2, p. 36 v ; com-
munication de M. Jean Lejeune).
1. Voy. Godefroy Quilaixe.
2. La G«/fc' donne une {ois quitiiine et huit fois (/«/«/a/wc ; voy. Scheler,
0 c, et Godefrov.
3. On lit essuya- dans le Dicl. univ. du Cowtueice, I, 500 (Guillaumin,
1859).
ÉTYMOI.OGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 553
D'autre part, Godcfroy a cet exemple : « Du fust (du papyrus)
on en fait des barquerolles, et de sa teille, de la pelure ou
canepin, on en f;iit des voiles, nattes, linges, etc. » (E. Binet,
Merv. de nat., p. 368) '. On peut se demander si le mot ne
s'est pas dit d'abord de la pellicule du papyrus. Dans ce cas, le
terme de mégisserie peau de canepin, qu'on trouve dès 13 10,
signifierait « peau aussi fine que du canepin », et canepin, au
sens donné par le Dict. i^én., serait proprement une métaphore.
S'il m'était permis d'émettre une conjecture étymologique, je
verrais dans ce mot une altération de *canopin, dérivé de Canope,
Kivw^oç, ville du Delta. Pour la dérivation et pour la séman-
tique, comparez godenietin (Ant. Thomas, Mélanqes d'étyin. fr.,
p. 85 : « cuir de Gadamès »), marocain, chagrin.
Quoi qu'il en soit, si le mot, en France, n'appartient qu'à la
langue technique, il est intéressant de constater que, dans un
coin de l'Est de la Belgique, le langage courant le prend au
sens figuré de « acabit, genre, espèce, caractère ». J'ai relevé
en effet dans nos Ardennes (au Sud de la province de Liège)
les exemples suivants de ce terme inédit : cè-st-on kènpin
d' tchin insi (Stoumont, Troisponts) « c'est une espèce de chien
ainsi faite » ; césf dès-ornes d'on bon hèn'pin (Stavelot) « des
hommes bien portants et d'humeur joviale ». De môme, à
Erezée (uu nord de la prov. de Luxembourg) : on fzvêrt kènpin
« un solide gaillard » ; on drôle di kènpin « un original » ; cèst
dès cis qnont on droIe di kènpin « des gens qui ont un singulier
genre de vie ». Pour la métaphore, comparez le w. coyin
« caractère » % dont le sens propre « peau [de mouton], cuir
[de porc] » survit à Malmedy K
1. God. (I, 776, VIII, 419) donne les formes canepin, canequin, qitenepin.
Joignez-y carpin (?) dans Jean d'Outremeuse, que Scheler, Gloss. de la Geste
de Liège, ne peut définir.
2. A Liège et Vervicrs : // est d'on niâva coyin, d'on si bon coyin ; dji «' so
nin di ç' coyin la ; c'est -on si bon coyin ; métaphore analogue en français :
« c'est une si bonne pâte ».
5. D'après une note de VArmonac\ Malmedy, 191 1, p. 66, à propos du
texte : on bouquin rloyi rf' coyin. Villers, Dict. maJnièdien (1793), donne
seulement : coyin « couenne ou coine, peau de lard ». — On ne trouve rien,
dans Grandgagnage sur ce mot, non plus que sur la forme féminine coyinne
{kôyèii') « couenne » (Liège, Verviers, Stavelot), -ine (Wardin), -t'H«(Stave),
5 54 J' HAUST
ANC. FR. CHAON
Godcfroy détînit chaon : « partie du lard qui ne fond pas à la
poêle et S5 grille, grésillon ». Il ne cite que deux exemples,
l'un tiré du Méncigicr, Tautre de la traduction des Psaumes
(début du xii^ siècle) : « et mis os cum chaons sechirent »
(God., t. II, Errata^. Il f;iut y ajouter cet article du Catholicon
de Lille, éd. Scheler, p. 49 : « creiitiuni, chaon, creton, c'est la
char qui demœure après la craisse ». Je vois dans ce mot un
diminutif en -on du moyen néerlandais câde « croûton de
graisse grillée »; moyen bas ail. kâile; ncçrl. kaan (contraction
du pluriel hacyeii), que Plantin traduit par « ratons du sain de
pourceau ». Le flamand kade, haai existe encore aujourd'hui
avec le même sens en Campine et dans les provinces belges
d'Anvers et de Brabant '. — L'anc. fr. chaon se retrouve dans
les patois modernes de Metz et du département de la Meuse,
sous les formes chakm, choïon, chaon, chon ^ ; je ne sache pas
qu'on ait déjà proposé une explication de ce mot dialectal.
FR. CHICANER, ^\^ CHAKIXER, TCHAKINER
Pour le Dict. général, le fr. chicaner est d'origine inconnue.
A côté des propositions qu'on trouvera dans Litt.ré, Scheler,
Kôrting, etc., le wallon suggère une explication des plus simples :
chicaner serait altéré de Çt)chakiner, forme conservée dans nos
dialectes et dérivant, à l'aide du suffixe diminutif -incr, de l'o-
nomatopée (j)chac, qui exprime un petit choc brusque.
La forme v^Mllonne existe sur des points très divers : à Mal-
medy, tchakiner, -eûr (Villers, 1793) « chicaner, -eur » ; —
dans les Ardennes, chakincr « tricher au jeu » ' ; — à Givet,
chakinc « i. chicaner, tracasser : / ni chakine toudi ; 2. v. intr.,
tromper au jeu » (J. Waslet) ; — dans le Brabant, chakiner
-(ï'Aîe (Pécrot-Chaussée, au N. de Wavre).Sur l'étj'm. lat. cûtina, cf. Meyer-
Lùbke, 11° 2451.
1. Cf. Schuermans, Franck-van Wyk. — ■ Voy. ci-après l'article ci'ètou .
2. Voy. les glossaires de M. Lorrain, de Labourasse et de Varlet.
3. Ce sens dérive naturellement de celui de « chicaner, vétillcr » ; conip.
étriver « tricher au jeu » (Watteeuw, Vocab. de Tourcoing).
ÉTYMOLOGIF.S WALLONNES ET FRANÇAISES 5)5
(Nivelles, Bornival) « r. chicaner, quereller : il ont couminchi a
chakhier intré yeih' ; 2. tricher au jeu » ; chakine (ibid.), s. f.,
« dispute : uos-avons yei'i 'ne chakine » ; chahèner, -He, -ënade,
-èneii (Chastre-Villeroux) ; etc. '.
Nous trouvons le primitif à Awenne (prov. de Luxembourg,
entre Grupont et Saint-Hubert) dans l'expression clmkê lès
uiu'ins « battre des mains, applaudir » : à Stave (Namur),
fcbdké « frotter brusquement (par ex. une allumette) », tchake-
Icù « briquet avec silex et amadou » ; à Buzenol (près de Vir-
ton), lihakûr « faire du bruit (en mangeant) » : lès poucbes
(porcs) Ichakanl avoii Icû giieilyc. A Faymonville-lez-Malmedy,
tchacant se dit de l'œil vif, brillant de joie, dont le regard
frappe, vous donne un choc quand vous le rencontrez : // a
lès-iis tchacants ; conie i lonke ichacant ! — L'onomatopée tchac
entre dans les expressions suivantes : coula tome a tchac (Fontin-
Esneux) « cela tombe à point » ; avou coula, ci ièrè V tchac
(ib . ) « avec cela ce sera parfait » ; ccsteût des ichic et dès tchac
a n nin fini (Liège) « c'étaient des coups de langue, des pointes,
de vertes ripostes à ne pas finir » - ; djoiuer al tchac (Verviers :
Lobet), espèce de jeu de billes ; d'où tchakète, tchak'ter, etc. K
De chakiner à chicaner le passage est facile : il s'explique par
une métathèse naturelle et par l'influence de chiche, chiquet,
chicoter, etc. On objectera : i° qu'un primitif chicaner a pu lui-
même s'altérer chez nous en {t)chakiner sous l'influence de
(t)ihac et de taquiner ; 2° qu'il peut ne pas exister de rapport
d'origine entre chicaner et (t)chakiner, dont la ressemblance
serait donc purement fortuite. Sans doute ; mais je me per-
suade que l'autre thèse est plus. vraisemblable et qu'elle mérite
tout au moins d'être prise en considération.
FR. COU ET
Le fr. coiiet, terme de marine, désigne une « grosse corde
qui s'amarre au bas d'une voile de navire ». Kôrting {Etym.
1. G., I 149, donne simplement le nam. chakine « chicane ». — Le
liégeois ne connaît que (l)chicaue, -er, -eu, -èdje, -erèye et même (l)chicaiiicr :
c'est du français à peine wallonisé.
2. Le liégeois, en français familier, dira de même : « ils sont toujours en
rhk-chac ».
3. Sur le dérivé tchalc'irèce, voy. Feller, Notes de philol. iluiII., p. 219.
5 56 J. HAUST
ÎVôrt . dcr fr. Spr., 1908), se fondant sur le nom allemand de
ce cordage (Hais aines Segels), y voit un diminutif de cou ;
mais un tel dérivé ferait singulière figure à côté de collet.
D'après le Dictionnaire général, coiiet est une autre forme de
écoute : Cotgrave donne en effet escouette pour écoute. Toutefois
l'argument ne paraît pas décisif, escouette pouvant être une
erreur, ou une contamination de écoute et de couct. D'autres
dictionnaires ont bien écouet pour couet, mais c'est sans doute
le résultat d'une fausse perception : le pluriel les couets est
devenu Vécouet. A mon avis, couet représente le masculin de
couette (petite queue). La définition de Godefroy {couet : « un
cordage qui va diminuant par un bout ») me paraît sugges-
tive à cet égard, surtout si on la compare à celle du liégeois
cowète, terme de houillerie, « partie du câble relié à la cage » :
cette partie inférieure est d'ordinaire en section décroissante;
de là son nom, qui signifie proprement : « petite queue, petit
bout. »
W. ARD. COYONKE, COYONGUE
La coyonke, dans nos Ardennes (Stavelot, Bovigny, Villers-
Sainte-Gertrude), c'est la longue courroie qui fixe le joug sur
la tête du bœuf. M. Ch. Bruneau a relevé cette même forme
au sud de Givet, à Hargnies et Sévigny-la-Forêt '. Par con-
traction, à Faymonville-Weismes, le mot devient coke, avec 0
mi-nasal -. On dit cÔyonpe à Cherain, Lutrebois, Ortheuville,
Houffalize, Recogne, Neufchâteau et aussi, d'après M. Ch,
Bruneau, à Cugnon-sur-Semois et à Louette-Saint-Pierre. J'ai
relevé de plus: i. cloyonbe, à Alle-sur-Semois, avec / épenthé-
tique sous l'influence probable de clore «clore» etde^%^
« claie » ; 2. le verbe coyoîibè, à Ortheuville : // coyonpe po cèyonbè
Thoû, c.-à-d. po loyè Vboû après /' djeû (au joug) ; à Bonnerue-lez
Houifalize, le substantif seul existe : one coyonpe po noké Fboiî
âtoû dèl tièsse.
L'origine de ce mot intéressant est pleinement assurée : il
reproduit le lat. co(n)jungula (petite chose servant à con-
1. Ch. Bruneau, Eiiquèti' sur les patois cVArdcniie (191/]), I, p. 499.
2. J. Bastin, Voc. de Fraynionville, BSW 50, p. 555.
ÉTYMOI.OGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 557
joindre), qui a donné Tanc. fr. co{ji)jongle, d'où la torme con-
tracte congle dans une charte namuroise de 1265 '. Le w.
coyonke — ou, étyniologiquement, coyongue, — s'est altéré en
coyonpc {-bc) comme rauonkc « renoncule » en ramnpe (G., II
279).
Meyer-Liibke, n° 21 51, énumère des représentants du type
conjungula en italien, en espagnol et en ancien français. Il
conviendrait d'y ajouter les formes wallonnes que nous venons
d'étudier.
ANC. LIÉG. COXHE, FOHE
G. II, 571 : coxhes Chartes [des Métiers], I, 233 (1527) : au fait des draps
qui seront drappés de vilaines coxhes et pellins tondus entre le mois de may
et Saint-Remy. [Note de Scheler : « Voy. Bormans, Drapiers (B S W, t. 9,
p. 253), qui assimile coxbe à cote, ce qui n'est guère admissible. »J
G., II, 593: fohes Chartes [des Métiers], I, 305.10(1575): pourpoint,
chausses, henches ■', fohes, cottreaux (jupons), goUiers et autres habillements
d'hommes ou de femmes. — Quid? [Note de Scheler: «S'il y âvâh Jlohes , on
pourrait songer Àfloscus, autre forme du b. lat. Jîocctis, froccus »>.]
Le Glossaire de Reichenau a un, article leiia : loxa (= lat.
vulg. tosca, lat. tusca; d'après Hetzer, Reich. Glosseii, « étoffe
grossière, manteau de cette étoffe »). M. Marchot, à qui
j'emprunte ces détails % prétend retrouver le même mot,
estropié par l'éditeur, dans les deux textes liégeois du xvi^ siècle
que cite Grandgagnage. J'estime qu'il se trompe doublement
et qu'on doit tenir coxbe et fohe pour des types corrects.
I. Si le texte de 1527 était isolé, on pourrait à la rigueur
suspecter la forme coxbe; mais une charte de 1435 ne laisse
aucun doute : « pour cascun drap fait de grayt mons (?), de
fleur, de koxbe, de simple gris *^. »
1 . « Les congles dont on joint les buves ki mainent le laigne el castiel de
Namur » ; texte cité par Ducange, conjugla, et reproduit par Godefroy qui
définit cojigle : « joug (!) pour les bœufs » . M. A. Thomas cite l'anc. fr.
cojongle dans Roniania, 1910, p. 237 ; cf. Meyer-Lùbke. nos 4621 et 4646.
2 . Corrigez henches, et voyez ci-dessus l'art . hûdje,
3. Zeitschrift fur frani. Spr. und Litt., XXXIX (1912), p. 148. — Cf.
Diez, Anciens gloss. rûnians,\.xs.à.. Bauer, p. 40.
4. Texte cité par Bormans (BSW 9, p. 213). Dans son Gloss. des Dra-
piers (ib. p. 265), Bormans confond koxbe avec cote !
3)8 J. HAUST
Nous y voyons le liég. cohe, qui aujourd'hui a seulement le
sens figuré de « branche », mais qui jadis a signifié << cuisse »,
lat. coxa (d. G., II, 571). Du drap de coxhe (prononcé a^y)
désigne du drap fait avec la laine prise aux cuisses des moutons.
Comparez l'anc. fr. ciiissetle « sorte d'étoffe » : viauieaii de
cuissettes noires (i^86 : God.).
II. Les archives liégeoises de 1530-33 portent à plusieurs
reprises : « une focke de drap noire forée de penne condist fin
gry », « une foucke de drap », une fock de drap sanguinne forée » ',
etc. On y reconnaîtra le moyen néerl. focke, que Kilian tra-
duit par « superior tunica » et qui subsiste en flamand
moderne (Schuermans) sous la forme //«^ « blouse, sarrau ».
De foke à fobe le passage ne fait pas difficulté -.
W. CRÈTE ET DÉRIVÉS
Il existe, dans les dialectes wallons, au moins six substantifs
féminins crête, d'origine et de sens différents. Les deux premiers
n'offrent guère d'intérêt; le troisième a été expliqué de façon
très plausible ; nous nous étendrons davantage sur les trois
derniers, qui sont moins connus.
1. crête (Malmedy : Villers, 1793; Houdeng) «crèche»;
altération isolée du liég. crcpe: ail. hrippe.
2. crête (Liège: BSW 3^, p. 189), terme d'armurerie;
probablement emprunté du fr. crête.
3. crête di mitches (Verviers ; anc. liég.) « carré de petits
pains cuits ensemble » ; emprunté de l'anc. h. ail. cretto, moyen
h. ail. grcitc « corbeille, panier » ^
Dérivé: crétin (Erezée) « grand panier de paille tressée,
pouvant contenir quatre setiers de blé et pourvu d'une petite
ouverture en haut » ; rouchi hcriin (Hécarr, Sigart) « panier
d'osier à anse » ;. anc. fr. crétin (God.) « sorte de hotte » *.
1 . Registres aux Arrêts (Archives de Liège).
2 . Comp. soke (Forir) « socle » == sohe (Hub. ap, G .) ; tah (G. ) « cadenas »
== tiihe (Forir) ; voy. l'art, dronhe, dans BD 1920, p. 10.
3. Behrens, Beitrâge, p. 65 : G., I 140, II 562 (vo hrosder), 573 n., et
625.
4. G., I 140, donne d'après Dejaer, le liég. crétin « bassin de fer blanc » ;
Forir reproduit cet article, En réalité le mot est inconnu à Liège.
ÈTYMOLOGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 5 59
4. crête (in bwas (Malmedy : Villers. 1793) « monceau de
bois arrangés, pile, bûclier » ; à Faymonville crête de hués ;
esse hnmlé sol crête du Imuis (Malmedy, Ariii., 1906, p. 49-50).
Un vocabulaire français malmédien, manuscrit du xviii'^ siècle,
donne « crêpe du bois : pile de bois » (par confusion avec crêpe :
crèche). — G., I 140, note le nam. crête « pile de bûches dispo-
sées par lits croisés » ; l'explication qu'il en donne est sans
valeur. Nous savons de plus que crête, à Neuville-sous-Huy, est
un terme de bûcherons désignant « un tas de cinquante
fagots » (H. Gaillard); à Liège, pour les meuniers, c'est « un
tas de sacs superposés contre un mur » (Ed. Remouchamps) ;
enfin, à Stave au Sud de Namur, c'est « un amas de dix à
vingt gerbes placées debout» (L. Loiseau). — Les langues
germaniques n'offrent rien d'analogue, tandis que Littré et le
Dictionnaire général ont l'expression : « mettre du blé en crête :
l'entasser en lui donnant une forme pyramidale. » Le wallon,
qui devrait dire crêsse dans ce cas, paraît avoir emprunté le mot
français.
A Leuze (Hainaut), le talus ou la berge d'un fossé s'appelle :
éne crête, et le cantonnier: rcbampête[=-- le garde champêtre]
dès crêtes. C'est évidemment le fr. crête (voy. Littré).
) . crête (« frette » : cercle de fer dont on garnit le moyeu
d'une roue et, en général, l'extrémité d'une pièce de bois pour
l'empêcher de se fendre) est signalé à Verviers (Lobet), à Spa
(Body, Foc. des charrons) et à Neufchàteau (Dasnoy, pp. 80,
86). Ce terme technique a échappé à nos autres lexicographes.
Je l'ai entendu à Glons-sur-Geer, à Jupille (près de Liège), à
Ben-Ahin, Gives, Solières (près d'Andenne) et à Neuvillers-
Recogne ; le dérivé crêt'lê « fretter » existe dans cette dernière
localité. Nous y verrons un emprunt fait par le wallon aux
dialectes germaniques : le luxembourgeois kratt et le west-
flamand kerte, karte ont en effet le même sens '.
On doit sans doute rapporter ici l'article suivant du Diction-
naire liégeois manuscrit de Rouveroy : (.<■ crette, s. f., déchar-
geoir, pièce de bois rond, autour de laquelle le tisserand roule
1 . L'origine du mot germanique est, je crois, inconnue. De Bo n'en parle
pas. Le Wôrt. der luxemh. Mundart (1906) a cet article : « kralt, {., eiserner
Reifen, Zwinge aus Metall ; fr. cravate. » Si ce dernier terme est allégué
comme ét\mologie, il y a sûrement erreur.
5éO J. HAUST
la besogne qu'il lève de dessus h poitrinière '. » La frette de
cette pièce de bois aura donné son nom à l'ensemble ; cf. Lobet,
v° krett.
Godefroy a l'anc. fr. crefer avec cet exemple : « pour creter
l'arbre sour quoi on fist le dist molle » (\'alenciennes, 1358).
Il faut évidemment traduire par « fretter, garnir d'une frette »,
et non par « entailler », comme le propose Godefroy et comme
l'admettent Bonnard et Salmon ^.
6. crête enfin existe comme nom de lieu, dans le voisinage
de Liège: 1° à Esneux : lés crêtes, en amont d'un ravin ; 2° à
Vaux-sous-Chèvremont : èl crête « en la crette » ; ce nom
désigne un fond. M. Jean Lejeune l'a rencontré plusieurs fois
dans les archives de l'Avouerie de Fléron concernant cette
commune: « terre gissant en le crête deseur les mauvais preis »
(14 18 et 1460); « en le crette dessoulx Chamont » (1479 et
1505); « preit qdist les crettes » (1549); <f en la crête en
Vaulx » (1624), etc. — J'ai relevé aussi le diminutif lès
crètales, lieu dit de Ferrières ; dans les crètales, nom d'un ravin
à Esneux ; sur lès crètales, nom d'un raidillon à Erezée ; ainsi
que « sortie des crétias », sur une carte-vue de Waulsort.
Le namurois crètia est bien connu pour désigner une fronce,
un pli dans une robe (Vezin), une ride au front (Huy). Il
répond au rouchi kèrliau (Mons : Sigart) « pli fait au linge
par le fer à repasser » ; hërtian (EUezelles) « faux pli dans une
étoffe »; et au verviétois crête (Dison : BSW 53, p. 418;
Thimister, Trembleur) « ribaudure, mauvais pli dans une
étoffe; ride du visage ». De là le double diminutif crèt'lê
(Liège : même sens) et le verbe crèt'Ier (ibid.) « rider, crisper,
plisser, froncer, goder », qu'on retrouve jusqu'à Fosses-lez-
Namur (dès canadas crèflés : pommes de terre à peau rugueuse)
1 . Le mot ne figure pas dans le Foc. an tisserand, par V. Willem, de
Dison (BSW 38, p. 193).
2. A. Houdeng (Hainaut), un gourdin s'appelle un cicti ; à Braine-le-
Comte criti. On pourrait y voir un [bâton] ferré ou frette ; mais il vaut
mieux en rapprocher l'anc. fr. cretu « bâton dont l'extrémité supérieure est
en forme de crête » (God., crestu) ; comp. crêtu dans le Larousse iltuslré. —
A Braine-le-Comte, on connaît de plus un verbe crèter « travailler ferme,
marcher très vite «(proprement: manier énergiquemeut le crèlî}).
ÉTYMOLOGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 561
et à Dom-\cy.-\\ons ÇcérteJé : froissé, chiffonné, en parlant d'une
robe) '.
Pour expliquer crètlê, cnH'lcr, M. Behrens, faisant table rase
des conjectures de Grandgagnage et de Bormans -, s'adresse au
bas ail. kràte, krele « ride, sillon, pli, fronce, coche, entaille,
éraillure, etc. » On ne peut que lui donner raison, d'autant
plus que les dialectes flamands possèdent aussi kerte « entaille,
fente, crevasse », kertelen « se crevasser « (voy. Schuermans et
De Bo). — Nous étendrons la même explication aux noms de
lieu crête et crctalc. Enfin nous verrons dans crclon un autre
dérivé de la même source; voy. l'article suivant.
W. CRÈTON, FR. CRETON
D'après Littré et le Dictionnaire général, le fr. creton « résidu
de graisse fondue », qui se rencontre dès le xiii'' siècle, est
d'origine inconnue. On ne peut admettre en effet, comme
certains l'ont proposé ^, qu'il dérive de crête par un type *creston,
ou de crotte en se fondant sur le picard croton « graillon » +.
L'ancien français, qui a plusieurs ïo'is creton et une fois craton '>,
postule un primitif cr^/g ou crate ; de même les dérivés cretonne,
cretonnée (God., t. II).
Selon toute vraisemblance, le mot français est venu de la
frontière germanique du Nord-Est, par l'intermédiaire des
dialectes rouchi, wallon et gaumais : kértoii (Chimay, Givet ;
rouchi : Hécart ; altéré enguèrdon à Eugies et à Mons : Letellier,
Sigart); ^t;r/^;; (gaumais); curton (Bastogne) ; creton (Dinant,
1. Comparez l'anc. fr. creli (que Godefroy ne peut traduire dans cet
exemple : « jupes et grailles cretis ») et le lorrain Jinvti, dans Zeliqzon,
Lotl}riiig. Mtiiidarten, p. 92.
2. Behrens, Bcilràge, p. 64; G., I, 140; Bormans, Gîoss. des Drapiers
('BSW9,p. 254).
5. M. Wilmotte, in Revue Iiislr. puht. en Belgique, XXX (1887), p. 45 ;
Scheler, Dict. d'elyni. française.
4. Le picard croton et le rouchi crolelin (Hécart) peuvent se rattacher à
crotte, soit directement, soit par le croisement de creton et de crotte.
5. Voy. Godefroy, Conipî., qui cite, entre autres, cet exemple significatif;
« crever et defrire et desscchier comme un craton ». Ajoutez le texte du
Catholicon de Lilte que nous citons à l'art, chaon.
Roinama, XLVU. 36
562 J. HAUST
Xamur, Marche-en-Famenne, Liège, iMalmedy, etc.). On
entend par là, en général, un petit morceau de lard frit qui
sert à préparer certains mets ' . En attribuant au mot le sens
originel de « petit objet recroquevillé », j'estime qu'il appartient
à la même famille que crèlé, kêrtiau, crêtler, kêrleîé, et qu'il
représente un diminutif du bas ail. ktâte, krcte « ride, fronce,
pli », flam. kerle « crevasse » % dont nous avons parlé à la fin
de l'article précèdent, — Au surplus, deux autres termes français
désignant le même objet sont également dérivés d'un radical
germanique à l'aide du suffixe -en : l'anc. fr. chaon (voy. ci-
dessus cet article), et le genevois grciiboii, de l'ail, griebe.
ANC. NAM. DISPATUER, W. DŒSPATOUIVEK (BRABANT)
J'ai entendu à Sainte-Marie-Geest (près de Jodoigne, à l'Est
du Brabant) l'expression inédite: dœspatoiiuer âèscôrts ' «dépen-
ser, distribuer de l'argent ». Nous y trouvons une curieuse
survivance de l'ancien namurois dispatiier, que Godefroy tra-
duit par « écarter, détourner », sans autre explication +. Il faut
se reporter à l'anc. fr. despostuer « déposséder » (trois exemples
dans God.), altéré de despocster (ibid.), par l'intermédiaire d'une
forme *despoiister. C'est proprement i. déposséder quelqu'un,
le priver de sa pocsté > sur quelque chose; 2. faire sortir quelque
chose de la propriété de quelqu'un-, c'est-à-dire déménager ^
1 . Villers (Malmed)', 1795) ajoute : crèloii d'hvace « chiquet d'ccorce » et
crèton, au fig., « trésor, amas d'argent que l'on conserve ».
2. Le Nor-iv.-diin. elym. IVôrt. de Falk çt Torp assigne de même au
norvégien-suédois kart « fruit vert >> et à Test-frison krct « fruit ratatiné », le
sens fondamental de « rugosité, objet recroquevillé ».
3. Le nam. côrl ou, étymologiquement, qttatirt, c'est proprement le
« quart » d'un sou, comme le fr. liard et le liég. êdant. Côit désigne encore
dans quelques localités (Perwez, Sainte-Marie-Geest, etc.) la pièce de deux
centimes; mais d'ordinaire, il s'emploie au pluriel, comme le fr. « dessous»,
pour dire « de l'argent ». Comp. l'espagnol ciiaiios, même sens.
4. Dans ce seul texte: « Comme aussi seroit si, après toutes les dites
solennités achevées, estoit trouvée icelle vefve avoir dispahic, absconse ou
recelé, faict dispatiier, absconser, receler ou porter dehors la susdite maison »
{Coiit. de Kamiir, Nouv. Coût, gén., I, 886).
5. Lat. potestatem, puissance. La iormç. potisté &i,\. dans Godefroy,
6. God. attribue ce sens à l'anc. fr. dcspoestir.
ÉTVMOI.OG1E8 WALLONNES ET FRANÇAISES 563
OU aliéner quelque chose. De ce dernier sens, le wallon a passé
naturellement à celui de « dépenser ». Pour la forme wallonne,
on notera dans dispatuer la chute de s par dissimilation et le
changement si fréquent de o protonique en a.
A\X. FR. EFFRIBOTER
Ce mot se rencontre dans un texte de 1542:
S'on ne Feust osté de sus moy,
Morde, je l'eusse effriboté (Roiiiaitia, XXXIII, 346).
M. Behrens, Beitràge, p. 88, le rattache à l'anglais //w^oo/
« agir en flibustier, piller » . M. Ant. Thomas déclare cette
conjecture peu vraisemblable, mais ne met rien à la place
{Ro?iiania, XXXWl, 264). Ne pourrait-on pas invoquer le w.
fribole « bribe, lambeau », d'friboter « effilocher, dégueniller » ?
Pour la composition et pour le sens, effriboter serait analogue au
fr. écharper, écharpilkr « mettre en pièces » .
ANC. FR. EMBEGARE, BEGART
Froissart, dans ses poésies, parle d'un « porcel ort et
etnhegaré ». Scheler et Godefroy traduisent le dernier mot par
« souillé » ; dans son Glossaire des poésies de Froissart, Scheler
ajoute cette note: «Il y a probablement connexité entre /'^o-ar^jr,
troubler, salir, souiller, et bagarre, trouble, mêlée, bruit confus.
Le mot est-il identique avec bigarrer ? Cela reste à examiner. »
Ces rapprochements sont hors de propos. Le mot dérive de
l'anc. fr. hegart 2, que Godefroy ne sait pas traduire (dans ce
passage : « tel coup li a doné . . . ke gambes reverses le trebuce
el begart ») et que nous expliquons sans peine grâce au liég.
bègâ « purin, jus de fumier » ; voy. l'article bègâ. Le sens précis
de « embegaré » est donc : « souillé de purin » . La forme
*begard a pu donner eiubegaré, comme dard donne le \v. dârer
« darder ». Cependant, le mot rimant dans le texte de Froissart
avec regardé, il faut peut-être corriger *embegardé. Le liég.
bigârder « arroser de purin » (les fosses de houblon) existe
encore à Jupille.
564 J- HAUST
ANC. W.-I-R. FORECE, FUERESSE
L'anc. w. fiieresse se rencontre dans une charte namuroise
de 1248 : « vint boniers et set verges fueresses en terre a le
mesure de Liège » (Romania, XIX, 86). Pour l'expliquer,
M. A. Thomas, Nouveaux essais, p. <)6y propose un type *foerei
signifiant : « dont on se sert pour mesurer les terres fouies (?) ».
M. ¥d\er, Notes de phil. ivalL, p. 200, y voit de son côté un
*foi{reréce, dérivé de foûre « foin »; d'après lui, « c'est l'étendue
de terre, comprenant 20 boniers 7 verges, qui est qualifiée de
fuerese, c.-à-d. propre à donner du foin ». D'autres textes
liégeois, qui ont échappé à MM. Thomas et Feller, infirment
ces deux conjectures et permettent de formuler une troisième
proposition.
Godefroy a un ànicle forece « s. f., sorte de mesure déterre»,
avec ce précieux exemple : « v boniers et [?] xix verges
petites moins c'on d\si foi eces (trad. du xiii' siècle d'une charte
de 1265, Cart. du Val-Saiut-Lambert, Richel. 1. 10176, f° 61'').
Lat., quinque bonnaria decem et novem virgatis parvis minus
quam ' foreces dicuntur. » — Dans son Inventaire des archives de
V Abbaye du Val-Benoit, M. J. Cuvelier cite ce texte du 15 juin
1392 : •■< XXII grandes verges et x\ foreche de terre situées en
Bruwier » ; il ajoute cette glose sur foreche : « nom de la petite
verge dans les environs d'Andenne -. » — Enfin, dans les
registres de la Cour Féodale, 37, 90 v°, conservés aux archives
de Liège, feu S. Bormans a noté : « xxiii verges fowereches de
terre erule. »
On voit qu'il s'agit de terre arable, crule, et non de prés à
produire du foin. Ce mot féminin en -ece Ç-eche, -esse^ qualifie
uniquement verge. Quant au sens, le texte de 1392 oppose la
1. Sic; il faut lire que (= tjiiae). Dans la iraduction française et est
sûrement interpolé. — Des papiers de feu S. Bormans contiennent ces deux
extraits dont la source n'est malheureusement pas assez précise : « 8 verges
grandes et 2 verges fouietes (var. foresles) de terres et de prés » (1274 :
Charte du Val-Saint-Lambert) ; « deniey bonier de vingne, vintez petites vergez
forèiches moins » (xv^ s. : Val-Saint-Lambert).
2. BuU. de l'Inst. Aichéol. liég., XXX, 589. Ce texte a paru dans le
Carlnl . de l'Abbaye du Vul-Bciioit, édité par le même, p. 697.
ÉTYMOLOGIES WALI.ON'XES ET FRANÇAISES 565
verge foreche à la gratnie verge ; celui de 1265 (= 5 bon ni ers,
moins 19 petites verges appelées /o/w«) est encore plus précis.
Pour expliquer le radical /(7r- fuer, fo{iu)er-, on s'adressera au
lat. torum, anc. tVanç. et anc. \v. fuer, foer, feur, four, etc.,
devenu par exception fur en fr. moderne et signifiant « valeur,
taux, mesure, coutume ». Le type *forîcia aboutit régulière-
ment à /^r^f^ (comp. f^rtW/V, mèri : courage, mourir) ; cependant
forèce pourrait être aussi bien une réduction de forerèce:
*foraricia '. En somme, verge forece équivaut à « verge cou-
rante ». C'est la petite verge, considérée comme étant « de
commun fuir et mesure » -, c'est-à-dire comme unité de
mesure adoptée par la coutume du pays. Cette unité variait
selon les lieux.
ANC. FR. FREFEL, ROUCHI FOURFÉLE, FOUFÈLE, FOUFÈTE
On lit plusieurs fois dans Froissart Tanc. (r.frefel « trouble,
agitation » (^étre en grand frefel), dont Scheler déclare ignorer
l'étymologie '. Le mot a survécu en rouchi moderne dans la
locution être in fourféle (Valenciennes : Hécart), qui devient in
foufèle (L'ûÏQ : Vermesse ; Tourcoing: Watteeuw) et, par une
nouvelle dégradation, in fonfète (Frameries : Dufrane) « être en
émoi, affairé, agité ».
On ne trouve aucune trace d'explication dans les glossaires
de la région. Il est hors de doute que nous avons affaire au
moyen h. ail. vrevel (ail. mod. frevel) « violence, audace,
présomption, arrogance, pétulance », néerl. wrevel (dans Kilian :
« stomachus, iracundia »). Je vois, par une note laconique
d'Ulrix, n° 620, que M. Genelin invoque de même VaW.frevel
1 . Les formes fuej--, fo(w)er- ont subi l'influence du primitif fuer, four.
2. Comp. « une ayme de commun fuir et mesure » (Cart. Sainte-Croix,
1324). — A Liège, la verge courante est de 16 pieds de Saint-Lambert; la
petite verge (16 X 16) vaut 218 centiares; la verge grande vaut 20 petites
ou 4 ares 359 milliares ; le bonnier vaut 20 grandes ou 87 arcs 188 milliares.
— Dans le langage ordinaire, verge se dit pour verge grande ; cf. Forir,
vo vech.
3. Gloss. des Chrouiqxus de Froissart, Bruxelles, 1874. Voy. Godefroy.
5^6 J. HAUST
pour le rhéto-roman frefel ' ; mais, comme Ulrix n'étend pas
cette explication au groupe septentrional dont on vient de
parler, je crois utile de combler la lacune.
LIÉG. GARSÎ
Le w. o^arsl - « ventouser », v. tr., n'existe plus qu'à l'extrême
Nord-Est (Verviers, Malmedy, environs de Liège). Le sens
technique tend à se perdre ; du moins, je n'ai jamais entendu à
Verviers que la locution : vas' tufé ^arsî ! (va-t'en au diable!);
au sens propre, on emploie la périphrase : on H a mêton dès
Invéles (« boîtes » : ventouses). — G. , I, 231, se contente d'y
reconnaître l'anc. fr. garscr « scarifier ». Or gercer (fendiller)
est la forme moderne de garser, jarser (piquer, scarifier), dont
les patois de Champagne et de Franche-Comté possèdent encore
des dérivés '. Pour expliquer gercer, Diez, suivi par le Dict.
gé}i., proposait le lat. pop. carptiare. Meyer-Lûbke, n° 2871,
rejette ce type pour des raisons de phonétique ^ ; il admet un
primitif *charassare, tiré du grec èY^/apadasiv (scarifier) et
conservé dans l'ancien napolitain carassare. Ainsi s'éclaire ce
groupe intéressant, où notre garsl mériterait de ne pas être
oublié, car c'est lui qui reproduit le mieux la forme et le sens
de l'anc. fr. garscr.
W. G LIN DIS'
L'ard. glindis' «grillage d'étang» est signalé à Saint-Hubert par
M. Marchot, qui le dérive du lat. cUngere « enclore, entourer » >.
La tentative est infructueuse : ce mot latin a dû être très peu
1. Genelin, Geini. Bestandteile des râlorom. IVortschal-es, Progr. Innsbruck,
1900, p. 23. Je n'ai pu me procurer cet ouvrage, que je cite d'après Ulrix,
Germ. Elevienteii in de Rom. Talen, Gand, 1907.
2. G. et Forir écrivent à tongârsî.
3. Voy. A.Thomas, Mélanges, p. 96; ajoutez le pic. guersi, giierchiné
« raccorni, desséché », en parlant d'un végétal (Jouancoux, II 42-3).
4 . Le / ne pourrait en effet que produire ç et non 5 ; or la forme constante
des anciens textes csxgarser, jarcer et non -c/Vr. Pour la même raison, on ne
pourrait invoquer l'anc. h. ail. garl « pointe, aiguillon », dont nous avons
parlé à l'article djàrdeùs (dans Remania, t. XLIII, p. 432).
5. Marchot, Phonol. dèlaillée d'un palois wallon, p. 76.
KTYMOLOGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 567
répandu et n'a donné aucun rejeton '. En revanche, les dialectes
flamands connaissent i^eliiit « treillis de lattes ou de barreaux
de fer » ' et l'on trouve, en bas allemand, ^^lind « clôture de
planches et de lattes » '.De là le w. sylinciis', dérivé sur le type
de trèyis' « treillis » et du fr. lattis « ouvrage fait en lattes ».
Ce mot a jadis existé à Liège ; on le rencontre maintes fois
dans les textes anciens avec le sens de « clôture, grillage,
treillis ». Voici quelques témoignages : (1311) « juskes a glen-
dice Watelet , » + ; — (xiv^ siècle) « ont steppeis et ars
[extirpé et brûlé] les arbres, useries [portes], fineistres, bans
[corr. ba//s: poutres], weires et lattes et destruis les glendis
entour les vergiers » ^ ; — 1540 « muchier en la scaillie [cour]
de la maison et rompre ung glendice » '^; — (1564) « arat
entrée le glendice pour aller joindre au puits » ^. — Aujour-
d'hui même, gUudis' survit comme nom de lieu à Crehen
(Hesbaye) : il y désigne une partie du ruisseau qui passe dans
cette commune et qu'une clôture longeait sans doute à cet
endroit.
ANC. FR. HOVALON
Godefroy ne peut traduire ce mot dans le texte suivant :
« Que toutes les compaignies et troupes estrangeres eussent
a sortir, tant les Espagnolz que Neapolitains, lanquenetz et
hovalons » (^i\^/\, Journal d'Olier, dans leCah. hist., t. XXVI,
i'" part., p. 15e). — WhnlYwthoualons = Wallons. On connaît
le rôle joué par les gardes wallonnes dans les guerres des xvi^
et xvir siècles : c'était un corps de troupes des armées d'Espagne,
1 . \'oy. Walde, Lat. etytn. IVôrterbuch. — C'est à tort que Ducange, vo
clingere, dérive de là le fr. cleiwJie et l'ane. fr. clicorgne.
2. Schuermans, hiiolicon et Suppl. ; De Bo. — Le rouchi ,;'/'" « porte à
claire-voie » (Luingne-lez-Mouscron) est emprunté du flamand.
5. Cité par Weigand, vo geliinder, comme étant une forme parallèle de
l'ail, geliinde. Nous retrouvons ce radical dans le picard landon.
4. Cartiûaire de V abbaye du Val-Benoit, éd. Cuvelier, p. 342.
5 . Jean d'Outremeuse, Myretir des Instars, VI, 674. — Godefroy, qui
cite ce texte, vo lueire (chevron), n'a pas d'article glendis.
6. Cris du Péron, reg. 71, p. 118.
7. Rendages proclamatoires, reg. 3, 15 v».
568 J. HAUST
levé dans la partie wallonne de la Flandre. La graphie Jiona
(= u<a) est analogue à hiii (= u'/) dans le fr. huile et dans
l'anc. fr. huihot, hiiigner, huiUcbrequin . De même aujourd'hui
ou = îf dans ouest, ouate, ouaicbe.
ANC. FR. HURICLE
Godefroy a cet article:
HURICLE, S. f., sorte de plante: « De la huricle dient les maistrcs qu'on la
doit mangier pour aler a chambre » (Liv. defisiq., ms Turin, ff' lo r").
On reconnaîtra dans ce mot le mo3'en néerl . hederich, herick
« rapistrum arvorum » (Kiliaen), qui est l'ail . hederich « rave
sauvage, faux raifort; moutarde sauvage, erysimum ; lierre
terrestre, etc. » Des dialectes flamands (Brabant, Limbourg)
connaissent encore herik, barik, etc. « moutarde sauvage, velaret,
sénevé » (Schuermans, De Bo). Enfin Kramers fait de hérrik
le synonyme de dolik, ivraie. — Quant à la forme, huricle se
laisse ramener sans peine à herik: la protonique s'est assourdie
en u et un / parasite s'est ajouté à la fin, comme dans l'anc.
fr. houtick, musicle, triade, etc.
ANC. FR. MANSER
L'anc. fr. manser, v. tr., est un mot rare '. Il figure trois fois
dans une page des Trouvères belges (2^ série, p. 122), où l'éditeur
Scheler ne sait comment le traduire. Dans son édition du Jeu
de la Feuilïée d'Adam le Bossu -, M. E. Langlois a corrigé de
façon très heureuse un passage altéré, en y rétablissant le verbe
viauseï , que les éditeurs précédents n'avaient pas compris. Il
vient de consacrer à ce mot obscur un arùdcÇRouiania, t. XLV,
pp. 259-261), où l'on trouvera tous les textes en question: sa
conclusion est qu'on peut hésiter entre le sens de « étreindre »
et celui de « griffer ». On va voir qu'il faut sans hésitation
choisir le premier.
1 . L'article de Godefroy (nninser = peigner !) est sans valeur.
2. Les classiques français du luoveu dge, no 6; au vers 314.
I^.TYMOI.OGIHS WALLONNES ET FRANÇAISES * 569
Je signalerai d'abord un article de Grandgagnage, II, 541, qui
iraduir le rouchi luanser par « étouffer»; une note de Scheler
y reconnaît que ce sens « convient assez bien » pour le passage
qui l'avait embarrassé. J'ajoute que, dans le nord du Hainaut
belge, mansè (Leuze), -œ (Ath), -i (Ellezelles) s'emploie cou-
ramment avec l'acception de « prendre (quelqu'un) à la gorge
pour l'étrangler » : on est iiiausé par une main qui étrcint la
gorge ou par un col qui serre trop fort '. Le sens de notre
mot dans les textes du moyen âge se trouve donc pleinement
assuré.
L'étvmologie de ce verbe, dont la signitication exacte était si
mal connue, n'a tenté personne jusqu'ici. Je me contenterai de
remarquer que des dialectes allemands ont une expression
analogue, notamment le bavarois e'uien niàu-eii « tenir quel-
qu'un en bride ou sévèrement » -, l'eifélien Diaiissen (bezwingen :
dompter, subjuguer), le luxembourgeois sich mân::jin « se
défendre, faire assaut » >. En west-flamand, pour expliquer
/»///i-(7 (virole, ail. zwinge), De Bo suppose un verbe *iiiirisen,
dont il ne peut préciser le sens et qui me paraît ne faire qu'un
avec l'eifélien nianssen (bezwingen). Ce chaînon rattacherait le
rouchi manser aux dialectes germaniques.
ANC. LIÉG. OIRZELLE
Une charte liégeoise de 1527, imprimée dcns les Chartes et
Privilèges des Métiers, I, 238, prescrit aux teinturiers l'emploi de
« bonnes et lealles denrées, sens user de nois de galle,
coperoise, oir^elle, brusille, berckmoese. . . ». Plus loin, dans une
charte de 1577, on lit : « coperose, sumacque, or::^ées ', bois de
Brésil » et : « coperose, sumack, or:(ées, brusil » (II, 321, 327).
1 . L'expression donc 'ne nnmsure (Leuze) signifie de même « serrer à la
gorge, secouer quelqu'un en l'étranglant à moitié ». Dans toute cette région
stnvi-nè, -rt' (strangulare) signifie 1° égorger (un chat sfraii->t' une souris),
2^ engouer.
2. Cité par Grandgagnage, II, 155, vo nwnse. — Comparez aussi Meyer-
Lùbke : inatisiis (apprivoisé).
3. Dérivé de l'adjectif manns (Eifel), mdiis (Lux.)« adulte, fort » ? Ou
bien l'adjectif est-il tiré du verbe ?
4. Le texte porte par erreur .• « sumac, queorzées ».
570* y. HAUST
Le sens de oii\eUc, or:(ée n'est pas douteux et G., II, 623, l'a
bien reconnu : il s'agit de l'oseille ', dont le nom figure pour
!a première fois en 1461, dans une charte de Lille relative au
même objet : « Les tainturcs de. . . poupre, becquemoulx,
orseiUe, bresil, sont taintures fiuilses et deslealles ^ »
Cependant^ Bormans, dans son mémoire sur le Bon Métier
des Drapiers à Liège, émet, cà propos de nos textes liégeois de
1527 et de 1577, cette glose inattendue: v oir selle [sic\ s. f.,
oirseille [sic], noir de fumée que l'on obtient par le bois de
vigne. . . Comparez le flamand :(U'fl;t5c/, suie, noir de fumée » K
L'auteur, on le voit, prend notre mot pour le liég. warsèle(i.
noir de fumée; 2. cirage de bottes: G., II, 482), qui vient en
effet du fl. :{ivartsel, mais qui n'a évidemment rien à voir ici.
Si je relève son erreur, c'est surtout parce qu'elle a fait
récemment une victime. Après avoir cité l'article de Bormans
dans ses Beitràge, p. 189, M. Behrens affirme que l'anc. \v.
oirselle[sic] provient du fl. 7:ivarlsel: « On pourrait le prouver,
dit-il, par le w. luarsèle qui a le même sens (!) et dont G., II,
482, donne l'étymologie exacte, tout en négligeant de le
rapprocher de l'anc. w. oir~elle, qu'il mentionne également
p. 623. La graphie oir::;elle a-t-elle subi l'influence du fr. écrit
7/0/;'? On ne peut l'assurer. » Tout cela porte à faux: Grandga-
gnage ne doit pas être taxé dé négligence pour n'avoir pas
confondu l'orseille avec le noir de fumée.
Dans oir^elle, la graphie oi a le même / parasite que oir
(fréquent dans Henricourt et Jean d'Outremeuse) = w. ôr:
au ru m, or; oirfeure (Htv\ncouxi),\\. ôrf'cve : orfèvre; coperoise
(charte de 1527, citée ci-dessus), w. côp'rôse: couperose, etc.
Elle indique que 0 est fermé, ce que confirment les formes
1 . Lichen qui donne une belle couleur violette. Au xv^ siècle, orsolle,
onrsoUe (God.), d'origine incertaine, qui a modifié sa terminaison d'après
oseille (Dict. géti.). « C'est la même chose que Vorclvl ou VtirsoUe, qui croît
dans les Canaries » (Furetière) .
2. Godefroy qui cite ce texte v" hccqiicntoitlx, l'oublie vo orscillc. lien
résulte que, pour le Dict.gcii., vo orseilte,lc plus ancien exemple du mot est
de 15 18. — On trouve o:ieille en 1464 {Ronntiiiii, XXXIIl, p. 564; Behrens,
Beitràge, p. 150). Voy. aussi dans Godefroy, /m'/, /»<•//(-, et, ci-dessus, notre
article berkmnese.
3. BSW 9, p. 276 (1867). L'article de G. n'a paru qu'en 1880.
ÉTYMOLOGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 57I
J'anc. fr. oursoJIc, nrsolle. L'anc. w. iv-êe se prononçait donc
oi-cye.
ANC. FR. RACUEUDRF., RACHEUDRE (!)
Godefrov fait un article : « raciteiidre, rachenârc, v. a., atteindre,
rejoindre », pour deux exemples du chroniqueur liégeois
Jean d'Outremeuse, Myreiir des Instars, I, iS8, II, 403. Nous y
lisons: 'il le] rachusiit ou raciisiit, ce qui signifie en effet : « il
l'atteint, il le rejoint » ; mais Godefroy a tort d'y voir un
composé de cueudre (cueillir). Il oublie que, trois pages plus
haut, son article ;ïrr(W.s-7/à'/-^ enregistre deux exemples du même
auteur ', où raconsuil et raconseut ont exactement la même
signification. En réalité, /■<7r(/;)//5/// n'est qu'une forme wallonne
de raconsuil ; le liégeois moderne dit encore rak'sûf, du verbe
ralisûre « rattraper » (quelqu'un). Il faut donc rayer l'article
raciieudre et ranger sous racoiisiiivre les deux textes qui en sont
arbitrairement séparés.
ANC. W. RÙLAVE
Godefroy ne peut définir • riilane {sic) dans ce texte liégeois :
« Quant ies massuirs veulent pessier [= pêhî, pêcher] se pessent
d'autres bons harpatz rulanes » (145 1, Ch. des finances, XI,
p. 22. Arch. Liège). Il faut lire harnat~ (liég. hèrna, anc. fr.
harnois, « engin, outil ») ridavcs ou mieux riîJâves. Ce mot
d'ancien liégeois, qui ne se rencontre que dans ce texte, dérive
à l'aide du suiRxe âve, fr. -able, du w. rûle, anc. fr. rieule, lat.
régula. Il signifie « régulier, conforme à la règle, légal ». Pour
la formation, comp. raisonnable « conforme à la raison ». Voy.
rûnan^nint.
W. RÙNAXMIST (Malmedy, Stavelot)
G., II, 332, a cet article :
runant-chemin Malm. («grand chemin ». D'un verbe ruiier =^ ràier
I. Myreiir, II 472, IV 192. Ajoutez II, 1 1 1 : « 'ûhoiit laconseKS les Huens ».
')-2 J. HAUST
(courir) ; comp. angl. ruii ? — runanmint Malm. (« communément, vulgai-
rement »). Du même nv/t^r (courir, être en cours) que le précédent.
La forme runer n'existe pas. Villers, en 1793, donne seu-
lement le malm. rene:{ « aller et venir », reneur, « couratier »,
reuajnit « le juif errant » cà côté de runan cJjmin, runanmin. Il
faut écrire rèner, rèneûr, rênâ [= venant] djwi, et nhianî tcVmin,
rûiianuiint. Il ne peut y avoir de rapport entre rener et les deux
derniers mots qui ont tl long '. Dans mon Vocabulaire de.
Stavelot, j'ai noté riinanuiint ou ruianinint, d'après deux vieux
stavelotains. J'aurais pu écrire n long; si je ne l'ai pas fait, c'est
qu'en réalité, cet u est de longueur moyenne; il tend à s'abré-
ger sous l'influence du préfixe ru- (fr. re-). Quoi qu'il en soit,
la forme rûJaninijit parle assez clairement : il faut partir de
rûle « règle » (voy. l'art, rûlâve'). De là l'adjectif rûlant
« régulier, conforme à la règle » et l'adverbe rûJanmint : « i .
régulièrement, normalement ; 2. communément, vulgairement,
couramment » . Les liquides / et n permutent souvent ; ainsi,
Villers écrit ralongue, altéré du liég. ranonke « renoncule». Le
malmédien archaïque rûuant tcUmin, que Villers traduit par
« grand chemin » sans donner d'exemple, doit être pris au sens
moral plutôt qu'au sens propre; on pensera au vers de Régnier :
« Je vay le grand chemin que mon oncle m'aprit. » C'est le
chemin régulier, la voie droite et naturelle que suit le commun
des mortels, par opposition aux détours, aux chemins de
traverse.
W. SÈRON, CÈRON
Ce mot archaïque, que nos dictionnaires écrivent ^tv'o;/ signifie
« écheveau de lin ou de chanvre » (Villers, Lobet), c tresse de
chanvre ou de lin qui a passé par le séran » (G.), « quenouillée »
(Hubert, Forir) ^. Meyer-Lûbke, n° 7841, le tire du lat. sero
I . Fores qui s'rép'etèl riinàiniut {Arvwnac, Malmedy, 1887, p. 27) « foires qui
se répètent régulièrement » ; Scius (1895) écrit nhianmitil. D'après Bchrens,
Beitiàge, p. 87, ruinuit-chemiu, ninaiiDiint appartiennent sûrement au néerl.
riiiinen « courir ». Je ne puis partager cette opinion.
2. J'ai noté à Erezée houle ai shou (syn. h. di tchène, h. J'èsse), « boule de
chanvre » ; à Leignon-lez-Dinant et à Awenne, le se ton désigne le fil le plus
fin.
ÉTYMOLOGIKS WALLONNES ET FRANÇAISES 573
(au soir) ! Quanta G., II, 556, il y voit une modification du
fr. séran qui désigne l'instrument pour sérancer ; mais ce n'est
là qu'une hypothèse spécieuse. Il faut écrire ccivii et rapprocher
le mot wallon du norm. chéiion, diminutif du norm. cer ou
cher, où M. Antoine Thomas a reconnu le lat. cirrus (propr.
« boucle ou touffe de cheveux, de plumes ») '.
UÈG.Q)SINDRÈSE
Ce mot ne figure pas dans les dictionnaires wallons et n'a
sûrement jamais été populaire à Liège. Je ne le trouve que
dans un manuscrit du curé Duvivier (1850) : « sindress del
mwer, a.gome. » C'est le fr. sytiiiérése, terme didactique emprunté
du grec, « reproche que nous adresse notre conscience » (voy.
Godefroy, t. X). Tel est le sens qu'il a dans ce passage de
Mélart : « effrayé de la perte de son sang, ou touché de quelque
sinderesse, s'il y en peut avoir dans une âme effrontée et inique ^»
Les sindrèses dèl miucrt désignent donc, plutôt que l'agonie en
général, les angoisses de la conscience à l'approche de la
mort.
ANC FR.-W. SPERIAL. SPUREL, SPIER; W.SPURÊ, -lA.
Godefroy donne sans définition l'anc. fr. spoial dans ce
texte liégeois de 1430 : «lis, serins, stramaires, speriah et autres
menues fustailles. » Behrens, p. 83, y voit le west-flamand
spèiel sperrel <' barre de bois pour fermer une porte ou une
fenêtre ». Pour moi, sperial ne fait qu'un avec spiirel, que
Godefroy donne, également sans définition, dans cet autre
texte liégeois de 1401 : « Les eschevins... puissent entrer ens
maisons des boUengiers querans en leurs spureaux et autre part
pain et ce peser '. » G., II, 639, pour ce dernier passage,
renvoie avec raison à Tard, spurê « armoire », diminutif de
1. A. Thomas, 'Nouv. Essais, p. 200; cf. Meyer-Lùbke, n" 1949-
2. Hist. de la ville et chasteau de Huy, p. 38 (Liège, 1641).
3. Ajoutez, dans BSW, t. 5, p. 408, un acte de 1406, qui contient six fois
spier, une fois spiet ; — Charles et Privil. des Métiers, II 144 et 149 : «dedans
maison, ::picj ou lieu secret » 1321); etc.
574 J- HAUST
lanc. liég. spier, lat. spicarium « grenier ». On peut voir
quatre exemples de spir (1367), spier (1406), cités par God.,
V j.-^/V; « petite chambre pour mettre les provisions ou con-
server les marchandises» '.
A propos de spicarium (< anc. h. ail. spîhhâri, mod.spei-
chei-), qui est dans les Gloses de Reichenau — et déjà, au
v^ siècle, dans la Loi salique — Diez croit que « ce mot ne
s'est maintenu nulle part, parce que le lat. granarium suffisait;
mais — ajoute-t-il - d'après notre glose, il faut supposer qu'à
côté de granier, grenier, un syn. espigiiier, espier était usité en
France - ». Si Diez avait connu l'anc. liég. spier, il aurait vu
que spicarium s'est maintenu longtemps en Wallonie. Au reste,
le souvenir en survit dans Spy, commune du canton de Namur-
Nord ' et dans le diminutif spiïré.
Ce dernier, qui a disparu du liégeois moderne, subsiste au
Sud et à l'Ouest de Liège. Nous relevons spurê (Marche-en-
Famenne) « armoire à serrer les provisions » ; spure (Awenne)
« petit placard, ordinairement au-dessus de la porte, où l'on
serre le pain, le beurre, etc. » ; spuria (Namur, Givet) « ar-
moire » ^ ; enfin le nam. spurgna, m. s., qui présente un cas
remarquable de durcissement du yod >. L'assourdissement de i
en u à la protonique est régulier.
LIÉG. SPINÂ, NÉERL. SPIKAAL
Voici, sur ce sujet, ce que disent nos auteurs :
G., II, 386 : spinâ (sorte de fil de lin), rouchi/ d'espiihil (sorte de fil
blanc). De l'ail, spinneii, ûlcr} ou dérivé de spène, épine?
1. Ajoutez cet exemple de 1393': « les espirias qui sout en le cuisine » ;
dans un testament cité par Bormans, Cartiil.de Diiiant, t. I, p. 135 (Namur,
1880).
2. Diez, Anciens glossaires romans, trad. Bauer, p. 17. — Ni Kôrting ni
Meyer-Lùbke n'ont d'article spicarium.
5. Spicarium en 840; Spiers, Spies en 1228, 1278, etc. : voy. Roland,
Toponymie nam., ^. 561.
4. Le mot tend à disparaître devant armuvre et dresse ; à Givet, par
exemple, il ne survit que dans l'enfantine: Zoiip-\ou-:{oiip su li spuria...
5. Pirsoul,II, 273, écrit spurnia; j'ai entendu spurgna à Dorinue. — Pour
y > orti après r, comparez, en namurois, machuria, tahuria rr: machurgna,
lahur£iui, -nia.
ÉTYMOLOGIKS WALLONNES ET FRANÇAISES 57)
I-orir, Diit. lit-^eois,U, 655 : s(i)pinâ, fil de lin pour les cordonniers :
on lonhèiU-, une pelote de fil de lin; tchèlè di-, ligneul de fil de lin ; voy.
H-a-djoiiile . I fi a djonde (I, 566) [= « fil à joindre »], fil d'Epinai [sic;
lire : -alj, fil gris pour ligneul. | fi-blanc (I, 367), fil de Cologne, fil blanc
pour ligneul.
Lurquin, Glossaire de Fosse-lei-Ndiniir (BSW j2, p. 161): spinal, m., lil,
ligneul blanc.
Scius, Dict. malincdien (manuscrit, 1887): spinâte, (. épinard ; 2. lil de
lin pour les cordonniers.
Le nam. spinal est la forme première, altérée d'une part en
spiiiâ sous l'inriuence de spinâ « épinard » (Liège), d'autre part
en spinâte sous l'influence de spinâte, ail. spinat « épinard »
(Malmedy). Nous la retrouvons dans le néerl. spinaal « ligneul »,
qui, en Flandre occidentale, désigne aussi, d'après De Bo, le
« gros fil retors dont on fait des bas et des chaus.sures «.Chose
curieuse, ni Vercoullie ni Franck-van Wyk ne connaissent
l'origine de ce mot néerlandais; on nous dit seulement que
VElyniologiciini de Kilian ne le mentionne pas. L'introduction
du mot dans les Pays-Bas est donc postérieure au xvi^ siècle.
On va voir que le néerlandais le tient du wallon, qui le tient
lui-même du Sud.
Les conjectures de G. portent à foux; il aurait dû plutôt
tenir compte du rouchi fi d'espinnl, que Hécart définit : « fll
blanc à l'usage des cordonniei"s ; on s'en sert aussi pour la
bonnetterie ». Le Glossaire wallon de Ph. Delmotte ' confirme
ce témoignage; il traduit fil ifEspinal ou cfEspinard par : « fil
de chanvre » et cite un inventaire manuscrit de 137 1 : « item
autres fringes blanques de fil d'Espinart ». Forir traduit ^-û;-
djonde par : fil d'bpinal » ; il a tort seulement d'oublier cette
excellente définition à l'article spind. - En résumé, à\xspinâ(J),
c'est, à n'en pas douter, du fil provenant de la ville d'Épinal
(jadis Espinal, Spinal), qui possède des filatures renommées .
Comparez, en français, tulle « tissu très fin de fil » ; bolduc
« ruban étroit de coton » ^\tiircoin « poil de chèvre filé » ' ; en
1. Écrit en 1812 et publié en 1907, à Mons, chez L. Bolland.
2. De Bois-le-Duc, ville de Hollande (et non de Belgique, comme dit le
Dict. gén.). Voy., ibid., le Traité de la foniiation delafr., 5 36, où manque
bolduc ; en revanche, on y cite alençoii, qui n'a pas d'article dans le Diction-
naire génêrul.
5. De Tourcoing ; voy. .V. Thomas, Mélanges d'êly m. jr., p. 160.
57é J. HAUST
allemand, Rasch (= Arras) « tissu léger de laine ». C'est l'his-
toire de calicot, de verdin, de bout^ie, de anascole (cf. l'art, ci-
dessus) et de tant d'autres mots. — Pour d'autres noms dialec-
taux du ligneul, voyez l'article tchèlc dans le Bull, du Dict. lu.,
I913, p. ICI.
LIÉG. SJVÈLIH
D'après G., 11,372, soilihc signifie « i. finàtre : soie de mau-
vaise qualité ; 2. toile jaune, gommée et luisante, qui sert à
envelopper les pièces de drap ' ». G. croit y reconnaître le fr.
soie lisse ; mais il est certain que swèlih représente l'ail, ^icillich
« coutil » (anc. h. ail. -luilîh « tissu fait de deux fils »). Pour le
traitement delà finale, comparez vi ri ih (BD 1914, p. 36). La
protonique wallonne è pour / s'explique par une dissimilation
plutôt que par l'influence de soie, qui, dans ce sens, se dit sôye
en liégeois. — Nos Chartes des Métiers, II, 336, 1. 19, ont en
1534 une torme ancienne :^uiuilick -,que G., II, 64e, écrit à tort
Xjiiiuillich et rapporte avec raison à l'ail. ::^zc'illicb.
LIÉG. TAFKÈNE,A}iC.FR. TOUPPEOUIN
G., II, 417, note sans explication le liég. tap'hcne « tinette «
(d'après Duvivier), « bassin de garde-robe » (d'après Forir).
La terminaison indique une origine flamande. Il faut en
effet s'adresser au flamand limbourgeois ioh « seau », néerl.
tohhe « cuvier, cuve », diminutif tohbelje « tinette » (cf. angl.
luh, ail. Zuber, Zober^. Le mot, archaïque en liégeois, lui
vient du nord : nous relevons en effet sur le Geer iap'kène
« tinette »(Roclenge), « demi-seau en bois »(t.arch., à Glons).
Pour la forme, on sait que le wallon change souvent la proto-
nique 0 en a ; l'influence de taper (jeter) est d'ailleurs ici des
plus vraisemblables. Pour le sens, comp. le verviétois til'uète
1. Le sens i n'est attesté que par Lobet, p. 548 ; le sens 2 est donné par
Lobet, par Remacle (2«éd., vo teull ; syn. djaie teûle di sHchê) ex par Forir.
Voy. aussi BSW 40, p. 458, où il faut lire soilibe, au lieu desorlilie.
2. Godefroy, VIII, 344, elle ce passage sans pouvoir définir notre mot,
qu'il estropie en :(muilisk.
ÉTYMOLOGIES WALLONNES ET FRANÇAISES 577
« I. cuvette, 2. pissoir» (Lobet), altéré de tinlète (G., II, 431),
dérivé de tène « tine ».
Godefroy a un subst. masc. touppeqiiin dont il ignore le sens.
Il cite deux textes de Tournai (1446, 1515), où il est question
de toiippcquins de raisin, hvidemment, il s'agit du même mot,
moins altéré qu'en liégeois moderne.
ANC. FR. TENREUX
Godefroy ne peut traduire ce mot qu'il donne d'après un
texte tournaisien de 1444 : il y est question d'un ouvrier qui
« sera tenu de livrer toutes pierres sans fendans, sans crouste
ne tenant, et toutes mortures et tenreux mettre hors ». — Ce
subst. fém. (et non masc, comme prétend God.) se retrouve
dans le verviétols ter eûr « partie tendre au milieu de la pierre '».
Il faut renvoyer le texte susdit à l'art. Icndror, où manque
d'ailleurs le sens technique que nous venons d'indiquer.
LIÉG. TIRE
G., 11,429, dérive le liég.- na.m.tîke «taie d'oreiller » du lat.
theca, qui a aussi donné le fr. taie, l'ail, z^iecheti l'anc. flam.
^3'^^^ (culcita). Mais têca aurait donné *tôye, commt le gaulois
rïca donne le w. rôye, fr. raie \ On ne peut pas non plus pro-
poser *tëcula, qui serait devenu *tûlc, *tîle, comme têgula a
donné l'anc. fr. tiule, fr. tuile, w. tille, tile ; régula : anc. fr.
riide, w. rûle, rile. — Nous voyons donc dans le w. tîkeun
emprunt du moyen néerlandais tîke (taie), qui lui-même pro-
vient du lat. théca. Le néerl. moderne tyk ne désigne plus que
l'étoffe dont on faisait la taie d'oreiller : c'est le « coutil » au
lieu de la « coûte ». Lew. tîke a mieux conservé la signification
primitive : « taie d'oreiller » (Liège, Verviers, Malmedy, Mar-
che-en-Famenne, Stave, etc.). Le diminutif tîklête (Glons), qui
1. Lobet, vo taireur. La forme liég. serait linreùr. Pirsoul donne le nam.
tinreû « tendreté (de la viande) » .
2. Marichal, Mundart voti Guettiaine-JVeismes (Bonn, 191 1), croit éluder la
difficulté en donnant tîlie : tecam comme une « formation savante » !
Romania, XLVII. 37
578 J. HAUST
devient tîgléte à Roclenge (et à Liège, d'après Simonon, ap.G.,
II 429) a le même sens de « taie d'oreiller à carreaux rouges
et blancs ». Le dimïnuùi tîkéte signifie « taie » à Wardin-lez-
Bastogne ' ; ailleurs (par ex. à Verviers, d'après Remacle et Lobet,
ap. G., II, 431 ; à iMalmedy et à Faymonvillc), il désigne la toile
à carreaux, le coutil dont on fait les taies d'oreiller. G., 11,43 i, '^
tort d'écrire tikète et de penser, pour expliquer ce mot, à tiket
« moucheture ». — Enfin, dans l'anc. liég. ticle (= ttke), l est
parasite, comme dans l'anc. fr. hoiitich, niusicle, tunicle, etc. ^.
Jean Haust.
1. En chestrolais, Dasnoy, p. 481, donne « tiéque, tiéquette, paillasse,
taie » .
2. Vov. Godefroy, tike.
i
I
MÉLANGES
*CAPSEA
Cl. Brunel, Rom., XLVI, 115 ha dimostrato che il prov.
caissa risale non a cap sa, ma a *capsea -ia, base che occupé
sopra mtto il Sud-Est délia Francia. Non sarà inutile qualche
altro chiarimento suUa diffusione o sull' estensione dell' area di
capsea. Chè il genovese ha kasa (ia), corne ha già veduto il
Parodi, Arch. glott., XVI, 351, il côrso ha cascia (Falcucci,
p. 134) e gascia {gaea, Atlas, 292), cascionu, casciapanca ecc,
Tant. pist. ebbe cascia, il lucch. ha cascione cassone (Pieri,
Arch. glott., XII, 120) ed ebbe cascione « erario » (Salvioni,
Arch. glott., XVI, 436)^ Non si vede dunque perché il Meyer-
Lûbke derivi il tosc. cascia dal prov. caissa (REW., 1658). In
toscano, le due basi capsa e *capsea vissero l'una accanto
air altra (ital. cassa, lucch. cassapanca, ecc). Il sardo ha cascia
(Guarnerio, Arch. glott., XIII, 114). Si aggiunga poi che anche
nel lomb.-alp. caçina (cassina^ e casina, genov. casina abbiamo
un derivato di capsea, poichè la voce non si potrà disgiungere
dair ital. cascina, che va con cascia (Salvioni, Mise. Ascoli,
p. 80). E cosîilpiem. cassia^f. cassa, cataletto » (Ponza, p. 180),
con un -ssi- che présenta un 'alterazione evolutiva di -psj-, e il
valtell. borm. kasa, kasôn, kaset, ecc. (Ponza, p. 105), cfr. pa-
sàr, tosir {-ç-), ecc. L'abruzzese ha casce, cascebhanghe, cascettere
« accattino, chi nelle strade raccoglie con una cassettina oft'erte
pei santi » (Finamore, p. 156). Anzi cassa è addirittura centro-
meridionale (Merlo, Rend. Ist. Lonib., XLVIII, 97). Ant.sicil.
caxa. Si vede da questi rilievi quanto sia estesa l'area di *capsea.
E lecito pensare, per ragiôni geografiche, che nel lomb.-emil.
caça si annidino capsa e *capsea (cfr./ûfdsfascia, ecc). Basso-
bologn. cassénna stalla(Ungarelli,77). Elospagn. caja{à\ fronte
2. yeso gesso, eso ipsu-) deve pure postulare *capsea.
G. Bertoni.
5 8o MÉLANGES
POUR LE COMMENTAIRE DE VILLON
Notes sur le vocabulaire.
Si la phrase de Villon est d'un tour très personnel et très
original, sa langue est celle de son siècle. Et la lecture de ses
prédécesseurs immédiats ou de ses contemporains peut nous
aider à éclaicir un grand nombre des difficultés qui subsistent
dans le texte de ses oeuvres. C'est ce que nous voudrions
montrer ici par l'examen de quelques mots ou locutions des
Lais et du Testament.
I. — d'avantage.
Item, pour ce que le Scelleur
Maint estront de mouche a maschié,
Donne, car homme est de valeur,
Son seau d'avantage crachié. T. 1 198-1201.
Littré note que c'est au xvi^ siècle seulement que d'avatitage
ou davantage prend le sens de plus, mais que la locution
apparaît dès le xiv^ siècle et qu'elle paraît alors signifier « sans
ressource », « inévitablement ». Il cite plusieurs exemples de
Froissart du tvpe « nous sommes perdus d'avantage », qui
justifient son interprétation. Cependant la nuance précise est
« d'avance », <■<- avant toute action de notre part », « d'entrée
de jeu ». La locution revient souvent chez Froissart, en par-
ticuHer dans la description des fameuses joutes de 1390: « Et
envoya heurter sur la targe de Messire Boucicaut. Le chevalier
fut tantôt prêt de répondre, car jà étoit il à cheval d'avantage,
car il avoit eu devant joute au seigneur de Cliffbrt. » (Éd.
Buchon, t. III, p. 43, col. i.) C'est-à-dire « il était monté
d'avance », « il était tout monté ». Un passage de la Passion
de Gréban montre combien cet emploi était répandu :
Or souffle dedans et l'alume
D'ung bon soufflet. — Je n'en ay nul ;
Mes ou souffleray ? — En mon cul :
Le Xuyâu y es\. d'avantage. v. 19416-19.
(Ed. Paris et Raynaud.)
POUR LE COMMENTAIRE DE VILLON 58 1
Voir un passage analogue, tout aussi grossier et tout aussi
concluant, dans les Cent nouvelles nouvelles, éd. Wright, t. I,
p. 136. On voit maintenant ce que Villon a voulu dire : « son
sceau crache d'aVance, tout craché (sans que le scelleur ait
besoin de mâcher sa cire) '. » Du reste la locution est déjà
courante au xiii"^ siècle : voir Chansons satiriques et bachiques,
éd. Jeanroy et Lângfors, xxviii, 52.
II. BROUILLER.
Farce, /'/-0H//r, joue des fleustes. T. 1702.
Le glossaire interprète hrouUer par « faire des sortilèges ».
Godefroy, qui cite notre passage, traduit par « parler ou chanter
d'une manière confuse, bavarder », et les exemples qu'il cite,
empruntés au Franc Archer de Bagnolet, à Coquillart et à Roger
de Collerye, lui donnent raison. Le vers du Franc Archer « Je
chantoye et broilloyes des flustes » est même probablement
imité de celui de Villon. La définition de Palsgrave montre
combien était naturel le rapprochement entre brouiller ei fliîte :
« Je brouille. I jumble, as one dothe that can play upon an
instrument. » On augmenterait facilement le nombre des
exemples du mot. En voici un emprunté au Mistere du vieil
Testament :
A ! je regny ! je seray maistre,
Quelque chose que aillez hroulJant ! v. 46600-01.
(Éd. Rothschild, t. VI, p. 102.)
« Chante ce que tu voudras, c'est moi qui suis le maître. »
Il est probable que la définition « faire des sortilèges » a été
empruntée à l'édition du Mystère de la Passion d'Arnoul Gréban
donnée en 1878 par G. Paris et Raynaud. Le mot revient
souvent dans ce texte, où on trouve brouiller, vv. 19725,
22356, 25628, brouleur, (broulleur, broullieur), vv. 143 12,
19739, 21507, 23083, broulenieiis 22353. Le glossaire traduit,
suivant les cas, par « faire des sorcelleries », « sorcier », « opéra-
I. Villon fait-il allusion dans ce passage à une coutume réelle ? Nous ne
l'avons vue mentionnée nulle part ailleurs.
82 MÉLANGKS
tion magique ». Par une coïncidence curieuse la plupart de ces
passages se prêtent en effet à être ainsi rendus ; mais les
exemples contemporains montrent que cette coïncidence est
fortuite et que l'interprétation manque la nuance juste. Quand
Gréban écrit :
Il voUei'oit avant aux cieulx
Qu'il se sceust de la depescher
Ou s'en voist maintenant prescher,
BrouUier et ramener les mors v. 19722-25
il faut entendre « prêcher, débiter ses sornettes et ressusciter les
morts ». BroiiJler, c'est toujours « parler d'une façon rapide et
peu distincte ». Tantôt ce sera « marmotter des paroles rituelles »
comme chez Gréban, tantôt « débiter des boniments » comme
chez Villon. Et plus qu'au sorcier le mot nous fait penser au
saltimbanque ou au charlatan : « Veezcy leens venir ung homme
qui s'appelle Trenchecoille, lequel se mesle de taillier gens,
d'arracher dens, et d'un grand tas d'aultres brouilîerîes. » (^Cent
Nouvelles Nouvelles, II, p. 78.)
III. — PAR CŒUR.
Si prieray pour lui de bon cuer,
Par l'ame du bon feu Cotart !
Mais quoy ? ce sera donc par cuer,
Car de lire je suis fetart. T. 33-36.
L'expression /)rt/- cœur veut dire aujourd'hui « de mémoire » :
savoir par cœur, c'est avoir retenu fidèlement quelque chose
qu'on a entendu dire, ou plus souvent quelque chose qu'on a
lu. Et en -effet l'expression suggère presque toujours qu'il y a
eu un livre ou un écrit dans le cas. Ce sens est ancien dans la
langue. En voici, pour ne pas remonter plus haut, un exemple
de Charles d'Orléans :
Parler de Beaulté n'oseroye,
Pour le présent, comme j'ay fait jadiz.
Par ciieur retiens ce que j'en ay apris.
Car plus ne sçay lire ou Livre de joye. Rondeau LIV.
^ (Éd. d'Héricault, t. II, p. 109.)
POUR LE COMMENTAIRE DE VILLON 583
Mais si l'on considère quelques exemples cités par Godefroy,
on s'aperçoit que la locution a dû avoir au xv^ et au xvi'' siècle
un autre sens encore, et tout différent :
J'en sçây par ciieiir plus qu'ilz ne font par livre.
(Les ditz de maistre Aliborum.)
Je sçay bien ce que je dis et ne parle point par cœur. (Tournebus, Les
Contins.')
Je ne dis rien par cœur : je l'ay, je l'ay trouvée.
(Schelandre, Tyr et Sidon.)
Ici la traduction « de mémoire » proposée par Godefroy ne
convient plus. Il est clair que dans le premier exemple par
ciieur s'oppose à par livre non comme la mémoire s'oppose à
une simple lecture, mais comme l'invention personnelle se dis-
tingue de la science livresque. Dans les deux autres exemples
on voit que l'idée de « trouvaille personnelle » a passé à celle
d'« arbitraire » et de « caprice ». Dire quelque chose par cœur, à
la lumière de ces exemples, c'est dire quelque chose qui vient
entièrement de vous, c'est laisser parler votre fantaisie ou votre
imagination, — et pas du tout votre mémoire. Voici un autre
passage de la même époque qui confirmera notre interprétation :
Le MARY. Puisqu'en ces bons propos nous sommes,
Ces paroUes que m'avez dit
Ont le trouvez vous par escript ?
Dictes le moi, je vous en prie.
Le Docteur. — C'est bien raison que je le die.
J'en sçay plus^ar cueur que par lettre.
{Ane. Th. fr., p.p. VioUet le Duc, Le Conseil au nouveau marié, t. I, p. 9-10.)
On retrouve ici la même opposition entre « par cœur » et
« par écrit » que nous signalions tout à l'heure, et très certaine-
ment c'est bien cette opposition encore que nous retrouvons
chez Villon. Villon, trop paresseux pour tourner les pages
d'un livre, inventera une prière au gré de sa fantaisie. Et ce sera
une prière « de Picart », c'est-à-dire probablement une prière
intérieure, qu'on n'entendra pas. Nous savons qu'il ne tardera
pas à se raviser (v. 41-48). Villon a employé une seconde fois
« par cœur » au même sens :
584 MÉLANGES
Deux estions et n'avions qu'ung cuer ;
S'il est mort, force est que dévie,
Voire, ou que je vive sans vie
Comme les images, par cuer,
Mort! T. 985-989.
c'est-à-dire « en idée », « en imagination ». Nous retrouvons
le même sens dans une expression qui n'a pas encore disparu
de la langue, ciiner par cœur. Littré ne semble pas avoir raison
quand il explique : « Cette locution paraît s'être dite d'abord
de celui qui, au lieu de dîner, parlait, racontait, récitait, et de
la sorte se passait de manger. » Il est presque assuré que dès le
début la locution a signifié « dîner en idée ». Finalement on
trouve le mot dire associé au mot cœur dans la locution si le
cœur vous en dit, qui semble avoir abouti à son sens moderne de
« si c'est votre fantaisie » sous l'influence du par cœur que nous
venons d'étudier. Elle est très ancienne dans la langue et
originairement elle avait un sens plus étendu : « Car se Dieu
plaist vous aurés par tant miex que // cuers ne vous dist. »
(^Lancelot, éd. Sommer, III, p. 303, 1. 41-2.) L'imagination
ici se mêle de sensibilité, c'est un « pressentiment ». Même
emploi dans Gréban, Passion, v. 30686 et, sauf une légère
nuance, dans Villon lui-même. Testament, v. 282. Dans le
v. 280 des Lais, « pour prier comme le cuer dit », nous retrou-
vons au contraire l'idée de fantaisie personnelle, mais il s'y
ajoute aussi une note d'émotion : c'est une prière qui ne vien-
dra pas des lèvres, mais du cœur.
IV. ADJOINDRE A LA CROSSE.
Item, et fadjoings a la crosse
Celle de la rue Saint Anthoine. L. 225-226.
La « crosse » de la rue Saint-Anthoine est évidemment
l'enseigne d'un cabaret (mentionné p. ex. dans le Jourhal
Parisien de Jean Maupoint, Méni. de la Soc. de l'Hist. de Paris,
t. IV, p. 38). Quant au premier vers, il renferme une locution
proverbiale de l'époque, qu'on retrouve chez Commynes : « Le
duc de Bourgongne estoit retourné en son païs, et avoit le
cueur très élevé pour ceste duchié qu'il avoit joincte a sa croce.
POUR LE COMMENTAIRE DE VILLON 585
et trouva goust en ces choses d'Almaignes. » (Ed. de Mandrot,
I, p. 262 ; déjà cité par Littré.) Quelle que soit l'origine de
cette locution, et que la crosse en question soit un bâton pour
jouer, ou plus vraisemblablement la crosse de l'évêque, on
entrevoit que le sens est « arrondir par un coup bien exécuté »,
« couronner l'œuvre ».
V. — LE FRAIN AUX DENS.
Je, Françoys Villon, escollier.
Considérant, de sens rassis,
Le frain aux liens, franc au collier.. L. 2-4.
Aujourd'hui « prendre le mors aux dens » signifie au figuré
comme au propre « s'emballer », « s'emporter ». Il s'y joint
facilement l'idée de colère et de caprice déraisonnable. Ce n'est
pas tout à fait le sens de la locution au xiv^ et au xv= siècle.
Charles de Blois est fait prisonnier, mais sa feijime continuera
la lutte à sa place : « Nequedent elle prist et rcqiiclli le frain
aux dens et monstra corage d'onme et de lions. » (Chroniques, ta..
Luce, t. IV, p. 268.) Ainsi parle Froissart et il avait déjà
employé 'e même mot en pareille circonstance pour la comtesse
de Montfort. Ici il s'agit évidemment d'initiative et de volonté.
Voici d'autres exemples, dune note moins hautaine :
Si îtvamt prent le frein aux dens,
Comme un coursier ou un cheval,
Quand son marv la traicte mal.
Que fera elle ?
(Farce des Cris de Paris, Picoi, Recueil de Sotties,
t. III, p. 132.)
Madame [parlant de son mari dont elle est jalouse, non
sans raison] :
Si je l'aperçois, il faudra
Qu'il ait bon pié et bonne main,
Si je prens une fois le frain
Que je ne le mette à raison.
Et ne luy fais perdre l'arçon.
(Rcmy Belleau, La Reconnue, VioUet-le-Duc, Ane.
n. fr., IV, p. 402.)
586 MÉLANGES
Nous sommes ici assez près du ton même de \'illon, et
chez lui, comme dans ces comédies du wi" siècle, « prendre
le frein aux dens » c'est avant tout échapper au contrôle gênant
d'un partenaire ou d'un maître, c'est faire acte d'indépendance.
VI. — ÊTRE EN QUENOUILLE.
Autre que moy est en quehngiie. L., 52.
Le glossaire explique: « Etre comme la fusée sur la quenouille;
au figuré, être en faveur. » La nuance précise est un peu
différente. Villon a abrégé ici une locution fréquente de
l'époque dont la forme complète est « avoir (bien) des estoupes
en sa quenouille » et le sens « être aux prises avec une situation
complexe qui vous donne à réfléchir » et parfois « courir plu-
sieurs lièvres à la fois ». « Et la gouge en ce lieu avait bien des
estoupes en sa qne?ioil!e, qui veoit et savoit très bien que ceulx
qu'elle entreteix)it se doubtoient et percevoient chacun de son
compaignon, mais pourtant ne laissa pas de leur bailler tousjours
audience, chacun a sa foiz, puis qu'ils la requeroient, sans en
donner a nul congié. » (Cent Nouvelles Nouvelles, I, p. 213.)
« Nostre bon gentilhomme, quand il vit cest appareil [le chape-
lain prendre sa place auprès de sa femme la première nuit de
noces], pensez qu'il eut bien des estoupes en sa quenoille. » (Ibid.,
II, p. 12.) De même dans les Cent Nouvelles Nouvelles encore
(I, p. 55) : « Monseigneur, qui a des nouvelles étoupes en sa
quenoille. » Le passage suivant de Froissart ne laisse pas le plus
léger doute sur le sens de l'expression ; [Le duc de Bretagne
vient de recevoir une lettre du roi de France] : « Regardez et
entendez que Monseigneur m'écrit. Il a empris de partir à ce
mars et d'aller vers Rome et détruire par puissance de gens
d'armes le pape Boniface et les cardinaux. Si m'aist Dieu et les
saints, il n'en fera rien ; // aura en bref temps autres étoupes en
sa quenouille : de ce que fol pense assez remaint... De tout ce
qu'ils ont proposé et dit il n'en sera rien fait. >> (Ed. Buchon
t. III, p. 103, col. 2.) Le vers de Villon signifie donc tout
simplement : « c'est à un autre que moi qu'on pense », « ce
n'est pas à moi qu'elle en a », « elle court un autre lièvre ».
POUR LE COMMEXTAIRR DE VILLON 587
VIL SE REVANCHER.
De ce je tue puis revcnchier. T. 191.
Il ne pas faut dire
Se gens sont pour eux revenchier. T. 1188-89.
Malgré les indications, du reste assez hésitantes, des diction-
naires le mot se revancher n'est plus guère employé, dans la
langue ordinaire, relevée ou familière. Toutefois il s'est main-
tenu dans le français de certaines provinces et les écrivains ont
parfois tenté de le réintroduire dans la langue littéraire. Mais ils
y voient presque toujours un synonyme, plus énergique et
plus pittoresque, de se venger. Et il n'est pas douteux que dès le
xV siècle déjà le mot n'ait eu ce sens. « Semblablement plusieurs
seigneurs d'Angeleterre, qui ung temps faisaient mourir leurs
ennemys ; après les enfFans de ceux là se revenchoient, quant le
temps tournoit pour eulx, et foisoient mourir les aultres. » (Com-
mynes. Mémoires, éd. de Mandrot, t. I, p. 453-4.) Plus fréquem-
ment, dans cette signification on trouve l'emploi actif: revenchier
=1: « venger » (Jehan Le Fèvre, Livre de Leesce, éd. Van Hamel,
V. 3584, Commynes, t. I,p. 149), et parfois l'emploi intransitif:
revenchier zzz « se venger » ÇOuin:{e joyes de mariage, éd. Jannet,
p. 109). Mais à la même époque le mot a couramment un autre
sens encore, celui de « se protéger », « se défendre » : « [II] lui
donna une bufe,laquele en soy revenchànt lui en donna une autre.»
(Lettre de rémission de 1 3 8 1 , Douet d' Arcq, Choix de pièces inédites,
II, p. 224.) « xA-utour de Paris., n'osoit homme aller qu'il ne
fust desrobé, et, s'il se revenchoit ou deffendoit, il estoit tué des
gens d'armes de Paris mesmes. nÇJonrjial d'un bourgeois de Paris,
éd. Tuetey, p. 82.) « Et lors, pour son refus, ledit bastard du
Maine tira son espée pour fraper icellui archer, et ledit archer
tira aussi la sienne pour se revencher. » {Journal de Jean de Roye,
éd. de .Mandrot, p. 90.) De même Journal d'un bourgeois de
Paris, p. 163, Chronique du bon duc de Loys de Bourbon, éd.
Chazaud, p. 13, et, dans l'emploi actif, Gréban, Passion,
V. 16678. Il est clair qu'au v. 191 du Testament nous avons ce
second sens : « Je puis parer cette attaque repousser cette
accusation, me défendre de ce reproche. » Au v. 1189 on
peut hésiter, mais le second sens nous senible ici aussi à
588 MÉLANGES
préférer : « Il ne faut pas demander s'ils sont gens à savoir se
défendre. »
Lucien Foulet.
SUR DEUX EPISODES DE GAUTIER DE COINCY
Les miracles de la Sainte Vierge qu'a rimes Gautier de
Coincy ' au commencement du xiii^ siècle se rattachent,
comme tous les spécimens français de ce genre littéraire, à des
récits latins, utilisés avec plus ou moins de liberté. Mais, Gau-
tier fait généralement preuve de plus d'imagination et d'indé-
pendance à l'égard de ses modèles que les autres auteurs de
miracles, et son recueil est, au point de vue littéraire, le plus
remarquable de tous les recueils analogues en vers français.
Jusqu'ici on a fait honneur à Gautier de tous les traits de ses
miracles qui manquent aux originaux latins ; j'essaierai de
montrer que certains au moins de ces traits ne sont pas dus à
l'imagination du poète français. A. Mussafia qui a déjà étudié
si utilement cette question des sources de Gautier de Coincy -,
estime que notre auteur a dû suivre un seul ms. latin aujour-
d'hui perdu ' et qu'il déclare lui-même avoir trouvé dans
l'abbaye de Saint-Médard près de Soissons ■* ; on sait que
Gautier appartint très longtemps à cette abbaye. Ce ms. conte-
nait un grand nombre de récits latins, dont la plupart > se
retrouvent sous la même forme dans d'autres recueils, ce qui
nous permet de nous faire une idée précise de la plupart des
originaux directs de Gautier de Coincy . On trouve dans l'ou-
1. Il n'existe toujours des Miracles de Gautier que l'édition incomplète et
très fautive de l'abbé Poquet (Paris, 1857).
2. Ueber die von Gautier de Coincy henïititen Oiiellcii, dans les Mémoires de
l'Académie de Vienne, Classe de Philosophie et d'Histoire, t. 44, 1896
(= GC). Nous devons aussi à Mussafia une œuvre magistrale sur toute
cette littérature : Stiidien :^ii den mittelalterlichen Marienlegenden, I-V, Vienne
1886- 1898 (:= Marienlegenden) .
3. GC, p. 1-2.
4. Cf. le prologue du deuxième livre, éd. Poquet, col. 375.
5. Quelques miracles n'ont pas pu être identifiés par Mussafia, GC, p. 50
et suiv.
SUR DEUX ÉPISODES DE GAUTIER DE COINCY 589
vrage de Mussafia une liste complète de ces récits latins et des
mss. où ils sont conservés.
Je pense que le ms. latin de Soissons devait renfermer aussi
un ouvrage latin très connu qui n'est pas mentionné par
Mussafia et qu'on n'a pas indiqué comme une des sources
de Gautier de Coincy. C'est la série de trois sermons intitulée
Senno de conccptione bcatœ Marix ' et qui a été attribuée, proba-
blement à tort, à saint Anselme de Cantorbéry. Ces sermons,
qui traitent trois sujets différents ^, ont cela de commun qu'ils
se rapportent tous à la fête de la Conception, dont ils racontent
les origines d'une manière populaire.
Cet ouvrage n'a pas servi à Gautier de Coincy de source
proprement dite ; celui-ci s'est contenté d'y prendre des épi-
sodes isolés qu'il a insérés dans ceux de ses miracles où le récit
rappelle la situation décrite dans le Sermo. Gautier de Coincy
a obtenu ainsi une certaine apparence d'originalité, relativement
aux récits latins et aux autres versions françaises qui les suivent
plus exactement.
Le premier de ces récits est l'histoire bien connue du sacris-
tain qui se noya et dont les anges disputèrent ensuite l'âme aux
démons ' ; en fin de compte, la cause est portée devant le
souverain juge qui la tranche en faveur des esprits du bien +.
Le récit de Gautier de Coincy comme les rédactions corres-
pondantes d'Adgar 5 et de la collection anonyme du ms. Old
Royal 20 B xiv ^ du Musée britannique, remontent à une
seule et même source latine " finsant partie de la série de dix-
sept miracles désignés par Mussafia ^ sous le nom de HM et
1. Migne, Patr. lat., t. 159, col. 320 et suiv.
2. Voir Mussafia, Marienlegendcn, I, p. 930.
3. Poquet, col. 461 et suiv,
4. Dans mon édition du recueil de miracles conservés dans le ms. Old
Royal 20 B XIV, je passe en revue les rédactions difi'érentes basées sur ce
thème populaire.
5. Voir Roniaiiia, XXXII, p. 403, où la rédaction d'Adgar, qui ne se
trouve pas dans le ms. Egerton 612, est imprimée d'après le ms. Hopc
Edwards.
6. Cette dernière rédaction sera insérée dans l'édition indiquée ci-dessus.
7. Voir Mussafia, GC, p. 7.
8. Cf. Marienlegenden, I, p. 952.
590 MELANGES
OU notre récit tigure sous le n° 2 ' . La rédaction latine et les
récits français, excepté celui de Gautier de Coincy racontent
tout simplement que le sacristain en question est poussé dans
Teau par le diable pendant qu'il traverse un fleuve. Gautier de
Coincy seul donne sur la mort du moine une série de détails ;
celui-ci passe l'eau en bateau, et c'est quand il est arrivé au
milieu du fleuve que le diable apparaît et qu'il le pousse dans
l'eau « grant et hideuse ». A mon avis, il faut voir dans les
termes employés par Gautier de Coincy pour raconter l'aven-
ture du sacristain, une réminiscence du troisième des récits que
renferme le Seniio. Pour permettre une comparaison, je repro-
duis ici en regard des textes latins de HM. et du SeiDio les par-
ties correspondantes des poèmes français de Gautier de Coincy
et de la rédaction conservée dans le ms. Old Royal :
Servio. Gautier de Coincy, v. 43-63 =.
In pelago Gallico canonicus qui- Au fiun s'en vint et au passage ;
dam, ordine sacerdos, solitus B. Cil qui le cuer n'avoit pas sage
Marise Virginis horas canonicas decan- En la nef entre ignelement ;
tare, a villa quadam, ubi cum uxore La mère Dieu moult doucement
alterius fornicatus fuerat., rediens, ad Va depriant que le consaut.
oppidum in que morabatur tendere Près est de faire mauves saut
curans,... solus navem ingressus Se Nostre Dame nel > conseille ;
Dominicas Matris horas navigando S'il a peour n'est pas- merveille,
canere cœpit. Cumque invitatorium. Car l'eve * voit grant > et hideuse,
Ave, Maria, gratta plena, Dominus Noire, ondoiant ^' et périlleuse.
li'ciun, diceret, et jam in medio flumi- Encor viegne ^ il de sa folie,
nis esset, tcct turba magna daemo- Si requiert il merci et prie
num in profundo pelagi, una cum La douce mère au Roy de gloire ;
ejus navicula, eum prxxipitavit, et Ja commençoit l'invitatoire
ejus animam rapuit ad tormenta. Des matines la douce dame »,
1. L'édition la plus récente du texte latin est due à Neuhaus, Die latei-
nischen Vorlagen ^u den Adgarschen Marienlegenden, p. 5 1 .
2. Poquet, col. 462; j'ai collationné les morceaux cités dans cette notice
SUT le ms. Harl. 4401 du Mus. brit.
3. Poquel n'el.
4. Poquel levé (!) ; Ms. Harl. l'egue.
5. Poqiifit noire ; ms. Harl. granz.
6. tus. Harl. verdoianz.
7. Poquel vient ; fiis. Harl. vcigne.
8. A la fête de l'Immaculée Conception de la B. V. M., (8 déc), l'offert.
de la messe est précisément Afe Maria.
SUR DEUX EPISODES DE GAUTIER DE COINCY 59 1
Q.uaut li deable qui mainte anie
Par sa guile engigne cl confont,
En mi le flun, ou plus parfont
Sa nef li verse, si le noie.
L'ame de lui a moult grant joie
Ont ravie li anemi.
HM Old Royal V. 27-42.
Quadam itaque nocte volens ire ad A une nuit par deverie
scelus assuetum...., ad praedictum Si vout aler a sa folie
fluvium pervenit. Q.uem dum transire Les us overe, si s'en vent
vellet, a diabolo impulsus in eundem Deske a l'ewe e ren ne crent,
cecidit et mox demersus ibidem inte- Le punt ' quide passer a dreit,
riit. Cujus animam mox rapuit mul- Mes le deble ke fu maleit
titudo dxmonum, cupiens eam déferre L'enpoint par grant félonie
in baratrum. Ke il chet en l'ewe e si nie.
Le deble kant out fet le damage,
Il fu prest od sun maleit barnage,
Si unt la dolerouse aime saisie
En lur doleruse compainie.
Il résulte d'une comparaison entre ces textes que le récit de
Gautier de Coincy, loin désaccorder avec HM, sa source indu-
bitable en ce qui concerne le reste du miracle, renferme ici des
éléments qui rappellent trop le récit du Senno pour qu'on ne
soupçonne pas, chez l'auteur, la connaissance de cette version.
D autre part, l'identité n'est pourtant pas complète, et j'admets
qu'à elle seule cette ressemblance ne serait qu'une preuve assez
taible de l'emprunt supposé. La petite digression de notre poète
— qui n'est pas d'ailleurs la seule qu'il se permette dans ce
miracle — pourrait très bien être de sa propre invention. Ce
récit est en effet raconté si diversement dans les nombreuses
versions - qu'une variation de ce genre n'a rien d'extraordinaire
en soi. Mais le même fait se retrouve, comme on va le voir, et
avec une évidence plus grande encore dans un autre miracle.
Pour l'histoire du clerc de Pise, qui rompit son mariage et
suivit la sainte Vierge, la source de Gautier est un autre des
1. Innovation dans Roy. Adgar (v. 25) : Vint al fliivie, passer qiiida.
2. Voir mon étude sur ces variantes dans mon édition précitée des
miracles du ms. Old. Royal.
592 MELANGES
miracles de HM '. D'accord avec l'original, les rédactions des
mss, 8i8 et Old Royal racontent qu'en se rendant chez sa
fiancée, chez qui va être célébré le mariage, le clerc passe
devant une chapelle. Il y entre et dit ses prières à la Vierge.
Celle-ci lui apparaît dans une vision. Elle lui reproche de l'avoir
quittée pour une autre femme moins belle et moins parfaite
qu'elle, et l'engage à abandonner sa fiancée. Effrayé de cette
apparition, le clerc va rejoindre ses compagnons, bien résolu à
se vouer entièrement au service de Marie ; il laisse cependant
célébrer le mariage et feint d'être gai et content ; mais le soir
même, il quitte sa femme et disparaît on ne sait où. D'après
Gautier de Coincy qui, sans aucun doute, a suivi le même ori-
ginal latin, c'est pendant le repas de noces qu'a lieu la visite à
l'église. Le clerc se souvient soudain qu'il n'a pas dit son
office ; voulant remplir comme de coutume cette obligation, il
quitte la réunion et va s'agenouiller devant l'image de la Vierge,
qui lui apparaît au milieu de ses prières. Après la vision, il
retourne à la fête, et le miracle se termine comme dans les
autres rédactions.
Sur ce point, la rédaction de Gautier de Coincy est d'accord
avec le deuxième des récits contenus dans le Sermo, où, en ce
qui concerne le reste, le miracle est cependant tout différent ^
Voici les deux textes :
Sermo Gautier de Coincy, v. 217-288. 3
Parentum autem suorum consilio, Quant retolu l'ont Nostre Dame,
nubere volens cum quadam adoles- Une pucele, gentil famé
centula valde pulcherrima, accepta a Qui bêle et joenne est a devise
presbytero nuptiali benedictioue, qua- Pourchaciee li ont et quise...
dam die, missa etiam celebrata, recor- Grant feste y a et moult planiere
datus quod ejusdem beatissimae Vir- Quant espousee a la pucele,
ginis horas illa die, juxta morem Mainte harpe et mainte viele
solitum, non cantaverat, sponsam Et maint estrument, sanz mentir,
1. HM 14, cf. Mussafia, GC, p. 7 et mon édition des miracles du ms. Old
Royal.
2. L'événement est supposé avoir eu lieu au temps de Charlemagne et se
rapporte à un clerc « Hungaria; régis germanus ». Le clerc refuse de retour-
ner chez lui après la vision.
3. Poquet, col. 635 .
• SUR DtlX EPISODES DE GAUTIER DE COINCY 593
domum mittens... ipse juxta altare I oissiez le jour retentir '...
Virginis solus remansit. Cumque Si com Dieu plest, ainsi avient
horas Dominicas Matris decantarct, Qu'a l'espousé adonc souvient
et hanc antiphonam Piilcbra es et Que ses heures n'a mie dites.. .
décora, fiUa Jérusalem, diceret, subito Ainz que menjut, dire les viaut ^
apparuit ei virgo Maria... dicens ei : Ainsi com il faire le siaut '.
« Si ego sum pulchra et décora, quid La feste lesse ; en la chapele,
est quod dimittis me, et sponsani Qui assez est plaisant et bêle
aliam accipis ? Nunquid ego sum Aies s'en est ignelement,
optime formosa ? Numquid egosum Agenouilliez s'est humblement
pulchrior illa ? Ubi vidisti tam pul- Devant Tymage nostre dame
chram ? » Que joie li doint * de sa famé...
Toutes ses heures jusqu'à none,
Jointes mains, a jambes ployés.
Moult doucement a salmoiés î...
Quant pulchra es et décora ^
Guida par dire, 7 ahsqiie niora
Endormis s'est devant l'ymage.
La mère Dieu qui douz courage...
Ignelement en la chapele
A lui s'apiert issi très bêle...
Iréement li prent a dire
La mère au Roy de Paradis :
« Di moi, di moi, tu qui jadis
« M'amoies tant de tout ton cuer,
« Pourquoi m'as-tu jeté fuer ^ ?
« Di-moi, di-moi, ou est donc celé
« Qui plus de moi bone est et bêle ? »
Il est à remarquer que ce récit, pas plus que le précédent,
ne se trouve, en dehors du Serrno, dans aucun autre recueil
latin. Dans aucune autre rédaction latine ou française de ce
1. Poquet J'oissiez.
2. Ms. Harl. ; Poquet vient.
3. Ms. Harl. ; Poquet sent.
4. Ms. Harl. ; Poquet daint.
5. Ms. Harl. ; Poquet salmoié.
6. Poquet Quant ; le comnieucenicut de ce vers est corrompu dans le ms. Harl .
Q\ia.m d'après les mss. fr. ^S6 et ij]6 de laRibl. nat.
7. Ms. Harl. et ms. fr. ()S6 ; Poquet Guida dire.
8. Poquet et ms. Harl. puer (?).
Romania. XLVII. î8
594 MELANGES
miracle, appartenantà la série de récits que Mussatia désigne sous
le nom de « Marienbniutigam », il n'est non plus question de
l'antienne Pidchra es et décora. Gautier de Coincy n'a donc pas
pu puiser ailleurs ce détail. Il est frappant que dans les deux
cas, les rédactions du Senno et de Gautier de Coincy concordent
jusqu'à mentionner le même chant liturgique, et il me paraît
en effet vraisemblable que c'est précisément pour avoir l'occa-
sion de citer ce chant que Gautier de Coincy s'est permis de
s'écarter de son original '. Tous deux étaient bien connus de
ses auditeurs ; outre une recherche d'originalité, c'était donc
une manière de faire appel à leur sentiment pieux et d'enrichir
son récit, destiné certainement à être lu dans une réunion reh-
gieuse et peut-être à illustrer un sermon abstrait, d'un trait
bien famiher à son auditoire.
Il me paraît probable qu'en étudiant de près tous les miracles
de Gautier de Coincy, on trouverait d'autres cas où les
variantes apportées par lui aux récits latins s'expliqueraient par
des emprunts à des recueils de sermons ou à d'autres ouvrages
dont il s'est servi de la même manière que du Sermo.
Hilding Kjellman.
I. Le premier des récits du Sermo, qui raconte l'aventure de l'abbé
Elsinus envoyé en mission au Danemark par le roi d'Angleterre, ne contient
ni prière ni psaume. Ce miracle raconté en français par Adgar et l'auteur
anonyme de la collection conservée dans le ms. Old Royal ne se trouve pas
chez Gautier de Coincy, qui paraît ne s'en être servi en aucune manière.
COMPTES RENDUS
Sepulcri. Lat. camisia, it. cdiuice ecc. {ReinUœnti delV hliluto hmhmlo,
vol. L, i-ii): — intorno al nome di un singolare tipo di
costruzione pugliese {Ihid., LU, 92-97) ; - ital. faiiuoh, fa^^o-
letto; lat. faciale econtinuatori(Ibid.,Ln, 206-220) ;— Franc, tnibîe
« specie di rete » (Ibid., LU, 751-735).
I. — On semblait être d'accord pour considérer le lat. camisia comme
une relique gauloise, quoique les langues celtiques se refusent à nous
donner un appui solide. Or voici que M. Sepulcri propose d'orienter les
recherches vers le grec x.a|j.aaov, qui, dès le ive siècle, est attesté, comme
camisia, au sens de « tunica ». Mais s'il est vrai que le grec xa'aaaov
peut aboutir à càmisa (conservé, selon M. Sepulcri, dans le frç. chlinsil)
et même à (vestis) camisea (cf. céresus : cerésea), il reste'plus d'un
point obscur. En effet, comment expliquer l'apparition presque simultanée
de •/.-iu.acrov et de camisia dans l'Occident latin du ive siècle ? N'y a-t-il pas
là l'indice d'un emprunt à une langue étrangère (qui ne doit pas nécessaire-
ment être le gaulois) ? Voilà un problème chronologique à élucider pour
M. Sepulcri. Quant au vfrç. cbainsil, ital. camice ', M. Sepulcri les ramène à
une forme câmisa =, entrée dans la langue ecclésiastique « grec, xauiaov).
^ II. — Les tnilli de la Fouille jouissent d'une grande renonmiée dans
l'ethnographie comparée : ce sont des « casolari campestri, costruiti a secco,
I. Cf. atitsuii! > Ital. anice, asinu > aret. acino. Mais l'accord de l'aret
sucina avec le chiischina (p. 8) du Val Mùstair des Grisons est purement for-
tuit, tout s devant / passa à i ou ^ (intervocalique) dans les parlers rétoro-
mans des Grisons -si < sic, favtaîia, < phantasia, kurtaHa : c'est la
consonne initiale qu 1 vaudrait la peine d'éclaircir (cf. Erto Min « prune »
Gartner, Z./. row. P/;//., XVI, 347). ^ Hunc »,
V, ^ç ^^"^; '^^ représentants du mot ecclésiastique camice (frc. cbainsil)
^1. b. cite le sousselv. (Sursett) chiomasch « che è notevolissimo, perché ha
tutti 1 caratteri délia popolarità ». Je ne vois pas la raison pour laquelle cette
torme serait plus «populaire» que l'anc. engad. f/;/flw/i//; : l'o protonique
est même i< anormal », puisque cam isia ne donne pas k'omiïa, mais yt'a;;/?|«
•c)6 COMPTKS RENDUS
in torma conica, usando dclle piètre di cui abbonJa il tcrrcno » et corres-
pondent aux fameuses « nuraghe » de la Sardaigne. Ce tniddu de Lecce,
qui a plus d'une fois attiré l'attention des étymologistes, n'est autre chose
que le latin trulla « vase, coupe, truelle », passé dans le moy. grec.
TGouXXa « luinap » -oojXIo; « coupole de l'église ». Le mot grec est revenu
en Italie pour désigner la coupole des églises (cf. à Rome : S. Stefano del
Trullo, vénit. anc. tiirb « cupola del campanile )))et, par métonymie, le mot
a désigné aussi les huttes ayant la même forme que la coupole. Toute la
discussion de M. Sepulcri est nette et aboutit à des résultats assurés. Dans
une seconde note, M. Sepulcri examine l'origine de l'otrant. chipùri, autre
nom de ce qu'on désigne ailleurs par tniddu, et lui donne comme point de
départ le grec, y.fj-o; « jardin », *z7i;iojp'.ov (grec. mod. -/.riTToûpi) qui aurait
abouti au sens de « hutte » : l'auteur rappelle le double sens de h or tus
« maison de campagne » et « jardin » et en consultant la carte jardin de
VA.L.F., il aurait enrichi sa liste d'exemples qui dénotent un passage
identique : gasc. casau *casale « jardin » et lorr. mwè <, »/« mansu.
III. — Depuis que Diez a rattaché l'ital. fanuoh, fanuoletto, au moy. h.
ail. vetie (qui se serait ensuite croisé par étymologie populaire avec le lat.
facie), on s'est contenté de répéter l'opinion du maître de Bonn : or voici
que Salvloni {Rendiconli delF ht. lomb., XLIX, 1037) et M. Sepulcri ■, à
l'aide de matériaux très complets, démontrent que l'ital. fanuoh, fanoletlo
remontent à une forme faciolum, dont le sens primitif serait « bande
enveloppant la tète, le cou et les épaules » et qui est attestée dès le x^ siècle
dans les chartes du Midi de l'Italie. Ce faciolum, qui a l'air d'un mot latin,
est ensuite retrouvé sous la forme çaztoX'.ov par M. Sepulcri, dans les textes
byzantins du vi«= siècle ; il en résulte que le mot (et la chose !) auraient eu
comme point de départ le Midi de l'Italie, région grecque restée longtemps
sous l'empire et l'influence de l'empire de Byzance. Le grec çaxtoAiov, à son
tour, représenterait le résultat d'un croisement entre le latin fasciola et le
grec çazcÀo; « fascis ». Enfin le latin faciale se continue dans l'espagn.
/; laleja « essuie-mains », ainsi que dans le bavar. fciicale. Toute cette
enquête où l'auteur aborde aussi en passant l'histoire du mouchoir = en
Italie est bien conduite et n'appelle que peu de remarques complémentaires.
Les suisse aW. Jacilelli, faienetli n'ont certainement rien à faire avec un
faciletum qu'on lit dans les documents latins de la Hongrie : il n'y a ici que
l'ital. faiioktt, muni du suffixe diminutif -li : faneleiU et, par dissimilation
consonantique, 1-tl > n-tl : faneiietli.
Est-il absolument nécessaire de recourir pour le moy. grec çazioXiov au
1. Cf. aussi G. Bertoni, Arch. rom., I, 432.
2. L'auteur aurait trouvé des matériaux précieux pour l'histoire du mou-
choir dans Krctschnier, IVoiigeographic der deutscheu Uiiigaiiossprache, 1918,
p. 516.
SEPULCRi, ÎMl. camisia, ccc. 597
lat. fasciola ? Une formation *faciola « mouchoir qui entoure le visage »
du latin vulgaire ne pourrait-elle pas se justifier au point de vue sémantique
par l'exemple du vfrç. braçiiel « armure qui recouvre le bras » (<^ bra chiolu)
ou du lat. facile > logud. facchile, campid. faccili « visiera clie mcttcsi ail'
asino per evicare le vertigini » ? Quoi qu'il en soit, le moy.h.all. vd:ie est
définitivement écarté : reste seul le burgond. fata « habits » qu'on considère
comme ancêtre du franco-prov. /«/« « haillon, poche ».
IV. — L'histoire du frç. tnible « filet en poche », rattaché par M. Schu-
chardî au frç. troubler « troubler l'eau pour prendre les poissons » (<;tur-
bulare) joue un certain rôle dans la question de l'origine du frç. trouver :
en effet, M. Schuchardt ', en se basant sur le sens du frç. troubler, avait
cru pouvoir postuler pour le lat. turbare la signification non attestée de
« troubler l'eau avec des engins pour capturer les poisons ». M. Sepulcri se
propose de renverser l'un des piliers de l'édifice de l'illustre professeur de
Graz en niant le rapport étymologique du frç. truble « filet » avec le terme de
pêche frç. troubler.
1 . La famille qui se groupe autour du frç. truble est attestée au sens de
« filet » dans toute la France d'où le mot aurait passé, selon M. Sepulcri,
dans l'Italie du Nord (cf. par ex. piém. trubid) et l'Espagne du Nord (astur.
trullou).
2. Le frç. truble et ses congénères n'auraient rien à faire avec le frç. trou-
bler, mais devrait être mis en rapport avec le norm. truble (Val de Saire)
« bêche dont la partie supérieure est en bois ».
3. Les deux truble « filet» et « bêche » remonteraient au même mot
gréco-latin: trublium(cf. par ex. Corp. gloss . lat.,iy, 398,32 -.parcipside ^)
attesté au sens de « jatte » « grec. Tp'j,3/.'.ov). Le trublium « jatte » se
serait croisé avec le lat. trulla « truelle, jatte » pour aboutir à trubla,
attesté par la glose : trubla : Çwaà&uCT-rov (Corp. gloss. lat., III, 420, 44).
4. A côté du frç. truble « filet », un grand nombre de patois français
offrent des formes sans -b- : ainsi le wallon, troùl, trûl, trulle, le champ.
truille, le poitev. truille, Ile de Ré trulot ; les unes refléteraient, toujours
selon M. Sepulcri, un lat. trulla, « jatte, bassin », les autres, -///- un lat.
trulleu « bassin », attestés aussi dans le Corp. gloss. lat.
5. Le passage du sens de «cuiller, truelle » des lat. trulla, trulleu,
trublium à « filet en poche dont l'embouchure est attachée à un cercle de
bois ou de fer qui porte un manche » n'off'rirait pas de grandes difficultés :
la « truelle » ou la « cuiller » sert- à remuer la chaux ou le potage comme
la truble est un filet destiné à troubler l'eau pour capturer le poisson. En
effet, le prov. mod. oîre côte à côte d'après Mistral :
1. Roman. Elymologien, II, 177.
2. Triblia vel trlplia : lebil anglos. est assuré par le Corp. gloss. lat., V,
396, 16.
598 COMPTES KKNDUS
Tiblo, tn'blo (daiipli.), liplo (limons.) « truelle, outil de maçon, plane de
plombier, taureau, constellation » trublo, tiph (Quercy) « truble, trouble,
filet eu forme de poche » ; il ne serait pas douteux que le ti^lo « truble « du
Quercy et le liplo » truelle » ' du Limousin soient le même mot et
remontent à la même origine 2.
Je crois que c'est le mérite de M. Sepulcri d'avoir repris un problème qui,
il est vrai, n'a pas encore reçu de solution satisfaisante. Mais avant de se
prononcer sur l'origine du frç. Iruhle, il conviendrait de commencer par
examinera fond les questions suivantes :
1. En consultant les textes de Du Gange, on constate que les formes avec
-bl- sont certainement les plus anciennes : il resterait donc à examiner si les
formes offrant -/- ou -lit- à l'intérieur du mot (cf. wall. troule, poitev. Iniille),
au lieu d'être détachées de truble, ne devraient pas être considérées comme
identiques avec truble >.
2. Selon M. Sepulcri, il existerait unvfrç. truble « bêche » : mais lorsqu'on
détermine la patrie des témoignages du mot enregistrés dans Godefroy, il est
facile de voir que ce mot est surtout attesté dans des textes normands, ce qui
s'accorde parfaitement avec les données des glossaires patois, truble « pelle
de bois garnie en fer, servant généralement aux travaux du pressoir ; bêche
dont la partie supérieure est en bois et forme corps avec le manche, duquel
elle est la continuation et dont la partie inférieure, qui est en fer et tranchante
s'encastre dans la première « (Moisy), est nettement restreint au territoire
normand : Bessin. truble « bêche dont la partie supérieure est en bois », La
Hague truble m. « sorte de bêche dont la partie supérieure est en bois, à
l'usage des jardiniers ». Comment s'expliquer que seule la Normandie ait
conservé un sens qui se rapproche un peu de trubla « truelle » ', tandis que
partout ailleurs Iruble désigne le « filet en poche ».
3. Même en admettant l'origine commune du querc. tiplo ^ truble » et
tiplo t truelle », il faudrait rendre compte du flottement de bl- et -pi- dans
les formes du Midi : qu'on consulte la carte truelle de VAtlas et qu'on
nous cite alors d'autres exemples de mots latins ou grecs offrant tour à
tour des formes en -bl- (tiblo) et en -pi (tiplo) s.
1. Sur la répartition du mot tiplo « truelle » dans le Midi, cf. A.L.F.
TRUELLE,
2. On pourrait alléguer connue exemple du passage du sens de « truelle
à long manche » à « filet à long manche » le prov. mod. sartan, i « poêle à
frire », 2 « truble ».
3. En effet une forme telle que truie, troule n'a rien d'étonnant dans un
territoire qui dit estol < stabulu (> stavle > staule). — En ce qui concerne
les mots tels que frç. trouiller, plutôt que de les rattacher à trulla, on
tiendra compte des successeurs du lat. torculu (-are) et detudiculare
(vfrç. tooillier).
4. Encore faudrait-il connaître exactement l'outil normand pour se rendre
compte de sa prétendue ressemblance avec une « truelle ».
5 . Les formes telles que triblo sont situées sur la limite entre tiblo et
Irnelle et par là secondiircs.
E. LF.vi, Ugiiccioiie da Lodi. 599
Je ne doute pas que M. Sepulcri reprenne le problème, qui mériterait d'être
fouillé à fond.
J. JUD.
Ezio Levi, Uguccione da Lodi e i primordi délia poesia ita-
liana; Firenzc, Luigi Battistelli, editore [1921]; in-i6, 193 pages.
Ce volume, très brillant et quelque peu aventureux, inaugure une collec-
tion nouvelle, la Bihlioteca uieâievah (Ezio Levi directeur), analogue, dans ses
traits généraux, à celle des « Classiques français du moyen âge », mais qui ne
la doublera pas : elle publiera en effet, avec de brèves introductions historiques,
des glossaires et des notes, non seulement des textes romans inédits ou rares,
mais des textes latins, les uns et les autres intéressant surtout l'histoire des
idées, institutions et mœurs. Elle formera, on le voit, une sorte d'appendice
aux StiuU inedievali de Novati, dont la disparition avait laissé, dans nos
movens d'études et de publication, un vide regrettable. Sont annoncées
comme prochaines des éditions ou rééditions des glossaires de Ugutio et
Jean de Gênes, des Cannina medii xvi, de textes juridiques et politiques des
xiiie-xiye siècles (en latin), du NoveUino, de Bestiaires italiens, etc.
Le présent ouvrage a eu pour point de départ la découverte, faite par M . Levi
dans la Bibliothèque de l'Escorial, où il dormait ignoré depuis plus de trois
cents ans, d'un poème sur l'Antéchrist, qui occupe la fin d'un manuscrit exé-
cuté en Jtalie, probablement en Ombrie, au commencement du xive siècle
et contenant d'autres textes de caractère ascétique ou religieux. L'édition
(diplomatique et critique) de ce poème n'occupe ici que cinquante pages
(143-91), le reste du volume étant consacré, comme l'indique le titre, à
« Uguccione da Lodi et aux origines de la poésie italienne ».
Dans ce poème en effet M. Levi a cru pouvoir reconnaître une œuvre du
vieux rimeur lombard, auquel il n'hésite pas à attribuer d'autres ouvrages
analogues déjà connus, et dont il essaie de reconstituer, à l'aide de tous ces
documents, la physionomie littéraire et morale.
Il commence par montrer que le Libro (publié en 1884 par Tobler) ' se
compose en réalité de deux poèmes indépendants, dont l'un (Vlstoria en
octosyllabes) serait une œuvre de jeunesse, l'autre (le Lihro proprement dit,
en alexandrins et décasyllabes), une œuvre d'âge avancé-. A ces trois poèmes
il conviendrait d'ajouter, non seulement une « Méditation sur la Mort »
insérée dans la version toscane du Libro'i, mais encore le petit poème (en
1. Voy. Romania, XIII, 492.
2. Il y a en effet dans le Libro (y. 547-60, 628, 643) des allusions évidentes
à une longue vie d'erreurs et à un repentir tardif, mais le passage de VIstoria
allégué comme indice de la jeunesse de l'auteur (p. 13) est une simple com-
paraison qui ne prouve rien.
3. Publiée par G. Bertoni d'abord dans les Stiuii inedievali (I, 235-62), puis
dznslts Atti deirAccademia dei Lincei, XXI, 607-84.
60O COMPTES KbNDUS
quatrains de décasyllabes) publié par Mussafia en 1864 d'après un manu-
scrit de Venise, et intitulé par lui Delhi caducità délia vita iiniana'. M. Levi
croit pouvoir relever, dans ces divers poèmes, les traces d'un art de plus en
plus conscient, en reconnaissant toutefois qu'il est impossible d'en retrouver
la succès ion chronologique. Ils apporteraient du moins, sur la personnalité
de l'auteur, des renseignements fort curieux : on y trouverait en effet des
traces évidentes des doctrines cathares ; et M. Levi, élargissant la question,
insiste sur l'importance qu'aurait eue la prédication de ces doctrines sur l'éclo-
sion et les débuts de la littérature italienne : ce serait à l'esprit de révolte
contre l'Église, à la réaction violente contre le latin qui en résultait, au désir
éprouvé par les Patarins de se catéchiser et de s'édifier entre eux que serait
due la floraison, en Lombardie, vers le début du xiiie siècle, de toute une
littérature ascétique et morale, émanée principalement de laïcs.
Voilà des idées intéressantes autant que nouvelles, et qui sont non seule-
ment appuyées sur une érudition du meilleur aloi, mais exposées avec une
chaleur et un agrément qui tout d'abord nous séduisent. Mais je dois dire
que, si l'on réussit à secouer le charme qui se dégage de ces pages si vive-
ment écrites, on ne peut s'empêcher, à la réflexion, de trouver faibles, ou
même inexistants, quelques-uns des arguments invoqués.
Je ne discuterai pas en détail, la discussion risquant de ne pas aboutir, l'attri-
bution à Uguccione des cinq poèmes. Il y a, entre divers passages de plu-
sieurs d'entre eux, des ressemblances indéniables, mais qui pourtant n'en-
traînent pas la conviction, tout ce « matériel phraséologique et stylistique »
pouvant être en efïet propre ar. genre et non à un auteur déterminé. Beau-
coup portent sur de simples formules - ; d'autres peuvent s'expliquer soit par
l'imitation du même modèles, soit par des contaminations émanant de
copistes + . On ne se représente guère un auteur reprenant les mêmes thèmes
1. Mommieiiti antichi di diahtli it aliani àans les Sit:^n)igsberichte de l'Aca-
démie de Vienne, XLVI, 115-235.
2. C'est ce qui résulte de l'étude attentive du tableau dressé à la page 55
(rapports entre le Lib7v et la « Méditation »), d'où, au reste, trois articles
sur six (les deuxième, cinquième et sixième) doivent être éliminés, les pas-
sages visés ne présentant aucune ressemblance ni de fond ni de forme. Le
rapprochement le plus significatif est celui-ci, qui ne l'est guère :
Lo vaio e lo grig[iJo e l'armellino
E llo scharlato et çabulino...
(Ed. Bertoni 473-4.)
Pâli, scerlate et armelin
Riqi cendali e cibilin...
(Ed. Tobler 881-2.)
3. Notamment du traité De contemptii w/n/i// d'Innocent III.
4. C'est ainsi que M. Parodi explique la présence, dans le sermon de Bar-
segapé, de quelques vers qui se trouvent dans le Lihro (cf. Levi, p. 78, note)
et que nous allons retrouver aussi dans V Anticristo. De même des passages
du Besant de Dieu de Guillaume le Clerc (un autre traducteur du traité d'In-
nocent) ont été, dans plusieurs manuscrits, annexés au texte de son Bestiaire
(voy. éd. Martin, p. xxvi ss.).
E. LEVi, Ui^ituio)ie dû Lodi. 60 1
pour les traiter sous des formes ne différant guère que par la versification,
sans améliorations vraiment notables ' ; on conçoit très bien au contraire
qu'un amateur ait réuni dans le même manuscrit des morceaux de même ins-
piration. J'irais pour ma part jusqu'à assigner à deux auteurs les deux parties
du Lihro : ce serait certainement la façon la plus satisfaisante d'expliquer ces
répétitions qui Ont choqué tous les critiques. Quant au poème sur VAvvenlo
(/«•//' Anticristo, je ne vois pas de raison probante pour l'attribuer à l'auteur
du morceau sur le même sujet inséré dans la seconde partie du Libro (y.
1263-15 58). Les deux poèmes ont puisé à des sources différentes, le second à
Vlipistola ad Gerbergaiii du moine Adson-, qu'il abrège ou traduit littérale-
ment, le premier à une version dramatisée analogue au Ludiis de Antichristo ;
ils diffèrent en outre sur un point important : le second, traduisant Adson,
croit que l'Antéchrist n'est pas encore né (v. 1 270-1), tandis que l'autre est
persuadé du contraire (v. 17). La prétendue promesse que Uguccione aurait
faite d'écrire un nouveau poème sur le même sujet se trouve dans deux vers
altérés (1356-7) qui paraissent plutôt faire allusion à d'autres ouvrages bien
connus à son époque '. Les passages communs me paraissent aussi sans im-
portance : ils se réduisent à une formule toute faite + et à une brève descrip-
tion du jugement dernier >, ne dépassant pas une dizaine de vers, qui devait
être une sorte de passe-partout, puisque nous la retrouvons aussi dans le ser-
mon de Barsegapé ; cette description se décèle au reste comme une addition
de copiste, puisqu'elle n'est pas écrite dans le même mètre que le reste
du poème.
Il est avéré que quelques-uns de ces textes, qu'on attribuait jadis à des
clercs, ont des laïcs pour auteurs. Si celui du Libro parle bien en son propre
nom dans les vers rappelés plus haut (p. 599, n. 2), il avait longtemps porté
les armes, et Barsegapé était un fanion, qui parait identique à un condottiere
découvert par M. Torraca dans un document de 1260 ^. Mais ces laïcs étaient-
ils des zélateurs des doctrines cathares ? Je ne réussis vraiment à trouver
aucune trace de celles-ci dans le Libro. L'auteur mentionne bien en passant
1. M. L. n'arrive pas à définir nettement (p. 67) les « fins artistiques »
et les « méthodes bien définies » que Uguccione se serait proposées aux
diverses époques de sa vie.
2. J'ai consulté l'édition E. Sackur, SibylliniscJie Texte (Halle, 1898), p. 104-
113.
3. E s'el ve plas ancor audir,
D'alquanti cre q'eu ue n'o dir
De quel falsissemo maesto.
(Ed. Tobler 1355-8.)
4. L'Antéchrist, lisons-nous dans les deux poèmes (Libro, 1322 ; Avvento,
56), mai nofarà de pera pa : « il ne transformera pas les pierres en pain »,
c.-à-d. il ne fera pas, comme Jésus, de miracles bienfaisants.
5. Awento, 427-8 et 433-8, correspondant à Lihro, 1769-70 et 1739-44. Cf.
Levi, p. 79.
6. Studi sulla lirica de! Diiecenlo, p. 357.
602 COMPTES RENDUS
l'opinion que la destinée de l'homme est « prévue « dès riieure de sa nais-
sance (Paradis et iiifenio, tut è perdestinadho), mais il la traite de billevesée,
de propos de buveur, et il engage ses auditeurs à s'en tenir aux enseignements
de l'Évangile, qui seul nous guide dans le droit chemin (v. 580 ss.).
Dans le poème sur l'Antéchrist, on trouve, il est vrai, dans un vers au
reste très obscur, une allusion aux doctrines fatalistes, mais non précisément
à celle de la prédestination des âmes : le roi d'Italie, qui vient d'arriver à
Jérusalem avec une immense armée, bien décidé à combattre l'Antéchrist,
change tout à coup d'avis, terrifié, semble-t-il, par les prodiges que déchaîne
son adversaire :
Vederà lo re ke non porà far bernaço
Ne anbataia, ke no è destinato,
De la sua vita sera considerato.
Cela est en somme assez vague. Les autres indices de doctrines patari-
niques reposent sur des corrections ou interprétations qui me paraissent fort
hasardeuses. Le troisième des vers cités ci-dessus peut signifier que le roi, ayant
réfléchi sur la fragilité de la vie, se décide à renoncer au monde et à ses
pompes, ce qu'il fait en effet aussitôt après. M. L. corrige en sera [vial}
siderato, c'est-à-dire « mal influencé par les astres » ; mais siderato n'est con-
nu en ancien italien qu'au sens de « impotent «, n paralytique » (voy. Uguc-
cione, v. 359, et le Glossaire même de M. Levi).
Enoch et Elle, les deux prophètes envoyés par Dieu pour combattre l'An-
téchrist, sont nommés (v. 392) li noslri patarini, et M. L. voit là un hom-
mage aux doctrines patariniques. Mais il serait bien étrange d'enrôler dans
une secte récemment née deux personnages de l'Ancien Testament. Et que
signifierait ce possessif ? Palarini doit être corrigé, à mon avis, en padrini,
et interprété dans le sens de « protecteur », « défenseur» '.
On regrettera sans doute que M. Levi n'ait pas consacré le même zèle atten-
tif et passionné à l'étude directe de ce texte, qui nous est arrivé dans un état
vraiment pitoyable. Il eût valu la peine d'en rechercher la source, les rap-
ports avec les autres versions du même thème, d'en étudier de prés la
langue et la versification. La forme métrique même en est très incertaine.
M. L. n'arrive à restituer des alexandrins qu'en introduisant pas mal de
chevilles. J'ai l'impression qu'en rétablissant les formes oxytoniques et en
faisant l'enclise des pronoms (usuelle dans les textes de la Haute-Italie) on
obtiendrait plus facilement des décasyllabes. L'auteur me paraît sûrement
avoir admis à l'assonance le mélange de 0 fermé, 0 ouvert, et même de 11.
M. L., qui en est choqué, est obligé, pour l'écarter, de recourir à de très
nombreuses et arbitraires corrections et transpositions ; il obtient ainsi une
I. Le mot, appliqué au bon confesseur, se trouve sous les formes pariu,
padrin, dans Uguccione, v. 1395, 1598.
A. WALLEN'SKOLD, Les Chausous de Conon de Béthnne. 603
quantité de laisses très courtes (plusieurs de trois ou quatre vers) avec enjambe-
ment du sens, ce qui n'est guère conforme aux habitudes de versification de
cette époque '. Le glossaire enfin pourrait être plus complet et explicite.
Je termine par quelques observations sur le texte.
C'est certainement à tort que M. L. introduit, à deux reprises (v. 103
et 1 12), comme acteur Néron, qui ne joue et ne pouvait jouer aucun rôle. La
leçon du manuscrit in por Nerrone... en rneJio para Neroiie (p. 145) est aisée
à corriger : il s'agit de ces Près Noiron, si célèbres au moyen âge, et où il est
naturel que le poète situe la grande assemblée des Chrétiens. — V. 275-
82. Cette invective contre l'Antéchrist, qui ne s'explique pas dans la bouche
de l'auteur, est la suite du discours du roi d'Italie, comme le prouve le vers
288, où l'Antéchrist reconnaît avoir été insulté par lui. — Le dernier hémis-
tiche de 368 (seiiipre ne fo contar) n'a pas de sens ; il fallait conserver le con-
trarii du manuscrit, et corriger ne en me : l'Antéchrist veut déloger du ciel
ces gens (les anges) qui lui ont toujours été hostiles. — En tète de la laisse
LX, M. L. introduit le nom d'Enoch, de sorte que l'horrible mort décrite
dans ces vers serait celle du prophète ; mais on noub a dit plus haut qu'Enoch
et Elie, crucifiés, étaient restés trois jours en croix (351-4) : par leur supplice
en effet comme par leur résurrection (394) ils doivent figurer le Christ. Le per-
sonnage en question, tué par saint Michel et un second envoyé de Dieu, n'est
autre que l'Antéchrist : son corps est brûlé par lospiritudivino, et mille diables
emportent ce qui en reste. Au vers 380 le aciraiio du manuscrit (== iiccide-
ranno) doit être conservé. Le rapport étroit de ce passage avec le texte d'Adson
et la conclusion (Gloria te, bel re di paradiso, etc.) ne laissent aucun doute à
cet égard. Ainsi tombent les pages (95-100) consacrées à la comparaison
entre les deux prophètes (et non paladins) et les deux martyrs patarins,
Ariald et Erlembard. — Au v. 73 et 339, resone ei prudor sont des fautes
d'impression pour rasone et pudor. — Glossaire : harcar (183 et 198) a nette-
ment le sens de « franchir « (la mer) ; c'est le moderne varcare et non le
nbalcare de Bonvesin. — Le enbatajada de Uguccione (365) se rattache à
l'ancien français bateiller et n'a rien de commun avec bataia, v bataille » ;
c'est au reste à ce dernier mot qu'on a affaire dans le texte.
A. Jeanroy.
Les Chansons de Conon de Béthune, éditées par Axel Wallen-
SKÔLD (Les Classiques français du moyen âge, publiés sous la direction de
Mario Roq.ues, no 24) ; Paris, Champion, 1921 ; in-8, xxni-39 pages.
M. Wallenskôld donne ici une édition réduite de sa thèse, parue en 1891 .
Des quatorze pièces qui, d'après la Bibliographie de G. Raynaud, figurent
I . Dans la première partie du Libro la longueur moyenne des laisses (au
nombre de 18) est de 39 vers ; la plus courte en compte 16, la plus longue
94.
é04 COMPTES RENDUS
dans diflférents manuscrits sous le nom de Conon de Béthune on ne trouve
ici que dix, celles dont l'attribution à ce trouvère paraît le mieux établie. Il
est vrai qu'on peut encore avoir des doutes sur l'authenticité de certaines
pièces accueillies dans la nouvelle édition, mais je n'entamerai pas ici une
discussion à ce sujet ; je dirai seulement que mes doutes portent surtout sur
ks no* VII (anonyme ?) et X (Richart de Fournival ?). J'approuve, par
contre, sans hésitation, les exclusions faites par l'éditeur. On peut en effet
convenir que le jeu-parti (Raynaud 2000) dont les partenaires se nomment
sire Guichars et Bertrans ne peut rien avoir affaire avec Conon ; que la
chanson satirique (Raynaud 15) publiée dernièrement par M. Jeanroy et
moi-même ' est probablement de Gilles de Vieux-Maisons ; que la chanson
classée par G. Raynaud sous le no 1859 est de Guillaume le Vinier, et,
enfin, que le no i960 est plutôt de Gautier d'Épinal que de Conon de
Béthune. Je me borne ici à quelques remarques critiques que M> W. voudra
peut-être prendre en considération quand il aura à préparer une troisième
édition du célèbre trouvère.
I. — L'envoi est imprimé d'après MTe ainsi :
Noblet, je sui fins amans,
Si aim la millor eslite
45 Dont onques cançons fust dite.
C'est R qui a la bonne leçon : Si ai la millor eslite. Le nombre des manu-
scrits qui donnent la leçon adoptée par M. W. ne met pas d'obstacle à ce que
l'on adopte la leçon de R, puisqu'il apparaît de l'arbre généalogique dressé
par M. W. lui-même que MTe sont étroitement apparentés. « J'ai choisi la
meilleure » est une expression dont il serait facile de fournir un nombre
infini d'exemples, tandis que la leçon adoptée par M. W. se traduirait diffici-
lement et n'a certainement pas d'analogue dans la poésie lyrique du moyen
âge.
II. — M. W. imprime les v. 5-8 ainsi, d'après U :
Que tel désir en ai et tel voloir.
Ou tant ou plus, Deus en seit la verte,
Si con malades desirre santé,
8 Désir je li et s'amor a avoir.
Tel au vers 5 demande un complément, qui se trouve en effet au vers 7
(Si con, etc.). Mais tel si con n'est pas une construction acceptable. D'autre
part, ou tant ou plus (v. 6) ne s'emboîte pas dans le contexte. Si l'on regarde
aux variantes, on voit qu'au v. 6, H lit Deus tant et plus ; au v. 7, C lit
I. Chansons satiriques et bachiques du XIII^ siècle (Classiques français du
moyen âge, n» 23), p. 20.
A. Wali.exskôld, Les Cl.hiNSotis dc Cono>i lie ÈélhiDic. 605
Com a malades, et H Ciiiii hovt malades, deux leçons également acceptables.
Je lirais donc, avec H et C :
Que tel désir en ai et tel voloir,
Deus tans et plus, Deus en seit la verte,
Con li malades desirre santé
Désir je li et s'amor a avoir.
Ce qui veut dire : « Car j'en ai un tel désir que deux fois autant, et plus,
qu'un malade désire la santé désiré-je l'avoir, elle et son amour. » — V. 19.
Et or sai bien d'altrui geu enseignier. On peut se demander si d' n'est pas de
trop. C'est en effet la leçon de U seul que M. W. suit. H omet le verset
C a la construction courante altrul geu.
III. — Aux deux rimes grammaticales signalées dans l'Introduction (p.
xvi), il y a à ajouter cois (y. 2), coise (v. 3). Trover étant employé aux v. 18
et 19 dans deux acceptions différentes, ce fragment est donc particulièrement
riche en rimes grammaticales et équivoques.
VI. — Voici le premier couplet de cette chanson dans l'édition de M.
W. :
Se raige et derverie
Et destrece d'amer
M'a fait dire folie
4 Et d'amors mesparler,
Nus ne m'en doit blasmer.
S'ele a tort m'i f;iusnie,
Amors, qui j'ai servie,
8 Ne me sai ou fïer.
Ele au V. 6 ne peut être qu' Amors, comme personnification. Il faut donc
l'imprimer avec une majuscule au v. 4. Ele (v. 6) fait ainsi double emploi
avec Amors (v. 9), ce qui est assez choquant. C'est M qui a la bonne leçon
au V. 6 : Se a tort. Au lieu de m^i, il faut imprimer nii, qui équivaut à me,
comme souvent (de même au v. 30). J'imprimerais donc les trois derniers
vers ainsi :
Se a tort mi fausnie
Amors, qui j'ai servie,
8 Ne me sai ou fier.
« Si Amour, que j'ai servi, me trompe, je ne sais plus en qui me fier. » —
V. 2^. Puisque l'éditeur imprime //>/• avec tréma au v. 8, il faut aussi impri-
mer ICI pïeur et non pieur. — Après le vers 34 il faut une virgule, la propo-
sition relative qui suit se rapportant à terre (y. 33), et non à humor (v. 34). —
Aux V. 31 (^Je li renc son homaigc) et 40 {Ke li rende s'amor'), rendre a le sens
1' « abandonner « et devrait figurer au glossaire.
6o6 COMPTES REKt)US
VII. — M. W. signale (Introduction, p. xvn) l'absence chez Conon de
Béthunc des formes oitire et maiiire. Il a tort de mettre ces deux formes sur
le même pied : ciitire étant la forme normale (même au point de vue phoné-
tique), non seulement en picard, mais aussi dans les autres anciens dialectes
français, n'est nullement,. comme le fait M. W., à classer parmi « certains
traits picards prononcés ». — Cette pièce n'a dans le texte critique que deux
couplets, et encore est-il incertain s'ils appartiennent à la même pièce. Aux
variantes sont donnés quatre autres couplets, probablement adventices. Dans
ces conditions, il est difficile de se prononcer sur la valeur des leçons. Je note
seulement que, pour introduire dans son texte critique la forme dissyllabique
fuissies (y. 8 et 12), l'éditeur a dû adopter pour ces vers la leçon de O seul
et rejeter celle de TM (M. W. s'est rendu lui-même compte de l'arbitraire
de ce procédé, appliqué aussi à la pièce X ; voir l'Introduction, p. xvii,
note 4). D'autre part, TM donnent au vers 20 la forme avérai, remplacé au
texte critique par avrai.
V. 21-24 '■
Fous est ki en vous se fie,
Ke vos estes l'Abeïe
As Soflfraitous,
24 Si ne vous amerai mie.
« Les vers 22-23 contiennent une allusion obscure, écrit M. W. au glos-
saire (p. 37, s. v. soffraitous) ; M. Jeanroy {Romania, XXI, 421) propose de
traduire VAheïe as soffraitous par « le rendez -vous des misérables » : le poète
aurait voulu dire que la situation que lui a faite sa dame n'est pas de son
goût. Comme, un peu plus haut (v. 17), le poète dit à sa dame qu'elle est
« plus inconstante qu'une pie », c'est sans doute dans ce sens qu'il faut inter-
préter l'Abeïe as soffraitous : la dame est peut-être l'abbaye trop hospitalière
qui accueille tous les mendiants d'amour. — Au v. 4 (Ke se iere eni Paradis)
je serais tenté d'imprimer Ke se f ère, pour éviter l'hiatus.
VIII. — Un hiatus choquant se trouve au v. 27 : Et cil ki dîent lie i ai
mespris. Le couplet étant dans un seul manuscrit (C), je corrigerais sans hési-
tation l:e gl ai mespris.
IX. — Le couplet III est dans CC7 seuls. M. W. imprime le v. 19 d'après U:
Que m'est ou cuer une autre avior assise . Ce vers oft're une inversion inadmis-
sible. C'est 17 qui a la bonne leçon : Cune autre amor m'est cl cuer si assise.
— V. 27 pavor. Si T, dont M. W. suit la graphie pour ce couplet, a vraiment
paver (Jpauor), ce ne peut être qu'une inversion mécanique con.mise par le
copiste. Citsxpaour qu'il faut imprimer, pavor n'a sans doute jamais existé.
Arthur LÂngfors.
(;. coHHK, Myslches d -Moral i tes. 607
Mystères et Moralités du Manuscrit 617 de Chantilly,
publiés pour la première fois et précédés d'une étude linguistique et litté-
raire par Gustave Cohen. Paris, Champion, 1920 ; in-4, cxlix4- 158 pages.
Dans ce volume magnifiquement édité, M. Cohen fait connaître pour la
première fois cinq pièces dramatiques, deux mystères et trois moralités, con-
servés dans un manuscrit de Chantilly de la fin du xv^ siècle. Des recherches
habilement menées ont permis à l'éditeur d'identifier une « suer Katherine
Bourlet » qui signe comme copiste deux de ces « jeux », avec une certaine
« Katon Bourlet », religieuse chez les Dames Blanches de Huy, et qui fit là
son noviciat de 1478 à 1484. Il a pu fixer ainsi une date assez précise pour le
manuscrit. Mais les pièces qui s'y trouvent sont en partie plus anciennes.
La « Moralité de l'Alliance de Foy et Loyahé » (no IV) dont l'auteur Bon-
verier se nomme dans l'épilogue, et la « Moralité des sept péchés mortels et
des sept vertus » (n° III) remontent certainement au xive siècle ; la « Mora-
lité du Pèlerinage de la vie humaine » (no V) est directement inspirée du
célèbre poème de ce nom de Guillaume de DiguUeville (de 1350) dont une
partie est textuellement reproduite ; l'arrangement dramatique même pour-
rait bien n'être que du xv^ siècle. Quant aux deux mystères de la Nativité,
M. Cohen penche à attribuer le premier au xiii^ ou à la première moitié du
xive siècle, l'autre à la deuxième moitié du xive siècle (p. cxLViii). L'étude
des textes m'a donné sur ce point un résultat très diff'érent, qu'il m'est im-
possible d'exposer ici dans tous les détails, mais sur lequel je reviendrai dans
un prochain numéro de cette revue.
Nos textes n'ont pas seulement un intérêt considérable pour l'histoire lit-
téraire, et eu particulier pour l'histoire du théâtre médiéval ; écrits en fran-
çais fortement dialectal, ils n'ont pas moins d'importance pour l'histoire de la
langue et de la dialectologie française. Aussi ne peut-on que vivement ap-
prouver l'éditeur d'en avoir donné une édition presque diplomatique qui
reproduit toutes les singularités graphiques, métriques et linguistiques du
manuscrit en n'introduisant dans le texte que les signes diacritiques indis-
pensables pour en faciliter la lecture. Les corrections jugées nécessaires se
trouvent en note, soit au bas de la page, soit à la fin du volume dans les
« Notes complémentaires » où sont réunies et discutées, par un procédé ori-
ginal et qui me paraît excellent, des observations que le savant dialectologue
wallon, M. Haust, de l'Université de Liège, et moi-même avons soumises à
l'éditeur pendant l'impression du volume.
La publication est faite avec le soin le plus méticuleux. Voici cependant
quelques remarques que nous a suggérées une nouvelle lecture de ces textes :
Mystère I. — Ne faut-il pas supprimer au vers 150 la virgule qui sépare
(Ui dit de son complément de Vescripiure ; de même, au v. 200, la virgule dcr-
nère z'Of, et celles qui encadrent ^fl?' iiioy au v. 367 (le sens est: « que vous
6o8 COMPTES RENDUS
retourniez par chez moi ») ? — Je pense toujours que les vers 424 et 42 >
forment une seule proposition.
Mystère II. — La virgule dernère pur ijiire, au v. 37, est à supprimer. —
V. 41 lisez: Mon père ! eiisy nous couient faire. — Au v. 124 on peut conser-
ver la leçon se m pont de fauU. Il suttît de lire/rt(/)^(f) (voy. matalau 95,
ajourdhux 75 et les nombreux cas de a pour al, p. Lx), pour obtenir une as-
sonance avec tart, qui est bien dans le genre de celles dont notre texte se
contente si souvent.
Moralité III. — Ici les choses se présentent un peu autrement. Derrière
la forme actuelle de la pièce, on découvre aisément un état plus ancien qu'il
serait assez facile de rétablir, en introduisant dans le texte les formes de la
langue de la première moitié du xive siècle. En copiant ce poème, la sœur
Catherine Bourlet l'a fortement dénaturé ; mais une partie de ses nombreuses
erreurs se laisseraient facilement éliminer par des corrections assez simples.
On obtiendrait alors un texte à peu près correctement versifié. M. Cohen a
préféré donner la pièce telle qu'elle se trouve dans son manuscrit, et il a bien
fait. Aussi nous contenterons-nous, pour notre part, de ne discuter ici que
les cas qui présentent un intérêt particulier et où nous ne somm.es pas tout à
fait d'accord avec l'éditeur. Nous n'insistons pas sur les passages que nous
n'avons pas plus que lui réussi à améliorer.
V. 31. — L'abréviation au-dessus de voy, une sorte de 9, est sans doute
ci : Tu qui toy voy ci en estant. — 104. puisset, pour piiist, nie paraît douteux ;
il faut simplement lire que il, au lieu de qti'il, pour obtenir un vers correct,
ou encore pefist pour piiist. — 226. La syllabe qui manque est probablement :
.VIL, comme au vers 145. — 170. puissance n'est pas une leçon fautive pour
puissant, mais une graphie phonétique pour l'ancien nominatif puissans.
L'articulation de la consonne finale est souvent indiquée dans le texte par
l'adjonction d'un e final. — 180. maintenant est sans doute une erreur pour
maintienent. — 195. Il est préférable de conserver .VI. et de lire : S'ay desou:^^
moi ces .FI. princesse, que dame Orgueil présente en même temps au public.
— 284. La correction proposée en note est inutile ; on lira : assefiree. — 322.
Virgule ou double point derrière dy; àcomuienchier se rapporte au vers suivant.
— 342. A lire : Car al hosteil Saint Juliens. — 496. L'interprétation de
M. Haust me semble juste: « Les pauvres vont à la cervoise..., et li aulcuns
(se. vont) en le godalle . .., et les plus riches vont au vin. » — 519. La virgule
est à placer à la fin du vers. — 528. II faut garder /);w/;<'!<r, non precheux
(paresseux) que propose M. Haust ; car prêcheur se rapporte au vice à'Accide,
comme les autres adjectifs qui l'entourent aux autres vices. — 607. Lisez :
A niy vus trestous vos comniand (voy. v. 2489). — 672. O.u'ici et au v. 674
Dieu compte pour deux syllabes, me paraît difficilement admissible. On pour-
rait lire au v. 672 [«/] mon fils et au v. 674 par [grant ou sa] cortoisie. — 857.
G. COHEX, Myslcres et moralités 609
Sans doute l'osii pour Lisa. — 891. Iresdoulx est probablement une faute du
copiste pour tresdoncx : « aussitôt que, depuis que » ; il faut donc lire : Car
tresJoiicx qu'en moy descendi La vostre dette divine, Devenist, c'est vérité fine,
Fo;-.< (faute pour Prtr5 ?) al humaine tignie, S'est drois... Le vers 894 reste
obscur. Le sens est évidemment : « En descendant en moi, votre divinité prit
part à l'humanité. » — 898. Lire Yestre. — 1325. Lire t'orde. — 1586 ss.
Le passage, évidemment corrompu, présente de grandes difficultés. Je l'en-
tends autrement que M. Cohen : le, laisse (= lasse), qui en le palus De hayne
jvoie (= marche), et d'envie Me sui (pour Me soit) en ce monde soulhie. Or ne
sai mais... — 1525 . douche est encore une faute de la sœur Bourlet; il faut
lire: et don tout encline. — 1948. Jaie est une faute du ms. pour/a. — 2035.
Lire confesser. — 2057. Le vers est facile à rétablir ; il faut lire : sans nul
Jemeur . — 2247. L'explication que je proposais de ce vers, à savoir sens à
prendre dans le sens de saint, trouve un appui dans la graphie es viens {z= es
mains) du vers 1759. Comparez aussi la graphie Sente pour « ceinte » dans
Bartsch, Rom. u. Past., II, 4, 5.
Moralité IV. — V. 46 : je ne pense pas que heul soit l'ancien français
helt, comme il est dit en note, mais une graphie assez curieuse pour ueil
(comp. V 215), appuyée par la rime avec veulh. — Le vers 64 pourrait être
complété ainsi : Car je ne [puis'] sens [z'os], par voir, Mahesongne bien aquieueir.
— 96. Je lirais plutôt : Foys que Qpourqui) Loyalté vciilt auoir... — 1 1 1 . On peut
conserver la leçon du manuscrit, en prenant voy dans le sens de vois (« je
vais »); comp. les vers 94-95 dont le sens est repris ici. — 136. Lire : Lequeil.
— 185 ss. est une question ; donc un point d'interrogation au v. 190. — 553
J'entends : Entrues feran {=z ferons ou fera on, contraction usitée au xiv^
siècle) Vasembiement Des amis Loyaultê et Foy (ces derniers comme génitifs).
MoR.\LiTÉ V. — 192. M. Cohen propose qu'elle pour qu'il le. Le vers cor-
respondant de DiguUeville indique la bonne leçon : qu'el li. — 209. Les
deux syllabes manquantes peuvent être trouvées, en lisant: Ne doit que il vus
plaist[a] faire. — 461. Supprimer le pointa la fin du vers ; Carité,AU v. 461,
est le complément indirect de bailhe. — 485. D'après DiguUeville, il faudrait
lire bourc au lieu de bois ; c'est sans doute encore une faute du copiste. — 784
et 785 lisez envielhie et enlaydie. — 810 n'entcndois est une négligence de
sœur Catherine; il faut évidemment lire : ne t'en dois. ■ — 887. Plutôt iTf/a?///-
hier} — 888. Ici, comme aussi souvent ailleurs, il me semble que la graphie
aie et autres du même genre ne sont pas toujours simplement à considérer
comme une graphie particulière avec un e final inutile, mais qu'on peut quel-
quefois y voir une graphie contractée pour ai je: ici, par ex., le vers devient
excellent, si l'on lit : Le t'ai je hailhiet si legier. Un cas analogue se trouve
dans III 84: Ensi les aye tout VII pris, qui devient correct quand on lit : ay
je. Dans un certain nombre de cas, on obtient ainsi de bonnes leçons.
RoiHuniu, XL VII. 59
élO COMPTES RENDUS
En une introduction riche et copieuse, M. Cohen examine les principales
questions hngiiistiqiies et littéraires qui se rattachent aux textes qu'il publie.
L'étude linguistique, avec plus de 80 p;iges, y occupe la place d'honneur.
Elle la mérite bied. La langue dans laquelle ces jeux sont transcrits est en
effet intéressante au plus haut degré. La sœur Catherine Bourlet ne paraît
avoir eu que des notions fort vagues et incomplètes du français littéraire de
son époque ; elle écrit le plus souvent le plus pur dialecte wallon et en donne,
je ne dirai pas une transcription exactement phonétique, mais quelque chose
d'approchant. Il y a donc là pour l'étude du dialecte liégeois du xvc siècle
une mine riche et précieuse. Aussi l'éditeur n'a-t-il pas pu résister à la tenta-
tion d'en donner une description aussi détaillée que possible. Des tableaux
des rimes et des assonances intéressantes, très commodes à consulter, four-
nissent des renseignements utiles sur la phonétique ; d'autres listes, non
moins riches, présentent l'état à peu près complet de la morphologie. La
syntaxe est traitée un peu plus sommairement. Le caractère si nettement dia-
lectal de ces textes permet leur localisation avec une rare précision. M. Cohen
n'a pas de peine à prouver d'une manière indubitable leur origine liégeoise.
Il croit même pouvoir les localiser, du moins les deux mystères, plus exacte-
ment « dans une région située au nord-est de Liège » (p. XLViii). J'avoue
que, pour ma part, je n'ose aller aussi loin. D'abord, on peut se demander si
M. Cohen n'a pas quelquefois accordé une trop grande confiance aux asso-
nances et aux rimes de ses textes. Dans ses listes il réunit parfois des mots
dont les rapports phonétiques paraissent bien douteux, p, ex. humaine :
monde : miséricorde {\, 127 ss.) parmi les rimes en an (p. xxii). Dieu : jour
(I 266 ss.) parmi celles en eul^ eur etc., le même dieu avec ciel et anonchie
(I 124 ss.) parmi celles en le, i (p. xxxv) '. Je crois que nous avons là sim-
plement des vers isolés dus à l'incapacité du poète et qu'aucune assonance
ne rattache aux vers qui les encadrent. Des cas de ce genre, qui sont d'ailleurs
assez nombreux, n'ont donc que peu ou pas de valeur pour l'étude linguis-
tique.
Quelquefois aussi M. Cohen, malgré toutes les réserves qu'il fait à ce
sujet, me semble s'appuver un peu trop sur les données du liégeois actuel
pour expliquer certaines particularités linguistiques de ses textes ou pour les
localiser. En voici un cas frappant : pour M. Cohen, la combinaison Mahai :
angneax(l, iPi-102) est une preuve certaine de la réduction du suffixe -eal
(de -ellum) à ç qui se trouve dans le dialecte d'aujourd'hui. Cette réduction,
que MM. Doutrepont et Haust considèrent comme moderne, remonterait
donc au milieu du xv^ siècle, sinon au xiv* (p. xvi et xxvi ss.). Mais est-il
bien sûr que nous ayons là une assonance en [• ? N'aurions-nous pas, si asso-
nance il V a, aussi bien une assonance en a, la diphtongue <// combinée avec
I. Le renvoi à III, 855 ne prouve rien. Nous avons là péris (= périls) :
dieu ; c'est évidemment la rime perieus : dieusou perius : dius.
G. coiiKX, MysU'rci cl inoniJités 6ii
la diphtongue ed ? Un pou plus bas (v. vv. 112-113), le nicnie Mabuy se
trouve en assonance avec gras. Or, gras est lui-même précédé de aingneah
Pour obtenir la rime en e, le poète n'aurait-il pas dit un g7-as aingneal ?
C'était si simple. Cependant M. Cohen admet, encore avec le liégeois mo-
derne, la prononciation if m pour gras, de même qu'il admet Isè : hrcs pour
Isay : hras, II, 76-77 (p. xxiv). Mais, dans ce cas, le manuscrit n'aurait cer-
tainement pas manqué de donner pour des mots de ce genre, ne fût-ce
qu'accidentellement, une graphie e ou ai. Je ne crois pas qu'il eu con-
tienne un seul exemple. Mais il y a plus: dans II, 238-239, il y a l'asso-
nance champs : troppeaux. Ici, e paraît bien exclu. Il est vrai que l'éditeur pro-
pose de lire champeaux. Mais a-t-on le droit de modifier le texte qui nous est
trausmis, sans nécessite absolue? Et puis, I, 95-94, combine yraie avec aiigele,
où nous trouvons encore l'assonance ai: à, si toutefois nous admettons qu'il
V ait assonance. Finalement, la graphie aie pour ai, si fréquente dans le ma-
nuscrit, ne s'explique-t-elle pas mieux, si l'on prononçait une diphtongue
ai, qu'un t'? Cependant il v a les cas comme terre : plaisl (I, 162-163), plaist :
arest (I, 192-195). Mais il s'agit ici di'ai en syllabe fermée où la réduction à ç
s"est opérée plus rapidement qu'en position finale de mot. On n'oubliera
pas non plus, comme le dit très judicieusement M. Cohen, que « les formes
liégeoises s'entrecroisent non seulement avec les formes méridionales wal-
lonnes et picardes, mais avec les formes d'importation littéraire française »
(p. xxviij. En tout cas, le phénomène linguistique dont nous nous occupons
prête à des interprétations diverses, et le dialecte actuel ne suffit pas à tran-
cher la question ^
Pour remplacer le glossaire absent, M. Cohen consacre un chapitre de son
Introduction aux mots rares et curieux du vocabulaire de ses textes. C'est
encore un chapitre riche en résultats nouveaux et en suggestions intéres-
santes. Cependant l'auteur y relève « pour la différence de genre » dans I
107 iwslre panthier (fr. panetière), 95 ma flaiot (fr. flûte), 313 la orior
(p. Lxxxvii). Je ne crois pas que panthier doive être considéré comme mas-
culin, malgré la rime avec soppeir. Le même mot, orthographié de la même
manière, se trouve avec le pronom possessif féminin (en me pantier) dans IV
268 d'où a été tiré I 107 ; dans IV 355 il reparaît sous la forme pannelier ; la
mesure du vers exige là le rétablissement de 1'^ final que M. Cohen a en
effet rétabli. Quant à ma flaiot, cela me paraît être simplement un lapsus du
copiste. Il avait d'abord écrit ma miiset (lisez : musette) ; après coup muset a
été remplacé en surcharge t^^lX flaiot, mais le correcteur a sans doute omis de
corriger le féminin du pronom possessif ma et du pronom relatif de la queil
I. Je laisse de côté le cas analogue /rtz7; owai (V, 11-12), car j'ai quelques
doutes au sujet de cette « rime ». Le copiste a, ici, abandonné son modèle,
et dans ce cas ses vers aussi bien que ses rimes sont presque toujours sujets
à caution. Le texte de DiguUeville donne à la rime la forme « o\sel » ; c'est
peut-être celle-ci qui a suggéré à l'adaptateur la rime////.
6 12 COMPTES RENDUS
du texte piiniitil'. Le féminin la onor n'offre rien de particulier, le mot étant
généralement féminin en anc. français. Peut-être aurait-on dû relever la for-
mule Et a bien qui paraît deux fois dans le même texte (I, 105 et 161)
introduisant chaque fois une exhortation. Le terme de boise à oiiociiieut dans
IV, 342 que l'éditeur interprète par « boite à parfum » trouve une meilleure
explication dans un passage des pastourelles de Froissart (VII, 44) où le poète
cite parmi les objets qui font partie de l'attirail d'uu berger, « ongement à
oindre brebis ». C'est sans doute cette sorte d'onguent que contenait la boîte
de la jeune pastoure ; elle cadre bien avec le caractère rustique du personnage.
Un travail aussi riche en faits nouveaux, qu'accompagne souvent une
explication ou une appréciation très personnelles, suscite évidemment des
remarques, voire des objections nombreuses. Nous en avons présenté ici un
certain nombre, quand nous pensions pouvoir soumettre à l'éditeur des sug-
gestions peut-être utiles. II va sans dire que nous avons par contre passé sous
silence les cas infiniment plus nombreux ou nous sommes tout à fait d'accord
avec lui. Nos critiques ne diminuent en rien les qualités et la valeur de cette
belle et bonne publication.
E. Hœpffner.
PÉRIODIQUES
Archiv fur das Studium der neueren Sprachen und Literaturen,
CCXXIII (191 5), fasc. I et 2. — P. 97-114. S. Hofer, Rabelais (suite et fin) :
III. Das Prohlem des V. Bûches. — P. 120-32. H. Tiktin, Fr;ç. curée uud
Veriuandtes. Terme de chasseur étudié dans ses rapports sémantiques et éty-
mologiques avec curer, cuir et Tanc. fr. coree, couree. — Mélanges : p. 135-
141, A. Hilka, Zuni Crescentiastoff. Trois versions pieuses, en latin, du conte
de la femme chaste convoitée par son beau-frère, dont la première se trouve
dans le ms. I. Fol. 115 (milieu du xive siècle) de la Bibliothèque de l'Uni-
versité de Breslau, la deuxième dans les mss. IV. Fol. 64 et IV Qu. 164
(xve siècle) de la même collection, et la troisième, la plus intéressante de
toutes, dans le ms. latin 11726 (xve siècle) de la Bibliothèque Royale de
Munich ; elle avait déjà été imprimée, sans commentaire, en 1902, par
H. Fischer. — P. 142-47. Ph. A. Becker, Clément Marot, Nachlese (cf.
Archiv, CXXXI, 334 et suiv.). — P. 147-51. L. Spitzer, Fr-{. allons
donc ! Diverses analogies entre le français et d'autres langues romanes. —
P. 151-155. A. Hilka, Ein neuer Text der Florentiasage. Deux textes latins,
tirés du ms. 468 de Tours. — P. 156-68. A. Kolsen, Wilhelm von la Tor,
Ges cil que's blasmon d'Amor. Édition critique d'une chanson de
Guillem de la Tor (Bartsch, Grundriss, 236, 4). — P. 162-6. A. Camilli,
quatre notes exégétiques se rapportant aux v. [12-3 et 135-6 du chant V du
Purgatorio, aux v. 34-5 du sonnet de Pétrarque Chiare, fresche t dolci acque,
etàVIfiferno, III, 58-63. — P. 167. E. H. Tuttle, Remanie notes : antenna,
auguria, integer, niger, piger. — P. 170. Le même, Ronianic *àkwia. Etude
phonétique sur les tvpes latins requis par les formes romanes correspondant
à aqua. — Comptes rendus : p. 187-91. Ph. Pelizaeus, Beitràge :^ur Ge-
schichte der Légende vom Judenknahen (A. Hilka : méthode serrée et sûre). —
P. 191-2. E. Lutsch, Die aJtfran-^ôsische Prosaversion der Alexiuslegende, kri-
tisch herausgegeben mit Einleitung (A. Hilka: trop de variantes inutiles, sou-
vent inexactement indiquées). — P. 203-10. H. Soltmann, Syntax der--
Modi im Fran~ôsischen (L. Spitzer: travail important). — P. 211. Percival
, Bradshaw Fay, EUiptical partitiv usage in affirtnativ clauses in French prose of
the fourteenth, fifteenth and sixteenth centuries (K. Schmidt). — ■ P. 211.
A. Schinz, Les accents dans V écriture française (E. Pariselle). — P. 211-12.
<^I I PHUIOniQUES
A. Wulfl", Die fraïunft'if^Uichen Dicbtuugen in den romanischen Liteniluteii des
MittelalUrs bis :{iint Etule des i}. Jahrhunderts (E. Pariselle : exposé intéres-
sant). — P. 215-18. A. Stimming, Bcrtran von Boni, ^weile, verbesserte
Auflih^e (K. Lewent ; propose diverses corrections). — P. 218-23. ^- O.
Farusworth, Uncle and Xepheic in the ohî frencii chansons de geste. A Stitdy in
the survival of matriarchy ; W. A. Nitze, The sisters son and Ihe Conte del
Graal (L. Jordan). — P. 226. F. Torraca, Per la biografia di Giovantii Boccac-
cio (G. Hartmann). — P. 228. C. Parpal y Marqués, Menênde:( y Pelayo his-
toriador delà literalura espivlola ; Andrés Gonzalez-Blanco, Marcelino Menài-
i/t'^ Pelayo (A. Hàmel). — P.' 229-30. K. Pietsch, Concerning Ms 2 G j 0/
the Palace Library at Madrid (E. Brugger). — Dans la clironique sont signa-
lés entre autres: p. 254, W. Foerster, Kristian von Troyes, IVorterbuch ■:^u
seinen sâmtUchen Werken; — p. 258. H. Carstens, Die Ten:ionen ans dem
Kteise der Trobadors Gui, Eble, Elias und Peire d'Uisel; — p. 260. L. Spitzer,
Syntaktische Kotiien \uni Katalanischen.
Arthur Langfoks.
Neophilologus, V, I (1919). — P. i-ii. Salverda de Grave, Évolution de
certains groupes iutervocaliques de consonnes en français. Il s'agit des groupes de
deux consonnes dont le second élément est une liquide, /■ ou /, un / ou un u.
Ces groupes ont en français des développements doubles ou triples (-cl >
-i- ou à -gl- ; itia >• eise et -ece, etc.) dont on a tenté d'expliquer la diversité
en admettant qu*un seul de ces développements est régulier et populaire,
l'autre étant le fait d'emprunts savants ou dialectaux. M. S. de Gr. pense
que c'est une mauvaise méthode que de recourir ainsi régulièrement à des
explications exceptionnelles, qui sont d'ailleurs souvent sans vraisemblance.
Il propose un autre système d'explication : les groupes dont il traite sont
sujets à deux prononciations suivant que les deux éléments qui les composent
forment vraiment groupe ou sont séparés par la coupe syllabique (pop-lo ou
po-plo, it-ya ou i-tya). — P. 21-32. H. Sparnaay, Zur Entiuicklung
der Gregorsage. L'intérêt de cette étude est dans le rapprochement entre une
partie delà légende de Grégoire et le romau de Richarsli biaus, ce qui met au
moins justement en lumière l'aspect chevaleresque des poèmes français et,
par eux, du Gregorius de Hartmann von Aue. — P. 58-79. Frantzen, Zur
Vagantendichtung. A propos du livre de Holm Sùssmilch, Die lat. Vaganten-
poesie des 12 und ij. Jahrhundert als Kulturerscheinung (Leipzig, 191 8). —
Comptes rendus. P. 79. T. Navarro Tomâs, Manualde pronunciaciôn espanola
(G. J. Geers); — p. 80. C. Appel, Provenialische Lautleke (K. Sneyders de
A'^ogel) ; — p. 81. E. Lerch, Die Bedcutung der Modi im Fran^ôsischen (K.
Sne3'ders de Vogel) ; — p. 83. C. S. R. Collin, Etude sur le développement
de sens du suffixe -ata dans les langues romanes spécialement au point de vue
du français (Salverda de Grave) ; — p. 85. E. Brall, Lat. foris, foras in Gallo-
rom inischcn besonders ini Franiosischen (K. S. de V.).
PÉRIODIQ.UKS 6l5
2 (1920). — P. 97-104. L. Delibes, Le subjonctif dans la phrase adjective
après un superlatif relatif ou autres tournures exprimant une idée de relativité.
Le subjonctif y est amené par l'idée de relativité, qui comporte une idée
négative. — P. 170-79. Frantzcn, Die Gedichte des Archipoeta. Remarques
critiques et interprétations nouvelles. — P. iSo-i. G. van Poppel et Frantzen,
Der « Genitivus » bei dcn Va^anten. — Comptes rendus : p. 18 1-3.
M. Henschel, Zur Sprachgeographic Sïukvestgalliens (K. Sneyders de Vogel).
3 (1920). — P. 195-9- G. J. Geers, El problema de las romances. Les
essais pour faire remonter les romances à des poèmes épiques ou inversement
sont à rejeter : les romances sont des œuvres lyriques à mettre sur le même
plan historique que les poèmes épiques. — Comptes rendus: p. 274-7.
L. Poulet, Petite syntaxe de rancien français (K. Sneyders de Vogel) ; —
p. 278-9. Robert Grosseteste, Le Château d'Amour, éd. J. Murray (Salverda de
Grave).
4 (1920). — P. 289-97. C. B. Lewis, The origin of the Aalis song. Rappro-
chement curieux, plus peut-être que convaincant, entre le thème de Bêle Aélis
et le récit de l'apocryphe appelé Prolevangelium facobi Minoris où l'on voit
sainte Anne, la mère de la Vierge, se vêtir et se parer et aller au jardin, non
pas au matin, il est vrai, mais à la neuvième heure. — P. 365-7. V. W. Post,
Sur la prononciation des palatales. Tableau d'après VAtlas linguistique de la.
répartition des différents représentants dialectaux de k latin.
VI, I (1920). — P. 1-5. B. H. J. Werenbeck, A propos de «galimatias ».
Ce serait le latin médiéval ballimatia <grec hypothétique *|5aXXtap.a-ta, dési-
gnant des danses ou des accompagnements de danse, peut-être croisé avec
galer n s'amuser » ; aucun témoignage n'est apporté qui vienne corroborer
cette filiation et les difficultés sémantiques ne sont pas examinées. ■ — Compte
rendu : p. 95. R. Th. Holbrook, Etude sur Pathdin (S. de G.).
2(1921). — P. 97-104. M. Boas, De raetoromaansche versie der « Disticha
Catonis^K — P. 130-36. Frantzen, Ein spàter Zeugniss lateinischer Kleiikerdi-
chlung. Pièces copiées entre 1395 et 1598 sur le premier et le dernier feuillet
du ms. d'Erfurt Amplon. Perg. Q.. 332 ; elles se présentent sous une double
forme allemande et latine, mais de même construction rythmique, la forme
allemande étant l'originale. Le copiste, sans doute en même temps l'auteur,
est un certain Johann Barba, chapelain de Sainte-Catherine à Aix. —
Comptes rendus: p. 136-8. E. Tappolet, Die alemannischen Lehnuôrter in den
Mundarten der fran:;psischen Schu-ei^ (J. J. Salverda de Grave) ; — p. 1 39-40.
J. B. Besançon et W. Struik, Précis historique et anthologie de la littérature
française (Salverda de Grave) ; — p. 140. Lihro de Apolonio, éd. C . C Marden
(K. S. d. V.).
3 (1921). — P. 145-8. G. B. Huet, « Tartuffeti. Un exemple de tartuffe
(féminin) signifiant sans doute « trompeur, charlatan », dans le Mastigophore
d'Antoine Fuzy qui parut en 1609.
4 (1921). — Comptes rendus : p. 272. L. Spitzer, Die L'mschreihung der
6l6 PÉKIOLHQUES
Begriffes « Huuger » iiu iLiUenischen (Salverda de Grave) ; — G. Cohen,
M\stlres et moralités du manuscrit 6iy de Chantilly (Salverda de Grave:
corrections ; discussion de l'origine liégeoise) ; — p. 280. Li esches amoureux,
fraïuinetiti trascritti dal codice Marciano, éd. par A. Rivoire (K. Sn. de V.).
M. R.
Rkvista Lusitana, XX (1917). — P. 5. A. G. Pires de Lima, Tiadiçôes
populares de Santo Tirso. Deuxième série (à suivre). — P. 40. S. R. Dalgado,
Dialecto iudo-poriuguês de Negapatào. — P. 54. J.D. Ribeiro, Turqnel Jolhlorico.
— P. 81. G. de Brito, Estudos camonianos. — P. 107. B. Barbosa, Contos popu-
lares de Evora (suite). — P. 119. O. de Pratt, Nomes de veutos (suite). —
P. 129. Maria de C. P. Dias, Tradiçôes populares do Baixo Alemtejo (Ouriqué).
— P. 137. F. B. Barreiros, Vocahulario barrosào. A-E (à suivre). — P. 162.
Mélanges. — P. 167. Bibliographie. — P. 174. J. A. Guerreiro Gascon,
As Jath'iras e os Rets (Algarve). Chants du 51 décembre et du 5-6 janvier. —
P. 185. J. y. Nunes, Textos antigos portiigiieses. Deux vies de sainte Marie
l'Egytienne. — P. 206. J.da Silva Correia, Migalhas etnograficas. — P. 239.
F. Alves Pereira, Glossario dialectologico do concelho dos Arcos de Valdeve\
(Alto-Minho). Suite (C-I) et à suivre. — P. 257. A. T. Pires, Investigaçôes
ethnograficas. — P. 294. J. L. de V., As cantigas em honra do Condestavel.
Conclut au caractère apocryphe de ces poésies. — P. 248. J. M. Adriào,
Retalhos de uni adagidrio. Suite. — P. 316. Mélanges. — P. 528. Bibliographie.
— P. 540. Nécrologies: A. Oliveira ; G. Pitre. — P. 343. Chronique.
XXI (1918). P. 5. Carolina Michaelis de Vasconcellos-. Introduçào a liçôes
de filologia portuguesa na Universidade de Coimhra (curso de 19 17-19 18). —
P. 33. J. M. Adriào, Retalhos de um adagidrio. Suite. — P. 58. J. Leite de Vas-
concellos, Aniostra de toponimia portuguesa. Noms préromans, romans, germa-
niques, arabes (à suivre). — P. 64. A. C. Pires de Lima, Tradiçoes populares
deSanto Tirso. Suite età suivre. — P. 89. J. J. Nunes. Textos antigos portugueses.
Suite : Règle de S. Benoit. — P. 146. J. Leite de Vasconcellos, « Ex-lihris »
mamiscritos de caracter tradicioual{estudo de etnografiacomparativa~). — P. 202.
Mélanges. — P. 204. Bibliographie : Syntaxe historica portuguesa do A. E. de
Silva Dias (A. C. Pires de Lima). — P. 209. Cl. Basto, Falar do povo. —
P. 223. A. C. Pires de Lima, Tradiçoes populares de Santo Tirso. Suite. —
P. 246. P. d'Azevedo, O trovador Martim Soares e sua familia (Documentos) .
Copie de vingt-deux documents de 1282 à 1370. — P. 280. J. de Ribeiro,
Turquel folldorico. Suite. — P. 316. J. Leite de Vasconcellos, Enquisas ono-
viatologicas. Liste de noms de A à J (à suivre). — P. 337. Mélanges. —
P. 341. Bibliographie.
XXII (1919). — P. 5. J. Leite de Vasconcellos, Importancia da etnografia.
— P. 19. F. Alves Pereira, Glossario dialectologico do concelho dos Arcos de
Valdevei (Alto-Minho). Suite (I-M) et à suivre. — P. 35. A. C. Pires de
Lima, Tradicâes populares de Santo Tirso. Troisième série. — P. 291. G. de
PKiuoDiauES 617
Brito, Estiidos cavionianos. — P. 100. B. Barbosa, Contos popuhres de Evora.
Suite. — P. 108. S. R. Dalgado, Bevço dunia cantiga eiu indo-portugtiès. —
P. II). J. D. Ribeiro, Turqiwl folklorko.Suke. — P. 158. J. J. Nunes, Texlos
antigos portiigiifscs. Histoire de D. Rodrigue, dernier roi goth. — P. 170.
P. M. Laranjo Coelho, Os « cardadoies » de Castelo de Vide ; subsidios pava
a etiiograpa (Jndûstrias) do distrito de Portalegre. Histoire et outillage de
rindustrie des cardeurs de laine. — P. 197. J. Leite de Vasconcellos,
Atiiost>ii de toponivtia portuguesa. Suite : noms portugais. — P. 200. J. A.
Guerreiro Gasgon, Pestas e costumes de Monchique . — P. 211 . P. de Azevedo,
Algun's nomes vioiarabes no sul de Portugal. — P. 215 A. C. Pires de Lima,
Os serôes de fora. — P. 218. Mélanges. — P. 239. Bibliographie. — P. 247.
Nécrologie: E. Monaci (C. Michaelis de Vasconcellos); F. A. Coellio
(J. Leite de Vasconcellos). M. R.
Mémoires de la Société de Linguistique de Paris, t. XXI (1919-
1920). — P. 92. A.-C. Juret, Latin c ôgnitus,, non côgnitus. Le prov.
cii^Hi/^ atteste à. — P. 93-107 et 166-86. A.-C. Juret, Influence de la position
sur révolution du timbre des voyelles brèves en latin. C'est surtout la seconde
partie de cet article, où sont étudiés l'époque post-classique et le bas-latin,
qui intéresse les romanistes; cependant l'auteur montre que les innovations
de date récente ne sont qu'une prolongation de celles qui se sont produites
en latin ancien et à l'époque classique ; la syncope de la brève intérieure ne
se produit réellement en latin que pour // devant / et après c ou t.
M. R.
Zeitschrift fur romanische Philologie, XL. — C'est à M. Alfons
Hilka, professeur à Greifswald, que la direction de la Zeitschrift a été confiée
à partir du premier fascicule de ce volume.
I (1919). — P. I. H. Breuer, Wendelin Foerster :(um Gedàchtnis (avec un
portrait). — P. 9. E. Richter, Grundlinien der Wortstellungslehre. M"e R.,
reprenant un sujet auquel elle a déjà consacré des études précises, tente de
dégager les principes psychiques et rythmiques de l'ordre des membres dans
la phrase et des mots dans chaque membre et les conséquences de l'accord
ou de la contradiction de ces principes. — P. 62. W. Meyer-Lûbke, Beitriige
:^ur romauischen Laut- und Forntenlehre : 4. Geschichte der betonten lat . au.
Histoire et répartition des trois traitements romans : au maintenu, réduit à «,
passé à 0. — P. 83. W. Kùchler, Ueher den sentimentalen Gehalt der Haupt-
handlung in Crestiens « Erec » und « [vain ». Il n'y a pas de thèse dans Erec,
ni dans Ivain, mais seulement des romans d'amour dont le premier est une
idylle, le second une comédie d'intrigue.
Mélanges. — P. 100 et 489. H. Schuchardt, Romano-lmski sches « Schaf »,
« Lamm ». Survivance en basque de aries, *haediol us, agnus. — P. 105.
L. Spitzer, Fr:;. marmouset, marmot. Rattachés au gr. uopsj-w, gén. aoçao^i
él8 PÉRIODIQ.UES
« démon ». — P. 107. L. Spitzer, Fri., échelle « Laiidinigsplati ». — P. 108.
L. Spitzer, Rum. porumb « Mois ». L'on a essayé d'expliquer cette désigna-
tion par une analogie de couleur brune entre le maïs et le pigeon ; M. Sp.
pense qu'il s'agit d'une analogie de couleur blanche entre le grain de maïs
cuit et éclaté et le pigeon blanc ou la colombe, et il cite à l'appui Vesp. palo-
tnitiu, qui désigne justement le grain de maïs transformé sous l'action du feu
en une sorte de fleurette blanche. — P. 109. M. L. Wagner, Oherital . fers(a)
« Rotcln yy ; loiiib. bonza « Fcisschen ». Fersa « éruption cutanée, rougeole » est
expliqué comme un emprunt à l'ail. Friesel « éruption, fièvre miliaire, etc. » ;
hon:^d est de même rattaché à l'ail, des régions alpines /'ow:^ « tonneau», etc. ;
ce seraient là deux nouveaux exemples de mots empruntés par les parlers du
nord de l'Italie aux dialectes allemands des Alpes. — P. 112. H. Schuchardt,
Oberengad. sutember « September ». La modification vocalique, qui se retrouve
dans le siUambàr de l'Afrique du nord, est expliquée par l'influence de
*octember october. — P. 115. L. Spitzer, Ziir Motivgeschichte. Une
adaptation moderne (Léon Blov, Sueur de sang, 1894) de la légende du
cœur mangé ; on se demande pourquoi M. Sp. parle de « chauvinisme » à
propos de cette atroce histoire de vengeance.
Comptes rendus. — P. 1 14. G. A. Cesareo, Vita Kuot'a di Dante Alighieri ;
E. G. Parodi, c. r. de cet ouvrage (Fr. Beck). — P. 124. Hunbaut, éd. par
J. Sturzinger et H. Breuer (E. Hœpffner). — P. 126. J. M. Heer, Ein karo-
lingischer Missions-Katechismns (J. Pirson : textes latins de 700, conservés
dans un ms. du ix^ siècle, intéressants par leurs vulgarismes qui mériteraient
un examen détaillé). — P. 126. Fr. .Mùller-.Marquardt, Die Sprache der alten
Vita Wandregiseli (J. Pirson).
2 (1919). — P. 129. E. Gamillscheg, Fran:{dsiscJje Etyinohgien. Cette
première série, complétée par de copieux index, comprend les mots suivants :
anicroche (de harneis -\- croche, adj. verbal de cracher'), baguenaude (de l'anc.
prov. baganau « inutile, vain »), bancal (néerl. bankaard « bâtard »), barbou-
qnet (préf. péjor. bal -f- bouche'), barioler, bastringue (néerl. bas drinken), bauche
(d'orig. celtique, cf, \r\.bah), bcauvotte (dimin.de bove), belle-dame (^u sens
d' « amaryllis belladone » calque de bella donna, au sens d' « arroche des
jardins » euphémisme pour l'ancien nom folles , folasse qui serait foliacea),
belle (anc. beisle « partie du pont entre misaine et artimon », du flam. baelie
« barrière ■>), bergelade (le prov. mod. barjclado remonterait à un bra-{elada de
*bracellata dérivé d'un diminutif du gaul. brake « orge égrugée »), béguine
(néerl, baghine « religieuse », cf. beggaert « mendiant » ; cf. même vol.
p. 382, mais aussi p. 690, ci-dessous, p. 624), bernard Vhermite (ranaché au
gaul. *bernos v eau, marais »), bétuse (gaul. *bosta, cf. bret. bô:(, etc. « creux
de la main »), bihoreau (de *bûtùrnum, dérivé de but io « butor c), /'cw-
/awo^er (de bùlla « pain rond »; mais voir ci-dessus, p. 207), bouqueton
(d'après les formes bouquetout, bouquetou, la finale représenterait lesuff". -atô-
rium, mais que valent ces formes ?), bourgin (rattaché au gr. ppoyo; ; mais
PHRIODIdUES 619
d. même vol. p. 602, ci-dessous, p. 624), brinide (*bramita < gaul. *bran,
correspondant au h:\s- a\\. brd ni «bruyère n), bref auder (gâllo-rom. *h\ s -^
tositare intensif de tondere), /tz (nom de la cuve à lessive dans les départ,
du Jura, de Saône-et-Loire, du Rhône, avec les variantes bru, bure, de *bui-
rier dérivé de Ta. fr. buie, buée), briser (du celt. bresk -(- suiï. -uos, pour expli-
quer l'a. fr. bruisier, mais la transformation phonétique reste incertaine
malgré le rapprochement avec sequo> sui), brocot te {ga\\o-rom. *broccia
d'un celt. *brokk- apparenté à l'anc. ht-all. brokko), brouée (gallo-rom. broda,
du germ. brodh), bure « nasse «(francique *Inirjan « pêcher »), buselte-biinette
(non de buse, mais de buser « se conduire sottement » d'où businer et *biisi-
tutte ; mais cf. même vol. p. 602, ci-dessous p. 624), cagerotte (non de cage,
mais de caserette dérivé de casière < casearia), cagfiard (le sens originel est
celui de « coin ». d'où les dérivés acagnarder et cagnard « indolent » etc. ;
rattaché à *c al in a « chaleur »), cagneux (expliqué par rapprochement avec le
wall. cak-gim, litt. chie-genonx), caieu « bulbe » (rattaché à caillouel de cail-
lou : au sens de « moule» rattaché à *caculium pour'conchylium : le
nom même du port de Cayeux pourrait être *Caculiis, cf. Romatiia,
XXXIV, 287 sq.), cailîebote (d'un *caiUeboter qui serait pour caiet-boter, du
dial. caiel « pièce de bois» -\- bo(n)ler), caillette « pétrel » (pétrel devant s'ex-
pliquer par petra et non par Petrus, caillette serait apparenté à caillou par
un dérivé *caillouiel, *cailletel), calandre « charançon » (charançon remonte à
caries par l'intermédiaire d'un dérivé en -ing, *charcnc ; de ce même dérivé
ou d'une forme picarde en ca- viendrait calandre, forme augmentée et dissi-
milée), calire, chalut etc. (remarques sur les modalités de la transformation
du prov. calelh dans ces diverses désignations de filets de pêche), camard
(gaul. *commusos de mû s us), caniveau (le rapprochement avec les norm.
caleheau, wall. caribou, amène M. G. à reconstruire une forme caledel qui pro-
viendrait d'un gallo-rom. *calata d'un gaul. *kalos « pierre » apparenté au
goth. ballus; à *kalos devrait se rattacher aussi chail, caillou'), copie, capieuse,
capter, prov. cdpio, capiuro (de c a p p a), capoter (d'un prov. *cap-botar), carcaise
(po\\r*cari]Maire, *calquaire, de cal cari a « four à chaux »), carmagnole, cassis
(comme nom de plante de cassia, au sens de rigole empierrée » de caps a),
catiche, anc. castiche (du bas lat. casticia, de castrum), chagrin (rangé
dans la série des mots à préfixe ca- et expliqué à l'aide des formes dialec-
tales chagrainer etc. représentant un composé de ca- -(- ail. gràmen ; notes
sur divers mots à préfixe ca-), chanlepleure (décomposé en chant du gaul.
*kantos « tamis » + espeleor de expelle re), chauvir (névrl. schouwen « avoir
peur »), choucas, prov. caiicala (gallo-rom. *calcalla pour *cor-calla dont le
premier élément serait celui de cor- vus, cor-nix), cihaudière « fileta
prendre les mulets » (de *cibaud, nom du mulet non attesté, mais qui s'ex-
pliquerait par le grec /.Iça/.o?), cligner (german. *hlungan), clisse (*cletia du
celt. delà), cocagne (has-A\ . kokenje ^( sorte de gâteau »), cochon (le lat. cutio
où cucio désigne le cloporte, lequel est désigné fréquemment ailleurs par
620 Pl-RIODldUES
des noms sii^nitîant « porcelet » ; on aurait, à l'inverse, donné au porcelet le
nom du cloporte), coffin ^ étui pour la pierre à aiguiser la faux » (ce serait un
succédané de cafotin qui a le même sens et aussi le sens de « sexe de la
femme »), compcie-loriot « orgelet » (confusion de liordeolum et aureo-
1 um), coq-souris (angl. cox-reef). La série se termine par une note d'un genre
un peu différent : dans la région de la Drôme et de l'Ain des représentants
légèrement différenciés de salix désignent d'une part le saule et d'autre part
le cuvier à lessive ; M. G. explique cette rencontre singulière comme un
héritage d'un conflit homonymique où se seraient heurtés des représentants
de vergue « aulne » et des formes du type l'une, vagne dont le dérivé vagnon
est très attesté au sens de « cuvier » ; le recours à des formes diverses de
salix aurait résolu le conflit. — P. 191. L. Jordan, Zutii allfrau::;^. Joufrois.
Analyse des thèmes narratifs utilisés dans Joufrois ; remarques sur les indica-
tions sentimentales personnelles que l'auteur mêle à son roman peut-être à
l'imitation de Partonopeus ; remarques sur la langue.
Méiauges. — P. 206. W. Meyer-Lùbke, Proven:^alisch un aus en. Sauna à
côté de saiia « saignée », cieune à côté àecicne « cygne » permettent d'expli-
quer eshreuna « brisée » par un radical *hrekii = germ. hrek- (hrechen). —
P. 208. W. Meyer-Lùbke, Die iheroromanischen Patronymika auf -ez. —
P. 210. W. Meyer-Lùbke, Katal.,span., portg. garvâ^f Klaiie ». Rapproché du
goth. *kralla. — P. 212. M. Meyer-Lùbke, Altfran:{dsisches, proven-alisch
isnel. L'z initial serait l'impératif t de ire. — P. 212. K. Lew^-ent, Proi'.,
pois (que) « ohgleich » ? soutient contre Kolsen que l'expression n'a jamais le
sens concessif, mais seulement le sens causal. — P. 215. L. Spitzer, Katala-
nische Elyviologien : asit, atoheîl, axalo, axonar, fer s'ehré, hach, perhocar, sen-
cer, viatje, xollar. — P. 226. K. Lewent, Hat Gaiicelm Faidit franiôsisch
gedichlet ? M. L. pense que la pièce Ouan vei reverdir losjardis est un essai de
Gaucelm pour composer en français. — P. 231. W. Meyer-Lùbke, Zu Pons
von Capduelh. Correction à l'interprétation de la str. V de la chanson de croi-
sade de P. de C. — P. 231. W. Meyer-Lùbke, Zu Peire Vidal. Correction à
l'interprétation des derniers vers de la pièce Ab Valen tir vas me Paire
(Anglade, XIX). — P. 233. E. Hoepffner, Die Folie Tristan und die Odyssée.
A ajouter à la liste des oeuvres médiévales où Settegast a vu un souvenir de
V Odyssée (d. ci-dessus, p. 430). — P. 235. E. Hoepïïner, Die An spielutig juf
Chrestien de Troyes im Hunbaut. Précise ce que l'auteur à'Hunhaut a pris à
Erec, c'est-à-dire la scène de l'armement de Gauvain (Hunbaut 207-35 =
Erec 2624-66).
Comptes rendus. — P. 239. P. Barnils Giol, Die Mundari von Alacant
(L. Spitzer). — P. 242. A. Hilka, Die Wanderimg der Eriàhhing von der
« luclusa » aus dem Volkshuch der sieben weisen Meister (E. Hoepffner). —
P. 244. Giornale storico délia Letteratura italiana, LXIV-V (B. Wiese; cf.
Romania, XLIV, 138, et XLV, 294). — P. 250. Revista de filologia espahola,
I (A. Hàmel ; cf. Romania, XLIII, 607, XLV, 302).
PÉRIODIQUES 621
5 (1920). — P. 257. Fr. Beck, Textkritische und granuiialisch-exfgetische
Bemerkuugen :^u Danti's Vita Nova. — P. 286. M. L. Wagner, Anierihanisch-
Spanisch und Vulgàrlatein, I (à suivre). — P. 515. J. Brûch, Zu Meyer-Lùbkes
etytnologiscben IFdrterhuch (6471 a-7506).
Mélanges. — P. 326. H. Schuchardt, Lat. coturnix, ruin. potîrnîche.
Les noms de la caille sont modelés sur son cri. — P. 528. E. Ohmann,
Xochmals fr~. noël. Le changement de i/ en 0 dans natale > noël est un
phénomène celtique, cf. natalicia >moy. irl. uotlaic: cf. ci-dessous p. 624.
— P. 529. Th. Braune, German. * gan utid i t. g.\na, ingannare, ci/r.enga.ner,sp.
ganon, a/r. gente,/r. ganache u. a. Tous ces mots sont rattachés à un german.
*ganô qui aurait signifié « appétit violent ». — P. 354. Th. Braune, Frati^.'
japper, afr. jangler, u. urgerm. kamp. Le premier tnot est rattaché à un
german. kapen, le second au néerl. jangeln, le german. *kamp =kampf serait
l'origine de champion. — P. 337. G. Rohlfs, Zur Lokalisierung von it. andare.
Ire est le seul mot indigène pour le sud de l'Italie. — P. 540. G. Rohlfs,
Span. judia, kalahr. surâka « Bohne>). De ces deux noms du haricot le premier
représente (faba) judaea, le second (faba) syriaca, ce qui est conforme à l'ori-
gine orientale de la plupart des espèces delà plante. — P. 340-5. G. Rohlfs,
Siulil. jumenta « Si nie ». Extension géographique de ce type très répandu
dans le sud de l'Italie. — P. 341. G. Rohlfs, Die Entwickelung von lut. gr im
Romani schen. Complément à l'article de iM. Meyer-Lûbke au t. XXXIX de
la Zs. (cf. ci-dessus, p. 430). — P. 543. G. Rohlfs, Fr:;^. vite. Expliqué,
avec l'it. visto, comme venant du part. pas. *visitus de videre. — P. 345 .
G. -G. Nicholson, Un passage controversé des « Serments de Strasbourg ». Il
s'agit du groupe n los'tanit que M. N. propose de lire in h s[agramen]t anit,
en vovant dans aiiit le représentant du subj. abneget ; à ce verbe aneier
appartiendrait aussi le prétendu raneiet de VEuJalie dont Vr initial est exponc-
tué dans le ms. — P. 351. G. Bertoni, Due cobboîe proveniali inédite. Dans le
chansonnier provençal D, 240 a et 242 c, au milieu de compositions de Peire
Cardenal à qui elles pourraient appartenir ; elles commencent par Ries hom
aschargat et El goils contra niaior forsa. — P. 353. O. M. Johnston, Inferno,
XXIV, 119-20. — P. 354. J. de Perott, Ueher dus Bild des Geliebten luieder-
spieoelnde Quelle in den « Winterniichten » von Antonio de Eslava.
Comptes rendus. — P. 359. E. Parai, Recherches sur les sources latines des
contes et romans du moyen âge (G. Bertoni). — P. 361. Fr. Schùrr, Romagno-
lische Dialektstndien (E. Gamillscheg). — P. 367. A Kolsen, Zwei proven^a-
liscbe Sirventese nebst einer An~ahl Ein^elstrophen (K. Lewent). — P. 379.
.M. Scherillo, Dante e la sua « Vita Nuova » (Fr. Beck). — P. 381. Casopis
pro moderni filologii, I (J. Reinhold ; cf. Romania, XLII, 152).
4 (1920). — P. 385. M. L. Wagner, Amerikanisch-Spanisb und Vulgàrla-
tein. Suite et fin de cette très intéressante étude, riche de faits et prudente
dans ses conclusions, qui permet une représentation vivante de ce qu'ont pu
être les progrès du latin dans les pays latinisés : faible influence des parlers
622 PÉRlODiaUES
indigènes, fond de dialectismes apportés par des colons d'origine provinciale
diverse, extension de la langue commune surtout chez les indigènes peu à
peu conquis linguistiquement, développement d'innovations régionales com-
battues par l'influence de centres de civilisation ; c'est sur ce dernier point
que la différence entre l'espagnol d'Amérique et les langues romanes paraît
devoir être le plus marquée : la ruine de l'empire romain a permis la diver-
sité romane, les contacts avec la culture espagnole ramènent vers l'unité les
difTérences régionales de l'espagnol américain. — P. 404. K. Christ, Dns
iiltfraii{dsische Passionspiel der Palatitia (avec un facsimilé). Nous avons
signalé (Rommiia, XLVJ, 151) la trouvaille que M. Ch. a faite de ce texte
dans le ms. Palat. lat. 1969 de la Vaticane. Le mystère est ici publié (1996
vers) avec une introduction et un court glossaire. L'on notera l'emploi
de formes métriques assez variées mêlées aux couplets d'octosN'llabes. Langue
et manuscrit indiquent comme date pour cette copie le début du xiv* siècle.
Une édition nouvelle de cette Passion sera publiée dans la collection des Clas-
siques français (In moyen d^e par miss Grâce Frank qui a fait paraître en Amé-
rique plusieurs articles sur ce texte et notamment, dans les Modem Laiiguage
notes (XXXVI, 193 sq.), une série de notes critiques à l'édition de M. Christ.
Mélanges. — P. 489. H. Schuchardt, supplément à l'article de la p.
180. — P. 490. H. Schuchardt, Hopp. Variantes et productivité lexicale
de cette interjection. M. Schuchardt note les additions de consonnes à l'ini-
tiale en roumain : top, ^iip, etc., ; le français fournirait des tvpes analogues,
lop, loup, youp, et surtout pour le couple hip-hop : e yip e yop, e jip e jop, e
lipe lop, e d^ip e d^op. — P. 491. H. Schuchardt, Intell igere ini Bask. Le
basque endelgatu qui représente le latin intell igere permet d'expliquer
l'esp. endilgar « observer, conduire ». — P. 492. H. Schuchardt, Siidfrati:^.
bigord « tordu ». De *bitortus. — P. 493. H. Schuchardt, Alban.
miVingrz. De melandrya ; alban. ihtre « arbre », de œsculus ; ital.
ghigigogolo de l'ail. Kriekelkrekel -j- girare. — P. 493. G. Baist, Alfonso und
Alonso. — P. 497. K. Jarecki, Ueber die heidnische Dreieinigkeit im Roland-
epos. Dans cette trinité, Tervagans, qui correspond au S<-Esprit, est le démon
terra vagans ; Mahomet est fîls du démon ; Apolin, qui paraît correspondre
au Père, est bien l'Apollon de la mythologie gréco-romaine : celui-ci a été
considéré comme un démon sous l'influence de la légende de saint Georges,
qui raconte comment le saint fit redescendre aux enfers l'esprit immonde de
la statue d'Apollon. — P. 500. G. Bertoni, Ancora il « port de lautis ».
M. B. avait proposé de comprendre cette expression du Fierahras provençal
comme désignant les colonnes d'Hercule : il préférerait aujourd'hui com-
prendre port de Lautis comme nous l'avions indiqué (Remania, XLVI,
603).
Comptes rendus. — P. soi. E. Gamillscheg, Studien^ur Vorgeschichle einer
romanischen Tcmpuslehre (G. Rohlfs). — P. 506. K. v. Ettmayer, Vademecum
jûr Stiuiierende der romanischen Philologie (V/ . v. Wartburg). — P. 511. J.
Schwabe, Der Konjunktiv ivi italienischen Adirrbialsat^ (M. Miltchinsky).
PÉRIODIQUES 625
5 ('929)- -^ P- 3 ^5- ^- Ganiillscheg, Frauiôsische Etyinologien. Deuxième
;,érie : coqueluche (« capuchon de femme >-, de l'anc. fr. coquille, m. s., m.
néerl. ko<^(^el, m. s., modifié peut-être par capuche ; l'emploi de coqueluche au
sens de « toux « serait amené par l'influence de cornette « coiffure de femme »
en rapport étymologique apparent avec corner au sens de « râler » en par-
lant d'un cheval ; M. G. ne cite pas d'ailleurs d'emploi de cornette à ce sens
spécial de cor nage (de cheval), la toux de la coqueluche ne ressemble que très
imparfaitement au carnage, enfin il y aurait à tenir compte du texte de Paré
(dans Littré) qui semble bien établir un rapport entre le nom de la maladie
et la douleur de tête qui en est le premier symptôme), cocon, cornier (au
sens de « coin » se rattacherait au gaul- *korro restitué d'après l'irl. corr, m.
s.), conseau (de consecale), cravan (pour *cravenc, d'un gaul. *kraoos),
crépinière (dérivé de *crespin, de Christi spina), creux (celt. *kros), cuffat
(d'origine wallonne, dérivé de kuf =: cuve), culave (fris, kœl-afen), curage
« poivre d'eau » (pour scurage de scurrago), <fflî7 « faux » (gaul. *dalgis, et.
irl. delg), dame-jeaime (ar. damaganà), dariole (pour "doriole dérivé de dorer),
déhancher (de *ex-bodicaf e « défricher »), débiter (moy. b. ail. Mien « cou-
per »), dègoter (de dégoutter), déhait (franc, haip), délabrer (pour *dolahrer de
dolabra), délayer (deliquare), derle (gaul. "dergila « terre rouge »),
désertes (de desserter =: de -f- essarter), despareiller (le sens anc. fr. de
« dépouiller » proviendrait de desparer), destrier (non directement dedextra,
mais du vb. *dextrare « conduire », donc non pas le cheval qu'on mène
à droite, mais le cheval de tête, celui qui mène), détalinguer (rattaché au
néerl. staag-lijne), disette (gaul. *dis-étto, de dis privatif et de *étlo gaulois
supposé d'après le germ. «5 « aliment »), dorine (dérivé de dore'), dosse (celt.
'dosto, cf. irl. dos « buisson »), douille (anc. ht ail. dâla « rigole »), dravière
« mélange de grain « (du franc. *dragipa « grains »), drenne (d'un gaul.
*truidila, celt. tru::idi « grive » ; remarques sur divers types dialectaux dési-
gnant la grive, trè, tro, trui), drille « variété de chêne » (pour druille, de
'drullia, forme gallo-rom. dérivée du gaul. *derua « chêne »), drille « sou-
dard » (du bret. druillad « troupe », s. e. de soldats), drousser la laine
(néerl. drus « lie, résidu »), druge, drugeon (rattachés par druger et un gallo-
rom. 'rfru/iVa/ïî au gaul . dlutos «vigoureux »). Nous avons dû résumer
d'une façon si sommaire les notes étymologiques de M. G. que l'argumen-
tation souvent très forte qu'il présente n'a pas laissé de traces dans ce compte
rendu. Il n'en est pas moins vrai que les notes de M. G. sont le plus sou-
vent elles-mêmes extrêmement sommaires et son argumentation un peu
courte. Sa défiance des étymologies acceptées est le plus souvent très légi-
time et son désir d'effacer du dictionnaire un certain nombre d' « origine
inconnue » fort louable. Encore voudrait-on que M. G. ne s'exposât pas au
reproche d'avoir trop peu fait l'histoire des mots qu'il se propose d'expliquer,
comme nous l'avons indiqué rapidement pour coqueluche, ou d'avoir accepté
uop facilement les formes ou les sens que lui donnaient les dictionnaires.
624 PÉRIODiaUES
comme M. Schuchardt le note (p. 602) à propos de hnsctte. — P. 545. M.L.
Wagner, Jiuletispauisch-Jrabisches. — P. 350. A. Stimniing, Die Eutwich-
liifiijsgescbicbte der « Destruction de Rome ». Remarques critiques sur l'ar-
ticle de iM. V. Ettmayer (Z5., XXXVill, 665 ; cf. ci-dessus, p. 145), en
particulier discussion de l'hypothèse sur la conservation dans la Destruc-
tion de fragments d'un ancien poème en strophes de 12 vers. Cela dit,
M. St. s'applique à son tour à distinguer dans la Destruction entre parties
anciennes et parties récentes, et surtout à marquer les modifications appor-
tées au poème par l'auteur de la rédaction qui le soude à Fierabras. — P.
589. A. Kolsen, Altprot'en:{^alisches (6-8). Chansons A vion vers darai chanso
de R. d'Aurenga, Beui plat^ e ^nes gen de Gaucelm Faidit et notes à Bel m'es
quicufass' ueimais un vers de Peire d'Alvernhe.
Mélanges. — P. 601. M. Mever-Lûbke, à propos de l'article de
M. Oehmann sur noi-l {Zs. XL, 529 ; cf. ci-dessus, p. 621), rappelle que le
passage de a à 0 n'est pas un phénomène celtique général, mais seulement
britannique, ce qui rend douteuse l'explication de M. O. — P. 602.
H. Schuchardt, Buseite (cf. ci-dessus, p. 619), nom donné à la fauvette d'hi-
ver en raison de sa couleur ; hourgin (cf. ci-dessus p. 618) non de IJoo'yo;
mais du verbe mérid. hourja; p. 602, remarques rapides, mais à méditer, sur
la présence de m- à l'initiale des conjonctions adversatives dans diverses
langues ; p. 605, Sonica, terme français du pharaon ou de la bassette, est
passé en suédois, polonais, allemand, hongrois, et en Italie, au moins à
Venise : Vienne a pu être le centre d'expansion du jeu et du mot ; p. 604,
ital. visto etc. : à propos de l'étymologie proposée {Zs., XL, 545 , cf. ci-
dessus, p. 621) par G. Rohlfs, M. Sch. rappelle et maintient son explication
devisto par le développement d'une onomatopée du type pst !, en insistant sur
le rôle de l'onomatopée dans la formation du vocabulaire. — P. 612.
A. Zauner, Ziir Geschichte der Labialcn und Palatalen ini Fran:^ôsischen.
Remarques sur les articles de Stimming et de Meyer-Lûbke (cf. ci-dessus,
p, 429). — P. 619. M. L. Wagner, Sardisch kenâbura « Freitag ». De cenâ
purâ à l'ablatif, la longueur de Vo expliquant le déplacement d'accent ;
l'existence de cette expression en Sardaigne serait en relation avec la pré-
sence de forts éléments juifs déportés en Sardaigne au i^r et au ii^ siècle.
— P. 621. M. L. Wagner, Altpisan. moccobello, alog. muccubtllu
« Besteclmngsgeld », altkai. mogobell « H- echselgitvinn ». Rattaché à l'arabe
kabala « tirer de l'argent de qqn ».
Comptes rendus. — P. 623. Beitràge ^ur Lope de Vega-Bibliographie {k.
Hàmel). — P. 633. O. Schultz-Gora, Pr(yi'en:;^ilische Studien, I {C
Appel).
6 (192 1). — P. 641. J. Brûch, Zu Meyrr-Lûbkcs etymologischen Wùrterlmch
(7521-8491). — P. 655. W.Simon, Charakteristik des judenspanischen Dialekts
von Saloniki. Textes et traductions, grammaire et lexique.
Mélanges. — P. 690. J. Bruch, Fr:^. béguine. Cf. ci-dessus, p. 618. Le
PÉ1UODIQ.UES 62 5
néerl. beghine n'est pas k source du mot fra;içais, c'est au contraire un
emprunt au français : le mot original pourrait être le néerl . he^gaert qui
aurait subi en franc, un changement de suffixe ; ces échanges réciproques
s'expliquent par la diffusion de l'ordre en divers pays. — P. 691. J. Briich,
Fr^. champion und nhd. Kampf. Cf. ci-dessus, p. 621. — P. 6^)^. L.
Spitzer, Fran-^ôsiiche Elyiiiologien. i. Fr~. bernard-l'hermite, cf. ci-dessus
p. 618, rattaché, contre l'opinion de M. Gamillscheg, au nom propre
Bernard ; — 2. Fr:;^. brouiller « verivirreii », grouiller « tvimnieln », ail.
brodeln et grudehi ; — 3. Fr^. cagnard, cagneux, critique des étymologies
proposées par M. Gamillscheg, cf. ci-dessus p. 619 ; 4 Fr:^. caillebote
« Zap/t'H itiin Verhinden der Mastenhôl:^er, Liïckeiistiick » ; — 5. Fi^. exaucer
une prière « ein Gehet erhoren », origines bibliques de l'expression ; — 6.
Fr^. pauvre hère « elender Schluckher », ranaché à ha ire. — P. 703. L. Spitzer,
VolhstïmiUch-dtsch. Mackes u Schlâge », del'hébr. niakkah a coup ». —P. 704.
L. Spitzer, Ital. ette, du lat. et désignant la ligature &, considérée comme
signe d'une valeur minime. — P. 706. L. Spitzer, Tessin. papadû « Kessel-
haken ». — P. 706. E. Herzog, cifri. acouder, acouter « niederlegen », de
accubitare dérivé de cubare ; étude intéressante des emplois du mot en
anc. fr. — P. 713. H. Tiktin, Zii niiii. porumb « Mais ». — P. 715. O.
Schulz-Gora, Nochinals lu Pons de Capduelh und Peire Vidal. — P. 718.
E. Winkler, Vom eiigadiniscbeii Psalter des Durich Chiampel. Sur un exem-
plaire de la ii'fi édition (1562) avec dédicace de Chiampel au comte de
Tarasp, Eustache a Stanipa.
Comptes rendus. — P. 721. E. Lercli, Die Bedeulung der Modi ini Fran:{osi-
schen (W. v. Wartburg). — P. 724. E. Seifert, Zur Entiuicklung der Propa-
roxytona aus 'iXQ, -ita, -itu ini Galloronniiiisclmi (E. Breuer). — P. 728. E.
W'mkXcx, Marie de France (E. Richter). — P. 732. Comedia faniosa de Las
Hurlas Feras de Julian de Armendari^, éd. S.L. M. Rosenberg(A. Hâmel). —
P. 733. Romania, XLIII-XLV (A. Hilka). — P. 753. Livres nouveaux. —
Index.
M. R.
Romania, XLVll. 40
CHRONIQUE
La section des sciences historiques et philologiques de l'École pratique des
Hautes Études (Paris), fêtera le i" décembre 1921, avec un retard de trois
années qui s'explique suffisamment, le cinquantenaire de sa fondation par
Victor Duruv. Elle publiera à cette occasion un volume de Mélanges dont
nous rendrons compte.
— M. J.-U. Jarnik, professeur à l'Université tchèque de Prague, a pris sa
retraite en 1919. Il a été remplacé comme professeur de langues romanes
par M. Max Kfepinsky ; M. V. Tille, professeur de littérature comparée, a
été chargé de la chaire de httérature française à la même Université. A
l'Université Masaryk à Brno, M. P. M. Haskovec a été nommé professeur
de langues et littératures romanes et M. Ch. Titz professeur extraordinaire
de philologie romane (1920).
Publications annoncées.
MM. Brandin, Jeanroy et Langfors viennent de mettre sous presse, pour
la Société des Anciens textes français, l'édition, annoncée ici il y a vingt ans
(XXX, 157) des Jeux partis du XIII^ siècle. Elle formera deux volumes :
l'impression du premier est fort avancée.
— Dans la collection des Classiques français du moyen dge les Poésies de
Charles d'Orléans, éd. par Pierre Champion.
Collections et publications en cours.
Dans la Bibliothèque du XV^ siècle, t. XXII et XXIII, M. Pierre Champion
a publié le Procès de condamnation de Jeantie d'Arc, texte, traduction et notes
(xxxii-428 et cx-4i3 P3ges avec 6 planches). L'éditeur ne s'est pas contenté
de reprendre le célèbre travail de Jules Quicherat et il a fait vraiment œuvre
originale. Le premier volume donne le texte complet de l'expédition authen-
tique en latin établie par Thomas de Courcelles, assisté de Guillaume Man-
chon, d'après la minute française des interrogatoires. Cette minute, oeuvre
C11KOMU.UL 627
Je Guillaume Manchon, est perdue, mais nous en avons un fragment écourté,
commençant à la douzième séance du procès dans quelques cahiers du ms.
lat. 8858, connu sous le nom de manuscrit d'Urfé. M. Ch. a reproduit, sous
les passasses correspondants de l'expédition en latin, le texte français du ms.
d'Urfé. Un index analytique des faits et des noms de personnes et de lieux
termine ce premier volume. Le deuxième volume nous donne une traduction
moderne complète de l'expédition latine ; il faut remercier M. Champion
d'avoir mené à bien ce long et difficile travail ; il l'a commenté non seule-
ment dans une introduction étendue, mais aussi dans de précieuses notes
qui marquent fortement ce que notre connaissance de l'époque de Jeanne
d'Arc a gagné depuis Q.uicherat. La physionomie des personnages mêlés au
procès y apparaît avec cette précision à laquelle M. Pierre Champion nous
avait déjà habitués par ses travaux sur Charles d'Orléans et sur Villon et qui
fait revivre pour nous une des périodes les plus complexes et les plus troublées
de notre histoire nationale. — M. R.
— Pour son 17e exercice (19 18) la Geselhchaft fur romanische Literalur
a distribué son 42^ volume, Der festlàiidiiche Biievc de Hanslone, Fassung IJI,
t. 11, Einleitung, Entwicklungsgeschichte der Sage, Anmerkungen, Glossar
und Namenverzeichniss ; éd. par A. Stimming.
— Dans la collection des Beihefte iiir Zeitscbrift fur ron/aniscbe Philologie
ont paru les n°^ suivants :
61. Die Muiidart voH Aniane (Hérault) itii aller und neuer Zeit von Otto
Zaun ; 1917, xxiil-285 pages et 8 cartes. — Pour l'époque ancienne les docu-
ments utilisés sont les cartulaires d'Aniane, de Gellone et des Guillems de
Montpellier, l^s livres de compte des consuls d'Aniane, et des documents des
archives communales d'Aniane : l'état moderne a été étudié dans une
enquête sur place à Aniane, S'-Guilhem-du-Désert, etc.
62. Der Ausdruck des kon:{essivens Gedankens in den alttwrdilaUeiiiscbeii
Mundarlen nebst einem Anhange das Proveiiialiscbe hetreffeiid von Margarete
xMiLTSCHiNSKY-WiEN ; 1917, VIII-188 pages.
65. Der Roman von Claris und Laris in seinen Beiiebungen ^ur altfraniôsi-
scben Artusepik des XII. und XIII. fahrbunderts unter hesonderer Berikksichti-
gung der Werhe Cresliens von 7 rayes von Martin Klose : 1916, xix-320
pages.
64. Die « Dauw d' intrigue « in der franiôsischen Original-komodie des XVI.
und XVII. Jabrhunderts des XVI. und XVII. Jahrhunderts von Charlotte
DiETscHY ; 1916, v-74 pages.
6). GlosMire der romanischoi Muiularten von Zell {La Basoche) und Schônen-
herg ini Breuscbtal (Behnont) in den Vogesen von Adolf Horning ; 1916. iii-
200 pages.
62N CHKOXIQUK
Comptes rendus sommaires.
B. A. Terracini, Questioni di vietodo nella liuguisticu storica ; Firenze, Ariani,
192 1 ; in-8, 58 pages (extrait de Atcnc e Roiini, II, 1-6, 192 1). — Analyse
vigoureusement poussée des principes et des méthodes des néo-grammai-
riens, d'une part, avec leur insuffisance historique, et, d'autre part, des
aperçus qu'ouvre sur l'histoire d'innovations Unguistiques déterminées la
considération des répartitions géographiques ; la conclusion marque le pro-
grès de la linguistique historique dans le sens de la réalité historique,
comme un aspect de l'histoire de la cuhure. L'ensemble de l'étude est
d'un extrême intérêt en ce qu'elle replace avec netteté l'effort d'invention
scientifique de l'école née autour de M. Gilliêron dans le développement
des conceptions linguistiques et permet ainsi à tous une conscience plus
exacte des positions respectives et des gains acquis. — M. R.
M. L.Wagnbr,£)/> Beiiehiingeii iwischen Wort- iind Sachfoischung{Geiiiuinisch-
Romanische Monatschrift, VIII, 1920, p. 45-58). — Dans cette conférence
par laquelle M. Wagner a inauguré son enseignement universitaire, l'au-
teur s'est proposé d'examiner de nouveau les rapports entre l'étude du mot
et l'étude des choses. Après avoir passé en revue les méthodes en usage pour
trouver l'étymologie en se basant sur la connaissance des lois phonétiques,
il insiste avec énergie sur le profit que le linguiste saura tirer d'une fami-
liarité de plus en plus intime avec la vie, les coutumes, la façon de penser
et de croire, les superstitions religieuses du peuple dont il étudie la langue.
Tour à tour il nous montre, à l'aide d'exemples bien choisis, l'influence de
la terminologie des marins et pêcheurs grecs sur les langues de la Méditer-
ranée (turc, sarde, parlers de l'Italie méridionale, p. 50-51), il étudie la
transformation de la sémantique d'un mot transplanté dans des climats ou
des conditions d'existence fort différents de ceux de son pays d'origine
(p. ex. l'esp. ~ocalo « socle d'un monument » arrivant à désigner, au
Mexique, « la place où le monument est érigé », ou le mot invieino abou-
tissant au sens de « pluies torrentielles caractéristiques pour la mauvaise
saison dans les zones tropiques «). M. Wagner invite enfin les linguistes
occupés à délimiter les groupements linguistiques à l'intérieur de la Roma-
nia, à étudier en même temps les différences d'ordre ethnologique. Les
aires du berceau fait en osier (France, Espagne, Portugal) ou en bois (Italie
et ailleurs) pourraient fort bien coïncider avec certaines isophones linguis-
tiques. On aimerait qu'un dialectologue français vérifiât sur les lieux l'as-
sertion de Vidal de la Blache qui attribue à la Champagne du Nord un
autre type de maison rurale qu'à la Champagne du Sud ; cette ligne d'ordre
ethnologique coïncidera-t-elle avec une orientation dialectologique diffé-
rente des deux régions? Et en remontant plus haut dans le passé du pays
aboutirait-on à une ancienne frontière séparant des populations d'origine
CHRONiaUE 629
différente ? Inutile de dire que M. Wagner si familier avec la vie et les par-
lers de la Sardaigne discute en passant plus d'un problème étymologique
du lexique sarde '. A la fin de son intéressante étude, M. W. relève
le fait que le contraste des parlers « italiens » de la Gallùra et des parlers
sardes proprement dits du Logudoru s'associe à des différences très pronon-
cées en ce qui concerne les outils ou la disposition de la maison ; p. ex. :
la meule en main, certaines formes du fuseau, la ferme « isolée » à la
campagne, etc., sont inséparables de la région où le dialecte italien de la
Gallura s'est superposé à un fonds sarde aujourd'hui presque entièrement
effacé. — J. JuD.
Le latin d'Jniobe, par Fr. Gabarrou; Paris, Champion, 1921 : in-8, n-257
pages. — Quelques indications sur l'influence du latin vulgaire, notam-
ment pour le vocabulaire : extension des substantifs dérivés en -lor, -tas,
-tio, adjectifs en -bilis, verbes composés.
Clemento Merlo, / iionii ro;«i7«^t Jel d'i feriale; Pisa, tipogr. éditrice Cav.
F, Mariotti, 1918; in-8, 21 pages. — M. Merlo rassemble les noms du
jour ouvrable et du jour de fête dans les langues romanes et, grâce à des
matériaux très abondamment recueillis, il réussit à en expliquer la forma-
tion et l'histoire sémantique. Même après son exposé sobre et clair il
subsiste plus d'une question obscure que l'auteur ne tardera pas, nous
l'espérons, à écîaircir. Pourquoi le mot ecclésiastique feria, au sens de
« jour de semaine » (cf. pong. setrunda, terça feird), n'a-t-il nulle part formé
un substantif populaire pour désigner le « di feriale » ? Depuis quel siècle
la nécessité de distinguer nettement le « jour du travail » et le « jour de
fête » s'est-elle imposée aux peuples romans ?M. M. cite le latin profestus
comme la désignation latine du « jour ouvrable », mais s'agit-il d'un mot
usité en dehors de l'église (cf. Du Gange)? La variété des termes pour le
jour ouvrable ne réside-t-elle pas dans l'absence d'un terme directeur du
latin du me et iv^ siècle? Enfin la coïncidence de dl da lavorare, de l'ail.
Werktag, de l'angl. ivorMay, du pol. robtiiy est-elle purement fortuite ?
N'}' a-t-il pas là des calques sémantiques du même genre que l'ail.
Selbslmord, Rechtschreibiing créés sur siiicidium et ars orthographica du
latin savant? — Dans un appendice, M. M. aborde le problème de l'it.
nocca, benioccolo avec la documentation précise et la vue claire des diffi-
cultés qui rendent ses travaux si profitables. — J. JuD.
T. G. BuLAT, Incercare de bibliografie a istorii Roiiidiiihr ; Râmnicu-\"âlcea,
Sândulescu, 191 9 ; 2 fasc. in-8, 176 pages. — Ces deux fascicules touchent
I. Sur les thithidos « pierres munies de deux protubérances ressemblant
à des seins » Qhttha <^tittia), voir aussi S. Reinach, Cultes, ttivthes et reli-
^iptis. 2e éd., III, 381 et note 10.
630 CHRONIQUE
aux généralités de l'histoire roumaine, mais par là même ils offrent de
rintérèt pour le philologue. Les répertoires bibliographiques sont si rares
en Roumanie qu'il convient de faire bon accueil à celui-ci, encore que
le classement des ouvrages ou articles dans chaque section ne soit ni aussi
méthodique ni aussi clair qu'on l'eût souhaité. — M. R.
G. I. Brati.\ku, Les fouilles de Curiea de Argesh {Roumanie) ; extrait de la
Rei'ue archéologique, cinquième série, t. XIII, avril-juin 192 1, p. 1-23 avec
I planche. — Les fouilles méthodiques effectuées depuis 191 5, dans la
vieille église princière de Saint-Nicolas à Curtea-de-Arge;>, ancienne capi-
tale de la Valachie, ont fait découvrir des tombeaux princiers du xive siècle
avec des fragments de costumes et de bijoux, dont le caractère occidental
est indiscutable. Ces découvertes ne sont pas seulement intéressantes pour
l'histoire politique de la Roumanie : elles montrent que, dès le xive siècle,
des influences occidentales, d'origine latine, s'exerçaient sur les princi-
pautés roumaines en même temps que les influences grecques et slavoces,
et l'on voit assez de quelle conséquence cette constatation peut être pour
l'histoire de la langue et de la littérature roumaine. — M. R.
G. Pascc, Istoiiea Uteraturii si limhii roinîiie din secohil XVI: Bucarest,
Cartea romuieascà, 1921 ; in-8, 217 pages. — Ce n'est pas là, malgré le
titre, une histoire de la langue et de la littérature roumaines au xvi» siècle ;
mais une série de notices sur les documents manuscrits ou imprimés,
textes religieux ou juridiques, lettres, documents d'archives, qui sont
connus jusqu'à ce jour pour cette période. Ces notices sont d'importance
et d'intérêt très variables, et M. P. n'y a pas toujours marqué avec une
netteté suffisante ce qu'il y apportait de nouveau et ce qu'il devait à ses
devanciers. Ce volume peut' rendre service comme inventaire de documents
et comme répertoire de questions posées. Mais le classement général,
fondé sur la présence ou l'absence du rotacisme, n'est pas commode et je
ne comprends pas le plan suivi par M. P. pour le classement des notices
sur les documents d'archives. Un index réunit les mots signalés qui ont
un intérêt lexicographique : une table chronologique aurait été, je crois,
utile. Il eût été bon d'autre part, pour les textes imprimés, de renvoyer
avec précision à la Bibliografia româtieascà veche de Bianu et Hodoç, y
compris les addditions. —M. R.
G. PaSCU, Mii'on Costiii : De iieaiiiul Moldoveiiilor, scrierea rowîneascà si pre-
lucrârile le^ejti ; Letopisâful tdiii Moldovci, scrierea romîncascà jf/ traducerea
latineascd; extrait de V Archiva de la^i, 1921, 29 pages. — Étude sur la
composition, les sources et l'intérêt linguistique des deux oeuvres du chro-
niqueiîr roumain.
M. L. Wagn'ek, Die Beiichuiii^wii des Griecheiitniiis in Sardiiiieii uiid die grie-
CHROX1Q.UE 6}î
chischni BesUindteile des Sardischen {By:;j.iȔinisch-Netigriechische Jahrbucher,
1, 158-169). — Dans cet article qui intéressera tous ceux qui étudient
l'histoire des parlers sardes, M. Wagner se propose d'examiner les rap-
ports politiques, ecclésiastiques et économiques de l'île avec Byzance qui,
en somme, s'efforça vainement de rester maîtresse de l'ancienne province
romaine. Des deux thèses en présence, l'une, celle de M. Besta, admet
une influence profonde de l'empire byzantin sur les institutions de la Sar-
daigne, tandis que l'autre, celle de M. Solmi, considère les effets de la
domination byzantine comme assez faibles. M. Wagner se rallie à la
seconde en s'appuyant sur les mots d'emprunt grecs particuliers à la Sar-
daigne et souvent inconnus en Italie. Ces emprunts caractéristiques pour
le sarde se rattachent à la langue de V administration : anc. sarde arconte
<" àsyovTT];, cavallare << m grec K a |; a À X a 0 1 ; , condake < moy . grec
KovTâxt(ov) qui a laissé des traces dans les formules en usage dans les
chartes de l'Ile. D'autres emprunts sont constatés dans la langue de Véglise :
anc. log. miinisterc, vmristere <^ |j.ova<îTr;p[(ov) ; et de même Vonomas-
tiqiie sarde s'est enrichie de noms des saints de l'église orientale, p. ex.
log. Comita <Ko[jiT|-x;, Miiscu <Mo'îyoî, etc. Il y aurait évidem-
ment lieu d'examiner à nouveau lesquels de ces noms de saints grecs sont
communs à l'onomastique chrétienne du iv-vie siècle telle qu'elle est attes-
tée sur les inscriptions de l'Italie méridionale de Rome et de l'Afrique ; il
faudrait préciser l'apport direct introduit dans l'île par les Byzantins au
cours du vMxe siècle en étudiant les noms grecs conservés dans les chartes
du Codex Cavensis et d'autres de l'Italie méridionale, enfin il faudrait
avoir recours aux noms de lieu formés à l'aide du nom de saint dans l'an-
cien exarchat de Ravenne pour déterminer les chemins par lesquels ces
noms ont pénétré dans l'onomastique des anciennes provinces occidentales*
de l'empire Byzantin. M. W. profite de l'occasion pour passer en revue les
autres mots d'origine grecque qui se sont établis dans le vocabulaire sarde :
à l'aide de critères d'ordre phonétique il distingue un fonds plus ancien
commun aux dialectes de l'Italie méridionale et à la Sardaigne (p. ex.
log. campid. allaccanare, -ai « se faner» «c^Xâyava (cf. aussi le sicil.
allaccanari) et un fonds d'éléments plus récents (p. ex. campid. hàvuni
« écrevisse » < grec vulg. Kâ|îO'joa^, mais aussi en Tunisie, qabrôs)
qui se sont propagés le long des côtes, grâce aux voyages des voiliers
et bateaux pêcheurs grecs habitués à fréquenter dès la plus haute anti-
quité le bassin de la Méditerranée. — J. Jud.
Reduplikatiotisbildungen im Franiosischen und Italienischen von D^ Frieda
Rocher ; Aarau, Sauerlànder, 1921 ; in-8, iv-434 pages. — Cette étude
envisage le redoublement dans la mesure où il sert à former des mots
{bonbon, maman, pépère, etc.) et non comme moyen de style {joli joli,
loin loin, etc.). Dans ces limites l'auteur étudie les redoublements dans
6^2 CHRONIQUE
la langue enfantine ou ses imitations et dans la langue commune et tente
de déterminer les notions qui comportent le plus volontiers l'emploi de
mots à redoublement et les particularités de forme que présentent ces mots.
Son travail est fondé sur des matériaux nombreux, auxquels il serait
cependant possible d'ajouter encore beaucoup (p. ex. pour les formes abré-
gées et redoublées de prénoms, pour lesquelles la brochure de M. Grégoire
sur Edmond aurait fourni des indications utiles) ; mais l'intérêt n'en serait
pas sensiblement accru, ni les cadres de classement modifiés. Dans l'en-
semble, travail soigneux et utile. — M. R.
El Cid €71 la hisioria, por R. Mexéndez Pidal ; Madrid, 1921 ; pet. in-8,
52 pages. — L'auteur a reproduit dans cette plaquette l'essentiel d'une
conférence donnée à Burgos à l'occasion de la translation des restes du Cid
à la cathédrale : il s'y efforce de dégager des embellissements des poètes et
des dénigrements des adversaires les caractéristiques de la vie du Cam-
peador qui apparaît comme un « réalisateur de droit », placé par le jeu
même du droit médiéval dans des situations diverses et même contradic-
toires ; c'est l'aspect que nous ofïre la vie ou la légende de bien des per-
sonnages du moven âge français. — M. R.
Angevin Britain and Scandinavia by Henry Goddard Leach (Harvard Studies
in comparative Literature, vol. VI); Cambridge (Mass.), Harvard Univer-
sity Press, 192 1 ; in-8, xi-452 pages. — Dans la même collection ont
déjà paru deux études dont nous regrettons de n'avoir pu rendre compte :
Chevalry in Eiiglish Literature, Chaiicer, Malory, Spenser and Shakespeare
by W. H. ScHOFiELD (19 ) et Mediaeval Spanish Allegory by Ch. R.
PosT (19 ). L'étude de M. H. G. L., dédiée à la mémoire de Schofield,
est un inventaire des influences littéraires exercées sur les pays Scandinaves
par l'Angleterre et indirectement par la France. Les établissements Scan-
dinaves en Angleterre ont été le point de départ de cette influence, dont
l'Église et l'enseignement ont été les intermédiaires puissants. M. L.
examine successivement les divers groupes d'œuvres littéraires : histoire,
légendes occidentales, roman de Tristan, lais bretons, histoires d'Arthur et
de Charlemagne, contes orientaux, etc. pour en noter les transformations
et le retentissement dans les pavs Scandinaves.
AuCASSiN ET NicOLETTE, kritischer Texi mit Paradignien und Glossar von
Hermann Suchier. Neunte Auflage, bearbeitet von Walther Suchier ;
Paderborn, Ferdinand Schôningh, 1921 ; in-8, Lx-iii pages. — l^^Roina-
iiia a rendu compte en leur temps des éditions successives de cette utile
publication. Hermann Suchier avait muni les dernières éditions d'un com-
mentaire français. Dans celle-ci on est revenu à l'allemand. Ce change-
ment rendra le travail moins utilisable pour l'enseignement du français
CHRONiaUE 633
dans les universités étrangères. Le texte critique a suhi peu de change-
ments; le nouvel éditeur a rétabli, en huit endroits, la leçon du manuscrit,
ce qui est très louable. L'exposé grammatical a été quelque peu modernisé,
le glossaire revu et augmenté. — A L.\ngfors.
Le dialecte liégeois au XVIh siècle ; les trois plus anciens textes (1620-16 jo),
édition critique avec commentaire et glossaire par Jean Haust (Biblio-
thèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège,
XXVIII) ; Liège, Vaillant-Carmanne, et Paris, Champion, 1921 ; in-8,
84 pages. — De ces trois textes le premier est l'ode, de ton très acadé-
mique, adressée en 1620 au curé Mathieu Naveau ; le second est un sonnet
de 1622 contre un ministre protestant, le troisième, dont la composition
peut se placer en 1623 et 1630, est une moralité plaisante, qui se trouve
être, en fait, le plus ancien monument du théâtre proprement liégeois. —
M. R.
ERRATA ET ADDENDA
p. 398-9. Aus deus exanplesde l'anc. fr. sisme « sisième » qe j'ai cités, il
faut joindre celui qi figure au v. 824 de la troisième des Trois versions rimées
de révangile de Nicodème (éd. G. Paris et A. Bos, 1885, p. 167):
Il ert [ms. esteyt] la situe ore du jur.
La première version porte au v. 81 1 (//'., p. 26) :
Ço fu la siste hure del jur. — A. Th.
P. 451. Au titre du n" 58 des Beihefte ajouter le nom de l'auteur, M. J.
U. HUBSCHMIED.
TABLE DES MATIERES
Pages.
Bkdihu (].'), Les assonances en -c et en -ic dans la Chanson de Roland. 465
FouLET (L.), Comment ont évolué les formes de l'interrogation. . . . 243
Glixelli (S.), Les Contenances de Table i
H.A-UST (J.), Étymologies wallonnes et françaises 547
JuD (J.), Mots d'origine gauloise ? (2= série) 481
LÂNGFORS (A.), Le Miroir de Vie et de Mort par Robert de TOmme
(1266), modèle d'une moralité wallonne du xve siècle 511
LoT-BoRODiNE (M.), Les deux conquérants du Graal : Perceval et
Galaad 41
M.^RCHOT (P.), Notes étymologiques 207
PiAGET (A.), Les Princes de Georges Chastelain 161
RoKSETH (P.), La diphtongaison en catalan 532
Studer (P.), Notice sur un manuscrit catalan du xve siècle (Bodley
Oriental 9) , 98
Weston (J.), The Perlesvaus and the Vengeance Raguidel 349
MÉLANGES
Bertoni (G.), *Capsea 579
— Intorûo a una denominazione alto-italiana dell' « ape » : anvida. 362
Poulet (L.), Pour le commentaire de Villon : notes sur le vocabulaire. 580
Hœpffner (E.), Chanson française du xiiie siècle 367
— Le Chansonnier de Besançon 105
HuET (G.), Un épisode de VYsengriniiis et quelques récits apparentés.. 383
KjELMAN (H.), Sur deux épisodes de Gautier de Coincy 588
Marchot (P.), Wallon /;/ < ancien ht-all. scaro 117
— Wallon 7tôrè < *oraricium 116
Morawski (J . ), L'auteur de la seconde Vie des Pères 381
Prixet (M.), Remarques onomastiques sur le IVallhariiis 3H2
Thomas (A.), Ane. franc, sisme « sixième » 388 et 633
— Nouveaus témoignajes sur le jargon (1464 et 1484-1486) 389
— Percoindar dans la Passion de Clermont-Ferrand 360
TABLE DES MATIÈRES 635
COMPTES RENDUS
Brunot (F.), Le renouvellement des méthodes grammaticales (L. Pou-
let) 130
Cohen (G.), Mystères et moralités du manuscrit 617 de Chaniilly
(E. Hoepffner) 607
Dragan (N.), Doua manuscripte vechi : codicele Todorescu ^i codi-
cele Marpan, studiu si transcriere (A. Rosetti) 123
Lambley (K.), The teachiug and cultivation of the Prench Language
in England during Tudor and Stuart times (H . Lemaître) 403 '
Levi (E.), Ugucclone da Lodi e i primordi délia poesia italiana
(A. Jeanroy) 599
Massera (A. P.), Sonctti burleschi e realistici dei primi due secoli
(A. Parducci) 393
Meillet(A.), Linguistique historique et linguistique générale (L. Poulet). 119
Sëpulcri, Lat. camisia, it. cdmice tcc. ; — Intorno al nome di un sin-
golare tipo di costruzione pugliese ; — IvaX. fanuolo, fn:^iohtto; —
Franc, truhle « specie di rete » (J. Jud) 595
Wallenskôld (A.), Les Chansons de Conon de Béthune (A. Lâng-
fors) 605
— Strassburger-ederna, den iilsta bevarade texten pâ franske spra-
kct (E. Muret) 421
PÉRIODIQUES
Archiv fur das Studium der neueren Sprachen und Litteraturen,
CXXXIII (1915), 1-2 (A. Làngfors) 613
Literaturblatt fur germanische und romanische Philologie, XL-XLI,
1919-20 (E. M.) 152
Mémoires de la Société de linguistique de Paris, XXI, 1919-20 (M. R.). 617
Modem Philology, I-XVII, 1903-20 (M. R.) 443
Neophilologus, V-VI, 1919-21 (M. R.) 614
Revista lusitana, XX-XXII, 1917-19 (M. R.). 616
Romanic Review, X-XI, 1919-20 (M. R.) 135
Studier i modem Sparkvetenskap, IV-VI, 1908-17 (M. R.) 426
Zeitschrift fur romanische Philologie, XXXVIIL I9i4-I7(M. R.) 137
— — XXXIX, 1917-19 (M. R.) 128
— — XL, 1919-20 (M. R.) 617
6^6 TABLE DF.S MATIÈRES
ANNONCES ET COMPTES RENDUS SOMMAIRES
.■iliXiViiiir (RoiulII! d') en prose, cd. par A. Hii.ka (M. R.) 457
Anglade (J . ), Las Leys d'amor 148
Appel (C.)- Voir E. Levy.
7- Arnaud (F.) et G. Morin, Le langage de la vallée de Barcelonnette . 15$^/
AucASsiN ET NicoLETE, éd. par H. et W. Suchier (A. Langfors). . . . 632
Barrau-Dihigo (L.). Voir Foulché-Delbosc.
B.\TTiSTi (C), Testi dialettali italiani 449, 450
Bkdier (J.), L'esprit de nos plus anciens romans de chevalerie. 149
— Quelques scènes de la Chafison Je Roland 447
Bertoni (G.), Per l'elemento germanico nella lingua italiana e per
altro ancora; Anticritica (M. R.) 454
— Poésie, leggende, costumanze del medio evo (A. Jeanroy). . . . 458
Bonnaffé (E.), Dictionnaire des anglicismes (L. Foulet) 154
Bratianu (G. L), Les fouilles de Curtea de Argesh (M. R.) 630
Breuer (H.), Altfranzôsisch-veronesische Fassung der Légende der
heiligen Katharina von Alexandrien 449
Bueve de Hansfone, Fassung III, t. II, éd. par A. Stimming 627
Bul.\t(T. g.), Incercare de bibliografie a istorii Românilor (M. R.)... 629
Bulletin du Jubilé de Dante Alighieri 147
Burn.\m (J. M.), Palaeografia iberica, fasc. 2 448
Champion (P.)> Procès de condamnation de Jeanne d'Arc (M. R.). . . 626
Chansons satiriques et hachiques du XIII^ siècle, éd. par A. Jeanroy et
A. LÂNGFORS 147
Cbastelaine (La) de Vergi, éd. avec une version en français moderne,
par A. Mary (L. Foulet) 158
Clédat (L.), Manuel de phonétique et de morphologie historique du
français (A. Jeanroy) 153
CoNON de Béthune, Chansons, éd. par A. Wallenskôld 148
Denis Piramus, La Fie Seint Edniwul, éd. par H. E. H.\xo (L. Foulet). 156
DiETSCHY (Ch.), Die « Dame d'intrigue » in der franzôsischen Origi-
nal-komôdie 626
DuRRiEU (P.), Une « Pitié de Notre Seigneur » (A. Langfors) 158
Ed.mont (E.). Voir J. Gilliéron
Ernout (A.), Recueil de textes latins archaïques (O. Bloch) 455
EsposiTO (M.), Mélanges philologiques, premier fascicule (M. R.).. .. 457
Falorsi (G.), Le concordanze dantesche 460
Farinelli (A.), Viajes por Espana y Portugal desde la edad média.. 464
Foulché-Delbosc (R.) et L. Barrau-Dihigo, Manuel de l'hispani-
sant, t. 1 464
Gabarrou (Fr.), Le latin d'Arnobe 629
TABLE DES MATIERES 637
Gavel (H.), Essai sur l'évolution de la prononciation du castillan
depuis le xiv« siècle 455
Gelis (F. de), La vraie langue d'oc (C. Brunel) 152
Gerhard (J.), Beitrage zur Kentniss der prahistorischen franzôsischen
Synkope des Pànultimavokals 450
Gerold (Th.), Le manuscrit de Bayeux, texte et musique d'un recueil
du xv^ siècle • 448
GiLLiÉRON (J.) 6t E. Edmoxt, Supplément de Y Atlas linguistique de
la France, t. I 1 48
GoRCEix (S.). Voir N. JORGA.
Grammoxt (M.)> Traité pratique de prononciation française, 2^ éd.
(L. Poulet) 153
Haust (J.), Le dialecte liégeois au xviie siècle (M. R.) 633
— Notes d'étymologie wallonne (M. R.) 456
Haxo (H. E.). Voir Dexis Piramus.
HiLKA (A.). Voir Alexandre.
Hornix'g (A.), Glossare der romanischen Mundarten von La Baroche
und Belmont 627
HuBER (A.), Eine altfranzôsische Fassung des Johanneslegcnde 450
HuBscHMiED (J. U.), Zur Bildung des Imperfekts im Frankoprovenza-
lischen, cf. Err.\ta, p. 640 451 y
Jacques de Longuyon, Les Vœux du Pmu, éd. par R. L. G. Ritchie
(M.R.) 452
Jeanrov (A.). Voir Chansons satiriques 147
JORGA (N.) et S. Gorceix, Anthologie de la littérature roumaine des
origines au xx* siècle 151
Juret (C.), Glossaire du patois de Pierrecourt ' 449
Klose (M .), Der Roman von Claris und Larls 627
Kocher (Fr.), Reduplikationsbidungen im Franzôsischen und Italie-
nischen (M. R.) 63 1
Kuersteiner (A. F.). Voir Lofez de Ayala 148
LÂNGFORS (A.), Un jeu de société du moyen âge, Ragemon le Bon
(M. R.) 462
— Voir Chansons satiriques.
Laxglois (Ch.-V.), L'esprit de Gui (A. Lângfors) 465
/Laubscher (G. G.), The syntactical causes of case réduction in Old
French 45 3
Leach (H. G.), Angevin Britain and Scandinavia 652
Levé (A.), La tapisserie de la reine Mathilde, dite tapisserie de
Bayeux (M. R.) 156
Levi (E.), Antonio da Ferrara, rimatore del secolo xiv (A. Jean-
rov) 459
— I lais brettoni e la leggenda di Tristano (L. Foulet) 159
638 TABLE DhS MATlÈRliS
Levy (E.)i Provenzalisches Supplement-Worterbuch 148 et 448
Uys iVAinor (Las), éd. par J. AxGLADE, 148
Libro Jf Apohnio, an old spanish poem, éd. par C. C. Marden 45}
LoPEZ DE Ayala, Pofiias, éd. par A. F. Kukrsteinek. 148
Maccarone (N.), La vita dcl latino iu Sicilia fino ail' ctà normanna
(M. R.) 150
Mardem (C. C). Voir Lihro de Apohnio. .
.Marouzeau (J.), La linguistique ou science du langage 150 »^ ,
Mary (.A..), Les amours de Frêne et Galeran, suivies du Bel Inconnu '
(L. Foulet) 158
— Voir Chaslelaine de Vergi.
Menendez Pidal (R.), El Cid en la historia 652
Merlo (C), I nonii romanzi del di feriale (J. Jud) 629
— Parole e idée 454
Meyer-Lûbke (W.), Romanisches etymologisches Wôrterbuch 149
MiLTCHiKSKY-WiEN (M.), Der Ausdruck des konzessiven Gedankes in
den norditalienischen Mundarten 627
Mœrner (M.). Voir Purgatoire de saint Patrice.
MoRix (G.;. Voir F. Arnaud.
Mulertt (W.), Laissenverbindung und Wiederholung in den Chan-
sons de geste 149
Naudieth (Fr.), Der Trobador Guillem Magret 449
Neri (F.), La famiglia di Golia 458
NiESTROY (E.), Der Trobador Pistoleta 449
NiLSSON (M. P.), Primitive time-reckoniog 149
Paetz (H.), Ueber das gegenseitige Verhàltnis der venetianischen, der
franko-italienischen und der franzôsischen gereimten Fassungen des
Bueve de Hantone 449
Pascu (G.), Eeitriige zur Geschichte der rumànischen Philologie. ... 151
— Istoriea literaturii si limbii romane din secolul xvi (M. R.). 630
— Miron Costin, De neainuJ Moldovenilor , etc 630
Pianto (Un) di Maria in dialetto siciliano del sec. xiv (M. R.) 460
PsiLAKDER (Hj.), En fragment af den tyska Trojasagani det Wrangel-
ska Biblioteket pâ Skokloster 462
Purgatoire (Le) de saint Patrice du ms. B. N. fr. 25545, éd. par M. Mœr-
ner (A. Jeanroy) 157
Pu§cariu (S.), Istoria literaturii romane (M. R.) 152
Rajna (P.), I centenarii danteschi passati e il centenario présente
(M. R.) 460
— Letterature ncolatine e « medioevo universitario » (M. R.).. 464
— Sur le Lancelot eu prose 447
RiTCHiE (R. L. G.). Voir Jacques de Longuyox.
Saixéax (L.), Le langage parisien au xixe siècle I5S v
TABHi DES MAllÈRHS 639
Salonius (A. H.), Vilœ Palrum, Ivritische Untersuchungen, etc 149
Salverda de Grave (J. J.), Over de beklemtoonde klinker in Amour
en enkele andere woorden (G. G.) 455
Salvioni (C), Dell' elemcnto germanico nella lingua italiana 152
ScHMiDT (Fr.), Die spanischen Elomente ini franzôsischon Worts-
chatz (M. R.) 450
ScHWARTZ (W.), August Wilhelni Schlegels Verhàltnis zur spanis-
chen und portugiesischen Literatur 149
SoRRENTO (L). Voir Pianto di Maria.
y^SpiTZER (L.), Aufsàtzc zur romanischen Syntax und Stilistik 1511^
— Katalanische Etyniologien 456
Spoerri (T.), Il dialetto délia Valsesia 455
Stiefel (H.), Die italienische Tenzone des xiii. Jahrhunderts 149
Stimming (A.). Voir Biuve de Hanstone.
4 Stimming (E.), Der Accusativus cum Infinitivo im Franzôsischcn. . . 451 «-^
SucHiER (H. et W.). Voir Aucassin el Nkolete.
Terracini (B.), duestioni di metodo nella linguistica storica (M. R.). 628 ^
Theodor (H.), Die komischen Elemenre der altfranzôsischea Chan-
sons de geste 449
Thierri de Vaucouleurs, Vie de saint Jean l'Évangéliste, éd. Huber. 450
Troie (Roman de) allemand. Voir Psilander.
Urena (P. H.), Tablas cronolôgicas delà literatura espanola (M. R.). 152
Vettermann (E.), Die Balen-Dichtungeu und ihre Quellcn (M. R.). 451
Vie de sailli Edmond. Voir Denis Piramus.
Vœux du Paon. Voir Jacques de Longuvon.
Wagner (M. L.), Die Beziehungen des Griochentums in Sardinien,
und die gricchisdien Bestandteile des Sardischen (J. Jud) 630
— Die Beziehungen zwischen Wort- und Sachforschuug (J. Jud). 628
— Sùd-sardische Trutz- und Liebes, Wiegen- und Kinderlieder. 450
Wallenskôld (A.). VoirCoNON de Béthune.
WuLFF (A.), Die frauenfeindlichen Dichtungen in den romanischen
Literaturen des Mittelalters 149
Zal'N (O.), Die Mundart von Aniane (Hérault) im alter und neuer
Zeit 627
CHRONIQUE
Nécrologie : H. Andrescn, G. Baist, A. Birch-Hirscht'eld, W. Foerster,
E. Freymond, E. Levy, H. Morf, A. Rambeau, H. Schneegans, Fr. Set-
tegast, G. Thurau, 446.
Nominations : Universités allemandes, 446 ; Universités autrichiennes, 447 ;
Universités tchéco-slovaques, 626.
Retraites : M. J.-U. Jarnik, 626.
640 TABLK DES MATIERES
Centenaire de l'Kcole des Chartes, 147; — Cinquantenaire de l'École des
Hautes Kiudes, section des sciences historiques et philologiques, 626 ; —
Sixième centenaire de la mort de Dante, 147, 447.
Congrès de l'histoire de la médecine, 147.
Universités: M. Kr. Nyrop, docteur honoris causa de l'Université de Paris,
446 : M. R. Menéndez Pidal, docteur /.'o»();/5 causa de l'Université de Tou-
louse, 446 ; — Tableaux de coordination des enseignements littéraires de
Paris (1920-21 et 1921-22), 447.
Projets de publication : Alain Chartier, Le Ouadrilogue iuveclif, éd. par
M"e E. Droz, 448 ; — Cercanion, Poésies, é^. par A. Jeanroy, 448 ; —
Guernes de Pont-Sainte-Maxence, Vie de saint Thomas de Cantorbéry, éd.
par E. Walberg, 149; — Jeux partis de XI 11^ siècle, éd. par L. Brandin,
A. Jeanroy et A. Lângfors, 626; — Charles d'Orléans, Poésies, éd. par
Pierre Champion, 626 ; — Dictioiniaire historique du parler iieujchdtelois et
suisse romand par W. Pierreliumbert, 147; — Dictionnaire des patois
romans de la Moselle par L. Zeliqzon, 147.
Collections: Acta Societatis humaniorum litterarum Lundensis, 149; —
Atlas linguistique de la France, 148 ; — Beihefte zur Zeitschrift fur roma-
nische Philologie, 149, 449, 627 ; — Bibliothecahispanica, 148 ; — Biblio-
thèque du xve siècle, 626; — Bibliothèque méridionale, 148 ; — Biblio-
thèque de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 448 ; — Classiques fran-
çais du moyen âge, 147 ; — EUiott monographs in the romance languages
and littératures, 453 ; — Gesellschaft fur romanische Literatur, 626 ; —
Publications de la Scottish Text Society, 452; — Romanische Arbeiten,
149 ; — Romanische Texte, 448.
Errata et addenda, 633.
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION.
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
ROMANIA
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
ROMANIA
RECUEIL TRIMESTRIEL
CONSACRÉ A l'kTUDE
DES LANGUES ET DES LITIÉRATURES ROMANES
FONDÉ EN 1872 PAR
Paul MEYER et Gastok PARIS
PUHLIh PAR
MARIO ROQUES
Pur remembier des aiiccssurs
Les diz e les faiz e les murs
Wace.
Tome XLVIIl
51e ANNÉE. — 1922
PARIS (VIO
LIBRAIRIE ANCIENNE EDOUARD CHAMPIOÎs
5, Q.UAI MALAQ.UAIS, )
TOUS DROITS RÉSERVÉS
VA MÉDIAL POSTTONIQUE
DANS LES LANGUES ROMANES
Si Ton tait abstraction d'un très petit nombre de formes où
Va médial posttonique est le produit d'une assimilation régres-
sive, telles qu'alàcer à côté d'alecer et anas,-àtis pour le
primitif anes,-itis, encore en usao^e au temps de Plante, les
mots latins qui ont un a bref à la pénultième sont tous d'ori-
gine étrangère. Il ne saurait d'ailleurs en être autrement puisque
Va que nous avons en vue représente une sonnante brève indo-
européenne et que ces sortes de sonnantes sont rendues par /
<*(' ou par u en italique, tandis qu'elles le sont par a en grec,
en celtique et en ibère : lat. ex-timu-s, : gaul. *ex-tamos, v.
gall. eilhain; lat. sept-imu-s : ibère *sept-amo-s, esp. Siétamo,
ville de la province de Huesca ; lat. simul : gr. ôixaXc-ç, crall.
hafal; lat. cam-ura: gr. /.ai^.-apz, ibère Camàra, esp. Câmara,
ville de la province d'Oviedo.
Si nous en étions réduits pour l'étude des proparoxytons qui
présentent un a bref à la pénultième, aux seuls renseigne-
ments que nous apportent les rares noms communs empruntés
au grec par les grammairiens de l'époque impériale, plus d'un
point risquerait de rester obscur ; par bonheur, l'ancienne
nomenclature géographique des pays qui devaient entrer un
jour dans le domaine roman, contient un nombre considérable
de noms formés au moyen des sufBxes -aro-, -alo-, -aco-,
-ato-, -amo-ou -a no- ; ce sont ces dérivés onomastiques que
je me propose de consulter sur les destinées de Va médial post-
tonique; mais avant de les appeler en témoignage, il sera bon
d'entendre quelques-unsdes mots de même formation qui, après
avoir pénétré dans le lexique latin, se sont irradiés dans les divers
idiomes romans ; de cette façon, nous embrasserons, d'un seul
Romania, XLVIII.
2 t:. PHILIPON
coup d'œil, les traitements divers que ces idiomes ont tait subir
à chacun des suflixes qui font l'objet de l'étude qu'on va lire.
SuFFixH-aro-. Les noms formés au moyen de ce sutfixe que
le latin a légués au roman sont en nombre considérable. Voici
d'abord quelques-uns de ceux qui appartiennent au Icxicon :
Barbarus, du grec [iâpSapo-;, adonné l'italien et l'espagnol
bârbaro « barbare », l'italien bàrbero et le milanais barber
« cheval de course », le v.lyon. barbro « sauvage, désert » et le
français barbe « cheval de sang oriental ».
Cammarus « écrevissc », du grec y.x;j,aapc-r « crevette »,est
représenté par le napol. gàmmaro, le vénit. gàmbaro, le gen.
gàmbao. le sarde kdnibaru, Vh^l. gâtubero, le bologn., le milan,
et le piém. gâiiiber, l'esp. gàmbaro, le prov. cambre et le rhoda-
nien ou franco-provençal chambra.
Le latin-grec camara s'est fait conspuer par VAppendix
Probi, ce qui ne l'a pas empêché d'ailleurs de faire son chemin
dans le monde : sauf l'italien littéraire, le provençal et le fran-
çais, qui se reclament de cam era, tous les autres parlers romans
sont les clients de camara: napol. càmmara, vénit. câinara,
milan. càiTura en regard de camarér, bologn. camara à côté
de camaràda, esp. et ptg. camara.
Le latin passer, qui jusqu'à ce jour s'est montré réfractaire à
l'analyse étymologique des latinistes ', n'est sans doute pas
autre chose que l'adaptation latine du mot passàr que son
mode de formation dénonce, à lui seul, comme étant d'ori-
gine exotique. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain c'est
que passer n'a pas eu de succès en roman : à part l'italien
littéraire passera, passerolto et le provençal passer, passerai ^ qui
se sont adressés à lui, tous les autres parlers romans ont été
frapper à la porte de passar, en dépit de l'anathème lancé
contre lui par VAppendix Probi : napol. pdssaro postulé par pas-
sariello, \émi. pAssara ïtxn.^mxl^^n. passer etpassarin <■ friquet »,
piém. passera et passarera a cage pour la chasse aux petits
oiseaux », roum. pasâre, esp. pâjaro, ptg. pàssaro, catal. pàs-
1. Cf. A. Walde, Lateinisches Etymohgiiches Vôrterhuch, p. 451.
2. R.-iynouard, Lexique roman, IV, 446, 447 ; E Lévy, Proven^^alisches
Supplenieiil-lVorle?bnch,yi, 125, 126.
V.-i MEDIAL POSTTONIQ.UE DANS LES LANGUES ROMANES 3
lira « alcvon », v. franc, pàsserc, passe, tx. passereau <<passa-
i-ellu-.
Parmi les suffixes étrangers au latin qui ont participé à la
formation du vocabulaire géographique des pays romans, il
n'en est aucun dont le rôle ait été plus important que celui du
suffixe -aro-. Les noms auxquels ce suffixe a donné nais-
sance nous apparaissent nombreux en Sicile, en Italie, en
Espagne et en Gaule. En voici quelques-uns :
Le nom de Tamarus désignait une rivière du Samnium,
pays primitivement occupé par des populations ibéro-sicanes ',
c'est aujourd'hui le Tdminaro. C'est à des cours d'eau homo-
nymes de ce fleuve que Tamara, ville d'Espagne, et Tamara,
ville du Portugal,, ont emprunté leur nom. L'affaiblissement de
ïa médial posttonique se remarque dans Tâniera, province de
Ferrara. Tous ces noms dérivent d'une racine hydronymique
indo-européenne bien connue que le celtique possédait égale-
ment, aussi trouvons- nous en Grande-Bretagne un fleuve
'['y.'j.xzz-:, auj. le Tamer qui a donné, son nom à la ville rive-
raine de Tx;j.âp-^, auj. Tamertowîi, dans le Devonshire^. Le
Tamarus de la Grande-Bretagne avait un homonyme en Nor-
mandie, ainsi qu'en témoigne le nom de Tamerville, Manche.
Le Tan a rus, affluent du Pô, que la langue officielle désigne
sous le nom de Tânaro, s'appelle dans la langue du pays Tane,
pour un plus ancien * làiier 5. La gémination de la consonne
suffixale explique le nom de Tauarro, ville de la province de
Ségovie.
LeTartàrus, rivière de Vénétie, auj. le Tàrlaro, porte un
nom que nous retrouvons développé au moyen du suffixe
-ôna, dans Tartarouue, torrent de la Lozère.
1. Sur l'occupation de l'Italie méridionale par les Sicanes, voy. Viigile,
Aeu. VIII, 328 et son commentateur Servius ; Caton, fragm. 56 ; Pline,
N.H, III, 69. Quant à l'origine ibère des Sicanes, elle est attestée par Thucy-
dide, \T, 2, Denys d'Halicarnasse, I, 22, Hphore, fragm. 5] et Philiste de
Syracuse, fragm. 5.
2. Ptolémée, 2, 3, 3.
3. Toppino, Il dialetto di Castellinaldo, dans VArchivio glottolojyico italiano,
t. XVI, p. 535. Sur l'étymologie de ce nom, voy. Whitlev Stokes, IVorl-
schat^ der keltischfii Sprachcinbeil , p. 122.
4 E. PHILIPON
La rivière de Calabre qu'Aviénus nomme Aesarus est
aujourd'hui VEsaro.
C'est au même mode de formation que sont dus les noms du
Rôsaro , affluent de la Magra, du Pâiiam, affluent du Pô, de la
Sûvara, rivière de Toscane, et du Téllaro, fleuve de Sicile.
Le nom de g a bar us, qui signifiait « torrent » dans la langue
des régions pyrénéennes, nous apparaît pour la première fois
dans les écrits du célèbre évèque d'Orléans Théodulfc, à la fin
du viii^ siècle. C'est par gabarus ou plutôt guabarus que s'ex-
pliquent le nom du Gave de Pau qu'un acte de i3-)3 écrit Gnave
et celui du Gave tfOhron qu'un titre de 1388 appelle Gaver '.
C'est également à guabarus que remontent le nom du Gabre,
ruisseau de l'Ariège, et celui du Gaure, ruisseau de l'Aude. La
gémination de la consonne suffixale s'est produite dans Gabarra,
ville de la province de Lérida, sans doute redevable de son nom
à un gabarus espagnol.
Guabarus dérive, au moyen du suffixe ibère -aro-, de la
racine hydronymique *guab qui explique le nom du Gabas,
affl. de l'Adour qu'un titre de 1548 appelle Giiaba:(<C *Gu a bâ-
tis^ et peut-être aussi celui du Gabellus, affluent du Pô (Pline
3, 118). Le dérivé Gaveronne, avec gémination de Vti suffixale,
désigne un ruisseau de la Charente. 11 va de soi que la persis-
tance de la gutturale dans les dérivés de guab- exclut toute
idée d'origine gauloise, puisque le gaulois répond par /» à la
iabio-vélaire gu. Quant à rapprocher gabarus de gabaia, ainsi
que le fait M. Dauzat 5^ on n'y saurait songer, puisque le g de
gabata est un g palatal indo-européen, comme le montrent le
gascon jaie en regard de gave et le poitevin jède à côté de
Gaveronne.
Dans l'hydronymie de la péninsule ibérique, le suffixe -àri-
a été préféré au suffixe -aro-: au sud, l'a s'est maintenu:
Tiétar <cTétare, affl. du Tage. Alniar <C A.\ma.r\, affl. du
Tormes ■*. Au nord, il est tombé : Tanibre<C Ta mari, fleuve
de Galice.
1. Raymond, Diction, topogr. des Basses-Pyrénées, s. v,
2. Raymond, loc. cit., s. v.
3. Roi>iania,X\y , 252.
4. Cf. Alnui, fleuve d'Étrurie.
LA MÉDIAL POSTTOMIQ.UH DANS LES LANGUES ROMANES 5
Dans la vallée du Rhône, on peut citer Vlcanis, aujourd'hui
VEygue, rivière du département de la Drôme ', ainsi que le
*Tavarus, aujourd'hui le Tave, pour un plus ancien *Taver,
torrent du département du Gard -.
Dans le domaine de la langue d'oïl, les formations féminines
en -ara, abondent.
VEvre, aujourd'hui VYèvre, affluent du Cher, est une
ancienne Avara. Dès l'époque mérovingienne, l'a médial post-
tonique s'était affaibli en c, ainsi que le montre la forme Avéra
qui se lit dans la vie de saint Austrégésile, évêque de Bourges,
mort au commencement du vu'' siècle. C'est aussi par Avara
que s'explique le nom de VEvre, rivière de Maine-et-Loire.
Arvara, VAvre, affluent de l'Eure, est nommée Arva dans
un acte de 965, Arve dans la chronique de Benoît (II, 28101)
et Arvre dans un titre de 150.3 qui copie une forme archaïque.
Ce nom dérive du thème Arva- que l'on retrouve dans le nom
de YArve, affluent du Rhône.
Avant d'arriver à Oise, le nom d'Isara a dû passer par les
formes intermédiaires Isera >, Esera '*, *Eisere, *Eise, et Aise
qui est la forme constante dans les textes parisiens du
xiii^ siècle i.
La rivière que Grégoire de Tours désigne sous le nom d'Os-
CâraÇH. F., III, I9)est aujourd'hui YOiiche, plus anciennement
VOusche, affluent de la Saône. Son nom actuel implique les
étapes successives * Oschara, * Oschere : il nous montre que l'at-
ténuation en e de 1'^ médial posttonique est postérieure à la
transformation en chuintante de la gutturale sourde devant a.
C'est par Incara que s'explique le nom d'Ancre porté par
trois rivières de France, dont Tune appartient à la Cliampagne,
l'autre à la Picardie et la troisième à la Normandie. La ville
picarde qui avait emprunté son nom à VIncara et qui reçut
1. Brun-Durand, Diction, topogr. de la Drôme, s. v.
2. C'est du thème Tavaro- que dérive le nom de la Tavaria, fleuve de
Corse.
3. Diplôme de Clovis II, apud D. Bouquet, Recueil, IV, 637; Aimoin, De
gestis Franconiiu, ibidem, III, 110.
4. Fortunat, Cannina, 7, 4, 15: et". Esera dans un diplôme de Louis le
Bèguede 879, apud D. Bouquet, IX, 415.
5. Sur les représentants successifs de e en français, voyez Romania, XXXIX»
519-
6 E. PHII.IPON
d'Albert de Luvnes celui qu'elle porte aujourd'hui, est appelée
Encra dans un diplôme de Charles le Chauve de 870 '. Le
champenois Ancre, en regard du bourguignon Ousche, manque
de clarté.
L'Ose, rivière de la Côte-d'Or, est apparemir.ent une ancienne
*Ausàra, à en juger du moins par le^ nom de YOierain qui
s'explique par A us àrân e^ cas oblique d'Ausàra.
Nous avons signalé en Italie une riricre du nom de Rôsaro;
c'est une ancienne Rosàra qu'on doit reconnaître dans la
rivière du département de l'Allier qui porte aujourd'hui le nom
de Rose. Développé au moyen du suffixe -ia- , le thème Rosara
a donné naissance au nom de Rosar-ia, aujourd'hui Rosière,
nom porté par un ruisseau du département de l'Orne.
Le ru de Sévrc est nommé Savara dans un diplôme de Chil-
debert P"" de 558 et Savra dans un diplôme de Charles le
Chauve de 870 ^
La rivière qu'un document de Tépoque carolingienne
désigne sous le nom de Salera s'appelait à l'origine Salara,
ainsi qu'en témoigne le dérivé *Salarenna, la Salerenne,
rivière du département du Cher. C'est aujourd'hui la Grande-
SaiiJdre.
En arrivant dans la vallée de la Somme, les Gaulois chan-
gèrent le nom ligure de Sunicna que portait cette rivière en
celui de Sa maru-s ', d'où le nom de Samaro-briva -^ qu'ils
donnèrent à la ville qui est aujourd'hui Amiens. Le nom origi-
naire de la rivière ne s'en maintint pas moins dans l'usage
populaire ; c'est le seul, notamment, que connaisse Grégoire de
Tours 5. Le féminin Sa ma r a eut un sort plus prospère; il se
survit, en effet, dans le nom de la Sambre.
1. D. Bouquet, Recueil, VIII, 625.
2. D. Bouquet, Recueil, IV, 623, et VIII, 629. Le thème Savo- duquel
dérive Sin'-i.ira a été germanisé en Sava, les langues germaniques répondant
par a à \'o indo-européen ; de là le nom de la Save que nou5 donnons à l'af-
flueni du Danube que les Latins nommaient Saz'os ; cf. Œsterley, Histor.-
geogr. IVôrlerhuch des deutschen Miltelalters,p. 598.
5. Ptolémée 2, 9, 4 : Saaaoo;. Le nom de Siimena que Foilunat épelle
Sômëna (7, 4, 15) a été latinisé en Sumina.
4. Caesar. B. G., V, 47.
5. Grégoire de Tours, H .F., II, 9, éd"" W. Arndt, p. 77, 1. 15, note e.
L'-^ MEDIAL POSTTONiaUE DANS LES LANGUES ROMANES 7
Le suffixe -aro- et sa forme consonnantique -ar- ont joué
un rôle considérable dans la toponomastique. Parmi les innom-
brables villes qui leur doivent leur nom, il me suffira de citer
Càmaro en Sicile et Càmara en Asturie, Albare en Vénitie et
Alhar en Galice, CAntara à l'ancien royaume de Naples et Càntaro
à l'ancien royaume de Grenade, Pcllaro ville de Calabre, Sâr-
dara ville de Sardaigne, Albaro du thème indo-eur. albho-
« blanc '), ville de Galice.
La ville portugaise de Bràga se nommait Brâcârâ au
temps de l'empire romain '..
L'esp. gândara « terre inculte » désigne une soixantaine de
localités de Galice; à côté de Gândara, on rencontre la forme
syncopée Garnira, ainsi que la forme Ganda qu'il faut rappro-
cher de Braga < B r a c à r a .
Lâttero, nom d'un village napolitain, remonte àLattaru,
ainsi que le montre le dérivé Lattarico qui désigne une petite
ville de la province de Cosenza. En Espagne, Lattarusest
passé dans la déclinaison en-i, et c'est là ce qui explique le
nom de Latre, village d'Aragon.
Mêla (II, 80) donne le nom de castelluiu Latara et le géo-
graphe de Ravenne (IV, 28) celui de civiias Latara, corr. Lat-
tara, à l'ancien port commercial de Montpellier qu'un titre du
xiii^ siècle appelle portiis Lataruiii. Lattarum a donné Latte{s^
comme Gi. barus d. àonwé Gaves . Quant à 1'^ finale, elle est
peut-être due à ce que, de très bonne heure, Lattarum a été
pris pour un génitif pluriel -.
Des actes du moyen âge cités par Du Gange donnent au
palais du Louvre, le nom de L up ara, devenu Lupera dans un
diplôme de Charles le Chauve de 857 K C'est cette dernière
torme qu'emploie l'auteur de la Passion de saint Justin pour
désigner un bourg du Parisis qu'on identifie à Loiivre{s), Seine-
et-Oise.
C'est par la gémination de la consonne suffixale que s'explique le nom de
Smiiène que portent des affluents de la Loire, de l'Hérault et de la Dordogne.
1. Ptolémée 2,6,38; Itin. d'Antonin, 420, 422 ; Ausone, Oïdû urh. nohil.
85.
2. E. Thomas, Diction, topogr. de V Hérault, p. 89. Des titres du xii^ siècle
désignent Lattes sous les noms de Latas, Lotis, castrnvi ou portiis Latanini.
3. D. Bouquet, Recueil, t. VIII, p. 550.
h E. PHII.IPON
Le village qu'un document carolingien nomme Dovera
et qui est aujourd'hui Dciivie. commune de S;iint-Georges-
sur-la-Prée, Cher, a dû s'appeler primitivement Dovara,dela
racine dCib qui est dans le gaulois dub-ro-n « eau ».
La gémination de IV suftixale n'est pas rare : Albâiro, ville
d Asturie, à côte à'Albaro, ville de Galice, Gabàrra, province
de Lerida, à côté de Gâbarus, Segàrra, province d'Àlicante,
Tanâno, prov. de Ségovie en regard de Tânaro province de
Parme .
Suffixe -alo-. C'est ce suffixe, auquel les Latins répon-
daient par -ulo-, qui explique les noms suivants :
Amygdala du grec ijj.'jvciXrj : ital. viàndorla, napol. avi-
mànela^ sicil. incnnola, sard. méndula, bologn. màndela, vénit.,
piém. niândola, mil. arviândola, esp. alméndra, prov. améndola,
V, lyon. amândola et amandra, v. franc, amandre.
Bùfàlus, traduction osque du grec [icûoaXcç : ital. biïjalo
et bi'ifolo, mil. bi'ifol, esp. bi'ifalo, prov. briifel, brûfe et brûfol, v.
lyon. bofio ', franc, biijfie.
L'origine desécâle n'est pas claire : on a voulu voir dans
ce mot un dérivé de la racine qui est dans le latin sécare
« couper », mais deux raisons péremptoires s'y opposent : la
première, c'est la quantité certainement longue de l'e du radical
de sêcale, la seconde, c'est que le suffixe -àli- n'est pas latin.
Voici ce que sêcale, ou sa forme basse se cal a ont donné en
roman : irai, ségak, ségaJa, venir, ségale, frioul. siale, bologn.
séghela, lomb. ségber, ségra, piém. seil, roum. sêcara, engad.
séjel, prov. sêgal, ségiiel, segle, segue, ^i-'gol, v, dauphin segla,
sigla, bugeys. ségJya, bourg, soille, norm. seille.
Les noms formés au moyen du suffixe -alo- abondent dans
la nomenclature géographique de la péninsule ibérique ; je me
bornerai à citer Cartala, capitale des Olcades -, qu'il faut
reconnaître dans Cârtala, province de Salamanca, Carbala,
ville de la région de Cordoue dont le nom se lit sur des mon-
naies frappées dans cette ville, alors que d'autres monnaies de
1. Sur la persistance en rhodanien de la sonorité vélaire de Vu latin, voy
Roviaiiia, XL, i.
2. Tite Live, XXI, 5.
L'.-/ MEDIAL POSTTON'IQUH; DANS LES LANGUES RO.MAXKS 9
même provenance portent le nom huini.^é de Carhnla ', Cas-
thalê f. que Polybe nomme KajTaXwV et Pline Castulo ' et
qu'il faut peut-être identifier à CdstaJa province d'Almeria,
Argalo, province de la Coruiia et, avec gémination de la con-
sonne sufhxale, Castalla, province d'Alicante, et Sardalla, prov.
d'Oviedo. C'est notre suffixe qui explique l'espagnol rôbalo
« perche, sorte de poisson », sàhalo « alose » et carvàllo, nom
galicien du chêne rouvre.
Le suffixe -alo- appartenait également au celtique : *lrogalo-
« fronde », irl. trochal, lat. torculum '. C'est ce suffixe que
l'on trouve dans le nom des Gahali, peuple gaulois qui s'était
établi dans le pays qui prit de lui le nom de Gévaiidan
<C Gahali ta nu. La capitale de ce pays se nommait Anderitum,
mais suivant un usage bien connu, les conquérants lui impo-
sèrent leur nom que l'on reconnaît dans celui de Jàvols, petite
ville du département de la Lozère *. C'est la gémination de la
consonne suffixale qui explique le nom de CirâJ, village du
département de l'Orne qu'une monnaie mérovingienne nomme
Sirallum pour un plus ancien *Siralum.
A l'époque gallo-romaine, on voit apparaître dans la topono-
mastique de la Gaule, le suffixe composé -oialo- '. Ce conglo-
1. Hùbncr, Monmneuta linguae ibericae, Nummi. 11° 125 a, b.
2. Hùbner, ibidem, Nummi, no 118; Polybe, X, 58, 7 ; Pline, H. X., III,
29.
5. Whitley Stokes, Urkeltisches Sprachschati, p. 138.
4. Caesar, 5. G. VII, 7 ; Ptolémée, 2, 7, 11 ; d. Desjardins, La géogra-
phie de la Gaule d'après la Table de Peiitinger, p. 306.
5. Cf. D'Arbois de Jubainville, Recherches sur rorigine de la piopricW fon-
cière, p. 528 et suiv. et le compte rendu que G. Paris a fait paraître dans la
Romania, XIX, 468. C'est certainement à tort que d'Arbois voyait dans les
formations en-oiahnii du type Maroialuni, dts « notations basses » d'un -oiohiiii
hypothétique qui aurait été obtenu par l'adjonction du suffixe -wlo- à des
thèmes en -0 ; c'est en effet une règle bien connue de la dérivation indo-
européenne que la voyelle thématique disparaît devant un suffixe commen-
çant par une vovelle ou une semi-voyelle : gr. aov-jpo-; d'ipyo-i; ; lat.
Flav-iu.s de flavu-s, de telle sorte que le nom d'homme Seuo- développé au
moyen du suffixe -[olu- aurait donné Scn-lolu- et non pas Seiioialn- postulé
par le prov. Seneujol{s).
10 E. PHILIPOK
mérat sufrixal, de formation obscure, s'est ajouté à des noms
d'homme ou à des noms de chose^ pour former des noms de ville.
Dans le nord de la France, l'a s'est atténué en e, puis en i,
d'où les formes -oielo-, -onlo-, d'ordinaire notées par
-ôgelo-, -ôgilo- : Argentoialum dans un diplôme méro-
vingien de 697, Argentogelmn dans un précepte de Pépin de
768, Argentogilum, dans un acte de 824. La {orme Argentoilum
qui apparaît, en 1137, dans le testament de Suger, n'est pas
autre chose que la latinisation du roman Argentoil qui par la
suite s'est développé en Argentneil, ArgenteuU '.
Développé au mo3^en du suffixe -oialo-, le nom d'homme
gaulois Maros a donné naissance au nom de lieu Maroialum
qui se lit dans une lettre adressée par Paulin dé Noie à Ausone,
mort en 390 ^. Au temps de Grégoire de Tours, ce nom de
Maroialum désignait les villages de Mareuil, Loir-et-Cher et
de Mareil, Sarthe. La première de ces localités est encore
appelée Maroialum dans un texte de la fin du viii' siècle '.
Je n'ai pas rencontré la forme Marogeliim, mais Mareuil-sur-
Ay, Marne, est nommé Marogihivi dans un acte du ix' siècle.
Le roman Maroil latinisé en Maroiluni, se lit dans un titre de
ii8é^
Dans le Midi de la France, les choses se sont passées autre-
ment : sous l'action de 1'/ qui le suit, \'a s'est vélarisé en 0,
puis l'i s'est consonnantisé : *Senoialum du nom d'homme
gaulois Se nos, Senoiolnin dans un acte de 1 178, Senojol en 121 3,
Sennéjol en 13 13, aujourd'hui SeneujolÇs), Haute-Loire >. De
même *Maroialum Maroioliini en 11 60, Marojol, MariiejolÇs),
Gard ^'; *Lanoialum, LanuejoJ, Gard et Laniicjoiils, Aveyron.
Pour ce qui est des noms en -eiiil tels que Casseuil Gironde, en
1. Pertz, Diploinata, p. 63 ; Tardif, Monuments historiques, nos 62, 118,
425.
2. Paulin de Xole, Cm ni. 10, 242. Le nom de Maroialum se déduit de
l'ad). Maroial-icu-s.
5. Grégoire de Tours, /.'. F. VII, 12 et X, 5 ; Longnon, Géographie de la
Gaule au Vh siècle, p. 278 et 296 et Atlas historique, texte, p. 188.
4. A. Longnon, Diction, topogr. de la Marne, p. 156.
). A Chassaing et A. Jacotin, Diction, topogr. de la Haute-Loire, p. 267.
6. Germer-Durand, Dict. topogr. du Gard, s. v.
L.4 MEDIAL POSTTONIQUE DANS LES LANGUES ROMANES I I
regard de Cassitejouls, Aveyron, je crois qu'il huit y voir des
adaptations françaises d'anciens noms provençaux en -ucjol '.
En Auvergne et dans le Velay, à une époque récente, la
linale -ciijol s'est réduite à -ctige : Chanteiigc(^s) s'appelait Chan-
téjol en 1598, Chabreuge{s), Chabréjol en 1632 et Venicugc, Ver-
ueiigeol en. IJ44. -. Dans le Puy-de-Dôme, trois localités portent
le nom de Mareuge, une seule a conservé l'ancien nom de
Mareiijol qui nous apparaît sous la forme de Maioiolmn dans
un acte de loéo environ \
Voici maintenant quelques noms de lieu tirés de noms de
chose au moyen de notre suffixe : *Cassanoialum du gaulois
cassanos « chêne », est représenté par le Casseneuil du Lot et
par les Chasseiieiiils de la Charente, de l'Indre et de la Vienne '*.
Nantoialum qui se lit dans un texte carolingien, est le nom
primitif de Nantcuil-Jc-Haiidoiiin et de dix-huit autres localités
de France. Ce nom dérive du thème nanhi- a vallée ».
Vernoialum de vernos, nom que les Gaulois donnaient à
l'aune, en français Fenieitil, en provençal Verueùjol.
Spinoialum de spina, Epineuil.
Carpinoialum de carpinu « charme », Charneuil.
Le suffixe -oialo- est spécial à la Gaule, mais il s'en faut
qu'il ait pris possession du pays tout entier. Son domaine
d'élection paraît être l'Ile-de-France et la Champagne. De là,
par le Berry et la Touraine, il rejoint le Poitou, l'Angoumois
et la Guyenne, puis, par le Bourbonnais, il gagne l'Auvergne,
le Limousin et le Velay. L'Artois, la Normandie, la Bretagne,
la Gascogne, le Roussillon et la majeure partie du Languedoc
lui échappent. Enfin, il est inconnu dans le bassin du Rhône,
des Alpes à la mer, c'est-à-dire dans une région oi!i après
l'arrivée des Gaulois, les Ligures avaient continué à vivre en
groupes distincts et compacts, conservant leur langue et leur
1. C'est ainsi que le bressan Colegiia <C Coloniacum est devenu le
français Coligiiw
2. A. Chassaing et A. Jacotin, loc. cit., p. 64, 53, 295.
5. H. Doniol, Cartulaire de Saiixilhmges, n°^ 321, 326.
4. D'Arbois de Jubainville qui croit que le suffixe -oialo- n'a servi à
développer que des noms de personne (/. c, p. 531) explique Chasseneuil par
Cassino-iolum, mais Cassïn-oiol u-m aurait donné Clmsnciiil, comme
A s ï n a r i a s a donné Asniéres.
12 E. PHILIPON
organisation politique '. C'est là précisément ce qui explique
comment aux premiers siècles de notre ère, les suffixes topo-
nomastiques ligures -âti-, -sco- et -enco-, étaient encore
pleins de vie dans l'ancienne Ligurie, alors que le suffixe
gaulois -ojalo- n'avait pas réussi à y pousser racine.
Suffixes -aco-, -ac-. Il y avait en grec un suffixe -ay.c-,
-xj.' auquel les Latins répondaient par -ko-, -\c- : gr. Irr-ayi-; :
lat. be!l-kii-s ; gr. 'jp-xy.-zz : lat. sor-k-îs gén. C'est ce suffixe
qui nous apparaît dans le grec i'îtp-xy.o-v « écaille de tortue,
poterie en forme de coquille » dont Isidore de Séville rapproche
le mot ostracus qu'il traduit pzv paviiiieiituin teslarium ^. Il faut
sans doute voir une déformation de ce mot dans Vastracum
glosé tcrliDu que Carpentier a relevé dans les Constiiutiones
Neapolitanae. Ce même aslracum est traduit par pavimeuimn dans
le Glossaire de Simon de Gênes. C'est lui qui explique le sicilien
et le calabrais àstraku « terrasse au-dessus de la maison », le
napol. àstreho même sens, le moy. italien àstraco « carrelage »
(Duez), le génois âstrego, le comasque dstrach, le milanais
âstrcch « dallage » et le français astre « partie dallée de la che-
minée ». L'adaptation latine astricum rend compte du moy.
ital. àstrico (Duez) et, avec agglutination de l'article, lâsfrico
« pavé, dallage » '.
Le suffixe latin-grec -acho- avant perdu de très bonne heure
son aspiration, il convient de classer ici monac(h)us et
stomac(h)us. Le premier de ces noms ou sa forme féminine,
ont donné l'ital. et le napol. iiwnaco, le milan, et le gén. mônega,
le piém. mônia, l'esp. iiiôna^o « enfant de chœur », le prov.
niôuegue, mongue, l'engad. miioug, le v. lyon. )uoini « religieuse »
et le franc, moine.
1. Polybe XXXIII, 4. 7; Strabon, 4, i, 10. 11 ; 4, 6, 1-6; Pline III, 34-
57- 47. 137-
2. Sur les dallages en tessons de poterie, voy. Pline, H. N. XXXVI, 184-
189; cf. le grec o^Tazo-zovîa.
3. C'est au même procédé de traduction qu'est dû le nom de Raiirici que
Pline donne au peuple gaulois que César appelle de son vrai nom Rauràci.
La contre-épreuve nous est fournie par le cch. *toualcâ, v. irl. tonach, <\\i\
n'est pas autre chose que la traduction celtique du lat. liiiiïca ; cf. Whitley
Stokes, Urkeliisihes Sprachschati, p. 133.
L'.^ M1:DIAL POSTTOXIQl'H DANS LES LANGUF.S ROMANES I3
Quant au second, il se reflète en roman de la fai^on sui-
vante : ital. slôiimco, tarant, sloniekii, sicil. stôniikii, nap. slôm-
inaco, vénit. slômego, bologn. skhneg, gén. stêumago, roum.
stômac, esp. ptg. estômago, piém. et engad. stomi, lyon. estoine.
Les Celtes employaient également les suffixes -ùco-, -àc- :
V. irl. hoJach « bosse >■' ■< *bulàcà et gaul. Bibrac-te abl. Ce sont
les Gaulois qui ont donné le nom d'Atàxau fleuve qui s'appe-
lait avant eux Narbon ', d'un nom extrêmement répandu dans
l'hvdronymie de l'Europe du sud-ouest et dans celle de la vallée
du Rhône ^ M. Thomas a montré qu'Atàce était arrivé à
Aude après avoir passé par Ata^e (a. 914) devenu par métathèse
A:{ate (a. 978), A^ete (xi^ s.), *A:(ede, A^de, Auxde '. Je n'ai
rien à ajouter à la démonstration de mon savant confrère ; je
me borne à noter qu'en catalan, l'^;; médial posttonique est
tombé après s'être atténué en e.
Les Ibères ont fait souvent usage du suffixe indo-européen
-âco- qui leur a servi à former 1° des noms de peuple : Arcvàci
« les riverains de Y Areva » ■+ ; 2" des noms de cours d'eau :
MaXây.r^ >, fleuve et rivière qui ont donné leur nom, le premier à
Màlaga, cap. de province, la seconde à Màlaga, prov. de la
Guadalajara^; Aràca, VAraga, rivière de TLstramadure ; 3° des
noms de ville: *01acu Hnélago, Obago, Sâniago, Lilago etc. ;
4° des appellatifs : vâstago « rejeton », rà:{ago « toile grossière »,
târtago « euphorbe », âlaga « épeautre », râfaga « rafale » , bâlago
« paille longue ».
Dans le nord de la péninsule, Va pénultième atone est
1. C'est le nom que donnaient à l'Aude les anciens géographes grecs que
Polybe a compulsés pour écrire le livre III de ses Histoires.
2. Ct'. sur Tibère *Narlni, l'étude que j'ai fait paraître dans la Revue cel-
tique, t. XXX, p. 252. J'ai enregistré dans mon Dictionnaire topographique
de l'Ain une rivière du nom de Narhona et deux sources du nom de Narbon .
3. A. Thomas, Essais de philologie française, p. 214 ; l'abbé Sabarthès,
Dict. topogr. de F Aude, p. 14.
4. Silius ItaHcus, III, 362 ; Tite Live, XLI, 3 ; Pline H.X. III, 27.
S- Etienne de Byzance, d'après Artémidore qui écrivait à la fin du second
siècle avant notre ère.
6. La préseuce, au centre de l'Espagne, d'une rivière et d'une ville du
nom de Malaca suffirait pour ruiner l'étymologie phénicienne malaclia
« salaisons » proposée par Movers.
14 E. PHILIPON
tombé : Aràca W-lrga affl. de l'Ebro, Pisorâca la Pi suer ga
affl. du Duero. C'est sans doute la ville que Ptolémée nomme
ZiTapy.x qu'il faut reconnaître dans Sisargas, prov. de la
Coruna.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de constater que le
suffixe ibère -âco- a survécu à la romanisation de la péninsule ;
c'est ce qui ressort avec évidence de l'esp. ciénaga « marc » qui
a été tiré du lat. caenum« boue », au moyen du suffixe -àca-,
à moins que l'on ne préfère y voir un dérivé de l'esp. cimo
«boue», ce qui prolongerait singulièrement la longévité de
notre suffixe.
Le latin-grec pelàgus « haute mer » se reflète dans l'ital.
pélago, le vénit. piélego « barque de haute mer », l'esp. piclago
et le prov. pékc.
Dans sa belle étymologie du prov. ai:^e, franc, aise ', M. Tho-
mas pose la série préliminaire adjàcens, aiàces, aiàce,aiece, qui
se suffit à elle-même, puisque, dès l'époque pré-romane, l'affai-
blissement en e de Va pénultième était un fait accompli : Ësèra
<C Isàra dans Fortunat {Canii., 7, 4, 15). Pas n'est donc
besoin de faire intervenir le latin mérovingien adiecencies, sans
compter que cette forme et les formes analogues citées par
M. Schuchardt(rb^'., I, 193), paraissent empruntées à des actes
du Nord de la France, et qu'à en juger du moins par le prov.
jaT^er, il n'est pas probable qu'on en rencontre de semblables
dans les actes du Midi. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de cer-
tain, c'est que si, au vii^ siècle, adjacentias était représenté
par adiecencies, adjàcens devait l'être par adiecens; de telle sorte
que c'est d'aiece et non pas d'aiace qu'il faudrait partir. En d'autres
termes, l'affaiblissement du second a d'aiace en e serait dû à
l'apophonie, au lieu d'être la conséquence de la situation de
cette voyelle à la pénultième atone. Mon savant confrère qui
n'avait cité adiecencies que pour justifier la chute de Va contre-
tonique dans aisance, n'en est pas moins resté fidèle, pour aise,
à la base aiace. Je crois qu'il a eu raison et qu'on en peut
rapporter la preuve. Cette preuve, je la trouve dans le nor^u.
aiese que M. Thomas cite d'après Guill. de Saint-Pair ^ et qui
1. A. Thomas, Essais de philologie française, p. 207 et suiv.
2. Ibidem, p. 225.
V•^ MKDIAL POSTTONiaUE DANS LES LANGUES ROMANES I5
nous indique la dernière étape franchie par aiace avant d'ar-
river à aise. Sans doute, c'est un proparoxyton et comme tous
les proparoxytons, il ne compte que pour deux syllabes dans le
vers; mais cela n'empêche pas l'éî pénultième à'aiese d'a.vo'u- son
existence propre, de même que celui d'ôrgiieiie, par exemple.
Or comme en français, la persistance à la pénultième atone des
voyelles autres que a est extrêmement rare, comme on ne la
rencontre guère que dans des mots de formation littéraire tels
que virgene, et que aise est incontestablement de formation
populaire, il faut voir dans le premier e d'aiese, un e secondaire
venu de ïa pénultième d\ùacc. C'est la persistance de cet c
pendant un certain temps, qui a laissé au c palatal le loisir de
passer à s, tandis que la chute hâtive de 1'/ de pollice explique
le franc, pouce.
Suffixes -àto-, -ati-. C'est par le latin classique anâti-
« canard » que s'explique {'qs^^. ànade et le v. prov. ànet ; le
latin populaire anata se retrouve dans le milan, àneda, le piém.
àuia venu d'*anca, le prov. âiiedo, le réto-rom. anda et le v.
franc, anne sorti de *ande.
A côté d'anata, il y avait en latin populaire une forme
anàtra que reproduisent l'ital. àiiatra, le vénit. âiiara, le
bologn. ànadra et le trent. àuedra.
Le mot d'origine sémitique sabbàtum avait une variante
sambàtum : la première de ces formes rend compte de l'ita-
lien littéraire sàbhaio. du napolitain sàhbeto, du toscan sàhcto,
sàbiîo, du romain sâbbcle, du milanais et du bolognais sdl^et, du
frioul. sàbide, du vén. sàbo, du piémontais sâba, de l'espagnol
sdbado et du provençal sabte, saîe, sabde ; la seconde nous appa-
raît dans le roumain sâinbdla, le sopra-silvan sonda, le pro-
vençal saiide, le lyonnais sandoen.vQgSLrd du vieux-français saiiibe.
A la suite d'une série d'aventures plus merveilleuses les unes
que les autres, le latin fîcâtumest entré dans le champ de nos
observations '.Ce mot qui, à l'origine, avait le sens de « foie d'oie
engraissée avec des figues » avait fini par désigner toute espèce
I. Ficatimi a fait l'objet de toute une littérature dont on trouvera l'énumé-
ration dans Kôrting.
l6 E. PHILIPON
Je foie. C'est avec cette signification qu'il nous apparaît dans
le roumain ficat, le sicilien ficàtu, le sarde //V^//, le \(^w\\\cnfigâo,
l'espagnol higàdo et le portugais /^^/Jd. Comment, dans l'Italie
centrale, ficâtu- a-t-il pu se changer en fie a tu-, alors que le
suffixe -àto- n'existait pas en latin, tandis que le suffixe -âto-
y était légion, c'est ce que je ne me chargerais p;is d'expliquer ;
toujours est-il que l'italien fégaio et le bolonais /^o'/;<'^ ne peuvent
pas avoir d'autre père que ficàtu-. Dans l'Italie du Nord-Ouest,
les mots qui signifient toie se rattachent à un pré-roman
fiticu-, métathèse d'un *fîcïtu- hypothétique qui fait songer à
fic-ïtas et qui aurait pu sortir de fîca-, comme sonitus est
sorti de sono- : hergam. fi dech, milan, fidegb, p\ém. fîdich . En
Gaule, les mots qui signifient foie s'expliquent tantôt par
*fiticu- :pYOv. fetge, \yon,feijo, tantôt par *fédïcu- : v. franc.
feie, firie qu'on a depuis longtemps rapprochés de nieie, niirie
<. médicu-.
Le mot gabàta « écuelle » n'est certainement pas d'origine
latine. Holder et après lui A. Walde y ont voulu voir un mot
gaulois qui serait représenté par le bret. javed, jaod « joue » ;
mais M. J. Loth objecte, avec raison, qu'en brittonique le g reste
guttural devant a ' ; j'ajouterai que dans les langues néo-cel-
tiques, l'a indo-européen se maintient sans changement, de telle
sorte que gabàta aurait abouti à gavât % et non pas à javed
qui paraît emprunté directement à un très vieux français javede,
sorti régulièrement de gabàta. Au su ï])\us javed est spécial au
breton : on n'en trouve pas trace dans les autres langues de la
famille. Il faut donc se résoudre à reconnaître dans gabàta un
mot d'origine ibérique. Ce mot nous apparaît d'ailleurs pour
la première fois, dans les poésies de Martial qui était, comme
on sait, originaire de Bilbilis (7, 47, 3), et ses descendants
romans se rencontrent nombreux non seulement en Espagne,
mais encore daiis l'Italie Méridionale et en Sicile, c'est-à-dire
dans des contrées qui étaient encore habitées, au temps de
Thucydide, par des populations ibéro-sicanes ^ : esp. gâbata
1. Cf. J. Loth, Les mots latins dans les langues h rit toniques, p. 180 ;
V. Henry, Lexique étymologique du Breton moderne, p. 176.
2. J. Loth, loc.cit., p. 107, 121 ; cf. ca/fl/de caLîmu.
3. Voy. la note i de la page 3 .
L'.V MÉDIAL POSTTONIQUE DANS LES LANGUES ROMANES I7
« gamelle », napol. gàveta « auge pour la volaille », calabr.
gàvata « baquet à laver », tarent, gâvita « cuvier », abruzz.
gàvetc et sicil. gàvita « caisse à gâcher le plâtre ' ». Le mot
manque au lombard et au vénitien, mais c'est certainement lui
que^ Ton doit reconnaître dans le piém. gàvia « baquet » venu
de *oaveda. L'ital. oavetta « gamelle », s'explique par une con-
tusion de suffixes. L'ancien provençal nous prc'^sente gàvcda et
gaitda « jatte ». Quant au provençal moderne, les formes enre-
gistrées par Mistral peuvent se répartir ainsi : gâveto, jâveto
« jatte, auge » ; gàvcdo, gâvco, gaudo ; gato, jato. L'Atlas Unguis-
ligne (carte 715) signale dans la Creuse les formes djado, jèdo à
côté de jato.
Il a dû y avoir en très ancien français une forme jdvede qui
explique le breton d'emprunt javed et qui, si elle eût vécu
aurait abouti -a jade, cf. le poitev. jède, ou a jave, cf. sambe àt
samhatH. Le rôle de jade ou de jave est tenu par /«//g, normanno-
\>ïc.gatle, qui nous montre la chute anormale de l'a pénultième
atone, avant le passage de la ténue à la movenne, chute que
Ion contaste également dans le prov. gato, sabte et Aie
< Agatha, tranç. Agde. A côté de jatte on trouve dans l'Ouest
du domaine d'oïl, jade et jède qui sont réguliers et qui, comme
on l'a observé plus haut, impliquent la nature palatale du cr
indo-européen de gabata. *
Le gaulois possédait un suffixe -àt-, -àti- qui lui a servi à for-
mer des noms de ville et des noms de peuple : Briv-àti neut.
du gaulois bnvâ « pont », Atreb-àt-es pour *Ad-lreb-àt-es % du
celt. treho-n « demeure », v. irl. treb. Ce suffixe a été traité en
roman de deux façons différentes : tantôt Va est tombé après,
sans doute, s'être afiaibli en e, tantôt au contraire il s'est main-
tenu sous la forme à'e et c'est la syllabe finale qui a disparu.
Comme exemple du premier traitement, nous citerons :
Bnvâti, Mi mât i et Atrebdles.
Les deux premiers de ces noms sont devenus respectivement
Bnoiide et Mende, après avoir passé par *Brhete et *Mimete. Le
1. .■\ndreoli, Vocabotario uapoletano-itatLmo, s. v. ; M. Ponza, Focal'ol.irio
piemonlese-italiano, s. v. ; Meyer Lûbke, Roman. Etymol. Wôrterbncl}, s. v.
2. La quantité du second a d'Atrebates nous est donnée par Sidoine Apolli-
naire, Qinn., 5, 212 : Atrëbàtiim. var. Atràbâtim.
Ronuiiiiii, XU'III.
l8 E. PHILIPON'
peuple gaulois que César appelle Atrcbates est déjà nommé
par assimilation Atrabates dans la Nolilia Galliarum (VI, 6).
Conformément à un usage qui semble particulier aux Gaulois,
les Aînihates avaient donné leur nom à leur capitale. De bonne
heure, Va médial posttonique s'était atténué en e ; d'où la
forme Atravetes que nous ont conservée deux légendes moné-
taires mérovingiennes. Cette forme nous apparaît réduite cà
Adradis < *Adravdis sur un denier de Charlemagne. De là à
VAras du xii^ siècle, il n'y a qu'un pas '.
Voici maintenant quelques exemples du second traitement
subi par -àti- :
Il y avait dans la seconde Lyonnaise, un peuple gaulois du
nom d'Ab rinçâtes. Ce peuple lui aussi avait donné son nom
à sa capitale qui est aujourd'hui Avranches,
L'Itinéraire d'Antonin situe chez les Séquanes une ville du
nom deCambàtis, à Tablât. Cambâte, du gaulois camho-
« courbe » ; cette ville a disparu, mais il faut évidemment recon-
naître d'anciens Ca m bâtis, dans les Cambes du Calvados, de la
Gironde, du Lot et du Lot-et-Garonne ; on en peut rappro-
cher le V. franc, sambe de sambatum.
Le gaulois avait un neutre Côn-dâti « confluent » latinisé
en Condâte. L'accentuation celtique portant sur le préfixe, Va
atone de date a fini par s'abréger, d'où la forme pré-romane
*Côndàtis qui rend compte de Condes, Haute-Marne, qu'un
titre de 1 154 appelle Condedas, latinisation maladroite de *Con-
dedes \ de Condes, Jura, de Candeh, Indre-et-Loire ' et de Conne
pour un plus ancien *Conde, que l'on écrit arbitrairement Cosne,
Nièvre, mais qu'un diplôme de Charles le Chauve appelle Con-
dida ^. Dans certaines contrées, la quantité originaire de Va
s'étant maintenue, l'accent latin s'est porté sur la pénultième ;
d'où le nom des nombreux Condai, Condé, ou Cfl?/^^' de France,
qui tous s'expliquent par le neutre Conddte.
1. Holder, loc. cit., I, 268 ; le comte de Loisne, Diction, topogr . du Pas-
de-Calais, p. '14 ; cf. A. Thomas, Essais, p. 268. Sur la réduction à s du
groupe finaUs en picard, voy. Van Hamel, Li romans deCarité, t. I, p. cxi.
2. A. Roserot, Dict . topogr. de la Haute-Marne, s. v.
3. Grégoire de Tours, H. F., I, 43 ; Fortunat, Fito Radegiiiidis, 14, 34-
4. Itin. Aut. 367: Condate; De Soultrait, Diction, topogr. de la Nièvre, s.
V.; D. Bouquet, Keciieil, VIII, 52 j.
L'A MÉDIAL POSTTONIQ.UE DANS LES LANGUES ROMANES I9
On sait que le sufHxe ligure -nti- a été d'une extrême ferti-
lité dans l'onomastique de l'Italie supérieure, de la vallée du
Rhône, du Languedoc et de la Guyenne. Les noms géogra-
phiques auxquels ce suffixe a donné naissance ont franchi, sans
encombre, les dominations successives des Gaulois et des
Romains ; bien plus, un grand nombre d'entre eux ont pour
base des thèmes celtes ou latins '. A leur arrivée, les Gaulois
qui ne possédaient pas ce suffixe, se sont avisés parfois de lui
substituer leur suffixe -àti- ^ ; c'est ainsi qu'ils changèrent les
noms ligures de Teleinâtis, Arelonâtis et Arelàlis ' en Teleinâtis,
Arekniàlis et AreJàtis ; et c'est en effet de ces dernières formes
qu'il f.mt nécessairement partir, si l'on veut arriver à Talendes,
Arkmpdes ou Arles ■*. Pour ce qui est du dernier de ces noms,
1. Je citerai, à titre d'exemples, deux noms de commune du département
du Rhône : OrUenas du latin Aureliaiius et BriuJas, anciennement Bn'endiis
de *Brigiiido-, v. bret. Brieitd-tis, Brieiit, auj. Bridiid, ClialeaiL-Briaud \ cf.
A. de Coursou, Cartulaire dr Redon, nos j^^ 213, 25^, et Aug. Bernard,
Cdiiiilaire de Savigny, p. iiio.
2. Il va de soi que ces changements de suffixe dont les exemples sont
nombreux, ne s'opérèrent pas en un jour ; la lutte fut longue et son dénoue-
ment se trouva naturellement conditionné par la plus ou moins grande den-
sité de la population envahissante par rapport à la population autochtone ;
elle se termina le plus souvent d'ailleurs par le triomphe de la forme indi-
gène.
3. En ce qui concerne AreJatis, d'Arbois de Jubainville en était arrivé à
reconnaître que ce nom de ville pourrait bien dériver du thème Arelo- ; et.
A. Holder, loc.cil. s. v. Arelatis ; or ce thème est certainement ligure,
puisque le nom d'Arelenco auj. Ariane, auquel il sert de base, a été formé au
moyen d'un suffixe qui n'appartenait pas au celtique, d. Roniania, XXXI, i.
C'est ce même thème qui explique le nom à' Arelica, auj. Peschiera, sur le
lac de Garde, en plein pays réto-ligure, ainsi que celui d'Arlos <;*Arelôtis,
auj. Arlod, Ain et Arlod < *Areldti, dans la vallée d'Aoste, cf. E. Phili-
pon. Dhiionnaire topographique de V Ain, p. III et 16.
4. L'origine ligure de ces noms ressort des suffixes -enio- et -elo- qui
entrent dans la formation des thèmes Tel-emo- Arel-emo- et Ar-elo-, suffixes
auxquels le gaulois répondait par -amo- ou par -aie-. Sur le second de ces
suffixes, vov. K. MûUenhoff, Deutsche Altertiimsknnde, t. III, p. 183 ; quant
au suffixe -^;»o-, il nous apparaît dans Las-emu-s nom d'homme corse (C.I.L.
X, 8058, 20) et dans les noms de villes siciliens Biisc-emi, Salenii qui
remontent sûrement à des primitifs avec e, ainsi que le montre leur compa-
raison avec le sxcWxnn urtintu d' ultïmus, cf. H. Schneegans, l.ault'...des
SiciUanischen Dialectes, p. 125 et 184.
20 E. PHILIPON
le doute n'est pas permis ; c'est bien le nomin. Arclâtis qui est
la forme primitive du nom de la ville d'Arles. Nous en avons
pour garants non seulement Ausone qui épelle Arélâte, au
vocatif, et dont il n'y a aucune bonne raison pour rejeter le
témoignage ', mais encore le nom à'ArJàle que porte un village
de la province de Côme, nom qui ne peut s'expliquer que par
Arélâti ^
Tandis que le gaulois-ligure *Telemàtis, nommé à Tablât.
Teleiiiete sur des monnaies mérovingiennes, a suivi le sort de
Mimàti, Mende, et est devenu Taleudes, Arelâtis a subi le
traitement de Cambàtis, aujourd'hui Catnbes. L'e placé entre
deux consonnes dont la première est un r, a dabord disparu,
conformément à une règle qui remonte au temps de l'empire
romain, puis l'on a eu la série *Arlâtis, *Arletes, *Arledes,
Arles qui fait en quelque sorte pendant à la série *Côndatis,
*C6ndeles, *Côndedes. aujourd'hui Candes, village du Tarn-et-
Garonne, situé au confluent de deux petites rivières.
Les proparoxytons avec ? à la pénultième, n'ont pas été trai-
tés difi"éremment : pallidus, *paJledes, prov. pales, ïém. paJesa,
tepidus, *lebedes, tebes, fém. lebesa. Quant à la série sapidus
*sabedes, sabes, fém. sabesa, elle est avec sade <C sap(i)du- dans
le même rapport qu'Arlâtis *Arledes, Arles ' avec Mende ■<
Mimàte.
C'est sous la forme du nominatif que le nom de la ville
d'Arles est entré en roman, ainsi d'ailleurs que les innom-
brables noms de lieu en -âtis, qui sont répandus sur plus d'un
tiers du territoire français, tels que Conrtras <C Corteratis,
Gironde (T. P. J, Cesserais <i Cesseratis 113 5, auj. Cesseras,
Hérault, Nantnas <^ Nantuatis, Albie:;^ <C Albia tis. Bien
loin d'aller à l'encontre de l'origine que j'attribue au nom de la
ville d'Arles, le fait que ce nom nous est parvenu sous la forme
1. Ausone, Ordo nohil. nrb., 73 ; cf. epist. 25, 85. La forme contractée -as
pour -Atis que Plaute ne connaissait pas, était inconnue également de l'ono-
mastique ligure ; Arelàs est donc une forme créée arbitrairement par
Ausone, sur le type latin penâs contraction du primitf penâlis ; elle n'en
témoigne pas moins de la longueur du second a à' Arelâtis.
2. Sur l'origine ligure de Côme, voy. Pline, H.N., III, 124, 125.
3. La forme Arle que cite M. Thomas (l.c, p. 124) d'après Peire Vidal,
est le cas oblique de Arles.
L'A MÉDIAL POSTTONIQUE DANS LES LANGUES ROMANES 21
du cas sujet, me paraît être une raison de plus en faveur de
l'explication que je viens d'en proposer '.
Le latin populaire grec lampada a donné l'italien, l'es-
pagnol et le portugais làmpada, le vénitien et le milanais làvi-
peda, le bolognais landa % le piémontais lâuipia, le provençal
laiiipc::^a, laiiipea, le vieux-lyonnais la)}ipi et le français lampe.
Ce suffixe -ada- se retrouve dans l'onomastique de l'Espagne :
Mêla cite les fleuves Celadns et Magrada dont les noms se sont
perdus, mais il y a en Portugal un fleuve du nom de Càvado '\
Suffixe -amo-. — Les Grecs, les Celtes etleslbères rendaient
par -amo- le suffixe indo-européen du superlatif auquel les
Latins répondaient par -imo- et les Ligures par -emo-. Ce suf-
fixe nous apparaît dans les deux noms suivants :
Calamu-s, du grec ■/m.-x^z-; « roseau » : ital. esp. ptg.
càlamo, calabr. et sarde kâlamn, milan, câlani, prov. càlam,
« roseau », franc, chaume.
Balsamu-m, du grec ;iâAff-a[/o-v « baumes, ital. esp. ptg.
bàlsamo, gén. bàrsamo, n^i^oX. bàr:^emo, bologn. et milan, bàhem,
roum. bàlsam, engad. bâlsam, prov. basme, v. lyon, bâlsemo, v.
franc, baiisme, basme.
Le nom de ville Bergamum, auj. Bérgamo, milan. Bérgom,
est un nom hybride formé du thème ligure berga « hauteur »
auquel correspondait le gaulois briga, et du suffixe celtique
-amo- qui nous apparaît au féminin dans le nom de femme
Vind-ama « la Très Blanche » +. A leur arrivée dans l'Italie
supérieure, alors occupée par des populations de race ligure %
1. Sur les nombreux noms de lieu entrés en roman sous la forme du
nominatif voy. Rowaniu, XXXVIII, 407. On trouvera dans Mistral un texte
du moyen âge où Arles est appelé, au cas oblique, « Arles lou Blanc «.
Joinville écrit de même : « A Lyon, entrâmes ou Rone, pour aler a Ailes
le Blanc ». Ed. N. de Wailly, Paris, 1906, p. 53.
2. A. Gaudenzi, I suoHi...delV odierno dtaletto délia città di Bologua, p. 20.
3. C'est probablement notre suffixe, développé au moyen du suffixe -/(/,
qu'il faut reconnaître àzns gaiigadia, nom qui, au dire de Pline (XXXIII, 72),
était donné par les Espagnols, à une sorte d'argile très dure ou gangue qui se
trouvait dans les mines d'or ; cf. .Em. Hûbner, Moinimenla linguae ihericae,
p. LXXXII.
4. Holder, loc. cit., III, 329.
5. Cf. Strabon, 4, 6, 6 : 5, i, 4. 10 et Tite Live, V, 35.
22 E. PHILIPOX
Icb Gaulois changèrent en Bergamon le nom ligure de Berge-
mu m ' qui s'est maintenu dans les dérivés Bergonolo, prov. de
Cuneo, et Bergemulum, ancienne ville de la région de Mar-
seille ^ ; le féminin Berge m a survit dans le nom de Bargème,
Les Asturiens, peuple ibère, donnaient à leur dieu suprême le
nom de Candamus « le Brillant » ', de la racine *(s)qend
qui est dans le latin candeo. L'espagnol Càndamo désigne
aujourd'hui une montagne et deux villes delà province d'Oviedo.
C'est apparemment le même mot que l'on doit reconnaître
dans càndamo^ nom d'une ancienne danse villageoise.
Le nom de paràmos qui se lit sur une inscription d'Astu-
rie ', ne peut pas être gaulois, puisque le p indo-européen
tombe dans les langues celtiques ; quant à son origine indo-
européenne, on n'en saurait douter en présence du sanscrit
paramà-s « le plus élevé » et du nom d'homme illyrien Para-
iiion ^. L'esp. pâraiito a le sens de plateau ouvert à tous les
vents et très froid; il a servi à désigner une quinzaine de loca-
lités situées au nord-ouest de la péninsule.
C'est au même mode de formation qu'est dû âlaïuo « peu-
plier » nom porté de nos jours par cinq localités espagnoles.
Comme noms de lieux habités, on peut citer encore : Hiiclamo,
Râgdma, Sérramo, Baldérrania, Cârdaino, Sésamo ' et Siétaino ^.
Le passage à la déclinaison en / se constate dans Bérgaiiie et
. Argame, de la racine indo-européenne arg « briller » ^, qu'on
1. Sur l'origine ligure de cette ville que les Latins nommaient Bergi-
mum, voy. Pline, H.N. III, 124-125 ; cf. C. I. L., V, 4200-4202.
2. B. Guérard, Cartiilairede Saint- Victor de Marseille, t. II, p. 651.
3. Moris et Blanc, Cartulaire de l'abbaye de Lèrins, p. 81 ; cf. pour le dépla-
cement d'accent Septéiiies << *Septëmus, Bouches-du-Rhône, Septëmc,
Isère, Marénimo à côté de Màrenio, localités de la province de Gênes, etc.
4. C. I. L., II, 2695. Sur l'origine ibérienne des Astures, voy. Strabon,
3' 3> 3-
5. CI. L., II, 2660; Espana sagrada,t. XVIII, p. 325 etXXXVIII, p. 333.
6. Grassmann, Wôrterbuch luni Rig-Veda, col. 780 ; C. I L., III, 2527.
7. Cf. le ligure Sesme, prov. de Cuneo.
8. De Siéiamo < *Septamo, il faut rapprocher 5e///wc) < Septimu, nom
de douze localités italiennes et Septême •< Septemu, nom d'une commune
de l'Isère et d'une commune des Bouches-du-Rhône.
9. Cf. Brugmann, Grundriss, I-, 479.
L'.v medial postto\iq.ue dans les langues romanes 25
retrouve dans Argania nom d'une rivière et dune localité
d'Asturie.
La vélarisation de Va devant m n'est pas rare : Mârotiia et
Sàrdoma, prov. de Pontevedra, Bâlsoma, prov. de la Coruiia,
Bando»i~il, prov. de Lugo, en regard de Bàndama, prov. des
Canaries; cf. Bcrgomiim (Pline, n. h. III, 124) et Berganie (I.
A. 127), ital. Bérgamo.
L'û! esttombédans Zf^^^/z/^z de Letisama, O^wod'Usamu ',
Sesmude *Sexama et Beresmo de*Berisamu, villes situées dans
la moitié septentrionale de la péninsule ibérique.
Notons que de même que le suffixe -àco-, le suffixe ibère
-àmo a survécu à la romanisation : esp. préslanio « prêt », du
radical qui est dans prestar, lat. prestare.
Le suffixe !-///n;/o- que le latin rend par -timo-, nous appa-
raît dans Cfl;7a/;/fl ville de l'Espagne méridionale que les inscrip-
tions latines nomment Cartima % mais dont le nom ibère sur-
vit dans l'espagnol Cârlama, ville de la province de Mâlaga ;
on en peut rapprocher le dérivé Cartamis, nom d'une localité
de la province de Lugo.
Les Celtes possédaient, en commun avec les Italiotes, les suf-
fixes indo-européens -sqimo- et -isinvio qui manquent au grec.
C'est le premier de ces suffixes qui nous apparaît dans Auxi-
mum, ville de Picenum, aujourd'hui Osimo et dans Uxama,
nom primitif de la commune de Villiers-le-Morhier qu'un
texte de 730 latinise en Uxinia et dont la variante Oxuna
explique le nom de Hiiesme que ce village portait encore au
xiii^ siècle 5 ; cf. 0/5/;/é'(5) dans Wace, Rou III, 3369.
C'est à un gaulois' Vindo-samu que remonte le nom Ven-
dôme *. La ville que Réginon appelle Brantosvia et qui est
aujourd'hui Brantôme devait se nommer à l'origine *Brinto-
sama.
La toponomastique a souvent fait usage du suffixe -isàma-.
Une dizaine de communes de France portent encore le nom de la
t. Letisama et Usaiiiu se lisent sur des monnaies ibères publiées par
Hùbner dans les Monumenta linguae ihericae, p. 68-74.
2. C. I. L., II, 1949, 1951, etc.
}. Merlet, Diction, topogr. d'Eure-et-Loir, cite la forme Oxiiia, d'après un
acte de 690.
4. Viiidociiiiiii! qui se lit au liv. IX, chap. 20 de VHistoriu FramoruDi est
une mauvaise leçon pour Veiidosiiiuiii ; Vindocinuvi aurait donné Veiiduisne.
24 E. PHILIPON
Minerve gauloise Belisàma ; il me suffira de citer Beleymas, Dor-
dogne, qu'un pouillé du xiii^ siècle appelle Belesnias ', Bellévie,
Orne, et Bksines, Marne, qui se nommait Belesma en 1094 ^•
Le nom de Solesmes qui désigne deux communes françaises
remonte au gaulois Solisama. Les villes bourguignonnes de
Molesnie et de Moloisiiic sont d'anciennes Mo li sa m a. L'eth-
nique gaulois \'enïsàmus ', se retrouve dans le nom de
Venesme, Cher. Enfin le nom de la ville d'Anooulênie remonte
à un primitif gaulois *Icolisàma qu'une monnaie mérovin-
gienne latinise en IcoJisiiiia •*.
Suffixe -ano-. — Le suffixe indo-européen -nno- que les
Latins rendaient par -hio- et l'onomastique des pays ligures par
-mo- ', était représenté par -àno- en grec, en celtique et en
ibère : gr. yspavo-ç, gaul. garano-s « grue ». ibère -t/.xvol, ';ivzz
I6£p'//.SV ^.
Voici ce que sont devenus, en roman, quelques-uns des
noms formés au moyen de notre suffixe :
Orgànum, orgâna, du grec cp^avc-v : ital. ôrgano, napol.
ôrgheno, milan, et bologn. ôrghen, roum. ôrgau, esp. buérga?io,
ôrgano, ptg. ôrgào, cd.ta.l.6rga, v. prov. ôrguena, orgue f., v. lyon.
ôrguenes, orgue, ïrânç. orguene,orgre{em.
Organum, organa, du grec ip-.'avc-v « instrument de iia-
vail, outil », latin populaire arganum (Du Cange) : ital.
àrgano « machine pour soulever les poids lourds, grue », vénit.
ârgana bresc. ârghena, milan, bologn. àrghen, esp. àrgano,
ârgana, ptg. àrgào, prov. argue msc, franc, argue f.
Orphânus, du grec ipoavi-;: ital. ôrfarw, milan, ôrfen, réto-
rom. ôrfen, fém. ôrfena, roum. ôrfaii, esp. huérjano, ptg. orjào^
prov. ôrfene, orfe, v. franc, ôrfene, ôrfe msc. et fém.
Platânu-s, du grec -AXTavo-; : napol. chiàtano, abruz. pià-
tene, milan, plàden, franc, plane.
1. De Gourgues, Diction, topogr. de la Dordogiie, p. 18.
2. A. Longnon, Diction, topogr. de la Marne, p. 27.
3. C. I. L.,V, 7251.
4. Holder, loc. cit., t. II, col. 25.
5. Cf. le ligure Cewewoi,lesCévennes : lat. Cniiïnus, mont d'Etrurie (Virg.)
et Lemênos, var. Lemennos : gaul. Lemannos, le Léman.
6. Denys d'Halicarnasse, I, 22 ; Thucydide, VI, 2.
L'A MÉDIAL POSTTOXIQUE DANS LES LANGUES ROMANES 25
Stephanu-s, du grtc^-ioy.ic-z : ital. S téfa no, n:\po\. Stéjenc,
milan. Sléven, Val Soana, Htéven, esp. Estébaii, catal. Estéve, v.
prov. et V. lyon. Esléven, prov. Esteve, franc, Esliefne, Estienne.
Pour désigner le sarment garni de ses feuilles, le latin popu-
laire se servait d'un mot d'origine, étrangère, pampanus ',
que les lettrés traduisirent par pampïnus, mais qui n'en passa
pas moins dans la plupart des idiomes romans : ital. vénit. gén.
esp. portug. pànipano. L'espagnol pànipaua « feuille de vigne »
postule un iéminin pampàna. La forme latine pampinus ^u
son féminin pampina se retrouvent dans l'italien littéraire
pâmpmo, le sarde, pâmphiu, le sicil. et le calabr. pâiiipiiia. Le
franc, pampre, panipc peut s'expliquer aussi bien par pampànu
que par pampïnu; cï. orgre, orgue d'ovganu et t)//<:' d'or-
phanu. Quant au v. prov. panipol, prov. mod. pampre, painpe
(Mistral), il n'y a pas de raison pour le rattacher à l'une plu-
tôt qu'à l'autre des deux formes pré-romanes, si comme on
l'admet généralement, la vélarisation a pu se produire à l'étape
e, cf. l'ital. aiigiolo \
Un scholiaste de Virgile nous apprend que les Gaulois don-
naient le nom de cavannus à l'oiseau de nuit que les Latins
appelaient ullucus ; c'est ce nom que l'on reconnaît dans le
lyonnais chavan ainsi que dans le picard cavan et le français de
l'Ouest chouan '. La forme cavannus est due au phénomène
bien connudelagémination spontanée de la consonne suffixale;
la forme primitive cavànusest attestée par l'un des textes que
cite Du Gange, et c'est son féminin cavâna qui rend compte
du picard cave et du vieux français choue « chouette » 4.
G'est aussi au redoublement de la consonne du suffixe -àna-
qu'est due la forme capanna qui explique l'ital. crtp^7/;/fl', le prov.
et le portug. cahâna et le rhodan. chavanna.
1 . L'origine de ce mot est inconnue : tout ce qu'on en peut dire, c'est
qu'il n'appartient ni au fonds latin, ni au fonds grec ; à la vérité Aloïs Walde
{Latein. Elymol. IVôrterh.) l'a rapproché du lat. papula « pustule » mais le
sens aussi bien que la forme v répugnent.
2. Cf. A. Thomas, Essais, p. 217. Le fém. pampa est incompréhensible,
quelle que soit la forme de laquelle on parte.
3. Voy. la carte 694 de V Atlas linguistique .
4. Holder, loc. cit., t. I, c. 872 ; Du Cange s. wcavaiiiia ; A. Thomas,
Nouveaux Essais, p. 301
26 E. PHII.IPON
Le mot cassanub « chênt » se déduit de formes telles que
Cassania/flî Chassngiie, Cassanaiolum Chassenenil , Cassa-
niola rhodan. Chassagniola, prov. Cassanhola : c'est lui qu'on
doit reconnaître dans les Câssano de l'Italie supérieure. Ascoli
vovait dans cassanus le grec •/àz-.-j.-izi^ ce qui est inadmissible ' ;
on a proposé d'y voir un mot gaulois, mais il n'y a pas trace
de ce mot dans les langues néo-celtiques et M. Holder, à l'ordi-
naire si accueillant, lui a fermé la porte de son Altcellischer
St>rachschai:;^. Quoi qu'il en soit, cassanu a donné l'ital. câssano,
le prov, casser, casse, le v. lyon. cbasno et le v. franc, chasne -.
Le prov. cassaii, chassan (Mistral) s'explique par la gémina-
tion de la consonne suffixale.
A côté de cassanu, il a dû y avoir une adaptation latine cas-
sinu qui rend compte de l'ital. Casnedo, prov. de Côme, du v.
franc, chasnaisse « fagot » ', et du îvAnç.Chasnoy, Chasuay, noms
de lieu.
De même que le suffixe -aro-, le suffixe -ano- a été d'une
grande fertilité dans l'hydronymie et la toponymie. En Italie,
nous trouvons le ^r^â'//o <C Bradanus (I.A.),tieuve delà Basi-
licate et le Ti'irano, rivière de la Sabine, En Espagne, c'est par
notre suffixe que s'expliquent les noms de lieu Bdr^ana, prov.
d'Oviedo, Bràcana, prov, de Cordoue et Argana, prov. de la
Coruna, Dans le Icxicon, ]e cherzi vârgano, « claie, palissade »,
Le nom du Rodanos -^, aujourd'hui le Rhône, ne peut pas
être celtique, puisqu'Eschyle le mentionne deux siècles environ
avant l'arrivée des Gaulois dans le bassin du grand fleuve médi-
terranéen >. Ce nom est devenu en provençal Ro:;er, puis
1. Arcbiuio glottologico ilaliano, XI, 426.
2. M. Meyer-Lûbke explique les formes françaises cbaistie, chesne par l'ac-
tion analogique de fraisne, fresiie. En tout cas, la base caxanu est exclue par
le V. Ivon. clhistio an regard da fraisno.
3. Godefroy, II, 83.
4. La graphie latine Rhodanus est une imitation du grec 'Pooavd:; elle
nous montre que c'est par les géographes grecs que les Latins ont eu con-
naissance de ce fleuve.
5. Pline, H.N., XXVII, 32, d'après Eschyle qui plaçait le Rhône chez les
Ibères; un siècle plus tard, Aristote le placera chez les Ligures (Meteorologi-
corum, 1,13, 30). Sur le Rhône, fleuve d'Ibérie, voy. D'Arbois de Jubainville,
Les premiers habitants de TEurope, t. I, p. 38 et suiv.
L'.^ MKDIAI. I'O.STTONIQ.UE DANS I.FS LANGUES ROMANES 27
Ro:;e, ci. casser, casse de cassa nu-, et en vieux lyonnais Rosiie
pour* Ro^ene, venu lui-même de Rodenus, nom donné au Rhône
par une charte de Chmy de 941 (n° 538). Parmi les sept ou
huit cours d'eau qui ont reçu le nom ibère de Rodanus, il en
est un qui coule en Lomhardie, c'est le Râdano, sous-affluent
du Pô, éponyme d'une commune de la province de Milan. La
rivière qu'un titre du ix*^ siècle nomme Rhodanus est aujour-
d'hui le i?()m', affluent de laSarthe. Le féminin Rodana explique
le nom de la Rhône d'Authon, ruisseau d'Eure-et-Loir qu'un
acte de 1081 appelle Rodna.
La gutturale vélaire labialisantc qui nous apparaît dans le
nom de la Sêquàua exclut la possibilité d'une origine gauloise "'.
Ce nom a abouti au français Seiniie, Sainne, Soiiine avec nasa-
lisation de la voyelle accentuée, après avoir passé par Sécàna ^,
*Secna.
Par contre, c'est le celtique Dëvàna ', latinisé en Dîvàna
qui explique le nom de la Dive de M'ontcontonr et celui de la
Dive de Morteiiier, rivières du département de la Vienne. Le
premier de ces cours d'eau" est appelé flitvius Divanae dans un
titre de 994 et le second ftuvius Divane dans un acte de 91e.
Dès la fin du x*-' siècle, Dîvàna s'était réduit à Dive après avoir
passé p2ir*Di-venc ■^, cf. le picard cave à.Q cavàna, et le franc.
or Je d'orphâna
Il y a dans le département de la Côte-d'Or, une rivière qu'on
appelle indifféremment Dine ou Dijanne. Voici, je crois, le
mot de l'énigme : Dine remonte à Dîviàna par les intermé-
diaires *Di/ne, *Dijene ; quant à la forme Dijanne, elle s'explique
par la gémination de la consonne suffixale. Dine se trouve
ainsi avec Dive, dans le même rapport que Ancre -< Incara
1. On trouve des fleuves du nom de Sequanos, en Espagne (Hécatée, fragm.
1 5 et Avienus, Ora, v. 479), dans la région de Marseille (Etienne de Byzance,
d'après Artémidore), dans l'Italie inférieure (Thucydide, VI, 2) et en Sicile,
dans la région d'Agrigente anciennement occupée par les Ibéro-Sicanes
(Apollodore, /rfl^. 140).
2. La forme Secana se lit dans un précepte de Thierr\- III de 673, apud
D. Bouquet IV, 653.
3. Cf. Dêvthhi, ville dé la Grande-Bretagne, apud Ptolémée, 2, 3, 9.
4. Redet, Diction, topogr. de la Vienne, p. 152. Il ne peut pas s'agir ici de
Divâne cas oblique de Dtva qui aurait donné Diva in.
28 E. PHII.IPON
avec Oitsche < Oscara, ou que le prov. Gabre <C Gabaru avec
Gave.
Les Gaulois avaient une divinité des eaux thermales qu'ils
appelaient Borniàna ; c'est sans doute par ce nom que doit
s'expliquer celui de Borne qui est porté par trois rivières de
France. Que si l'on m'objectait que les eaux de rivière n'ont
pas pour habitude d'être chaudes, j'appellerais à la rescousse le
Tbennôdoiide Béotie et le Fonii ion (ïlsirie dont les noms dérivent
l'un et l'autre, de la même racine que Borniàna.
Des documents du moyen âge nomment Malvànus un tor-
rent des Alpes-Maritimes qui s'appelle aujourd'hui k Malvan,
par suite du redoublement de la consonne suffixale '. C'est
apparemment le féminin Malvàna qui rend compte du nom de
la Mauve, ruisseau du Loiret.
La gémination de 1';/ suffixale est fréquente : à l'exemple du
Malvan qui vient d'être cité, on peut joindre ceux de ÏAlbanne
rivière de la Côte-d'Or,de la Vingeanne, rivière du même dépar-
tement dont le nom remonte au gaulois Vindiàna « la
Blanche », du mont Avéran dans les "Pyrénées et de la Barbanne
rivière de la Gironde qui, au temps de l'empire romain, avait
une homonyme en Dalmatie (Live 44-31). Enfin, les deux
formes Conseranis et Conserannis « le Couserans » se lisent
sur des monnaies de l'époque mérovingienne.
Voici maintenant comment peuvent se formuler les résul-
tats de l'enquête à laquelle nous venons de procéder.
Dans les parlers italiens, à l'exception du piémontais. Va
pénultième atone se maintient toujours, soit sous sa forme
originaire, soit atténué en e, lequel e dans certains dialectes
s'amincit en /, soit enfin vélarisé en 0 devant un / ou une labiale.
En piémontais, en lombard et en émilien, les voyelles finales
autres que a tombent.
L'atténuation en e se produit en lombard et en émilien :
lomb. astrech, àneda ; émil. Tàniera, balsem. En napolitain a
alterne avec e : Tàmniaro et dslreco, gdveta, ôrgheno. De même
I. Guérard, Carlulaire de Saint-Vkto>-de-\hvseiUe, t. II, p. 138, 148.
L'.-/ MKDIAL POSTTONIQUK DANS LES LANGUES ROMANES 29
en toscan : civitaro et càntero. En sicilien, l'alternance s'établit
entre a et / venu de e : càniaro et stoniikii. Ua se maintient
sans changement en calabrais, en sarde, en vénitien et en
génois.
La vélarisation s'est produite dans ital. vénit. mândola, sicil.
mennola, en regard du napol. ainiiiaiiehi, ital. cànope à côté de
cànape, cànepà (Duez), lomb. canov et ca?iev, milan. Bergom.
Les pénultièmes atones autres que a se maintiennent presque
toujours en italien : pôvero, guk'iiie, pêrtica, âsiuo, tiépido, révère,
pipolo, mais lèpre.
Le roumain conserve toutes les pénultièmes atones : pâsàre,
inigdala à côté de bivol ■< butfalo, sdinhâlâ, balsa m ; — pi'il-
here, rânced, diâvol, pôpor.
Le piémontais nous introduit dans le domaine de la dualité
des traitements phonétiques subis par Va médial placé après
l'accent : gâinber, Rôsera en regard de mascra, tartra, seil. Après
la chute de la dentale suffixale, 1'^ secondaire s'est consonnan-
tisé en / : àuia d'âneda, lâinpia de lampeda,gàvia de gàveda. L'a
peut se vélariser devant / et devant une labiale : mândola, cànoa.
Les pénultièmes atones autres que a persistent : pôver, paies
pôpol, mania et mani msc. mais povra.
A la différence des parlers italiens, l'espagnol ne connaît pas
l'affaiblissement de 1'^ en e, non plus que le passage de a à o
devant / : Albaro ville, bi'ifalo, ciénaga « marc «, Mâlaga ville,
sâbado, Siétamo •< sep ta mu ville, pâramo, sàbano « drap de lit »,
Argana ville. La vélarisation peut se produire devant m :
Mdroina, Sârdoma villes. Dans le nord de la péninsule la
pénultième tombe et la syllabe finale persiste '.aUnendra, Tambre,
Pisuerga <C Pisov^ca,Ledesiiia<i Letisama, ou bien l'^z persiste
et la syllabe finale tombe : Braga ■< Bracàra. Gauda <C Gan-
dâra.
Pour les voyelles autres que a, leur chute ou leur maintien
pourrait bien être aussi une question de latitude : roble
<robore et ârbol, aima et anima, cobdo, raudo < rapïdu et
hiiesped, amargo et àbrego en regard dé l'alternance Pisuerga
<; Pisoraca et Mâlaga. Demêmedans l'onomastique : Asiorga,
30 E. PHILIPON
Baselgas, en Asturie, a côté de Ca;^a/t'^aj." (Tolède) et dAbentigo
(Teruel), Aninga en Galice et Arânega dans l'ancien royaume
de Grenade.
En provençal, aussi haut que l'on peut remonter, Va médial
des proparoxytons nous apparaît atténué en e. Cet e a ensuite
été soumis à deux traitements différents : dans certains cas, il
s'est maintenu et la voyelle finale est tombée, sauf bien entendu
si cette voyelle était un a ; dans d'autres, Ve secondaire a dis-
paru et la syllabe finale a persisté : Gaver, le Gave d'Oloron, et
Gabre, ruisseau de l'Ariège, tempe et temple pour *tempne de
tympanu. Les voyelles autres que a n'ont pas été traitées dif-
féremment : elles ont commencé par s'uniformiser en e : covede
<C cubitu, roi'er < robore ; puis suivant les dialectes, elles
se sont maintenues ou sont tombées : covede et cobde, sabe et
sade, rouve et roure.
Le tableau suivant montrera l'identité des traitements subis
par toutes les voyelles médiales placées après l'accent :
L T a V a r u , Taver, T^i'^ ri vière : c i c e r i , ce:(er, u\e et robore,
rover, rouve \ — se cale séguel, segue : angelu, angel, ange; —
monachu, mônegue, et canonicu, canônegue ; — Arlatis,
Arledes, Arles et sapidu, *sabed, sabe ; — cassanu, cassen, cas-
ser, casse et fraxinu, fraîssen, fraisser, fraisse ; — sa ban a,
sAvena « voile » et asina, àsena.
IL cammaru, cambre à côté de pi père, pebre e/ de robore,
roure ; — s e c a l e, stgle et f 1 ë b i 1 i , freble, p o p u 1 u poble ; —
sabbatu, *sabede, sabde et subitu, *sobede, sbbde ; — gabata,
gaveda, gauda : semita, *seineda, senda ; — balsamu, *balsetiie,
basme : decimu, des)iie ; — platanu, *pladene, bladre: carpinu,
*carpene, calpre.
Devant / la vélarisation de a est fréquente : amendola, briifoJ,
ccmboJ, segol. Je ne connais pas d'exemple de la vélarisation de e
primaire.
Le rhodanien nous présente également la dualité du traite-
ment de 1'^ pénultième atone : v. lyon. chânevo, ôrguena, Estie-
ven, bdlsemo, en regard de chambra « écrevisse ^),bof/o, chasno, sando.
Le maintien des voyelles médiales métaroniques autres que
L'A MÉDIAL POSTTOXIQUE DANS LES LANGUES ROMANES 3I
a est fréquent : v. lyoïi. àngelo, ôidenojdqneino, hôiiien,chàrpcna,
<l carpîna ; v. dauphin, hôiiiens, Scplcino, Jâtjiitino, nyévola,
fâbola, Graynôvol <C*Grationopoli '.
Le V. lyon. laiiipi remonte à lampada par les intermédiaires
lantpiii, laiiipca, laiiipeda ; cf. Iiiiici de lancea. C'est par la
même voie que nioiiii est venu de monacha.
En français de même qu'en provençal et en rhod;mien, Va
médial posttonique commence par s'atténuer en e : Eséra
<C Isâra dans Fortunat et dans Frédégaire, passere ■< passa ru
dans |e Psautier d'Oxford, puis cet e se maintient et la syllabe
finale tombe, ou bien il tombe et la syllabe finale se main-
tient : Oscar a, *Oschere, Ousche ; samh^tu, sambede, sambe,
orpha na orpheiie, orphe, en regard de Lazaru, La::^ere, La:(dre ;
organa, orguene, orgre; canapu *chaneve, chauve.
Il est à croire qu'à l'époque primitive du français, les médiales
posttoniques autres que a se maintenaient sous forme d'^ :
àngele, jovene f. dans Alexis, ànenie dans le Psautier d'Oxford ;
mais de très bonne heure, la pénultième est tombée : angre,juo-
vne,anine, ordne,pms juene, âme, orne. Si l'on fliit abstraction des
mots littéraires ou ecclésiastiques tels que prince, sene < s y n o d u ,
page, ange., virge, on voit que la pénultième atone ne s'est
maintenue que dans quelques mots formés au moyen du suf-
fixe -ido- . vfr. ave, pâle, pave, rance et tieve, à côté de rade, sade,
tiède.
E. Philipon.
I. L'abbé Devaux, Essai sur la Luigue vulgaire du DaitpJiinc septentriouah
p. 211-221. Sur la base *Gra ti onopol i, vûv. P. Mever dans 7?owa«/a,
XX 78.
NOTES CRITIQUES
SUR
LES PLUS ANCIENS TEXTES FRANÇAIS ET PROVENÇAUX
I
LOSTAXIT DANS LES SERMENTS •
Le français prélittéraire a dû posséder un verbe lostenir avec
la signification de « tenir (une chose) par honneur, respecter »,
car c'est bien le participe passé lostenit de ce verbe qui figure
dans le second serment de Strasbourg sous la forme, légèrement
divergente, lostanit, qui n'a jamais pu être expliquée. Le verbe
lostenir était une formation composée par subordination, qui
fait tout de suite penser à une composition similaire de tenir,
à savoir le verbe maintenir, formé de tnain et de tenir et dont
la signification originelle est « tenir de la main, avec la main » :
le premier élément du verbe lostenir était le mot, usuel en
vieux français, los, dont un des sens premiers est « honneur » ;
lostenir signifiait donc : « tenir, garder, observer, respecter par
honneur, par sentiment d'honneur. »
Pour la graphie losianit des Serments, un peu insolite à pre-
mière vue, elle provient de ce que le transcripteur, qui vrai-
semblablement n'avait pas présent à l'esprit le mode de com-
position du mot, a voulu rendre par a le son de Ve féminin
qui se trouvait à la pénultième atone, comme il a fait du reste
dans d'autres cas, pour salvumrnl , saJvarai et sagrament.
Quant à la formation même du participe en -//, elle ne sau-
rait être une véritable objection, car des dialectes forment le
parfait et le participe passé de venir et de tenir sur le modèle
de la 2^ conjugaison faible (en -//-), et c'est ainsi que la langue
du mystère de Y Epoux a une 3^ sg. parf. venit (y. 16)'.
Ceci dit, je me hâte d'en venir au passage même du serment :
. . .et carlus meos sendra desuo partn lostanit, . . .
I. Voir Cloetta, Romania, XXII, 21X.
SUR LES PLUS ANCIENS TEXTES FRANÇAIS ET PROVENÇAUX 33
Ce p.issage, tel quel, est toujours resté indéchiffrable, et
cela parce que, toujours, depuis qu'on essaie de l'expliquer, on
a interprété desiiopart par v de son côté ». Or, il n'y a absolu-
ment rien de tel dans le texte allemand, qui dit : . . .indiliidhii-
nuig min herro theucriino gesuor forbrihchit . . . Le mot part est
l'indicatif présent, correspondant au verbe allemand, du verbe
de l'ancien français partir, qui, construit avec de {partir de),
peut avoir le sens de « se dégager de, se délier de, se libérer
de » ; quant à suo, c'est le pronom possessif de la troisième
personne, répondant directement Çsagrament étant sous-entendu)
à l'allemand tben er imo gesuor. Les deux textes se corres-
pondent donc bien parle sens, et le français doit se traduire :
. . .et [si] Charles, mon seigneur, se libère du sien (de son serment).
Toutefois le français part île est incontestablement un peu
plus faible et moins expressif que l'allemand forbrihchit, c'est
pourquoi il est renforcé par non lostanit. Et tout le passage se
traduit donc ainsi (je m'efforce de rester aussi littéral que pos-
sible) :
. . .et [si) Charles, mon seigneur, se libère du sien non gardé d'après l'hon-
neur . . .
Il se peut, au reste, que l'expression technique allemande
pour « se parjurer » fût telle que la donne le texte et que
l'expression française fût de son sairement partir non lostenut.
Le dictionnaire de Godefroy donne un exemple de se partir
de au sens de « se dégager » pris aux Établissements de saint
Louis (VioUet, I, lxxx, p. 131) :
Je ne me vueil pas partir de vostre foi, se je ne w'an part corne de foi
partie.
En vieux français, se partir de et partir de sont équivalents
au sens premier de « s'éloigner » ; ils doivent donc aussi pou-
voir permuter au sens dérivé de « se dégager ».
Quant au possessif suo (à la position accentuée), qui peut
paraître hétéroclite (dans le domaine français on doit s'attendre
à suen'), il n'est pas, en somme, moins explicable, qu'un autre
suo, identique, qui est dans le S. Léger (y. 69) :
Quandius al suo consiel edrat
Roinaniu, XLVllL ,
34 P- MARCHOT
En conclusion, je terai remarquer que la version que je
viens de donner du passage du second serment : i" est
claire et naturelle ; 2" correspond au texte germanique ; 3"
a l'avantage de ne pas devoir changer une seule lettre au texte.
Les recherches faites jusqu'ici sur la langue des Serments ont
amené à l'opinion que ces textes devaient appartenir à un dia-
lecte du Sud, le poitevin pour certains, un dialecte franco-
provençal pour d'autres; les deux formes siio et lostanil (avec -//)
viennent renforcer cette opinion.
II
L'AUBE BILINGUE
L'aube bilingue forme le. numéro 8 du Supplément qui a
été ajouté par Foerster aux dernières éditions de son Alljran^o-
sisches Uebungsbnch. On trouve là toute la bibliographie de la
question, ainsi qu'un résumé substantiel des divers essais d'in-
terprétation du court texte roman inséré dans l'aube, qui avaient
été tentés jusqu'alors : il n'y en avait, en 191 1, pas moins de dix,
ayant pour auteurs Suchier, Laistner, Stengel, Rajna, Monaci,
Gorra, Marchot, Dejeanne, Angeloni, Novati. Foerster fait
suivre son résumé d'un essai d'interprétation personnel, qu'il
introduit du reste par le préambule modeste : « SoU ich nicht
auch einen Versuch wagen ' ? »
Voici le texte de l'aube bilingue d'après Foerster (l'italique
indique la résolution des abréviations paléographiques) :
Phebi claro nondum orto jubare ; Fert aurora lumen terris tenue
Spiculator pigris clamât surgite ; Lalba par um & mar atra sol
Poypas abigil miraclar tenebras ; En incautos ostium insidie
TorpcntesqM^ gliscunt intercipere ; Quos suad&i preco clamât surgere
Lalba part um& mar atra sol ; Poy pas abigil miraclar tenebras
Abarcturo disgregatwr aquilo ; Poli suos condunt astra radios
Orienti tenditwr scptemtrio. Lalba part um& mar atra sol ; Poy pas abigil
(Je reste manque.')
Il n'est pas difficile de voir qu'on a là trois couplets d'aube
I. 4= éd., 191 1.
SUR LES FLUS ANCIENS TEXTES FRANÇAIS ET PROVENÇAUX 35
en latin suivis chacun du même refrain roman. Chaque couplet
est formé de trois endécasyllabes assonances. Il y a deux vers
par ligne, comme dans certains manuscrits, notamment celui
<XEiilalie; chaque vers commence par une lettre majuscule.
Le refrain roman compte pour deux vers et occupe la première
fois la seconde moitié d'une ligne et la première moitié de la
suivante et, la seconde fois, une ligne entière. La dernière
ligne du manuscrit, par exception, compte plus de deux vers
et est formée d'un vers latin, de la première moitié du refrain
roman et du commencement de la seconde moitié de ce refrain
(à laquelle manquent les deux derniers mots miraclar tenebras).
Tout premier vers d'une ligne finit par un point et virgule,
sauf à la dernière ligne, où le dernier vers du troisième couplet
finit par un point, ce qui semble indiquer que ce couplet était
le dernier de l'aube. La fin de cette ligne est occupée par la
première moitié du refrain roman et le commencement de la
seconde moitié; un point et virgule et une majuscule marquent
ici nettement la séparation. Il est probable que si la dernière ligne
a ainsi une terminaison insolite, c'est que le scribe a voulu
faire l'économie d'une ligne dans le manuscrit, le refrain roman
étant transcrit deux fois en entier plus haut.
L'interprétation de ce refrain, malgré son aspect bizarre à
première vue, me paraît assez simple ; mais on ne s'est pas
avisé jusqu'ici de la chercher où elle se trouve, c'est-à-dire dans
le texte latin. La première moitié du refrain n'est autre chose,
en effet, que la traduction assez exacte en provençal du
deuxième vers du premier couplet
Fert aurora lumen terris tenue
et la seconde moitié la traduction, un peu paraphrasée, du troi-
sième vers de ce couplet
Spiculator pigris clamât surgite.
J'examinerai en premier lieu la première moitié du texte
roman, c'est-à-dire
Lalba part (ou par) umct niar alra sol.
Lalba traduit aurora, part (ou par i fois) traduit feri et est
la 3. sg. indic. du verbe partir « distribuer, répartir «, nuiet
36 p. MAKCHOT
inar traduit liiinen tenue et alra sol, qui doit se corriger en
atra[s] sol, traduit terris. Le sens de toute la phrase provençale
est donc :
L'aube répartit (épand) une mer humide à travers la terre.
On trouve dans le dictionnaire de Levy un exemple du mot
mar employé en provençal au sens métaphorique de « FùUe »,
c'est-à-dire « masse » : une « masse humide » est une « masse
vaporeuse, brumeuse », donc une demi-clarté. Mar est employé
au genre masculin en vieux provençal dans le débat des Vices
et Vertus (Raynouard), chez Sordello, Serveri de Gérone, dans
la Vie de saint Honorât, etc. (Levy).
Omet n'est pas attesté sous cette forme, mais le Bréviaire
d'amour a huniit ', le Petit Dict. prov.- français de Levy enre-
gistre un ///;/// et le gascon moderne dit encore tnnit ^.
Le mot atras, qui est d'ailleurs adverbe et pas très fréquent
en provençal, avec seulement le sens passablement dévié de « en
arrière », est ici préposition et a la signification, beaucoup plus
conforme à son étymologie ad-trans, de « à travers ». Il
arrive dans les plus anciens textes qu'il manque la dernière
lettre d'un mot, lorsque le mot suivant commence par la même
lettre : ainsi coni arde tost dans Eulalie (19). Donc atra sol peut
s'interpréter par atras sol.
La fin du refrain est une traduction assez libre ou, si l'on
veut, une paraphrase du vers latin
Spiculator pigris clamât surgite
dans lequel le mot spiculator, qui signifie en latin de la déca-
dence « sorte de bourreau » ', désigne métaphoriquement le
personnage, appelé plus bas, au deuxième couplet, preco (crieur,
héraut), chargé d'assurer le réveil. Le texte roman qui rend ce
vers est :
Pûy pas (ou poypas i fois) abigil viiraclar tenebras
1. Lexique de Raynouard, III, 549.
2. Trésor don Felibiige, II, 1072.
3. Benoist et Goelzer, Noui\ dict. lat. -franc., 7e éd. ; d'. Du Gange, spi-
culator ou specnlator 4.
SUR LES PLUS ANCIENS TEXTES FRANÇAIS ET PROVENÇAUX 37
OÙ poy compte, d'après la musique, pour deux syllabes '. C'est
le mot spiculator qui est glosé par poy pas et surgite qui est para-
phrasé par tout le reste abigil iniraclar tenebras.
L'ancien espagnol, pour dire « bourreau », ayant boya et
l'italien boia, le bizarre poy pas doit être corrigé en boiy pas
(c'est-à-dire : le bourreau, le tourmenteur fait son passage, it
passttiit). Il n'y a pas de témérité à restituer en provençal pré-
littéraire (l'aube est antérieure au x* siècle) un mot ^om au sens
de « bourreau », qui survit en ancien espagnol, en italien et, par
un dérivé, en rétique ^. Dans l'écriture Caroline minuscule un
b et un p, avec la haste incomplète, peuvent parfois être pris
l'un pour l'autre. Il n'y a pas de témérité à restituer une 3 . sg.
indic. y, puisqu'en portugais un impératif/ est bien resté usuel
jusque dans le xvi^ siècle.
Comment le reste du texte roman abigil iniraclar tenebras
peut-il paraphraser surgite ? Seul le premier mot abigil peut
paraître déroutant et j'avoue qu'il m'a tenu quelque temps en
échec; la fin a déjà été coupée plus rationnellement en mira
clar tenebras et elle doit se traduire par « regarde (voilà) les
ténèbres clarté ».
Abigil, en supposant qu'il ne contienne pas de faute, est un
mot estropié ; c'est l'équivalent, en langue vulgaire, du latin
evigila « éveille-toi », qui a dû être au moyen âge un appel fré-
quemment employé dans les monastères, pour réveiller les
moines dormeurs qui n'avaient pas obéi à la cloche, et dans les
écoles, pour raviver l'attention de jeunes clercs somnolents. Les
mots savants qui passent au moyen âge des milieux lettrés ou
monastiques dans la langue commune sont généralement
déformés ', à preuve planiuser, parchemin, olifant, licorne, etc.
Un adjectif c/fl/' employé substantivement au sens de « clarté »
n'est pas attesté par Raynouard ni Levy, mais il a sûrement
existé, car le provençal moderne le possède dans l'idiotisme
entre bu clar et loii treu « entre chien et loup » t.
1. Voir Restori, Riv. mtisic. ital., Il, 20.
2. Meyer-Lùbke, R.E.W. 1190. Le wallon dit aussi tejy « bourreau ».
3. Voir ce que j'ai dit à ce propos, Romania, XLVII, 237.
4. Trésor dôu Felibrige, 1, )66.
38 p. MARCHOT
Toute 1:1 seconde partie du rctrain provençal se traduit donc
de la manière suivante :
Le bourreau passe : « Eveille-toi, voilà les ténèbres clarté ! »
On remarque dans ce plus ancien monument de la langue
provençale des consonances qui sont apparemment des rimes,
d'un côté mar, clar, de l'autre pas, tenebras. Il est donc extrê-
mement probable que ce refrain provençal de couplets d'aube
latins a été à l'origine le refrain d'une aube provençale. Il se
rétablirait ainsi dans §a forme primitive :
L'iilha par umet mar
Atras sol ; bot' y pas :
«. Abigil, tu ira clar
Tenebras ! »
La structure strophique serait : 6 a 6 b 6 a '^ b.
On pourrait supposer avec une certaine vraisemblance que
c'est par la transmission orale que les mots, déjà sortis de
l'usage, diras (prép.), boia et abigil se seraient corrompus.
III
LES DEUX DERNIERS VERS DU FRAGMENT D'ALEXAXDRE
On n'entend pas grand'chose aux deux derniers vers de ce
fragment. Voici la strophe entière, dont ils sont. la finale, d'après
la copie, prise sur le manuscrit, que donne VAlllran:(dsisches
Uebuugsbuch de Foerster ' :
Liquarz lo duyst corda toccar
et rotta et leyra clar sonar
et entoz tons corda temprar
persemedips cant adlevar
li quinz desterra misurar
cum ad de cel entrobe mar.
Les deux mots qui font surtout difficulté sont desterra à
lavant-dernier vers et enlrobe au dernier, et, faute de mieux,
on en est réduit à l'expédient des corrections : à propos de
desterra, Foerster dit : « vielleicht zu bessern duist terra ^ » ;
1. 4* éd., col. 242.
2. Op. cit.,co\. 299-300.
SUR LES PLUS ANCIENS TEXTES FRANÇAIS ET PROVENÇAUX 39
pour entrobe, il va déjà longtemps, en 1856, Heyse voulait le
corriger en cniro la ; Hofmann préfère entra que. Cornu entro he
{he égalant eii^ ', Foerster entro he ^ Les corrections ]a et que
pour be pourront paraître un peu trop radicales, ce sont plutôt
des substitutions ; he pour représentera est une orthographe au
moins bizarre ; he n'est guère admissible, parce que le manu-
scrit n'écrit jamais que, conjonction ou pronom, de cette
manière. La correction qui me paraît avoir le plus de chances
d'être la bonne est : entro de (entra de mar signifiant dans la
mer, en mer), et je veux la proposer.
Avec cette seule correction et, en coupant ou rejoignant les
mots autrement que ne l'a fait le scribe, je crois bien obtenir
un sens satisfaisant.
J'établis le texte ainsi qu'il suit :
Li quinz de stena misurar,
Cum addecel entro de mar.
Sierra représente le lat. Stella (sans doute évolué sous une
influence germanique : anc. ht ail. stërro 5) et addecel est la
3. sg. indic. d'un verbe *adecelar (ad, de et celare) signifiant
« découvrir, dévoiler, faire savoir, renseigner )> •*. Le texte offre
des exemples de redoublements arbitraires de consonnes (p.
ex. fellon 29, coUet 68, caualleyr 76, esspaa 95) et souvent e final
est èlidé devant un mot commençant par voyelle (ainsi fa^^ 7,
lanci ^6, faiJIenti 97).
J'obtiens ainsi le sens suivant :
Le cinquième [maître lui enseigna] à calculer une étoile,
Et comment elle renseigne sur mer.
Cette interprétation concorde absolument avec la version
allemande du clerc Lamprecht, qui dit :
1. Ibid., col. 241-2.
2. Ilud., co\. 299-300. Les deux mots corrigés, le passage se traduit donc :
« Le cinquième [maître enseigna] à mesurer la terre et ce qu'il y a de ciel
dans ou jusqu'à la mer » (!). Il n'y a rien de pareil dans la version du
clerc Lamprecht.
3. Comp. spuma + germ. scùm > prov. esctima.
4. L'a. prov. connaît un descelar ou decetar (Raynouard) et l'a. fr. un des-
celer (Compl. de Godetroy).
40 p. MARCHOT
der (Aristotiles) lartin al di cundicheit,
wi der himel unibe geit,
und stach ime di list in sînen gedanc,
zerkennene daz gestirne unde sînen ganc,
dâ sih [di] wisen vercn mite bewarint,
dà si in dem tiefen mère varint '.
Ce qui se traduit par :
il (Aristote) lui apprit toute la science.
comment le ciel tourne,
et il lui inculqua les signes du zodiaque dans l'esprit,
pour reconnaître les astres et leur cours,
ce par quoi les hommes prudents se préservent,
alors que sur la mer profonde ils vont à la voile.
P. Marchot.
I. Foerster, op. cit., col. 246 (vers 221-9 '^^ Lamprecht).
SUR DEUX PARTICULARITÉS MÉTRIQUES
DE LA
VIE DE SAINT GRÉGOIRE
EN ANCIEN FRANÇAIS
La Vie de saint Grégoire nous a été conservée en deux ver-
sions ' à peu près identiques pour le fond, très souvent iden-
tiques de forme, parfois aussi très différentes. Il est difficile de
déterminer laquelle de ces versions est originale ; peut-être taut-
il admettre que toutes deux sont des remaniements indépen-
dants d'un original plus ancien : ni l'examen des épisodes du
récit, ni l'étude de la langue ne permettent de décider avec cer-
titude ; tout au plus peut-on penser que la version B, plus brève,
moins riche en discours ou en monologues, moins ornée, et
peut-être moins banale que la version A, aurait mieux conservé
le caractère de l'original. En l'absence d'autres traits probants,
l'étude de la constitution métrique des deux versions peut-elle
donner des indications utiles ?
La Vie de saint Grégoire est écrite en octosyllabes à rimes
plates, mais : i° les deux versions présentent quelques qua-
trains monorimes ; 2° il semble que le groupement des couplets
d'octosyllabes obéisse à une règle. Ce sont ces deux points que
je voudrais examiner.
Les six manuscrits qui nous ont conservé, trois à trois, les
deux versions de la Vie de saint Grégoire ipréseniânt sur ces points
I. De ces deux versions, désignées par les sigles A et 5, l'une (A) a été
publiée, d'après le seul ms. de Tours, par Luzarche, Vie du pape Grégoire le
Grand, légende française publiée pour la première fois par Victor Luzarche ;
Tours, Bouserez, 1857. Un fragment étendu de A et de B, d'après deux
manuscrits pour chaque version, a été imprimé par H. Suchier, en textes
parallèles, dans le recueil de Bartsch-Horning, La langue et la littérature fran-
çaises (/Xe-X/Fe siècles), col. 83 sqq.
42 M. ROQUES
des ditîérences notables, il est indispensable de connaître les
principales caractéristiques de chacun ; j'attribue à ces manu-
scrits les sigles A ei B suivant qu'ils présentent l'une ou l'autre
des versions :
Bi (British Muséum, Egerton 612) est un manuscrit d'ori-
gine anglaise, écrit à la fin du xii^ ou au début du xiii'= siècle,
et qui contient les Léoeudes île la Vierge d'Adgar '.
Al (Bibliothèque de Tours, 927) est le manuscrit célèbre
qui contient le mystère à' Adam ; Léopold Delisle estime que ce
manuscrit « a été copié dans le Midi de la France, vers le milieu
du xiii'^ siècle, d'après un manuscrit qui avait dû être exécuté
un demi-siècle plus tôt dans une des provinces septentrionales
soumise à la domination des Plantagenets ^ ».
A2 (Bibliothèque de l'Arsenal, 3516) paraît provenir de la
région de Thérouanne et a dû être écrit en 1267 ou 1268.
B2 (Bibliothèque de l'Arsenal, 3527) est un manuscrit du
xiv^ siècle, présentant des picardismes et même quelques traces
de formes wallonnes.
^3 (Bibliothèque de Cambrai, 812) est sans doute du début
du xv= siècle; il a appartenu à l'abbaye du Saint-Sépulcre de
Cambrai, et provient certainement du Nord de la France.
A-^ (Bibliothèque Nationale, français 1545) a été écrit en
1469 à Fixin, commune de Gevrey-Chambertin (Côte-d'Or).
L'étude de ces manuscrits m'a permis d'établir que, pour la
version A, Ai et A.^ représentent une famille unie par des fautes
communes, en regard de A2 dont les leçons attestent de leur
côté des remaniements de forme destinés à donner au texte
plus de régularité grammaticale et à en rapprocher la langue
des habitudes de la région picarde; pour la version B, B. et^^
sont unis par des fautes ou des remaniements communs ; enfin,
la famille à laquelle appartiennent B. et B^ pourrait avoir subi
l'influence d'un manuscrit apparenté à A. (il convient de se
1. Publiées, mais sans la Vie de saint Grégoire, dans Adgar's Marienlegen-
den nach der Londoner Handschrifl Egerton 612 :{um crsteni Mal ivUstUndig
heratisgegehen von Cari Neuhaus {AJlfran-^ôsische Bibliolhek, X), Heilbronn,
1886.
2. Kuiininid, II, 95.
LA 11 F. DE SAIKT GRÉGOIRE 43
rappeler que oes trois manuscrits sont du Xord de la France),
SI bien que 5. et B-^ présenteraient une version composite où
des leçons et des fragments de la version A seraient venus
s'ajouter au texte de la version B.
*
I
LES QUATRAINS MOKORIMES
Les manuscrits Ai, Az, A-^ et B^, présentent, vers la fin du
poème, un certain nombre de quatrains monorimes. Tout
1 épisode auquel appartiennent ces quatrains manque dans 5,.
Pour 5;., qui a l'épisode sans les quatrains, il est visible que
l'auteur de ce remaniement a volontairement réduit à un cou-
plet de deux vers les quatrains monorimes conservés dans B^
ou les a supprimés ; ainsi, ces quatrains se trouvaient au moins
dans la version A et dans le manuscrit auquel remontent Bz et
Il n'est pas rare que dans des poèmes, surtout normands ou
anglo-normands, composés en octosyllabes à rimes plates, deux
couplets successifs d'octosyllabes soient construits sur la même
rime '. Pour nous en tenir à la Vie de saint Grégoire, nous trou-
vons quelques quatrains de ce genre dans la version A et en
particulier dans le manuscrit Ai, mais ils restent, comme dans
les autres poèmes, très peu nombreux et isolés - et nulle part
ils ne paraissent répondre à une intention précise du poète. Tout
au contraire, les quatrains monorimes que présente la dernière
partie de la T/V de saint Grégoire sont groupés, et bien qu'il y ait
sur ce point des divergences entre les manuscrits, il est impos-
sible de supposer que ces quatrains se soient rencontrés là
par hasard. Je donne ci-dessous le texte de ces quatrains en
1. Voir sur cette particularité Paul Meyer, Introduction à l'édition des
Fragments de la Vie de saint Thomas de Canlorbéry (Société des Anciens
Textes), p. xxxv, et Introduction à l'édition de VEscoufle (même collection),
p. LU.
2. Ils se rencontrent dans A, aux vers 205-6, 415-18, 947-50, 1015-18,
1077-80, 1260-5, 1270-5. 1610-15, 1636-9, 1706-9, 2022-5,2038-41, 2269-
72, 2277-80.
44
M. ROQUES
prenant pour base Bi, complété à l'occasion par Ai. avec l'in-
dication, pour chacun des vers, des manuscrits qui le
contiennent.
B
I Quant la dame entent la parole,
Tel leeche a ke ses cuers vole,
Les pies 11 baise et li acole :
Or li plaist molt icele escole.
II Estroitement les pies li baise
Por cou ke lieu en a et aaise,
Onques li cors ne li apaise,
Ce li samble que trop se taise
III Que a sa gent soit demostree
La grant leeche c'a trovee.
Car ele est plus bone eùree
Que ne soit feme qui soit née.
IV De la joie pleure et souspire,
Tel leeche a ne set que dire,
Li plors de joie li tait l'ire :
Ne puet avoir ne duel ne ire.
V Ele porpense : « Que ferai ?
Çou est mes fix et trové l'ai ;
Lèverai sus, sel baiserai. »
El puis redist : n Pas nel ferai !
VI « Molt sui foie quant de ce pens.
Quant seul des pies baisier ai tens
A mon plaisir sans nul desfens,
Se or cuisse point de sens.
VII « Or deuisse estre toute lie.
Quant Damediex qui m'a crie
A ma joie m'a ramenée
Que jou avoie entroubliee.
VIII « Jors beneois qui m'as garie,
Jor que de joie m'as saisie,
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I. y4w modifie les rimes de Vc et VU pour en faire un couplet.
I.A VIE DE SAINT GRÉGOIRE 45
Car soies hui fins de ma vie.
Mors, c'or t'en prenge il envie ! »
IX El se porpense en son corage
Et dist : « Or sui je molt poi sage :
Mort désirer, çou est folage.
Or doi conjoir lonc eage
X « Et moi travellier et pener
Que coronne puisse achater
O cheus que Diex velt coroner
Et en se gloire o lui poser. »
XI La dame ensi se dementot,
Ses piez teneit, sils embraçot.
Cil esteit lez e Deu loot
Qui a bien taire l'atornot.
XII Dont reparla la dame avant :
« He Diex ! biaus pères tos poissant.
Estruiés m'ame a vo commant
Et mon cors très hore en avant.
XIII « Sire frans hom, por Dieu le vrai,
Conseillés moi que jou ferai ;
Jamais de toi ne partirai
Ne de chi ne m'eslongerai. »
XIV Quant 11 apostoles Tentent,
A Damedieu grasses en rent ;
Si li plaist molt que ore sent
Que de bien faire a bon talent.
D'autres œuvres médiévales nous offrent des exemples de
quatrains monorimes introduits avec intention dans des com-
positions en couplets à rimes plates. Sans parler des cas où un
quatrain monorime sert d'introduction ou de conclusion à un
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1. Bj modifie cette rime et ajoute 5 vers qui forment ainsi deux nouveaux
couplets .
2. Ai modifie tn folie : vie les rimes de IX c et d, formant ainsi deux
couplets au lieu d'un quatrain.
3. Nouvelle modification des rimes de XII c et d dans Bi, qui de plus
ajoute des vers et brise ainsi le quatrain .
46 M. ROQ.UES
poème ', il est un exemple bien connu de ce mélange: c'est
le mystère d'Adam ; au milieu des couplets d'octosyllabes,
qui sont la forme du dialogue, s'intercalent des quatrains de
décasyllabes dans les passages suivants de ton plus soutenu :
1° recommandations de Dieu à Adam, 2° réponse d'Eve à
Dieu après le péché, 3° lamentations d'Adam et d'Eve, 4°
première discussion. d'Abel et de Caïn ^ De même dans le
jeu de Courtois d^Arras, les couplets d'octosyllabes font place
aux quatrains de dodécasyllabes pour les lamentations de
Courtois \ Nous trouvons encore des quatrains monorimes
mêlés aux couplets à rimes plates dans une œuvre récemment
retrouvée et qui est, elle aussi, une composition dramatique,
la Passion du Palatiuus : cette Passion présente un assez grand
nombre de mètres et de combinaisons strophiques, et notam-
ment des quatrains monorimes octosyllabiques aux vers 1785-
88, 1805-08, 1825-48, c'est-à-dire, ici encore, dans des passages
d'un caractère lyrique très prononcé, les plaintes de Marie-
Madeleine, de Marie-Jacobée et de Marie-Salomée •*.
C'est aussi dans un épisode où le ton lyrique convient à
merveille que les quatrains monorimes apparaissent dans la
Vie de saint Grégoire : nous sommes arrivés au dénouement
glorieux d'un sombre drame ; Grégoire, né d'un inceste, cou-
pable à son tour, sans le savoir, d'un nouvel inceste avec celle-
là même qui lui a donné le jour, a obtenu, après une terrible
pénitence, le pardon de Dieu ; il est devenu pape par la volonté
divine miraculeusement exprimée ; c'est alors que sa mère
souillée d'un double inceste involontaire, vient, après des
années de vie pieuse, chercher à Rome le suprême pardon ; et
tout d'un coup les deux misérables pécheurs se trouvent réunis
1. Cf. Naetebus, Die iiicht-lyrischen Strophenfonnen des Attfran^ôsischen,
Leipzig, 1891, p. 4.
2. Vers 48-79, 460-71, 518-89, 590-621 de rédition K. Grass, Das
Adamspiel, Halle, 1894 (Ronianiscl^e Bibliothek, VI).
3. Vers 428-46 de l'éd. E. Faral (Classiques fnviçais du moyen dge, n" 3,
deuxième édition sous presse).
4. \'oir K. Christ, Das altfran:{ôsisc}ie Passionsspiel der Palatiiui (Zeit-
scbrijt fiir lomanische Philologie, XL, 1920, p. 404 sq.). Une nouvelle édition
de ce texte, préparée par miss Grâce Frank, est eu cours d'impression dans
la collection des Cliissiques fiaiiçais du moyen dge.
LA VIE DE SAINT GRÉGOIRE 47
dans la joie de la miscricorde céleste qui s'est enfin étendue
jusqu'à eux.
La situation diffère de celles du mystère à^Adam ou de la
Passion du Palatinus, mais c'est toujours une situation à la fois
dramatique et sublime, et l'on comprend qu'un poète ait voulu
chanter cette apothéose dans des strophes de forme particulière
et de caractère lyrique plus marqué que le reste du récit '.
Ce poète est-il l'auteur de la Fie de saint Grégoire originale,
source des deux versions que nous avons conservées ? Ce que
nous avons dit des rapports des divers manuscrits explique
que nous devions rester sur ce point dans le doute. La version
A possédait certainement ce chant en quatrains monorimes,
mais dans B, le dernier épisode, avant l'épilogue propre à ce
manuscrit, est l'accession de Grégoire au trône pontifical et il
n'est plus question de la mère infortunée. On peut admettre
que la Fie de saint Grégoire, en entrant dans la collection de
légendes miraculeuses qu'est le manuscrit B,, a été amputée
d'un épisode qui n'intéressait pas le seul Grégoire et qui n'était
pas strictement indispensable au récit ; mais il n'est pas
impossible que Bi nous conserve la version originale plus
courte, qui aurait été accrue de ce nouvel épisode par l'auteur
de la version A : le manuscrit représenté par B2 et B. aurait
emprunté cette addition à la version A.
Quand on examine le tableau que nous avons dressé de ces
quatrains, on est plutôt tenté de croire qu'ils figuraient déjà
dans la version originale, car tous les manuscrits, A l'exception
de B2, qu'ils soient du xiii*, du xiv^ ou du xv^ siècle, attestent
que le sens de cette disposition strophique n'était plus compris
I. Nos lyriques modernes ont fait un grand usage du quatrain d'octo-
syllabes, mais nous avons trop perdu l'habitude des strophes monorimes
pour apprécier exactement l'impression que pouvaient donner aux auditeurs
de la rie Je saint Grégoire les quatrains du dénouement. Même dits, et non
chantés, ils devaient frapper l'oreille plus fortement que les groupes de
couplets de deux vers qui les précédaient, et peut-être d'ailleurs, ici comme
dans bien des cas, l'effet obtenu tenait-il moins à la forme strophique elle-
même qu'au changement de forme. Enfin il ne faut pas oublier que le qua-
train de vers courts monorimes a sa place dans la Ivrique latine profane du
moyen âge ; voir par exemple dans Ed. Du Méril, Poésies populaires latines
antérieures au Xlh sikh, p. 297, le chant Jérusalem mirabilis, et dans les
Poésies populaires latines du moyen âge du même auteur, p. 255 {Hienisalem
laetare) et pp. 260-75 (série de complaintes).
48 M. ROaUES
ou goûté des remanieurs '. Quoi qu'il en soit, cet essai d'adap-
tation de la strophe à la situation et aux sentiments des per-
sonnages n'a toute sa valeur c^ue dans une œuvre écrite pour
un auditoire et non pour des lecteurs et, plus encore peut être,
dans une œuvre faite pour être chantée, au moins partiellement,
et non pas seulement pour être dite. Le fait intéressant est que
nous le trouvions dans une composition qui n'est pas un poème
dramatique. La Fie de saint Grégoire, dans l'une ou l'autre de
ses formes, se place par là à côté de ces vies de saints chantées
en public qui valaient aux jongleurs l'indulgence de Thomas
Cabham % à côté de cette Vie de saint Maurice qu'un jongleur
chante pendant la veillée des armes, aux « bachelers » pour
les préparer à être adoubés chevaliers \ et, pour nous en tenir
à des œuvres bien connues, à côté de la Fie de saint Léger et
de la Vie de saint Alexis ^.
II
LE GROUPEMENT DES COUPLETS DE DEUX VERS
La Fie de saint Grégoire est écrite en couplets de deux vers
très exactement soumis aux règles dont Paul Meyer a jadis
donné la formule '\ c'est-à-dire qu'une phrase ne finit jamais
avec le premier vers d'un couplet, mais peut s'étendre sur
deux ou plusieurs couplets, à la condition de finir toujours
avec le second vers. La phrase n'étant jamais dans ce texte ni
très longue, ni très compliquée, l'on doit s'attendre à y trouver
surtout des groupements d'un petit nombre de couplets : en
effet un sens complet s'y rencontre le plus souvent enfermé
dans des séries de vers allant de 2 à 12. Mais l'un des grou-
1. A-2, plus conservateur cependant que les deux autres mss. de la famille
A, supprime des quatrains, et B-., qu'on pourrait soupçonner d'avoir étendu
la série des quatrains, et qui en a au moins compris l'intérêt, pratique, lui
aussi, des coupures.
2. Voir Faral, Les jongletirs en France au moyen dge (Bibliollicqiie de r Ecole
des Hautes Études, CLXXXVII), Paris, 19 10, p. 44.
3. Ibid., pp. 45 et 285.
4. Ce rapprochement avec des textes archaïques ne préjuge d'ailleurs en
rien, dans ma pensée, de la date à attribuer à la version originale de la Vie
de saint Grégoire.
5. Romania, XXIII, 6.
LA FIE DE SAINT GREGOIRE 49
pements les plus fréquents est celui de quatre couplets ou de
8 vers, surtout dans 5, ; et les groupes de 2, 4 ou 6 vers s'y
coordonnent facilement eux-mêmes en groupes de 8 vers.
Le début du poème, très semblable dans les six manuscrits
et comprenant dans la plupart le même nombre de vers, pré-
sente clairement cette disposition. Je l'imprime ci-dessous
d'après le manuscrit B,, en corrigeant à l'aide des autres
manuscrits quelques leçons évidemment fautives '.
De saint Gre^orie
OEZ, seignurs, pur Dcu amur,
La vie d'un bon pécheur:
De la terre fud de Aquitaine ;
Pur ses péchiez suffri grant peine 4
Ke grant pour est a retraire;
Mais ne purquant sil deit l'en faire
As altres pécheurs despendre,
Ke remembrance i puissent prendre. 8
Icil pechié dunt parler voil
Ne funt a dire par orguil,
Mais pur essample d'altre gent
Ke il i prengent chastiement. 12
Sainte Escripture nus comande
Ke quant culpe est [onques] plus grande,
Dunt le deit [on] mielz eshalcier
Por l'altre poeple castier. 16
Une manière sunt de gent
Ki despeirent mult malement,
Mes s'il volent tant demurer
Ke cest cunte puissun finer 20
I . Les leçons corrigées et la source des corrections sont indiquées au bas
du texte, les additions placées entre crochets, les suppressions nécessaires
entre parenthèses. Pour rendre plus claire la disposition en groupes de huit
vers, j'ai séparé ces groupes par des espaces qui n'existent pas dans les
manuscrits et j'ai indiqué la place des lettres ornées qui marquent les coupes
du récit.
7 reprendre B-i-s, entendre A — 14 onques Bi, A — 15 on B^-i, A — 18
Qui mescreient A^-^ — Apres 20 A^ ajoute : Et remambrance v vueilliez
prendre A Dieu porres voz âmes rendre.
Rùmania. XLVIIl . .
50 M . ROQ.UES
De cest mcime dunt vuil escrire,
Purrunt il sempres trestut dire
Ke par malveise négligence
Perdent le fruit de pénitence. 24
Cil qui ne seivent a fiance
Cum faite chose est des(es)perance,
Jo lur acuinterai trop bien :
Cum cil sunt certes crestien 28
Ki tant quident estre forfait
Ke mes ne quident par nul plait
De leur'pechié merci trover,
Par ceo n'unt cure d'amender. 32
Or(e) vus dirai par grant anuir
La vie d'un bon pécheur
E de la grant remissiun
K'il receut par confessiun . 36
Ke se ci ad nul des(es)peré,
Ke bien sache par vérité
Que ausi sera Deus pius de li
S'il s'amende, cum fist cesti. 40
Grant fut la culpe al crestien ;
Mes lui ala de ceo tresbien
K'il ne chaï en des(es)perance,
Ainz s'amenda par pénitence, 44
Si ke puis fud sainz apostoiles
E si out nun li bon Gregoires.
Sauf pour le dernier groupe qui ne comprend que 6 vers, et
sauf variantes isolées des manuscrits tardifs A.^ et B-^ et, une
fois, de B2, l'on voit que ce début se laisse répartir sans dif-
21 De cest seignor Bi-i, A — 26 desperance Bi-^, mescreance ^i-j, peni-
tance A'i. — 28 Signor, ce sont cil cr. B-i-^ — 32 demander 5i, d'amender
52-3, A\-i\ Al fait de 29-52 un quatrain en ait ; Bi ajoute 2 vers. — 33 Ini-
tiale ornée dans A et Bi ; Or entendes Bi-^, escoutés A — 34 de cest p. 5-2-.,,
Ai-i, d'un saint p. A-i — 35 grant miséricorde B>-i, A — 56 Qu'il recevra
au roi de glore B2, leçons semblables dans A — 37 desperé £2, A — ■38
C'autresi recevra Dé lui A\ — Après 40 Bi ajoute 2 x'ers — 42 lui avint
^2, '4 — 43 desper.mce B> — Après 46 B^ ajoute 6 vers .
LA VIE DE SAINT GRÉGOIRE 5 I
hcLilté en groupes de 8 vers enfermant, en une ou deux phrases,
un sens complet. Il y a plus : trois sur cinq des groupes ainsi
constitués (i, 3 et 4) forment chacun un ensemble indivisible,
une véritable strophe dont tous les vers, jusqu'au dernier, sont
nécessaires pour compléter le sens. Est-ce là pur hasard ou dis-
position particulière à l'exorde du poème ? Pour en décider
continuons notre lecture, en nous permettant maintenant de
marquer nettement les strophes.
Tant fud forfait icil bons sires,
Dunt jo vus voil la vie dire,
Ke uns ses uncles l'engendra
E la sue ante le porta. 50
Uncore fist H enemis
A ce! saint home faire pis,
Ke sorurges devint son père,
Si fud mari sa charnel mère. 54
Mult par est [or] icil perduz
E as mains d'enemis chaûz,
Si Deu ne fust si merciables
Ki le receut puis des diables. 58
Uimés orez par escripture
Cum faitement ceste aventure
Avint a icel bon Grégoire
Dunt jo vus cunt ci la memorie. 62
SAINTE Escripture nus reconte
Ke, al tens antif, ont un cunte
En Aquitaine la cuntree.
Si out un fil de s'espusee 66
E une fille itant bêle
Ke mult en fud luin la nuvele;
Mais sun gent cors mar unkes vit,
Kar a grant duel li ravertit. 70
55 Molt les ot enemis laciés A — 56 De fors et d'oribles pechiés A ; après
56 A ajoute 2 vers — 58 le rescost 52-3, A\ — 59-^1 a »"^ initiale ornée —
62 vos vueil conter Testoire A — 63 Initiale ornée dans B et Ai — 70 Kai" si
cuni i'escripture dit /?i, B> el A oui la leçon introduite dans le texte.
52 M. ROaUES
De ccst enfant murut la mtre,
E en après prist mal al père.
Quant il se senti aculchié
E de la mort si anguissié, 74
Cel son chier fiz a li apele
E celé sue fille bêle,
E ses baruns fist tuz venir
Ke sa raisun peussent oïr. 78
« Amis bel fiz, ceo dist li cuens,
Pri tei por Deu que seies boens,
Kar je murai proceinement ;
Ja ne vivrai, tresbien le sent. 82
Mult s'en vait or(e) m'aime dolente
Pur ta surur ki si est gente,
Ke [en] mun vivant ne l'ai mise
U sa bealté fust bien asise. » 86
Quant li vadlet le père entent,
Si en plore mult tendrement.
E cil li dit : « Laissez ester !
Te n'estovera nient plurer, 90
Kar tu tendras ma grant honor ;
Mes li doel ert ta sorur
Ki remeindra descunseillee.
Mar fud la lasse unkes criée ! » 94
Quant la [fille] ot que dit li sire,
Plure des oiîz, del cuer suspire,
E sa face ki tant est gente
Descire e grate la dolente, 98
E pur la sue grant dolur
Plurent trestuit li vavassur
E les dames e li barun
Ki l'esgardoent environ. 102
76 E sa fille qui molt (tant) est bêle B^-^^A — 81 Je me morrai ^2-3, A
— 83 Mais molt s'en vait m'arme 52-3, A — Après 86 A\-i développent la
même idée en 10 vers, A2 en 6 vers seulement — 87 Initiale ornée dans Ai et Bi
— 95 fille Bi, A — 97-100 sont remplacés dans A par : Sa face qui en bêle et
clere, Por le duel qu'elle a de son père, Pu tote muée et nercie, Descoloree et
amatie ; Por la dolor qu'elle menot, Quar par confort ne se tardot, Ploroent
tuit comunaument Li vavassor et l'autre gent.
LA VIE DE SAIXT GREGOIRE ) 3
Quant li père veit la pucele,
Sa face ki tant par est bêle
Que ambes mains grate e descire.
Sin out el queor pesance e ire. io6
Par le puign ad sa fille prise
E al vadlet en la main mise ;
Si li preat mult ducement,
Pur amur Deu omnipotent,
K'il la garde a tel honur
Cum[e] frère deit sa surur. 112
Es vus li père défini
(E) li barun l'unt enseveli
Mult richement e a barnage
Cum[e] cunte 'de tel lignage. 116
E li frères ad la sorur
Lunges gardée a tel honur
Ke [il] trestur li ad dune
E quanqu'ele volt li ad trové. 120
Ensemble vont, ensemble vienent,
Ensemble estunt, ensemble seent ;
Lur vest[ejùre sunt cummune
Elur esquiele tut une; 124
Ensemble burent d'un vaissel
E si taillèrent d'un cultel,
[E] lur liz furent si [de] près
Qu'il s'entrevirent tut adés. 128
Q
UANT li diables cest plait veit...
Dans ce nouveau fragment nous avons déterminé regroupes
dont 9 sont des hiuitains et un seul (103-112) un dizain. Ici
109-10 Si li comande en celé feit, Que il l'ame son père desit B2, A —
Avant WT, A intercale 2 vers : Quant li pères ot si parlé, Ileuc devant tôt
son barné — Après 11} 2 vers ajoutés par A3 — 1 17-8 remplacés dans A par :
La suer remest oveuc son frère En après la mort de son père Et cil l'a bien
lonc tens gardée Et a tel enor démenée (Et il la garde a tel honor Et se li
porte tel amor A2) — 119 Que il trestôt li doue et treuve B2, leçon analogue
dans A — 120 Quant qu'ele li demande et reuve B2-S, A — 122 A grant joie
ensamble se tieiient A — 127 leçon de B^-i, A-i-i — 128 s'esgardoient, s'en-
tresgardoient A — 129 Initiale ornée dans Bi-i.
54 M- ROQUES
encore 4 sur 9 de ces huitains forment des strophes indivisibles
(str. 4, 5, 7 et 8). Si nous poursuivions notre lecture du
manuscrit B,, nous déterminerions encore 10 huitains avant
de rencontrer un sizain, puis de nouveau 1 1 huitains avant un
autre sizain et ainsi de suite, avec une proportion de huitains
un peu moindre dans certaines parties du poème et surtout
vers la fin, sans que cette proportion descende d'ordinaire au-
dessous de 7 huitains sur 10 groupes possibles et jamais au-
dessous de 5 sur 10.
Le groupement de couplets de 2 vers en quatrains, en
doubles quatrains et même en huitains, est à coup sûr naturel
et facile, et il suffit de parcourir un poème en couplets pour
en trouver un grand nombre d'exemples. Je ne crois pas
cependant qu'aucun calcul de probabilités puisse permettre
d'attribuer au hasard la formation de séries de huitains aussi
longues et aussi répétées et une proportion de huitains aussi
élevée par rapport aux autres groupements possibles des couplets,
quatrains simples, sizains, dizains, etc. Tout au moins aucun
des poèmes en couplets de 2 vers que j'ai pu examiner ne m'a
rien montré de semblable '. J'en conclus que le manuscrite,
de la rie de saint Grégoire nous a conservé une version de ce
poème composée essentiellement en strophes de 8 octosyllabes.
Cette forme strophique est-elle originale ou bien est-elle le
résultat d'un remaniement représenté par les manuscrits de la
famille 5 ? La première hypothèse semble la plus probable. En
eftet, d'une part A et B sont d'accord pour présenter un grand
nombre de huitains, isolés ou en série, qui figuraient par
conséquent déjà dans une version antérieure ; d'autre part les
vers qui, dans A, viennent briser la forme du huitain, appa-
raissent souvent comme des additions, parfois heureuses, mais
parfois aussi assez inutiles. La comparaison des versions A et
I. J'ai fait pour la plupart des textes signalés par PaulMever dans
l'article cité ci-dessus l'analyse métrique de fragments étendus : la proportion
des huitains, même déterminés très largement, est toujours inférieure au
moins de moitié à celle de la Vie de saint Grégoire, et ces huitains ne se
trouvent pas en séries aussi continues. — 11 y aurai: lieu d'examiner de près
la constitution métrique du mystère d'Adam, où l'on déterminerait assez
facilement des huitains d'octosvllabes à rimes plates dans le premier dialogue
de Dieu avec Adam et Eve.
LA FIE DE SAINT GRÉGOIRE
55
B pour un court passage choisi au hasard dans le corps du
récit suffit pour vérifier ces deux faits.
l'imprime ci-dessous l'épisode de Grégoire abandonné en
mer et sauvé par la volonté divine, d'après B, et A,, corrigés
à l'aide des autres manuscrits de même famille. Dans ce frag-
ment, sur 10 groupes la version B présente 9 strophes de
8 octosyllabes : or, 3 de ces huitains se retrouvent au même
endroit et constitués de même dans la version A. Pour le
caractère adventice des vers supplémentaires de A l'on notera
les développements 771-78, 809-ié, 829-;2.
B
De la dame larrum atant
E si redirum del emfant :
Enz en la nuit [k]e il fud nez
E qu'il fud eu la mer portez, 599
Le prist le vent en mi le port
Ke bien près l'eut neié e mort,
Si Deu ne fust si merciables,
Ki as pécheurs est sucurables. 603
Li baltels vait forment brandant
Par mi les undes odl'emfant.
Li venz le bute e estrue,
Une unde a l'altre le rue ; 607
Mais li balteals en va si dreit,
Ke Damnedeus le conduiseit,
Ke bien matin a l'enjornee
Il eut bien la mer passée. 61 1
Atant es vos najant sur destre,
Par le plaisir le rei celestre,
Dui pescheur d'un abbeïe
A
De la dame lairons atant,
Si reparlerons del enfant,
Que en la nuit que il fu nés
Pu el batel en mer getés, 770
La o il en la mer esteit,
Si com fortune le voleit,
Molt près de péril et de mort,
Sans nuil conduit e sanz confort 774
Fors sol Dé qui le conduiseit
Si com li suens plaisir esteit,
Que set tresbien tos seaus sauver
Que il plaist en terre et en mer. 778
Quant le batels s'aleit gaucrant
O le tonel et o l'enfant,
Si com li venz le demenoit
E l'onde qui le debotot, 782
Que aprez esteit ja d'ariver
A un droit port outre la mer.
E vos iluec errant sor destre
For le plaisir le rei celestre
Deus pecheors d'une abaïe ;
B. 596 Initiale ornée dans les trois mss. — 602-5 Se Diex ne fust par ses
mercis, K'as pecheors est dous et pis B> et partiellement Bs — 607 a l'autre si
le rue Bi — 611 Fu bien en aise m. p. B2
A. 767 Initiale ornée dans les trois mss. — 775 sol l'onde quil A\
Initiale ornée dans Ay — 780 E le Ai — 785 Atant es vos errant .r42
779
5é
V moines out de sainte vie :
Li abes meïmes li suen cors
Les out la nuit enveié hors
Pur peissuns prendre en celé mer
Ovoc les moines conreer.
Li pescheur dunt jo vus chant,
Bien matinet al jor luisant,
Sur le batel sunt embatu
U Gregories li emfes fu.
De chief en chief l'unt engardé ;
Quant il n'i unt nuli trové,
Si quiderent trestot de fi
Ke li home fuissent péri.
Li pescheur se dementerent,
Ke il cremerent et duterent
Que cil fuissent péri en mer
Ki le batel durent guier.
Dune duna Dieus li spiritables
A ambesdous en lur curages
Ke le tonel e l'emfant pristrent
E enz en lur batel [le] niistrent.
M. ROaUES
615
Mais li orages e li vent
E les undes e le turment
Si grant entente lur livrât
Qu'il ne sevent qu'el(e) tunel ad ;
659
Cum il ainz purent il l'unt mis
E al nagier se sunt repris ;
Dune si nagent a tel esforz
Que a prime vindrent a dreiz porz. A terre trahent lur 'oatel
643 E dedenz esteit li tonel.
Moines i ot de sainte vie :
Li abes meïsmes sis cors
Les ot la nuit enveié hors
Por peisson prendre en sele mer
619 A tos ses moines conreer.
Sil pcchcor dont je vos di,
Quant li jors fu bien esclarsi,
Sor le batei sont enbatu
623 O li enfes el tonel fu.
Par le batel ont regardé ;
Quant il n'i ont orne trové.
Si quiderent trestuit de fi
627 Que li ome fussent péri.
Ne vuelent le batel moveir,
Mais le tonel vuelent aveir,
Si com fortune le faiseit,
631 Qui encore pas ne voleit
Que li petis enfes perist
Qui la dedens el tonel gi.st.
En lur batel sus l'ont sache
635 E l'autre batel ont laissé.
N'erent que dui tant solenient
E la mer les cuitoit forment,
Por ce que fors iert li orages,
Si en estoit griés li plus sages ;
Tant les cuitoit la tormente
Qu'il ne metent a el entente
Fors seul a issir de la mer :
Ne lor laist el tonel guarder.
Tant ont sil dui nagié a fort ;
Que primes sont venu a port ;
788
792
796
800
804
808
812
816
820
Ke li abes tant sulement
Lur vint encuntre a la mer,
Dune si lur prist a demander
D'
647
Que li abes tant solement
Vint encontre eaus al ariver,
Si leur comense a demander 824
628 Initiale ornée dans Bi — 631 ke la b. B\
788DÔmesiot^i — 792 Aoes//2 — 796 E li A^ — 797 Car le .4, — 798
n'i ot A\. — 813-15 A, n'a qu'un vers : Quar tant fort les grevot la mer. • —
821 Iniiiahornée dans Ai et A .
LJ VIE DE SAIXr GRÉGOIRE
« Feïstes liiii alkes d'espleit .-'
— Nenil veir, sire, ke pru seit :
Si grant turment ad en la mer
Ke enz n'i peûmes rei geter. »
Se il ont fait auques d'expleit
Ne chose dont il miaus lor scit.
Si li on dit c'onques en mer
6)1 Ne porrent sor lur res geter
Ne de rien entendre a pescher
Por l'orage por le temper,
Mais a grant peine ont tant fait
Que il ne sont a port retrait.
Li abes vint vers le batel Li abes s'aprisme el batel
Tant qu'il choisist le bel toncl ; Tant que il choisist le tonel ;
Il lur dit demeintenani : Dons demande que se esteit
« K'ad ci dedenz, mi bel enfant. » 655 Iluec dedenz que il veeit.
Cil respunent : <( C'est nostre afaires ; Il li ont dit : « De nos afaires,
N'i ad de chose, sire.guaires. » Sire, n'i a de chose guaires. »
Es vus l'emfant lues esperi A tant li enfes s'esperit,
Dune si geta un grant cri. 659 Si a en haut geté un crit. .
Si cum li abes l'entent,
Si s'esmerveille mult forment
E ambedui li pescheur
En ont eu molt grant pour.
Il leur demande : « Kar me dites,
Si fait vaissiel u presistes ? »
Cil li respundent maintenant :
(« Sire, hui matin, al jor luisant,
Encuntrames un voi batel,
N'i trovames que cest tonel.
Si le meimes caenz od nus;
Mais, par la fei que devons vus,
Uncor(e) ne sai qu'il i ad de fi,
Kar une certes dedenz ne vi . »
Quant li abes la vois entent,
Si s'en est merveilés forment
Que enbedui li pecheor
663 En ont eu molt grant poor.
Heur demande: «Dites mei,
Nel me selez en vostre fei,
Icest tonel ou avés pris ?»
666 Li uns li dist : v Se qu'avés quis
O bien matin, au bel jor cler,
Que esteions en celé mer,
669 Si trovames un batel
Tôt vuit ne mais icest tonel ;
Le tonel a notre hues preïmes
E le batel iluec guerpimes ;
675 Nos ne savons que dedens a :
Onques uns de nos n'i guarda.
57
828
856
840
844
848
552
856
Si, comme j'espère l'avoir rendu au moins probable, la forme
strophique était déjà celle de la version originale de la Fie de
saint Grégoire, source des deux versions A et B, le rapport des
divers manuscrits se trouve largement éclairé : la version B est
652 Initiale ornéedans B^ — 659 un si grant cri B2 — 660 Quant li abes le
vois entent Bi-^ — 663 En eurent g. p. B, — 665 ule pr. B>— 672 ne savun B,
837-8 sont développés par Ai en 4 vers —843 Et ambedoi At-, — 851 Iluec
trovames A-it.
58 M. ROQUES
la plus proche de l'onginal ; B, est, malgré des fautes et aussi
des modifications voulues, le meilleur représentant de cette
fiunille ; la version A est l'œuvre d'un remanieur désireux à la
fois d'embellir sa matière et de la présenter sous une forme
métrique plus courante, plus conforme sans doute au goût du
public auquel elle était destinée, mieux adaptée peut-être à des
conditions nouvelles de récitation ou de lecture.
C'est un état de choses analogue, mais non identique, à celui
que présente, par rapport à la forme ancienne de la Fie de saint
Alexis en strophes de cinq vers assonances, la rédaction inter-
polée du xii"" siècle en laisses ou la rédaction rimée du xiii"^.
Nous avons ainsi atteint le but de notre recherche, mais n'y
a-t-il pas à tirer des constatations que nous avons faites d'autres
conclusions encore, et qui garderaient quelque valeur même
dans l'hypothèse, peu vraisemblable, où la forme en huitains
ne serait pas originale dans la Fie de saint Grégoire ?
Qu'est-ce en effet que cette strophe de huit vers à rimes
plates que nous avons reconnue dans la Fie de saint Grégoire ?
Comment en expliquer l'emploi ? Sans doute la littérature
poétique de l'ancienne Fraiice connaît des strophes analogues
qui groupent, depuis quatre jusqu'à trente-six vers, des octo-
syllabes, des décasyllabes ou des alexandrins à rimes plates. On
en trouvera dans le répertoire de Naetebus, sous les numéros
XL à LVII, une série assez abondante ; mais, dans la plupart
des cas, l'individualité de la strophe est marquée, d'une façon
certaine, par un trait immédiatement saisissable : répétition
d'une même formule à la fin ou au début de la strophe, inter-
calation de phrases latines, présence au premier vers d'un nom
propre ou d'un mot d'un texte connu, comme ÏAve Maria,
etc. Dans la Fie de saint Grégoire, rien de semblable : les
strophes se succèdent dans un récit continu et rien ne marque
la division strophique en dehors des pauses, bien légères et sou-
vent incertaines, exigées par le sens. Pourquoi donc le poète
s'est-il imposé de donner à son œuvre une forme à la fois si
rigoureuse et si difficile à discerner ? Une seule explication
paraît possible : l'individualité de la strophe était assurée par
LA VIE DE SAIXr GRÉGOIRE 59
un moyen indépendant du texte kii-mème. Ce moyen, ce ne
pouvait être une simple disposition graphique, que les copies
(nous en avons la preuve même dans les manuscrits de la ver-
sion B) n'auraient pas su respecter ; mais ce pouvait être la
musique. Deux autres œuvres au moins du moyen âge se pré-
sentent à nous dans les mêmes conditions, deux œuvres
célèbres, les poèmes de Clermont, la Passion et la Fie de saint
Léger.
La Passion est écrite en quatrains d'octosyllabes à rimes
plates, le Saint Léger en sizains d'octosyllabes à rimes plates ;
rien cependant, en dehors des grandes initiales heureusement
conservées par le précieux manuscrit de Clermont-Ferrand, ne
permettrait de retrouver la division des strophes dans ces deux
poèmes, si ce n'est, comme dans la Vie de saint Grégoire, « l'u-
nité de forme et de sens, qui les détache naturellement l'une
de l'autre » ' . Mais nous savons que la Passion était un poème
chanté, car le manuscrit nous a conservé la notation de la
mélodie qui l'accompagnait, et l'on ne peut guère douter que
le Saint Léger ne fût aussi destiné à être chanté ou dit en
musique. Strophe et couplet mélodique sont dès lors insépa-
rables : l'une est faite pour l'autre qui lui assure en retour une
individualité certaine, en dehors de toute disposition graphique
et malgré les confusions que peut créer la succession inin-
terrompue des rimes plates.
Et nous voici ramenés, avec plus de précision et, je pense
aussi, de certitude à la même conclusion que pour la première
partie de cette étude : la Vie de saint Grégoire, sous la forme
dont la version B nous a conservé les restes, n'a pas été écrite
pour la lecture silencieuse, ni pour la récitation, mais pour
l'exécution musicale, comme la Passion, comme la Vie de saint
Léger, comme la Vie de saint Alexis, etc.
L'on ne peut objecter à cette conclusion le fliit que dans les
différentes strophes de la Vie de saint Grégoire apparaissent aux
mêmes places tantôt des vers féminins et tantôt des vers mas-
culins, ce qui créerait une difficulté pour la mise en musique :
le poème de la Passion, qui est noté, est en effet construit exac-
tement de même ^
1. Gaston Paris, Roviania, I, 292.
2. Cf. Naetebiis, 0. c, p. 4.
6o M. ROQUES
Je ne pense pas qu'il faille non plus attacher d'importance
aux expressions conter, dire, lire et même escrire qu'emploient
les divers manuscrits pour le récit de la Fie de saint Grégoire :
les deux premières ne sont pas incompatibles avec un récit
chanté ; mais surtout elles peuvent être toutes du fait des
adaptateurs successifs du poème le plus ancien. A l'inverse l'on
trouverait d'ailleurs, au moins une fois, dans B la trace de cet
état plus ancien, fait pour le chant, que je crois nécessaire
d'admettre: au vers 619, cité ci-dessus, nous lisons
Li pescheur dunt je vus cha7it.
Bien matinet, al jor luisant,. . .
La version A a remplacé ce mot et modifié la rime :
Sil pescheor dont je vos di.
Quant le jors fu bien esclarci, . . .
on pourrait voir là une preuve de plus de l'antériorité et du
caractère conservateur de B.
*
* *
Résumons maintenant les résultats de notre étude :
1° Il a existé de la Fie de saint Grégoire une forme destinée à
être chantée ; cette œuvre était composée en strophes de huit
octosyllabes à rimes plates ;
2° Cette rédaction a été copiée ou remaniée par un auteur
que cette disposition strophique n'intéressait plus, mais qui ne
s'en trouvait pas gêné, et qui, tout en l'altérant souvent, ne l'a
pas sj'stématiquement modifiée ' ; cette nouvelle forme est la
source des deux versions A et 5 ; la version B-est la plus fidèle,
elle est malheureusement représentée par un manuscrit qui
paraît abrégé, surtout vers la fin, Bi, et par des manuscrits
peut-être contaminés, B^ et B^ ;
I . Il me paraît difficile d'admettre que les nombreux groupes, communs
k A i:t à. B, qui ne sont pas des huitains, existaient déjà dans la forme
originale, dont la disposition strophique aurait été ainsi très irrégulière ; si
l'on admettait que ces irrégularités ont pu, en dépit de la musique, se ren-
contrer dans l'original chanté, il serait inutile de supposer l'existence de la
rédaction 2.
LA VIE DE SAI.Wr GRÉGOIRE 6î
3° La version A est un remaniement systématique, dont
l'auteur a éliminé la disposition strophique originale ;
4° Dans sa forme originale, la Fie de saint Grégoire appartient,
par sa disposition strophique taite pour le chant, au genre de
nos plus anciennes vies de saints ; c'est seulement dans des
copies ou des remaniements postérieurs au xii'^ siècle qu'elle a
revêtu la forme plus répandue, mais plus moderne, d'un
poème fait pour la récitation sans musique ou la lecture, silen-
cieuse ou à voix haute \
Mario RoauES.
I. Je ne reviens pas sur la question des quatrains monorimes, mais rien
n'empêche d'admettre qu'ils aient déjà figuré en tout ou en partie, malgré
leur absence de fi,, dans la première version en huitains.
DATE ET COMPOSITION
DES
JEUX DRAMATIQUES DE CHANTILLY
Les cinq jeux dramatiques du manuscrit 617 de Chantilly
qui viennent d'être publiés par M. Gustave Cohen ' se classent,
au point de vue de la versification, en trois groupes : le
premier est formé par les deux « Mystères de la Nativité »
(n°^ I et II), le deuxième par la « Moralité des sept Péchés
mortels et des sept Vertus » et la « Moralité de l'Alliance de
Foy et Loyalté » (n°' III et IV) ; le troisième par la « Moralité
du Pèlerinage de la Vie humaine » (n° V).
Ce qui caractérise le premier groupe, c'est une arythmie
bizarre et déconcertante dans la versification. L'auteur des deux
mystères semble avoir ignoré les lois les plus élémentaires et
les principes fondamentaux de la prosodie française. Les vers
y sont d'une inégalité choquante ; à peine si, par-ci, par-là, on
rencontre un groupe de deux ou trois vers successifs de la
même mesure. Voici, par exemple, rangés dans l'ordre dans
lequel ils se suivent, les vers dont se compose le Prologue
de la première de ces pièces : 9 syllabes ; 13 ; 7 ; 10 ; 11 ; 7
(ou 6, selon qu'on lit que une ou quunc); 10 (ou 9) ; 9. A
côté des moules habituels de 7, 8 ou 10 syllabes, figurent les
formes les plus rares de la poésie française : des vers de 9, 11,
13 et plus de syllabes encore. Les longs vers restent sans la
coupe régulière à l'intérieur qui détermine leur rythme ; la
césure, si toutefois on peut en parler ici, est placée tout au
hasard. Il est impossible de dire si les syllabes finales muettes
I. Mystères et Moralités du Manuscrit 6/7 de Chantilly, publiés pour la
première fois et précédés d'une étude linguistique et littéraire par Gustave
Cohen (Bibliothèque du xv^ siècle), Paris, Champion, 1920.
LES JKUX DRAMATIQ.UES DE CHANTILLY 63
doivent être comptées ou non ; d'ailleurs, qu'on les compte ou
qu'on ne les compte pas, cela n'a aucune importance, les vers
n'en deviennent ni meilleurs ni plus réguliers. Cependant l'in-
tention d'écrire en vers est bien là. Elle apparaît dans la
manière dont le texte est transcrit dans le manuscrit, où chacun
de ces prétendus vers occupe assez régulièrement une ligne, un
peu moins régulièrement dans la seconde pièce que dans la
première. Elle apparaît surtout dans la recherche de la rime qui
doit relier par groupes de deux ces vers amorphes. Mais cette
rime n'est elle-même pas moins informe que le vers. A une
époque où les poètes cultivaient avant tout la rime riche et
léonine, ici ce n'est souvent qu'une vague assonance, unissant
même une voyelle nasale à une voyelle orale ou combinant
une rime masculine avec une rime féminine '. Bien souvent
aussi, les vers restent isolés, sans qu'aucune rime ou assonance
ne les rattache au texte précédent ou suivant. Sous ce rapport,
je suis tenté d'aller plus loin que l'éditeur, et je verrais volon-
tiers des vers isolés là où M. Cohen croit pouvoir reconnaître
de très vagues assonances, fondées sur des particularités lin-
guistiques propres au dialecte de l'auteur -. Quelquefois encore,
on pourrait supposer que le poète ait songé à des rimes croisées
ou embrassées, par exemple I 93-98; 142-145 ; 146-149. Mais
comment attribuer un pareil souci artistique au pauvre rimeur
de nos mystères ? Ce sont des combinaisons dues au hasard
1 . Voici par exemple le début de la première Nativité :
En l'honneure de Dieu tout puissant
Et sa mère Marie, la royne des angele,
Une jeux vos veulhe comenchire
Por resjoiir la bonne compaingnie.
2. Comment par exemple expliquer la « rime » Dieu : humaine I, 125-
126 ? Veut-on rattacher Dieu au groupe ciel : anonchié précédent, et humaine
au groupe monde : miséricorde qui suit ? Mais alors, comment de nouveau
entendre la combinaison Dieu : jour (I, 266-267), placée entre paiis : maris
et nomeit : cytè} Voyez des cas analogues aux vers I 132, 136, 168, 181,
212, etc. Il ne s'agit pas de graves négligences imputables au copiste, car dans
les autres pièces, copiées par la même personne, des « rimes « de ce genre ne
se rencontrent pas ; c'est l'incapacité même du poète qui seule est en cause.
Il est évident que certaines conclusions de l'étude linguistique, basées sur
des assonances de ce genre, perdent par là même leur valeur.
64 E. HOEPFFNER
et le produit de la maladresse même de l'auteur. Quant aux
« laisses monorimes » qui paraissent de temps à autre, je ne
puis y voir ni une intention de l'auteur ni des restes d'une
forme plus ancienne, mais simplement une autre preuve de la
gaucherie et de l'incapacité du poète qui. ayant rencontré une
rime commode et facile, s'en sert sans scrupule et sans craindre
d'en abuser. Bref, l'auteur a évidemment la très louable inten-
tion d'écrire une belle pièce de vers, mais il lui manque à peu
près tout ce qu'il faut pour cela, au moins sous le rapport de
la forme ; le talent de versificateur aussi bien que la pratique
des formes poétiques et la connaissance des lois de la versifi-
cation lui font totalement défaut.
Les choses se présentent sous un tout autre aspect dans le
deuxième groupe. Ici, les vers, des octosyllabes, sont tout à
fait corrects, sauf dans quelques cas, assez peu nombreux, où
ils sont trop courts ou trop longs d'une ou de deux syllabes.
Une très légère correction suffit, le plus souvent, pour rendre
à ces vers une forme absolument régulière. Il s'agit, par exemple,
tout simplement de rétablir à l'intérieur des mots le hiatus
habituel de l'ancien français, à la place des formes contractées
qui se trouvent dans nos textes '. Les cas sont si nombreux et
ils se répètent avec une telle régularité qu'il faut y voir une
preuve très sûre du fait que nos textes remontent à une époque
plus ancienne où ces hiatus étaient encore de règle. Les irrégu-
larités de la versification que nous trouvons da:ns ce groupe
sont donc évidemment l'œuvre du copiste qui y a introduit
des formes plus récentes de son propre dialecte. Il en est de
même pour les rimes : elles sont non seulement correctes, à
quelques exceptions près, mais elles laissent encore parfaitement
entrevoir le souci qu'avait leur auteur, de composer son œuvre
en rimes riches et léonines -. On ne rencontre donc pas ici
d'autres fautes que celles qu'on trouvera dans tous les textes
qui sont copiés par un copiste négligent, peu scrupuleux, et
qui introduit dans le texte reproduit par lui les formes et les
1. Voyez les cas assez nombreux signalés aux Notes Complémentaires
(m 470, 813, 828, 946, 1832, 2013); le nombre pourrait être augmenté
sans peine : 284 (asscOrec) ; 557 (ei'it); 1068 (;vestei'ires), etc.
2. Ceci apparaît plus nettement dans III que dans IV.
LES JEUX DRAMATIQUES DE CHANTILLY 65
habitudes linguistiques Je son propre parler, sans trop tenir
compte de la régularité des vers ou de la qualité des rimes. .
Entîn, la pièce V, qui forme à elle seule notre troisième
groupe, présente exactement un état intermédiaire entre les
deux autres. Dans sa plus grande partie, le texte est à peu près
correctement versiiié ; on n'y relèvera que les négligences rela-
tivement peu importantes du deuxième groupe ; elles ne sont
ni plus graves ni plus nombreuses. Mais brusquement on passe
à d'autres passages, — et ils sont assez nombreux — où repa-
raissent toutes les violentes irrégularités qui caractérisent les
mystères du premier groupe. Ce sont les mêmes vers amorphes,
beaucoup trop longs ou trop courts, se succédant sans aucune
règle, au petit bonheur ; des vers isolés qui restent sans vers
correspondants ; de simples assonances à la place des rimes ;
la succession de plusieurs vers sur la même rime banale et
facile, etc. Bref, la pièce offre un mélange très curieux des par-
ticularités propres à chacun des deux groupes précédents : tan-
tôt les traits les plus caractéristiques de l'arythmie des deux
mystères, tantôt la « régularité suspecte » des deux moralités.
La première idée qui se présente à l'esprit serait d'admettre,
pour expliquer les divergences si frappantes entre nos trois
groupes, un copiste différent pour chacun d'eux. Mais cette
hypothèse est écartée par le témoignage formel du manuscrit.
D'abord, les trois moralités, les deux régulières aussi bien que
l'irrégulière, sont évidemment écrites de la même main ; ceci
ne fait aucun doute d'après les données paléographiques. Le
copiste était cette sœur Katherine Bourlet dont la signature
se trouve au bas du dernier feuillet du manuscrit et que
M. Cohen a si heureusement réussi à identifier avec la sœur
Kathon Bourlet, novice au Couvent des Dames Blanches de
Huy, de 1478 à 1484 '. Or, la même signature figure encore
à la fin du premier mystère, paléographiquement assez diffé-
rent ds." récriture des trois moralités. C'est donc encore le
même copiste qui a aussi écrit au moins l'une de nos deux
pièces arythmiques. Quant au deuxième mystère, on peut
hésiter. Écrit en cursive du xv^ siècle, il n'a paléographique-
ment rien de commun avec les quatre autres pièces qui sont
I. Cohen, /. /., p. xcvii-ci.
Romania. XLI'IH. r
66 E. HOEPl-rS'ER
écrites en gothique. Malheureusement, la fin de la pièce
manque; nous n'avons donc pas ici de signature, par consé-
quent la question reste ouverte '. Cela n'a d'ailleurs pas d'im-
portance pour le point particulier qui nous occupe ici. Il suffit
de voir que les différences de forme entre nos cinq pièces ne
peuvent s'expliquer par une différence de copiste. C'est donc
sans doute dans les modèles mêmes qu'il faut en chercher la
raison.
Voyons d'abord la dernière pièce où nous nous trouvons sur
un terrain plus solide. Son titre même nous renvoie en droite
ligne à la source d'où elle dérive : le « Pèlerinage de Vie
humaine » de Guillaume de Digulleville, le célèbre poème
allégorique du milieu du xiV-' siècle. Notre jeu n'a utilisé qu'une
partie de la vaste composition, à savoir les vers 1471-5062,
qu'il a réduits par des suppressions nombreuses à 1255 vers.
La mise à la scène de l'œuvre de Digulleville était d'une e.^é-
cution fiicile. L'original lui-même est déjà presque entièrement
dialogué, et par conséquent pas très loin de la forme drama-
tique. Il suffisait de quelques retouches légères, d'établir ici et
là des raccords, ou de supprimer de temps à autre les rares for-
mules, des « dist il, dist elle », etc., qui ne faisaient pas
partie du dialogue, en les remplaçant, pour rétablir la mesure
du vers, par quelques mots nouveaux.
Or, ce travail, si modeste cependant, l'auteur du Jeu n'a
pas été à même de l'exécuter d'une manière satisfaisante. Son
texte est à peu près correct là où il reproduit purement et
simplement le poème de Digulleville. Dans ces passages, les
irrégularités ne manquent, certes, pas ; mais les fautes qui s'y
trouvent ne sont guère différentes de celles qui déparent les
deux moralités régulières. Elles sont causées, le plus souvent,
par la substitution de formes wallonnes aux formes picardes
de l'original où par le remplacement partiel d'un état linguis-
tique plus ancien par un autre plus récent. Quelquefois ce
I. Il me semble que, malgré la différence d'écriture, on pourrait attribuer
cette pièce au même copiste qui a écrit tout le reste du manuscrit, ce qui
précède aussi bien que ce qui suit. Sœur Catherine avait peut-être des
raisons, qui nous échappent, pour choisir ici l'écriture cursive. Nous
reviendrons plus loin là-dessus.
LES JEUX DRAMATiaUES DE CHANTILLY éj
sont aussi des fautes de lecture, comme on peut les retrouver
partout chez des copistes peu scrupuleux. Mais dès qu'il doit
s'écarter quelque peu de son modèle et qu'il est livré à ses
propres forces, voilà notre poète tout désemparé. Combien de
fois n'a-t-il pas tout simplement supprimé les quelques mots
qui, chez DiguUeville, introduisaient ou terminaient un dia-
logue, sans s'inquiéter le moins du monde des vers de cinq,
six ou sept syllabes qu'il faisait ainsi surgir au milieu des octo-
syllabes ! A d'autres reprises, il met bien dans le texte de son
modèle quelques mots nouveaux à la place de ceux qu'il a dû
supprimer, mais il fait alors des vers d'une longueur déme-
surée qui dépassent souvent de beaucoup le cadre octosylla-
bique. Tantôt deux vers de l'original sont fondus en un seul,
qu'il laisse alors sans rime correspondante ' ; tantôt il aban-
donne son modèle sur une étendue plus considérable et crée
des vers de sa propre fiintaisie, dans lesquels apparaît aussitôt
l'arythmie bizarre des deux mystères. C'est surtout au moment
où s'opère un changement de rôle que ces irrégularités sont
particulièrement fréquentes, c'est-à-dire exactement là où le
poète se voit forcé de quitter son modèle pour faire un raccord.
C'est comme s'il profitait de ces occasions pour donner pen-
dant quelque temps libre cours à sa fantaisie ; puis, assagi, il
revient à sa source qu'il suit de nouveau plus fidèlement. En
un mot, les parties correctes de notre moralité sont une repro-
duction à peu près exacte du poème de DiguUeville, les parties
amorphes sont Tœuvre personnelle de l'adaptateur ^
Appliquons à présent le principe que nous venons d'établir
aux autres pièces de notre manuscrit. La régularité frappante
que nous avons dû constater dans les moralités III et IV prouve
bien que celles-ci sont des copies assez fidèles faites sur des
textes plus anciens. Les irrégularités qu'on y relève sont évi-
1. Voyez p. ex. les vv. 187, 251, 830,835, 1139, ii84,etc.
2. La pièce contient aussi quelques passages indépendants de DiguUeville,
et qui sont pourtant à peu près correctement versifiés. A vrai dire, ils ne
sont ni nombreux ni très étendus (vv. 889-894 ; 899-900 ; 917-920; 1030-
1036; 1 104-1 107); néanmoins, leur présence ne laisse pas de nous étonner
quelque peu. Il peut s'agir là d'un simple effet du hasard ; dans certains cas,
le poète a sans doute aussi utilisé d'autres passages de son modèle, ou
quelque source poétique étrangère.
68 E. nOEPFFNER
demment attribuables à la sœur Catherine Bourlet. L'étonnante
absence de sens rythmique qui se révèle si curieusement dans
les parties indépendantes du cinquième jeu explique sans peine
pourquoi le nombre des irrégularités métriques est ici peut-être
un peu plus grand que dans la moyenne de nos copies médié-
vales. Mais derrière les déformations linguistiques que le copiste
a fiiit subir à ses textes, on reconnaît encore très bien l'état
linguistique plus ancien des poèmes primitifs. Dans des cas
très nombreux, les vers irréguliers redeviennent corrects, non
seulement par le rétablissement des hiatus dont il était déjà
question, mais aussi lorsqu'on rétablit, par exemple, les formes
de la déclinaison à deux cas ou certaines tormes verbales de
l'ancien français, comme la première personne du singulier
sans e iînal dans les verbes de la première conjugaison. Le fait
est particulièrement frappant dans la troisième pièce, mais on
le retrouve aussi, quoique un peu moins régulièrement, dans IV ' .
Celui-ci, à ce compte-là, serait un peu plus jeune que l'autre.
On pourrait en dater l'original de la deuxième moitié du
xiv^ siècle, tandis que l'original de III appartiendrait encore à
la première moitié de ce siècle ou même au xiii'. Ceci avec
toutes les réserves que comporte une datation basée sur des
éléments d'appréciation aussi flottants et incertains '. Quant
au pavs d'origine de nos deux textes, leur état linguistique ne
donne aucune précision à ce sujet. Ce sont des preuves d'une
autre nature, déjà alléguées par M. Cohen, qui permettent de
les attribuer avec quelque vraisemblance à la partie septentrio-
1. Dans IV, une forme contractée comme, pourveaiice (392) figure à côté
des formes avec hiatus veoir (33) et poiirveus (332.339) ; les formes récentes
comme faime et autres paraissent plusieurs fois (85.200.322 où la forme
prie est assurée par la rime avec mie) ; la rime honeiir : ciier (47-48) est égale-
ment relativement récente ; par contre, au vers 76 il faut rétablir le nomi-
natif // h.ins dieiis puissaiis pour avoir une rime correcte avec temps.
2. D'après M. Cohen, le troisième jeu serait à dater entre 1380 et 1420,
par l'histoire de la coiffure féminine et l'emploi du mot « avalois "
(p. cxLVUi). Je ne pense pas que ces arguments empêchent de faire remon-
ter notre pièce de quelques dizaines d'années plus haut dans le temps. [Ces
lignes étaient écrites, quand M. A. Lângfors a bien voulu me confirmer
qu'il avait, entre temps, découvert le modèle de la 5^ Moralité dans « Le
Miroir de vie et de mort », par Robert de TOmme, du xiii^ siècle. Le texte
vient d'être publié par ses soins dans cette revue, t. XLVII, p. 511 ss.]
LES JEUX DRAMATIdUES DE CHANTILLY 69-
n.ilc du (Joniainc français, et peut-être même en particulier à
la Wallonnic : allusions aux villes de Bruges, d'Ypres, de Gand,
de Louvain dans III (p.cv) ; dans IV_, quelques détails de la vie
pastorale, et notamment l'énumération de certaines pâtisseries
liégeoises (p. lxxxix et cxli). Cette origine, pour IV, trouve
un appui dans la forme littéraire de la pièce : son caractère
pastoral la rattache étroitement aux pastourelles du xiv* siècle,
en particulier à la pastourelle politique dont Froissart est le
.représentant le plus remarquable. Or, ce genre littéraire était
alors presque exclusivement cultivé dans les provinces du
Nord '. C'est donc probablement ici que l'auteur du jeu a
trouvé son inspiration.
L'hypothèse que les moralités III et IV ne sont que des
copies de poèmes antérieurs, se trouve confirmée par le fait
que l'épilogue de IV indique en toutes lettres l'auteur de cette
pièce. Car il est évident que ce Bonverier qui se nomme au
vers -|I2 et qui termine la pastorale par une courte prière à
Dieu et à sainte Marie, en est lui-même l'auteur, d'ailleurs
tout cà fait inconnu jusqu'ici. On n'a pas de preuve tout aussi
décisive pour III dont la fin paraît manquer ; mais l'analogie
que cette pièce présente partout avec IV permtt d'admettre
qu'ici aussi nous n'avons que la copie d'une pièce plus ancienne
d'un auteur inconnu, pièce qui était régulièrement et correcte-
ment versifiée ^
C'est un problème bien plus compliqué qui se pose au sujet
des deux mystères de la Nativité. Et d'abord, on peut se
demander si l'on a réellement devant soi deux pièces différentes
et indépendantes l'une de l'autre, comme c'est le cas pour III
et IV, ou s'il ne faut pas considérer I et II comme étant en
réalité une seule pièce, divisée en deux parties, peut-être pour
les besoins de la représentation ? Il est certain que, par leur
contenu, les deux mystères n'en font qu'un. Le premier finit
au moment où les rois mages s'en retournent chez eux,
après avoir adoré l'enfimt Jésus ; le second dépeint la fureur
d'Hérode, lorsqu'il apprend le départ clandestin des rois. C'est-
à-dire que le second continue exactement là où s'était arrêté le
1. Je me permets de renvover a mon article sur les Pastourelles de Frois-
sart dans les Mélanges Picot, II (191 3), 30-31.
2. Voyez p. 68, n. 2.
70 E. HOEPFFNER
premier. Il est, « à toute évidence, la suite logique de la pre-
mière pièce ' ». C'est plus évident encore, si l'on accepte une
heureuse suggestion de M. E. Langlois. Dans l'état actuel du
manuscrit, le deuxième mystère commence au moment où
sainte Anne et ses filles prennent congé de Marie. C'est ensuite
la « Purification », puis la « Colère d'Hérode », et finalement
de nouveau une visite de sainte Anne et de ses filles à la Sainte
Famille. Il est bien étrange de voir figurer cette visite deux
fois dans la pièce, la fin d'une visite au feuillet 8, le commen-.
cément d'une autre au feuillet ii. M. Langlois remédie à cet
état de choses par une correction aussi élégante que simple :
en plaçant le feuillet 8 derrière le feuillet ii, on obtient une
succession de scènes tout à fait claire et logique. Le mystère
débure alors par la « Colère d'Hérode ». Avant de passer à
l'exécution des menaces du roi, le poète a intercalé la scène de
la visite de sainte Anne. Celle-ci prend congé aux vers 292 ss.,
ses filles la suivent (vers r-i8); et puis vient la « Purifica-
tion » avec l'adoration de saint Syméon. Ici c'est la fin d'une
scène; mais ce n'est sans doute pas la fin de la pièce qui, à mon
avis, reste fragmentaire. Seulement ce n'est plus que la fin
qui lui manque. Le commencement, nous l'avons aux vers
94 ss. Ceci, me paraît-il, s'impose absolument. Je n'hésite pas
à considérer la suggestion de M. Langlois comme tout à fait
sûre et convaincante.
Deux faits, me semble-t-il, viennent à l'appui de cette hypo-
thèse. L'un, c'est l'absence d'un Prologue dans II. S'il s'agissait
là d'un drame indépendant et nouveau, on l'aurait certainement
fà'ii précéder, comme le premier, de quelques vers d'introduc-
tion. Mais ceci devenait inutile, si la pièce n'était que la suite
de la pièce précédente, en quelque sorte le deuxième acte sui-
vant le premier. L'épilogue du premier mystère marquait bien
un arrêt provisoire qu'on peut se figurer plus ou moins long ;
mais quand on commençait la représentation du second de nos
mystères, celui-ci ne faisait que continuer la pièce qu'on avait
déjà entendue auparavant et par conséquent il n'était plus spé-
cialement introduit par le Prologue habituel. Mais voici un
autre argument qui me paraît plus décisif. Au vers 230 ss.,
I. Cohen, /. /., p. cxxxn .
LES JEUX DRAMATIQUES DH CHANTILLY 7I
Marie raconte sommairement à sa mère les événements qui se
sont déroulés depuis la naissance de Jésus jusqu'à l'adoration
des rois mages. On sait qu'il est dans les habitudes littéraires
du moyen âge de donner des résumés de ce genre. Cependant,
à quoi bon résumer ainsi les scènes précédentes, qui auraient
elles-mêmes déjcà été représentées dans le commencement perdu
de notre pièce ? Par contre, ce résumé s'explique parfaitement,
s'il était destiné à rappeler brièvement aux spectateurs le con-
tenu d'une première pièce qui avait été jouée avant celle-ci.
C'est même, à mon avis, la véritable raison d'être de ce mor-
ceau que le poète a assez naïvement et gauchement amené.
Or, le récit de Marie reproduit exactement les données essen-
tielles du premier mystère, sauf, bien entendu, la scène qui s'est
passée à la cour du roi Hérode et que Marie est censée ne pas
connaître. Ce sont même en partie les mêmes termes que ceux
delà première pièce '. Il est clair qu'au moment où il écrivit
la tirade placée dans la bouche de la Vierge, l'auteur de II con-
naissait le texte de I ; sans doute l'avait-il alors même sous les
yeux. Cela ne prouve pas encore que les deux pièces soient
nécessairement l'œuvre d'un même poète, mais cela prouve
que la deuxième est très étroitement rattachée à la première
et qu'elle a été composée en regard de celle-ci.
Littérairement les deux mystères offrent des ressemblances
frappantes. Ce qui les caractérise avant tout, l'un aussi bien
que l'autre, c'est la rapidité de l'action et la brièveté des dis-
cours. Ce que M. Cohen relève dans la première pièce, « sa
simplicité, sa sincérité, son absence d'ornement rythmique et
de farciture comique » (p. cxxxi), s'applique aussi à la seconde.
Elles ignorent, l'une et l'autre, les hors-d'œuvre fastidieux,
les grasses plaisanteries, les scènes grotesques qui envahissent
de plus en plus le thécâtre du xv^ siècle. Par contre, dans toutes
I . Il 235 (// (les anges) ont chant eil belle chanchon) se rapporte au Gloria
in exceljis chanté par les chœurs célestes (I 86) ; et de même II 245 (les ber-
gers adorant l'enfant, en magnifiant Dieu leur créateur) vise clairement le
Glorieux Dieu qui fist, chanté par les pasteurs (I 131). La remarque II 237-
258 (//, se. les rois mages, Vont recognu vraie roy et conjesseit) paraît reprendre
les paroles de Balthazar (I 465-466) : Adieu, noble dame soveraine, Qui asteis
mère a roy très haltains (voy. aussi I 405 ss., 453 ss.). On pourrait sans peine
multiplier les rapprochements de ce genre.
72 E. HOEPFFXER
les deux, le texte français se rattache très fidèlement au texte
liturgique, souvent jusqu'cà donner presque la traduction exacte
des paroles mêmes de l'Evangile : p. ex. dans I, dans la scène
des anges ou des bergers ; dans II, dans celle de la purification
ou dans celle du cantique de Syméon. L'invention du poète est
la même dans l'une et dans l'autre : et- sont des scènes naïves,
d'une familiarité touchante et d'un naturel juste et charmant
dont les éléments sont empruntés à la vie même : tels la naï-
veté rustique des pasteurs, sans la moindre exagération ridicule,
l'entretien simple et familier des rois mages avec la Vierge, dans
I;dans II, la jolie scène de la visite de sainte Anne et de ses
filles, sainte Anne un peu pédante et sentencieuse, quand elle
rappelle les paroles prophétiques qui annonçaient la venue du
Christ, et notamment les vers 272-277 où Marie Jacob s'extasie
d'une manière si touchante et si vraie devant le regard de l'enfant
divin, exprimant si justement les sentiments qu'éprouvera
toute femme à l'aspect d'un enfant nouveau-né. Enfin, dans
toutes les deux, le même emploi des chants liturgiques, des
antiennes et des tropes, intercalés dans le texte. Il est vrai,
comme le fait remarquer M.Cohen (p. cxxi), que ces éléments
liturgiques sont bien plus fréquents dans I que dans II. Mais ceci
ne tiendrait-il pas simplement au fait que, dans I, le sujet
même fournissait bien plus souvent l'occasion de les employer,
que dans II ? Là-bas, il y a le Gloria des anges, le chant des
bergers, les différents chants des rois mages ; ici, ni la scène
de la Fureur d'Hérode ni celle de la visite de sainte Anne ne
fournissaient des textes liturgiques. Mais la seule scène qui se
prêtât à des hors-d'œuvre liturgiques, celle de la Purification,
amène aussitôt 1 Adoration de Syméon. La pièce entière en
contenait peut-être encore d'autres dans la partie perdue.
Nous avons déjà signalé plus haut l'identité frappante dans
le système de versification des deux mystères. Voici encore
un point sur lequel ils sont d'accord : tandis que les poètes de
III et IV ont suivi la règle bien connue du théâtre médiéval
qui répartissait régulièrement le couplet de deux vers sur deux
interlocuteurs, les n°' I et II ont adopté l'autre principe qui
était de terminer chaque tirade par un couplet entier et de
faire commencer le discours suivant par un nouveau couplet.
L'argument n'a en soi que peu de valeur, mais il gagne en
venant s'ajouter aux autres.
LES JEUX DRAMATIQUES DE CHANTILLY 73
Entin, il v a aussi identité linguistique. La preuve, c'est que
M. Cohen, dans son « Étude linguistique » de ces textes, a
presque toujours pu réunir I et II en un groupe unique, séparé
des trois autres pièces. Parmi les nombreuses particularités qui
les distinguent, celles-ci me paraissent être les plus significa-
tives ' : la rime entre à et ô, et la rime de voyelle orale avec
vovelle nasale ^ Les cas sont assez nombreux pour que le
hasard soit exclu ; il faut bien y voir une intention du poète
à qui son dialecte permettait évidemment ces sortes de rimes
ou d'assonances. D'un autre côté, ils appartiennent exclusive-
ment à nos deux pièces et sont tout à fait inconnus dans les
trois autres (sauf une exception dans V). Ceci seul serait, pour
M. Cohen (p. xxi), une « raison suffisante pour attribuer I
et II à un auteur unique plus indépendant et plus ancien ».
Il y a cependant une objection dordre littéraire que soulève
l'éditeur (p. cxxxiii et cxlviii) : différente en cela de la pre-
mière Nativité, la deuxième est seule à posséder le personnage
du Sot. Elle contient donc un élément comique qui est encore
absent dans I. Faut-il vraiment, pour cette raison, attribuera
nos deux pièces une origine diff^^érente et assigner à II une
date plus récente qu'à I ? Je ne le pense pas. D'abord l'usage
inème qui est fait du Sot est conforme, dans sa discrétion, à
la sobriété générale des deux Nativités. L'élément comique y
est à peine perceptible et réduit à son minimum. L'auteur se
contente d'une rapide indication et passe sans insister. C'est le
système de I aussi bien que de IL De plus, si le Sot est absent
1. Ce sont celles qu'a aussi relevées M. Cohen dans sa conclusion, § 12,
pp. XLVII ss.
2. Pour ma part, je ne pense pas qu^il y ait lieu de voir, avec M. Cohen
(p. cm), une différence significative entre I et II dans le résultat du suffixe
-elluiii, qui serait -eal dans I et plutôt -ial dans II. A pasturial, signalé dans
II 237, correspond pasluriax dans I iio, et d'un autre côxé à beal l 400,
nm-eal I 348, etc. répondent beau! II 58, 137, 277, 279, agneaul II 280, trop-
peaux II 259, etc. Je ne vois ici qu'une particularité graphique sans impor-
tance, au moins pour ce qui est du premier élément de cette diphtongue. A
remarquer que dans III on trouve aussi bien /^rt/ 2090, oyseal 2159 et beauls
1914, inorseaulx 191 5, que auniah 551 (: ioweciux), igniaux 161 3 (: oyscaul\\'),
etc. Quant à la valeur phonétique de eal = è, voyez à ce sujet nos remarques
dans notre compte rendu de l'édition de M. Cohen dans celte revue (t. XLVII,
p. 610 ss.).
74 F" HOEPFFNER
dans I, c'est qu'il n'y avait pas lieu de l'y introduire. Pour
donner la réplique à Hérode, le Messager seul suffisait ; il était
tout à tait inutile de dédoubler ce personnage, en lui adjoignant
le Sot. Or, notre auteur s'est toujours bien. gardé d'introduire
un seul personnage sans nécessité impérieuse '. L'absence du
Sot dans I n'a donc pas de quoi nous étonner. Il n'en était pas
de même dans IL Qui donc aurait pu répondre à Hérode
dans sa fureur, si ce n'est le Sot ? C'est le seul personnage
qui ose impunément s'exposer à la colère du tyran. Il est
donc, ici, tout à sa place et véritablement indispensable. Mais
le rôle que lui attribue l'auteur va plus loin encore. Sa fonction
ne consiste-t-elle pas surtout à souligner par ses plaisanteries,
d'ailleurs bien anodines, l'inanité de la fureur du roi et la fan-
faronnade de ses menaces et à en révéler au public la vanité
et le ridicule ? Il y a là un emploi très judicieux et ttès heu-
reux de ce personnage, emploi que lui seul était à même de
remplir. De là, la nécessité de sa présence et des quelques vers
qui lui sont accordés dans IL Je ne crois donc pas que l'argu-
ment tiré de l'emploi du Sot puisse suffire pour faire remonter
les deux pièces à des sources différentes, quand tous les autres
faits linguistiques et littéraires s'accordent pour établir l'identité
de leur origine ^.
Nous voilà obligés d'aller encore un pas plus loin. Du
moment que nous admettons un auteur unique pour les deux
Nativités, les ressemblances frappantes qu'ofl're la facture poé-
tique de ces pièces avec les parties indépendantes de V, soulèvent
immédiatement la question s'il n'y a pas lieu d'attribuer aussi
ces dernières au même auteur et si le poète des deux mystères
n'est pas identique avec l'adaptateur de Digulleville. Cette
hypothèse, M. Cohen l'a, bien entendu, envisagée ; mais il la
repousse aussitôt, principalement pour deux raisons : i° la
forme a;{ (= aux) est inconnue à l'arrangeur de V (p. xviii).
M. Cohen admet en effet une différence entre la graphie as et
fl:{ : celle-ci « dans les textes littéraires, semble plus archaïque
1 . On remarquera p. ex. l'absence des obstetrices.
2. J'espère faire voir plus bas que la question des dates ne doit pas nous
embarrasser, les deux pièces étant beaucoup plus récentes que ne ladniet
leur éditeur.
LES JEUX DRAMATIQUES DE CHANTILLY J $
que as « (p. i,x\i). Cela me parait bien invraisemblable, sur-
tout ici où les deux graphies émanent de la même main, car
c'est bien la même Katherine Bourlet qui écrit rt~ dans I(etll?),
et as dans les autres jeux. Aurait-elle vraiment voulu établir
quelque différence entre les deux graphies, ou se serait-elle
attachée à reproduire ses modèles avec une exactitude aussi
scrupuleuse ? Ce n'est guère dans ses habitudes. Mais par contre
c'est bien elle qui, dans V, a remplacé par as au v. 547 la
forme es et au v. 855 la forme ans du texte de Digulleville. Ce
dernier cas est particulièrement intéressant. Il prouve que, dans
son dialecte, Katherine Bourlet employait en effet la forme as,
forme qu'elle orthographiait rt;^ dans les Nativités, as dans les
moralités, sans que nous puissions découvrir la raison de cette
différence. 2° Certaines rimes, comme celle de la nasale avec la
voyelle orale correspondante, manquent dans Y (p. cxLiii).
D'abord, M. Cohen lui-même signale (p. xxxiv) les « rimes »
bien : amye (502-503) eihien : tnise (655-656), rimes douteuses
d'ailleurs, et sur lesquelles je me garderai bien de fonder quelque
raisonnement. Mais même l'absence de cette espèce de rimes
ne prouve rien. L'argumentation ex silenlio est toujours hasar-
dée, et dans notre cas particulier surtout, où un modèle litté-
raire offrait des rimes excellentes et où le nombre de vers indé-
pendants est relativement petit. L'absence des rimes caractéris-
tiques de voyelles nasales et orales n'a donc rien de particuliè-
rement frappant. Je ne vois donc pas ce qui empêcherait de
considérer le remanieur de Digulleville comme identique avec
l'auteur ou l'arrangeur des Nativités '.
Dans ce cas, les deux Nativités et le remaniement de Digul-
leville dateraient approximativement de la même époque qui
reste à établir. Or, ceci nous met en contradiction complète
avec les conclusions auxquelles a abouti l'étude de M. Cohen.
Il placerait, lui, volontiers la première Nativité encore au
xiii' siècle (p. cxLvii) ou dans la première moitié du xiv% au
moins dans sa forme primitive, avant son rajeunissement au
I. Je suis heureux de me trouver d'accord sur ce point avec M. Salverda
de Grave qui est arrivé de son côté au même résultat et ne voit pas de rai-
son pour séparer le remanieur de V du poète de I et II (Neophilologus ,
VII(i92i), p. 277, n. 2).
■j6 E. IIOEPFPNER
xV (p. cxLViii, et ih., note i) ; la deuxième, un peu plus tar-
dive, serait de la deuxième moitié du xiv' siècle, et de la même
époque l'arrangement du poème de Digulleville. Le problème
chronologique demande donc un examen approfondi.
Nous constatons d'abord que la langue de nos pièces ne
fournit aucun argument utile. Si l'on peut aisément retrouver
derrière la forme actuelle de III et IV un état linguistique
antérieur qui fait remonter ces jeux au xiv' siècle, s'il en est
de même pour les parties correctes de V, il n'en est plus ainsi
ni pour les parties indépendantes de cette dernière moralité,
ni pour les deux m5'stères. Ici, rien ne nous paraît établir avec
certitude, ou seulement avec quelque vraisemblance, l'existence
d'un état antérieur à celui que nous avons à présent sous nos
yeux. Le fait syntaxique « que la place du complément, de
l'attribut et du participe est beaucoup plus souvent avant le
verbe à un mode personnel dans I et II que dans les autres
textes» (p.xciv), n'est pas nécessairement une preuve de l'an-
cienneté de ces deux pièces; il peut y avoir à cela des raisons
personnelles au poète. Passons aux arguments tirés de la ver-
sification. Faut-il vraiment voir dans les « laisses monorimes »
et l'emploi de l'assonance des survivances d'un état plus ancien
(p. cxLViii) ? Ici encore, j'ai le regret de ne pouvoir me déclarer
d'accord avec le savant éditeur de nos poèmes. Comme je le
disais plus haut, je ne puis voir ici qu'un effet de l'incapacité
foncière de notre poète d'écrire des vers français corrects.
D'ailleurs, l'hypothèse de M. Cohen ne nous obligerait-elle
pas à admettre pour nos textes un état antérieur où ils étaient,
au moins en partie, rédigés en laisses assonancées ? Mais jamais
aucun texte dramatique français, que je sache, n'a revêtu cette
forme, pas même le Jeu de St. Nicolas de Bodel, si varié dans
ses mètres et si proche de l'épopée nationale par son esprit.
Nous aurions donc là un fait unique dans l'histoire de la litté-
rature dramatique en France. Pour l'admettre il faudrait des
témoins autrement sûrs que les vers naïfs et gauches de nos
deux Nativités '. Quant à l'assonance de voyelles orales et
nasales, appartenant en propre au dialecte liégeois, elle ne
prouve rien pour l'âge de nos textes.
I. C'e^l également l'avis de M. Salverda de Grave.
LES JEUX DRAMATIQUES DE CHANTILLY 77
Restent les arguments d'ordre littéraire. Hn etfet, personne,
je crois, ne voudra nier que les deux mystères sont d'un type
tout à fait archaïque. A l'époque même, où s'étalent sur la
scène française les grands Mystères cycliques, largement déve-
loppés, voilà deux pièces qui, par leur contenu, par leur
caractère religieux, par l'esprit qui les anime, ressemblent sin-
gulièrement aux drames bibliques d'une époque bien plus
ancienne et qui nous ramènent de plusieurs siècles en arrière,
jusque tout près du berceau même du drame liturgique. La
première explication qui s'impose est bien celle-ci, qu'on a
devant soi des copies récentes de quelque drame liturgique
primitif et que nous touchons probablement à l'un des plus
anciens documents en langue vulgaire de notre théâtre
(p. cxLVii). xMais une autre explication me paraît tout aussi
possible, et même plus probable, à la réflexion : faut-il néces-
sairement faire remonter nos textes à quelque modèle français
dont nous aurions ici une reproduction plus ou moins fidèle ?
Ne seraient-ils pas aussi bien directement tirés de quelque
drame liturgique latin, tel ce drame de Bilsen dont M. Cohen
cite à différentes reprises des ressemblances avec nos Nativi-
tés ' ? La présence de textes liturgiques latins dans nos deux
pièces prouve que leur auteur entendait le latin ; par conséquent,
il devait être à même d'adapter un drame latin à la scène fran-
çaise. Notre hypothèse explique, de plus, bien des choses qui
s'expliqueraient difficilement, en admettant une source fran-
çaise : celle-ci aurait certainement laissé, comme dans les jeux
III, IV et V, des traces visibles de son existence dans le rema-
niement qu'elle a subi ici. Nous aurions évidemment,
comme dans 'les autres jeux, une langue plus littéraire et une
versification moins fantaisiste. Le caractère dialectal si fortement
prononcé dans la langue des deux mystères, et l'absence totale
d'une versification correcte, ce sont là deux faits qui excluent, à
vrai dire, un modèle français, à moins d'admettre que ce modèle
ait déjà été dans le même état que nos textes ; mais ils s'ex-
pliquent parfaitement s'il s'agit d'un poète, ignorant des lois de
I. Nous n'entendons pas dire par là qu'il y nit quelque parenté réelle entre
le drame latin de Bilsen et nos deux pièces. Au contraire, il nous semble
qu'il n'y a aucun rapport direct entre eux.
yo E. HOEPFFNER
la prosodie française, qui essaie, de ses propres moyens, de
faire passer dans sa langue un texte de langue étrangère '.
Cett.^ absence même de toute tormation littéraire chez notre
auteur explique en même temps cet autre fiiit qu'il ail pu
écrire des pièces aussi primitives et aussi « démodées » à une
époque où le théâtre s'était depuis longtemps engagé dans des
voies nouvelles. Loin du mouvement littéraire contemporain,
comme le prouve précisément sa versification, l'auteur, abrité
sans doute derrière les murs d'un couvent, ignore soit invo-
lontairement, soit de parti pris, l'évolution littéraire qui s'est
accomplie depuis des générations. Naïvement, gauchement,
mais avec une piété touchante et une ferveur émouvante, il
transpose dans sa langue quelque ancien mystère, sans se sou-
cier de la correction de sa langue, de son style et de ses vers .
Et voilà comment on peut encore rencontrer à la fin du xv^
siècle, en pleine floraison des grands spectacles dramatiques,
un mystère de la Nativité, délicieusement archaïque, d'une
forme des plus primitives, en pur dialecte wallon et en vers
raboteux et amorphes.
Mais il y a aussi des témoignages positifs pour une origine
récente de nos mystères. Un premier fait qui peut nous éclai-
rer, c'est l'existence de rapports directs de la première Nativité
avec la Pastorale IV. Il y a en effet, dans I, deux passages qui
répètent à peu près textuellement certains passages de IV. Ce
sont les épilogues des deux pièces (I, ^ 79-49 3 et IV, 403-417),
et, dans le corps même du jeu I, 107-111 = IV, 267-270 et
345-347. Il est certain que l'une des deux pièces a fait un em-
prunt à l'autre. Reste à savoir laquelle des deux a servi de
modèle. Pour M. Cohen, la priorité revient à la Nativité :
« On ne voit pas celui-ci (c.-à-d. Fauteur du mystère) déran-
geant, à plaisir et tout à fait inutilement, un modèle donné et
régulier. » Au contraire, rien de plus naturel pour Bonverier,
« qui a davantage le sens du rythme », que de ramener à la
régularité un modèle irrégulier (p. cxli). Mais ce raisonnement,
fort juste en principe, est cette foi.s-ci contredit par les faits.
Dans notre manuscrit même, on voit en effet, on voit même
I. On pourrait aussi songer à quelque modèle allemand ou flamand.
Cela n'aurait rien d'étonnant dans la province de Liège.
LES JHU\ DRAMATIQUES DK CHANTILLY 79
très nettement comment un modèle donné et régulier est sin-
gulièrement dérangé. 11 suffit de se reporter à la moralité V ;
c'est là qu'on voit, en de nombreux passages, le texte très correc-
tement versifié de Digulleville violemment défiguré et rem-
placé par des vers d'une irrégularité choquante. Or, l'épilogue
de I occupe, sous le rapport du rythme, vis-à-vis du texte de
IV exactement la même position que l'arrangement dramatique
du Pèlerinage vis-à-vis du poème de Digulleville. Qu'on veuille
bien remarquer ceci : dans I, le passage en question commence
par une suite de neut vers (479-487) qui sont des octosyllabes
presque corrects '. Mais nulle part, dans toute la pièce, on ne
trouvera un groupement de vers réguliers aussi nombreux qu'ici.
D'après tout ce que nous savons de notre poète, cette régularité
inusitée ne peut s'expliquer chez lui que par un emprunt fait à
une source étrangère bien versifiée et qu'il aura suivie jus-
qu'ici. L'arythmie habituelle ne commence qu'au v. 488-. Et
pourquoi ici ? Parce que notre auteur, ici, se voit obligé par la
force des choses d'abandonner son modèle. Dans IV, le vers
correspondant au v. 489 de I donne, en effet, le nom de l'au-
teur: « Ensi (/é) tesmogne Bonverier».l\ est évident que le poète
de I, en suivant le texte de IV, ne pouvait conserver ce vers.
II quitte donc ici sa source, et aussitôt le voilà retombé dans
son arythmie ordinaire qui, alors, s'étend sur les quatre vers
suivants, tout en continuant à s'inspirer du passage correspon-
dant de IV. C'est donc visiblement l'auteur du Mystère qui a
connu l'épilogue de la Pastorale et qui l'a exploité pour ses
propres besoins.
En voici d'ailleurs une autre preuve qui me paraît encore
plus décisive. Dans I, le premier vers de l'épilogue est tout à
fait isolé ; il ne rime ni avec le vers précédent, ni avec le vers
suivant. Dans IV, le même vers se trouve rattaché par la rime
au vers précédent. Cette différence répond au procédé technique
déjà signalé et qui est particulier à chacune des deux pièces.
Au changement de personnage, l'auteur de IV partage réguliè-
I . On n'y trouve que deux irrégularités : omission de nostre au v. 480 et
de nos au v. 485 ; cette dernière faute est aussi dans IV. Au v. 482. prendre
pour plaist est un lapsus du copiste que M. Cohen a eu raison de corriger
dans son texte.
80 E. HOILPFFNER
rement le couplet de deux vers sur les deux interlocuteurs,
tandis que le poète de I achève et commence chaque tirade par
un couplet entier. Par conséquent, l'épilogue, rattaché par son
premier vers au texte précédent, est bien à sa place dans IV.
L'auteur de I, au contraire, qui vient d'achever le discours du
dernier personnage par un couplet entier, comme c'est son
habitude, fait suivre l'épilogue exactement tel qu'il se trouve
dans IV, c'est-à-dire que son premier vers restera isolé et sans
attache avec ce qui précède. Nous savons que ce n'est pas pour
gêner notre poète. L'épilogue s'ajoute donc purement et sim-
plement à une pièce achevée. Sa place originale était derrière
IV, et non pas derrière I.
On peut appliquer les mêmes considérations à l'autre pas-
sage commun à I et à IV. A des vers corrects de la Pastorale
correspondent les vers amorphes habituels du Mystère. L'auteur
de ce dernier a utilisé, cette fois-ci, deux passages différents de
son modèle. Les trois vers IV 267-268 et 270, lui ont fourni
les vers 107 et 108, tandis que 109 et 1 1 1 sont tirés de IV
345 et 347. Comme résultat il a obtenu des vers absolument
informes, du même genre que ceux qui, dans les parties indé-
pendantes de V, résultent de la libre combinaison de plusieurs
vers de DiguUeville. Pourtant, ici, le poète a ajouté pour la
rime le vers iio. Ce vers était nécessaire pour achever la tirade
sur un couplet entier. L'invention en est plus que modeste. Par
contre, le vers 1 1 1 reste de nouveau isolé, comme il l'est dans
IV où il n'occupe que la première partie de l'octosyllabe. Une
fois de plus, l'auteur montre son incapacité foncière d'écrire de
ses propres moyens des vers corrects et réguliers. Tout cela
nous prouve que c'est IV qui a été le modèle que le poète de I
a gauchement et maladroitement copié.
Mais un épilogue peut s'ajouter après coup à une pièce bien
plus ancienne, et d'un autre côté, nous ferons voir plus loin
que l'autre passage de I, emprunté à IV, se trouve dans une
scène qui ne fliisait pas partie du drame primitif. Que nos
deux passages soient donc vraiment empruntés à IV, cela
prouve bien qu'ils sont, eux, d'une date plus récente que la
Pastorale, mais cela ne fixe pas la date du mystère même.
Mais il y a dans nos deux pièces d'autres passages qui
semblent indiquer une date d'origine assez récente. Ce sont des
LES JEUX DRAMATIQ.UES DE CHANTILLY ÔI
allusions à des faits qui no peuvent être placés que vers la tin
du xV^ siècle. Ainsi, dans I, le Prologue s'adresse à de « très
douche suers ». Or, nous savons, grâce aux savantes recherches
de M. Cohen (p. en), que ces soeurs ne peuvent être que les
Dames Blanches de Huy : c'est dans leur couvent qu'a été écrit,
et naturellement aussi représenté, notre mystère, dans les der-
nières années du xv^ siècle. Ce n'est donc qu'à ce moment
qu'a été composé le Prologue en question. La deuxième pièce
contient une indication analogue. Marie Jacob, l'une des sœurs
de la Vierge, termine sa prière à l'enfant Jésus par les vers sui-
vants :
Je vous prie que veulhiés aiidiire
Les povres seur de saint Michiel (vv. 219-220).
Les sœurs de St. Michel, ce sont encore les Dames Blanches de
Huy. Ces vers n'ont évidemment de sens que dans une pièce
qui était représentée devant la communauté sur laquelle on
appelle l'aide divine. C'est précisément sur ce passage que s'ap-
puie M. Cohen, pour déterminer approximativement la date de
cette représentation. Nos vers, pour lui, se rapportent à l'époque
où la communauté était particulièrement éprouvée et se trouvait
dans la plus grande détresse. Ce fut entre 1466 et 1469. Je ne
partage pas cette opinion. Le secours du ciel est bon à invoquer
à tout moment, et l'épithète de povres ne doit sans doute pas
être prise dans un sens trop précis et trop matériel. Les deux
vers peuvent avoir été composés à n importe quelle époque
dans l'existence de la communauté. Mais en tout cas, ils ne
peuvent être antérieurs à l'année 1466, car c'est à cette date
seulement que le couvent de Dinant fut transféré cà Huy, dans
le couvent de St-Michel.
Il pourrait donc bien s'agir ici d'interpolations récentes, intro-
duites dans des textes beaucoup plus anciens. Un prologue
s'ajoute, aussi bien qu'un épilogue, à une pièce déjà toute faite,
et les vv. II, 219-220 peuvent facilement avoir été intercalés
dans le texte primitif au moment même delà représentation au
couvent de St-Michel. C'est bien l'opinion de M. Cohen
(p. en). Il est vrai que dans le manuscrit même rien ne vient
à l'appui de cette hypothèse. Nos deux vers sont écrits à la
suite de ceux qui les précèdent, et de la même écriture, sans
Romania, XLVlll. 6
82 E. HOEPFFNER
que rien n'indique une surcharge ou une addition postérieure.
Ceci ne prouve, du reste, rien : le copiste a très bien pu les
insérer dans le texte primitif au moment même où il copiait ce
dernier.
C'est finalement l'examen paléographique du manuscrit qui
donnera une solution précise de la question qui nous occupe '.
Malgré le soin minutieux que l'éditeur lui-même a apporté à
cette étude paléographique, certains foits qui me paraissent
décisifs semxblent avoir échappé à sa sagacité. D'accord avec
M. Cohen, nous distinguons deux écritures différentes dans la
première Nativité (les types A et D, d'après M. Cohen, p. x) ',
mais nous nous écartons de lui en attribuant à D non seule-
ment les feuillets 4 et 5, mais aussi le feuillet 7. L'écriture A
occupe les folios i, 2, 3 et 6. La différence apparaît le plus
nettement dans les majuscules B, M, J, O et Q, dont le type
est très différent, selon qu'elles se trouvent dans l'une ou l'autre
de nos deux parties 5. Quelques autres différences viennent
s'ajouter à celle-ci. Ainsi, l'écriture A a des caractères plus
grands et plus épais quo D dont les caractères sont plus ténus et
plus serrés. Ensuite, dans la partie écrite par D, les pages sont
toujours entièrement remplies et n'ont plus aucun espace libre;
dans A, par contre, tous les feuillets, à l'exception du premier,
ont, ou avaient un espace vide, soit au bas de la colonne
(2 r°, 3 r° et v°, 6 r° et v°), soit au milieu de la page (2 v°) +.
1. Nous devons à l'amabilité de M. Cohen d'avoir pu nous livrer à cet
examen, grâce à l'excellente reproduction photographique du manuscrit que
l'éditeur a bien voulu mettre à notre disposition. Nous lui en exprimons ici
nos sincères remerciements.
2. Nous laissons, pour le moment, de côté l'intercalatiou des vers 99-121,
ainsi que les parties écrites en cursive (type B, C, E).
3. Les facsimilés de l'édition Cohen font voir la forme arrondie de O et
E du t\-pe D, dans la première colonne de la planche I (O, Or, En, ExpJicit),
la forme anguleuse du type A, dans la deuxième colonne de la planche II
{Or, Entre, Et, Eylison) ; de même, M ouvert en haut du type D dans MeJ-
chior (pi. I, col. i), ouvert en bas du type A dans Mahay (pi. II, col. 2).
Malheureusement, les formes encore plus caractéristiques de 5 et/ ne figurent
pas dans les facsimilés. On remarque que le type D concorde exactement
avec l'écriture des trois Moralités.
4. L'espace libre de 2 vo, 3 r" et 6 vo a été rempli par des vers ajoutés
ultérieurement.
LES JEUX DRAMATIQ.UES DK CHANTILLY 83
Enfin, la description si minutieuse et exacte de M. Cohen nous
apprend qu'aux f"' i, 2, 3 et 6, c'est-à-dire dans la partie A,
l'écart des pontuseaux est de 27 à 28 mm., et de 22 à 23 mm .
aux f'' 4, ) et 7, la partie D. Devant cet ensemble de faits, il
ne peut subsister aucun doute sur la part qui revient à chacun
de nos deux types d'écriture.
iMais l'état du manuscrit nous révèle encore autre chose. Il
nous renseigne d'une manière très précise sur les rapports chro-
nologiques entre A et D. Le manuscrit contient, surtout dans
la première Nativité, de nombreuses corrections, surcharges et
additions. Or, celles-ci sont toutes exécutées par A, à l'excep-
tion peut-être des parties en cursive qui échappent à la compa-
raison. Ainsi, dans la partie D, Jaspar, écrit en remplacement
de Baltha^ar (f° 5 r°), a le / caractéristique de A ; au verso du
même feuillet, chevalier, écrit trois fois à la place de garchon,
présente clairement l'écriture épaisse de A. Les parties inter-
calées ou ajoutées, tels les vers 112-121 et 390-395, émanent
toutes de A. Il ressort de là que la partie B était déjà écrite,
quand les surcharges de A sont survenues. A est donc plus
récent que D '.
En partant de là, je crois pouvoir donner d'un fait assez sin-
gulier, et que M. Cohen a relevé à juste titre, une explication
différente de celle qu! avait proposée le savant éditeur. On est
frappé de rencontrer dans le manuscrit une double transcrip-
tion des vers 361-377, suivis d'une rubrique indiquant l'appa-
rition de l'étoile, et du texte latin Hoc signuni... el rnirram. Ce
p.issage se trouve, une première fois, au haut du f° 6 r°, une.
seconde fois, biffé, au haut du f° 7 x°. M. Cohen voit là une erreur
du copiste qui aurait copié deux fois le même passage \ Ce serait
là une singulière inadvertance. Elle serait concevable s'il ne
s'agissait que de quelques vers ' ; mais il paraît bien surpre-
1. Ceci u'impllque pas nécessairement l'existence de deux copistes. Les
deux parties peuvent très bien avoir été écrites par la même personne, mais
en des modules différents : cette différence s'explique précisément par la dif-
férence chronologique qui existe entre les deux écritures.
2. Voy. la note de la p. 20 et Introduction, p. x.
5. Voy. par exemple la répétition des vers II 177-179 après le vers 229,
où le copiste s'est arrêté dès le troisième vers au milieu d'un mot.
84 E. HOKPFFNER
liant que le copiste ait pu recopier ainsi tout au long un pas-
sage assez étendu et que la rubrique et l'antiennejatine qui
l'accompagnent rendaient particulièrement caracteristique.il est
peu vraisemblable que ce soit une simple négligence du copiste,
et une autre explication s'impose, me semble-t-il. Comme
nous l'avons dit, le feuillet 6 est d'une autre écriture que les
feuillets 5 et 7 qui l'encadrent. Il ne faisait donc pas partie du
texte primitif et paraît avoir été ajouté après coup, étant écrit
par A. En effet, le texte de D peut parfaitement se passer du
contenu du f° 6 ; il nous présente, même sans ce feuillet, un
ensemble cohérent et satisfaisant : à la fin du f° 5, les rois
mages prennent congé d'Hérode, scène qui continuait et était
achevée au haut du f° 7 r° ; l'antienne Hoc signiiDi en marque
la fin. Elle était immédiatement suivie delà scène des offrandes
qui en forme la suite naturelle. Il n'y a ici, en vérité, aucune
lacune. Mais quelle est alors la raison d'être du f° 6 ? Ce feuillet
contient, outre la répétition des vers 361-377 avec la rubrique
et l'antienne, une courte prière de Jaspar à Dieu, suivie du
texte latin Benedictio..., et puis surtout, au verso, une petite
scène très gracieuse et vivante, d'un caractère tout à fait réaliste,
qui nous fait assister à l'arrivée des rois mages auprès de Marie.
Toute cette partie devait s'intercaler entre la scène chez Hérode
et la scène des offrandes. Trop étendue pour pouvoir simple-
ment être ajoutée au texte primitif, elle a été transcrite sur un
feuillet particulier, comme par exemple aussi les vers II 19e-
201. Seulement, au lieu d'indiquer par des signes et des ren-
vois, comme à l'endroit cité de II, la place de l'intercalation
dans le texte primitif, ici l'étendue de ce passage a nécessité le
remaniement du texte tout entier. On a naturellement com-
mencé par recopier la fin de la scène chez Hérode, telle qu'elle
se trouvait déjà au f° 7, puis on a ajouté les parties nouvelles
jusque là où elles rejoignaient la scène des offrandes déjà trans-
crite '. Mais alors la partie déjà transcrite au haut du f" 7 r",
recopiée au f° 6, devait disparaître. On l'a effacée par quelques
I . Les additions ne remplissaient pas le feuillet. On a profité de la place
vide, au recto, pour ajouter au texte ancien la prière de Jaspar et le Benedictio,
au verso, pour élargir la scène nouvelle de l'arrivée des rois par les vers
390-400, dont les six premiers sont écrits par A, les cinq derniers en cur-
sive, comme la Nativité II.
LES JEUX DRAMATIQUES DE CHANTILLY 85
traits de plume. Par conséquent, ce n'est pas une erreur attri-
buableàune inadvertance du copiste, c'est une correction vou-
lue et faite avec préméditation, correction qui était devenue
nécessaire après l'intercalation du f" 6.
Le principe ainsi acquis peut, et doit, évidemment aussi s'ap-
pliquer aux autres parties écrites par A. Les feuillets 1-3 sont
donc à considérer comme substitués à un texte antérieur que
nous ne possédons plus. Ils nous présentent le remaniement
qu'a subi la première partie primitive du Mystère. Il y a là cer-
tainement encore, comme dans les vers 361-377 du f° 6, des
passages entiers de la version première qui ont été transcrits
sans altération, mais ils sont mêlés à des intercalations nouvelles,
sans doute assez considérables, puisqu'elles ont nécessité un
remaniement complet du texte primitif. Malheureusement, ici, il
n'est pas possible, comme au f" 6, de déterminer ce qui est
ancien et ce qui est nouveau.
On remarquera que, dans la partie remaniée, chaque nou-
velle scène commence avec une page nouvelle ', ce qui n'est
jamais le cas dans la partie transcrite ^ar D : le premier feuillet
contient la naissance de Jésus avec l'adoration de ses, parents ;
le f" 2 r'' Tannonciation faite aux bergers et l'adoration des
anges; les f°' 2 v^* et 3 r° la scène des bergers. Avec le f° 3 v°
commence la scène des rois mages, qui au vers 179 se raccorde
au texte primitif du f° 4 r" . Cette disposition du texte nous
permet de comprendre les vides qui se trouvent sur certaines
pages et qui sont si caractéristiques pour la partie A. Ils viennent
en une certaine mesure à l'appui de notre hypothèse sur la for-
mation du manuscrit, car ils ne seraient probablement pas là,
si ce n'était que la simple copie d'un texte donné. Mais quand
il s'agissait de substituer, au fur et à mesure, au texte primitif
un texte remanié, modifié et élargi, qui, à certain moment,
devait rejoindre le premier, le travail était différent. Le texte
nouveau ne suffisait pas toujours pour remplir exactement le
feuillet entier, et dans ce cas, il devait rester des places vides ^.
1. Le même principe se retrouve au f» 6, intercalé.
2. Il se pourrait aussi que le remanieur, tirant profit de l'expérience
acquise, eût ménagé intentionnellement dans son travail des places vides, en
vue d'additions postérieures. Cela me semble cependant moins probable.
86 E. HOEPFFNER
En partie, ces blancs ont, à leur tour, été remplis par des
additions nouvelles. Celles-ci apportent une confirmation pré-
cieuse à notre hypothèse, car ici on voit plus nettement que
jamais le remanieur à l'œuVre. La première de ces intercala-
tions se trouve dans la scène des bergers. Cette scène était
partagée en deux parties: la première allait jusqu'au vers 98 ;
la fin en était indiquée par la rubrique : « Chi aorent les pas-
tore I Et puis chantent Glorieux dieu, etc. »(f° 2 v°). Après un
espace vide assez considérable commençait au bas du même
feuillet la deuxième partie, introduite parla rubrique: « Quant
les pastoreaz sont devant nostre damme » ' . Elle finissait au
t° 3 r", par le chant en commun des bergers: « Entre nos
pasteurs et bergier » (vv. 142-145). Entre ces deux parties
est venue s'ajouter ultérieurement la scène des bergères Eyli-
son et Mahay, qui occupe dans l'édition actuelle les vers
99-121. Les vers 99-1 11 sont écrits en cursive dans l'espace
qui était resté libre au f° 2 v° (la main B de M. Cohen), les
vers 112-121 en gothique comme A lui-même, mais en carac-
tères plus fins, dans la partie inférieure du f° 3 r" qui était éga-
lement restée en blanc (main C ^). Cette intercalation rendait
nécessaire le déplacement de la rubrique : Chi aorcuî etc. Celle-
ci, en effet, a été effacée d'un trait de plume et reportée après le
vers 131. L'écriture cursive nous prouve que ce changement a
été opéré par le scribe des Vers 99-1 r i. Il s'agit donc de nou-
veau d'une correction voulue et nécessaire, non pas d'une
inadvertance du copiste ' .
1. L'indication qui suit : « Le premire pastore » est ajoutée après coup de
la même main qui a écrit les vers 112- 121.
2. Malgré la différence d'écriture, nous n'avons pas là deux additions dif-
férentes. Les deux parties de cette scène se tiennent et ne forment qu'un
ensemble. La difierence de main, à mon avis, s'explique ainsi : le scribe a
employé la cursive dans l'espace libre du f" 2 vo, afin de mieux profiter de
la place restreinte dont il disposait là. C'est pour la même raison que l'indi-
cation des différents personnages a été mise ici à la marge. Pour le reste, au
fo 3 ro, où il disposait d'une place beaucoup plus grande, il a repris l'écriture
gothique dans laquelle était écrit tout le reste du Mystère.
3. 11 va quelques légères différences entre le texte primitif effacé et la
nouvelle transcription : v pour i dans Chy et puys ; adorent pour aorent ; pas-
teurs pour pastore.; mais surtout celle-ci que, dans le texte plus récent, Glo-
LES JEUX DRAMATiaUES DE CHANTILLY 87
Cet élargissement de la scène des bergers est inconnu à l'an-
cien drame liturgique. Il n'était certainement pas non plus
prévu dans la forme primitive de notre Nativité I, où il a,
d'ailleurs, tout à fait l'air d'un hors-d'œuvre. Il est probable
que c'est seulement pendant la préparation de la représentation,
sans doute au cours des répétitions, que cette scène a été
conçue et ajoutée au texte primitif, et je crois qu'il n'est pas
difficile de deviner la raison qui l'a amenée. On n'a pas oublié
que nos pièces étaient destinées à être jouées devant une com-
munauté de religieuses '. Ce fait devait assez facilement faire
naître l'idée de donner à l'élément féminin un rôle un peu plus
important que ce n'était la règle dans cette sorte de représenta-
tions. Or, la scène des bergers en fournissait une occasion
excellente. A côté des pasteurs, pourquoi ne pas donner aussi
un petit bout de rôle à des bergères qui offriraient à leur tour
à l'enfant Jésus l'hommage de leur adoration ? C'est la même
inspiration que celle qui a fait ajouter dans la Nativité II les
vers 219-220 qui implorent l'aide de Jésus pour les pauvres
sœurs de Saint-Michel ; c'est elle aussi qui, à mon avis, a fait
donner dans la même Nativité, tant d'importance à la scène de
la visite de sainte Anne et de ses filles à Marie où des femmes
se trouvent pour longtemps tout au premier plan, et qui est
en somme tout aussi inutile et superflue pour l'action que la
courte scène des bergères ^.
Une autre addition se trouve au bas du f° 6 v°, dans la scène
de l'arrivée des rois mages devant la Vierge Marie. Ce sont les
vers 390-400 qui sont écrits dans le manuscrit après le vers
lieux dieu est suivi des mots qui fist, au lieu du etc. du texte primitif. Je ne
crois pas, cependant, qu'il y ait rien à tirer de là : adore parait aussi à la
rubrique des vers 22, 37 et 86 (ici après aorons au v. 86 même) ; pasletirs, à
côté de pastore qui est plus fréquent, au vers 145 et à la rubrique qui pré-
cède ce vers. Quant à l'addition qui fist, elle prouve simplement que le scribe
connaissait en entier le texte dont on n'avait transcrit d'abord que les deux
premiers mots.
T. C'était peut-être même des sœurs qui tenaient les rôles dans la repré-
sentation de ces Mystères.
2. Je suis même, personnellement, tenté d'attribuer, pour cette raison, nos
Mystères à un auteur fétninin. Le gracieux passage II 272-277, notamment,
me semble dénoter une sensibilité toute féminine.
88 E. HOEPFFNER
417, mais que des signes d'intercalation placent entre les vers
389 et _|oi. Pas plus que pour l'addition aux f°' 2 et 3, il ne
saurait s'agir ici d'une omission involontaire due à la négligence
du copiste, et réparée après coup. Il suffit de lire le texte pour
se convaincre qu'à l'état primitif, en passant directement du
vers 389 au vers 401, on avait un texte meilleur et bien plus
satisfaisant qu'il ne l'est actuellement '. L'addition n'est donc
pas seulement parfaitement inutile, elle gâte même plutôt la
version primitive de notre drame. On a évidemment voulu
profiter de l'espace libre qui était resté au bas du f° 6 v°, pour
élargir la scène familière de la conversation des rois avec la
mère de l'enfant. Nous retrouvons là les deux types d'écriture
qu'on a déjà rencontrés dans la scène des bergères : l'écriture
gothique pour les vers 390-395, tant que le scribe dispose
encore d'un espace assez considérable, puis, la place suffisant à
peine, l'écriture cursive pour les vers 396-400. Malgré cette dif-
férence d'écriture, notre addition forme certainement un tout
dès le début et a été conçue et écrite d'un seul jet.
L'examen de la Nativité II est malheureusement loin de
nous fournir des indications aussi précises. On n'y rencontre
pas les corrections, surcharges et additions révélatrices, comme
dansl. Seuls, les vers 196-201 ont sans doute été ajoutés après
coup au texte primitif. Ils sont écrits dans le manuscrit sur un
bout de feuillet (f° 10 v°), placé en regard du f° ri r° et rattaché
au texte par des signes d'intercalation. Pas plus que dans les
deux cas analogues de I, il ne me semble qu'il s'agisse ici de
redresser une négligence du copiste. C'est pendant la visite
de sainte Anne. Celle-ci a demandé à voir l'enfant que Marie
va lui montrer et que sainte Anne va adorer. Dans les vers
intercalés, Marie, après la demande de sa mère, se tourne vers
Joseph et le prie de lui passer l'enfant (vers 196-198). Joseph
le lui remet (vv. 199-201). Le petit jeu de scène n'est pas indis-
pensable, mais on comprend bien son origine et sa raison d'être.
Répondant à sainte Anne, Marie vient de lui dh'e : « ...Volen-
I. On reconnaît aussi l'addition postérieure à la répétition erronée de la
rubrique /fl^^rt?" que le remanieur a oublié d'eflfacer avant le vers 401, et sur-
tout à la double apostrophe, Mcuhmie (399) et Noble daine (401), dans la
luénie tirade, et à deux vers de distance, fait unique dans notre texte.
LES JtUX DRAMATIQUES DE CHAN7ILLY 89
ticr Je (se. V cwhnl) vous )iiostreraic par loiuer » (vv. 194 s.). C'est
pour préciser et illustrer ce mouvement que le jeu de scène entre
Joseph et Marie a été ajouté. On y retrouve le caractère fami-
lier et le souci de .réalisme si caractéristiques pour les additions
du drame précédent, et la tendance de donner au dialogue plus
de vie et de mouvement. Dans leur esprit et dans leur inspira-
lion, ces quelques vers cadrent parfaitement avec les intercala-
tions de la première Nativité.
Mais, pour le reste, on ne trouve dans II aucune trace de
remaniement comme dans I. Peut-être la forme originale était-
elle tout de suite suffisante pour pouvoir être maintenue telle
quelle; peut-être aussi avons-nous cette fois-ci sous les yeux la
copie d'une forme plus ancienne, copie qui n'aurait été exécu-
tée qu'après des remaniements pareils à ceux de I. Pour ma
part, j'incline plutôt vers cette deuxième hypothèse. D'une
part l'absence même de toute correction dans le texte, d'autre
part une erreur évidente commise par le scribe ' nous font voir
dans notre texte plutôt une copie qu'un original.
Peut-être l'écriture peut-elle aussi donner quelques indica-
tions. La pièce II est écrite dans cette même cursive qu'on a
rencontrée dans les additions de I, et comme là-bas, nous voyons
aussi ici que c'est surtout le souci de gagner de la place qui a
déterminé le choix de l'écriture. Le texte n'est plus partout,
comme dans I, écrit de manière à attribuer une ligne entière à
cha.)ue vers*, le plus souvent, nous trouvons deux vers à la
ligne ; certaines parties sont même écrites en lignes de prose -.
L'écriture serrée se conçoit bien, quand il s'agit de copier un
texte définitivement établi ; elle se conçoit moins, s'il s'agissait
d'une première rédaction qui pourrait encore être soumise à
des modifications et à des remaniements partiels. Mais ce sont
là d'assez faibles indices dont il est assez difficile de faire état
dans la question qui nous occupe ici.
Nous n'avons donc qu'à nous en tenir aux révélations que
nous fournit la première Nativité. Celles-ci sont d'ailleurs suf-
fisamment claires et du plus grand intérêt. Grâce à elles, nous
1. Voyez plus haut p. 83 n. 5.
2. On peut s'en rendre compte dans l'édition Cohen, où les lignes du
manuscrit sont marquées par de simples traits verticaux. 11 n'est pas rare de
les rencontrer à l'intérieur du vers.
90 E. HOEPFFNER
voyons, en effet, de nos propres yeux se constituera forme que
revêt actuellement le Mystère. On distingue nettement trois
étapes dans sa formation : une forme première dont une partie
est conservée aux t°^ 4, 5 et 7 ; une forme remaniée, amplifiée,
que nous donnent les f°' r, 2, 3 et 6 ; enfin des additions nou-
velles ajoutées après coup au texte déjà remanié et qui sont
facilement reconnaissables par la place même qu'elles occupent
dans le manuscrit. Littérairement, les parties primitives repro-
duisent à peu près la tradition du drame liturgique ; les parties
ajoutées par contre paraissent être de l'invention du poète ;
elles se distinguent par un caractère plus familier et plus réa-
liste.
Cependant, au point de vue de la langue, du style et de la
versification, il y a unité complète entre ces trois couches.
C'est aussi, au fond, le même esprit qui y règne, la même
conception dramatique et la même inspiration littéraire et
religieuse. Par conséquent, la pièce tout entière, dans ses par-
ties primitives aussi bien que dans les parties remaniées et ajou-
tées, est l'œuvre d'un seul et même poète, poète qui s'inspire
de quelque ancien drame liturgique plutôt latin ou allemand
que français, mais qui crée là-dessus une œuvre toute person-
nelle et très originale. C'est le manuscrit même de l'auteur que
nous avons sous les yeux avec les changements et les additions
qui ont successivement été apportés au poème primitif, sans
doute en cours de répétition. C'est donc une œuvre originale
de la fin du xv^ siècle. Qu'on n'objecte pas le caractère
archaïque de la pièce : nous avons fait voir plus haut qu'il n'y
a là rien qui soit incompatible avec l'origine récente que nous
croyons avoir démontrée. Mais peut-être y a-t-il une objection
linguistique : cette 3^ personne du futur, eirt, au v. 67, qui
« atteste la vétusté de certaines parties de la Nativité I »
(Cohen, p. lxxi). Il est vrai que dans V 63e, iert de Digulle-
ville est remplacé par sera ; mais ce choix peut avoir été dicté
par la nécessité de donner au vers les huit syllabes réglemen-
taires, après la suppression de dist elle. D'autre part, dans III
1133, 2147, 2148, 2363, nous avons bien ers, yers, yert, à côté
de sera (i 134, etc.). Il n'y a rien d'étonnant à voir figurer cette
même forme dans I. Mais il y a plus : le passage où paraît
cette forme est la reproduction exacte du texte de l'Evangile,
LES JEUX DRAMATiaUES DE CHANTILLY 9I
l'annonce de la naissance du Christ faite aux bergers par les
anges. Ce texte n'est donc probablement pas une création de
l'auteur ; il doit reposer sur une tradition déjà ancienne et
vénérable à l'époque de notre poète, depuis les siècles qu'on le
répétait chaque année dans les offices de Noël. Ceci en expli-
querait l'archaïsme. Il n'y a donc, me semble-t-il, rien qui
s'oppose à la conclusion à laquelle nous aboutissons, à savoir
que le Mystère I date du temps même où il fut écrit, c'est-à-
dire des dernières années du xv* siècle.
La Nativité II, que nous devons attribuer au même auteur,
date évidemment à peu près de la même époque, puisqu'elle
forme la suite immédiate de la pièce précédente. Comme celle-
ci, elle contient sans doute, à côté de parties primitives qui se
rattachent par leur inspiration à l'ancien drame liturgique,
des parties neuves et originales. Nous avons donc devant nous,
non pas des copies ou des rajeunissements d'œuvres beaucoup
plus anciennes, vieilles de plus d'un siècle, mais des produc-
tions récentes, conservées soit dans leur forme originale,
comme I, ou après mise au net, comme II.
Enfin, c'est encore à la même date qu'il faut placer la trans-
formation du poème de Guillaume de Digulleville en moralité,
les parties indépendantes de cette pièce ayant le même auteur
que les deux Nativités. Il ne resterait donc que III et IV comme
copies de textes beaucoup plus anciens, du xin^ et du xiv^ siècle.
S'il faut, par conséquent, renoncer à voir dans les deux
Mystères des pièces d'une antiquité aussi vénérable, que le sup-
. posait leur éditeur, elles sont, par contre, encore plus wallonnes,
que ne le pensait M. Cohen, car elles ne sont pas simplement
des reproductions ou des adaptations wallonnes d'anciens ori-
ginaux français, mais de véritables créations nouvelles, conçues
et exécutées en Wallonnie même, et par un auteur wallon,
sans doute de Liège ou des environs.
Cet auteur, on aimerait, certes, le connaître. Mais ici, nous
en sommes réduits à de très vagues suppositions. Faut-il attri-
buer nos drames à cette sœur Catherine Bourlet dont le nom
figure au bas de la première et de la dernière pièce du manu-
scrit ? On est tenté de le faire, d'autant plus que certains indices
pourraient bien dénoter un auteur féminin. La Moralité V ne
présente, sous ce rapport, aucune difficulté. Il est fort admis-
92 E. HOEPFFNER
sible que le copiste, en reproduisant le poème de Digulleville,
ait inséré sur-le-champ dans sa copie tous les changements, peu
importants, en somme, et faciles à faire, qui étaient nécessaires
pour donner au texte sa forme dramatique. Mais l'état de la
Nativité I doit nous rendre prudents : l'écriture nous révèle
que la sœur Catherine en a certainement écrit la partie primi-
tive, les f°' .\, 5 et 7. Mais a-t elle aussi écrit le reste ? Cela ne
me paraît pas probable. Il est vrai que la différence d'écriture,
si frappante, n'est pas une raison suffisante pour nous obliger
à admettre deux copistes différents. Seulement, on ne voit pas
bien pourquoi elle aurait ainsi changé son écriture, surtout que
celle-ci reste absolument identique et pareille dans les trois
moralités. Et puis, du moment que, dans un mouvement d'or-
gueil naïf, sœur Catherine a tenu à nous révéler sa qualité de
copiste de ces pièces, n'aurait-elle pas encore mis bien plus
d'empressement à se faire connaître comme leur auteur, si elle
en avait en effet eu le droit et la possibilité ? Sœur Catherine
n'a donc, sans doute, pas été plus que le copiste qui a transcrit
notre Mystère dans sa forme première ; mais c'est quelqu'un
d'autre qui en a écrit les parties remaniées ainsi que les parties
intercalées. Il est assez probable que c'était encore une sœur du
couvent des Dames Blanches d'Huy, et c'est celle-ci qui pour-
rait bien être l'auteur anonyme de nos jeux, qui aura consigné
sur l'exemplaire écrit par sœur Catherine les corrections qu'elle
jugeait nécessaires et les différents changements qu'elle introdui-
sit après coup dans sa rédaction primitive. Son œuvre, elle
l'écrivit sans prétention littéraire, simplement pour le plaisir et
pour l'édification de ses « très douche suers ». Elle était peu
versée dans les secrets de la versification française. Mais par
contre elle était animée d'une piété sincère et touchante, et elle
représente en effet admirablement « ce mélange de réalisme et
de sensibilité profonde qui est si caractéristique de la Wal-
lonnie ».
^ E. HOEPFFNER .
BOCCACE ET CHRISTINE DE PISAN
LE DE CLARIS MULIERIBUS
PRINCIPALE SOURCE DU
LIFRE DE LA CITÉ DES DAMES
Le Livre de la Cité des Dames, écrit entre décembre 1404 et
avril 1405 ', peut être considéré comme le dernier épisode de
la lutte engagée par Christine de Pisan contre les détracteurs
de son sexe. Bien que, à l'occasion, il lui arrive encore de
croiser le fer avec son vieil adversaire Jean de Meun, elle
s'attaque surtout ici à « Matheolus », dont les Lamentations
venaient de lui tomber sous la main. Quoique ce livre ne
jouisse, dit-elle, d'aucune réputation, elle n'entreprend pas
moins de le réfuter. Mais cette fois elle fera moins appel à la
raison, à l'équité, au témoignage d'écrivains impartiaux qu'à
des arguments de fait, tirés généralement de l'histoire, ou
parfois, sans qu'elle nous en avertisse, de la fable ^ ; son livre
sera donc une mosaïque de dissertations et d'exemples, où ceux-
ci tiendront la plus grande place. C'est en somme une antho-
logie des beaux traits par lesquels des femmes de toute époque
et de toute condition ont manifesté leurs talents ou leurs
vertus.
1. Ces deux dates ont été fixées par Mi'e M. Laigle (Le Livre des trois
Vertus de Christine de Pisan et son milieu liistorique et littéraire, Paris, 191 2,
p. 15-15), d'après les mentions de princesses ou hautes dames récemment
décéJées ou encore vivantes, faites aux chap. 15 du livre I et 69 du livre II.
Le Trésor de la Cité des Dames ou Livre des Trois Vertus, qui complète la
Cité, fut écrit aussitôt après, dans l'été de 1405. Cette rapidité de compo-
sition explique amplement certains défauts qui, même au travers de ma
sèche analyse, pourront frapper le lecteur.
2. Christine suivant, comme Boccacce, le système evhémériste, les
exemples mythologiques eux-mêmes pouvaient être considérés comme
historiques.
94 A. JEANROY
Or il existait déjà un recueil de ce genre, que Christine ne
pouvait guère ignorer : sans doute le De claris Mulieribus de
Boccace n'était pas exclusivement un édifiant Selectae. Dans la
longue liste des femmes illustres qu'il énumérait, plusieurs
n'avaient point mené une vie exemplaire, on y voyait même
figurer quelques meretrices. Il s'y trouvait néanmoins bon
nombre d'exemples dont Christine pouvait faire son profit.
Elle céda donc à la tentation, fort heureuse sans doute de
trouver tout fait un travail qui lui eût coûté bien des recherches;
elle se mit à piller sans scrupule le traité de Boccace, auquel
elle n'emprunta, comme on va le voir, pas moins des trois
quarts de ses exemples '. Le procédé était habituel, surtout
dans les ouvrages de cette sorte, et Boccace lui-même s'était
pirlois abstenu de citer ses sources \ Si Christine renvoie à son
livre, et à plusieurs reprises, elle le fait en termes vagues, et qui
ne permettent pas de mesurer l'importance de ses emprunts 5.
Boccace, après avoir longtemps hésité, semble-t-il, sur le plan
qu'il devait adopter +, s'était finalement résolu à n'en suivre
aucun : tout au plus peut-on reconnaître dans ce « chaos »
quelques grandes divisions naturelles : il énumère d'abord,
après la mère du genre humain, des déesses ou héroïnes de la
fable, puis des femmes célèbres empruntées aux légendes
héroïques ou à l'histoire ancienne, enfin quelques-unes, en très
petit nombre, aux temps modernes. Son seul principe paraît
avoir été d'exclure, ou à peu près, l'histoire sacrée >.
1. Il existait déjà une traduction du Dedans nndieribus, exécutée en 1401,
très littérale et très imparfaite, que Christine ne paraît pas avoir connue. Sur
cette traduction voy. H. Hauvette dans Bulletin italien, IX (1909), p. 193-6 ;
sur l'exemplaire de cette traduction offert à Philippe de Bourgogne, en 140J
(B. N. fr. 12420) voy. P. Durrieu dans Le Manuscrit, II, p. 167.
2. Sur ces sources, voy. le livre connu de A. Hortis, Stnd/ sulle opère
latine del Boccaccio et les articles de Laura Torretta dans le Giornale storico,
t. XXXIX-XL.
3. Je relèverai, dans l'analyse ci-dessous, tous les passages où Boccace
est nommé.
4. Voy. H. Hauvette, Boccace, Etude ■ biographique et littéraire (1914),
p. 396-402.
5. Il mentionne pourtant, sous le n" 49, Athalie, et, sous les nos 99-100,
la papesse Jeanne et Irène de Constantinople. Enfin il parait avoir ajouté au
dernier moment cinq héroïnes modernes (nos loi-)), dont la plus récente
est Jeanne de Naples.
HOCCACE ET CHUISTINH DE PISAX 95
Christine, au contraire, se fit un plan, logique dans ses
grandes lignes, mais qui tut loin d'être suivi dans le détail,
comme le montrera la brève analyse qui suit, et dont je ne
puis me dispenser, ce travail n'ayant pas encore été fait '.
La lecture de « Matheolus )^ l'avait plongée dans une sombre
mélancolie : la tête baissée, les yeux pleins de larmes, accoudée
« sur le pommel de sa chaiere », elle se désolait, se déses-
pérait presque d'appartenir à ce sexe disgracié, quand, dans un
rayon de lumière qui se glissait sur son giron, elle vit apparaître
trois dames « couronnées de très souveraine révérence », dont
l'une se mit, en souriant, à la réconforter, et l'exhorta à prendre
la défense de son sexe et à bâtir une cité « ou toute vaillant
feme puisse d'ores en avant avoir aulcun retrait et closture de
detïense contre tant de divers assaillans. » (livre I, ch. 3)
Nous ne tarderons pas à apprendre que ces trois dames
s'appellent Raison, Droiture et Justice. Chacune d'elles jouera,
dans chacun des trois livres dont se compose le traité, un rôle
prépondérant, sans que l'on puisse deviner les raisons qui ont
fiiit attribuer ce rôle à l'une plutôt qu'à l'autre.
Sur le conseil et avec l'aide de Raison, Christine se met, pour
bâtir les fondements de la Cité, à fouir la terre, et à la rejeter
hors « a grans hottes » : elle entend par là qu'elle doit d'abord
déblayer le terrain et balayer les principales objections de ses
adversaires. Tout en « fouissant » en effet, elle interroge Rai-
son sur la prétendue infériorité des femmes, et, celle-ci aj-ant
opiné dans le sens que l'on devine, elle lui demande « pour-
quoi ce est que femes ne siéent en siège de plaidoyerie » (chap.
II). « C'est grant dommage et grant tort », répond Raison; et
pour confondre ceux qui oseraient soutenir «qu'elles n'eussent
sens naturel eu fait de policie et de gouvernement », elle cite
un certain nombre de princesses qui, rivalisant en sagesse avec
les rois les plus renommés, ont parfaitement administré leurs
États, et tout d'abord, d'après Boccace (chap. ^i, de Nicaiila
Ethiopum regiua) « la très noble empereris Nicole » descendante
des Pharaons, « qui establi règne et policie en Ethiopie,
I. M. A. Piaget {Martin le Franc, p. 75) en a indiqué très sommairement
le plan et cité quelques lignes empruntées aux premiers chapitres. J'analyse
et je cite d'après le manuscrit B. Nat. f. fr. 607, du commencement du
xve siècle, qui a appartenu à Jean de Berry, dont il porte la signature.
9é A. JEAN ROY
Egypte et Arabie », et dont rÈcriture loua la grande vertu".
Raison cite ensuite des reines de France, Frédégonde, Blanche
de Castille et quelques princesses modernes que Christine avait
personnellement connues \
Nous devons pourtant, réplique celle-ci, concéder à nos
adversaires « que femes ont le corps faible, tendre. . . et par
nature sont couardes, et ycestes choses, par le jugement des
hommes, appetissent moult le degré et autorité du sexe
femenin ». N'exagérons rien, répond Raison : « Se femes n'ont
mie toutes si grant force et hardiesce corporelle que ont homes
comunement, ilz ne doivent mie dire ne croire que ce soit
pour ce que du sexe femenin soit forclose toute force et
hardiesse corporelle. » C'est ce que prouve l'exemple d'un
certain nombre de femmes qui ont rivalisé dans les combats
avec les guerriers les plus intrépides. Ces viragos, Raison les
présente à Christine, le moment étant venu d'asseoir les fonde-
ments de la Cité, pour qu'elle en fasse les pierres angulaires de
l'édifice (ch. 15-26). Elles sont toutes, à deux exceptions près,
empruntées à Boccace, à savoir Sémiramis (Boccace, ch. 2) ',
Thamaris, reine des Amazones (B. 47), Panthassilee, autre
amazone, qui vint spontanément porter secours aux Troyens
(B. 30), Cenobie, reine des Palmurènes (B. 98), Artemise
(B. 5$), la vierge Camille, l'héroïne de Virgile (B. 37),
Veronice de Cappadoce, fille de Mithridate, qui tua son beau-
frère pour venger la mort de ses fils (B. 70, Beronicè), et
Cleolis, c'est-à-dire Clélie (B. 50).
Les deux héroïnes ajoutées par Christine sont (ch. 22) Lillie,
mère du vaillant chevalier Thierry qui, d'un geste énergique,
qu'une sévère pudeur eût réprouvé, arrêta son fils fuyant
devant Odoacre +, et (ch. 23) la reine Frédégonde (déjà citée
1. Elle n'est autre en effet que la reine de Saba.
2. La plus récente est Marie, fille de Charles de Blois, épouse de Louis I
d'Anjou, morte le 12 novembre 1404.
3. Je transcris littéralement les noms propres; quand ils présentent une
.divergence notable avec le texte de Boccace, j'indique la forme donnée par
celui-ci (d'après l'éd. de Berne, 1539, in-40 ; B. X. Rés. A, 651).
4. « Adonc la dame, surprise de grant courroux, leva sa robe par devant
et lui dist : « Vrayment, biaux filz, tu n'as ou fouvr se tu ne retournes de
rechief ou ventre dont tu vssis. »
BOCCACE ET CHRISTINE DE PISAN 97
au chap, 13 comme habile politique), qui suggéra cà ses barons
un stratagème par lequel ils vainquirent leurs ennemis.
Passant sans transition à un autre sujet, Christine demande
à Raison « se Dieu voult oncques anoblir aucun entendement
de femme de la haultesse des sciences » (ch. 27). Pour soutenir
l'affirmative, c'est uniquement dans Boccace que Raison se
documente : elle cite successivement Cornifie, qui « passa en
toute excellence de clergie » son frère « le très grand pouette
Cornifficien » (B. 84, Cornifficia), Probe la Romaine, qui,
en ajustant adroitement des fragments de Virgile, composa un
poème renfermant toute l'histoire de l'Ancien et du Nouveau
Testament et à propos de laquelle Boccace est nommé '
(B. 95), Sapho « la très soultille pouette et philosophe »
(B. 45), Manthoa, fille de Thiresie, « qui estoit le très grant
prestre de la cité de Thèbes, ci que nous dirions evesque »
(B. 28), enfin Médée (B. 16) et une autre « reyne » nommée
Circes (B. 36).
Mais les femmes n'auraient-elles pas parfois devancé les
hommes dans la voie de la science ? N'en saurait-on nommer
quelqu'une « qui de soy trouvast aucune science non paravant
sceùe » ? Telle est la nouvelle question que Christine s'enhardit
à poser à Raison. Cette fois encore c'est à Boccace, et à
Boccace uniquement, que celle-ci emprunte ses exemples, à
savoir : Mmerve (ch. 34), « qui trouva la manière de faire
armcùres de fer et d'acier » (B. 6), Cérès (ch. 35), « qui trouva
l'art de labourer les terres et maintes autres arts » (B. 8), Ysis
(ch. ■i)G'), qui « trouva l'art de faire les courtillages et de planter
plantes » (B. 8). Après une longue parenthèse (ch. 37-8), où
les deux interlocutrices s'étendent sur « le grand bien qui est
venu au siècle par ycelles dames », Raison reprend le fil de
son discours et célèbre la pucelle Areine (ch. 39, Arachne'), qui
« trouva l'art de teindre les leines et faire les draps ouvrez que
l'on dit de haulte lice » (B. 17), Pamphile (ch. 40) « qui
trouva l'art de traire la soie des vers )> (B. 42), Thamar (ch.
41), « souveraine maistresse en l'art de peintrerie » (B. 54,
Thamyris), la grecque Yrane (ch. 41) qui excella dans le
I. « Laquelle chose pour certain, a dit l'auteur Bocace, n'est pas sans
admiration que si haulte coasiJeracion peust entrer en cervel de femme. »
Romania, XLFIIl. 7
98 - A. JEANROY
même art (B. 57, Hirena), Marcia la Romaine, autre « pein-
tresse » non moins célèbre (B. 64) ', Xampronie de Rome
(ch. 42), remarquable par toutes sortes de talents, dont la
réunion, fort dangereuse pour l'honneur féminin, inspire à
Boccace (77) des réflexions pessimistes et assez confuses, dont
Christine n'a rien traduit.
Après ces éclatantes preuves du génie inventif des femmes,
il semble bien superflu de se demander si « en naturel sens de
femme a prudence ». C'est pourtant la question que Christine
entreprend de discuter avec Raison, qui, après avoir traduit
(ch. 44) le chapitre du Livre des Proverbes sur la femme forte,
allègue, d'après Boccace, les exemples de sagesse fournis par
Gaie Cirile, femme de Tarquin (ch. 45), qui, en dépit de son
rang, passait son temps à filer la laine (B. 44, Gaia Cyrilhi),
« la royne Didon » (ch. 46), considérée ici uniquement
comme fondatrice de Carthage (B. 40), Oppis, reine de Crète
(ch. 47), déifiée sous le nom de Cybèle, qui « par sa saige
cautele respita ses trois fils de mort » (B. 3) et Lavinie, temme
d'Eneas (ch. 48), qui gouverna sagement la cité d'Albe
« jusqu'à ce que son fils Silvius fust parcreu » (B. 39).
Dans le livre II, où Christine a pour interlocutrice, non plus
Raison, mais Droiture, il semble qu'elle ait eu d'abord l'in-
tention de réunir les femmes célèbres non par leurs talents,
mais par leurs vertus. Il faut donc reconnaître que le groupe
des prophétesses, qui ouvre la marche, eût été mieux placé
dans le livre précédent.
Ce sont (ch. 2 et 3) les « sebilles » Errithee et Almethea
(B. 19, Erylhrea, et 24 Amallhea), auxquelles Christine ajoute,
de son chef, un certain nombre d'autres prophétesses \ puis
1. Christine mentionne ici une femme, nommée Anastaise, si habile dans
Fart de l'enluminure « qu'il n'est mencion d'ouvrier en la ville de Paris, ou
sont les souverains du monde, qui point l'eu passe », et qui avait travaillé
pour elle. Je citerais in extenso ce curieux passage s'il ne l'avait dtjà été,
comme me l'apprend mon ami A. Thomas, par M. H. Martin, Les Minia-
turistes français, Paris, 1906, p. 164.
2. De la Bible proviennent Debora et Elisabeth (chap. 4), de sources
profanes (à retrouver) Basmc (corr. Basine) de Thuringe, femme de Childéric
(chap 6) et Anthoine, d'abord maîtresse, puis femme de Justinien (ch. 7).
BOCCACH ET CHRISTINE DE PISAN 99
(ch. 5-6) Nicostrate, iiicrc d'Eviindre, qui prédit la fondation
de Rome (B. 25) et Cassandra, « fille de Priant » (B. 33).
Christine exprime alors (ch. 8) l'opinion, qu'elle eût pu
tout aussi bien manifester plus haut, ou plus bas, que les
hommes ont bien tort de s'irriter contre leurs femmes quand
elles enfantent des filles. Raison abonde dans ce sens, et cite
alors des femmes qui donnèrent de leur amour filial des
preuves éclatantes, à savoir Dripetrue, fille de Mithridate,
qu'une double rangée de dents défigurait quelque peu, mais
qui fut le modèle des filles dévouées (B. 73, Tripetnid), Ysi-
phile, « fille du roi Thouant de Lemnos », qui sauva la vie
de son père menacée par des séditieux (B. 15), Claudine,
vestale, qui elle aussi protégea son père contre les fureurs
de la foule (B. 60), une Romaine anonyme (ch. 12), qui
nourrit de son lait sa mère, menacée de mourir de fiiim dans
sa prison (B. 63, de nvnana juvencula), enfin la « très bonne
et saige Gliselidis » ', dont Droiture annonce qu'elle reparlera
amplement plus bas.
Toutes les femmes nommées jusqu'à présent sont sans
doute entrées comme pierres de taille dans les fondations ou
la maçonnerie, car Droiture s'aperçoit en cet instant (ch. 13)
qu'elle a « achevé le maisonnaige de la cité, et qu'il est temps
que peuplée soit ». Elle le sera d'abord par les femmes qui ont
porté grand amour à leurs maris et fournissent ainsi des argu-
ments à ceux qui pensent, comme Christine, « que la vie de
mariage n'est point si dure à porter ». C'est encore de Boccace
que vient la longue théorie des femmes que l'amour conjugal a
poussées à sacrifier ou du moins à risquer leur vie. Ce sont
(ch. 15-28) « la royne Hypsistrate » femme de Mithridate
(B. 77, Hypsiscrathea), « l'empereris Triare », femme de l'em-
pereur Lucien Utisien (B. 94, Triaria femme de Vitellius), à
I. Cette forme du nom de l'héroïne est quelque peu surprenante. Celle-ci
s'appelle, dans Boccace, Griselda, dans la traduction de Pétrarque Griselidis,
dans la version française de Pétrarque (antérieure à 1595), Griseldis, Grisi-
lidis, dans le «Jeu » de 1593, Griseldis, Griselidis. Il y aurait lieu de recher-
cher si Christine, en dehors de Boccace, n'a pas utilisé l'une de ces versions.
(Sur la version en prose, voy. H. Hauvette dans Bulletin italien, IX, p. 1-5 ;
sur le « Jeu », Petit de Julieville, Les Mystères, II, 342.)
100 A. JEAN ROY
propos de laquelle Boccace est mentionné ', la reine Arthemise,
déjà nommée (B. 55), Argine, femme de Polynice (B. 27,
Argid), Agrippinc, femme de Germanicus (B. 88), Julie^
femme de Pompée (B. 79), Tierce Emilienne, « femme de
Scipion, le premier Atfriquain » (B. 72, Teriia Az7nilia). Droi-
ture intercale ici l'hisioire de Xanthippe, femme du philosophe
Socratès, qui renversa la coupe de poison préparée pour son
mari ; puis elle cite, d'après Boccace, Pauline Pompeye, femme
de Sénèque (B. 92) et la noble Sulpice, femme de Lenculius
Crusolien {Leuliilus Tmscdio dans Boccace, 83) qui suivit
volontairement son mari en exil ^
Contre ceux qui, suivant en cela l'opinion de Jean de Meun,
pensent « que femmes ne scevent rien celler », Droiture
allègue assez mal à propos l'exemple de Porcie, femme de
Brutus, qui se blessa d'un rasoir pour démontrer à son mari
que le suicide ne l'effraierait pas (B. 80), et celui, plus approprié,
de Curia, dont le mari Lucrecius put rester caché dans sa
maison durant de longues semaines sans que personne en
sût rien (B. 81).
Droiture et Christine, de concert, vitupèrent alors ceux
« qui dient que homme est vil qui croit en conseil de sa
femme » (ch. 30), énumèrent les hommes « à qui bien est
ensuivi de croire leurs femmes », enfin, élargissant la question,
rappellent « le grant bien qui est venu au monde et vient tous
les jours par cause de femme ». Sur ce chapitre Boccace était
assez mal pourvu, et Christine n'a trouvé à lui emprunter
(ch. 35) qu'un exemple, celui de la mère de Coriolan (B. 53) '.
Changeant brusquement de sujet, les deux avocates du sexe
faible s'élèvent (ch. 37) contre ceux « qui dient qu'il n'est
pas bon que femme apprenne lettres », et Droiture cite, d'après
1. Droiture note que Boccace approuve « le lien de mariage, que autres
veulent tant reproucher ».
2. Ici se place, brièvement contée d'après des sources antiques (ch. 25),
l'histoire de femmes « qui respiterent leurs maris de mort », notamment des
Lacédémoniennes épousées par les compagnons de Jason et qui les délivrèrent
de prison en prenant leur place.
3. Les autres sont ceux de Judith, d'Esther, des « dames de Sabine », et
de la « rovne Crotilde ».
BOCCACE ET CHRISTINE DE PISAK lOI
Boccace, qu'elle nomme ', l'exemple d'Hortensia, fille du grand
orateur, qui profita des leçons de son père au point de le sur-
passer (B. 82).
Dans les chapitres suivants, dirigés contre ceux qui pensent
qu'il est peu de femmes chastes, Christine (ch. 42) n'emprunte
à Boccace (38) qu'un seul exemple, celui de Pénélope, auquel
elle ajoute (ch. 38-41) ceux de Suzanne, Sara, Rébeccaet Ruth.
C'est, en revanche, de Boccace que viennent les personnages
cités dans le passage suivant, dirigé contre ceux qui prétendent
que « femme veut être efforciee » ; à ces cyniques Christine
oppose, par la bouche de Droiture, Mariamire, dont elle fait
la femme d'Antipater, roi des Juifs, et dont elle altère fort
l'histoire peu édifiante (B. 85, Marianna, femme d'Hérode),
Anthonia, femme de Druse Tibère (B. 87), à propos de
laquelle est invoqué le témoignage de Boccace, Lucrèce (B. 46),
la reine des Gaulgres, femme de Orgiagontès (B. 71), qui
vengea son honneur en tuant le « connestable » romain (un
centurion dans Boccace) qui lui avait fait violence ^ Enfin les
« viergessicambres » qui se tuèrent pour échappera la lubricité
des soldats romains (B. 78) K
L'entretien étant ensuite tombé sur l'inconstance des femmes
(ch. 48-62), Droiture, prenant l'offensive, s'étend, d'après des
sources étrangères à Boccace, sur « l'inconstance et fragillité
d'aulcuns empereurs », Claudien, Noiron, Galba, et d'autres
personnages moins illustres. A ces insignes débauchés, que de
femmes fidèles et « loyales en la vie amoureuse », ne pourrait-
on opposer ! Et Droiture cite, d'après Boccace, Didon, qui lui
paraît un « notable exemple d'amour ferme en femme » (B. 40),
Médée (B. lé), Tisbé (B. 12) et Junon (B. 4).
Parmi ces histoires mythologiques, quelques autres viennent
s'intercaler, qui ont pour nous un plus vif intérêt. Les unes
proviennent de sources françaises, comme celle de Fleurance
de Rome (ch. 52), racontée d'après le recueil des « Miracles
de Nostre Dame ». A quelques autres il n'est fait, sans doute à
1 . Voy. à l'Appendice, le second extrait. .
2. Dans Boccace, ce roi des « Gallogrecs «s'appelle Drigiagontes.
3. Boccace, dont le récit est sensiblement différent, parle des Citiihronim
conjures. Christine a voulu rattacher son anedocte à l'histoire nationale.
I02 A. JEAN ROY
cause de leur notoriété, que de rapides allusions '. D'autres
enfin, qu'il vaudrait la peine d'examiner de près, sont narrées
tout au long d'après le livre des « Cent Nouvelles », qui est
cité deux fois : ce sont (cli. 51, 53, 60 et 61) celles de Glise-
lidis, « forte fenie en verai » ÇDécam., X, 10), de la femme de
Barnabe le Genevois (^Décani., II, 9), de Scismonde, fille du
prince de Salerne {Décam., IV, i) et de Lisabeth (Décam., IV, 5).
A propos des femmes qui attirent les hommes par leurs
« jolivetés » (ch. 63), Christine ne trouve à citer, d'après
Boccace, que « Claudine la romaine », que son amour de la
parure avait fait mal juger, et qui fut justifiée par le miracle
que Cybèle accomplit en sa faveur (B. 75, Claudia Qii'mta').
Droiture, complétant la pensée de Christine, s'ingénie à
prouver (ch. 65) que certaines dames furent « ornées par leurs
vertus plus que autres pour leurs jolivetés », et elle cite, d'après
Boccace (67) et « Valere », une « riche dame libérale »
nommée Buse ou Pauline, qui, au temps où « Hanibal grevoit
tant les Romains par feu et par fer », recueillit les fuyards et
soigna les blessés « jusques au nombre de dis mille » \ Après
avoir rappelé un notable exemple de libéralité donné de son
temps par la dame de la Rivière 5, Christine énumère les dames
1 . « Que t'en diroye ? Tousjours te pourroye racompter de histoires de
femmes en telle folle amour surprises qui trop ont amé de grant amour
sans varier. D'une autre racompte Bocace a qui son mary fist mengier le
cuer de son amy, qui oncques puis ne mengia. Autresi fist la dame de Fayel
qui ama le Chastellain de Coussy. La Chastellaine du Vergv mourut par
trop amer. Sy fist Yseult qui trop ama Tristan. Dyanire, qui Hercules amoit,
se occist quant il fut mort » (ch. 61).
2. Boccace place le fait après la bataille de Cannes et la localise à Camu-
sium ; Christine ne précise ni le temps ni le lieu.
3. Au cours d'une fête donnée à Paris par le duc d'Anjou (Louis I«''), « que
puis fu roy de Ciciile » (donc avant 1 382), « la dame de la Rivière, nommée
Marguerite, qui encore est en vie et femme fu jadiz de messire Burel de la
Rivière, premier chambellan du saige roy Charles », ayant remarqué l'absence
d'un chevalier accompli, nommé Ememon (plus bas, Emomon) de Pom-
miers, apprit qu'il était retenu en prison pour une dette de cinq cents francs.
« Adonc celle prist le chappel d'or que elle avoit sur son chief... et sur ses
bloncs cheveulx mist en lieu ung chappel de parvanche, sy le bailla a certains
messages et dist : « Alez et baillez ce chappel en gaige de ce que il doit, et
que tantost soit délivre et viengne cy. » Laquelle chose fu faitte, dont elle fu
grandement louée » (ch. 68).
BOCCACE HT CHRISTINE DE PISAN IO3
encore vivantes qui lui paraissent dignes d'être accueillies dans
la Cité '.
Cette cité ainsi bâtie et peuplée, il restait encore, paraît-il,
à en orner « les haults combles » de figures propres à inspirer
aux assaillants éventuels la crainte ou le respect. Ces places
éminentes sont réservées à la Vierge et aux Saintes; c'est
justice qui se charge de les leur assigner et c'est là l'objet du
troisième livre. Il va de soi que, étant donné ce sujet, Christine
n'avait ici aucune occasion de citer Boccace.
Sur la façon dont elle a traité son modèle, je me contenterai
de très brèves remarques, laissant au futur éditeur de l'ouvrage
le soin d'y regarder de plus près.
Elle ne se pique point de fidélité absolue, et, d'une façon
générale, abrège et simplifie ; elle supprime purement et
simplement les discussions chronologiques et généalogiques où
se complaît le consciencieux Boccace, ainsi que les passages où
il cite ses sources, les discute, et expose les raisons de son
choix. Quand une histoire lui paraît trop compliquée, elle la
réduit, au risque de la dénaturer, à ses traits essentiels : c'est
ce que l'on peut constater par exemple dans les épisodes de
-Mariamire (I, 43), de Veronice de Cappadoce (I, 25) et
d'Ysiphile (II, 10). Elle n'hésite pas surtout à supprimer les
passages qui pourraient scandaliser ses lecteurs : elle ne men-
tionne pas, par exemple, cette opinion, rapportée par Boccace,
que Panthasilée aurait été attirée à Troie par le désir d'avoir
un fils du preux Hector (I, 19). N'osant passer sous silence
l'inceste imputé à Sémiramis (I, 15), elle déploie pour l'excuser
toutes les ressources d'une subtile dialectique. Elle n'oublie
jamais en somme que c'est un traité de morale et non d'his-
toire qu'elle écrit.
Elle ne respecte pas davantage la forme : elle tranche sans
scrupule dans les larges périodes cicénoniennes, où elle paraît
quelquefois s'être embrouillée ; néanmoins ses récits ne sont
I. Eli tête figure «la noble royne de France Ysabel de Bavière. .. en
laquelle n'a rain de cruauté, extorsion ne quelconque mal vice, mais toute
bonne amour et bénignité vers ses subgez ».
104 ■'^- IF-ANROY
pas sensiblement plus courts que ceux de Boccacc, car son
style abonde en épithètcs oiseuses et en phrases de remplissage.
Pour que le lecteur puisse se foire une idée personnelle, je
mettrai sous ses yeux un épisode traduit librement, comme
d'habitude, et un passage où la traduction vise manifestement
à être littérale :
Dripetruam Laodiceic fuisse régi- De grant amour a son père fut
nani et niagni Milhridatis filiam Dripetrua, roïne Leodocie. Celle fut
legimus, quam, etsi commendabilem fille du grant roy Mithridates et tant
fecerit ea fides, quâ parentibus sumus l'ama qu'en toutes ses batailles le
obnoxii, plus satis, me judice, illam suivoit : elle estoit moult laide, car
inaudito quodam opère memorabilem elle avoit double renc de dens, qui
fecit natura parens. Nam (si codi- estoit chose moult diffourme, mais de
cibus veterum adhibenda fîdes est) tant grant amour estoit a son père
haec cum gemino dentium ordine que oncques ne le laissa en prospérité
nata monstruosum de se spectaculum ne en malle fortune et, tout fust elle
Asiaticis omnibus tribuit aevo suo, et- royne et dame de grant royaume,
si nullum in mandendo a tam inusi- par quoy bien peûst estre aise et a
tata dentium quantitate susciperet repos en son pays, elle fu partout
impedimentum, insigni tamen defor- participans de paines et travaulx que
mitate non-caruit, quam, ut jam per- son père ot cii en mainte armée ou il
tractum est, laudabili fide compescuit. fu, et quant il ot esté vaincu du grant
Nam superatum a Pompeio Magno Pompée, oncques ne le laissa, ains le
Mithridatem, genitorem suum, nuUis servoit par grant cure et diligence,
periculis aut laboribus indulgendo (II, 9)
semper secuta est, et obsequio tam
fidelis testata naturae crimina impu-
tari parentibus non deberi. (ch. 73)
O femineum decus, neglexisse De la quel chose Bocace l'italien,
muliebria et studiis maximorum qui fut grant pouette, en louant ceste
vatum applicuisse ingenium. Vere- femme, dist en son livre : « O très
cundentur segnes et de seipsis misère grant honneur a femme qui a laissié
diffidentes, quae, quasi in otium et toute oeuvre femenine et a applicquié
thalamis natae sint, sibipsis suadent et donné son engin aux estudes des
se nisiad amplexus hominum et filios très haulx clers. » Dist oultre celuy
excipiendos alendosque utiles esse, Bocace, certifiant le propos que je te
cum oninia, quae gloriosos homines disoye de l'engin des femmes qui se
faciunt, si studiis insudare velinl, deffient d'elles-meismes et de leur
habeant cum eis communia. Potuit entendement, lesquelles, ainsi que se
haec [Cornificia], naturae non'abjectis elles fussent nées es montagnes sans
BOCCACE ET CHRISTINE DE PISAK IO5
viribus, iiii;ciiio et vigiliis freniineuni savoir que est bien et que est honneur,
superasse sexum et sibi honesto labore se descouraigent et dient que ne sont
perpetuum qu:tsisse nomen, nec a autre chose bonnes ne proufitables
quippe gregarium, sed quod exstat fors pour acoler les hommes et porter
paucis etiam viris rarissimum et et nourrir les enffans ; et Dieu leur a
excellens. (ch. 84) donné le bel entendement pour elles
apliquer, se elles veullent, en toutes
les choses que les glorieux et excellens
hommes font; se elles veullent estu-
dier, les choses ne plus ne moins leur
sont communes comme aux hommes,
. et pueent par labour honneste acqué-
rir non perpétuel, lequel est agréable
a avoir aux très excellens hommes.
Fille chiere, si puez veoir comment
celluy aucteur Bocace tesmoigne ce
que je t'ay dit et comment il loe et
appreuve science en femme.
(I, ^8)
A. Jean ROY
REMARQUES SUR UN RECUEIL DE POÉSIES
DU MILIEU DU XVe SIÈCLE
(B.N. i-R. 9223)
En examinant certains recueils collectifs contenant entre
autres des poésies de Charles d'Orléans, j'ai été amené à étudier
le ms. de la Bibl. Nat., fr. 9223 qui a fait l'objet de la si utile
publication de Gaston Raynaud, Rondeaux et autres poésies du
XV^ siècle, Paris, 1889 [Soc. des anciens Textes]. Comme mes
conclusions sur l'âge de ces poèmes et sur leurs auteurs diffèrent
des observations présentées par le savant éditeur, j'ai cru devoir
les résumer ici.
Pour G. Raynaud, le ms.fr. 9223 a été écrit après 1453, cinq
pièces contenues dans ce recueil ayant été attribuées à Jean de
Lorraine, fils du roi René, qui porta avant cette date le titre
de duc de Calabre (p. iv). C'est là une juste remarque que
confirme exactement l'examen de ce manuscrit^ un petit volume
de 109 ff". de vélin, soigneusement orné et écrit d'une main
uniforme, dans la seconde moitié du xV siècle. Mais je ne
suis pas d'accord avec G. Raynaud, quand il annonce que « le
recueil contient cependant des pièces dont la composition
remonte plus haut ». Il cite par exemple le rondeau de Blos-
seville (p. 67) « qui fait mention de Valentine de Milan, et a
dû par suite être écrit avant 1408 » (p. ix) :
Grant heur m'ont au jour d'hui donné
Amour de m'avoir ordonné
A Valentine si grant dame. . .
On s'étonne que G. R., ait oublié qu'une « Valentine »,
c'est la dame de ses pensées que l'on choisit le jour de la Saint-
Valentin, [4 février ; Blosseville ne fait nullement allusion à
Valentine, fille de Galéas Visconti, mais à la noble inconnue
qu'il prit ce jour-là pour dame.
REMARQUES SUR UN RECUEIL DK POESIES DU XV* S. IO7
A ce jour de Saint Wilciitin
Qiie chascun doit choisir son per,
Amour, demourray je non per,
s'était demandé Charles d'Orléans le 14 février 1444 ; et le
roi René le proclamait :
Apres une seule exceptée
Je vous servirai ceste année,
Ma doulce Valentine gente. . .
Je ne suis pas d'accord non plus avec G. R., sur l'identitica-
tion d'un certain nombre d'auteurs des poésies du ms. fr. 9223.
Prenons la première, Antoine (p. vi-vii) « qu'il faut peut-
être identifier avec Antoine de Lussay, cité dans Charles d'Or-
léans ». G. R. lui restitue 15 rondeaux et bergerettes inédites
où il a parfaitement raison de reconnaître « un des poètes les
plus complets du xv^ siècle » (p. vu). Mais pourquoi penser à
Antoine de Lussay dont nous ne connaissons qu'un rondeau,
fort banal, dans lequel il implorait un secours de Ch. d'Orléans,
Aucun plaisir qui vauldra rente
sur un thème développé à Blois vers 1455 (?) (éd. d'Héri-
cault, t. II, p. 167).
Or je remarque que dans le ms. fr. 9223, treize pièces sont
attribuées à un certain Anthoine de Guise. Elles se trouvent
comprises dans les 64 premiers folios du manuscrit, les pièces
données à Antoine se rencontrant à la fin. N'est-il pas rationnel
de penser que le scribe du ms. fr. 9223, qui a commencé par
transcrire tout au long le nom d' Anthoine de Guise, fol. 8 v°,
13, 24, 34 v°, 40 v°, commence à se lasser; il abrège A. de
Guise, fol. 48 v°, 49, 52, 64 (exception faite au fol. 63 où il
récrit le nom en entier) ; il finit par la suite par écrire Anthoine
tout court, fol. 73 v°, 74, 74 v°, 77, 79 v% 85, 87 v°, 89, 90,
91 v°, 93 v°, 94, 95 v", 96, 152.
Et si nous examinons la forme et le fond de ces composi-
tions, il est impossible de distinguer Antoine de Guise, d'AN-
TOINE tout court. On y retrouve la même facilité, les mêmes
sentiments affectés, le même tour précieux et mélancolique, les
mêmes imitations de Charles d'Orléans, et peut-être de Mes-
I08 p. CHAMPION
chinot. Il s'agit d'un jeune homme, amoureux ou feignant de
l'être, désespéré comme il convient jusqu'à en mourir, accusant
la Fortune, au surplus léger d'argent. Il adressait des vers à
Blosseville pour lui demander de leur donner le tour du métier.
Et Blosseville de lui répondre, justement, que ce n'était guère la
peine. Il voyageait; il a nommé Saint-Pol, Paris dont les jolies
femmes lui parurent plus dangereuses que les Normandes; il
se peint cheminant de Parthenay à Château-Renaud; il parle
d'aller attendre sa dame à Tours. Traits qui conviennent tout
à fait à un jeune écuyer, chargé de chevauchées et de missions,
dans le milieu du xv= siècle. Je tiens donc Antoine de Guise
et Antoine pour un seul personnage et je propose d'augmenter
son bagage littéraire, fort agréable.
L'identification d'Antoine de Guise avec Antoine de Lorraine,
comte de Guise et de Vaudémont, seigneur de Joinville, donnée
par G. Raynaud, est absolument inadmissible (p. xviii-xix).
Ce personnage porta seulement le titre de comte de Guise avant
141 5. Or les trois rondeaux qui figurent dans les œuvres de
Charles d'Orléans sous ce nom, et dont l'un se retrouve à la
p. 81 de la publication de G. R., se lisent pp. 518, 519,
520 du ms. 25458 (ms. en partie autographe des poésies de
Charles d'Orléans), dans les derniers feuillets de ce précieux
recueil, parmi des pièces ajoutées qui n'ont jamais été rubriquée?.
Ils se rapportent aux thèmes de la Fortune, de la Mort, de la
Vieillesse, qui ont fait l'objet des dernières méditations poé-
tiques de Charles d'Orléans ( 1457- 1 461 ?) Impossible donc
d'identifier cet Anthoine. de Cuise (ainsi le nomme le ms. fr.
25458) avec Antoine de Lorraine. D'ailleurs ce n'est pas
Anthoixe de Guise que nous aurions trouvé dans ce cas sur
les mss. mais bien : Cuise, Mgr de Cuise, Anthoine Mgr de
Cuise.
Blosseville (p. viii-x).
L'allusion à la mort de Marguerite d'Ecosse (1444), heu-
reusement signalée par M. G. R., place notre poète dans le
milieu du xV siècle.
Par contre G. R., identifie ce personnage avec Hugues
de Saint-Mard, vicomte de Blosseville, écuyer, appartenant à
une famille de Normandie. « Il fut un des plus fidèles serviteurs
REMARQUES SUR UX RECUEIL DE POESIES DU XV^ S. IO9
de Charles d'Orléans dont il partagea la captivité en Angle-
terre. » Et G. R. allègue ici l'autorité de l'abbé de La Rue,
auteur d'un ouvrage célèbre sur les anciens poètes français".
Mais il faut toujours contrôler une affirmation de l'abbé de La
Rue dont l'ouvrage est mêlé d'autant d'erreurs que de vérités,
et dont la plus innocente des manies est de rattacher à sa chère
Normandie tous nos anciens auteurs. L'abbé s'exprime ainsi :
u Hugues de Saint-Mars, vicomte de Blosseville, un des officiers
de la maison du prince, le suivit en Angleterre et lui fut très
utile tant dans ses affaires que pour lui faire obtenir la liberté » ;
plus loin il parle d'un « Henry de Blosseville » : « le poète
appartenait à la f^unille de Saint-Mard, vicomte de Blosseville.
Nous avons de lui le débat du Jeune et du Vieil, qu'il remet
en jugement à deux preux chevaliers : l'un est le bon comte
de Maulevrier de Brézé, sénéchal de Normandie, l'autre le sire
de Torcy ».
G. R., suivant les informations de l'abbé de La Rue, a
fait un monstre en accouplant deux personnages qui n'ont rien
à voir ensemble.
Le premier est un personnage fort connu « noble homme
Hue (et mieux Huet) de Saint-Mars' », écuyer, qui fit de
nombreux voyages en Angleterre vers le duc d'Orléans, à partir
de 1428, vit le roi Charles de sa part, s'occupa du payement de
la dot de ia « très chère et très amée compaigne » du duc pri-
sonnier, M"'' Bonne d'Armagnac ', parla au prévôt de Paris
pour la délivrance de Jean d'Angoulême ^. Il fut comblé de
faveurs, fut fait conseiller et chambellan du duc d'Orléans, gou-
verneur et bailli de Blois >. Au retour de Charles d'Orléans en
France, il devint son maître d'hôtel et reçut, en 1444, « en
reconnaissance de louables, grans et bons services » rendus dès
son jeune âge, le don de la seigneurie de Livry près Épernay ''.
1. Essais historiques sur les Bardes, t. III, p. 326, 328.
2. Il signe toujours ainsi. Voir British Muséum, add. chart. 4413, 4379
3739-
3. Arch. Nat., K. 534.
4. Bibl. Nat., P. orig. 2762, nos S, 7.
5. Ibid., n° 9.
6. En 1438, ilest dit capitaine d'Epernay (Arch. Nat., K. 555, n" 27).
I 10 1'. CHAMPION
Il mourut avant 1447, date à laquelle Jean de Saveuses était
gouverneur et bailli de Blois '.
Ce vieil homme n'a rien à voir avec l'auteur des rondeaux
et jamais il ne porta le titre de Blosseville.
Cette seigneurie normande était au xV siècle entre les mains
d'une autre famille, celle de Saint- Maard. Un Pierre de Saint-
Maard, chevalier, baron de Blosseville confesse en 1438 avoir
reçu de Pierre Baille, receveur général de Normande, 80 l. t.
pour servir le roi avec deux archers dans l'ost commandé par
Talbot pour le recouvrement de plusieurs places du pays de
Caux ; un Jean de Saint-Maard, vicomte de Blosseville, était en
1470 un des capitaines des nobles de l'arrière-ban de Norman-
die, à 200 l. de pension. Cette année-là, on le voit qualifié
d'écuyer, seigneur et vicomte de Blosseville, capitaine de Cau-
debec. En 147 1, il est fait maître des eaux et forêts de Picardie
et de Normandie, par résignation de Louis de Laval, seigneur
de Châtillon ; en 1473 il est qualifié de conseiller et maître
d'hôtel du roi, et il vivait encore en 1483 -. Je pense que ce
Blosseville, nommé ainsi noblement, peut être l'auteur des poé-
sies contenues dans le ms. fr. 9223.
C'est vers 1458 que Blosseville composa un rondeau sur le
thème de la confession, sujet traité par le sénéchal, c'est-à-dire
par Pierre de Brézé, grand sénéchal de Normandie, à qui le duc
d'Orléans avait répondu. Il est très intéressant de voir que dans
le ms. fr. 25458 le rondeau de Blosseville suit la réponse du
duc d'Orléans au sénéchal. Ils sont venus à Blois ensemble où
le duc d'Orléans les aura rencontrés. « Noble écuyer », ainsi
le salue, en ce temps-là, Antoine de Guise qui reconnaissait
en lui un maître. Ce qui est juste, car son talent est véritable
et ses imitations de Charles d'Orléans sont libres et heureuses.
II appartenait certainement au cercle de Pierre de Brézé, un
autre poète amateur, grand amoureux et bibliophile, le premier
patron de Chastellain et l'un des protecteurs de François Vil-
lon. Le grand sénéchal est en effet l'un des juges de son débat
du vieil et du jeune ' avec Torcy, c'est-à-dire Jean d'Estouteville,
I. Cartulaire de Blois, p. p. J. de Croy p. 360.
' 2. Bibl. Nat., Pièces orig., et quittances et pièces diverses.
3. Montaiglon, anciennes poésies fiiviçaises, IX, p. 216-237.
REMARQ.UES SUR L'X RECUEIL DE POESIES DU XV= S. III
un autre correspondant poétique de Charles d'Orléans, le
mondain parfait, Torcy qui avait compromis la pauvre Margue-
rite d'Ecosse.
JAQ.UES (Monseigneur) (p. xix-xxi).
G. R. hésite entre deux noms, celui de Jacques de Brézé et
celui du bâtard de la Trémoille, tous deux connus comme poètes,
et, finalement, propose d'identifier Mgr Jacques avec ce dernier.
Ces deux identifications sont inadmissibles et G. R. aurait dû
s'en tenir h l'objection qu'il se présentait à lui-même : « nous
ne trouvons jamais ce personnage traité de Monseigneur ; il
est seulement dénommé « Jaques » ou « bastart de la Tré-
moille ". Et j'observe que sur l'exemplaire d'Alain Chartier, qui
a servi de liber amicoruni aux gens de la maison et aux amis de
Marie de Clèves, il a signé simplement : de la Trémoille '.
Ce monseigneur « Jacques », je propose de l'identifier avec
Jacques de Savoie, comte de Romont, né entre 1435 et 1438.
Nous savons qu'il séjourna à Blois, qu'il s'intéressait à la poésie
et qu'il mit sa signature sur l'Alain Chartier de Marie de
Clèves : cest a jaimes. Il était au mieux avec la femme du duc
d'Orléans, à laquelle il donnait des oiseaux qu'elle aimait \
Je lis à la date du 9 lévrier 1457 dans un compte mensuel de
Charles d'Orléans : « A Perrinet du Pin, escuier de James,
Monseigneur de Savoie, le ix*" jour dudit mois, la somme de
viii 1. t. pour recompensation d'un livre de ballades qu'il a
donné à mon dit seigneur » (Bibl. Nat., P. orig. 2159, Orléans,
n° 6éo) 5. Ce Perrinet du Pin (soit dit en passant l'auteur de
la belle chronique) ne faisait que précéder son maître à Blois.
On l'y trouve au mois de mai 1457, en compagnie du duc et
de la duchesse d'Orléans ; le 30, il faisait une partie de gîic en
chaland, sur la Loire ■*. Voilà le «Jacques monseigneur », si au
courant des matières poétiques de la petite cour de Blois ; et je
1. P. Champion, Notice d'un manuscrit d'Alain Chartier ayant appartenu
à Marie de Clèves dans la Revue des Bibliothèques, 1910, p. 328.
2. Bibl. Nat., P. orig. 2159, Orléans, 660.
3. Le 20 mars 1457, ^^ '^^'^ d'Orléans mande de paver 82 écus d'or à Louis
d'Avauchier et à François de Chatillon serviteurs de James de Savoie (Bibl.
Nat., P. o., 152, Avauchier).
4. De Laborde, Les Ducs de Boiinrogne, preuves, t. 111, nos 6976, 6978.
112 P. CHAMPION
propose qu'on lui restitue les 21 rondeaux inédits du ms. fr.
9223. Comme l'a fait remarquer G. R., il est même très
vraisemblable que ce manuscrit ait été fait pour monseigneur
Jacques à qui tout le recueil paraît avoir été destiné (p. v). Ce
recueil se présenterait alors comme un démembrement de la
collection des rondeaux de Charles d'Orléans vers ce temps-là ;
et il faut en déduire que presque tous les poètes qui y figurent
appartiennent au milieu du xV siècle et qu'ils ont pour la
plupart passé par Blois.
Veut-on un autre témoignage des liens étroits qui existaient
entre la maison de Savoie et celle d'Orléans ? Je citerai celui
de Jean de Saint-Gelais, nourri en la maison d'Orléans, qui
dans sa vie de Louis XII (Bibl. Nat., ms. fr. 20175) nous parle
ainsi de la cour de Blois et de Charles d'Orléans : « Il fut bien
de belle taille, libéral et honnorable sur tous les autres et avoit
tousjours à son hostel des filz de princes et grands seigneurs
nourris, tant de ceux de Savoie, de Bourbon, de Dunois que
d'autres, tellement que sa maison estoit le séjour d'honneur. »
Monseigneur Jacques était l'un des enfants de la maison, au
même titre que Jean duc de Bourbon (Clermondois), Jean duc
de Lorraine, Pierre de Bourbon (Beaujeu), totis ces jeunes princes
qui étaient la joie du château du vieux duc d'Orléans et qui
courtisaient aussi sa jeune femme.
Meschinot (p. xxvii).
Il y a lieu de compléter la notice consacrée à Jean Meschi-
not par les renseignements suivants. Charles d'Orléans a pu
rencontrer Meschinot à Bourges au mois de juillet 1455. Mais
c'est à la fin de l'année 1457, ou pendant l'année 1458, que le
poète breton put séjourner à Blois : il suivait alors le conné-
table de Richemont qui lui réglait le prix de ses vers : pour
un rondeau il recevait 5 écus. Les compositions de Meschinot
.remplissent les derniers feuillets du ms. fr. 25^58. Elles ont été
transcrites par une même main, sans le nom de leur auteur, et
d'une écriture assez caractéristique. Elles sont à distinguer des
compositions de Ch. d'Orléans à qui tous les éditeurs les ont
attribuées jusqu'à présent.
MONTBETON (p. XXVll).
La correction de G. R., Montbretok, n'est nullement
REMARQUES SUR UN RECUEIL DE POÉSIES DU XV= S. 11^
justihée. On lit nettement Montbeton sur le ms. fr. 23458 dans
la ballade où il collabora avec Jean Robertet, bailli d'Ussoii,
et secrétaire du duc de Bourbon. Or il y a une seigneurie de
iVtontbeton en Lyonnais '.
Régné d'Orange (p. xxix).
« Ce nom ne semble pas appartenir à un membre de la
célèbre famille d'Orange. . . il doit donc s'appliquer à un poète
d'Orange, que nous ne connaissons pas d'ailleurs » dit G. R.
Or M. Joseph de Croy a fait remarquer tous les liens d'ami-
tié qui unissaient les Chalon et les Husson à la maison d'Or-
léans.Quand Charles d'Orléans descendit en Astesan, en 1448,
Guillaume de Chalon, seigneur d'Argueil,. qui avait épousé la
nièce du duc d'Orléans, leva pour lui une troupe de Bourgui-
gnons, au grand mécontentement du prince d'Orange son père,
car il engagea plusieurs de ses seigneuries. On voit que le
2 juillet 1450, Charles faisait porter des lettres au prince
d'Orange. Quant à M"' d'Argueil, elle était célèbre en pays
bourguignon pour sa beauté et sa vertu, et l'année précédente
le duc d'Orléans lui avait adressé une copie de ses ballades.
Vaillant (p. xxxii).
«Les renseignements manquent sur ce poète », dit G. R.,
Mais il y a lieu de faire remarquer que c'est après 1450 que le
duc d'Orléans rencontra Vaillant à Tours. Il dut venir par la
suite à Blois et s'y rencontra avec Chastellain (1456 ?).
En résumé, je tiens le ms. fr. ^223 pour un démembrement
de l'une des collections des poésies de Charles d'Orléans et de
I. Je remarque qu'en 14 11 un certain Jehan de Montbeton est pannetier
de Philippe de Bourgogne, comte de Nevers (H. de Flamare, Le Nivernais
pendant la guerre de Cent Ans, Nevers, 1913, p. 52, 35). A ce même miheu,
très raffiné, du comte de Nevers, paraît également appartenir Jeucourt
(p. xxi) où l'on pourrait reconnaître Philibert de Jaucourt, le seigneur de
Villarnoul, qui eut à Auxerre des différends avec Jean Régnier (H. de Fla-
mare, 0/». ci/., p. 256, 504, 351, 376 ; sur cette famille, cf. R. de Lespinasse,
Le Nivernais et les comtes de Nevers, III, p. 364). Dans tous les cas le thème
de la forêt de Longue Attente place le poète vers 145 > .
Romania, XLVIII. S
II4 P. CHAMPION
son cercle, recueil fiiit sans doute à l'usage de Monseigneur
Jacques de Savoie ; les rondeaux qu'il renferme datent exacte-
ment du milieu du xV siècle, un peu après 1^50 ; bien des
identifications données par G. Raynaud sont à reviser.
Pierre Champion.
MÉLANGES
LAT. VULG. *RUCCINUS « CHEVAL DE CHARGE ».
Vers la fin de l'Empire romain, caballus s'était substitué à
equus au sens de « cheval » en général. Quelques noms spé-
cifiques existaient pour dénommer l'une ou l'autre catégorie
particulière de chevaux : p. ex. veredus était le cheval vite,
soit de poste (Ausone), soit de chasse (Martial); mannus ou
son diminutif ma n nul us était un cheval gaulois, petit et
court. Il n'y avait pas de vocable spécial pour désigner le c che-
val de charge ou de bat », qui pourtant à cette époque était
d'un usage très répandu ; il était compris soit dans la dénomi-
nation générique de jumentum, le vieux mot classique, soit
dans celle de *saumarius, mot d'extraction grecque, qui
toutes deux signifiaient « bête de somme » en général.
Pour suppléer à cette lacune dans la langue, selon moi il fut
créé, à la fin de l'Empire, vraisemblablement dans les milieux
militaires ou peut-être dans le langage pittoresque des camps,
un mot "^ruccinus, tiré de l'ancien haut allemand rûcki
« dos », et dû sans doute à la présence dans les armées
d'un élément germanique très considérable. C'est en Gaule
que le mot fut créé et diffusé et il est l'ancêtre de l'ancien pro-
vençal roci, roji/ (catalan roci^ et de l'ancien français roncin « che-
val de charge ou de bât » ; au Nord le vocable *rocin se sera
altéré en roncin sous l'effet de l'épenthèse d'un n, amenée par
l'action de la finale, tout comm.e dans bombance, concombre. Parmi
ses attributions, le sufhxe latin -ïnus jouissait de la propriété
de marquer la « manière» : le [caballus] *ruccinus était
donc le cheval équipé ou appareillé sur le dos (c'est-à-dire le
cheval porteur), autrement dit le « cheval bâté », par différen-
ciation d'avec le cheval d'armes ou de bataille et le cheval
I I 6 MELANGES
Je trait. La création en Gaule d'un néologisme *ruccinus
doit remonter au moins aux alentours de 400 puisque le c y
subit encore l'assibilation. On peut citer un petit nombre de
vocables germaniques, où un c devant c, i a encore participé à
ce phénomène, et notamment l'adjectif trankisc, dont on
rencontre un féminin /m;/a'5^/;^, par ex. chez Benoît de Sainte-
More, l'anglo-saxon keren qui donne le fr. (dialectal) serène
(Rom. etyiii. Wôrterb. 4693).
En provençal les premières attestations du mot sont de
Gavaudan sous la forme rossi et de Peire Cardinal sous la forme
roci (Lexique de Raynouard, v. rossî). Comme le fait remar-
quer M. Meyer-Lûbke dans son Rom. etym.. IVôrtcrbuch (jj^^a.^
le provençal a fourni à l'espagnol son mot rociii et au portu-
gais son mot rossim [ou rocim]. On sait que c'est sur rocin
que Cervantes a forgé l'appellation Rocinante.
En français, le plus ancien exemple de roncin se trouve dans
le Roland. Comme le note encore M. Meyer-Lûbke (jh., 1. c),
c'est le français qui a transmis à l'italien son mot ron:{ino, dont
le premier exemple se rencontre dans Jacopone da Todi : « A
prova di destriero non correrà roiiyino « (Manuzzi, Vocab. délia
lingua ital., s. v.). A côté de la forme usuelle roncin, l'ancien
français connaît une forme seconde rond, dont les premiers
exemples se trouvent(d'après Godefroy, v. roiici) dans le Chevalier
au cygne et Raoul de Cambrai, et dont l'explication ne soulève pas
de bien grandes difficultés : c'est, à mon avis, une analogie à
l'a. fr. arabi « cheval arabe », qui se rencontre pour la première
fois dans les Lorrains (Godefroy, s. i;.). A la rigueur on pour-
rait penser à une action du mot provençal.
Les plus anciens exemples de roncin en français prouvent
que la signification première du mot a été, comme traduit
Godefroy, « cheval de charge, cheval de service ». Le diction-
naire provençal de Levy donne aussi le sens de « Lastpferd ».
Mais il va sans dire que le « cheval de bât » pouvait, à l'occa-
sion, s'il n'était pas chargé ou s'il n'était que peu chargé, être
utilisé comme cheval de selle, et il ne manque pas de passages
en ancien français et en ancien provençal où l'on voit le roncin
ou le roci servir de monture (v. Godefroy, Raynouard). Le sens
primitif de « cheval de bât » continue à exister en espagnol et,
comme le note Godefroy, dans la Suisse romande.
APONTAMENTOS FILOLOGICOS II7
Les chevaux chétifs ou de petite taille ou de petite race ne
convenant ni comme chevaux rapides, ni comme chevaux
de trait à cause de leur poids léger, il est naturel qu'on les ait
utilisés fort souvent comme chevaux de bât. Aussi un des sens
que prirent les représentants de *ruccinus dans plusieurs
langues romanes est-il celui de « cheval de petite taille » :
c'est ainsi que Levy donne pour l'anc. provençal (v. rocin) un
sens « Pferd (geringerer Art) », que pour l'italien le diction-
naire de la Crusca, dont le premier exemple est seulement
de Boccace, donne comme seule traduction de rou^ino « specie
di cavallo di poca grandezza », que le dictionnaire de l'Aca-
démie espagnole (8" éd. de Salvii) a parmi les significations de
roc'ui celle de « caballo de poca alzada ».
Il s'est fait aussi souvent, et c'était même sans doute le cas
le plus fréquent, que les chevaux de bât, trop chargés et par
surcroît maltraités, étaient rapidement usés : de là dans certaines
langues romanes un sens postérieur de « cheval efflanqué,
rosse, haridelle ». Le dictionnaire de l'Académie espagnole a,
entre autres sens, celui de « caballo de mala traza », que l'es-
pagnol connaissait déjà au temps de Cervantes et qui lui sug-
géra la création du nom Rociriante; le sens de « rosse, haridelle »
est aussi celui du portugais rociui ou rossim.
Si Ton n'admet pas pour roncin et ses congénères romans
rétymologiede*ruccinus, leur origine reste un problème. Dans
son dictionnaire des langues romanes (7-1 4 5 a), M. Meyer-
Lùbke déclare que ces mots sont de provenance inconnue ; il
conjecture bien un lat. vulg. *runcinus « starkes Pferd min-
derer Rasse », mais sans pouvoir en rendre compte.
Paul Marchot.
APONTAMENTOS FILOLOGICOS
(PORTUGUÉS)
I. DERIVADOS DE A BELL AN A.
As formas citadas por mim na Rev. Liisitaua, I, 241, e por
J. J. Nunes, A vegetaçào na topoiiiiuia, p. 7 e nota, podem jun-
tar-se as seguintes, que vêm em Cortesào, Onomastico mediev. :
Avelaal, Avelaeda, Avekeda, Avelaeira , Avelaido, AveJeeira,
I I 8 MÉLANGES
Avellaiieda, Avenalaria, Avenoso, c ainda outras, todas do sec.
XIII. S6 allumas d'elas precisam de explic;içào : Avelaido tem
o sLifixo -ido (cfr. as minhas Liçôes de Philologia Porliig., p. 475),
e corresponde-lhe provavelmente o feminino Velida, nome de
Lima quinta na Beira {j-ida para -ido, como -eda para -edo em
Sohrcda c Sobrcdo); Avenalaria é metatese de Avelanaria, assim
como Avenoso, que esta por "^Aveualoso, que se tornou *Avèloso:
de *Avèloso veio Avenoso, como de è lo veio eno na lingoa ar-
caica. Do mesmo modo se hade expUcar Avenal e Aveneda na
toponimia moderna. Avenal esta por Avelanal >■ *AvenaJal >
*Avêlal ; o mais natural séria termos aqui o sufixo -ar (cfr.
Liçôes de Philologia, p. 161), mas tamhem ha Avelar a par de
Avelal. Como Avenal se produziu Aveneda.
As mencionadas formas junte-se mais: Aveleeinla, Avelenda,
Velêda, Vclêdo, Velêdos. As formas em -enda alternam facilmente
com formas em -eda : cf. Casfendo e Casiêdo, Meixendo e Mei-
xedo, o que porém s6 acontece, como é natural, quando antes
de -edo, por -etum, houve //, isto é, em-netum. O que digo
de -edo digo-o de -eda. Em Velêda etc. houve apocope de a-,
pois a atono em silaba inicial é muito movel : ora se suprime,
ora se acrescenta, por exemplo : nioreira e anioreira, vietade e
ainetade, Meixedo e Anieixedo, attonitus e tonto, adraguncho
e dragnncho, a^agal e :^^^rt/, atal e tal : cfr . Liçôes de Philolo-
gia, p. 64.
2. ARREFENTAR.
Di/-se hoje vulgarmente de uma pessoa que nâo se importa
de nada, ou fica indiferente : neni se aquen1a\\nem se arrefenta,
frases que têm forma ritmica. O Diccion. da ling. port, da
Academia das Sciencias de Lisboa e o de Moraes citam varios
textos classicos com elas : nein me aquenta, nem me arrefenla
(Ferreira de Vase.) ; aquenta aofrio, arrefenta 0 qnente (idem) ;
aquenta e arrefenta ; arrefenta 0 hune (D. Catharina) : ora em
sentido fisico, ora em sentido metaforico.
Como arrefentar se usa em conjunçâo com aqnentar ou com
a ideia de lunie, é mais provavel que se formasse de arrefècer,
por analogia com aquentar, do que directamente do tema de
refrigescere : assim como aquentar corresponde a aquècer,
nssim a arrefècer se fez corresponder arrefentar.
APONTAMENTOS FILOLOGICOS 119
3. BODIOSA.
O lat. betula teve em português varia proie: Biduedo, Bidit-
eim, Fidoal, Beduido, como eni 1884 eu disse na Rev. da Soc.
de Instr. do Porto, III, 5 10 ; e cfr. Rev. Liisit., XIX, 272, nota i,
e J. J. Nunes, A toponiiitia lia veget., p. i r. A essas formas junto
Bediiedo (Galiza) e Beduledo (Asturias), e creio (em Portugal)
Bodiosa, por *betulosa >- *BedoIosa con metatese : Bodeosa ;
ha tambem Bodial, que pôde explicar-se por metatese de
Vidoal == BidoaL
4. BURACO.
Ao lat. forare e foraraen corresponde /»rar e buraco em
português e galego, com esbiiracar = es-btirac-ar ; igualmente
em leonês ha buraco (vid. A. Castro in Rev. de Fil. Esp., V,
38), e em mirandês. Em português ha tambem buraca, e em
galego biirato biirata. K par ha furaco em português antigo,
ainda hoje representado por es-fnrac-ar, ehzfiwaai em asturiano.
Temos do mesmo modo foraine em português.
As formas furaco furacu explicam-se pelo lat. for amen,
com troca de sufixos (o // pôde ser evoluçào natural de ô, ou
ter-se originado sob o influxo do de outras palavras, como fur,
fûro; u e 0 atonos alternam por vezes, cfr. hesp. ant. jogar,
mod. jng'ir ; port, forao e furàof Quanto a buraco burato, o b
nâo esta ainda explicado : lembro se houve cruzamento do lat.
forare com o germanico, representado pelo alto-alemào ant.
borôii, alemào mod. bohren « furar » : d'aqui resultaria o b- ro-
manico. O cruzamento é oùltimo expediente a que se recorre
nos casos desesperados de etimologia !
5. MOLEDO.
O adjectivo lat. mollis, que podia aplicar-se a végétais
(J)erba mollis, hyaciiithus mollis : vid. Georges, Lai.-deut. IVb.),
deve ter-se substantivado na Peninsula iberica e ter ai sio;nificado
certa planta. E mollis que explica na toponimia galeco-portu-
guesâ Moledo, e na castelhano-asturiana Molledo e Molleda. A
mesma familia pertence em Portugal e Galiza Molar e Molares ;
em Portugal, no sec. xiii, Moleda. Provavelmente tambem o
português Molelo e Molelos. Com o sufixo -ido ha nas. Canarias
Mollido.
I 20 MELANGES
Em confirmaçào do que digo, temos o adjectivo violar, de
Jtiole ou *niollaris, aplicado botnnicamente coni a signiticaçào
de « nioleza » : herva molar, tojo niolar, trioo niolar, pinheiro
luoJar, pinhào molar. Cfr. niollar qw c,x?>X.ç\h^wo.
6. OLIVEIRA.
Que a forma oliveira nao ascende directamente ao lat. oli-
varia, mas a o]veira(= iilveira^ comoestabeleci na Rei'. Lusit.,
I, 372, e v\2isLiçôes de Philolog., p. 296, prova-se absolutamente
com as palavras 0//i'i;/m-do-Hospital e 0//r«;ï7-do-Conde, a
primeira das quais tem nas Inquisitiùnes de 1258 a forma Oli-
z'flîm-Hospitalis (alatinadamente) e Ulveira (jd em português);
quanto a segunda, tem ibidem a forma Ulveyra-de-Conde. Vid.
Portitf^ûl. Mon. Hist., Inquisitiones, p. 774-776 e 815. Cfr. na
toponimia galega Olveira e Olveiroa, e na castellana OJvcra e
Oheda.
7. VALE, FEMININO.
O lat. vallis, que é do genero feminino, tornou-se em por-
tuguês moderno do genero masculine, certamente por influen-
cia de manie: cfr. a frase estereotipada por montes e vales, que até
serve de titulo a um livro récente (Par montes e vales, de Joâo
Penha, Lisboa, 1899); mas em português antigo a palavra era
do genero feminino, como eu jà disse algures. J. j. Nunes, na
sua Gramat. hist., p. 220, cita no onomasnco ■ Falboa , como
reliquia do passado : pôde juntar-se-lhe Fal Pequena ou Valpe-
(jiiena, sec. xii (apud J. P. Ribeiro, Dissert. ChronoL, I, 244),
Vahnediana, sec. xiii (em Cortesào, Onomastico, s. v.), e na
toponimia da actualidade Balescura = Val Escura ; a mesma
série pertence VaJe~elas, sec. xiii (Cortesào, ibid.'), plural de
vale~elû, por *vallicela, que esta aparentemente para valli-
eu la, como avicella para avicula ; cfr. Vi^ella ou Ficela, ant.
Avi:{ella, de Ave, nomes de rios (vid. as minhas Liçoès de Phi-
lologia, p. 331).
8. VESTUARIO.
A palavra portuguesa (e hespanhola) vestnario deve ascender
ao lat. médiéval vestuarium. por vestiarinin, na acepçao de
« vestido ». O puro latim vestiarium deu vestiario em italia-
APOXTAMENTOS FILOLOGICOS 121
no ; em provençal ha ao mesmo tempo vestiari e vestuari. To-
das estas formas sào literarias. Vestuarium provim de ves-
tiarium por troca da terminaçào -iarinni com -narium, sob a
influencia de palavr^is como ekctuarium, proiiiptnnriniii, sanc-
Uiarinm, e outras.
9. PARTICIPIO LAT. EM -UNDUS> PORT. -ONDO.
A terminaçào arcaica -undus do participio futuro passivo
latino, por exemplo em capiundns, dicundo, potiundus, recipiiin-
diitn, scribiindi, serviiindum (vid. : Madvig, Grain. Lat., § 114-d;
Neue, Formenh'hre, § 388 ; Sommer, Hdb. der ht. Laut- u. For-
nienlehre, § 391 ; Ernout, Morphol. hisl. du lat., § 246) corres-
ponde -ondo em português antigo no adjectivo recebondo, que
significa (f capaz de se receber em paga, e satisfaçào de dar, ou
manter por obrigaçào ». Esta definiçào é de Moraes, que nao se
reporta porém ao latim.
O mesmo dicionarista cita de textos dos seculos xv e xvi :
holo*recehondo, cavalJo recebondo, besta recebonda. O. P^ Viterbo,
Ehicidario, s. v. « capào », menciona dos referidos seculos :
« capào recebedondo », onde porém recebedondo, forma errada (dé-
vida no escriba à influencia de recehedor^, ha-de emendar-se em
recebondo. Pela minha parte aduzo, do sec. xv, trigo recebondo,
çapalos recebondos, ^alinha recebonda, citados a outro proposito
por Gama Barros, Hist. da admin. pi'iblica, III, 592, nota.
10. VARIOS SUFIXOS.
Ha em português varios sufixos que destoam dos usualmente
estudados pelos gramaticos, por exemplo :
-âina em landâina « leria » (de Jenda, creio), cokldina « cor-
po de vestido sem mangas » (de coleîe : Obidos), conie~âina =
come-x-'aina ;
-anco em poçanco a pôço nào empedrado », bichanca « toda
a qualidade de bichos » ;
-ango em morango, nariganga, fritangada nz frit-ang-ada,
peniangôila ■=: pern-ang-oila ;
-anz-il em corpan::^il =: corp-an^-il ;
-asco em verrasco, penhasco ;
122 MÉLANGES
-ata cm. pas se ai a (cf. \ta\. giornala), tocala (cfr. ital. toccata),
frcscata, viajata ' ;
-az em caniû{ (kido interno Ja pelé, por oposiçào à flor : de
carne), carta{ (de carta), lainbai « que Ïambe » (lat. -ax eni
mordax, -i\c[s),rala~ana ; azio em (////77~/tr(lat. duracinus),
copaiio (de copo), gata^io (propriamente : unha de gato) ;
-eca em padreca, masc. (o povo diz tambcm padrcco, adap-
taiido a terminaçào ao genero: Rev. Lusit., IV, 244) - ;
-êgo em ninhegô ;
-éima en toleima (jâ Julio Moreiro falou d'esté sufixo no Cor-
reio da Noile de 2T-V-907, Porto : e vid. os seus Estudos da
ling. portug., II, 159);
-if- em botifarra = boî-if-arra ;
-im (=ï) em camarim (hesp. ca marin, ital. camerino), espa-
dim (hesp. espadin), patim (hesp. patin), selim (hesp. sillin), e
tambem carvallim em um romance populare.
-in- em gulosina, encaîi~inar = en-can-z-in-ar, cfr. gra:{inar
=^ grai-inar, do tema de graculus;
-ip- em escorripichar = es-corr-ip-char « beber atè a ultima
gota », « deixar escorrer até o fim », engnlipar = engul-ip-ar ;
esco^ipar = es-co^-ip-ar (cfr. carne esco^ipada « carne excessiva-
mente cozida » : informaçào de O. de Pratt) ; folipo = fol-ipo
« foie pequeno » (vid. Rev. Lusitana, XII, 99), com o derivado
folipada ^= fol-ip-ada ; enfolipar ^=^ en-fol-ip-ar (em Camillo,
Bra^ileira de Pra^ins, éd. de 1898, p. 292); cornipo =^ corn-ipo
« corninho ». Com este sufixo compare-se -ap- em fiapo (de
Jio), -ep- em folhepo (^de folha, falando-se da neve : « floco »), e
a variante escorropichar ou escnrriipichar com -op- ou -up- (cfr.
poucochinho = poucuchinho, e ponquichinho ou pouquechinho) .
Temos assim a gama vocalica:- apo, -epo, -ipo, -up(o) (ou -op-).
-isp- em galispo = gal-isp-o e galarispo = gal-ar-isp-o ;
-Ôila em pemôila « perna grossa », etc. (talvez do cast. iieJa,
1. Acêrca do ital. -ata vid. Cari Collin, Suffixe « -ata », Lund, 1918,
p. 268-270.
2. Acêrca do sufixo depreciativo -eca cf. D. Carolina Michaclis, Ronian-
:(enstudien. I, 34, nota i (separata daZ5. /. r. Phil., XVI). Padreca é apenas
um caso da série amplamente estudada por Léo Spitzer, Beitrâge ;^. roman.
IVorthiîdungslebre, Genebra, 1921, p. 82 ss., na quai -a ou -a(5) tem valor
productive, quasi como sufixo de derivaçào.
APONTAMENTOS FILOI.OGICOS I23
cfr. port, moçoila < > cast. moiuela, port, caçoila < > cast.
ca:^nehi, port, rap.iioilo < > cast. rapa::jielo, port. Palaçoido
< > cast. PaIa:^iielo, e Vaknçoila eniG. de Rèsende, Livra das
Oh/as, Evora 1 5 54, pi. 74 v., como traduçào do cast. Valen~uehi) ;
-Ôixo em trapoixo (corn a", e nào r/; ; talvez porém de -or/;o) ;
-Ôijo = Ôjo em arhJoijo por « arboloijo » ou « arvoloijo »,
arvore pequena (Rev. Liisit . , II, 115 ; cfr. o suf. cast. -ojo em
rainojd) ;
-ol em linhol, cerol, aranhol < >> cast. arahiielo, sufixo
paralelo a -ô em Grijô <C ecclesiôla, Mosteirô < monaste-
riôlum (em -ol o -0 desaparecen, como em anel, cfr. Cornu,
Die portiig. Sprache, § 100, 2* éd.) ;
-Ôla em rapa~ola (masc), qiiinlarola (fem.), iiioinhohr (jd.),
soi bola, no masc. -ôJo, portinhôlo « abertura no tampo dos toneis
e pipas » : vid. a nota que acima apus a -cca (trahalho de
L. Spitzer) ;
-onho em di~oiibo « respondào )> em G. Viana, Apostilas, I,
368 (de diier), enfadonho : de -onius;
-ôque em cavnJicôque^= caval-ic-oqiie ;
-ôrio em casôrio, palavrôrio, fogitetôrio, errôrio (sufixo dedu-
zido certamente de -t-orio = -t-orium, em dormitorio etc.);
-ulh em graiilbo, pedregiilho, tapiilho, sufixo que Cornu, op.
cit., § 30, julga ser o gr. -'jXa'.sv, mas que pôde ter vindo de
-u-culu- ;
-ulo em casulo ;
-USCO em vermelhiisco, chamitscar = cham-usc-ar , vélhiisco, -a
(acêrca d'esté suf. vid.: A. Tliomas, Mélanges d' et. fr., pp. 97,
e A. Dauzat na Roniania, XXXIV, 301);
-vanas ou -i-vana em caldivana « mau caldo >», doidivanas
(masc. sing.) « adoidado » ' ;
-z- (propriamente infixo ligativo, generalizado do lat.
-cella, -cellus em dominicella > don-^ela etc.) em lan-
~ado =: lan-:^-udo, can^arrào, coraçà\>::jnhD, vèuxinho, pè:^inho,
flor::;inha, manhanxinha, mào:^ada e maniada, fonteiinha, cope:(iiibo
(na Estremadura), Cflbre:(inha « côbrinha ».
Muitos dos mencionados sufixos sao deminutivos, deprecia-
tivosou pejorativos. Alguns sào malformados, isto é, tirados de
I. Acèrca do-5 vid. o trabalh de L. Spitzer citado numa das notas ante-
riores.
124 MÉLANGES
tcrminaçôes de palavras, mas verdadeiros sufixos para a cons-
ciencia de quem fala. As origens e as idades variam : uns for-
maram-se em porruguès, outros vêm de lingoas diversas ou do
latim ; uns sào antigos, outros sào modernos e da linguagem
familiar ou popular.
Lisboa. 21 de Marco de 192 1.
J. Leite de Vascoxcellos.
LES SOURCES DU TIAUDELET
M. A. Parducci, dans son article (Romania, XLIV, 37 sq.)
sur une traduction française en vers du Theodiilus, églogue si
connue dans les écoles du moyen âge, attribue au traducteur le
prologue et les « Glozes », dont il cherche les sources dans les
mythographes latins (52-53). Il a fait fausse route. Le traduc-
teur s'est servi, sans doute, d'un manuscrit de son original
accompagné d'un commentaire, et M. Parducci aurait pu con-
sulter des manuscrits de ce genre dans les bibliothèques de
Paris. On n'a imprimé ou réimprimé aucun des divers commen-
taires composés sur le poème du xir' siècle au commencement
du XVI' siècle', mais, par bonheur, nous en avons quelques
citations, d'après lesquelles on peut juger de l'originalité du
traducteur français. Pour ce qui est du prologue il est évident
que les commentaires n'avaient rien de ce que dit le traducteur
au sujet de l'usage fait des Métamorphoses d'Ovide par Theo-
dulus qui aurait cherché des passages avec un sens caché pour
les mettre en regard des passages de la Sainte Écriture (38-
40, vv. 25-90). Dans le commentaire de Bernard d'Utrecht,
écrit vers la fin du xi' siècle, source des commentaires plus
récents, on ne trouve que la phrase :
Theodulus a Christian^ parcntibus non infimis natus, puer in Italia adultus
in Grecia studuit ; eruditus igitur latina lingua et greca cum esset Athenis
gentiles cum fidelihus altercantes audivit quorum colligens rationes reversus
in allegoricam contulit cglogam, quam morte praeventus non emendavit =.
1 . G. L. Hamilton, Theodulus, A Médiéval Texthook, Modem Philology,
VII (1909), 173-175, '79-
2. Conradi Hirsaugiensis. Dialog us super auclores sive Didascalou, éd. G.
Schepse (Wûrzburg, 1889), 45, n., d'après un ms. du xiii^ siècle, le ms.
1757 de la bibliothèque de Vienne.
LES SOURCES DU TIAVDELET 125
Par contre les vers qui suivent (95-102) :
Et la pastourelle [c.-à-d. Alithia] a l'encontre
En moustraiit que verité^vaint
Quanque est faulx, injuste et faint.
Et en cecy le livre entend
Destruire faùlx appertement
Et péchiez, et voir congoJT,
Oue sainte Eglise doibt tenir
Sans murmure et sans envie,
sont dérivés des phrases de Bernard :
intentio sacrae scripturae veritatem commendare, gentilium vero nenias
dampnare... tantuni catholicam traditionem excellere ostendit ritum gentilem
quantum excellit veritas falsitatem '.
Plus tard le traducteur dit (43, vv. 115-118) que
Pour mieulx ce plait demoustrer,
Il nous convenra exposer
Quanqu'il a chi dit en figure,
Si que chose n'y soit obscure :
c'est-à-dire, qu'il veut donner une interprétation aux vers du
poème qui en ont besoin. Il a encore trouvé cette interpréta-
tion toute faite dans le commentaire, comme on le voit en
rapprochant les vers de la « glose » sur Saturne (44, vv. 15-37 '■>
55-56) de certaines phrases du commentaire d'un anonyme, qui
a utilisé celui de Bernard ^.
Qui voelt ceste fable sçavoir Pseutis... ponit fabulam de Saturno
Pour mieulx entendre après le voir, quae talis est.Saturnus Rex fuit Crète,
Saturne de Crethe fu rois, qui recepit in responsis quod genitu-
Qui gouverna seloncq les lois. rus esset filium, qui eum expelleret a
Il avoit une gentil famé, regno. precepit ergo uxori sue Cybele
Qui avoecquez luy estoit dame. quod quidquid pareret, coram ipso
Une nuit .j. songe songa, apponi faceret. Haec postea Jovem
Qui moult de cuer l'espoenta, peperit, qui natus arrisit matri sue,
1 . Ouvr . cit., 45, n.
2. Catalogus Codicum MSS . Bihl. Bernensis curante J. R. Sinner (Bernae
1760), I, 243. Il s'agit du ms. 403, écrit au xive siècle.
126
MÉLANGÉS
Car il vit q'ung enfant aroit,
Qui tout son règne luy torroit.
Tantost sa femme commanda
Et ad ce faire l'inclina,
Que quanque veroit de luy naistre,
Lues celle luy donroit a paistre,
Si que le fruit perdi la vie.
Ainssi requeroit sans envie .
Celle conchupt .). fil moult bel,
Le quel au naistre, de revel.
Sa mère arist. Celle eubt pité
De son fil, pour l'iniquité
Qu'avoit sou père commandée.
Tantost fist que fu aprestee
Une vïande moult auvage
D'une pierre, qui le courage
Mua de Saturne le viel .
Et pour ce tenir on luy fait
Une fauchille, pour ce fait.
quae materna commota pietate Sa-
turno Albescum sivc Albcdir genus
lapidis pannis involutum pro puero
apposuit.
falccm in manu tenens ■
Ce qui est particulier au traducteur c'est qu'il se contente de
donner l'explication du sens littéral des allusions historiques ou
mythologiques du poème. Il n'y cherche pas l'allégorie cachée
à laquelle s'intéressent les auteurs des commentaires, ses pré-
décesseurs, et les rhétoriciens du moyen âge ^. Bernard d'U-
trechtdit dans la lettre dédicatoire de son commentaire :
Primum itaque quicquid in librorum principiis moderni et autiqui requi-
renda censent, proposai et exposui, deinde Theodoli eglogam ad litcram et
allegorice et plerisque locis moraliter explanavi >.
Et voilà une de ces explications par allégorie qu'aiment les
commentateurs, et que le traducteur français n'utilise pas :
Jupiter fuit filius Satumi, id est, tempus gratiae fuit post tempus legum et
expulit patrem c regno. Exsuperat tempus gratiae tempus legis-».
1. Otivr. cit., 241.
2. Hamilton, /. /., 175-180.
3. Martène et Durand, Vet. script, et womwienl. coll. I, 513,
4. Sinner, /. /., 241.
Les sources du tiaudelet 127
Pour ce qui concerne le titre de la traduction, Tiaudelet, tan-
dis que le poème latin
a nom 'l'heodulus :
Et pour ce que chilz ot tel nom
Qui le tist, ainssy l'appelle on (39. vv. 21, 23-24).
M. Parducci n'a pas utilisé les indications de M. A. Tobler '
et n'a pas signalé les diminutifs Thcodokt, Thcaiidelet dans
divers textes français, Le Département des livres, La Bataille des
VII ars de Henri d'Andeli, et Rabelais.
George L. Hamilton.
I. Zeitsch. f. roiH. Philoî., XXII, 94 ; cf. aussi A. Thomas, Romiuiia,
XXXV, 495 et G. L. Hamilton, Theodulus in France, Mod. PJnlol., VIII (1911),
611-612.
DISCUSSIONS
Dl- LA VALEUR DE LA STATISTIQUE
EN SYNTAXE DESCRIPTIVE
Dans un compte rendu de ma Petite Syntaxe de V Ancien français qu'il a
publié dans le Moyen Ave (janvier-avril 1921, p. 94), M. Clovis Brunel
soulève un intéressant problème de méthode . Comment peut-on établir la
syntaxe du français du xiue siècle (ou de toute autre langue à une période
quelconque de son passé) ? Nous aimerions à justifier ici la solution que nous
avons donnée à ce problème. Il faut évidemment se fonder sur des textes,
qu'on lit et qu'on « dépouille » avec soin. Nous trouvons tel phénomène dans
tel auteur et dans tel autre : donc le phénomène appartient à la langue de
l'époque. Il s'agit là d'un inventaire. Cet inventaire peut être méthodique :
nous trouvons tel phénomène tant de fois dans tel auteur et tant de fois dans
tel groupe d'auteurs ; tel phénomène est moins fréquent que tel autre dans
telle ou telle proportion. C'est un procédé essentiellement statistique. Il n'y
en a pas d'autre pour établir les faits de svntaxe. Toute recherche de syntaxe
est une recherche de statistique. A quelle condition une statistique est -elle
valable, c'est-à-dire sur combien d'observations doit-elle se fonder pour
aboutir à cette vérité moyenne qui est précisément celle qu'on lui demande ?
Il n'y a pas de réponse unique qui convienne dans tous les cas. Cela dépend
des sciences . Dans certaines branches de l'économie sociale, une statistique
comprend le plus grand nombre d'observations possible : elle n'est même
qu'un recueil ordonné d'observations complètes ou tenues pour telles. S'agit-
il du commerce extérieur de la France ? Si notre statistique ne porte pour
l'année 1921 que sur le mois de janvier, nous pourrons utilement comparer
les résultats obtenus avec les résultats correspondants de l'année 1920 par
exemple, mais nous ne pourrons en tirer pour prédire les faits de l'année
1921 à partir du i" février que des indications très douteuses : il peut y avoir
de mai à juin une saute brusque et prolongée. En physique, au contraire, on
se contente d'un petit nombre de faits, et même, si l'observation est suffi-
samment précise et exacte, un seul fait suffira à fonder la loi. Ici la statistique
se borne au relevé, du reste difficile, d'un unique phénomène. Voilà des cas
extrêmes. Qu'en sera-t-il dans la science du langage, et particulièrement en
matière de syntaxe ? Combien de faits seront ici nécessaires pour établir une
DISCUSSIONS 129
loi •■' Combien de textes f'audra-t-il dépouiller pour aboutir à des conclusions
valables ? S'il s'agit d'une période comme le xiiie siècle français, pourvue
d'une littérature abondante, devrons-nous nous astreindre à dépouiller tous les
textes sans exception ? La vie d'un homme n'y suffirait pas. Et par conséquent,
même si c'était nécessaire, ce serait impossible. Est-ce nécessaire? Qui le
soutiendra ? Il faut tout de même, dirg-t-on, un assez grand nombre de
textes. Mais encore, combien ? De trente à cinquante, ou de cinq cents à huit
cents ? Et si nous adoptons la première réponse, qui nous empêche de pro-
poser vingt-neuf textes au lieu de trente, et ainsi de suite, suivant un pro-
cédé connu et parfaitement justifié en l'espèce, quoi qu'on en puisse penser.
Abordé de ce biais le problème est insoluble, faute d'éléments d'appréciation.
Cherchons ailleurs.
M. Brunel voit dans mon petit livre une « étude de la syntaxe d'une
dizaine de textes du xiii^ siècle ». Qu'est-ce que la syntaxe d'un texte? Y a-
t-il autant de syntaxes que de textes? Ou en tout cas est-ce notre devoir de
le supposer jusqu'à preuve du contraire ? Qu'est-ce que la syntaxe d'un auteur ?
V a-t-il autant de syntaxes que d'auteurs, ou devons-nous attendre une expé-
rience précise et indéfiniment répétée avant de pouvoir déclarer que non .-'
On peut, crovons-nous, afiïrmer hardiment qu'il n'y a de syntaxe ni
d'un texte ni d'un auteur. Un auteur emploie comme tout le monde la
langue du groupe auquel il appartient. Ce groupe peut être plus ou moins
étendu. S'il s'agit d'un dialecte ou d'un patois, il pourra même se borner à
quelques individus. S'il s'agit d'une langue commune, il sera par définition
même singulièrement plus vaste, et s'il s'agit d'une langue littéraire com-
mune, comme c'est le cas pour un grand nombre de textes de l'ancien fran-
çais, plus vasie encore. On parle de la syntaxe de Racine, c'est une expres-
sion commode mais fautive et dont il ne faut pas être dupe. Racine a son
style bien à lui, mais sa langue est celle de son temps, ou tout au moins
celle d'une partie notable de ses contemporains. Ainsi une seule œuvre, si ce
n'est ni une traduction qui peut être influencée par la langue de son original
ni une' production dialectale à caractères divergents très marqués, pourrait,
convenablement étudiée, nous redonner les grands traits de la syntaxe d'une
époque. Cne réserve toutefois s'impose. A un moment donné, l'unité d'une
langue même généralisée n'est jamais tellement impérieuse qu'elle ne souffre
ici ou là, sur tel ou tel point, quelques variations plus ou moins significatives.
On peut supposer qu'à des groupes régionaux diflerents correspondront un
certain nombre de traits linguistiques diflférents. On peut admettre aussi que
chaque catégorie sociale nettement tranchée ou chaque subdivision distincte
de la langue (langue littéraire, langue familière, etc.) aura ses particularités
propres. Si l'on veut obtenir des résultats plus sûrement valables, il faudra donc
tabler non pas sur une seule oeuvre mais sur un ensemble d'œuvres, qui restera
toutefois assez nettement limité. Il suffira que cet ensemble comprenne des
représentants des diflférents groupes linguistiques régionaux ou sociaux qui à un
Rotnania, XL FUI. 9
1 30 DISCUSSIONS
nioiiicnt donno existent sur un domaine donné, c'est-à-dire qu'en pratique on
pourra se borner à étudier une dizaine de textes. Il sufiit qu'ils appartiennent
à des groupes ditTérents, et, bien entendu, que ce ne soient ni des traductions
ni des œuvres à empreinte dialectale trop marquée : nous prendrons donc
des textes originaux et des textes qui, de prime abord et avant tout examen
approfondi, prétendent parler une langue à peu près analogue et s'adressent à
un public à peu près homogène. Ceci posé, le choix doit être fait sans parti
pris. On évitera donc de retenir plusieurs textes du même auteur, dont la
valeur cumulative serait nulle, ou des textes qui appartiendraient exclusiver
ment à un seul genre littéraire (chansons de geste, ou chansons lyriques, ou
fabliaux). Cela revient à dire que, dans le cadre des limitations indiquées,
c'est le hasard qui doit assurer le choix des textes. C'est à ce prix que leur
témoignage sera significatif. En statistique sociale on admet qu'un nombre
très petit d'individus peut représenter un groupe, si ces individus sont choi-
sis au hasard. Etant donné le caractère propre de la langue, qui est de servir
d'instrument d'échange entre les individus d'un même groupe, nous pouvons
aller plus loin : un individu choisi au hasard pourra ici représenter le groupe
tout entier. Nous entendons bien que la conclusion est forcée s'il s'agit de
phonétique ou de vocabulaire : là en effet à l'intérieur d'un même groupe les
variations individuelles peuvent être très considérables. Le cas est plus net s'il
s'agit de morphologie proprement dite, et presque sûr s'il s'agit de syntaxe.
L'expérience des parlers actuellement vivants montre que les variétés de l'ar-
got, la langue populaire, la langue familière, la langue de la conversation et
même la langue littéraire, si différentes par la prononciation et le vocabulaire,
ont un fonds de syntaxe commun très étendu.
Aucun parti pris, semble-t-il, n'a présidé au choix des textes de la Collec-
tion des Classiques français du nioyeii nge, sur lesquels nou-s avons fondé notre
syntaxe. Il est visible qu'on a simplement cherché à fiiire entrer dans cette
collection le plus grand nombre de genres différents. Il se trouve en outre
que ces textes appartiennent à des régions variées et que les uns sont très lit-
téraires et les autres très familiers. Nous relevions cet avantage dans notre
Préface : <i Ces auteurs appartenaient à des milieux sociaux certainement
assez différents ; les uns ont vécu dans la Picardie ou sur les frontières de
l'Est, d'autres n'ont pas habité bien loin de 'Paris. Et quelle variété dans
leurs œuvres ! Des jeux dramatiques tout près de la vie populaire ou bour-
geoise, des fabliauxsans prétention et sans beaucoup de sel, une amusante
et gracieuse aventure contée avec bonhomie, de petites pièces lyriques vive-
ment enlevées, une fine et tragique histoire d'amour. « M. Brunel est
d'accord avec nous sur le fait de cette diversité : « Tels [textes] sent du
Nord, tels sont de l'Est, ceux-ci sont d'un stNle soutenu, ceux-là sont fami-
liers. » Mais au lieu d'y voir un avantage pour nous, il y voit un désavantage
sérieux, car les textes considérés ne forment pas, dit-il, « un groupe dont
l'étude puisse dégager les habitudes syntaciiques d'une région ou d'un
DISCUSSIONS I 3 I
genre ». Nous croyons que la langue littéraire çanmiunc du xiu'= siècle —
la seule que nous a\-ons prétendu décrire, la seule peut-être que nous puis-
sions décrire avec quelque exactitude dans l'état de nos sources — ne présente
pas (sauf exceptions à définir plus loin) d'habitudes syntaxiques régionales,
et que certains genres, comme la chanson de geste par exemple, peuvent bien
offrir quelques archaïsmes de syntaxe, mais qu'il n'y a pas de syntaxe des
genres. Hypothèse très raisonnable d'après ce que lîous vgneîîs de dire plus
haut, toutefois c'est une hypothèse. Et si nos dix tejtîes se contredisent, ils
contredisent par là piême notre hypothèse, et c'est M. Brunel qui aura rai-
son. Or ils sont si loin de se contredire qu'ils s'accordent sur presque tous les
points. C'est donc qu'ils s'accordent avec bien d'autres textes, car le hasard
n'amène pas de ces réussites. L'argument de M. Brunel se retourne contre
lui. Plus nos textes sont différents, plus leur accord est probant. Nous avons
le droit de conclure que chacun de ces dix auteurs parle, avec un accent par-
ticulier, ou plutôt écrit, avec un tour qui lui est propre, le français commun
du xiiK siècle. C'est ce français commun que nous avons voulu décrire en
recueillant et en classant ces témoignages concordants. Un exemple montrera
rintérèt dp la riiéthode. Nos statistiques, fondées sur dix textes pris au hasard,
font apparaître les locutions point de, mie de, rnais jamais pas de. Si cette
opposition surprenante n'est pas diie à une simple coïncidence, elle jette un
joijr curieux sur l'histoire du partitif. Qr il n'y a pas coïncidence fortuite,
mais phénomène linguistique assuré. Nous n'avoris, pas réussi depuis à ren-
contrer un seul exemple de pas de (avec de partitif) ni aii xiie, ni au xin*, ni
même au xiv^ siècle. Quelques rares exernples ppparaissent au xv^ siècle,
qui ne deviennent pas beaucoup plus fréquents aii xvi^ ni même au
xviie siècle. M. Brunel dira-t-il que cette opposition est un fait de syntaxe
individuelle, une particularité de la langue de dix auteurs du xiii^ siècle ? U
est clair qu'elle appartient au système de la langue tout entière. Toutefois
elle n'avait pas été signalée, à notre connaissance, et nous ne la cherchions
certainement pas quand nous l'avons rencontrée dans nos statistiques.
Peut-on espérer par cette méthode constituer un traité complet de s)'n-
taxe? Qui pourrait avoir cette prétention ? Le matériel complet d'une langue
est d'une richesse presque illimitée : qui pourrait se flatter de l'épuiser jamais?
Ce n'est pas dix textes qu'il y faudrait, ni même cent. Notre connaissance de
cette fluide matière ne sera jamais achevée, et il est bien vrai pourtant qu'elle
progresse chaque jour. Mais le systènie d'une langue est quelque chose de
méthodique et de relativement simple qui se laisse plus aisément définir.
L ne syntaxe descriptive de caractère élémentaire doit, selon nous, viser sur-
tout à dégager les grandes lignes de ce systénie, elle a le droit de se borner
aux faits essentiels. Car enfin on étudie la syntaxe d'une langue ou parce
qu'on s'intéresse aux faits linguistiques tn eux-mêmes, ou parce qu'on veut
lire des livres écrits en cette langue. Ces deux genres d'étude sont également
attrayants et légitimes, ils sont à la fois indépendants l'un de l'autre et con-
I 3 2 DISCUSSIONS
ncxes, et ou peut les mener de front ou les séparer sans commettre d'erreur
de méthode. Une « Petite Syntaxe » qui accompagne les textes d'une collec-
tion de classiques français peut très naturellement se proposer le but tout
pratique de faciliter la lecture de ces textes.
S'ensuit-il qu'elle donne une idée fausse de l'esprit d'une langue ou de sa
structure générale ? A priori, et sauf erreurs d'exécution, on ne voit pas
pourquoi. M. Brunel se plaint de ne pas trouver dans notre livre « un exposé
rapide de notre connaissance de la langue française du moyen âge », et il
entend par là, semble-t-il, un résumé des travaux antérieurs sur la matière.
Mais pourquoi cet exposé fondé sut des examens de dépouillements donne-
rait-il des résultats différents de ceux auxquels aboutit un exposé fondé sur
des textes ? En dernière anaWse, les dépouillements antérieurs reposent eux
aussi sur une étude directe des textes. Statistique contre statistique. Si les
deux séries concordent, que nous reproche-t-on? Si elles ne concordent pas,
qu'on dise où. A supposer que nous n'ayons pas joué le jeu, il est peut-être
possible que nous ayons gagné la partie tout de même.
On nous dira que la notion de « faits essentiels » d'une langue est vague
et qu'il importe de la préciser. L'étude comparée de dix textes du xiii' siècle
pourrait donner des résultats assurés, mais si incomplets et si maigres que,
loin de nous fournir une « Syntaxe », ils ne constitueraient qu'un recueil
d'observations, quelques pierres d'attente à utiliser par un architecte plus
riche en matériaux. Voyons. Si l'on veut nous présenter l'ensemble des faits
linguistiques de l'ancienne langue dans toute leur complexité — entreprise
utile, intéressante et largement avancée déjà — il v faudra, nous l'avons dit,
bien des dépouillements et des secours de toute sorte. Si l'on veut seulement
saisir cette langue à un moment donné de son évolution, au xiii= siècle par
exemple, la surprendre à son oeuvre même, qui est d'exprimer la pensée des
Français du xiii^ siècle, le problème est autre et peut-être plus simple. On a
d'abord le droit de faire état de toutes les ressemblances qui subsistent entre
le français du xiii» siècle et le français du xxe siècle, et de les supposer
connues. Le procédé peut paraître arbitraire : il est scientifique toutefois,
car il tient compte d'une réalité. L'expérience montre qu'une personne
sachant le français moderne n'a qu'à donner un effort relativement faible
pour lire avec assez d'aisance des textes du xiii= siècle de difficulté moyenne.
11 n'en serait pas de même si cette personne prétendait lire d'emblée une
lettre de Cicéron : c'est bien la même langue, mais ce n'est plus le même
système. La petite syntaxe dont nous exposons la genèse insistera donc sur-
tout sur les traits qui donnent à l'ancien français sa physionomie particulière,
ceux qui le distinguent de la langue moderne. En premier lieu, elle débutera
par un exposé du fonctionnement de la déclinaison, qui est la clef de voûte du
système. Elle fera une large place à l'ordre des mots, v compris l'ordre des pro-
noms, qui est en relation directe avec l'existence de la déclinaison. Elle tiendra
grand compte des deux évolutions les plus remarquables qui se soient produites
DISCUSSIONS I 3 3
dans les limites mêmes de la période observée : l'apparition du partitif et le
développement des auxiliaires de la négation. Elle s'arrêtera peu aux mots inva-
riables qui, sauf dans la mesure où ils intéressent l'ordre des mots, relèvent
plutôt de l'étude du vocabulaire. Reste le verbe, et à ce propos il faudra signaler
l'existence d'un parfait distinct du prétérit, la valeur d'imparfait du prétérit, et
l'emploi étendu du subjonctif. N'avons-nous pas fait ainsi le tour de la
langue ? Or sur tous ces points, sans parler d'autres moins importants, nos
statistiques nous ont fourni des indications précises.
Sans doute on pourrait compléter ce tableau par bien des additions : combien
seraient vraiment significatives ? Sans doute chacun des chapitres que nous
venons d'indiquer pourrait recevoir un développement plus étendu que celui
que nous lui avons donné : les travaux antérieurs v aideraient-ils toujours ?
Pour ne citer qu'un exemple, nous avons éprouvé une grande difficulté à définir
avec précision le rôle de la déclinaison au xni= siècle. Que signifient les fautes
contre les règles delà déclinaison qu'on-trouve, plus ou moins nombreuses,
chez tous les auteurs du xii^ et du xiiie siècle ? Cicéron ne fait pas de fautes
de déclinaison. Sont-ce des distractions de gens qui parlent autrement qu'ils
n'écrivent ? La déclinaison a-t-elle disparu de la langue parlée dès le commen-
cement du xiie siècle ? N'est-elle dès lors dans les textes écrits qu'un souve-
nir et une élégance ? Ou est-ce encore à cette époque et plus tard un phéno-
mène commun à toutes les variétés du français, et dans ce cas comment expli-
quer les infractions qu'on observe chez des gens cultivés ? Selon la réponse
qu'on donnera à ces questions, l'exposé de la Syntaxe du xme siècle devra
être orienté dans un sens très différent. Il est douteux toutefois qu'un recours
à la très utile bibliographie de MM. Horluc et Marinet nous tire d'embarras
ici.
Une svntaxe détaillée accueille la règle et les exceptions, et quelquefois
les exceptions v tiennent plus de place que la règle. C'est le cas des langues
classiques qui ont été étudiées dans le plus minutieux détail par des généra-
tions d'érudits, c'est aussi le cas des langues actuellement parlées, où des
problèmes d'ordre pratique se posent à chaque instant. Quand il s'agit du
français du xiii= siècle, et d'une façon générale du français du moyen âge, il
est rare que nous puissions indiquer avec précision quelle est la règle, quelle
est l'exception. Les romanistes ne se placent pas volontiers à ce point de vue,
et ils n'ont pas tort tant que nous ne sommes pas sortis de la période de
défrichement. Ils visent donc à nous donner des listes aussi étendues que
possible, où toutes les variations d'un emploi et toutes les dates voisinent sur
un pied d'égalité. Pourtant il faudra bien commencer un jour ou l'autre à se
mettre à la tâche de déterminer et de caractériser les époques et les siècles
mêmes, il faudra retrouver les courants principaux, formuler les usages cons-
tants de la langue, mettre les exceptions à leur place, c'est-à-dire bien au-
dessous des règles. Et il va de soi que sur plus d'un point on s'est mis à
l'ceuvre déjà, — mais peut-être pas toujours assez résolument. On a peur
r 3 4 DISCUSSIONS
de sacrifier des listes d'exemples, ou est plein de sollicitude pour des emplois
rares. Pour sauver une variété insignifiante, on manque à donner au genre
tout son relief. Dans une petite .syntaxe du français moderne irons-nous dire
que, dans les phrases principales, la négation est tantôt ne... pas tantôt ne :
je ne vois piis, je ne sais ? Quelle idée fausse des faits nous donnerions
ainsi, tout en restant dans une vérité apparente I Une étude comparative de
dix textes pris au hasard dans la production contemporaine nous montrerait,
si nous n'en savions rien, que « je ne sais » est un archaïsme, intéressant
pour l'historien de la langue, très insignifiant dans le système du français
parlé d'aujourd'hui. Une « Petite Syntaxe » du français moderne pourrait
fort bien ne pas mentionner ce menu fait. Au xii^ et au xiiie siècle l'adverbe
placé en tète de la phrase détermine l'inversion du sujet par rapport au verbe.
On trouve pourtant, et depuis le début de la langue, des phrases du type
adverbe (ou régime)-sujet-verbe : y verrons-nous une seconde variété que
nous mettrons, sans plus, à côté de la première et sur le même plan ? Une
étude de dix textes de la langue du xiii^ siècle, pris au hasard, nous montre
que ce serait une grave erreur. L'ordre adverbe-verbe-sujet est un ordre
normal, et même un ordre'favori de la langue, l'ordre adverbe-sujet-verbe
est un ordre exceptionnel. On pourra se demander ce que signifient ces
phrases exceptionnelles et suivre la courbe ascendante de leur développe-
ment : nous croyons que cette étude, qui se fera, serait vraiment fructueuse,
mais jusqu'à ce qu'elle ait été faite et qu'on ait abouti à des résultats précis,
une syntaxe élémentaire ne doit pas s'arrêter à ce type de phrases : elle n'est
même pas tenue d'en indiquer l'existence. Ne soyons pas dupe du sophisme
des dénombrements complets.
Faut-il dans un exposé élémentaire de la syntaxe du xiii^ siècle tenir
compte des habitudes syntaxiques des différentes régions, ou attendre pour
s'y mettre que ces habitudes aient été définies plus précisément pour chaque
région ? Qu'il y ait eu sur de nombreux points de détail des divergences
qu'on peut répartir suivant une division géographique, le fait n'est pas dou-
teux. Il suffit de lire le livre de M. Rydberg sur l'histoire de IV sourd en fran-
çais. C'est, en dépit du titre, un trésor de renseignements sur l'histoire de l'ar-
ticle et des pronoms personnels en français. L'auteur a constamment contrôlé les
indications dù'S textes littéraires à l'aide des données fournies par les chartes,
et il nous f;\it apparaître ainsi toute une pittoresque diversité d'usages locaux
ou régionaux : il est clair^ qu'à l'intérieur du domaine linguistique français il
y avait une foule de petits groupements dont chacun avait sa part d'initiative
et en usait. Tel ou tel trait propre à l'un de ces groupes pouvait passer à un
autre, puis au suivant, et finalement, accepté par la langue littéraire, triom-
phait. Nous pensons surtout aux chapitres du livre de M. Rydberg relatifs à
la place du pronom personnel dans la phrase : il s'agit d'une question d'ordre
des mots. C'est peut-être là où les variations régionales ont joué le plus grand
rôle en syntaxe. La plupart du temps elles ne portent que sur des points d'im-
DISCUSSIONS
3)
portancc très minime. Il reste que dans toute explication de phénomènes
syntaxiques on doit tenir compte de la multiplicité des développements ana-
logues, de leur coexistence et de l'influence qu'ils ont exercée l'un sur l'autre.
S'ensuit-il que tout le détail de ce jeu complexe, qui est certainement un
objet intéressant de « connaissance » — ou même un sommaire de ce
détail — doive entrer dans le plan d'une syntaxe descriptive de caractère élé-
mentaire ? Nous ne le croyons pas. Il est clair qu'une tournure nouvelle
commence quelque part, dans une certaine région, avant de se répandre
ailleurs, à moins que l'urgence ne soit telle qu'elle apparaisse en même temps
dans des domaines variés et distincts. Dans l'un comme dans l'autre cas il y
a un phénomène d'évolution : c'est affaire à la syntaxe historique de retracer
ce développement ou tout au moins d'en indiquer les grandes lignes. La syn-
taxe descriptive ne constate que des résultats. Elle suppose l'évolution arrêtée
pour un moment, et c'est le tableau composite, que présente ce moment
entrevu comme en un éclair qu'elle entend reproduire. Il va de soi qu'elle ne
peut pas toujours procéder avec une entière rigueur. Elle est amenée parfois
à faire varier quelques traits de ce tableau pour en bien saisir la vraie signi-
fication et par conséquent à accueillir un instant l'histoire à côté de la des-
cription. Mais dans l'ensemble elle a le droit de se désintéresser de tous les
incidents et de tous les accidents du développement linguistique. Le point
d'arrivée seul l'intéresse, et il est bien entendu que ce point d'arrivée, elle le
choisit arbitrairement et qu'il sera à son tour le point de départ d'une nou-
velle évolution. Prenons la question de mie et ào. pas : un examen de dix
textes pris au hasard fait apparaître une prépondérance de mie en domaine
picard. II est donc probable que c'est là que cette particule a été empIo\-ée
pour la première fois ; mais ou la trouve ailleurs aussi, et il est à croire qu'une
enquête du genre de celle de M. Rvdberg nous révélerait ici encore tout un
développement, compliqué et imprévisible. Qu'importe à la syntaxe descrip-
tive ? Pour elle le fait essentiel, c'est la coexistence dans la langue littéraire
commune, à un moment donné, des deux particules /^ai et )iiie. Elle cherchera
à déterminer la fréquence comparative de leur emploi, mais elle n'est pas
tenue d'aller plus loin : elle pourrait même se dispenser d'indiquer l'origine
picarde ou autre de mie. Un exposé rapide de notre connaissance de la langue
française du moyen âge ne peut être en aucune façon l'objet d'une syntaxe
descriptive élémentaire de la langue du xiii^ siècle. L'objet propre d'une
syntaxe de ce genre est plus restreint, mieux défini et plus systématique.
A-t-on le droit d'appeler un livre ainsi conçu une « Petite Syntaxe de l'an-
cien français » ? « Ancien français » est opposé ici à « moyen français », sens
parfaitement accepté et courant. Il s'agit donc d'une syntaxe où l'on étudie
la langue de la période classique du moyen âge. Mais cette période comprend
deux siècles, le xii<: et le xiii^ : pourquoi ne pas dire « Syntaxe du français
, du xiiie siècle » ? Il y a une petite difficulté. Dans l'évolution linguistique,
comme dans l'histoire politique ou économique, les coupures ne sont pas
I 3 6 DISCUSSIONS
toujours très nettes et elles coïncident rarement avec les divisions chronolo-
giques du calendrier. La langue de la première moitié du xin« siècle, qui est
celle que nous avons surtout visé à définir, se rapproche plutôt, selon nous,
de celle de la seconde moitié du xii" siècle que de celle de la seconde moitié
du xiiK siècle. Et si nous voulons enfermer la période étudiée dans l'inter-
valle d'un siècle, ce sera plutôt de 1 150-1250 que de 1200-1300 qu'il faudra
parler. Il v a plus : la langue de Roland n'est pas essentiellement différente
de celle de Clives, bien qu'il soit difficile de trouver des œuvres d'esprit et
de stvle plus opposés. Sans doute des variations se sont produites au cours
du xii<: siècle et à passer du xiK au xiiie siècle, mais elles ne sont pas d'une
importance capitale, et nous avons signalé, crovons-nous, les plus significa-
tives. Le titre que nous avons adopté est donc moins surprenant qu'on ne
pourrait le croire. Il n'indique pas qu'il s'agit d'une syntaxe descriptive, mais
la préface le dit nettement.
L'intérêt de la question soulevée par M. Brunel excusera peut-être auprès
du lecteur la longueur de ce plaidoyer /i/'o Jo»/o.
Lucien Poulet.
COMPTES RENDUS
Ramôn Menéndez Pidal — Manual de Gramâtica Histôrica
Espanola, 4-' éd. ; Madrid, 191 8 ; in-8, 299 pages.
Esta ediciôn de la obra que aqui vamos a reseiîar, représenta una révision
detenida de todo el texto de la tercera ediciôn, en que van inclui'das varias
adiciones de suma importancia. Se trata sobre todo de nuevos pârrafos (5 bis
V 35) destinados a describir las vocales y consonantes espaiïolas.
Si a continuaciôn vamos a decir lo que se nos ha ocurrido al leer el
Manual de Gramâtica Histôrica Espanola, solo queremos demostrar al maes-
tro que hemos leido su libro con sumo interés, y que no deben considerarse,
por tanto, las nienudencias que siguen, como advertencias ni correcciones.
Pâg. 9. — « . . .el D.\LMÂTico, hablado en parte de las costas de Dal-
macia. . ». Séria preferible, quizâ, indicar, para mayor claridad del alumno,
que el dalmdtico debe considerarse ya como lengua muerta.
Pâg. 12. — Acutiareno debe proveerse de asterisco ya que el Thésaurus
conoce acut iator.
//'/(/. — El derivado de pëdem en reto-romano no es pie, ûno pc, pei
(cfr. Gartner, Ràtoroni. Granrmatik, p. 88). En gênerai debe advertirse que
las formas reto-romanas no se citen como taies, sino que es preferible pre-
cisar los dialectes distinguiendo entre sobreselv., engadino, ladino central,
friul., etc.
Pâg. 13. — • Pudiera mencionarse que el futuro cantabo no desapareciô
ûnicamente ante cantare habeo (formaciôn preferida deMatin de la
Peninsula ibérica), sino también ante otras circunscripciones que rivalizaron,
en latin vulgar, con cantare habeo ; cfr. Bourciez, Eléments de linguistique
rom., § 126.
Ibid. — De *cova se encuentran derivados también en provenzal moder-
no (coz'a). Ca vu no da en provenzal catis, sino eau cava ; i existe una forma
reto-romana cava ?
Pâg. 14. — El rumano oclomvrie debe de representar una forma del len-
guaje litûrgico de los eslavos.
Es dificilisimo el problema de nôdus, pues no se concibe bien que solo
130 COMPTES RENDUS
el castellano (pero cfr. astur. niieJu, l'iueJn (Rato) y novii (Munthe) ; l'uuhi
parece reducciôn de iliieJu) pida la base * n 11 d u s. Talvez haya que considérât
niido conio postverbal, de aniidar, debiéndose aqui la akeraciôn en u a la
posiciôn protônica de la vocal (cfr. en campid. annuari, y de ahi el post-
verbal nuu ', cat. nuJiar y nus ' nudo ' ^). Por otra parte i no es chocante
que ni el cast. ni el ptg. se quede con huella alguna.del derivado simple de
nudum (*i!uJo), habiéndosido reemplazado este por un adjetivo desmido,
formado sobre desniidar <;denudare?Y£ cômo explicarse el hecho de que,
tanto en cast. como en portg., falta un verbo desniuiar ' desatar ' (mas cfr.
en fr. ant. desiwr, prov. ant. desnoiar, ital. siwdar, engad. i«od«r) ? ^- No
tendremos que atribuir, por tanto, el empleo de desMiudar ' desatar ' a la
homonimia intolérable de un deiiiidar <disnudarev de un demidar <
disnodare? Y el cat. desnuhar, que se debi'a encontrar en circunstancias
anâlogas y que ha perdido va en la Edad Media, segûn parece, su sentido
originario de ' desnudar ' para no ofrecer en el dia mâs que el de ' desatar,
desenlazar ' i no nos manifiesta a las claras que la homonimia ténia que
acabar forzosamente por el predominio o de disnuJare o de disnodare ? i No
valdria pues la pena de e.\aminar todas las po^ibilidades de una explicaciôn
romdnica antes de acudir a la reconstituciôn de un *nûdus = lat. nodus
latino ?
Ibid. — Serralia. Las atestaciones de la palabra (cfr. Holder, s. v.) no
ofrecen serralia, sino s.\rralia. Si los botânicos tienen derecho a iden-
tificar la sarralia con la planta llamada oxalis acetosella (acederilla), se podrîa
preguntar en que razones debe basarse la union de sarralia con el lat.
serra : £ existen otras denominaciones romdnicas de esta planta, que alu-
den a sus hojas « dentadas en forma de sierra » ? i Es sarralia de origen
latino ? Lo mismo podrâ afirmarse respecto de hostar, que parece voz pùnica,
y, por lo tanto, no latina (a voce quadam punica tractum esse ; cfr. Tlie-
saiirus, s. v.)
Pâg. 15. — No puede considerarse tampoco longanon (var. longâbo,
longàno, longao, longavo, cfr. Forcellini, s. v.) como propio del latin
clâsico ; los autores, en cuyo vocabulario registra Forcellini esta voz, o son
africanos o pertenecen a siglos posteriores (iii-v) >.
1. Cfr. Salvioni, Rendic. delFIst. lomh., XLII, 671 y ss.
2. Ademds esta u puede haberse originado para que no coincidiera anudar
con los derivados de notu (cfr. denodado).
3. Asi p.e, Apicius Gavius (De arte coquinaria Apicii CoeVii, Amslelodanti
1709; liber IV, cap. 2, pig. 119) : longanones^ porcinos fartos, ex iure
Tarentino coctos, concisos... (« Stilus eius pêne vulgaris et abiectus caden-
tem arguit Latinitatem », cfr. Forcellini, s. v.) ; Arnobius (Adversus Gentes,
liber VII, cap. xxiv ; pâg. 244 en la edic. de v. Orelli, 1816) : « Quid,
inquani, sibi haec volunt, apexailes hirciae, silicernia, longavi ? quae sunt
nomina, et farciminum gênera, hirquino alla sanguine...» (« africanus
Siccac rhetoricam docuit, sub Diocletiano ») ; Caelius Aurelianus (médico
MENÉNDEZ piDAL, Graiiiâiica histôrica espahola . 139
Ibid. — i No suponc ettcina, arag. leciiia un lipo êlïce, êlïcina (véasc
Mever-Liibke, Archlv f. das Sliul. d. n. Spr. 115, 597)?
No puede deilirse que *calcaneare sea de procedencia latina, ya que
el surtjo -ar goza de grau vitalidad en las hablas iberorromdnicas (Meyer-
Lûbke, II, § 464). — No han desaparecido les derivados de miscëre ; séria
mâs preciso indicar que esta voz no se ha conservado sino en cicrtas signi-
ficaciones (cfr. esp. ant. tiieçi'r, Cantar 755). — El derivado popular de
*misculare eu italiano, mâs bien que niescoîare, es viiscliiare \ adeniâs, el
cast. meiclar no corresponde a evoluciôn fonética : el resultado de *niis-
culare séria *)m\'har. Nos permitimos llamar la atenciôn sobre este hecho ;
talvez quepa suponer aqui algùn caso de homonimia (con mechar <C mecha),
que se ha evitado por el cultismo iiie:(clar.
Ibid. — • Podria preguntarse si mûre caecu no es la traducciôn o calco
de una antigua forma ibérica, ya que la palabra no se encuentra fucra del
dominio iberorromânico.
Pâg. 16. — ; Hay que suponer realmente, para explicar coniadreja, un
commatëricula ? No séria màs sencillo suponer una formaciôn â base de
comadre, mediante el sufijo -ejo posteriorniente agregado ' ? — El vocablo
serra, en el sentido metafôrico de ' cadena de montanas ' no es propio solo
dcl latin de Espana ; existe, que sepamos, también en Cerdena, en el Sur
de Francia y de Italia (cfr. Mistral, s. serro, o p. e. De Bartholomaeis, Arch.
glott:,XV, 357).
Pdg. 18. — Fingir no es cultismo, sino a lo màs semicultismo y puede
compararse, por tanto, con el caso de pensai^ o de siglo, etc.
Pâg. 20. — Muslo < musculu nos ofrece quizâ un ejemplo claro de
homonimia, pues mûsculu, de haber evolucionado fonéticamente, hubiera
dado *i>iiichOf que se dcbiô impedir por la coincidencia con el derivado de
mûltum. La contraprueba nos la suministra el portugués que conoce el
patrimonial bucho <Z musculu (et. Cornu, Gnindriss f. roui. PInk., 964),
p. e. en Beira-Baixa : bucho ' barigas dos braços e das pernas ' (Rev. Itisit., 2,
natural de Sicca en Numidia), Acutonuii inorbonun, liber III, cap. xxii
(Amstelodami, 1722) : « Defluxio est secundum Asclepiadem rheumatis-
mus, sive fluor parvi temporis, ultimarum partium coli atque sessionis, sive
longaiionis (= recti intestini), ut nos appellamus, quaefit, inquit, ex conventu
sive concursu atque congressu corpusculorum... » ; Vegetius (probablemente
del siglo V, cristiano), Veten'nariae, lib. I, cap. 42 (Ettelingae 1532) :
'i ...prohibet illa ad catachlvtum longanonis decurrere tum venter crassus
uel praeclusione ipsa intra uiscera increscit.. )).
Estos pasajes demuestran a las clarâs que longanoii primero significaba, como
término médico « intestinum per quod stercus egeritur », viniendo a ser
luego «ex huiusmodi intestine farto varia fiebant farcimina,... et ipsum pro
farcimine accipitur » (v. Forcellini). Ademâs la forma del sufijo en -ano, -ao,
-avo no da niayor extension a la idea de ver en hnganon un derivado del
lalin longus.
I. Cfr. comaireïotn las hablas del Sur de Francia, ALF, c. belette.
140 COMPTES RENDUS
246), forma que no fue estorbada por niuito < multu. — Saeculum
estuvo en todo el territorio romànico continuamente bajo la protecciôn de
la iglesia, circunstancia que no le permitiô un desarrollo regular. Esta misma
observaciôn podemos hacer respecte de otras palabras relacionadas con cl
lenguaje eclesiâstico ; mencionamos ante todo iglesia, dngel, hautîamo, htilda,
celda, cirio, cru:(, diahJo, gloria, tnundo, vigilia, etc.
Pâg. 22. — No podrâ considerarse palafrcu como elemento del galo, sino
que représenta en cast. un galicismo puro.
Pâg. 24. — No hace falta el asterisco de colpus, pues esta documentada
esta W07. (cf. Tlies. 1. îat., s. v.).
Pâg. 25. — Acaso sea tapi^ un galicismo. De todas maneras no hav que
partir de xa-r,; como lema, sino del diminutivo documentado -ra-rÎTiov. —
Trêpano es un galicismo (o italianismo) a todas luces. — Giiitarra parece
forma introducida a través del arabe.
Pàg. 26-27. — Una parte de los germanismos latinizados que alli se
registran, parecen màs bien de origen francés o provenzal, voces que en su
mavon'a 'deben su existencia al estado entonces floreciente de las costumbres
caballerescas ; taies serian : ardido, osante, arpa, orguUo, gerifalte ; otras,
aun sin pertenecer a esta categon'a, se agrupan'an mejor como galicismos :
cralardôn (término juri'dico), esparver (<C prov. esparvier, por no concordar
con las leyes fonéticas castellanas), rostir, jaca (prov. ant. faca, ham ; cfr. fr.
haqueiiée), cofia, dan-ar (que no es de origen germânico, cfr. Baist, Z. j.
rom. PhiL, XXXII, 35), hlanco. Todas esas voces parecen referirse a intro-
ducciôn relativamente tardia, porque gran parte de esas palabras han entrado
igualmente en Italia, por intermedio de Francia. — Espiiela corresponde
(por su -a final) a la declinaciôn gôtica v no a la forma gênerai germdnica
en -0, on : sporo > ital. sperone, fr. éperon. — Tocar ya no se considéra
como germanismo ; cabe derivarlo de *tùdicare (tundere), o de una rai'z
onomatopéyica. — Heraîdo parece acusar un préstamo del bajo latin, mien-
tras que no esté documentado desde muy antiguo ; asimismo es quizâ galicismo
alhergar, alhergue si no ofrece un significado antiguo de ' alojamiento del
ejército ' como en fr. ant.
Pâg. 27. — Capellân — sacristàn : talvez hubiera sido preferible en vista
del fr. êchanson < skankjon, citar el esp. escanciar.o < got. skankja -an
(atestiguado en las Leges Visigotorum) como supervivencia de la flexion en
-a, -une ; cf. J. Jud, Recherches sur la genèse et la diffusion des accusatifs en -ain
et en -on, p. 17-18, y Salvioni, Rom., XXXV, 216. — Este capitulo sobre los
germanismos ganaria mucho en claridad, si se separaran mâs todavi'a las
voces introducidas en el espaiîol mediante el latin vulgar, la introducciôn
gôtica y el préstamo hecho a la lengua franco-latina del derecho carolingio
y al provenzal antiguo.
Pâg. 29. — El cambio de s- inicial a x- ya no se atribuye a influencia
arabe, sino que se explica fisiolôgicamente, por el carâcter âpico-alveolar de
MENÉNDEz PiDAL, Graillât ica hislôrica espanola. 141
la i espanola (cf. A. Castro, RFE, 1914, 102). — Toda esta cuestion de iii-
fluencia arabe sigue careciendo de estudios cientificos y serios. Serfa intere-
sante, por ejemplo, agrupar cronolôgicamente, les diferentes préstamos
hechos al latin (o griego) que han penetrido en el espanol por medio del
arabe. Asi son anteriores a la pérdida de la postônica : alhérchigo, frente a
prisco, y posteriores : bi\naga, ajedrea, etc.
Pâg. 29. — Falta un estudio histôrico de los galicismos en el espanol.
Fuera del diccionario anticuado de Baralt, que apenas tiene valor cientifico,
aprovéchese el excelente trabajo de Forest, Old French Borroiued Words in
the Old Spanish, RomanicRevieiu, VII, 1916, 370-413, del cual la RFE (1919,
329-331) publica una extensa y critica nota bibliogrâfica. Nuestra obra
resultari'a lalvez muv util, si en ella se distinguieran las influencias de los
diferentes dialectes de las Galias ; asi, p. ej. hajel (■< baissel del Suroeste de
Francia), jaula (prov. ant. jaitlier, prov. mod. jaulo, jolo (Mistral) etc.), son
provençales.
Séria niuy de alabar, también, el que en una ediciôn futura, se consagrara
un capitulo aparté a los hispanismos en otras lenguas. Recuérdese por
ejemplo que el espanol ha contribuido valiosamente a la formaciôn del voca-
bulario sardo (cf. el importante estudio de M. L. Wagner, Gli elementi del
lessico sardo, Arch. storico sardo, III, 382-395 (elemento catalano e spagnuolo).
En una iniroducciôn de tanta importancia como esta, echamos de menos
algunas observaciones acerca del judeo-espanol.
Pdg. 39. — Van incluidos en esta 4» ediciôn dos pârrafos (5 bis y 55) de
indiscutible valor, destinados a describir por primera vez de un modo cien-
tifico y claro las vocales y consonantes espaiïolas, adiciones que no pierden
su valor al lado dei maravilloso tratado fonético del Sr. Navarro Tomâs,
pues su orientaciôm es esencialmente histôricô-descriptiva.
Pâg. 48. — Eliminesegratia> o-Mt/rt, quenorespondeaevoluciônpopular.
— El tratamiento de los casos de la vocal acentuada a + yod no se ha agotado
completamente. Hubiera contribuido mucho el que se consultara el articulo
de Millardet, 5iir le traitement de A -\- Yod en vieil Espagnol, Rom., XLI, 247
y ss. Falta pues, un estudio acerca de la no atracciôn de la i en los grupos
latinos -/-, -dy-, -gi-, -Ij-, -nj-, -ty(tty)-, -cyÇccy)-, -sti-, -sci-, -ncti-, donde la
I lia modificado la consonante que le précède antes de haber sido atraîda a for-
mar sîlaba con la a. — Sartâgine >- sartèn. Cabe indicar aquî, a titulo de
contraste, la doble evohtcion de -âgine en portuguès : farràe (ptg. a. fer-
j-aem) y Jarrajem < farrâgine (cfr. Cornu, Grundriss. rom. Phil^., 991).
Pâg. 50. — A -\- l cons : salto ' brinco ' y cal^a, en vez de soto, *coia,
parecen formaciones regresivas de poca edad, originadas bajo la tutela de los
verbos saltar, calmar.
Nota 2. — Deséchase aqui una acentuacion primitiva ie del diptongo cas-
tellano ie ; téngase sin embargo en cuenta que en los pregones callejeros de
hoy dia nos encontramos a menudo con que una vocal cerrada, cuando se
1^2 COMPTES RENDUS
pronuncia larga, titiuie a un^ levé diptongaçiôn, acçutuàndose su primer
elcmento : Heraldp ! -si^ildQQ '. Suçhier ' supone en francés acontuaciôn
parecida para t-l diptpngo primitivp.
l^ig. 5?. — nspejo pide -^cqlqm ; nqs Ip deniucstra clarp el prpv. ànt.
eipflh frente al prpv. v(lb, de manera que esp^jo no putde aclarar la fecha
de la diptpngacipn de c en vetulus,
I^iig' 5 3- —^Navio es, segûn Baist (Gnimlriss', 887) un galicismp (^<, fr. a.
navie'). Miiiiceho se explicarâ por im crucç de (mftnceps), niancipem +
niancïpiq > niancïpu.
Pag. 54. -^ Escribase /jastije > gsti},
Pâg. 55. — El resyltadp fpntticp de flôcçu séria *lhieco, fprniafiôn que
la hpmpnimia cpn lluec(i <C *elôcca rip huhiera permitidp. — La histpria
de la vpz cureiia resujta todavi'a demasiado pscura para haccr entrar citrueiia
>> curcm en la série c}^ los ejemplos asegurados de O > VE > E; cfr'
Schuchardt, Z.f. rom. Phil., XXVI, 413.
Pâg. 56. — En estera (ptg. esteira) acûsase talvez inBuencia de etimolpgia
pppular, de sternere sobre stprea > *steria >. — Bôrrese el asteriscp
de coxu, que esta atestiguado (Thcsaiirus, s. v. : ' debilem pede coxo .
Maecen., canii. frg., 31), lo mismo que fôrtia (C G] L, II, 346, 33).
Pâg, 57. — Eliminese donu > don que es galicismp puro. El ptg. lovai
cpn su diptpngo hace dudosa la etiniologia de lo^a < lutea.
Pâg. 60. — Asi conip en cast. se cpnpce al ladp de reiicor, una fprnia
paralela, rzncor, el prpv. ant. ofrece rancura, rencnra, r&ucor, reticor : i np
habrâ que acudir entonces a una formaciôn propia va del latin vulgar
(< rancor -j- ri n gère ^rencor)?
Pâg. 61. — Cèrëôla séria dificil de explicar allector sin el conocimiento
del pasaje de Columella : cereolis piunis (cf. Thés. l. ht.).
Pâg. 62. — Or'in <C *aerigine deberâ su O- a interferencia de auru
(< *auiigiue ; cfr. acs : aerugo, ferrii : jerrngo, ourii : aurugo).-*. — En vez de
êruca pôugase ùruca, documentado desde antiguo en el C. Gl. Lat., II,
338, I, etc. — Oroiido : <C *aurundo va no es ' hinchado por el viento ',
pues iwra \a siguificaba ' presunciôn, locura ' '.
Pâg. 63. — Naviija, voz que parece niâs antigua (cfr. ptg. iiâvalba) que
el esp. hmhrija (pero en ptg. lombiigd).
1. Cfr. Navarro lomAs,- Pronuiiciacion espaùola, p. 37.
2. Gr. Grundriss', 728.
3. Cf. C. Gl. Lat., IV, 177, 3 : storhi, ' omue quod sterni potest ' y C.
G/, Lat., II, 188, 22 : steria : ô;;[iiîiOo'ç (corregido errôneamente por el cditor
en : séria).
4. El sentido de ' orin ' de aurugo parece reflejarse hasta en una glosa
enregistrada en el C. Gl. Lat., III, 426, 39 (cf. Thés, gloss. evieinL, s.
aurugo),
5. Cfr. Romania, XLV, 550,
MENÉNDEZ PiDAL, GraiiiiîlJca bistoriai cspnnola. 143
Pàg. 64. — Âbrôlaiio es forma culta. — *Accipitrariu se reemplazaria,
con màs verosimilitud, por acceptorariu. Lo mâs probable, sin embargo,
es admitir que acetiero se ha formado sobre el primitivo acceptore (esp. ant.
a:{tor). — -Simple errata es sahaiiv; léase saban.\ (neutr. plur.).
Pâg 68. — JuvcHC, arbore, hospite, etc. — Es poco cultismo la conservaciôn
de la postônica \' es popular en otros dialectes de la Peninsula (cfr. Garcia
dç Diego, Diiikildlisiiios, RFE, 1916, pdg. 303).
Pâg. 70. — La forma rara heo debe de obedecer a formaciôn aualôgica
(comp. Millardet, op. cil.).
Pâg. 71. — A no encontrarse formas con -0 final, oleiin'in podrà registrarse
bajo los gaiicismos. — {No corresponderia a betûllu un *bediillo} El ptg.
hidoeiro y el cast. abcihtl suponen un tema betul- (-ariu), cf. en el lomb. ;
hedra ^bétula (de betulla). — Cabel, castil provienen quizâ de una
posiciôn prostética ; las demâs formas dobles (con -e u -0 final) se explicaràn
asi : Luego de apocopadas estas formas, hubo regresiôn linguistica ; pero,
eomo no se conocia siempre la naturaleza de la vocal que se volvia a poner,
se la reintegraba poniendo unas veces ô, y otras e.
Pâg. 72. — Cora::^a (ai lado del popular loriga) uo tiene aspecto de voz
patrimonial. Cabe suponerla itiOianismo (cf. fr. cuirasse <i\tAl.).
Pâg. 99. — Cochurero parece formaciôn espanola, a base de cochura ■{- ero.
Pâg. 100. — 3obre h y v en latin vulgar consûltese Parodi, Rom.., XXVII,
177-240, quien establece que las formas en t o en v obedecen a variantes sin-
tâxicas. — S> S. Creemos que va se puede desechar la doctrina de atribuir
a influencia mozarabe el paso de s > s (x), dada la articulaciôn alveolar de
la s castellana, y sobre todo la apariciôn del fenômeno en los dialeetos sep-
tentrionales de Espaiïa, que nos induce a ver en s > s ui;a evuluciôn espo-
râdica. Para la misma sustituciôn en ptg., cfr. Cornu, Gnindriss^ , 985.
Pâg. loi. — Los casos de -{iieco, :^ai.H>rra como ejemplos del paso de 5 > :(
piden una ;j muy antigua, ya que también en Italia topamos con i{occo,
:(avorra, y deben separarse de ^o:{obrar. Acaso fuera preferible sacar un pârr^fo
aparté, en que se reunin'an \occus, \ahurra con cliico, chauclo, ehçiviarrci,
chicharo (tahez mejor que de *cicero, de cicaru, con asimilaciôn de la
medio-palatal a la inicial). En euanto a io que se refiere a la :^ del latin
vulgar, cf. Rom., XXXVII, 465 ; XLIII, 455 ; Z.f. rem., Phil., XXXIV, 585.
Pâg. 104. — Los dos ùnicos casos de evoiuciôn irregular de -Y- :ytigo, unçir,
tienen correspondencias regulares en los dialeetos (leon. arag.) : jtiiicir, j'unir,
jugo ' yugo ' . ,
Pàg. 105. — GLy> L debe ser del latin mâs autiguo de Espana, a juzgar
por los ptg. lande, hindou, hirào, leiva, novch <i globellum; cfr. Cornu,
Grundriss -, 975.
Pâg. 107, nota. — También en espanol hav un derivado popular de
*metallia : vieaja, initija, cfr. el fr. a. nwaillc, prov. niealla, meialha.
Pâg. 108. — En euanto a la caida deconsonante intervocâlica, nos quisié-
1^4 COMPTES RENDUS
ranios pcrmitir proponer una distinciôn cronolôgica de las ditcrentes etapaS
de la cai'da de la g en la termiuaciôn -igare : 1° la coincidencia del esp. y del
ptg. supone la caida de -g- en época iberorroniana : ligare > esp. ptg. liar ;
runiigare>esp. ptg. /«w/ar; lit igare >esp. //J/ar (pero en ptg. Htigar);
fu m igare > esp. htwiear, ptg. fumear {y Jumegar) \ esp. ant. navear (pero
ptg. navegar) 2° formas semicultas : esp. ptg. castigar (voz eclesiastica),
fustigare>esp. hostigar, ^ig. fustigar, esp. ptg. uavegar (cf. fr. navigner).
Pàg. 109. — Trébol se basa, segùn Cornu, Gr. Gdr., 986, en triphyllum.
Côpînu no esta documentado ; habrâ que afiadirle un asterisco.
Pâg. iio. — Niel ' labor en liueco sobre metales preciosos, rellenacon un
esmalte negro ' no es un derivado hispânico de nigëllu, sino puro proven-
zalismo (prov. iiiel : * gravure remplie d'émail noir'). — En cuanto a la
pérdida de la v ofreceria las ventajas de mayor claridad el que se dispusieran
las materias de la manera siguiente : 1° caida de -v- ante -u atestiguado ya
en latin vulgar y en todaslas lenguas romànicas : vacïvu> vacio, rivu >
rio (fr. a. ri(u), ital. rio, al lado de rivo '; 2» caida de -v- intervocalica ante
vocal velar acentuada, atestiguada esporâdicamente por aunculus: avun-
culus (oncle), tribu tu > esp. treiido (prov. a. traut, fr. a. trcïii) ; 3° el caso
particular de bôvem al lado de boe, del cual se encuentra un ejemplo (boe)
ablat. en el Thés. 1. lat., s. bos. — *Sùbùndare>> sondar. i Séria talvez
un término marino que no debe separarse del fr. sonder, cuyo lema todavia
queda incierto segùn el Dict. gén. ?
Pâg. 112. — Para los casos de al -\- cons, compârese § 9, 3.
Pâg. 113. — Ansa no parece pertenecer aqui, pues debe su difusiôn
en las lenguas romànicas a una formaciôn regresiva del latin mismo.
Pâg. 116. — A la evoluciôn fonética de cathedra no corresponde cadera,
sino el cast. ant. cadira, arag. cadiera, cadiela. Cadera, entero deben estudiarse
junto a las formas portuguesas cadeira, enteiro, que parecen acusar un
cambio de sufijo (-ariu). Negro debe de haber entrado posteriormente en el
lenguaje, reemplazandoa^rzV/o. Para dar mâsapoyoalos casos bastante raros
de -br- (Jebrero), cabe ailadir cukhra como ejemplo de conservaciôn de la />.
Pâg. 118. — Para esclarecer la evoluciôn de .\(cs) > s, pudiera anadirse
que ys > ys se deberà a un cambio de la posiciôn apical de la lengua a
posiciôn dorsal, por efecto de asimilaciôn a la palatal y. No existiendo
jmpignus enelléxicolatino, espreferible considerar fw/'t'no como postverbal
de empenar. — En fiUro e inclinar se descubre evoluciôn culta.
Pâg. 119. — Coquerc, coquina, etc. deben alegarse bajo § 51 1, (cfr. Meyer-
Lùbke, Grundriss\ 475). — No es propio de evoluciôn espaiïola numquam
I. En esta série habrà que registrar el esp. lejia (el ptg. lixia al lado de
lixivia): lixivusirve de base al prov. ant. /t'/5«i : lixi(v)a se explicarâ
desde luego como vaci(v)u, cuya forma vaciu se refleja en el femenino
vacia.
MENÉNDEZ PiDAL, GnUiunalica histôrica espaùola. 145
^ iiiuica (cf. también cl prov. a. iionai [pero Q.UE "quien, que"J): la final
quam debe haberse asimilado a la conjunciôn az < qu(i)a ; cfr. Jeanjaquet,
La conjonction « cpie » dans les langues romanes, p. 24 . — Totjal y toira;[o
(que dificilmente puedea derivarse de *torqueale, *torquatiu) requieren
otra interpretaciôn : son postverbales, resultados de dos etapas cronolôgi-
camente distintas de torquere, cf. Herzog, Baustcine ^ur roman. Philologie
(Mussafia), p. 488.
Piic. 120. — En el grupo BV parece regular la desapariciôn de la b : riibeu
> joyo ; cavea tiene représentantes fonéticos en la toponomia hispânica,
cfr. caviiela (véase Castro, RFE, V, 56). Rabia es una forma culta, conservada
porque su evoluciôu estaba impedida por un caso de nomonimia intolérable :
*raya(<*rabia) hubiera coincidido con n/va <radia (téngase en cuenta
la evoluciôn regular en ptg. : raiva). — El resultado fonético de mëdiu
ptg. mcyo, séria *mieio (*meyo)-^ *mio. Es évidente pues, que aqui se ha
evitado la coincidencia con meu > niio.
Pàg. 121. — Mesana représenta un término marino del Mediterrdneo,
introducido del itàliano mesana (gr. mod. ;j.£Îrâva). — Excepciones de dy>
V : el culto envidia (ptg. enveja), enojo, probablemente por interferencia de
etimologia popular (inal de ojo).
La evoluciôn de ty, cy en espanol ofrece graves dificultades, que no pueden
resolverseal primer golpede vista. En toda la Romania, ty, cy parecen haber
tenido la tendencia de fundirse en un sonido ùnico : ç (ts) en latin vulgar.
Este sonido quedô conservadu en los romances extremos : portugués, logu-
dor. (/ = t}} fase antigua = 0), rumano (después de la tônica -\-) [centros
mâs o menos separados de importantes influencias culturales], mientras que
en los centros de cultura, como Italia, Espaiîa, Francia, a partir del siglo
II, se reaccionaba vigorosamente, enel lenguaje culto y en las escuelas contra
la pronunciacion viciosa de -tj- y -kj- (pretiinn > pretsum ';> pretsium) '.
Nuestra primera exposiciôn opone las formas rumanas, sardasy portuguesas,
que ofrecen el mismo resultado para -cj-, -tj- en las palabras realmente anti-
guas, a los représentantes de la misma voz del castellano o del francés.
; Cuales la verdadera naturaleza del problema que se esconde en la evo-
luciôn fonética de - tj- y -cj - en espanol ? i) Desde luego es interesante que
el portg. conviene con el rumano y el logudor. en cuanlo al tratamiento de
-tj-, mientras que el cast. concuerda con el galo-romdnico (cf. la fase ts
representada en el ptg. aguçar, peçonha, miunça, poço,preço,paço, labaça, tiçàô,
cabeço, de acuerdo con el rumano ascut, put, prêt, parât, atit, capa tel en contn-
posiciôn a la fase dz en esp. y fr. ant. aguçar: aiguiser, po^ona: poison,
desmemi'^ar : menuisier , po:{0 -.puiser, ti:^on : tison, ve:(o : enveisier). Este acuerdo
intimo en el resultado de -tj- entre el castellano y el francés solo podrd
I. Cfr. para todo este problema en latin vulgar: Pu^cariu, Rum. Jahres-
bericbt, XI, 12 y ss.
Romania, XLVIII. lO
146
COMPTES RENDUS
acutiare
potuine
minutiare
putcii
pretiu
satiu,-art"
palâtiu
lapathiu
titione
invitio
vitiu
matia
'entranas
capitiu
laque u
(laceu)
aciariu
ericiLi, -a
niinaciare
acia
facticiu
brachiu
setaceu
corticea
ascu^
< C X c o -
tio
put
prêt
sat '
parât (^rum,
a. ' pala-
dar')
atit(attitio)
învàt
mate (pi.)
capetel
}o<ntd.
portg.
lat
ite
(ariciù)
amenintà
a ta
brat
acutarc
puttu
apretarc >
attattare
palatu (v
Spaoo)
alabattu
tittone
:apithale
(log. ant.)
lattu
attarzu
littu
(e)rittu
minettare
atta
fattittu
brathu (log.
ant.)
sedattu
aguçar
peçonha
miunça
poço
preço
paço
labaça
tiçào
(vezo, en-
vezar)
cabeco
aço
aço (acei-
ro)
liço
ouriço
ameaçar
feitiço
braço
cedaço
cortica
esl^.
fraticés
aguzar-
aiguiser
poçona,poz-
poison
desmenuzar
menuisier
(fr. â.)
pozo
puis, puiser
(prezj
pris, priser
—
rassasier
(palatlo)
palais
labaza (ara-
lapas -" (fr.
gon. lam-
dial.)
paza)
tizon
tison
enveisier
vezo
(fr.a.)
cabeco
lazo
azero
izo
erizo
anienazar
hechizo
braço
cedaço
corteza
chevecon
(fr.a'.)
laz
acier
fr.a.liz, li-
cier
(h)érisson
menacer
ir. a. faitis,
fr. a. bras,
brasser
sas, sasser
1 . La antigua fase del log. a. es 0 (transcrito por-/^-), heclio -/- y-0- en
log. mod., cf. Wagner, Beihejt XII der Z.J. rom., Phil., 48 y ss.
2. Las formas ibero-românicas oftecen el sufijo -oniuvi, de origen grec^o-
latinô (cast. po^oùa, ptg. pe^onba) que se encuentra eu dos palabras pertene-
cientes igualmente al ienguaje médico : aronca, piirotiiii, cf. Rom., XLV, 277.
3 . « Esthihue nu daiino » (Spano). No se ha'n dado cuenta de la existencia
de esta forma, que sepamos, cuantos han tratado dcl problema del lat.
pretiare, la cual sin embargo, debe de représentât un derivado popular de
pietiare.
4. <lappa + lapathiu.
MENÉNDEZ piDAL, Gràniinatica historien cspanola. 147
explicarsc poruna causa comûn : la reacciôn culta que desde el siglo 11 se ha
verificado contra la pronunciaciônpopular de // '>ts (piitsii <puteu), en vez
de //- o de tsi- (piitiii o piitsiu en très silabas) ha producido sus cfectos en las
Galias v en el centre de Espana, pero no ha tenido màs que un débil eco '
en la pronunciacion popular do la petifcria de la Penfnsula, es decir en
Portugal.
2) Es propio del espailol el que esta reacciôn (que se ha manifestado en
Francia hasta el Renacimiento carolingio) contra la « falsa « pronunciacion
no solo ha alcanzado, como en Francia, a las palabras en-/;'- latino, sinoque
se ha propagado (en Espana) a un numéro considérable de palabras ofreciendo
/j (< cj), (taies conio esp. /fl:^o < /i;ro (ptg.) <laqueu): el hablante,
desconociendo toda etimologi'a, deseoso shi embargo de evitar la pronun-
ciacion ts, tendia a restablecer una pronunciacion màs conforme al latin
oficial, hasia transgredir los preceptos ' que la Escuela y las pcrsonas cultas
mismas habian senalado : constituye ese hecho, a nuestro parecer, uno de
los ejemplos màs claros y manifiestos de regresiôn î linguistica.
Pàg. 125. — Cast. a., ptg. rencia no deben separarse del prov. rcndoa, que
représenta, segùn A. Thomas (Essais, p. 135) un sastantivo directamente
derivado de rendere : *rendua..
Pâg. 126. — La disimilaciôn de la segunda r en robti rc, debe ser muy
antigua, cfr. rovul (cfr. Cavalli, Reliquie iniiggesi (Istria), Afch. glott., XII,
343); railla, ruvuln (Morosi, Dial. gaUo-italici di Sicilia, Arch. glolt., VIII,
413); roi r ni (Salvioni, DitiL sctlentr. d. Lago Maggiore, Arch. glott., IX,
222), rovulu (Santangelo, Dial. d. Aderno, Arch. glott., XVI, 482), etc. —
Goi'(ti)thus (por corytum) esta documentado en el C. Gl. Lat., IV, 241,
V représenta, portanto, la forma vulgar (cfr. tbn. Mise. Ascoli, p. 51).
Pàg. 129. — Segûn el Sr. Menéndez Pidal, escaninjar (Rom., XXIX, 346) no
séria otra cosa que escamutilare- (esca, « cebo del fuego, yesca, desperdi-
1 . Las palabras semicultas ofrecen el mismo resultado :( (< dz < dzi <
tsi) en esp. v en ptg. ; ra:(ùo : ra^^ôii (cf. ital. ragione), sa:^ào : saiôn (ital.
stagione), pre^ar : pre:(ar (ital. pregiare), ve:[ar-se : ve^ar. Asi el esp. a. feii:(a
<fiducia no puedepertenecer al antiguopatrimonio de vocespopulares (cf.
también ptg. fiii\ci, tratado como Gali:;^a), pero debe compnrarse con formas
semicultas : fidiitsia > fidudsia > fidusia, atestiguadas en formaciones como
el ital. ant. fedusia (Monaci, Chrestom., gloss. p. 651), lomb. a. fcdusiar
(Biadenc, 5/«i/ di fil. roin., VII, 126). p\em. fiii^ia, (Arch. glott., XVI, 533 ;
Z.f. roin. Phll., XXXI, 210).
2. De ahi las fltactuaciones en el resultado de -cj- ; av7('~(/, •çntro cedaço,
hraço pero la^o. Y hasta al intcrior del grupo de palabras en -tj- hav islotes
que han resistido al empuje de la reacciôn, como en fr. : cbeveçon : caheço, al
lado de poçoùa tbn. poioùa ; mientras que en cuanto al représentante de
lapathiiiin, el fr. lapas parece haber resistido mejor a la regresiôn que el
esp. laba^a.
3. Para estos fenomenos, comp. Gilliéron, Rev. de phil. frçsc, XX, 330, y
Gauchat, Régression linguistique, Festschrift 1. 14, Neuphilologenlag, p. 335.
K)8 COMPTES RENDUS
cios (Je los arboles » ')■ Cabe preguntar si es posiblc mantener estaexplicacion
en vista de los ejeinplos siguientes que ofrecen todos el prefijo esca-. He
aqui csa lista que no prétende ser compléta : esp. escabullirse, cat. escabollirse ;
csp. esca -p la r ; esp. csca-mochar, ptg. esca-lamocar; esp. esca-mondar ; esp.
esca-mujar; ptg. esca-rapelhar (cf. rapar) ; prov. mod. esca-llimpA (et. limpar),
cat. esca-r-rabilbarse, prov. mod. esca-r-rabihà ; cat. esca-r-rassarse, prov. mod.
esca-r-rassii (cfr. rassd). i Estâmes aqui en presencia de un prefijo oscuro «ca,
que recuerda, de cierto modo, el de ci//-, estudiado por Nigra, ^-^/C/j. glott.,
XIV, 272 ? Sca lo que sea : el problema del esp. escamujar queda oscuro,
mientras que no esté aclarada la historia de otros compuestos ofreciendo esca-
como primera silaba.
Pàg. 142. — La persistencia de iiu enaurundu > orondo sera debidaa la
idea fija que se habia tormado en latin vulgar de la rclaciôn cstrccha entre
aura ' locura ' y su derivado de aurundu ' insensato, loco ".
Pâg. 145. — i No estaria formado ciintir sobre la 3^ pers. del perfecto
contigit, como persona mâs frecuente de todo el verbo (cf. en fr. « il arriva
un jour »); una explicaciôn, que parece basarse sobre un razonamiento
parecido, se encuentra en Meyer-Lùbke, Gramtii., II, 122.
Pâg. 130. — Es poco cierto que cohno se base en eu mu lu ; mâs probable
es suponer ci resultado de un cruce de cumulu + culmen, que coincidian
en ciertos significados, cf. Thcs. l. lat., s. v. y Rom., XLIV, 63.
Pâg. 131. — La evoluciôn de las dos voces registradas bajo L'A' no es
sincrônica : codai- es castellano solo (cf. ptg. corar), mientras que medrar
corresponde al cast.y al ptg.
Pdg. 132. — Triticu dapruebade un caso de disimilaciôn (> tridicu),
cfr. matutinu ^ ma du ti nu v. Salvioni, Z. f. rovi. Pbil., XXIII, 522.
Pâg. 133.^X0 obedece la i; de pan ça a evoluciôn contradictoria a los casos
de oii:(e, calorie. El resultado de /V fundidas (pantice > /)fl7/âi) debe ser
diferente del de d'c (undecim > o?;;{«) ; cfr. el paralelismo en fr. giu!tûr:^e,
pero panse.
Pâg. 134. — Peinar, mejor que de pèctinare, un postnominal de peine;
cfr. ptg. pentear de pente; (r. peigne, bajo influencia de peignier, mientras que
la forma regular sen'a pigne (seg. el Dict. gcn.). — Es mâs probable derivar
ùendra- prenda del verbo pignorare, pues' son rari'simos los plurales en
-ora en galo- e ibero-românico (cfr. prov. penhorar, penhora, mallorquin
penyorar, penyora (v. Niepage, RDR, I, 367).
Pâg. 146. — No podemos couvencernos de la existencia de un sustantivo
restuculu(de restare) como punto de partidadel esp. rastrojo que vive tbn.
en ptg. rastolho, cat. restoll, prov. a. rcstolh, rastolb, prov. mod. rcstoul,
I . Pero i es hipotético o atestiguado ese ultimo sentido del lat. esca ? Al
menos no hemos encontrado hasta ahora el significado de " desperdicios de
los arboles " ni en latin ni en los derivados de esca en las Icnguas rominicas.
s. DEBENEDETTi, Fliimenca. 149
rastoiil, restoitlh (lang.) y en el log. restuju " stoppia ". La difusiôn geogrd-
fica de la forma que proviene del sufijo -uculii nos demuestra la existencia
de una forma paralela derestupula (prov. a. restohle, prov. mod. restouhh
cf. ALF, c. étetde ; ital. ristoppia) y de restucula (napolit. restocchia, abruz.
a. rfstxicchia, v. Salvioni, Stiidi ronian~i, VI, 46) : esta ûltima forma se explicarâ
de la misma manera que manupulu (abruz. nianoppie) : manuculu (esp.
manojo, gall. wo//o, ptg. inolhinho, cf. Cornu, Grimdriss^, looi : prov. a.
manolh, ital. inanocchio, Agnone mannucchio ; cf. Salvioni, Stiidi roiii., VI, 24
y ss.). La primera silaba de rastr-ojo se explicarâ por etimologia popular :
quedan los rastrojos, después de pasar el " rastrillo " por ûltima vez por la
rastrojera.
Pâg. 148. — Para la historia de veriiciiht, séria interesante consultar el
Atlas lins;., c. verrou.
Pâg. 151. — Para la explicaciôn de anguila (por anguilla)^ hace falta
acudir a un cruce con el griego ky/^Àu; ? Los latinistas, al menos, estân
inclinados a ver en anguïla la antigua forma autéctona, cfr. Lindsay,
Arch. f. ht. Lex., VIII, 442.
Habria muchisimo que decir, fuera de estos pequenos detalles, sobre el
gran interés que ha despertado en nosotros este valioso y amplio estudio del
maestro de los hispanistas. Digamos sencillamente que otra vez el autor nos
ha regalado un libro en que se refleja vivamente su soberana personalidad y
cuva consulta desde hace casi veinte anos siempre nos es indispensable ; en
fm, un tratado al cual tendremos que acudir sin césar, hasta que saïga a luz
su obra moniuiiental de la Historia de la Lengua Espanola.
J. Jud; a. Steiger.
Santorre Debenedetti, Flamenca. Torino, Casa éditrice G. Chiantore,
192 1 ; in-80 carré, 47 pages (OpuscoU di filologia romança, I).
Les cinq chapitres dont se compose cette brochure, méthodiquement
composée et brillamment écrite, ne sont pas d'une égale nouveauté. Dans la
préface de sa première édition, P. Meyer avait déjà identifié la plupart des
romans auxquels l'auteur parait faire allusion dans sa description des noces
de Flamenca et noté, en guise de conclusion, que « dès la première moitié du
xiiic siècle, la littérature française était fort goûtée au Midi de la France »
(p. xxvii). Les pages 22-7 pouvaient donc être, sinon remplacées par un ren-
voi, du moins fortement abrégées. Ne convenait-il pas, en revanche, d'ex-
primer sur la réalité de ce prétendu « répertoire jongleresque » quelques
réserves ? Tous les épisodes des Métamorphoses, et cet autre emprunté à la
Pharsale, dont il est question aux v. 644-60, avaient-ils vraiment été traduits
en une langue vulgaire et l'auteur n'a-t-il pas simplement cédé au désir d'éta-
ler sa connaissance de l'antiquité ? Des réserves analogues s'imposent, ce me
semble, en ce qui concerne quelques prétendus romans signalés dans les
deux fameux ensenbaniens que l'on a souvent rapprochés de ce passage.
IjO COMTTF.S RENDUS
Le duipitre sur les sources (dont la plus importante est un récit du Roiiinii
ilfs si'pt sages) est au contraire des plus nouveaux et sera lu avec un grand
profit. Tri^s personnels aussi sont les chapitres iv et v (intitulés assez inexac-
tement critica ikl libro, siioi signifiai ti), où iM. D. caractérise de la façon la
plus heureuse le talent du poète (sens du pittoresque, goût du réalisme, hu-
niour), et montre que l'originalité du héros consiste en ce qu'il réunit et porte
au suprême degré les qualités du chevalier et celles du clerc : solution ori-
ginale donnée à un problème futile, alors passionnément débattu. M. D. ne
doute pas que l'auteur, grand lecteur d Ovide et ferré sur la liturgie, ne soit
un clerc et non un jongleur; mais cet auteur, d'autre part, connaît à fond la
littérature en langue vulgaire et tient, en maints endroits, les propos caracté-
ristiques de la classe à laquelle veut le rattacher M. Ch. V. Langlois : les
deux hypothèses en efïet ne sont, au fond, nullement inconciliables.
M. D. note avec raison (p. 35) que « Vergonha » et « Paors » personni-
fiées (v. 5 S 53 ss.), « fortt penser » à Guillaume de Lorris. Je voit. là, pour
ma part, un emprunt proprement dit. En voici, en tout cas, un autre, qui nie
parait incontestable : dans la tirade consacrée à Doux-Regard, Guillaume dit
que les yeux ne gardent pour eux-mêmes rien de la joie qu'ils goûtent et la
transmettent tout entière au cœur :
Il sont si apris et si duit
Que seul ne sevent avoir joie,
2756 Ains vuelent que li cuers s'esjoie,
Et font ses maus rassoagier.
Car li ueil, con droit messagier.
Tôt maintenant au cuer envoient
2740 Noveles de ce que il voient ;
Et por la joie covient lors
Q.ue li cuers oblit ses dolors
Et les ténèbres ou il iere.
Cette idée a plu à VàutQur de Fia nn'iica qui consacre plus de cinquante vers
(6558 ss.) à démontrer que le cœur reçoit plus de jouissances des yeux que
de la bouche ; en effet, celle-ci garde pour elle-même une partie de celles que
le baiser lui procure; au contraire, quand deux amants s'entreregardent,
6572 Tan granz jois al cor lur deissent
Qlic li douzor que d'aqui nais
Lur reven tôt lor cor e pais •
E l'ueil, per on treva e passa
6376 Cil douzors ques el cor s'amassa,
Son tan liai que nuUa rcn
Negus a sos ops non reten... ^
s. DEBENEDETTi, Fhmeuca . 151
Cette constatation n'est pus, ce me semble, sans importance pour la fixa-
tion de la date de l'œuvre de G. de Lorris, assez incertaine encore aux j^eux
de son récent éditeur ; celle de Flamenca étant de très peu postérieure à
1254 ', c'est à cette année cju'il faut fixer le tçiminus ad qiiein, que M. E. Lan-
glois est porté à reculer, jusqu'en 1240 -.
A. Jeamroy.
1. Cil. V. Langlois, La Société française an XllI^ siècle, p. 151.
2. Le Roman Je la Rose, etc. (éd. de la Société des Anciens Textes), t. I,
p. 2.
PÉRIODIQUES
Le Moyen' Age, 2^ série, t. XII (1908). — Mémoires. P. 1-13. H. Stein,
L origine ifEustache de Beaumarchais. ^ P. 57-86. A. Guesnon, Publications
nouvelles sur les trouvères artésiens. Etude sur Courtois iVArras et // Jus de
Saint Nicholai. — P. 144-15 1. F. -G. de Pachtère, Stirpiniaco-Sauriciaco.
Le lieu d'expédition de la charte de donation de la villa d'Etrepagny à l'ab-
bave de Saint-Denis. — P. 185-209. E. Lot, Mélanges Carolingiens. F. Xote
sur le sénéchal Alard \ VI. Acliim et Datuvi à propos d'un diplôme de Charles
le Chauve du 8 novembre 846. — P. 233-274. F. Lot, Mélanges Carolin-
giens. VII. Date d'un diplôme de Charles le Chauve en faveur de Vahbaye de
Saint-Symphorien d'Aiitun ; VIII. Sur la date d'un g?-oîipe de diplômes de
Charles le Chauve ; IX. Sur rauthenticité d'un diplôme de Charles le Chauve en
faveur de Moutiers-Saint-Onier du 14 octobre 84^. — P. 275-276. P. Mon-
ceaux, Inscription chrétienne de Tunisie. — Comptes rendus : p. 40, abbé
Henri Villetard, Office de Pierre de Corheil (M. Prou : c'est le livre le plus
intéressant, le plus complet qu'on ait jusqu'ici consacré à l'office de Pierre de
Corbeil. Il ne parait pas même qu'on puisse aller plus loin). — P. 44, Georg
Graf Verzthum, Die Pariser Miniaturmalerei von der Zcit des heiligen Ludvig
bis -u Philipp von Valois {].]. Marquet de Vasselot). — P. 114. Eugène
Vallée, Cartulaircde Chateau-du-Loir (Robert Latouche). — P. 154- Le gra-
duel de l'église cathédrale de Rouen ; H. Loriquet, Étude historique et liturgique
sur le ms. 904 du fonds latin de la Bibliothèque nationale ; D. J. Pothier,
Remarques sur la liturgie, le chant et le drame ; A. Collette, Brève Officiormn
(H. Labrosse). — P. 161. J. A. Brutails, Précis d'archéologie du Moyen Age
(M. Aubert). — P. 168. L. Sainéan, L'ar^o/ ancien {14)^-18^6) {G. Huet).
— • P. 214. Jacques Laurent, Cartulaires de l'abbaye de Molesme ^16-12^0. T.
I. Introduction (P. Gautier), — P. 221. Le R. P. Helarin de Lucerne, His-
toire des Etudes dans l'ordre de saint François depuis sa fondation jusque vers la
moitié du XIII^ s. Traduit de l'allemand par le P. Eusèbe, de Bar-le-Duc
(P. Ubald d'Alençon). — P. 227. R. L. Graeme Ritchie, Recherches sur la
syntaxe de la conjonction « que » dans l'ancien français (G. Huet). — P. 228.
Arthur Langfors, Li Régies Xostre Dame, par Huon le Roi de Cambrai (G. Huet).
— P. 230. H. Suchier, Der Minesaenger Chardon (G. Huet : M. S. prouve
PÉRIODIQUES 153
que les quatre chansons amoureuses de Chardon ne peuvent être antérieures
à l'an 1237). — P. 251. A. Fiereno, Les Origines du Spéculum Perfectionis
(P. Ubald d'Alençon). — P. 286. Henri Châtelain, Recherches sur Je vers
français au XF^ s. (G. Huet). — P. 291. R.-Norhert Sauvage, La Chronique
de Saiute-Barhe-en-Auge (R. Latouche). — P. 525. J.-B. Beck, Die Melo-
dien der Troubadours (A. Guesnon : ce livre révèle chez son auteur une rare "
sagacité jointe à une remarquable puissance de travail). — P. 339. Joseph
Bédier, Les Légendes Epiques (G. Huet : application inattendue à la critique
littéraire de la théorie économique de l'histoire). — P. 346. Travaux de mu-
sicologie de M. P.Aubry (G. Huet). — P. 349. Gaston Paris, Esquisse histo-
rique de la Littérature française au Moyen Age (G. Huet). — Chroniques
bibliographiques : p. 49. G. Doutrepont, Lnventaire de la librairie de Philippe
le Bon, 1420 (A. V.). — P. 51 . M. de Flamare, Le plus ancien obituaire de
Tàbbaye de Notre-Dame de Nevers (A. V.). — P. 52. P. Lacombe, Livres
d'heures imprimés aux XF« et XVI^ s. conservés dans les bibliothèques publiques
de Paris (A. V.). — P. 293. James Williams, Dante as a Jurist (R. P.). —
P. 294. Salomon Reinach, Répertoire de peintures du moyen âge et de» la
Renaissance (1280-isSo) (E. D.). • — P. 295. Carlo Pascal, Poesia latina
médiévale, saggi e note critiche(A. V.). — P. 351. R. L. G. Ritchie,
Réponse à M. Huet à propos du compte rendu des Recherches sur la syntaxe de la
conjonction « que » en ancien Jrançais. — P. 355. P. Horluc et G. Marinet,
Bibliographie de la syntaxe du français (1840-1905) (G. Huet). — P. 3S5-
A. Chassaing et A. Jacotin, Dictionnaire topographique du département de la
Haute-Loire (M. P.).
2e série, t. XIII (1909). — Mémoires. P. 1-6. H. -F. Delaborde, Une pré-
tendue supercherie de Jouvenel des Ursins. — P. 23-28. G. Huet. Le Roman
d'Apulée était-il connu au moyen âge? — P. 65-93. A. Guesnon, Publica-
tions nom elles sur les trouvères artésiens. Études sur Jean de Neuville, Per-
rin d'Angicourt, Jean de Renti, Oede de la Couroierie, Cardon de Croisilles.
— P. 370-377. P. Champion, Ballade du sacre de Reims (ly juillet 142c). —
Comptes rendus: p. 48. E. Richemond, Recherches généalogiques sur la famille
des seigneurs de Nemours, du XII^ au XV" siècle (R. P.). — P. 55- E. Albe,
Les Miracles de Notre-Dame de Rocamadour au XU^ siècle. Texte et traduction
(R. P.). — P. 57. Karl Bartsch, Chrestomathie de l'ancien français (VIU^-
XV^ siècles), 9e édit. revue par Léo Wiese (G. Huet). — P. 117. R. Dela-
chenal. Histoire de Charles V (H. Gaillard). — P. 139. Hope Traver. The
four DaughlersofGod. A study of the versions of this allegory, witli spécial
référence to those in Latin, French and EngHsh (G. Huet). — P. 214.
L. Van der Essen, Etude critique et littéraire sur les Vitae des saints mérovin-
giens de l'ancienne Belgique (R. P.). — P. 216. E. Langlois, Nouvelles fran-
çaises inédites du XF= 5. (G. Huet). — P. 218. Pierre Champion, Le Prison-
nier desconforté du château de Loches. Poème inédit du xv^ s. (G. Huet). —
P. 306. Bernard Prost et Henri Prost, Inventaires mobiliers et extraits des
I 5 4 PERIODiaUES
comptes iUs Durs de Bourgogne de la nuu'soii de Vtilois (i ^6j-i4jj). T. II. Phi-
Upl,e le Hardi, i fuse. ii/S-is84 (Max Fazy). — P. 307. Leopold Delisle,
Rouleau mortuaire du B. Vital, ahbê de Savigny, contenant 20"] titres écrits en
1 122-1 12 j dans différentes églises de France et d'Angleterre (A. V.). — P. 347,
Emil Lorenz, Die Kastellanin von Vergi, in der Litteratur Frankreichs, Ita-
liens, der Niederlande, Englands und Peutschlands (G. Huet). — P. 348.
Dante Alighieri, Vita Nova, traduite par Henri Cocliin. (L. Auvray : on
n'avait encore rien écrit dans notre langue d'aussi pénétrant ni d'un senti-
ment si juste sur le singulier petit livre de Dante). — P. 359. Myrrha Boro-
dine [M"* F. Lot], La femme et V amour au XII^ siècle d'après les poèmes de
Chrestiçn de Troyes(G. Huet). — P. 599. Pierre Aubry, Trouvères et TroU"
badours (G. Huet). — P. 404.. Artur Langfors et Werner Sôderhjelm, La
vie de saint Quentin, par Huon le roi de Cambrai (G. Huet). — Chroniques
bibliographiques : p. 61. Ernest Murt^t,' Le suffixe germanique -iiig dans les
noms de lieux de la Suisse française et des autres pays de langue romane (G. Huet).
— P. 64. Ursmer Berliere, Nouveau supplément à Vhistoire littéraire de la con-
grégation de Saint-Maur (A. V.). — P. 143. M. Vieillard, Gilles de Corheil,
médecin de Philippe Auguste et chanoine de Notre-Dame, 1140-1224 ? Essai sur
la société médicale et religieuse au XIl^ s. (R. P.). — P. 144, Pierre Cham^
pion, Charles d'Orléans, joueur cV échecs (G. Huet).
2^ série, t. XlV(i9io). — Mémoires. P. 175-197. P. Champion, Nota
sur feanne d'Arc. IV, Frère Thomas Couette. V. Le complot de Louis d'Am^
boise, d'André de Beaumont et d'Antoine de Vivonne (142^-14]!). — P. 221-
234. P. Guebin et E. Lyon. Les manuscrits de la Chronique de Pierre des Vaux
de Cernay (Texte et Traductions). — P. 245-252. L. Lécureux. Une légende
d'origine iconographique. La légende d'Avénières. Contribution à l'étude des
procédés de formation des légendes. — Comptes rendus : p. 91 . Achille LU'
chaire, La société française au temps de Philippe Auguste (Georges Lardé). ^-
P. III. Edniond Faral, /. Les Jongleurs en France au moyen .âge. II. Mimes
français du XII h siècle (A- Guesnon). —P. 116. Jean Beck, La musique
des Troubadours (A. Guçsnon). — P. 211. Lucien Bégule, La chapelle de Ker~
maria-Nisquit et sa danse des morts (Lucien Lécureux). — P. 261. Ch. Urseau,
Cartulaire noir de la cathédrale d'Angers (M. Prou). — P. 264. D"" H. -M.
Fay, Histoire de la lèpre en France. Lépreux et cagots du sud-ouest. Notes his-
toriques, médicales, philologiques, suivies de documents (Léon Le Grand). —
P. 279. J. Loth, Les noms de saints bretons (R. Latouche). — P. 282. Mary
Rh, Williams. Essai sur la composition du roman gallois de Peredur (G. Huet).
— P. 322. Paul Meyer, Documents linguistiques du midi de la France. T. L
Ain, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Alpes-Maritimes (G. Huet). — P. 326.
E. Walberg, Deux anciens poèmes inédits sur saint Simon de Crépy(G. Huet).
— P. 327. Ch. Gailly de Taurines et Lionel de La Towm%st,,L'Estoire de
Griseldis (G. Huet). — P. 344. P. Rousselot, Pour l'histoire du problême de
l'amour au moyen âge (H. Labrosse). — P. 345. E. K. Rand, Johannes Scotus
PERIODIQUES 155
(H. Labrosse). — P. 347. Carolus Kùnstle, Vita sanctae Genovefae virgiiiis
Par isiorum patronne (R. Poupardin). — P. 406. Karl Kùnstle, Die Leoemhder
drei Lebeiiden iind der drei Toten und der Totentan:^ (Marcel Aubert). —
P. 410. J. P. Jacobsen, Essai sur les origines de la comédie en France au moyen
dge (G. Huet). — P. 411. C. A. Westerblad, Buro et ses dérivés dans les
langues romanes (G. Huet). — Chroniques bibliographiques : p. 131, Mélanges
inimotte: Jean Bonnard, Monologue de la reine d'Egypte dans le poème biblique
Je Malkaraume; G. Charlier, EEscoufie et Guillaume de Ddle ; G. Cohen, La
scène des pèlerins d'Emmaiïs, contribution à l'étude des origines du théâtre
somitjiie; L. Gauchat, Les noms gallo-romans de l'écureuil ; A. Horning, Wort-
i^eschichtliches aus den Vogesen ; A. Jeanroy, Les chansons pieuses du vis. Jr.
1248^ delà Bibliothèque nationale \ R. ^{énQnàezï'iàû, Romance del ndci>nietito
de Sancho Abarca ; W. Me\'er-Lùbke, Die Aussprache des altproven-alischen u ;
F. Novati, La can:(one popolare in Francia e in Italia nel più alto medio evo •
E. Picot, Une querelle littéraire aux palinods de Dieppe au XV^ s . ; J. Pirson,
Pamphlets bas latins du Vlh siècle; M. Prou, Notes sur le latin des monnaies
mérovingiennes ; Pio Rajna, S. Mommoleno e il lenguagio roman^o ; G. Ray-
naud. Deux nouvelles rédactions de la légende des « Danseurs maudits » ; E. Roy,
Notes sur les deux poètes Jean et Mathurîn Régnier; J. J. Salverda de Graves,
Recherches sur les sources du Roman de Thèbes ; F. Ed. Schneegans, Notice sur
un calendrier français du XIII^ siècle ; E. Stengel, Huon von Auvergne Keu-
scheitsprobe; A. Stimming, Ncujraniosisches « tollé » ; H. Sucliier et A. Guesnon,
Deux trouvères artésiens, Baude Fastoul et Jacques le Vinier; E. Ulrix, Les chan-
sons inédites de Guillaume le Vinier d'Arras ; C. Voretzsch, Offenes 0 vor
nasal in Alexiusliede ; C. W. Wahlund, Bibliographie der fran^ôsischen Strass-
burger Eide vom Jahre 842 ; Miss J. Weston, A hithérto unconsidered aspect
,'/" the Round Table; J. Bédier, Un feuillet récemment retrouvé d'un chansonnier
du XIII"^ siècle (M. P.). — .P. 415. Paul Sabatier, Examen critique des récits
concernant la visite de Jacqueline de Settesoli à saint François (P. Ubald d'Alen-
çon).
Paul Lesourd.
CHRONIQUE
Nous avons eu le regret d'apprendre la mort de Madame R. S. LooMis
(Gertrude Schœpperlé), professeur de français à Vassar Collège (E. U. A.),
survenue le ii décembre 1921. Madame Schœpperlé-Loomis, qui n'était âgée
que de 39 ans, avait été élève de l'École des Hautes Études et de la Faculté
des Lettres de Paris ; en 1913, elle publiait une étude sur les sources de
Tristan el Iseut dont M. F. Lot a fait ici même (XLIII, 126-55) "" compte
rendu justement élogieux; maisdès 1909 et igioelleavait donné à la Rovia-
iiia divers articles sur le thème de Lai du Chievrefoil (XXXVIII, 196), sur le
philtre de Tristan (XXXIX, 277), sur la Folie Tristan de Berne (XL, 86).
G. Schœpperlé n'avait pas borné sa curiosité aux poèmes relatifs à Tristan ;
quelques semaines avant sa mort elle travaillait à la préparation d'une édi-
tion des lais de Graalent, du Désire, du Trot et de Naharet qu'elle destinait
aux Classiques français du moyen âge, et la Romania publiera prochainement
une note qu'elle avait rédigée pour le commentaire de Villon. La mort si
prématurée de G. Schœpperlé prive l'école médiéviste américaine d'un de ses
esprits les plus vigoureux. — M. R.
— M. A. Hàmel a été nommé docent de philologie romane à l'Université
de \\ ùrzburg.
— La réception de notre collaborateur M. Joseph Bédier à l'Académie
française a eu lieu le 3 novembre 1921 ; M. Bédier a prononcé l'éloge d'Ed-
mond Rostand .
Publications annoncées.
Dans les Classiques français du moyen dge, La queste du saint Graal, éd. par
Albert Pauphilet; — La Passion du Palatinus, éd. par M'»e Grâce Frank; —
Robert de Clari, éd. par Philippe Lauer.
— M. CI. Brunel achève une édition du Roman de Jaufré.
Collections et publications en cours.
Dans les Classiques français du moyen âge :
25. La Chanson d'Aspremont, chanson de geste du xii* siècle : texte d
manuscrit de Wollaton Hall, édité par Louis Brandin, tome II, vers 6155-
CHRONIQUE 157
11576; 1921, 216 pages. — Ce volume contient, avec la lin du texte, les notes
critiques et explicatives, une notice sur le ms. de Wollaton Hall, l'index des
noms propres et le glossaire .
26. Pirniiius et Tisbe, poème du xiie siècle, édité par C. de Boer ; 1921,
xii-55 pages.
Dans la même collection ont paru en 1921 les nouvelles éditions revues des
numéros suivants :
I** La Chastelaine de. Vergi, ^ éd. revue par Lucien Poulet;
4** La Vie de saint Alexis, texte critique de Gaston Paris, 5* éd. dans la
collection ;
8* Huon le Roi, Le Vair Palefroi, avec deux versions de La maie Honte,
2' èd . par Arthur Lângfors ;
14* Gormond et Isemhart, 2^ èd. par Alphonse Bayot.
Comptes rendus sommaires.
Rodolfo Lekz, La oraciôn y sus partes ; Madrid, Centre de estudios hLstôricos,
1920 , in-8, xx-545 pages. — Ce livre est un cours de linguistique ou plu-
tôt de grammaire générale, mais avec ce caractère particulier que, préparé
au Chili et pour des étudiants de ce paj-s, il fait une grande place à l'espa-
gnol du Sud-Amérique et même aux langages indigènes, ce qui lui confère
un intérêt spécial pour les romanistres.
Les Latins d'Orient ; conférences données en janvier 1^21 au Collège de France,
par Nicolas Iorga ; Paris, s. d., in-i6 ; 51 pages avec 2 planches. — Brève,
mais forte esquisse du développement de la Romania orientale.
Die Bedeutung der Modi im Fran^^osischen von D"' Eugen Lerch ; Leipzig,
Reisland, 1919; in-8, viii-iii pages. — L'auteur n'a pas étudié tous les
moyens d'expression modale en français; il s'est limité aux valeurs des
formes modales au sens grammatical restreint du mot : impératif, subjonc-
tif, indicatif dans quelques cas et conditionnel. Dans ces limites il apporte
des exemples qui auraient pu être plus réduits et classés plus précisément,
mais qui sont le plus souvent bien interprétés.
Etienne Gilson, Etudes de philosophie viédicvale ; Strasbourg, 1921 ; in-8,
vii-292 pages. — Ce recueil de huit études forme le fascicule 3 des Publi-
cations de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg que nous
avons annoncées, t. XL VII, p. 448. Les études de M. Gilson se groupent
autour de saint Thomas d'Aquin et de Descartes : les premières, qui
s'éloignent moins du cadre de notre revue, apportent des indications utiles
sur l'enseignement de l'Université de Paris au xiii^ siècle.
Mario Ferrara, Contrihnto allô studio délia poesia savonaroliana ; Pisa, OfF.
arti grafiche, 1921, in-8, 95 pag. — Il contributo è fornito dall' illustra-
158 CHRONIdUE
zione di alcune poésie — laudi, sonetti caudati, ottave cstanzc — contenute
nel cod. 1 179 délia Magliabechiana di Firenze. Ilcod. appartienealsec. xvi
e le rime vi son disposte con un certo ordine cronologico, che dalla morte
de! Frate (1498) va sino alla tragica fine délia libertà republicana (1550).
Ad esse, dice giusiamente il Ferrara, si « puô dar valore di documento
uniano più che di documento artlstico » (p. 91). A noi sombra opportuno
di segnalarle in questa Rivista, perché anch' esse sgorgano da quella vena
popolaresca, che serpeggiô nel volger del sec. xv — né si estinsedel tutto
nel cominciar del seguente — e alla quale attinsero anche illustri poeti
d'arte, corne il Poliziano eil Magnifico. E vi troverebbe assai buona messe
chi le ricercasse per raccogliere e studiare parole vernacole e modi di dire
Nuovo, ad es., e assai intéressante a!;//<îr /;/ quilio per caiilarecon vocedifal-
setto (son. Qiianto più setito, p. 69). Il Ferrara ne chiarisce e illustra molti,
sempre con fine penetrazione e convincendo quasi semprc. — Amos P.^r-
DUCCI.
Les légendes épiques ; recherches sur la formation des chansons de geste par Joseph
Bédier ; deuxième édition revue et corrigée ; Paris, Champion ; 4 vol.,
pet. in-80: I, 1914, x-465 p. ; II, 1917, 471 p. ; III et IV, 1921, 481 et
512 pages. — La première édition du bel ouvrage de M. Bédier achevée
en 191 3 s'était rapidement épuisée. Il est très heureux que cette deuxième
édition ne se soit pas fait attendre . Elle a été tirée dans un format un peu
plus réduit que la première et cela a entraîné des modifications de la pagi-
nation pour les deux premiers volumes ; les deux derniers paraissent avoir
été réimprimés page pour page.
La légende de Guillauinc d'Orange renouvelée par Paul TuFFRAU, Paris,
Piazza [1920]; in-ï2, 272 pages. — M. T. a choisi avec goût et habileté un
certain nombre d'épisodes dans les chansons du cycle de Guillaume et les
a traduits Ou adoptés ou contés de nouveau, parfois même avec d'im-
portantes modifications. M. T. s'est efforcé, nous dit-il, d'éviter aussi bien
les curiosités d'archaïsmes que les expressions trop modernes ; c'est là une
tâche difficile et peut-être M. T. a-t-il encore gardé dans sa version trop
de mots dont l'existence même dans le langage moderne ne peut que trom-
per sur leur sens dans le texte ancien.
Les Proverbes de bon enseignement de Nicole Bozox, publiés pour la première
fois par A. Chr. Thork (Lunds Universitets Arsskrift, nouvelle série, sec-
tion I, tome 17, no 4);Lund, C. W. K. Gleerup, 1921 ; in-8, xxxiv-65 pages
et une table des strophes. — Les Profcrhes de bon enseignennnt (ainsi nom-
més dans la rubrique du ms. R, Musée Britannique 8. E. XVII) ou Les
Prùi'erbcs de Salamon selon la rubrique de B^, Oxford, fonds Bodley
425) sont des sentences traduites du latin. Les neuf manuscrits connus'
1. Voir Ndetebus, Die nîcht-lyrischen Strophenfortnen, XL, 11, et mes Incipit,
P- 59-
CHRONiaUE 159
offrent des rédactions diftlérant beaucoup entre elles. LeBoiiii qui se nomme
comme auteur dans le ms. S (Oxford, Selden, supra 74) a été identifié avec
Nicole Bozon déjà par Paul Meyer et d'autres, et je ne pense pas qu'il faille
révoquer en doute le bien fondé de cette identification, à l'appui de laquelle
M. Th. apporte de nouveaux arguments tirés d'une comparaison attentive
de ce teste avec les œuvres certaines du poète anglo-normand dont ce
recueil de proverbes est sans doute une des premières compositions ; elle
daterait alors de la fin du xiii^ Siècle. Vu la divergence des manuscrits,
M. Th. a pris le parti d'imprimer en regard les plus importants, 5 et R. Le
premier contient 108 quatrains ; les sentences se trouvant en plus dans les
autres manuscrits en élèvent le nombre total à 142 ; elles portent toutes
en tête, à trois exceptions près, le texte latin qui en est le modèle.
M. Th. a bien vu que ces textes latins n'ont pas été rassemblés un à un par
le poète anglo-normand, mais proviennent de divers recueils existant anté-
rieurement. Il a eu la satisfaction de constater que les deux principales
sources de Bozon ont été un florilège attribué avec beaucoup de vraisem-
blance à Sedulius Scotus et se trouvant dans un manuscrit de l'hôpital de
Berncastel-Cues près de Trêves, et une autre collection de sentences con-
tenue dans le même mauusait. En dépouillant ces deux collections et
d'autres encore, — la Bible est une source importante, soit directement,
soit par l'intermédiaire de florilèges latins — l'éditeur a pu fixer la pro-
venance de tous les apophtegmes latins^ à l'exception de dix' : 20.
SiRAK : Stude tneditari, si vis benc fart. — 35. Seneca : Frequencia péra^it
déesse locus reiiiedio dum vicia mores sUiit. -^38. Seneka : Cnm inferiori
coiiteiidere sordiduin est^ ciini socio contencio esl, cnni superiori furioslini. —
46.. EcGLESiASTES : OnUsniiitlii deponendtis esl, aiite non placehil tihi ullus
locus. — 56. Sëneka : Odia miiUorum sub osculo hUcnt. — 57. Seneka:
Odia que latuerunt paudunlur si titubaveris. — 79. PHilosophus : Pareil
pecciiuie qui non pareil alense. — 95 f. PHYLOSOFtJS : Non h'né régil ille
cniui feiitiuaiii non ratio set aucloritas probat. — 99. Consta\tinuS : Vin-
cere naciones virtus est populorurn^ vincere aulem animtim virius esl monim. —
106. Propheta : Brevis oracio pénétrai celum. — L'édition très soignée de
M. Thorn, qui témoigne en même temps d'une érudition considérable,
se termine par des notes et un glossaire. L'éditeur est très conservateur
vis-à-vis de ses manuscrits, certainement avec raison, car le dialecte anglo-
normand des copistes se prêterait difficilement à une restitution critique.
— A. LÂNGPORS.
François Villok, Les Ballades en jargon du manuscrit de Slockhohn — essai
de restitution et d' interprétation précédé d'une introduction, suivi de noies et
I. Je suis la leçon du ms. S, là même où elle est douteuse, sans tenter
d établir un texte critique à l'aide des autres manuscrits.
l6o CHRONiaUE
Je comineiitaires, d'un index des noms propres et d'un glossaire étymolooique,
par le Dr René F. Guillon — publiées par les soins de K. Sneyders
de VoGEL ; Groningue-La Haye, J. B. Wolters, 1920 ; in-8, 60 pages
[Neophilologiese Bibliothek, 5]. — Les lecteurs de la Roman ia n"ont sans
doute pas oublié le nom du D"" Guillon dont une communication
amicale avait été le point de départ d'un mélange pour le coin nienla ire de
Villon (XLIII, 102). Le docteur Guillon est mort sans avoir pu achever
une étude depuis longtemps commencée sur les ballades en jargon et il
a laissé à M. Sn. de V. le soin de publier ce qu'il avait rédigé : une intro-
duction sur les sources du texte et sur l'attribution et l'époque de compo-
sition des ballades en jargon, le texte des cinq ballades, avec des correc-
tions, un essai de traduction, un index des noms propres et un glossaire
étymologique. Sur la question d'attribution, sauf pour la ballade IV
signée en acrostiche, le Dr G. n'arrive pas à une conclusion précise : il
marque toutefois combien il est peu vraisemblable que la ballade I du
ms. de Stockholm et la bail. I du Johelin (A Parouart, la grant viathe
gaudie), dont l'une est évidemment imitée de l'autre, soient toutes deux de
Villon. M. Sn. de V. a, d'autre part, fait valoir (Neophilologus , I, 75 ;
cf. Remania, XLVI, 157), un argument d'ordre linguistique pour
contester l'attribution à Villon de la bail. III du ms. de Stockholm
(JJn gier coys de la vergne Cygault) ; cela ne rendrait pas très vraisemblable
non plus l'attribution à Villon de la ballade V où reparaît l'énigmatique
« vergne Cygault ». Resteraient donc la bail. II {Vous qui tene:^ voi terres
el vos fiefi) et la bail. IV qui a la signature acrostiche de Villon, elles
apparaissent, l'une et l'autre, comme de pâles reflets de la Belle leçon aux
enfants perdus plutôt que comme des œuvres originales, et l'on en vient à
se demander si la signature même de la bail. IV doit être tenue pour
authentique. Quoi qu'il en soit, le D"" G. s'est efforcé d'interpréter ces
textes difBciles et sa traduction en facilite singulièrement la lecture. Bien
des points cependant restent douteux en dehors de ceux même où le tra-
ducteur a confessé ses doutes. Qu'est-ce par exemple que les bailleurs de
saffir^ Oui sur les dois font la perle blandir}]e doute fort, malgré le
Dr G., qu'il s'agisse vraiment là de saphirs et de perles, et le glossaire
étymologique qui termine la publication est muet là-dessus. Le glossaire
est par ailleurs très intéressant et riche de rapprochements en partie nou-
veaux et d'interprétations ingénieuses. — M. R.
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION.
IIACON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VOSGIENNES
Cette étude lexicale et étymologique comprend 86 mots,
tous vosgiens, à l'exception d'un seul Çdrà'/) qui est messin.
Sur les 85 mots vosgiens 82 Qiàbœi, mal et veselle restent en
dehors) sont tirés du Vocabulaire complet du Patois de La Bresse
de J. Hingre paru dans le Bulletin de la Société philomatique vos-
gienne, mais demeuré, je crois, inachevé : je n'ai pu utiliser
que les années 28 à 35 (1902- 19 10) jusqu'au mot pio « pli »
de la lettre P. La plupart des mots que j'ai empruntés au Voca-
bulaire de Hingre sont attestés ailleurs sous une forme et avec
un sens à peu près pareils : on a le droit d'en inférer que les
données de l'auteur méritent toute confiance même dans les
cas où elles n'ont pas, jusqu'ici, été confirmées par d'autres
témoignages \
1. Abré"iations sous lesquelles lus ouvrages utilisés sont cités :
Adam L. Adam, Les Patois lorrains, 1881.
afr Godefroy, Dictionnaire de V ancienne langue française.
AGI Archivio glotiologico italiano.
BB A. Hoxrvmgy Glossaires des Patois de La Barocbe et de
Belniont (Vosges), (Zeitschrifl f. roman. Philologie, 65.
Beiheft), 1916.
Bclmont voir BB.
Bloch O. Bloch, Lexique franc, patois des Vosges méridionales,
1917-
O. Bloch, Atlas linguistique des Vosges méridionales, 191 7.
EW W. Meyer-Lûbke, Ronvinisches Etymohgisches Wôrterbuch.
Haillant N. Haillant, Essai sur un patois vosgien, Dictionnaire,
1885.
La Baroche voir BB.
Labourasse Labourasse, Glossaire abrégé du Patois de la Meuse, 1887.
Romania, XLVIU. n
l62 A. HORNING
le liai pas la prctciuion de donner dans cet essai des solu-
tions toutes faites ni des résultats définitifs. Mon but est de
discuter, sinon de résoudre, quelques-uns des nombreux pro-
blèmes que le Vocabulaire pose au linguiste, et, surtout,
d'appeler Tattcntion des romanistes sur ces parlers encore peu
connus.
La Bresse est une grosse commune du département des
\'osges, arrondissement de Remiremont, canton de Saulxures.
Elle a joui longtemps d'une certaine autonomie et d'institutions
remarquables sur lesquelles on trouvera un chapitre détaillé*
dans X. Thiriat, Gérardmer et ses Environs (Paris, Tolmer),
p. 167-181. En 1882, lorsque ce livre parut, La Bresse comp-
tait 4000 habitants, avait une superficie de 7000 hectares,
dont 3000 en forêts, et était une des localités les plus riches
du département.
Hingre s'efforce de donner une transcription exacte des mots
de son patois : il a exposé son système dans sa Monographie du
Patois de La Bresse (St-Dié, 1887). Les lettres ont, en général,
la même valeur qu'en français, cependant ch devant a, e, i doit
se prononcer c (tch), g devant ^, i g (dj), kh est le ch allemand
de bach, h est toujours aspirée.
Les mots patois cités dans ce travail sont reproduits sous la
forme qu'ils revêtent dans les pubhcations auxquelles ils sont
Lorrain Lorrain, Glossaire du Patois Messin, 1876.
Mussalîa Mussafia, Beitràge :(_. Kuiide der nordital. Mdarten im if.
Jahrh. {Mémoires de F Académie de Vienne, vol. 22).
OGD A. Horning. Die ostfrauiôsischen Grenidialehte lîuischen
Meti iind Belforl (Franiôsische Studien, V), 1887.
PV O. Bloch, Les Parlers des Vosges méridionales, 1917.
RdA Revue d'Alsace.
Rom Romania.
Si. R Sltidi romanii, p. p. Monaci.
Tappolet E. Tappolet, Die Alemanniscben Lebnwôrter in den Miin-
darten der fran:(os. Schvjei:{. 2^ partie, 1917.
Textes Patois.... L. Zéliqzon et G. Thiriot, Textes Patois recueillis en
Lorraine, Metz, 19 12.
Thés /. Thésaurus linguae laliiuie.
Tliir. et Thiriat.. X. Thiriat, La vallée de Cleuric, Remiremont, 1861.
Zeitschr Zeilschrifl fi'ir romanische Philologie.
NOTES ÉTYMOLOGIQ.UES VOSGIENNES 163
empruntés. Pour ceux qui sont transcrits phonétiquement,
j'emploie les signes suivants :
(• () voy. fermées, f o voy. ouvertes, 5? e du fr. je, // = ou fr.,
ii =: II fr., rt? =: eu fr,, à ô è (ein) voy. nasales, ' voy. longue,
vov. brève, / y de yeux, ij = w angl.
i = s dure fr., - = s douce, ~ et s =: j et ch fr., g et r r=
dj et tch, 7 = ch allem. de Bach, h zzzn mouillée, /; aspirée.
AIKHE f.
« mouvement bizarre, geste désordonné, manières de fou » ;
fâre dai a. « faire des fliçons quand on vous offre quelque
chose ». A Vagney t revoit ail lé poiia ailjhe « travailler par bou-
tades », RdA 37, 150 (1886). Lat. anxia, afr. ainxi', aprov.
aissa, avec un développement sémantique remarquable ; cf.
dans Mistral aisso « gémissement, douleurs de l'enflmtement ».
Godefroy n'indique pas de survivance dialectale.
AILLE f.
« écharde, arête de poisson, filaments (haricot, bette) » ;
aillé « dépouiller des filaments » ; ailloïc « plein d'arêtes, de
filaments >• ; ai, âiii, aiot (Bloch : arête, écharde). D'après
Bloch, PV, p. 236, rt/ serait ascla (f/^Fiassula), mais m asculu
et misculare qui deviennent partout )}iàl, mêle montrent que
sc'l ne peut se réduire à i ; d'autre part, âkiàt, donné par
Bloch pour « arête 0 et « gousse d'ail », représente certaine-
ment ascla, lyonnais adio, prov. asclo « éclat de bois ». Le
traitement d\ïkiât diffère de celui de m asculu s en raison de la
syncope plus tardive du groupe sc'l. Aili est formé comme
ei'cèiîi « aiguillée » (Bloch). Je vois dans ai le lat. acula enre-
gistré par le Thésaurus. Les dérivés d'acus « aiguille » sont lar-
gement représentés en roman ; pour le sens on peut comparer
aiguille de sapin .
AIMIVAGUA
(d'où aiiiiwagaige^, « faire perdre l'appétit par excès de
nourriture » ; dcmwagiia « réveiller l'appétit en allégeant l'es-
164 A. HORNIMG
tomac » ; {'niijai!^(ï '< être dégoûte par excès de nourriture »
(Bloch : dkgoûtkr) : apparenté, non pas au moyen tr. vtagiie
{Hir : inago), non attesté, du reste, à La 13resse, mais au
rhétique et à Titalien du nord inai^uiiar, tirol. aver cl magon
{maghctt, magot t) « avoir des nausées », parm. desmagonarse
« décharger son dépit » (Mussafia et Roui., X, 257). En raison
du maintien du i,'', le mot doit être d'origine étrangère.
AIN A K HE
« passionné, adonné à «, ai- ai la danse, — afr. eiiars, d'etiardre,
« d'ardeur enard al travaiili ». Nulle référence à un patois dans
Godefroy.
AISSAMIÉ
« tromper par un langage doucereux », de même èmieiilc
« emmieller » : de sagimen (A. Thomas, Ess. dephil. franc.,
374) : le sens figuré n'est pas attesté pour l'afr. ensaimer ni
pour le français moderne ensinicr.
AXE f.
« très petit taon, haematopa pluvialis » ; de\ an « petits
taons » à La Baroche. Serait-ce acina que le Laterculus de Pole-
mius Silvius' donne dans la subdivision insectorum sive reptantitun
où figurent aussi tabanuset œstrus ÇRom., XXXV, 167)?
Acina accentué sur la première se serait réduit à an comme
on 3.frân a frêne », cân « chêne ». Cet acina pourrait être iden-
tique àacina « grain de raisin », forme secondaire d'acinus
et acinum, et qui survit dans le sarde agitia. Deux passages de
Fline (^Thes . , p. 415, l. 45, 46) appuient cette supposition: i) une
espèce d'araignée se nomme po); « grain de raisin » parce qu'elle
est « acino nigro similis », 2) « Hypanis fluvius circa sols-
titium defert acino ru m effigie tenues membranas quibus
erumpit volucre ».
AN H LA, fcni. ANHLATE
" trisaïeul » ; gran a. « ascendants d'un degré plus reculé ».
\OTHS ÉTYMOLOGIQL'ES VOSGIKNNES 165
Peut-être de l'ancien ht.-allem. ano « grand-père », ana « grand'
mère », mo3'en ht-allem. ane ; Mussafia mentionne ana
« mein en », hexana « uren » à côté d'^tw cibexava. D'ano -f-
icellus serait issu cvi^cl « bisaïeul », puis à'ani^el -f ittu
rt»^<'Aï, anhla : -icellus sert à former des noms de personne
{Clemenceau, damoiseau, it. fanticello, esp. homhrecillo) ; -ellu et
-ittu sont joints également dans l'anc. lorrain avelet, avelelte
« petits-enfants ». On s'attendrait, il est vrai, ààsél, àsla plutôt
qu'à à:;el, â^Ia; cependant on peut comparer, pour la sonore,
don~eî, l'afr. bariscl, à La Baroche bar^e', et le vosgien gà:(^, gà~â
(allem. gans, ganser^ Peut-être la sonore s'explique-t-elle par
une syncope relativement tardive. Il ne semble pas que anhla
ait rien à voir avec aîàii « père et grand-père » dans certains
dialectes de l'Italie du nord (Rom., XXXV, 206).
Un second mot aiibla m. désigne un fromage de forme
ordinairement quadrangulaire, et anhJate f. la forme de ce
fromage; ^7^/;) (Bloch : 1 romage de forme quadrangulaire, « on
n'en fliit plus guère ») ; das angelatles « formes de fromages
carrés » (dans les Kédales et les Voinraux, par X. Thiriat,
Remiremont, 1872, p. 13) : le ~ {g) prouve que, dans anhla, h
représente bien un c étymologique. Y aurait-il là un emploi
plaisant du mot précédent ? Les quatre angles auraient-ils
évoqué l'idée du père, du grand-père, du bisaïeul, pour aboutir
au trisaïeul ?
ARMON m.
« poitrail des grands quadrupèdes ». Sans doute du lat.
armus. Il ne faut pas confondre cet armon avec armon (areraon),
pièce de l'avant-train d'une voiture, pour lequel je renvoie aux
observations d'A. Thomas, Essais d'Elymol. franc., 19, de
Schuchardt, Zeitschr., 26, 418 et du EWv. ar(a)m.
AROU f.
« conjecture anxieuse, crainte », awé manie arou dé, aiué
d'arou, en aron; niaularou f. « inquiétude » ; adj. maularou
m. f. « inquiet », messin aijrou, agrou. L'étymon est a(u)gu-
rium. Il semble que sur le modèle de la série peur, peureux,
l6é A. HORKING
douleur, douloureux on ait créé un substantif féminin a(ji)rou,
forme première a(u)rour, -our répondant à la finale française
-enr. Pour rendre compte du genre féminin, il est inutile de
recourir au latin auguria, ital. iii^itra. Fer ù ru « taire atten-
tion », BB ié8, s'explique par le rhéto-roman catiar ad agur,
par les intermédiaires siare in osservaiione, osservare AGI., 7,
515. Il faut, d'ailleurs, que cette expression soit ancienne,
puisqu'elle retient le sens « observation » du mot latin.
BARBOUILLÉ
« bavarder », avec un pé']or:it\( farfouillé « bavarder mécham-
ment. » Le même rapport existe entre bcrgueiié « fourgonner »
et ferguené ', entre brauqua (variante phonétique de bràhe
« écraser») et frauqua ^ « quand la chose ne devrait pas se faire »,
entre bwadela « bavarder » (anc. franc, bredeler, anc. messin
berdelk « bavardage », Textes Patois, p. 395) et ficadelé K
D'après Vautherin on dit à Chàtenois près de Belfort breuillîe
« tromper », mais à MontbéHard frcnyle ; on a de même bron-
don « bourdon » et frondoii.
Tandis qu'à La Bresse les verbes avec / initial sont nette-
ment péjoratifs, on emploie dans l'Engadine et dans la
Romagne, dans un seul et même patois sans différence de sens
appréciable, barbuglier et sfarfuglicr, sbarbutlon et farfucion
(Zeitscbr., 3^, 217). Nigra produit d'autres exemples italiens
ÇZeitschr., 28, 644) : tosc. frusco = brusco (^fuscello) ; lucch.
frugiale = briiciate. Schuchardt s'est efibrcé d'établir la genèse
psychologique de ces faits (^Zeitscbr., 33, 217). Je renvoie encore
à l'article d'Attilio Levi sur fiic-fac, flonjîoii, froufrou {Zeitscbr.,
30, 677) \
1. Voir PV, p. 511 les remarques suggestives de Blocli sur les contami-
nations réciproques de hejgçfie « barguigner » et de fio^na « fourgonner ».
2. frôkà à Saint-Maurice-sur-Moselle (Bloch : froissek).
3. Bloch (v. pareil) donne deux fois fijanu à côté de pmrai.
4. Le fr. vulg. troiiffion « soldat » est pour trotipioii, dimin. de troupe,
troupier; /f" semble renforcer le sens péjoratif.
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VOSGIENNES léy
BELÔKHE f.
« petite prune noire et ronde », belokbé « prunier » ; blôy,
hb^'/ei, (Bloch), ALF c. 1097, 1098 ; montbél. behche, à Bour-
noxs hiôs. L'étynion est le celtique bulluca, fr. beloce (Meyer-
Lùbke, Eiiifuhrnng in das Sludiiiin der Roinanischen Sprachivis-
scnschafP, p. 42). Toutefois l'a. fr. belorce seul peut rendre
compte de la forme du mot patois (■/, s = rc). Dans VY^opet
de Lyon et le Priorat de Besançon belorce rime avec force '.
Godefroy v. belociere cite le lieu-dit la BeJorciere (Chartreux
d'Orléans 1352) et E. Roland, Flore populaire, V, 396-405 brèloce
(de belorce ?), brolocié et pelorce, pèlorcié. Belorce est d'origine
obscure.
BENEVIHE m.
(f terrain soumis à une redevance » — n est plus connu
que comme lieu-dit ; c'est l'afr. benevise, forme demi-savante
de beneficium : il s'en trouve un exemple dans un document
de 1628 qui se rapporte à La Bresse (cité par X. Thiriat, Gérard-
mer et ses Environs, Paris, 1882, p. 172, I. 2). D'après A.
Tl^oiwdiS, Mélanges de philologie iranç., p. 31, benevis et ses
dérivés seraient particuliers à la région du Forez.
BERCÛHIÈ
« confectionner » (ne se dit que de choses peu importantes
et ne demandant pas beaucoup d'art); bercûhrie « œuvre de
travail manuel facile et de peu de valeur » ; bercûhiou « celui
qui exécute ces travaux ». De eus u m cudere « fabricari,
cudendo conficere » (cusio « monetalis », cûsor Tbes.) serait
dérivé cusiare, d'où ciihe ; ciïhie serait cube -j- Hier, en quelque
sorte cusiller (cfr. le français bousiller^ ; ber- serait le préfixe
péjoratif bis- Qes, ber, bar^ dans l'afr. bestondre et bertondre,
beslong, berlong, barlong. A la Bresse on a l'adjectif berlu, f.
I. Selon W. Foerster, Lyoner Y^opet, p. 141, le r de force aurait été amuï,
il faudrait substituer beloce à belorce et la rime correcte serait : fo(r)ce : beloce,
opinion, à mon avis, erronée.
l68 A. HORN'IXG
bcrluc « ébloui, qui a la vue trouble >>, heskeûte « poire à moitié
cuite « et peut-être hcitkhlô, f. ôsse, afr. heslors. On peut objecter
que cudere n'a encore, à ma connaissance, été signalé dans
aucune langue romane.
Ilingre mentionne un verbe lorrain synonyme berciissié que
je ne réussis pas à identifier; s'il existe, il suppose un type
*cussum refait sur les participes tels que m issu m, fissum,
concussum et les nombreux participes féminins lorrains de
création nouvelle, hnss, diss, Irass (PF, p. 217).
BRÈME
« cassant (se dit du bois) » ; brçni alterne avec hrni BB,
170; brën tlbrêm (Bloch : cassant). Je regarde bren comme le
féminin de l'anc. lorrain briius {Ro)ii., V, 325) pour brehains
(braine est attesté une fois par Godefroy v. brehaing). Le m est
dû à une assimilation à distance du n au /;. L'identité des
formes avec n et m est assurée par le picard braine (Jouancoux
et Devauchelle, Etudes pour servir à un Glossaire étynioloi^iijue du
Patois picard^ et le morvan hreine (braime) qui signifient tous
les deux « stérile (d'une femme) », le mot du Morvan ayant en
outre le sens de « cassant ».
C AH AILLE f.
« rire sonore et prolongé » ; à La Baroche e ri de kahâi ; g e
fe de bon kakâi « j'ai ri pour moi, de bon cœur » ; coguaïe, éco-
quailks, coqueUe {0 issu d'rt) « éclat de rire » (Adam) ; prov.
cacala « rire aux éclats » et cacalado. On ne peut s'empècber
d'en rapprocher cachinnus v risus nimius et sonans » : le
phonème ca, senti comme onomatopée, aurait seul été
maintenu, mais avec redoublement. Dans le corse cacamia « rire
dune façon indécente », sicil. scaccaniari, le n même du latin
serait conservé. On ne saurait objecter qu'en lorrain c aurait
dû se changer en c, car l'onomatopée échappe à la rigueur des
lois phonétiques (voir les observations de Pu^cariu, Zeitschr.,
37, 104 et de Salvioni, Spigolature siciliane, Rendiconti del R.
ht. Lonib. di Se. e Lett., Série 2, Vol. 43 (1901), numéro 191,
p. 628). L'onomatopée étant la reproduction exacte d'un son.
\OTES KTYMOLOGiaUES VOSGIFXNES 169
toute modification qu'elle subirait ferait perdre au sujet parlant
la conscience de ce rapport. Le vosgien cahatlk présente une
difficulté : si le second c a été changé en /, je ne vois pas pour-
quoi /.' a été substitué à ce /.
CAL AN DE î.
« giboulée (en mars, avril) » ; halàd (Bloch : giboulée) ;
cokndesî. pi. « pluies de, printemps fréquentes et inattendues »
(Haillant) ; calandre f. « ondée subite et passagère » (Labourasse).
Je ne vois pas que ce sens du mot ait été signalé nulle part. Cl.
Merlo, / nomi délie stagioni e dei iiiesi, p. 185, fait rem'arquer
qu'on appelait calenda les douze jours (en décembre ou
janvier) d'après lesquels les paysans pronostiquaient le temps.
CALMÉ
« plante des pieds, dessous de la chaussure » ; el è iiwtra sas
cahnê « il a montré ses fers (d'un cheval qui rue) » ; montbél.
gôlmé « testicule », levai les g. « avoir les quatre fers en l'air »
(Contejean) ; de même à Damprichard Ivà le càlmç {Mémoires
de la Soc. de Ling. de Paris, 1 1, 69) ; câlniè « jambe » (Bloch) ;
kolmë « jambe », à. la Grand'Combe, Doubs, Zeitschr., 37, 488,
n. 2. Origine inconnue.
CÉNATEÎ.
« panier large et plat à anse » ; cênotte « panier à ouvrage »
(Haillant, Thiriat, Lorrain); nombreux exemples à.t sçnot (avec
la nasale) « panier avec une anse et deux couvercles » dans
Bloch, Ad. Lingnist., Notes explicatives, SSO"-'. Peut-être du
germanique zeine,très répandu d'après Kluge en haut-allemand,
anc. ht-allem. zeinna, proprement « tissu en osier ». Hingre
cite l'ital. ::cina « corbeille » (langob. :^aina Zeitschr., 2-(, 71),
mais en même temps le lat. canistrum.
CHANCE f.
« araignée à corps mince et très longues pattes », en français
170 A. HORNIVG
faucheux ; cas relevé par Bloch dans trois localités, très usité en
franc, populaire du Thillot. La souche d\i mot est vraisem-
blablement legermanique kanker m. (voir les lexiques de Grimm
et de Klugc) qui appartient en propre à l'Allemagne centrale
'(Thuringe, Anhalt); le pays rhénan et le sud ne le connaissent
' pas : dans certains endroits il désigne exclusivement l'araignée
à longues pattes. Kluge pense que le sens défend de l'identifier
au lat. cancer, et cela paraît d'autant plus juste qu'on retrouve
en suédois dialectal kmn^ro Çkangeiv),, en norvégien kangro,
kanglo, en ancien nordique kongurvàfa. Le mot serait donc
essentiellement germanique. Pour expliquer cas, il faut partir
d'un type kanke^r), {>■ n'étant pas considéré comme partie
intégrante du radical) qui aurait donné càc, car k germanique
se change en c devant e, i (^riche, déchirer, échine) ; mais il y a
eu peut-être dissimilation de c-c en c-s. Pour la justifier on
peut invoquer les faits suivants : M. Grammont, DissiiiiHaiiori
consoiiantique, donne, p. 82, un exemple d'une dissimilaiion de
s-c en s-c à Damprichard, la seconde dento-palatale faisant
perdre à la première son élément palatal ; dans les Vosges
méridionales on a ;(f:;W (gencive) de ^ei^iv, PV, 1 38, à La Baroche
sœ^ç de cœ^e (voir plus loin sous choûhé) ; on peut encore faire
état du lat. gingiva, fr. gencive, esp. encia. On peut objecter,
il est vrai, dans notre cas, que, d'après les lois formulées par
Grammont, on devrait avoir sàc et non cas. Quoi qu'il en soit,
il faut bien admettre que la spirante s est issue du k, s'il est
vrai que cas ne peut se séparer des deux autres mots dont je
vais parler.
L'ALF, c. ARAIGNÉE, enregistre au point 729 (Alpes piémon-
taises) sâ"gàrele qui doit provenir de kank" r avec un e de liaison
comme dans le suédois kangero, l'it. canchero : devant r cet ^ a
passé à a, car un suffixe -aris, -arius ne serait guère intel-
ligible ici ; pour le g on peut se référer au suédois kangro, à
l'esp. cangrejo.
K. V. Ettmayer, Bergamaskischc Alpcnmnndarten, Leipzig
(1903), p. 6 (cité EW : ARANEUs) signale le bergam. greng
« araignée ». On peut affirmer que greng a été d'abord cang{ky-;
en berg. c devant a ne s'altère pas en c ; la métathèse du r se
retrouve dans l'it. granchio, le vosg. krèc < cranca; Ve est
l'effet d'un développement postérieur de l'a sous l'action de la
consonne palatale, d. aigna, eigua <; aqua.
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VpSGIENNES I7I
Si, contre toute vraisemblance, l'étymon de cas était le latin
cancer, le point de départ devrait être un accusatif cancerem.
Il est vrai que le niot n'est de la troisième déclinaison que lors-
qu'il désigne la maladie du cancer (voir Thcs., s. v. cancer, III,
t. 231'-, et le Lexicon dcr Jat. IFortfornicii de Georges); cas
aurait subi le traitement bien connu de certains proparoxytons,
tê'v <C tepidum, inaJev <C malehabitum ; d'autre part,
sâ"gârçlç et o-r^;/o^ proviendraient de cancrum '.
Comme le montre leur évolution phonétique, ces expressions
appartiennent au fonds populaire des patois : le genre féminin
est dû à l'afr. araione et à l'allem. Spinne ; du reste, Grimm
mentionne, outre le masc. Spinnekanker, un fémin. Spinne-
kaiikcl, Spinnekanke.
CHA TLÉ
« fabricien qui exerce à l'église certains offices (quêter, dis-
tribuer le pain bénit) » : chatelé, chètcJéyc quêteur (Thir.,
p. 445); càilç-, q'tlç (Bloch : quêteur dans l'église); chaitelé
« celui qui doit donner le pain bénit prochainement, chantcau de
pain bénit » (Lorrain) ; chotolèye « marguillier » (Haillant, qui
donne aussi chatcUer « receveur de fabrique »); chatollier
« membre de la fabrique » (X. Thiriat, Gérardmcr et ses Envi-
rons, p. 17 r). C'est le lut. capitularius « qui tributum exigendi
munushabet « (Thés.), « aide des collecteurs d'impôt ». Le sens
premier est « quêteur », puis il y a eu extension de l'emploi.
Dans câtlé le groupe p't I a été traité comme dans le franc.
che{p)tel. CapitùJier était à Toulouse le nom d'un employé
municipal. ChcloJier, cl) tôlier « qui a une location de bestiaux à
cheptel » (Jaubert), dérive sans doute aussi directement de
capitularius, le cheptelier percevant certains droits et taxes
sur les animaux qu'il tient à cheptel. Le dictionnaire étymo-
logique de Meyer-Lùbke n'a pas d'article capitularius.
CHI-É-XI m.
« le dernier né (enfant, oiseau) » ; cïç nî (Bloch : dernier) :
I. Qu'est-ce (\utt ancelee f. « grosse toile d'araignée suspendue aux poutres
des écuries » (Jaubert) ? Est-ce un compromis entre aranlelee (aranteler
« enlever une toile d'araignée » dans Jaubert et Godefroy) et uu hypothétique
chanceléc (d'un diminut. chancelle de chance) ?
172 A. HORXIXG
sur l'extension du sens voir BB, p. 184. L'expression est égale-
ment répandue en provençal (cago-nis, cagonieu, cachoniai) et
dans l'Italie centrale, kaganido « il beniaminô délia casa », Rev.
de dialectologie roiuaue, 3, 122 : elle doit remonter au lat.
populaire.
CHIQUE m.
« fromage blanc fait de lait caillé » ; sigr (Bloch, carte 437,
note explicative); cigr à la Grand'Combe, Doubs, Zeitschr.,
37, 496. Au ts de l'allem. Zieger (voir BB, p. 184), phonème
inconnu aux patois, s'est substitué s ou c. Zieger a pénétré aussi
dans le rhétique, dans la \'alteline (.S7. R., IX) et dans la
Suisse française.
CHOÛHÉ, CHOÛHELA
« devenir mou et poreux (radis, navets, fromage) — décom-
position sèche, non putride », subst. choûhaige, choûhelaige ;
cil^Iâ, sd'hJç (Bloch : poreux); ca':(lii à la Grand'Combe (d'une
rave poreuse), Rcv. de dialectol. roni., 2, 122 ; à Belmont ga'hle,
de raves et radis fibreux '. Cavitare « creuser », de cavusest
enregistré par VEfV ; un dérivé cavi tiare a dû donner cau-
tiare, de même que cavitare (de cavere)est devenu cautare,
roum. càiita, flavitare flaiitare, avicellus anceUiis (Meyer-
Lùbke, Ei)ijuhniiig', p. 135) ; eau tiare se change en choûhé
qui serait en français chois{i)er : c devant on comme dans chose
causa, et ou comme dans cboiiyé fr. choyer, et uhé « oiseau >*.
Le sens intransitif de choûhé en regard du sens transitif de
cavitare n'a rien d'insolite : on peut comparer entre autres
le franc- sécher.
Meyer-Lûbke (Roman. Graui., II, 607, et EW \. accapitiare)
doute qu'on ait formé des dérivés en -iare de verbes, et en
particulier de verbes en -itare; mais voyez plus loin cnssié et
dèpalancié.
I. A La Baroche s<X\lë, de raves et de navets trop niùrs (recueilli eu juin
1920); pour la dissimilation de r. .:^ en i. .:^ voir plus haut sous chance.
NOTF.S ETYMOLO(;iQ.UES VOSGIENNES I73
CÔPA
« se déjeter, bomber, sous l'action de l'humidité et de la
chaleur (en parlant du bois) », subst. copaigc, kopà, kopê
(Bloch : GONFLER, d'un plancher) ; kôple des planches d'un
plancher qui se déjettent et se soulèvent (La Bar.) ; copié
(Adam) : de cûppa, à La Bresse côpa « petite écuelle en bois »,
la coupe renversée étant légèrement bombée. L'afr. coupelle
(coiiperon, coiipel^ a dû désigner d'abord une cime quelque peu
arrondie ; cf. le coupel de la curune, del chief, "dans Garnier de
Pont-Sainte-Maxence (Bartsch, Langue et Littcrat. franc.').
L'a français possède escoupeler « couper le bout des branches »
et escoHpeleurc. K La Bresse cbpa (kôpa) est distinct de côpa franc.
couper, à La Bar. ka"pe. Le logud. akkuppare, esp. acoparse
signifient également prendre la forme d'une bombe (salades,
choux)_, EIV : cuppa.
CÔOUJ m.
« mendiant ; puant, pourri » ; sête lé coqiiâ <■< sentir le caqueux,
lodeur du foin, le graillon » ; — kékâ «"mendiants, saltim-
banques, vagabonds » ; go (goût) d'kèkd « l'odeur qu'ils
dégagent » (Thir.) ; ïo et Vé protoniques sont vraisemblable-
ment des variantes d'un a originel, en sorte que nous aurions
affaire au mot caqueux qu'Hingre emploie pour expliquer coqud,
avec changement de la finale. Ce que les Lexiques nous
apprennent sur caqueux et les nombreuses formes apparentées
(voir notamment Godefroy, Compléui. v. cagot) nous renvoie
à la Bretagne (et au Béarn ?), où il désignait les lépreux, puis
une race de parias, et désigne encore aujourd'hui tous les gens
mal famés. Le mot a dû voyager et prendre pied de bonne
heure dans les Vosges où il paraît avec le suffixe à (-ard) qui
n'est pas attesté ailleurs, non plus que les expressions scte lé
coqud, go d'kékd.
CRÂYÈ
« tousser péniblement et expectorer de sales crachats », crdyâ
«gros et sale crachat », crayaige; craïcr « cracher. salement » se
174 •^- n<^'^^i^'<"'
dit nussi dans le Berry (Jaubert, Gloss. du Centre, cité par Littré,
V. crachkr). Si Meycr-Lùbke a raison de considérer l'ono-
matopée krak comme la base du mot, il faudra postuler pour
craché (usité à La Bresse avec cracha et crachaii^c) un schéma
krakÇk) -f are, tandis que crâyé dériverait d'mi type krak -]-
-are avec vocalisation du c en /, ou de krak -ulare, cf. aital.
sgargagliare, aberg. skakaiâ, mod. skarkayàr {EIV).
CULÂ
« feu follet, spectre, lutin » ; ki'ihl (Bloch : feu follet)
n'est guère attesté que dans la France orientale. Aux indications
de Zeitschr., i8, 216 il faut joindre culard dans Jaubert; VALF
ne le connaît pas (c. feu follet c. 1822). Toute conscience du
sens primitif (culo arso dans l'Italie septentrionale, v. Salvioni,
Rom., XXXVI, 2^1) est éteinte aujourd'hui. A kiilay^ (culars)
s'est substitué ctilâÇrd), montbél. culton. A Cornimont une
crainte superstitieuse l'a changé en cuba, le culù passant pour
un être malfaisant.
CÛSSIÉ
« rester affaissé, comme engourdi et à m.oitié endormi » ;
s'ècûssié ' « tomber dans un état de langueur » ; adject. verb.
ccûssié « languissant, malade » ; dècùssié « faire sortir d'un pareil
état ». Certainement apparenté à l'air, enter, se ciiier « cacher »,
dans les patois de l'ouest cuter, s'éciitcr, intransit', entrer « s'ac-
croupir, se blottir » (A. Thomas, i?tv;/., XLII, ^87);a//t' «assis
sur son derrière sans se déranger » (Jaubert) ; wallon kiit
« paresseux » Zeitschr., 18, 25e ; lyonn. cuti, acnti « accroupi
auprès du feu sans bouger ; homme d'esprit lourd et lent » ;
afr. s'acutir « se cacher ». Cûssiè et cuter {cutir^ ont 1'// long;
ces verbes sont tous les deux transitifs, intransitifs, prono-
minaux et forment un composé par a- ; enfin ils désignent l'un
et l'autre un état d'affaissement, de somnolence, de langueur
qui, à La Bresse, va jusqu'à l'épuisement. Leur origine commune
I. elle s'aicussiè V. dépérit, tomba malade » (dans une poésie en patois de
La Bresse, Ballet, de la Soc. plnlomal. vosgieiine, 9»= année, 1883/4, p. 58).
NOTES ETYMOLOCilQUHS NOSGIENNKS IJ)
semble évidente. A. Thomas, Rom., XLII, 387 propose comme
étvmon pour cuter un celtique coudo, latinisé en cùdare,
cuditare; cnssié serait un dérivé en -iare de ce cuditare
(citltarc) \ ou bien enter et cilssié proviennent tous les deux
d'un thème cfitt- dont il resterait à trouver l'origine.
DÈFREUGÉ
« déformer, défigurer » ; // a defrœ^i, d'un chapeau qui a
perdu sa forme, à La Baroche (communiqué par mad. Laporte,
juin 1920). Peut-être de defigurare qui, en latin classique,
est svnonyme de derivare « dériver », terme de grammaire,
et de defingere « fornier », mais qui dans Du Cange signifie
<( figuram auferre ». On aurait eu iX'zhorà defegiire, defegre, le g
ne s'étant pas amuï, mais changé devant û en /, car Vil en
vosgien est très palatal, comme le prouvent les infinitifs niesu-
ricr, diirier. Par métathèse réciproque defegre est devenu deferge,
le français ne tolérant pas le groupe ô-r. Enfin, par une nouvelle
métathèse, on a obtenu defrëgi ; on peut comparer froc, frœc
« fourche >^(B[och),prœgî purgata(voir plus loin souskbpougéey.
le son œ est dû probablement à une dissimilation des divers e.
DÈJÔNA
V amènera agir en réveillant le désir, la passion (d'ordinaire
en mauvaise part) » ; dèjbnoii « qui incite au mal, quelquefois
au bien » ; afr. deganer « tromper » ; dagâner « débaucher,
pousser au mal, parfois au bien » (Labourasse) ; norm. dégânâè
« imiter par moquerie » (J. Fleury, Essai sur le pat. norm. de
la Hagney Deganandum - « ad deludendum », deganave-
runt « inluserunt » (^Gloses de Reichenau, fin du viii'' siècle, dans
Anciens Glossaires romans expliqués par F. Diez, Biblioth. de
l'École des Htes Etudes, fasc. 5, p. 40). Hingre cite deganare
« séduire » dans Du Cange. La forme déjàna {j = g) est pré-
cieuse en raison du changement de g en g; -ann est traité
1. Sur les dérivés en -iare voir plus haut sous choûhé.
2. Le mot, inconnu ailleurs, appuie l'opinion que les Gloses de Reichenau
reproduiraient, au moins en partie, le ^< lexique des parlers de la France du
Nord ».
176 A. HORNING
comme d^ns oiiaue (lire omo/) année. On peut comparer redjônnai
« singer, qqn », de regannare, à Châtenois (Vautherin).
DËPALAXCIÉ
« débrailler », suhst. dêpalanciaige ; dcpolanci « avoir les
habits en désordre, les épaules presque nues >» (Adam) ; dçpôlàse
(une t'ois dans Bloch : débkailler). Le latin a propalare
«divulguer» de propalam; depalare <' manifestare » est
dans le Thés. On sait qu'il v a de nombreux verbes dérivés en
-autar, -entar en rhétique (palaiitar), en anc. vénitien (apa-
lenlar, xv^ siècle, Rom., VII, 48 ; St. R., 4, 100). Dèpalancié
représente depalantiare au sens concret de « découvrir le
corps ». Pour le suffixe -iare on peut comparer l'engad. iiidiir-
meniser, le vénit. ciidornieiitsar, Grisons auduriiieutar endormir
(Meyer-L., Ro})i. Gr., II, § 576) ; voir aussi plus haut choiibé
cavitiare.
DÈPOÙKHÉ
« chasser avec colère et ignominieusement » (même sens pour
déchaissie). Etymon : depulsiare ; depulsare « per vim amo-
vere » est dans le Thés, qui donne aussi depuis io. En fran-
çais on aurait dépoissier. Pour la sourde issue de Isj on peut
comparer l'afr. moisson, à La Baroche maso, mulsionem
(( quantité de lait qu'on trait en une fois ».
DRÀ/ f.
[transcription phonétique ; ne se trouve pas dans Hingre]
« porte à claire-voie à hauteur d'appui qui se met à l'entrée des
écuries ou des maisons pour empêcher les animaux d'en sortir
ou d'y pénétrer » : dràhh, dràhé, drahat à Rémilly près de
Metz, Rom., II, 443 ; drdche f. (Lorrain) ; drahe « porte à claire-
voie dans un lattis » (Adam); drâhe et drahée, Le Lorrain peint par
lui-même, almanach messin, 1854, p. 13 ; drâhhe, drâhé. Textes
patois, p. 443. Dans les dâyman, dialogues échangés à la veil-
lée entre jeunes gens et jeunes filles, dràhf rime souvent avec
ve\ « veau » {Zeitschr., 33, 271 ; 36, 519). Drahc a morceau de
pain au milieu de la miche » (à Mailly, au nord-est de Nancy,
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VOSGIENNES I77
Adam) se dit sans doute par comparaison avec le drabé placé
au milieu de la porte. Le terme appartient exclusivement au
messin et aux régions avoisinantes; il n'a pas, que je sache, été
relevé dans les Vosges ni dans la Lorraine méridionale '.
Drây est identique, et c'est ce qui en fait l'intérêt, à une
expression fort répandue en Suisse, où elle paraît tantôt avecr,
tantôt avec / : la dré:( << porte à claire-voie dans la barrière
d'un pré » (appelée aussi clédar^, à Fribourg dlé^, à Neuchâtel
(/(/f-rf et drèi^, au \'al d'IUiez dçU:{ç, forme ancienne delaise ^
(^Bulletin du Gloss. de la Suisse roniande, I, 17). A Bormio dans
la Valteline, le point le plus méridional où je l'ai rencontré,
die:;a est « una siepe mobile perchiudere l'entrata in un fondo »
(5/. R., IX). Dans les statuts latins de l'endroit on lit : « sepem
dra^ani... alicuius prati vel campi ». Z désignant dans ce par-
ler la spirante sourde, il faut que le type étymologique ait eu
//, car ci ne rend pas compte de la sonore des formes suisses ni
de drabé (le mot lorrain n'a la sourde qu'en position finale), et,
d'autre part, si ne convient pas au ;;; sourd de Bormio. Qu'en
Suisse rsoit primitif et antérieur à /, cela ressort avec évidence
du fait qu'en messin / ne se change jamais en r, tandis que r
qui en Suisse est lingual, y passe facilement à /. Le type éty-
mologique de dràyi est donc d + l'oy + ratia, d'origine inconnue .
Tout ce qu'on peut dire, c'est que ce n'est pas un mot « alpin »,
mais qu'il rentre dans la catégorie des mots qui, comme p. ex.
mâlumet commissura sont particuliers aux parlcrs orien-
taux.
ÈFOÙCELA
« donner trop de nourriture et dégoûter ; pousser un champ
à une végétation excessive » ; èfoûcelaige « dégoût ; végétation
trop luxuriante » ; foûcela « gâcher, cochonner » ; foûcelaige
« choses qui encombrent, foison de mauvaises herbes » ; dèfou-
cela « débarrasser de ce qui encombre et étouffe ». Thiriat,
I. En wallon et en normand on emploie hdhe (haise), hdhai, hecque, hec-
qiict, à Saint-Pol ù{e .
- 2. A Damprichard dîdai f. « barrière en bois dans les pâturages » {Mém,
de la Soc. de Liiig. de Paris, II, 139).
Romania, XLVIII. 12
178 A. HORNING
p. 430 : fousselége de voiline « trop de mauvaises herbes » ; (jar-
din) èffoiissela « où les léguines sont trop serrés » ; effoussela in
pouhhé « donner trop de nourriture à un cochon ». Bloch (v.
excès) : ef:'islà « donner à manger à l'excès; avoir trop à faire »
[effoiihl.vJa dans Adam est une faute]. Verbe formé de folli-
ccllus (de folliculus, follis « soufflet pour le feu »). De
l'idée de « gonfler » (follcscit « tumescit », Corp. Glossar.
latin., 6, 460) se dégage celle d'un développement excessif, d'où
dégoût et dissipation ; on peut comparer le logud. affoddonadu
« rigonfio », o]oa. « œil enflé » ÇKritischer Jahresbericht ûber d.
Fortschiittr der Rom. Phil.,XUl, i, 165). Vzh.fourel, pic. deffaii-
chekr, enfaucheler (A. Thomas, Essais de Pbil. franc., 297) a
uniquement le sens d' « enveloppe, envelopper », ce qui est
bien pauvre en regard de la riche floraison sémantique du mot
vosgien.
ESTOOUE m.
« esprit, intelligence, adresse » ; c'est un emprunt au fran-
çais estoc (le patois dirait ytot ou ytok^, d'après Littré un mot
d'argot ; /ât/Vg Vestoc est employé par les joueurs. Il est notable
que cette expression se rencontre aux confins des parlers ger-
maniques : messin estac « ruse, habileté » (Adam et Rom., V,
206) ; stok à Bournois, d'après Roussey : // na pa plû de stok ke
mon kii ; à Neuchàtel avoir du stok « être intelligent » (Tap-
polet). Comment l'expliquer ? Faut-il songer à estoc « pointe de
l'épée, puis esprit pénétrant, acies ingenii », ou bien partir du sens
de descendance, lignée, avoir de l'estoc « avoir de qui tenir »,
être de bon estoc, cela ne vient pas de son estoc ? Cette seconde ex-
plication peut s'autoriser de l'it. aver stocco qui ne signifie pas
.eulement avoir de l'esprit, mais encore « être considéré ».
FJINCÊ m.
« brin de ficelle, de corde » ; faincelè « cordeler à la main,
faire une ficelle; chanceler en marchant » ; subst. faincelai^e,
faincelou « quelqu'un qui titube » ; èfaincelè « allonger avec des
ficelles la chaîne de la toile ^^ ; faincé (Th'ir . , Adam); Jè se, f es le
(Bloch: toron; chanceler) ; zk , afincelcr (■<• lier, conduire avec
NOTES ETYMOLOGIQUES VOSGIENNES I79
une corde »; se desfivceh'r « se débarrasser de quelque chose » ;
finceUe (Godefroy, Coiiipléiii . : i-icelle), pic. fiinchelle (Littré).
Le « est issu par dissimilaiion du /, voir Dictionnaire Général,
§ 458. La plupart des exemples anciens se rapportent à la région
du nord-est. Ce qui frappe ici, c'est qu'au lieu de fèsê on s'at-
tendrait à/i-}ise, în latin ne se changeant pas en è en vosgien.
D'autre part, il ne semble pas qu'on ait le droit de voir là des
mots d'emprunt, /^5f représentant un type fi licel lu différent
du français fcclle filicella, et le sens de « chanceler » ne
paraissant pas se retrouver ailleurs. On ne saurait faire état de
la finale é de l'infinitif au lieu de la normale a, car elle est fré-
quente dans le suffixe dérivatif -cJer. Je ferai remarquer encore
qu'au lieu de faiti m. « finage », usité surtout comme lieu-dit,
on attend également fi-n, de même qu'on a fi-n pour le français
fin.
FLOTE f.
« morceau de pâte cuite-à l'eau, puis assaisonné de beurre »,
à La Baroche çn flot de hnartiër « purée de pommes de terre »,
à Damprichard de flot de pommes de terre; c'est l'alémanique
pflutte (Tappolet).
FRAKHE f.
« bavardage, cancan » ; lyon. frachi t. « petite branche cou-
pée »,frachons m. pi. « échalas destinés à être brûlés ». L'ital.
j'rasca réunit les deux sens, « rameau feuillu » et « balivernes,
niaiseries » ; frasche « branches sèches qu'on brûle », frascheg-
giare « froisser des feuilles sèches, faire des bêtises ».
FRIKH7ÉLÈ (fnstélè).
« passer légèrement à la flamme, roussir », subst. frikbtélesse.
De frïxum -{- fric tu m, de frîgo, on a combiné frixtus (xt
comme dans sextus, iuxta), fristus. L'afr. a frissoir frixo-
rium « poêle à frire ». Hingre compare breukhtélê qui a le même
sens, it. brustolare. Sur la finale -élè voir la remarque sous
faincê.
l80 A. HORNIXG
FROKHTA
« user, gâter », subst. frokbtaigc- de frustare, it. friistare
« user », à Bormio (St. R., IX) fnistar « logorarc, usare » ;
l'o met l'étymon frùstum hors de doute.
FIVALAKHE (lisez fitalà/}.
« faute grossière, bévue, sottise. » Ne correspond pas, pour
les sons, au lat. it. fallacia, afr. /dt/Z^a' (Godefrov, Civiip!é)n.),
puisque -a ci a serait devenu -çs(se^ et que kh présuppose -se.
Fîualakhe est fall -f- isca, suffixe peu fréquent représenté à La
Baroche par taras « génisse », suas « sorcière « (voir plus bas
sous bna).
GHIXGE
« sain, sans altération, pur, de bon tempérament » ; à La
Baroche gçnc, d'une main malade, redevenue saine, d'une
plante qui a bien poussé. Il existe, à mon avis, un rapport étroit
entre gçnc et le prov. goii, génie, f. -ieo, « pur, véritable, parfai-
tement ressemblant », pouisoun genico « vrai poison » (Mistral ').
Un hypothétique *genicus rendrait compte, d'une part, du
vosg, geng (g devient en position finale è ; la voyelle e est due
à l'action de la palatale initiale comme dans ger gendre), —
d'autre part, du prov. gcni qui est attesté dans les Alpes et qui
y aurait subi le même traitement que /lôr// porticus, pérti per-
tica (Mistml : pergo, POURTiauE). Au suffixe atone -icus fut
substitué -iccus qu'on retrouve dans bonni, hoiiiiic, f. -ieo ^,
bouniquel, hounieot « bon » et dans melieo « hydromel » — substi-
tution d'autant plus naturelle que certains proparoxytons proven-
çaux reportent l'accent sur la pénultième, tebédo, manégo, lanipêso
(A. Thomas, Ess. de phil. franc., 215). Genicus pourrait
représenter le lat. genitus dont il serait issu au stade geni-
dus, par changement de sufiîxe ; cfr. l'it. raneico pour ranci-
1 . Le prov. genk, gigncc « habile, inventif > , dérive de gèiii « talent, génie ».
2. En français bowiichoii dans une chanson enfantine: /'/'», ban, bon — bouni,
hounichon (F. Cordier, Coiiviédies an patois nieunen, Bar-le-Duc, 1870, p. 13).
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VOSGIl-WES l8l
dus, nivio, ruviœ de ruvidus (AGI., i6, 466), sass. frad:(iggu
fracidus (pour d'autres exemples voir Puiscariu, Zcitschr., 28,
607) '. D'après Forcellini genitus "■ auniir été employé comme
adjectif au sens de « procreatus, baptismale regeneratus ». Dans
certains milieux populaires il a pu se prendre au sens de « pur,
non altéré )',non sans être influencé pargenuinus. Nous aurions
affaire à un développement spécial du mot, ditiéreiu de celui de
genitusdevenu en latin vulgairegentus, tranç. et \-)Xov.gcnl '.
Genï t us, en tant que prototype degetic et de geni, témoignerait
d'une extension du sens analogue à celle de gentilis devenu
gentil, de genuinus « inné », puis « vrai, véritable », d'in-
genuus « naturel », puis « honnête, noble ». On sait que
l'afr. gent ne se disait pas seulement des personnes, mais aussi
des choses, gente chevalerie, geut responz.
Mistral dérive o-^/// du grec Ysvvr/ir, synonyme de -/îwaioç,
« de bonne extraction, noble, capable »; gén(n)icus, avec
l'accent latin, serait en effet un étymon irréprochable, tant pour
les sons que pour le sens. Mais, jusqu'à présent, on n'a guère
signalé en roman la survivance d'un seul adjectif grec, bien
moins encore celle d'un adjectif qui comme le nôtre est doué
d'un sens, dirai-je, moral. C'est là une objection qui pèse d'un
grand poids contre vsvvr/.iç.
GOSSJ m.
« l'effigie humaine qui se dessine dans la pleine lune ». C'est
le fr. goitssant (mais avec le suffixe à ■=■ ïttus) « lourd, trapu,
à l'encolure épaisse » ; gossat (Lorrain) ; atr. Gossard, Gous-
sart, noms de personnes; les gossas de chamenee (anciens docu-
ments lorrains de 1337, Ro))i., I, 341) sont peut-être des orne-
ments de cheminée en forme de boule. Gçs(^sè), gas{se) est le
I. On peut y ajouter annôticus substitué à annôtinus (A. Thomas,
Ess. de phil. franc., 239).
2. Genitus est d'un usage fréquent au siècle postérieur à Auguste : j'en
ai relevé une trentaine d'exemples dans les Annales de Tacite contre une
quinzaine du participe ortu s et quatre ou cinq seulement denatus.
3. Etyniologie contestée par Ettmayer et Herzog qui voient dans gent un
génitif de qualité *gentis de gens : Kritischer Jahreshericht de Vollmœller,
Xin(i9ii-i2), I, 231.
l82 A. HORKIKG
jabot des oiseaux, d'où gçsi, gasi « gaver » (Zeitscbr., 35, 677).
O11 se représentait l'homme dans la lune comme un gaillard
jouttiu, trapu. A La Baroche c'est un voleur de navets.
GUSÈ
« interrompre une occupation pour rester dans l'immobilité,
comme pensif, sans toutefois jicnser à rien » ; se dit spéciale-
ment des vaches qui, rassasiées, cessent de brouter ; s'ègusè ;
subst. giisesse, giisaige; dégusè « faire sortir d'un pareil état » ;
gHsei « hésiter » (à Vagney, Rev. d'Aïs., 37, 162), gnsè « hési-
ter » (Thir., Adam); reaiwegué gûie aVeau qui dort » (Adam,
p. 396); gi\ç « attendre » (Bloch : hésiter): « hésiter »,
« attendre » ne sont évidemment que des interprétations par à
peu près.
Au même sens on dit en wallon tn:(g « être pensif, rêvasser »,
subst. lûiège, tii~cu (voir les dictionnaires de Forir, Remacle,
\'illers); à Malmédy tû~inè (Zettschr., 18, 244) '. Le normand
a husiîë « perdre son temps à des riens » (Fleury, Pat. de la
Hagiié); on bil-ôk « s'amuse à des riens » (Guerlin de Guer,
Parler de Thaon, Biblioth. de l'Ecole des Hautes Etudes,
n° 136).
Il semble que le point de départ pour ces verbes soit une
onomatopée exprimant un état de rêverie, d'apathie, de som-
nolence: l'élément fixe et stable en serait le phonème //:(, tandis
que la consonne initiale, moins expressive, en constituerait
l'élément instable. Peut-être faut-il expliquer de la même
manière le français muser, l'ital. du nord iiiusar « star a guardare,
indugiare ». L'hypothèse émise peut s'appuyer sur ce fait que
nulle part, en vosgien, Ve de l'infinitif cr/q^ ne s'est changé en
a, les onomatopées (voir plus haut sous rahaîlle) échappant
souvent à la rigueur des lois phonétiques. On sait que, très
vraisemblablement cela est secondaire et issu de ê.
H AN m.
« le sein de la femme » : grande, slraitc et pouà de ban
I. M. Joseph Lebierre, originaire de Malmédy (décédé à Strasbourg, en
1920) et qui pendant de longues années a été professeur à Mulhouse, me
disait que tnie lui était bien connu et qu'il s'en servait couramment.
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VOSGIENNES 183
« grande, étroite et point de poitrine » ; han « mamelle, pis a
(Thir. : ive, p. -136); bà « pis de la vache » {OGD, Gloss.); lo
hâr,g (Hautes Vosges, BB 35). Il ne faut pas le confondre avec
Ig hàd « pis » à La Baroche (et OGD v. hà) qui provient de
hàdie '< traire ». On songe à l'allemand Haiig ; le sein, le pis
serait « ce qui pend ». Toutefois Hang ne semble jamais dési-
gner une partie du corps humain : Gehàngc seul se dit dans cer-
tains dialectes du cœur, du poumon et du foie des animaux et,
comme terme de vénerie, des oreilles des chiens de chasse.
HÀBŒI m.
[transcription phonétique ; ne se trouve pas dans Hingre.]
A La Baroche le hàhœi est une grande caisse ouverte, en bois,
avec divers compartiments à cloisons destinés à trier et tenir
séparés choux, carottes et pommes de terre. Dans la localité
voisine d'Orbey, H. Urtel a relevé également hâbœi m. « com-
partiments en bois pour isoler les différentes espèces de pommes
de terre » Archiv fur das Studitim der neueren Sprachcn u. Liter.,
122 (1909), p. 396 sq. Je ne puis m'empêcher d'en rapprocher
le mot turc haiiibar « grange à cloisons pour serrer le maïs »,
répandu aujourd'hui dans tout l'Orient, Rom., XXXI, 579. Les
deux expressions correspondent exactement pour le sens et pour
les sons, sauf que le suffixe usuel œj =^ orium aurait été sub-
stitué à la finale insolite ar. Ya-t-il là une coïncidence fortuite,
ou bien est-ce un mot qui a voyagé avec la culture du maïs et
a réussi à s'infiltrer dans un patois vosgien ? Je renvoie aux
remarques de Pu^cariu, Zcitschr., 37, m sur cncuru:{ « épi de
maïs », qui dans les environs de Berlin est synonyme de maïs
même, — mot dont les migrations sont intimement liées à la
diffusion de la culture du maïs.
HASSE f.
« peine, effort, fougue » : ce n'a mi lai basse « ce n'est pas
la peine » (à La Baroche : s n à mi le pœi) ; bassié et èhassié
« fatiguer, vexer, irriter » ; èbassié, bassiou « qui agit par bou-
tades » (Adam); basse (Thiriat) ; bas « d'une hâte pénible »,
bàsu se dit plutôt des bêtes (Bloch ; hâte, fougueux) . C'est
184 A. HORMNG
l'allemand bass dont le vocable vosgien reflète le sens primitif :
het~en, aht.-all. ha:^::ên se dit d'une poursuite hostile. Hassiou
rappelle l'alsacien hàssig « irascible, d'une humeur ditficile ».
Vi de hassié semble être l'équivalent du franc. -Hier ; le genre
féminin est amené par « peine » et « mùhe ». Hass a pénétré
en rhétique, mais n'est pas signalé en Suisse.
HI-Rf m .
« gros train de maison ; grosse ferme » et héré m. « amas de
choses encombrantes ». Les deux mots sont aussi employés
comme lieux-dits et se confondent souvent. Hçri « train d'une
maison ; matériel d'exploitation ; dépense qu'exige l'entretien
de la culture » (Bloch : train). Je crois qu'il faut partir de l'afr.
hoirier « héritage », afr. héritage « immeuble », aprov. ères
« patrimoine, bien-fonds », pic. hérie f. « héritage », pic. hérî-
tache (héritage) « jardin entourant la maison et dont une partie
est souvent consacrée à la culture du chanvre » (Corblet;
Ledieu, Pat. de Déiiiiiifi). L'idée d' « héritage » semble avoir
emporté celle d' « abondance », puis d' « excès, dilapidation,
ruine ». Les deux sens sont réunis dans le dicton : hèrï i)iè!:^hèjï
« un trop grand train de maison mange les bénéfices ». Dans
héré -é est -av lus ; -/dans hç ri est le suffixe -île qu'on trouve
p. ex. dans inesuil mansionile et qui a peut-être été substitué
à -arius. L'étymon proposé se heurte à Y h aspirée. On peut
imaginer différentes explications : l'influence de l'allemand
Herr, des influer ces littéraires, l'efl'et de la perturbation causée
par la pénétration dans la langue de mots germaniques avec /;
aspirée (voir BB, 184, v. Lis) ' ; mais tout cela est bien imprécis.
HERPEUYÉ
et herbciixc (refoit sur herbe) « bouleverser, jeter en désordre,
mettre sens dessus dessous (herbe, foin) » ; herpie f. « action
vigoureuse et soutenue » ; ■ — ■ herpeuyé « travailler vite et grossiè-
rement » ; herpie « travail rapide et hâté » (Thir.). La base du
motestlelat. herpicare (erpica, erpicarius. Cor/). Gloss.
:. Ajoutez vosg. hàp{ pour ap^ « enter ».
NOTES HTYMOLOGIQUES VOSGIEWES 185
hit., VI), c'est ce que prouve le mess, herpiyë « herser », i?(V//.,
V, 210, /;tv/)/ « herser » (Labournsse). Herpeiiyé a dû s'em-
ployer anciennement pour une manière grossière etrudimentaire
de herser, telle que l'attieste pour le wallon l'expression hiche
di spcuc 0 traîne d'épines » (A. Body, Vocabul. des Agriculteurs')
et pour Bormio stro^ifia « fascio di spini che si tira a strascico »
(5/. R., IX). La herse se dit écbe (Hingre, Thir., Haillant),
herser ech' {HaiW .) , termes qui désignent apparemment un pro-
cédé moderne perfectionné. VALF enregistre plusieurs fois
pour notre région le fr. herse, mais non pas lis et Ijœy^ BB,
184.
Pour expliquer 1'/; aspirée de l'afr. bercer et des formes
paioises J. Jud a songé à la possibilité de l'immixtion d'un
.synonyme germanique avec /; ÇArchiv de Herrig, 124, 403).
J'admettrais plutôt avec Dosdat que dans les mots exprimant une
action qui exige un effort énergique, 17; fait fonction d'onoma-
topée : basœ « hocher », hesœ « tirer », hçtœi( heurter », hakya
« choc d'une voiture », hahr « secouer un arbre », bar, hàrçm,
bô «cris pour stimuler un attelage » (^Zeitscbr., 33, 215, 224,
267). Il faut y ajouter èheve (afr. enhaver) « attirer à soi »
(Callais, Mmuiart von Hattigny und Ommeray, 346); barte « faire
effort pour ouvrir une porte » (Brod, Zeitsch., 36, 532), vosg.
hargote « cahoter », baïue « aboyer », le français baut, bapper,
harceler, hennir, bûcher. Sans doute dans la plupart de ces mots
1'/; est étymologique, mais dans d'autres il a pu s'introduire par
imitation, en quelque sorte par contagion. Herpeuyé, lui aussi
exprime une action violente.
HNJ
« sorcier », bnakbe et génakhe « sorcière », dans la Suisse
française djçnaîscb; non pas de geniscus (BB, 195 v. snâs),
mais de Diana (EW', Sainéan, Zeitsch., 31, 275 ; Tappolet,
Survivance de D. dans les patois romands, Schweixerisches Archiv
f. Volkshunde, XXII, 1919); la valeur exacte du suffixe -iscus
n'a pas été précisée.
HWAU m.
« mâchoire », bvjan de fau « le talon en fer qui relie le
l8é A. HORNIKG
tranchnntde la faux au manche » ; hzcô, wô, wâ(B\och : manche).
Les dérivés éhivaula, dèhivaiila « emmancher, démancher la
faux », liçjruvlç (Bloch) montrent que, contrairement à ce qui a
été admis BB, i88 v. ij^a, hwau n'a rien à voir avec l'alémanique
worb « manche de faux » (Tappolet, s. v.).
HWAUDA
« pousser le cri joyeux ioûhihi », subst. hwandaige, hwau-
desse ; Inuaudè (Haillant) ; de hua « crier » avec le suffixe ger-
manique -ald qu'on retrouve dans pelaiida « frapper », afr.
peJniide?- (voir pour d'autres exemples A. Thomas, Rom.,
XXXVIII, 459).
KÈMEÇURE
« avant-train d'un chariot » ; dans hincrasse f. « l'arrière-
train » Hingre a reconnu l'allem. Hintcrachse ; kçmôsûr, kevisiir
(Bloch : voiture); sur l'habitat decommissura qui semble
particulier aux parlers orientaux, voir BB, 180 v. hamyœr et
G. Huber, Les appellations du traîneau dans la Suisse Ro?nande
(JFôrter u. Sachen, 3. Beiheft, § 98).
KÉRBAUSSIÉ
et kherh-, « croiser en sautant (un mur) ; croiser avec un
projectile lancé par-dessus (le faîte) » ; kerhôse « jeter quelque
chose par-dessus un obstacle » (Bloch : jeter, sauter) ; quer-
baussier « jeter par-dessus ou de l'autre côté » (Lorrain). Hingre
a identifié ^flwji/V à l'it. hal^are, prov. haussa « être ou devenir
escarpé ». Ces verbes sont, il est vrai, intransitifs ; mais bal-
T^ellare et shalyarese prennent aussi au sens actif, et, en français,
on dît sauter le ruisseau. Quant au préfixe kér, H. hésite entre
krœ croix (cf. kerhàt « croisette » à Belmont) et l'allem. qncr .
Une formation croixbaussier pour « sauter en croix « paraît dif-
ficilement acceptable, tandis que cjucr (= in die Qucre^ est satis-
faisant pour le sens, et la variante kherh- appuie cette interpré-
tation. Le mot germanique est représenté en roman par l'it.
guercio, l'aprov. guers, le nprov. gués, guerch « de travers » {EW.,
NOTES ÉTYMOLOGIQUES VOSGIENNES 187
DWERH, dwer). Baiissié reparaît dans un autre composé de sens
analogue (Bloch, /. c.) ekobosi, çkôbôsl, où eko- est également
obscur.
K EUSSE f.
« marque faite sur la peau par la piqûre d'un insecte ; pus-
tule qui démange sans suppurer ». La souche du mot est le
lat. cossus « ver de bois, espèce d'artison », d'où le roumain
co^ qui désigne i) des pustules sur le visage et la poitrine, 2)
la larve d'une espèce de taon et la larve de grands vers blancs
qui se forment sous la peau des bestiaux. De même, l'ital. cosso
« pustule » n'est pas étymologiquement différent de rJ^f « larve
du hanneton, pou du chien >•, etc. très répandu dans les dia-
lectes de la Rhétie et de l'Italie du nord (Philippide, Zeitschr.,
31, 307) '. A côté du franc, cosson « charançon » il existe une
forme sQconàmt cusson, cusscron (Dict. Géii.), prow. cussonn, et
keusse avec sonc// (Godefrov, v. cosson donne ^ueusson dans la
Côte-d'Or) postule précisément un tvpe cûssa (/i!=a/ comme
dans /;(îr huche, /wT bûche). Le Thcs. donne sous cossus une
fois eu sus et, de plus, cossis est attesté plusieurs lois comme
masculin et une fois comme féminin. De ce cossis on a pu tirer
cossa comme on a, en roman, corba, fiista, resta de cor bis,
fustis. restis. Enfin cûssa serait le produit d'un croisement
de cossa avec cusus -. L'emploi figuré de ce mot qui^ pour
le français, n'est pas signalé ailleurs, n'a rien qui puisse éton-
ner. On appelait cossi « nntura rugosi corporis homines »
{Thés.) ; le prov. coussoun désigne aussi une personne impor-
tune ; coussouna est synonyme de débile, vieilli; se coussoiinalou
capctsi « se creuser la tête ».
KNÊVIÈ
et kmévic « aplanir, égaliser », à côté à'èvic qui a le même
sens, ne peut être qu'un composé de aequare, et le seul qui
1. En allemand on nomme Finne une petite pustule et les vers d'où sort
le ténia (solitaire).
2. Le masc. cosse (Littré) avec son ^ conviendrait plutôt à un fém. cossa
qu'à cossus.
l88 A. HOKXIXG
convienne ici, c'est con(com)-aequare, en place du classique
coaequare: kn se trouve pour co» dans knôs connaître, pour
coin dans kniôsje commencer. Le latin vulgaire ne paraît pas avoir
toléré co devant une vo3'elle : coactus est devenu côctûs
(^Roni., XXXVIII, 152; XLI, 452); on disait conepiscopos,
conabbates (r/;«. : coepiscopus 1432'°), comerceo pour
coerceo (ib., I-133 '), peut-être comeopour coeo {ib.,
1415^9-47) j notons encore comedo et cum-initiare « com-
mencer » '. Je ne connais pas d'autres représentants de conae-
quare en roman, bien que aequare y soit très répandu
(J. jud, Zeitschr., 38, 11).
KHALEIN m.
« courant d'air surtout désagréable, nuisible », luéchan kh.
« haleine fétide » ; à La Baroche niâr sâlç « odeur nauséabonde »
(imprimé à tort en un mot, ///nr estl'afr. luenre); messin khalè,
choie {Rom., V, 210), saU, yalè « haleine », Zeitsch., 36, 541 ;
33, 257. C'est un postverbal d'exalenare (sur alena v.
A. Thomas, Nouv. Essais, 277), afr. essakné « essoufflé » (un
exemple dans Godefroy), mess, hhalnë « respirer, flairer »,
Rom. l. /. Sur la forme masculine très fréquente v. Flechia,
AGI., S, 325.
KHJMA
(( surprendre et mettre en fuite»; partie, fém. kbaiiianc
(lisez yauiçi) dans une poésie patoise, Bull. Soc. phiJom. vosg.,
9^ année (1883/4), P- ^5 5 ïàma, sâme, yàmà, ësâma « faire
fuir », p. ex. une nichée d'oiseaux, une buse(Bloch : chasser).
De ex et cama « lectus brevis et circa humum » {Tbes.^ : c'est
l'évocation de la vive image d'un animal surpris dans son gîte
et mis en fuite (allemand. : atif- und fortscheucheii). La voyelle
a, normale en position atone, a été transportée à la tonique ;
sca se change en sa ; pour la nasale cf. hnç aimer. Je n'ignore
pas que cama n'a été relevé encore qu'en espagnol, portugais
et campidanien ancien et moderne ÇSt. R., 4, 238). L'étymon
I. Dans l'ital. dialectal conài, conagio « caglio » un n tiré de la préposition
con a servi à adoucir l'hiatus de coagulum {AGI., 16, 296).
NOTES LTYMOLOGiaUES VOSGIENNES 189
camus « muselière » serait suffisant pour les sons, mais non
pour le sens. Il en est de même d'un cama « collier de bois
pour le petit bétail » supposé d'origine germanique (cfr. Huber,
ouvrage cité sous kèmeçure, Index).
KHAPOLA
« se remuer vivement, sans changer de place, pour échap-
per à une étreinte », khapolaiç^e, khapolessc « agitation impor-
tune » ; hhapolà « qui gène par son agitation » ; — hhopolé « s'agi-
ter », hhopola « qui fait l'important sans travailler sérieuse-
ment » (Baillant) ; yopolâ « qui travaille à des riens » (Bloch) ;
à La Baroche capoUi « homme qui s'occupe du ménage au lieu
de travailler sérieusement » {c est une prononciation vicieuse
au lieu de s). Le mot a tout l'air d'avoir été importé de l'Italie
du nord (cf. plus haut ainiwagiia^ où schapidar, it. scapolare
(r=: scaniparc) est attesté dès le xv^ siècle, Rom., VII, 50; St.
R., 4, i-]0 ; à Bormio skapoJâscla svignarsela, St. R., IX. De
ex -f- capulare « laqueo circumdare », capulum « funis »
{Thes.^EW).
KHIVÈ
verbe qui se dit de la neige chassée par le vent, subst. khi-
vaige, khivesse " tourbillon de neige » ; hhivaïe, bhivéye « tas de
neige amoncelé par le vent » (Thir., Adam) ; à Vagney bbive'
est imperson. comme ça hhive ! « comme le vent chasse la neige
et l'entasse !» à La Baroche sa sïh d'une tourmente de neige.
C'est l'allemand schiebcn {^iisamiimi) schiehen « réunir, ramasser
en poussant », avec une restriction du sens analogue à celle de
mejiaïe (de mcnei-) « amas de neige » à Châtenois et à Dampri-
chard. L'è de l'infinitif, au lieu d'à normal, témoigne sans doute
d'une introduction récente dans le patois et doit s'expliquer autre-
ment que l'd' de gû:^^ (voir plus haut). Au sens restreint indiqué
le mot est étranger aux dialectes de l'Alsace. Dans la Suisse
française sibc(ji^ est un terme d'un jeu de cartes (Tappolet).
KHÔKHELA
(( remuer, soulever en sarclant ; faire entendre un bruit de
frôlement comme celui des feuilles sèches ou d'une étoffe de
soie » ; khokhelaige « bruit de frôletnent comme celui d'une sou-
1^0 A. HORNING
ris qui court dans les feuilles sèches ». Sohhia, sohhlè, 3. pers.
pi. so})hlo « amasser des feuilles sèches et le bruit que font ces
feuilles » (Thiriat). A La Bresse il y a eu assimilation à dis-
tance de Vs initial à kh (cfr. vosg. sô^i songer, mess, yw/ë' sour-
cil, Zéliq/on, Lothriufi. Mundarten, fr. chercher). Dans sohhlé on
reconnaît sans peine le verbe scuceler dont Godefroy donne un
exemple tiré des Archives de Dôle (Doubs), de l'année 1286,
et qu'il rend par « fouir, sarcler ». Ro})i., XXXVIII, 452,
P. Mever mentionne en outre un instrument aratoire, soiiccUo:;^,
dans des documents de la Bourgogne (i 363-1477). Comme
étymon je propose subtus -|- celare '. Ce verbe celare est
interprété dans le Thésaurus par « seponere, clam facere, subri-
pere, furari ». Sokhlè ce serait « soulever les feuilles d'une
manière rapide et les amonceler, tout en faisant entendre un
bruit furtifou frôlement », le souceloi serait le râteau ou la
râtissoire servant à ce travail. La forme ancienne a dû être 5(?m:{-
celer (y^ = se). Le Thés, enregistre les composés sub- et sub-
tercelare dont le premier survit dans l'it. dialectal soccielare
« sottrarre béni al fisco », AGI., 16, 469. Supercelare semble
postulé par aresorccJIà (et corcellà) « ricercare, mandare sosso-
pra » à Velletri, 5/. R., 5, 66.
KHON m.
« dosseau petit et sans valeur » (khoukhau est la première
planche sciée munie de l'écorce khczvôkhe) ; khon « planche de
rebut » (Haillant) ; sô « planche de deuxième qualité mal apla-
nie » (Bloch) ; yp. yô, y_o « seconde planche sciée » à Belmont
et dans deux localités voisines, OGD, Gloss. {ykijoyâ est la pre-
mière planche) ; hhori « planche dont un côté n'est pas à arête
vive et qu'on utilise comme support », tandis que h cohhâd est
une chute de planche, d'épaisseur et de longueur inégales,
sciée à côté du chou, Textes patois, 212 à 217: ici encore il faut
entendre sans doute par Ithhon la deuxième planche; si à Rémilly
(Roiu., V) on nomme hhô la première, il y a peut-être eu
confusion ou l'on désigne par hhô la première planche utilisable.
I. Voir Du Cange v. subcellatus : nostris soiisccler pro « cacher sous «,
celare, obtegere. Suivent ces deux vers :
l'une cstoit emmuselee
d'un faux visage et souscelee.
D'après l'EW souceler viendrait de s.\rcfxlum « hoyau ».
NOTES ETYMOLOGiaUES VOSGIENNES I9I
Si « deuxième planche » est la signification première du mot,
il pourrait provenir de secundus par les intermédiaires ig/o«,
siofi, i'ô. Pour le changement de c {<;} en /, on peut faire état
iïesiiri assurer, supposé que securus ait passé par les stades
seii'ir, siiir, siir. Secundus lait fonction de substantif en fran-
çais, provençal, italien.
KHPONCE f.
« rebord du lit » ; à La Baroche en spôs dç Ici ' » les traverses
du haut et du bas » ; hl.ipoiice, sponce f. (Thir.), ponce (Raillant)
« derrière du bois de lit » ; chponce <( esponde et ruelle du lit »
(Lorrain). C'est le lat. et it. sponda, afr. esponde, mais sous
une forme qui semble ne comporter qu'une explication. En
lorrain oriental n -\-di, gi, gë, gt latins se changent, non pas en
ng, mais en 7?~, pran~ii prandium + are, piâi plangere,
regrà^i re -j- grand iare, cf. BB, 190. Un dérivé spondea,
de sponda, aurait donc donné {e)5pô:;^, en position finale {e)s-
pôs ; voir les nombreux dérivés en eus, ea réunis par A. Tho-
mas, Ess. de Pbil. fr., 74 ; je ne mentionnerai que le prov.
rtiexplha medullia, de medulla. Spondea comme collectit
désignerait tout ce qui a trait au bois de lit, le devant, l'arrière,
même la ruelle. Dans esponge du lit (Godefroy) g doit être
l'équivalent du vosgien ~.
Ce n'est pas tout: le mot est aussi wallon. D'après le Bull.
Soc. Liéî^. Litt. Wallonne, VII (1864), p. 125 les sponsses sont
les côtés longs du bois de lit (terme de menuiserie) ; Grandga-
gnage donne sponse ; cependant à Namur on dit sponde et d'après
Godefroy la forme wallonne est siponde ; éponce en Rouchy, et
non éponchc, exclut un type avec c ou //. Or, le wallon ne
connaît pas le changement de ndi en »~ ^ ; en conséquence, ou
bien l'explication qui vient d'être tentée est fausse, ou bien le
wallon a dû emprunter sponse au lorrain. On voit qu'il est
ici indispensable que l'histoire du mot soit complétée et éluci-
1. Communiqué en juin 1920 par madame Laporte ; à joindre au Glos-
saire.
2. On ne saurait faire état de confire « amas de neige » de congeria, d'ail-
leurs souvent altéré, car on trouve, également à l'état isolé, con:^iri en lyon-
nais.
192 A. HORNING
dée par la connaissance de la chose qu'il dénomme. Je puis dire
seulement que d'après ce que m'a aftirmé madame I.aporte les
bois de lit sont fabriqués à La Baroche même par les menuisiers
de l'endroit qui entendent fort bien leur métier et occupent
souvent trois à quatre ouvriers.
On sait que le français possède un homonyme d\'po}i!^e qui,
entre autres acceptions techniques, a celle d'extrémité de chaque
branche du fer cà cheval. On admet d'ordinaire que sous l'in-
fluence d'épotjge spongia et par suite d'une confusion, éponde
s'est altéré en éponge — explication qui n'a rien de séduisant, car
comment V éponde a-t-elle pu suggérer l'idée d'une éponge de
telle manière qu'on soit arrivé à parler de Vcponge du lit (voir
l'exemple cité)? L'étymon spondea paraît s'imposer.
Enfin il faut tenir compte de certains mots italiens dont je
dois la connaissance à M. J. Jud : logud. ispiiii:;^a « sponda del
letto », sic. spon:;a {EW^, calabr. spon:;aroIa, vénit. sponiariola
(et spondarolà) « spondaruola » (Salvioni. SpigoJat.Sicil., Rendi-
conti del Isiit. lonib., Ser. II, Vol. 40, 1907, p. 1 157). Est-il
permisde postuler ici également un étymon spondeaPOn peut
invoquer le logud. tiiiia)igia,tiwan^a « encens » de Oj[j.ix\ia (jiina-
iiiia, tiinanid), ispundza spugna, aginariu, aujourd'hui ainard~îi
ânier (Meyer-Lûbke, Znr Keiiutnis des Alllogiidoresischeii,^. 30,
36, 60). Dans l'Italie méridionale on afron~a, frcm:;;e foglia, de
frond ea.
KHPOUGÉE (f. lisez /pugei)-
« fruits tombés avant maturité » ; hpougéye, spougic (Thir.) ;
prœgî, pïigi, '/,p'igi (Bloch : fruits) ; montb. pourdjie f. (Conte-
jean) '. Lat. expurgata :purgare s'emploie souvent du net-
toyage du blé, des fruits (Littré : purger), aprov. espiirc « éplu-
chures », d'espiirgar (Roiu., XLII, 401), astur. pulgàr « pelar
las patatas y las frutas » (Rom., XXIX, 362). En vosgien r
tombe devant ^^' ; dans prd'gî la métathèse est antérieure à l'amuïs-
semerrt. Le type expurgata a eu, ce semble, ici, // hrci (EJV:
I. A. La Baroche iidlài f. expliqué par mad. Laporte (juin 1920) par lo
frùl(c çn tç mi, e Uâl f cr — sttll, stillat « tombe goutte à goutte ». Le prov.
destel « fruits avortés », deskïha « tomber avant maturité » vient peut-être,
plutôt que de stilus (f^^) du nprov. estello « goutte ».
NOTES liTYMOLOGIdUES VOSGIËNNES I93
purgakk) : le vosgien présente, il est vrai, quelques exemples,
du reste peu concluants, d'il (ou) protonique pour û latin, ykuro
écureuil, p/a/f/ prunelle, à Bclmont tiiici d'une végétation luxu-
riante, d'un radical drilt (à La Baroche, drœgi) ; mais il n'y a
rien de pareil, que je sache, en Franche-Comté. Le béarnais
dit pourra, porga « sarcler », mais piirga « purger ». Godefroy
donne espourgemeiit d'après Palsgrave, ti pourgent (Compléiii .').
KHPIVA m.
« vannures ; épis coupés et vides; ce qu'on ramasse avec le
râteau en raclant un pré, un champ ; menus débris de maçon-
nerie »; hhpona « épis, glands, têtes de chanvre qui tombent
pendant l'égrenage ; vannures » (à Vagney, d'après Thir. v.
HOUPPE, p. 435). Exputatum (v. Forcellini) de expùtare
convient pour le sens et pour la forme. Ce verbe signirie pro-
prement « tailler, élaguer, émonder », mais l'aprov. podar, le
béarnais poiula est attesté aussi au sens de « casser ». Pu tare
est d'un emploi fréquent en roman, je ne mentionnerai que
poddans le Bagnard, Rom., VL 371. Expùtare survit dans le
nprov. espûiidassa « tailler d'une manière grossière ». Hiipija
obtenu une fois par Bloch (v. vannures) est, à mon avis, une
déformation individuelle.
KnriI-ULEi.
« plaisanterie légère, spirituelle, piquante ». Sur l'origine de
ce mot que je n'ai pas rencontré ailleurs, je hasardeiai une
hypothèse. Le proparoxyton stolida a pu se changer en ytiœl
en subissant le même traitement que Içv « tiède ", fniilèv
« malade » (voir plus loin pare), avec cette différence toutefois
que dans ces mots la voyelle tonique provient de g -|- i et de a
-\- i, tandis que dans -///«/ iœ représenterait ô tonique libre sans
/, car o-\- i donne œi : ou bien iœ serait-il œi transposé, v/^W/ étant
d'une prononciation difficile ?On peut comparer kiœ « cuir » pour
kœi{i') à La Baroche. Quant au sens, une plaisanterie légère et
spirituelle semble être de prime abord le contraire de stolidus
« sot, stupide » (^stolide laefiis, slolide ferox), mais des propos
dépourvus de raison et de bon sens nont-ils pu, dans certains
Romania, X.LVIU. 15
194 -''• HORNING
rnilieux, passer pour plaisants ? Les paysans, dit Tliiriat, p. 379,
riront à gorge déployée d'une grosse bêtise ; fjôv (fable) est à La
Raruçhe synonyme de « blagues, drôleries ». Cicéron dit Orat.
PhUipp., II, 4, § 7 : '< quam niulta ioca soient esse in epistulis
quae prolata si sint, inepta videantur! » Le contraire ne peut-il
pas aussi se produire ? — Le français du xvi'= siècle stolide, sio-
//W/7/, l'ital. stolido, l'espagnol estolido, estolide:({dr. tilno,frio),
l'angl. stolid, stolidness, sont savants.
LAICIÉ
« lacer, en particulier assembler et lier la charpente d'une
maison » ; laiciou de mwôhon « charpentier », laicemô « char-
pente ». De même à La Baroche Içsi, àBelmont hvsi lobateinià
« ajuster la charpente » (expression technique du charpen-
tier).
LA USERA
« vernir la faïence, la poterie », lauserou f. « vernis vert ou
bleu de la poterie » ;dèlansera « faire tomber ce vernis » (subsr.
dèlaitseraigè) ; à Châtenois (d'après Vautherin) laisun, laisenim
« vernis de la poterie », dîelaisenai {= dèlausera). Du pers.
lâjmuard, arab. hiinward avec maintien du / initial qui a dis-
paru des langues littéraires {ct^ur, annrro), mais qui subsiste
aussi dans l'it. du nord la:{uro St. R., 4, 64. 125, et le moy.
allem. layiure, la^tlre fem. (jnit roter lasùre^. Il est possible que
ces formes romanes proviennent d'Allemagne, car l'azur d'Alle-
magne était célèbre au moyen âge (v. Mistral), et le bleu d'azur
ou bleu de Saxe aurait été découvert au xvi^ siècle par un ver-
rier saxon ; encore aujourd'hui on en fabrique le plus en Saxe
(v. le Grand Larousse). Le fem. lauserou (schéma : laT^ur +
orem) semble avoir été formé d'après couleur, chaleur (voir plus
haut sous arou} ou bien être adapté de Tall. la:(ûre. Dans laîsnn
(pour laîzrun ?) un est le suffixe rumen (v. A.Thomas, Ess.de
ph. fr., 285), dans laisenun r se serait assimilé à n final.
LMECHOU, LMËCHOU, i.-OÙSE
« gluant, baveux » ; rmechou « baveux » (Adam, Thir.), ne
NOTES ÉTYMOLOGIQOLJES VOSGIENNES I95
peut se séparer dehnéavi, liiicçoii « limaçon «(de même en esp.
haboso « baveux » et babosa « limace ») ; Iméchou présuppose un
type li macca par ce qui a dû donner Uinache et qui est postulé
également par Icgasc. et languedoc. liinaco, liiiiauco (voir encore
dans Mistral Umacaire et limaqnc). Labourasse est seul à donner
leiimchon « limaçon ».
LOÙRIÉ
a, outre le sens de « veiller, fiiire la veillée », celui de «luire
pendant la nuit » et se dit spécialement de la lune et des astres
qu'on voit disparaître plus ou moins tôt, plus ou moins tard,
sous l'horizon. Cette signification qui n'est donnée que par
Hingre, met l'étymon lucubrare 'hors de doute et, du même
coup, celui de lucubrum pour hure « veillée ». Il est certain
aussi que ce verbe n'est pas d'origine récente ni créé sur loùre,
comme le veut Bloch, PV,t, 14. D'après Bloch il n'aurait encore
dans beaucoup de parlersquelesens d'« aller à la veillée » ; mais
aller à la veillée ne veut pas seulement dire s'y rendre, mais
aussi y prendre part ; aller à la messe, c'est aussi y assister. L'/
de loûrié qui correspond à une finale française Hier ou eier (oier)
se retrouve Ams fion louriau « colchique » (La Bresse), Iiirio m.
« groupe de jeunes gens qui veillent », Iiiiïrôs « colchique »,
(Bloch : VEILLÉE, colchique), et c'est là une nouvelle preuve de
l'ancienneté du verbe.
mJ m.
« poids de balance, d'horloge » ; vidci poids d'horloge, ancien-
nement en pierre » (Haillant) ; inà « poids d'horloge, de bas-
cule » (Bloch); ma a curseur de la balance romaine » (Fankhauser,
Val d'Illiei, Gloss.). Ma est l'équivalent de l'it. uiasso « grssse
pierre » ; en français on appelle masse le contrepoids de métal
d'un peson : a suivi de ss ne se change pas en è : grâ, f. grasse
gras (partout) ; las lasse Bloch, Lexique, p. 175, 1. 5 du bas ;
cfr. lamoi « hélas » (Haillant) ; pa (Bloch : pas). Vè de brç
I. Cfr. pour le sens de « travailler à la lumière »fç ra hlsiid(dc lucinare)
« filare il lunedi avanti giorno per rifarsi del forzato riposo festivo » (Dial. di
Castellinaldo,St. R.,X.)
196 A. HORN'IN'G
« bras » provient de l'influence de la palatale finale aujourd'hui
disparue ; bçyj « baisser » a réagi sur hç « bas » qui se dit sou-
vent /'f-/. Si nui était l'équivalent phonétique de Tit. ma:^:^o, on
aurait //// au \'al d'IUiez où brachiuni devient /';;.
MAITR f.
« étoffée, matière dont une chose est confectionnée » ; maille
f. (' mortier de maçon, étoffe quelconque, toute matière pre-
mière qui sert à bâtir ou à confectionner des habits » (Thir.) ;
;//('/ « étoffe » BB, etBloch. Je voisdans ce mot une abréviation
de malièrc, à La Bresse mailêre, et de matériaux: le sentiment
de la valeur des finales de ces expressions savantes s'était perdu,
et on sest borné à en dégager et utiliser le radical ; cfr. le ptg.
aço refait sur aceiro (Meyer-Lûbke, RGr., II, 401). Cela était
d'autant plus aisé que matière, en patois, s'est spécialisé dans
le sens de « pus » : voir Bloch s.v. ; luelir OGD; tiiailière (Hail
lant).
MAL
[transcription phonétique; ne se trouve pas dans HingreJ. A
La Baroche le mal, de bon mal féiuinin plur. « marc de calé »
(parfois au s'ingul. de mal) ; à Belmont au fém. sing. le mâr
« marc du café_, du vin » ; mârl de café dans le département du
Nord, ALF,c. B 1620 (feuille A). Le diminutif marcu la, de
marca (Du Cange : marca sua detulerint pressoranda. ann.
1217) devint mark, de même que de margila, de marga
« marne » on a eu en afr. imirle et en ital. d'amurcula
(amurca) morchia '. En vosgien r s'amuït devant /. ï)àViS mènes
fém. pi. « marc de pommes de terre » (Haillant), menue f. pi.
« marc, résidu » (Thiriat), on constate la même altération que
dans le franc, umrne : ri a passé à m, changement nécessaire-
ment antérieur à la chute de r devant // qui est de règle dans les
Vosges. D'après A. Thomas, Rom., XXXV, 317, marne
serait une déformation récente de tnarle, mais il est singulier
que méuue « marc » ait subi cette même déformation. Diez
cite encore poterne de posterle.
I. La vwrkula da l'ôli à Bormio, 5/. R., IX, v.viorka.
NOTES KTY.MOLOGIQ.UES VOSGIENNES I97
MJNGOUXA
«demander d'une manière basse et importune »; mau^oiDiâ,
vmngOHuoit « qui sollicite de cette manière » ; vmngouuaige
« sollicitations basses »; iiiaugoiuia « mendier, exagérer sa misère
d'une voix dolente », les mendiants de ce genre s'appellent
mangoug)ids (Thiriat) ; )iiangoiina « mendier » (Bloch). Peut-
être du lat. mango « marchand d'esclaves, maquignon » qui
avait pris le sens plus général de « revendeur ». Cf. Du Gange
V. inangonare « trafiquer »: u de lis qui futiles merces vili pretio
emtas aliquanto carius distrahunt »; v. mango: « seductor qui
vulgo dicitur manganus ». Ces gens ne jouissaient pas du meil-
leur renom, ce que prouve ce passage des Capitulaires de Char-
lemagne : « ut isti niangones et cogciones qui sine lege omni
vadtint » (DC. v. manganus et mango). De là à « obséder par
des demandes importunes, mendier » il n'y a qu'un pas. En
français, maquignon, maqiagnonner se prend également au sens
défavorable. L'ancien saxon connaissait mangôu « trafiquer »,
Kluge, Urgermanisch\p. ti. L'afr. mangon « boucher » semble
être un mot différent.
MEUKH1\E)RA
« meurtrir (///r///i7;//77 « meurtrissure »), du german. ;////;7/rm;z.
D'après la loi XII de Grammont, de deux consonnes séparées
par une occlusive, l'explosive dissimile l'implosive, mais le
cas d'une dissimilation de r...r en s...r est contesté. D'après
A. Thomas, Rom., XXXVII, 292 n. 2, le 5 àe Besnard ^onr
Bernard, de l'afr. mcstrii pour mertri:;^ n'aurait qu'une valeur
purement graphique, — opinion combattue par Meyer-Lûbke,
Zeilschr., 32, 753. Mcukhtra prouve que dans Y^LÏr.miisdre
(traitor)et musdrir (Godef. : 2. mordre; mordrir) s est issu de
r : en effet kh(^y^ ne peut être le représentant direct de r qui en
vosgien s'amuït devant t.
MIES S AU DE f.
« hydromel », Hingre renvoie à l'afr. jniêçaude, miehande ' :
I. Faut-il voir ce mot dans viehcadan potionis species eadem quae inelita»
(Du C.) et doit-on interpréter se par sç}
198 A. HORNING
deux exemples dans God., l'un dans un document de Luxeuil
(Haute-Saône), l'autre fourni par Cotgrave (161 1).
L'afr. a m/V5« hydromel » où s fait partie intégrante du radical,
attesté surtout en picard et en wallon; en wallon moderne niî
« hydromel » (Body, Biillet. S.LLJF., 2^ sén^, t. VU, w.moblî);
en lorrain oriental mis, ALF, c. miel; uns, iniœs « miel » OGD,
Gloss. Il existe en outre un "féminin avec le sens d'hydromel,
wall. la tnîsse Le, vosgien mies relevé par moi à La Baroche(juin
1920), atr. niessée, micssee. Le picard actuel possède viiesscr
« sucrer j), part. Diiessc « doux comme le miel » (Jouancoux et
Dcvauchelle, Ledieu). On en conclura que s, dans ce mot, repré-
sente une spirante sourde. On admet comme étymon un masc.
médum donné par Isidore et regardé comme germanique
(Kluge, Urgcrmanisch, p. 16). Mais mies ne peut être issu de
medum, ni, non plus, de médium (v. Du C, v. médium), car
un cliangement de di en s sourde serait bien extraordinaire.
Enfin un type metiumdel'a. ht-all. inè'lo, moy. allem. met, où
/ n'est d'ailleurs légitime qu'en position finale, s'il a pu donner
miesÇs), serait en pic. miecb, forme inexistante. 11 y a bien encore
le mot dialectal allemand maisch, moy. allem. meische qui a,
entre autres, le sens d'hydromel et dont on pourrait à la rigueur
dériver le pic. w/Vj, mais, dans ce cas, on devrait avoir en
vosgien uiiey. Les difficultés ne sont pas moindres pour expli-
quer les éléments vocaliques du mot. Les formes lorraines /«/.j,
miœs, mies présentent le traitement d'^ tonique libre non suivi
de / ; dr.pï, piœ, pie « pied » {Zeitschr., 35, 657, § 20). On peut
rapprocher encore leprov. mielico à côté de melico « hydromel»
et où l'influence de miel paraît manifeste.
La finale -ande est sans doute le germ. -aida, mais Meyer-
Lùbke. Rom. Graui., II, § 560 ne cite pas de substantifs abstraits
formés avec ce suffixe.
MOU Y A m.
« poussière de foin, seigle » ; moiiyat m. « débris de végé-
taux » (Thir.); mœià « rebut de bois, d'aiguilles de sapin, de
sciure » (La Baroche) ; mœ'w, muia (Bloch : poussière de
FOIN, semence) ; inciiol, vieuyol « graines de peu de valeur,
résidu du vannage » dans Haillant qui donne également mio
NOTES ETYMOLOGIQUES VOSGIENNES I99
et nuiiiot « millet étalé », ce qui nous autorise à identifier le
mot avec le fr. millet. Pour les sons, il faut partir de mcv mi Hum
aujourd'hui presque disparu, mais qui survit dans le composé
pnuî'yttnœ, PV, m. 289 : œ se trouve aussi dans /ce filius, mœ
melius ; pour 1'// de mouya qui a quelque chose d'insolite, on
peut confronter muiu « meilleur » à La Baroche, riiuiœ OGD,
^ 42. Les dérivés de ///// sont pris souvent au sens figuré pour
désigner un objet minuscule : fr. millet « éruption qui caracté-
rise la fièvre miliaire », it. niigliarini, inigliarola « i più fini
pallini da caccia »; modénais miarena « piccolegoccie d'acqua »
{AGI, XV).
MWA f.
« lac » ; mivakhé » petit lac marécageux » (lieu-dit). Dans
la région étudiée par Bloch niiva ne s'emploie qu'en parlant des
grands lacs, miua dâ iTnrZ'é" (Corbeaux), Lô^miva (Longemer).
Selon l'opinion courante miua serait le représentant phonétique
du lat. mare, le sens de « lac » s'expliquerait par l'influence
d'une ancienne forme germanique de l'allemand « see », PV,
64,317. A cela il y a fort à dire, le type unique étant partout
;;/rt,sans aucun exemple de nie ou mue : à La Baroche le Biàc Ma,
h Nor Ma ; le naure ma, lé hyantchc ma (S. Simon, Grammaire
du Pat. delà Poutroye, Paris, 1900, p. 225. 23 5); voir encore
OGD où ma est signalé au sens de « flaque, étang », et avec â
long. Ce qui est décisif, c'est la forme iiio relevée à Gérardmer:
elle paraît aussi deux fois dans une poésie patoise où il est
question du lac de Gérardmer : vo lo draii de mo, 0 drau de mo
« vers, à la droite du lac» (X. Thiriat, Gérardmer et ses Environs,
1882, p. 153, 155). Or 65 est à G. le produit de ar^""'^ : po
« part », horbe « barbe » OGD, p. 16, hodii « hardi » (poésie
citée, 154) : po et mo « mort » prouvent que r'^'-'"^ s'amuït en
position finale. On est donc en droit de postuler pour mo un
type mar'^""^ ; on peut conjecturer que cette consonne est s
d'après mr/ noté dans un village où ar'^ donne e (jer tard, berli)
Qirs y {OGD, § 16.163) '• On pourrait penser comme étymon
I. Dans Giravioix « Gérardmer » dans un texte de I542,.r pourrait repré-
senter rs {PV, 84).
200 A. HORNIXG
à l'aprov. marcx « marais », mais il n'est attesté qu'une fois et
encore la leçon n'est pas assurée, — ou bien au germanique
minsd) <\m est féminin, mais qui semble particulier au bas-alle-
mand et désigne une terre d'alluvion plutôt qu'un lac (en anglais
marsh « marécage»). Munikhé qsi con'àrxwé parBlochqui donne
sous Mâchais (Lac de) le mua d nià/ç ; c'est peut-être un
dérivé de )iiiia (r.f), francisé en Mâchais,
OCHON m,
« déversoir d'une rigole » ; ochon « goulotte par laquelle l'eau
d'une rigole d'irrigation se déverse sur le pré » (Adam,Thiriat);
ôcà, œcd, œiô, nçgô (Bloch : déversoir). Il faut écarter l'afr.
osche, prov. osca «entaille » (Dictiotui. Génér. : auche, enôcher),
puisqu'en vosgien se se change en y, non en c ; c'est plutôt un
dérivé du lat. orca « jatte en terre pour conserver l'eau »,
aprov. dorca, nprov. dourco « cruche munie d'un goulot » ; pour
le sens, on peut arguer de ursé « déversoir », d'urceolusfi^'^.
i^s'amuït devant ^ comme dans lœcà « torchon » (Bloch), o pro-
tonique passe à œ dans tard et a'isà « ourlet » à côté d'orsô ;
ijfgà au Val d'Ajol provient, semble-t-il, d'une forme secondaire
orga (nprov. dourgo, douergoet dourco). Le patois a dû posséder
une forme orc(a), org(a) aujourd'hui disparue : Mistral v. OUR-
jouLAQO a ou rcholat « cruchée ».
OSSATE f.
« clavette^ esse ». Je n'ai pas la prétention de résoudre ce
problème compliqué ; je me bornerai à quelques remarques
qui pourront être utiles à qui reprendra la question. D'après
Mever-Lûbke l'étymon serait le germanique lunisi, allem.
mod. liinse, « clavette de l'axe de la roue » ; pour expliquer l'afr.
Qj)eusse il faudrait partir d'un type nulisi dont 1'// se serait perdu
parce qu'on y aurait vu l'article indéfini : par contre, dans le
dauphin, ôso, /de lunisi aurait disparu par suite d'une confusion
avec l'article. Cette manière de voir soulève de sérieuses diffi-
cultés :
i) Il est invraisemblable que le n de l'hypothétique uulisi
n'ait laissé aucune trace ;
NOTES ETYMOLOGIQUES VOSGIENNES 201
2) Tanc. pic. encbe ( 5 exemples dans Godefr.), eiichereç
(A.Thomas, Ess. de philol. franc., 295), le rouchi euche, ivèchc,
oiiaiche (Grandgagnage : wese) postulent un c étymologique ;
3) dans son Enquête linguistique sur les Patois d'Ardenue, Ch.
Bruneau v. essieu donne huit exemples d'une forme bf (.<• esse »
qui se rencontre dans la région où pour herse on dit irp, erp
(pour herser (Tj/) : de même que irp provient de erpica (voir
plus haut berpeiiyc) en regard de ycs herpicem, (V^'i£'iJi''^it d^
*obica, forme parallèle deobicem ' qui rend compte d'une
façon satisfaisante du pic. euche.De même le wallon p/('.5'« perche»
suppose *perticem tandis que perts représente pertica. Voir
sur l'alternance de -icem et -ica Meyer-L., R.Gr . , 11,22.23
et Salvioni, St. R., 6, 18. — Le messin oy, l'ardennais ijçs à
côté de ils peuvent s'expliquer par la syncope tardive de la
pénultième qui ne se serait produite qu'après que le c de obi-
cem s'était changé en is d'où s (y). Cette explication convient
également hrôy de rumicem. Lunisia comme type étymolo-
gique de oy CE IV) est inacceptable ;
4) si l'afr. heusse venait de {}i)ùlisi, on s'attendrait à une
forme ousse comme on a houxàt hùlis ; par contre ôbicem, a
pu aboutir keusse sur le modèle de meute môvita; obicem, de
ôbicio, a l'obref, la longue métrique d /;//V^ ne prouvant rien;
5) le suisse œd^ recueilli par moi à Panex (Vaud) et le pié-
montais uveçà. Poirino Stud. R., X, postulent un proparoxyton
avec ç ;
6) l'étymon obicem se heurte au prov. o/-^ (Mistral : ocho),
au dauphin, osa, franc-comtois ôs : mais peut-être faut-il voir
là des influences exercées sur lui par d'autres mots, sans en
exclure l'allem. liinse. Il se peut que ounço, forme unique dans
Mistral pour le mot dauphinois, ne soit pas autre chose que
l'aprov. onsa, nprov. ounço « nœud, articulation, phalange du
doigt « (EW \ uncia), la clavette qui retient l'essieu, étant
considérée comme son articulation. D'autre part(w.o/;(e (Vayssier,
Dictionn. de FAveyron), prouve que le mot provençal a 0 et non
Il (voir A. Thomas, Ess. de ph. franc., 2S0). ]e (erâ'i remarquer
I. Obexavec le sens de « traverse, verrou, obstacle destiné à empêcher
la roue de sortir de l'essieu » ; le/ de 0/ provient d'un v (b) qui s'est assourdi
en position finale, cfr. /()/« table », stôf « étabh ».
202 A. IIORNING
encore qu'il n'y a pas trace delà nasale dans les formes lorraines
(BB iV'scil, osâl)til qu'il faut voir l'article dans le / de los, losoi, à
côté de osi>l, dans la Haute-Saône, c'est-à-dire en Franche-
Comté (Blocli : ESSIEU, cheville);
7) enfin il faut tenir compte des formes de l'It.ilie septentrio-
nale leWes que siiell, sivè, svèl « acciarino » indiquées par J.Jud,
Literatiirblaltfur genn H. roui. Philolog., juillet-.ioût 19 18, p.
247-50.
PARE m .
« fumier, place qu'il occupe dans la cour »; pare à Vagney
R(IA, 38, 130; par m. « tas de fumier » (Bloch : tas) ;page,
pâche « fumier, détritus, balayures laissés devant la maison »
(Haillant); wallon pêr « partie de la cour où l'on dépose le
fumier )^ (à Malmédy, Zcitschr., 18, 260), pois « fumier devant
la maison », à Saint-Hubert (P. Marchot, P/;t>«o%7> d'un Patois
wallon, 1892, p. 129). C'est le français parc, dérivé du germa-
nique parricum qui en allemand n'a jamais subi la syncope de
la pénultième (aha. pferrih, mha. pferrich Kluge, Urgeniianisch,
p. 17,30) et a pénétré comme proparoxyton en français oriental
ou il a généralement été traité comme lé'v, inalève (voir plus
haut khtieule). Le sens de « fumier » paraît, en français propre,
restreint à la région de Test ; il est signalé par Mistral pour le
Bigorre dans pargiie, parre « basse-cour où l'on fait pourrir du
fumier ».
PÈLE f.
« poêle à frire » ;à LaBaroche/>^'/,/)^7â/; pel , pelô , pelot (Bloch :
poêle); pêl , pèlgt ZéWqzon , Lotbriiig . m undar Ici! ; wall.pf/ Zeiîschr.,
18, 260; pour Malmédy pêl et pèlô m'ont été confirmés par
M. Lebierre (voir la note sous gusc) ; à Fribourg en Suisse plia
{Bulkt. du Glossaire des Patois de la Suisse romande, I, 29) ; anc.
lorrain peilles et pelles (Roin.,l, 341.345 — documents de 1337);
peelle frictoire dans un ancien texte bourguignon, Rom.,
XXXVIII, 451. D'après /irf/ç pra tel lu, meili mat u rus, anc.
franc. payelle,p\c. poyéleÇLedien, Pat.de Démuin) on s'attendrait
en franc, oriental h pajel de pâte 11 a- — forme non attestée?
NOTKS ÉTYMOLOGiaUES VOSGIENNES 203
LV double Je /)(v//t- marque sans doute la longueur de la voyelle
comme dans beeste des Sermons de Saint-Bernard. Peut-être
f;iut-il voir ce même traitement dont la raison m'échappe, dans
o'rf « espèce de cuveau » s'il vient de cratalis {EÎV) ; voir
encore BB, lyyv.^rf, i88 v.pé'L
PIÂCHÉ
« piailler, pleurnicher » ; subst. piachesse. De piàpiâ (à La
Baroche et de même en logudorien EU''), « cri d'appel pour
les poussins », on a créé un verbe piapiare devenu piaché par
le changement àt pi en ch\ le lyonnais a piapias (dissyllabe)
«cancans, médisances». L'ital. piare, le prov. piaia, piagna
signifient « criailler, pleurnicher ». PVci « crier comme la
souris » à La Baroche, viendrait, d'après une communication de
J. JuJ, de pipiare.
RAVTA
chèmi ravta f( chemin de forêt », mentionné par Hingre sous
breuche et chiite, où il y a un renvoi à ravta et ravton. Lâftà,
ràftà « chemin pour les traîneaux à bois », làftô, ràftô « tra-
verses de ce chemin » (Bloch : chemin) ; raftg « traverses du
chemin des schlitteurs » (Belmont) ; chemin rojtè « chemin
de schlitte », roftons « les traverses en bois », aux environs de
Sarrebouigen Lorraine, Textes Patois, 20C). Ravta (correctement
rafta) est un .participe ainsi que roflê; dans làftà, làftô r a sans
doute été assimilé à l'article. Les langues nordiques possèdent
raft « chevron de la toiture », angl. rafter (voir Falk et Torp,
Nonuegisch-dànisches JVôrterbuch). Les dialectes de l'Allemagne
du Sud ne connaissent que rafe, anc. ht. ail. ravo, mha. rave,
bavarois rafe?t, zirol. râfen « chevron, barre transversale en bois »
(Grimm v. raf m.). Dans un parler roman du Jura bernois les
rèf m. pi., du suisse ail. raf, sont les moises reliant deux chevrons
opposés (Tappolet : raf). Raf ta ne peut guère représenter le
nordique raft ; il faut y voir plutôt raf -\- suff. ett d'où on a
dérivé rafle, partie, roftè, rafta, au sens de l'anglais rafter « munir
de traverses ». L'aire étendue que le mot occupe aujourd'hui
prouve que son introduction dans les parlers lorrains est de
date ancienne.
20^ A. HORNING
TU-
[voir dans Hingre casse tic]. Tiè est, d'après Hingre, propre-
ment Timpératif de tenir et s'emploie pour appeler les vaches et
les chèvres {casse, allem. geiss). De même /(•/ au val de Noun
en Tvrol se dit pour appeler les bœufs ' : c'est l'impératif de
/(';// selon E. Quaresima qui compare vçi de voii {Zcitschr., 35,
633). On sera donc porté à voir également un impératif dans
//(' tic, lié, tië, appels pour les chèvres et les vaches à La Baroche,
bien que l'impératif de tenir y soit aujourd'hui te ; tic y est
usité également pour marquer la surprise : tlç s à lu (tiens,
c'est lui !) et pour offrir quelque chose : t)e, bu ! (tiens! bois). Il
est évident qu'en sa qualité d'interjection il a conservé sa
forme primitive (voir plus Ivâuisouscahaîlleet giisèles remarques
sur les onomatop:^es). Dans l'ouvrage cité ici sous herpcuyé
J. Callais mentionne au § 149 tle prends ! comme forme secon-
daire de l'impératif//?.
Il faut toutefois se demander s'il n'existe pas un phonème
spécial servant d'appel, distinct de l'impératif, tout en pouvant
parfois se confondre avec lui ou en subir l'influence. A l'appui
de cette supposition je citerai comme exemples d'appels pour
les vaches, les bœufs et les cochons : tlà à Belmont % dans le
Morvan et à Uriménil (Raillant) ;wall. taïe taïeWè 198; pour
les chiens :it. /é'/^'raddoppiato, modo di allettare cani (Dictionn.
de Ferrari-Caccia), tè /e; (Tiraboschi, Vocab. Berganiascd); pro-
venç. lé le, tèi (tuei, tue); Mistral donne encore /«/, tai, terme
de la vénerie française pour rappeler les chiens; au même sens
les patois allemands de l'Alsace connaissent de de (te te). Sans
doute ce phonème qui ne s'applique qu'aux quadrupèdes d'une
certaine taille et qui présente toujours t à l'initiale, a pu naître
spontanément dans différents pays, mais il est possible aussi
qu'il y ait là une tradition commune remontant très haut.
A ce propos il faut citer une coïncidence curieuse : il est
1. Dans les parlers campagnards de Triestc c'est aussi une interjection avec
laquelle on apostrophe les personnes qu'on tutoie : /('/ !
2. tlà « tiens, prends ! » ne s'v adresse pas exclusivement aux bêtes ; // est la
forme régulière de la 2= personne; ti? marque la surprise.
NOTES ETYMOLOGiaUES VOSGIEXKHS 205
impossible de n'êire pas frappé par la ressemblance complète
qui existe, d'une part, entre t-?; grec ', p. ex. dans
v.J-AKM'ii, -ryj, -iî. c^vov, ïr,v. sâ^îc àvcpôixsa y.psa (^Odyssée, 9,547).
ty; vov, ti-Jtcv îy.âvTa t£(o h;-/S-()it -/Sz-.m {Iliade, 14, 21 9).
et, d'autre part, l'italien te, p. ex. dans
ben diciesti, disse l'amico : tè, diecie bisanti ti voglio rendere.
dammi un danaio, e tè, una medaglia.
{Le Cento Navclle (Vitiche, lo, p. 41, et 96, p. 112, édition de la
Bibliotheca Romanica).
Est-ce là un jeu du hasard, ou y a-t-il une liaison historique
entre ces faits ? Serions-nous en présence d'un phonème antique
qui se serait transmis à travers les âges?
l' ES ELLE
[n'est pas dans Hingre], «cicatrice d'une blessure » (Adam);
vëyèl, r^{'/, ?'-('/ (Bloch : cicatrice); vi^elle « trace laissée par
une blessure sur la peau » (Labourasse) ^. Fe:^elk « cicatrice »
paraît une fois dans le Psautier de Met:^ du xi\^ s. (cfr. le Gloss.
de l'édition de Fr. Apfelstedt). E. Langlois, rectifiant l'article
■viselle de Godefroy, a montré {Rom., XXXIII, 405, 633) qu'en
anc. franc l'expression» cousu a w-f/A' » représente la disposition
en spirale du cordon ou fil qui lace et que c'est un dérivé de t7~
lat. vitis signifiant « spirale, escalier tournant, vis ». Il faut
ajouter, pour compléter les données de Langlois, que le mot a
pris aussi le sens de « cicatrice », parce que les blessures étaient
cousues a vi::(elle, c'est-à-dire au moyen de fils dessirjant des
spirales et qui restaient dans la plaie même après laguérison.
On dit kœtur « cicatrice » à la Grand'Comhe (Doubs), erkoiçs
à Belmont ; afr. (plaie... qui saine est et) rascousluree Rom.,
XIX, 288 : ces cicatrices ont parfois la forme de petites protu-
bérances; de là le messin veselle^^ bigne, bosse » (Godefr.).
Dans tous les exemples cités par Langlois / protonique est
intact. Son altération en e, fréquente dans les patois actuels,
1. TYJ n'a pas, à ma connaissance, été explique d'une manière satisfaisante;
Mistral le mentionne avec le catal. te sous te, tcii impératif de tenir.
2. Lài'i~êle K cicatrice » m'a été confirmé pour Xant4e-Grand, au sud de
Bar-lc-Duc, par M. Jolibois, professeur au lycée de cette ville (avril 1920).
206 A. HORXING
p. ex. l;;tnsû « limaçon »,/f/f, Jïç « filer » (Bloch), est peut-
être due àrintiuencc delà labiale, ou bien il y a eu, dans z/«f//^
du Psautier, assimilation de / à un e voisin, comme dans je
reveslerai i\ côté à& revestirai {éé\x.. citée, 131'^"**). Quoi qu'il
en soit, il est certain que veselket viselle sont des variantes d'un
même mot et que les deux articles de Godefroy doivent être
fondus en un seul. Il semble que ce sens de « cicatrice » soit
limité au français oriental.
Adolphe HoRNiNG.
LES PERSONNAGES
ET LES FA'ÉNEMENTS DE L'HISTOIRE D'ALLEMAGNE,
DE FRANCE ET D'ESPAGNE
DANS L'ŒUVRE DE MARCABRU
(il 29-1 150)
ESSAI SUR LA BIOGRAPHIE DU POETE ET LA CHRONOLOGIE
DE SES POÉSIES.
On ne sait presque rien de la biographie d'un des premiers
troubadours, le gascon Marcabru, dont la réputation fut pour-
tant si considérable au xii^ et au xiii^ siècle'. P. Meyer, dans
une de ces notices d'une érudition précise où il excellait, a le
premier corrigé les erreurs de Diez et de Suchier, en montrant
que ce poète, loin d'être le contemporain de Richard Cœur de
Lion, était, tout au contraire, celui du dernier comte de Poitiers
de la dynastie des Guilhem, Guillaume VIII, fils de Guilhem VII,
le premier des troubadours. La carrière poétique de Marcabru
s'est donc déroulée, non dans la seconde moitié du xii^ siècle,
mais bien dans la première. P. Meyer lui assignait comme date
initiale l'année 1135 environ, comme date finale à peu près
l'année 11 50-. Un examen plus minutieux des documents,
chartes et chroniques, relatifs à l'histoire de la France et de
l'Espagne chrétienne, permet d'apporter à l'œuvre de Marcabru
plus de précision encore, de dater, mieux que ne l'a fait le
savant romaniste, un certain nombre des poésies du troubadour,
de reconstituer le milieu historique où il a vécu, de faire
connaître enfin, d'une manière plus nette, les personnages
1. Allusions fréquentes à ses poésies. P. Meyer. Flamenca, p. xxvn et
421 ; Roinania, VI, 127. Le D. Dejeanne, Œuvres complètes de Marcahni, Tou-
louse, 1909 {Bibl. méridionale, i^^ série, XII), plus philologue qu'historien
n'ajoute presque rien aux recherches de P . Meyer.
2. Koiitania, VI 1 19-129.
208 p. BOISSONNADE
;ivlc lesquels il a été en rapports et dont il rechercha la protec-
tion.
I
De la vie du poète on ne saurait guère, sans les allusions
historiques de ses pièces, que ce que nous a transmis le bio-
graphe anonyme, qui écrivit au xui"" siècle, en provençal, la
courte notice qui nous est parvenue '. D'après cette biographie,
le troubadour, fils d'une pauvre femme de Gascogne, ilaine
Brime (Marcabrune), aurait vécu à l'époque d'un autre poète,
Cercamon, qu'on trouve parmi les protégés de la cour de
Poitiers. Marcabru fut abandonné d'abord, dit le biographe,
à la porte d'un riche homme, nommé Aldric del Vilar, qui le
nourrit, le recueillit, le fit élever {feti h uurir\ et un peu
plus tard il changea son nom de Panpcrditt (pain perdu) en
celui de Marcabru, après être resté avec Cercamon, qui aurait
ainsi été son initiateur en poésie, ou simplement son émule et
modèle. Puis il commença sa carrière de poète (à trouver). La
vie du troubadour se serait terminée de tragique façon : « Il
était si médisant, dit le biographe, qu'à la fin il fut assassiné
par les châtelains de Guienne, dont il avait dit très grand mal ^»
Cette courte notice biographique ne fournit que quatre faits
précis : la mention de la naissance obscure du poète, celle de
son premier protecteur, celle de son contemporain Cercamon,
celle de sa fin misérable. De la, on ne saurait induire aucune
date, si par ailleurs l'on ne savait que le contemporain de
Marcabru, Cercamon vivait pendant la première moitié du
xii^ siècle. De même, la biographie ne donne que le nom d'un
seul protecteur du poète, cet Aldric del Vilar, qui « le fit nour-
rir », et qu'on pourrait peut-être identifier avec quelque membre
d'une famille seigneuriale d'Auvillars en Lomagne'. Par ces
maigres renseignements, on ne peut avoir qu'une idée très
imparfaite de la place que Marcabru occupa parmi ses contem-
1. Publiée par Diez, Lehen iind Werke der Troiilntdouren, p. 49 (1829);
C. Chabaneau, Biog. des Troubadours, Toulouse, 18S3 ; D. Dejeannc, o.c.
2. Chabaneau, p. 9; Dejeanne, p. 2.
5. A. Jeanroy a déjà formulé l'hypothèse d'après laquelle Aldric serait un
seigneur d'Auvillars, arrondissement de Moissac (Grande Encyclopédie, XXIII,
20^.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRE DE MARCABRU 209
porains, de ses relations avec un nombre assez considérable de
grands seigneurs qui furent ses protecteurs, et de la place
honorable que ce poète soldat, le fyrtéedes Croisades d'Espagne,
occupa parmi les promoteurs des expéditions franco-espagnoles
contre les musulmans. En complétant les allusions contenues
dans une douzaine ' de poésies du troubadour par l'étude des
sources historiques de ce temps, on peut arriver à combler
bien des lacunes, à retracer le tableau de l'activité du poète
gascon, et même à dater avec plus de précision qu'on ne l'a
hh jusqu'ici ses principales pièces.
II
En premier lieu, il convient d'inférer du fait que la carrière
de Marcabru, d'après notre démonstration, s'est déroulée entre
1129 et iiéo, qu'il y a lieu de reculer jusqu'au temps de
Guilhem VII, celle de Cercamon, l'initiateur du troubadour
gascon. Cercamon, d'après Pio Rajna, son principal biographe %
serait né vers la fin du xi'^ siècle; il conviendrait de reporter un
peu plus haut la date de sa naissance, puisqu'il a formé Marcabru,
dont la poésie la plus ancienne, comme on le prouvera, date de
1129-30.
L'initiateur et le compagnon de Marcabru devait, à cette
époque, être déjà dans l'éclat de sa réputation ; il aurait donc vécu
une bonne partie de sa vie, au temps de Guilhem YII, dont le
gouvernement en Poitou et Aquitaine s'étend d'octobre 1086 à
février 1 126. On peut admettre qu'avant 1129, Cercamon était
dans la maturité de l'âge, et que Marcabru, son disciple et émule,
pouvait alors avoir dépassé de son côté la première jeunesse.
D'ailleurs, les deux poètes vécurent également à la cour de
Guilhem VIII, le fils du prince troubadour, puisque en 11 37,
Cercamon se plaint de se trouver dans l'embarras, par suite de
la mort successive des deux comtes de Poitiers, le père et le fils.
Le poète aurait même connu Louis Vil ', le jeune époux d'Alié-
1. Le chiffre de 7 à 8 donné par Meyer, p. 120, est légèrement inférieur
à la réalité.
2. P. Rajna, Cercamon (Roiiiaiiia, VI, 118).
3. Romania, VI, 118; Dejeanne, Lu troubadour Cercamon (Ann. du Midi,
XIII, 1905, 27-62).
Romania, XLVIH. 14
210 P. BOISSONNADE
nor, et le niaiue du Poitou entre 1 137 et 1152, car il mentionne
un souverain qui est probablement le roi de France dans une
de ses pièces intitulée : Carvei Jenir a toi dia'. De ces déductions,
il semble résulter que Marcabru, vers 1 129, pouvait avoir entre
vingt et trente ans, et qu'il était né dans la première décade du
XII* siècle. Comme il ne mentionne nulle part Guilhem VII le
Troubadour, mort en février 11 26, il est certain que le prince
qui fut son principal et constant protecteur, auprès duquel il a
sans doute acquis sa réputation poétique, est uniquement
Guilhem VIII \ Ce dernier qui héritait à vingt-sept ans du
Poitou et de toute l'Aquitaine jusqu'aux Pyrénées, et qui
mourut prématurément à trente-huit, était une sorte de géant,
d'appétits pantagruéliques (il dévorait, dit-on, la ration de huit
personnes). Politique peu avisé, entêté dans l'indécision, il
représentait l'idéal chevaleresque, tel que les troubadours
l'imaginaient. Il était passionné pour la guerre, libéral jusqu'à
la prodigalité, élégant dans ses manières, séduisant par sa cour-
toisie, d'ailleurs impressionnable à l'excès et facile à duper. Le
fils du spirituel prince, qui fut le premier des troubadours, a
été aussi le père de la fameuse Aliénor d'Aquitaine, le grand-
père de Richard Cœur de Lion, comte de Poitiers, et de Geolîroi
de Bretagne, tous protecteurs des poètes.
De même qu'Aliéner fut la protectrice de Bernard de Ven-
tadouret de tant d'autres, de même que Richard devait protéger
Arnaud de Mareuil et rivaliser avec Bertran de Born, de même
Guilhem VIII s'attacha par ses bienfaits Cercamon et Marcabru.
La faveur qu'il témoigna au pauvre troubadour gascon dut être
si constante et si généreuse que, de tous les personnages dont
l'âpre satirique mentionne le souvenir, c'est lé comte de Poitiers
qu'il célèbre avec le plus de sincérité, qu'il semble avoir pleuré
avec un visible chagrin, et qui lui a inspiré quelques-unes de
ses plus belles pièces. Dans la poésie intitulée : Lo vers
comens qtian vei del fau ', le poète qui se plaint amèrement de
1. Pio Rajna, Romania, VI, 1877, 115-121 ; Dejeanne, Jun. du Midi,
XIII, 1905, 27.
2. Portrait de Guilhem VIII, Annales Cisterc, 1208; Acta Sanctor., fév.,
t. II, 453 ; beaucoup de ces traits se déduisent de sa vie même.
3. Meyer, Rotnania, VI, 125 ; Poésies de Marcabru, éd'it. Dejeanne, XXXIII,
4, p. 160.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRE DE xMARCABRU 211
la dccadence de la valeur (prix), de la jeunesse, et de la chute
de ces vertus dans les « balayures », ne fait d'exception, dans
toute la chrétienté, qu'en faveur du Poitou, où cette fleur de
chevalerie prospère encore. Il est malheureusement impossible
de dater cette pièce, autrement qu'en lui assignant 1 137 comme
limite extrême. Mais il est sûr qu'elle s'applique à Guilhem VIII,
dont elle constitue le plus bel éloge. Dans" une autre pièce, celle
où il déplore la mort de son protecteur, son désespoir atteste
l'étendue des bienfaits qu'il a reçus du généreux prince poi-
tevin.
Puois lo Peitavis m'es faillite,
Serai mai cum Artuz perdutz .
« Puisque le Poitevin me manque, je serai perdu comme
Arthur », dit-il '. Dans deux autres de ses meilleures poésies,
Assat:^ vies bel del temps essiiig ^ et Aiijatz^ de chan com enanse
meillura ', Marcabru manifeste clairement sa partialité pour
son mécène. Il y fait allusion à deux épisodes importants de la
vie politique de Guilhem VIII.
Les philologues et les historiens n'ont pas, jusqu'ici, déter-
miné nettement les circonstances où furent composées ces deux
pièces. L'une ^ peut être cependant reportée sans difficulté aux
années 1129-1130. Elle a trait au conflit qui éclata à cette
époque entre le comte de Poitiers et le comte d'Anjou, Geoffroi
Plantagenet, le gendre d'Henri Beauclerc et le père d'Henri IL
Le troubadour désigne clairement une période belliqueuse où
les deux princes se sont affrontés, et il atteste ses sympathies
pour l'un contre l'autre : « Guienne, crie-t-on en Poitou, dit-
il, faisant allusion au cri de guerre des ducs d'Aquitaine; valeur
descend en contre aval (en Anjou). »
1. Poésies de Marcabru, éd. Dejeanne, IV, 10, p. 15: Al prim coiiiens de
Vivernaill.
2. Dejeanne, VIII.
5. Dejeanne, IX.
4. Meyer (Ronui nia, VI, 1 19-128) n'a pas remarqué que la pièce Assat^
concerne le conflit poitevin-angevin; DejeanneCp. 221, notes) se borne à
assigner à ce conflit une date imprécise, antérieure à la mort de Guilhem VIII
sans préciser davantage.
212 P. BOISSONNADE
Guianna ! cridon en Pcitau,
Valia dissend contr' avau ' !
De vieilles rivalités provinciales séparaient alors les Poitevins
des Angevins^ comme les Normands des Français. Les Angevins
accusaient leurs voisins des bords de la Vienne et du Clain,
d'orgueil et d'une ambition, peu fondée sur le courage, qui les
poussait à d'incessantes querelles ^. Marcabru de son côté
rappelle la piètre réputation des Angevins qu'on accusait volon-
tiers d'avarice sordide et de versatilité. En effet, dans cette même
pièce, il fait allusion à leurs mœurs semblables à celles du sca-
rabée qui se complaît dans l'excrément
E qui d'escaravaich fai guit
En avol luoc perpren ostau
Per so, son Angevin aunit.
« Qui de scarabée fait son guide, en mauvais lieu prépare sa
maison; pour ce. Angevins sont honnis. » L'attaque virulente
du troubadour, favori de Guilhem VIII, s'explique si l'on songe
aux événements de la guerre féodale qui s'était alors déclarée.
Cette guerre commença au plus tôt en 1 129 et se termina au
plus tard en 1131. Le chroniqueur angevin, qui en a transmis
le récit, expose qu'après le départ de Foulque V pour la Terre-
Sainte (1129), le fils et héritier de celui-ci, Geoffroi, eut à faire
face à une coalition des vassaux de son comté d'Anjou, dont le
principal était Thibaud de Blaizon, seigneur de Mirebeau. A
cette occasion, plusieurs des grands vassaux de Guilhem VIII,
en particulier son beau-frère Aimery VI, vicomte deThouars, et
Guillaume Larchevêque, seigneur de Parthena}', prirent parti
pour les rebelles. La coalition tourna fort mal pour les seigneurs
angevins et poitevins. Thouars fut pris par Geoffroi le Bel, et
le vicomte dut démolir la grosse tour de sa forteresse. Le sire
de Parthenay, effrayé à l'approche du comte d'Anjou, demanda
1. Marcabru, Poésies, éd. Dejeanne, VIII, 12, p. 56.
2. Pictavenses igitur gens scilicet effera niniis et plus ausit teiiierario quaiii
virlutis conscientia pfaœsumentes, crehris assallibiis in eiitn (Geofïrol) irruebant ;
Chroniques d'Anjou, éd. Marchegay, 1871, p. 253.
j. Annales angevines et vendôinoises, éd. Halphen (1905). p. 8; Chroniques
des églises et comtes d'Anjou, citées ci-dessous.
L IlISTOIRK DANS L (l-UVRF. DE MARCABRU 213
et obtint un traité de paix (1129). Thibattd de Blaizon, après
avoir vu son manoir d'Anjou pris, incendié et rasé, dut s'enfuir
dans sa forteresse de Mirebeau. Uni par des liens de parenté du
côté féminin à Guilhem Mil, il sollicita son appui. C'està cette
expédition, qui eut lieu en 1 1 30, que le poète gascon fait allusion.
Les troupes du comte de Poitiers essayèrent vainement de
secourir Thibaud à Mirebeau. Elles échouèrent piteusement à
l'attaque du camp et des retranchements angevins. Thibaud
dut capituler, livrer Mirebeau et sa seigneurie au comte
d'Anjou, qui l'unit à son domaine (1130) '. Ces derniers évé-
nements durent s'accomplir dans les premiers mois de 11 30,
puisqu'il en est fait mention avant qu'on ne connût dans
l'Ouest la nouvelle de la mort du pape Honorius II, survenue
le 14 février 1130 \ Peu de temps après, Guilhem VIII fiiisait à
son tour la paix avec Geoffroi le Bel, qui, ayant encore à com-
battre le seigneur de Sablé en Anjou, voulait avoir les mains
libres du côté du Poitou \ A aucun autre moment de sa vie, le
duc d'Aquitaine ne se trouva plus en opposition avec le puissant
comte d'Anjou. Bien mieux, il devait lui porter secours après
la mort d'Henri Beauclerc (i 136), lorsque Geoffroi revendiqua,
au nom de sa femme Mathilde, fille du roi défunt, l'héritage
delà Normandie. Guilhem VIII conduisit à son aide des bandes,
qui ravagèrent férocement une partie du duché en septembre-
octobre 113e ■*. Ce sont donc les impressions du poète gascon,
à propos de la guerre féodale de 1 129-1 130, qui se trouvent
exprimées dans la poésie qu'on n'avait pu jusqu'ici dater. La
pièce Assnl^ ///'« bc! a certainement été composée dans les
premiers mois de 11 30, à l'occasion de la marche de l'armée de
Guilhem VIII vers Mirebeau . C'est vraisemblablement la plus
ancienne des productions du poète, et elle est antérieure de cinq
à six ans à la première que P. Meyer avait cru pouvoir dater
sûrement (y^///^?/^ de chcvi).
Par voie de conséquence, et puisqu'il est démontré que la
I. Chronique des comtes d'Anjou, éd. Marchegay, 263-266; Chronique de
Saint-Aubin d'Angers, ibid., p. 45 ; Chronique de Saint-Martial de Limoges, dans
Rec.hist. France, XII, 454.
2 Chartes de Saint-Hilaire de Poitiers, p.p. Rédet, I, 125.
3. Chroniques ci-dessus.
4. Orderic Vital, éd.. Le Prévost, V, 81.
2T4 P. BOISSON'KADE
poésie intitulée Assal^ est du début de l'année 1130, on arrive
à jeter quelque lumière sur une autre pièce que nul n'a encore
essayé de situer dans le milieu historique de ce temps. C'est le
n° XXXIII de l'édition Dejeanne (Le vers coinens qiian vei de!
jaii) composé pendant un hiver, et où le poète se lamente à
cause du déclin de prouesse Çprix), aussi bien que de l'avidité
croissante des seigneurs, qui excitent autour d'eux le mécon-
tentement « en donnant tout à cens », De là parmi les masses
le succès de la propagande révolutionnaire, dont le poète observe
fort bien les progrès. On était à l'époque du grand mouvement
d'émancipation rurale et urbaine. Des prophètes prédisent
« que le seigneur sera serf, et le serf seigneur ». Marcabru noté
des tentatives, faites en ce sens, et il cite, en particulier, l'ef'
fervescence qui a régné un moment dans les états de Geoffroi
le Bel. « Les buses d'Anjou ont agi ainsi », dit-il '.Les termes
méprisants dont il se sert, rapprochés de ceux qu'il emploie dans
la pièce précédente ÇAssat:{), au sujet des Angevins en général,
semblent indiquer que la poésie intitulée Lo vers codiciis est d'une
date de peu postérieure à la première, c'est-à-dire remonte à la
période d'anarchie féodale, qui marqua le commencement de
l'administration de Geoffroi Plantagenet sur les bords de la
Loire, et qui se prolongeait encore.
Après ces deux pièces, qu'on peut presque sûrement dater
des premières années du gouvernement de Guilhem VIII, on
en trouve une autre où le poète paraît attaquer la cour de
Rome, et prendre parti en faveur de son protecteur, alors
engagé dans le schisme de l'antipape Anaclet. On sait qu'à la
mort d'Honorius II, le cardinal Pierre de Léon fut élevé au
souverain pontificat par une faction, dont l'un des chefs était
Girard, évèque d'Angoulème, légat du Saint-Siège en Aquitaine
et conseiller très influent du duc. Guilhem VIII embrassait le
parti d'Anaclet (4 mai 11 30), tandis que saint Bernard entraî-
nait le roi de France, Louis VI, et le roi de Germanie, Lothaire,
dans le parti contraire, celui qui reconnaissait pour pape légi-
time Innocent II. Ce dernier était acclamé aux conciles d'Etampes
et de Clermont (août-novembre 1130), et accueilli en Langue-
I. Pièce no XXXIII, strophe 7, p. 161, éd. Dejeanne. Nous établirons
plus loin la date de 1 133 pour cette pièce.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRE DE MARCAHRU 21 5
doc, OÙ il débarqua à Saint-Gilles (ir septembre). Tous les
efforts de saint Bernard, notamment à l'entrevue de Poitiers ou
de Montierneuf (1130), ne purent détacher Guilhem VIII de la
cause de l'antipape, à laquelle il resta fidèle jusqu'en 1135 '.
Or, dans une pièce intitulée Aujat:^^ de chan, Marcabru, après
ses lamentations ordinaires sur la décadence de Prouesse,
exprime son espoir dans la largesse de ses chers protecteurs,
Guilhem VIII, dont la valeur (prix) se raffermit, Alphonse de
Toulouse et Alfonse de Castillc. 11 décoche un trait méprisant,
au contraire, à Tadresse d'un empereur « mauvais garnement »,
qui s'est c fait élire grâce à l'argent "■ ». Déjà, P. Meyer avait
fort bien démontré que l'Empereur, dont il est question dans
cette pièce, ne saurait être Alexis le Jeune, le Basileus byzantin
élu en 1179, pas plus que le comte de Poitiers, dont parle
Marcabru, n'est Richard Cœur de Lion K II a aussi conjecturé,
avec infiniment de vraisemblance, que le prince ainsi désigné
n'était pas un jeune homme {gart~ Eniperaire), mais bien un
« mauvais drôle « (garsio), suivant le terme bas-latin souvent
usité. Il a enfin prouvé que cet empereur ne pouvait être que
Lothairell, roi de Germanie.
Mais il n'a pas poussé plus loin sa démonstration. On ne
s'explique guère l'animosité du poète, par le seul préjugé
qu'il professe à l'égard de la vénalité de la cour de Rome. Au
contraire, en étudiant attentivement l'histoire du schisme auquel
participa Guilhem VI 11, on trouve des motifs très nets de ce
mépris, que montre le poète favori du duc d'Aquitaine, à l'égard
d'un des plus dociles partisans d'Innocent II, l'adversaire
d'Anaclet.
Lothaire II de Supplimbourg ou de Saxe, mort en 1137,1a
même année que Guilhem, âgé de soizante-douze ou soixante et
onze ans, avait été élu en 1 125, sous l'influence du parti romain.
Il s'était empressé, par une sorte de capitulation, d'accorder à
l'Église cette Reine céleste, la quasi-plénitude de la liberté, sans
même exiger de ses dignitaires l'hommage (Jdominiinii). Bientôt
aux prises avec un adversaire dangereux, Conrad de Souabe, il
1. Vacandard, Saint Bernard, t. II (1897).
2. Pièce no IX {Anjat^), édition Dejeanne, strophes 6 à 9, p. 38.
3. P. Meyer, Romania, VI, 125, 128.
2l6 p. BOISSONXADE
avait dû accumuler concession sur concession, pour déterminer le
Saint-Siège à soutenir sa cause. Le 22 mars 1 13 1, à Liège, escorté
dequarante princes ou prélats allemands, il avait mené à pied par
la bride la haquenée du pape, et le lendemain il avait reçu de
celui-ci la couronne royale. En août 11 32, il dirigeait une expé-
dition en Italie pour y restaurer Innocent IL II était entré dans
Rome, et, le 4 juin r 133, il s'était fait couronner empereur. Mais
il avait dû prèterau pape le serment d'allégeance, reconnaître au
Saint-Siège la propriété des biens de la comtesse Mathilde en
Toscane et Emilie, se contenter d'en recevoir viagèrement la
jouissance par l'investiture, et payer annuellement au trésor pon-
tifical une redevance de 100 livres d'ar£;ent. Le retentissement
de cette soumission de l'empereur au bon vouloir du Saint-Siège
avait été énoraie dans la chrétienté. On avait fait courir à ce
sujet un distique dont le dernier vers était le suivant:
Post (rex) homo fit papae, sumit quo dante coronam '.
Les vers de Marcabru traduisent, sous une forme populaire,
l'impression produite par l'événement du 4 juin 1133, où l'on
avait vu un empereur acheter l'appui de la cour pontificale, par
l'octroi d'un tribut et la reconnaissance de la suzeraineté du
Saint-Siège. La pièce, où il exprime son mépris pour cette
abdication du pouvoir impérial, ne peut guère être postérieure
à la seconde moitié de l'année où fut conclue à Rome par le
pape et l'empereur, la convention qui assurait le triomphe
d'Innocent II sur Anaclet, de la cause orthodoxe sur la cause
schismatique, cette dernière chère au protecteur du trouvère.
On peut aussi, mais avec moins de certitude, rattacher à cet
événement les vers de la pièce intitulée Lo vers coniens qiiau vei
del fan, où le poète se lamente sur le déclin de Prouesse (pr/jc)
descendue « d'amont d'aval dans les balayures », sauf en Poitou,
et où il constate encore que « l'argent rend Rome vénale » %
double manifestation, où il exalte d'un côté Guilhem VIII et
dénigre Innocent IL
La persistance de l'attachement du poète à son patron prin-
1. Jaffé, Regeslii poiitif. rom., n° 5461 ; Baronius, Annales Eccles., III (anno
IIÎ3)-
2. Pièce no XXXIII, éd. Dejeanne, strophe 5, p. 160.
L HISTOIRH DANS L ŒUVRE DE MARCABRU, 2\']
cier, probablement tort généreux pour lui, se manifeste encore
dans une autre pièce, celle qui a pour premier vers Bel m'es can
s'eschn^is l'ondn, sorte d'hymne au printemps, entremêlé de
traits satiriques contre Lâcheté, Envie et Méchanceté.
Le troubadour s"v réjouit de l'ascension de la puissance du
duc d'Aquitaine, qu'il qualifie du nom de « seigneur de
Gironde ». Si « la seigneurie de' Gironde monte, s'écrie-t il,
elle montera encore davantage, pourvu qu'elle songe à con-
fondre les païens; cela Jésus le lui commande ».
Sc'l segnoriu(s) de Gironda
Poia, encar poiara plus,
Ab qe pense com confonda
Paias, so'ilh manda Jhezus '.
Est-il ici question de Louis VII, devenu par son mariage avec
Aliéner, seigneur de « Gironde». On peut sans doute l'admettre,
mais il semble que Marcabru s'adresse plutôt à Guilhem VIIL
Lorsqu'il invoque l'intervention du roi de France, il lui donne
les titres plus explicites de seigneur du Poitou, du Berry et de
France, qu'on ne trouve pas ici. D'autre part, après sa réconci-
liation avec Innocent II, sous les auspices de saint Bernard
(1135), la fortune de Guilhem VIII s'était rétablie et grandissait
rapidement. Il avait recouvré la Gascogne sans coup férir(i 135-
36 -) ; il était devenu l'allié de son ancien adversaire Geoffroi
Plantagenet \ Le roi de Castille, Alfonse VII avait recherché
l'alliance de la maison de Poitiers, et, aux fêtes de Léon, il
s'était assuré, en vue de la croisade contre les Maures, l'appui
de nombreux barons d'Aquitaine 4. Enfin, la sœur de Guilhem
VIII, Agnès, veuve du vicomte du Thouars, venait d'épouser
(11 3 5) Ramire II le Moine, roi d'Aragon >. La fortune souriait
pour la première fois au comte de Poitiers ;« elle montait »,
suivant l'expression du poète, au cours de ces années 1135-36,
où l'ardeur mystique de Marcabru entrevoyait l'aube d'une
croisade franco-espagnole contre les musulmans, semblable à
1. Pièce XII his, éd. Dejeanne, strophe 10, p. 51.
2. Acte publié (1136), Anh.hist. Gironde, XII, 319.
5. Orderic Vital, V, 67.
4. Chronique latine d'Alfonse VII, p.p. Florez, Esp.Sagr., XXI, 547.
5. Traggia, Raviiro el Monje, Mém. Acad. hisl., III, 480, sqq.
2l8 . p. BOISSONNADE
cellesde ro6-j, de 1087, de 1094^96, de 1110-1120, auxquelles
les Aquitains avaient pris une part si décisive. Assigner à la
pièce Bel nies can la date de 113 5 ou de 1136 n'est donc pas
émettre une hypothèse invraisemblable. On y sent l'émoi que
les succès de Guilhem VIII excitent dans le cœur de son fidèle
poète et l'écho des espérances de croisade que Marcabru met en
ce successeur des croisés, des Gui Geoffroi et des Guilhem VII,
si étroitement mêlés pendant soixante-dix ans aux expéditions
saintes au delà des monts.
Tant d'espoirs s'évanouissent tout à coup, lorsque, à la fleur
de l'âge, Guilhem VIII meurt le 7 avril 1137, au cours de son
pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle '.
Le coup fut terrible pour Marcabru, comme pour Cercamon,
les deux troubadours favoris du comte de Poitiers. Il s'aggravait
de cette circonstance, qu'un autre protecteur du poète, le frère
de Guilhem VIII, Raimond, se trouvait éloigné d'Occident par
suite d'un coup de fortune qui venait d'attribuer à ce grand
seigneur poitevin une des plus riches principautés d'Orient,
celle d'Antioche. Raimond, fils cadet de Guilhem le Trouba-
dour et de Phiiippa de Toulouse, avait à peine une trentaine
d'années, au moment où, sur la suggestion de Foulques d'Anjou,
roi de Jérusalem, un parti de barons vint lui offrir la main de
Constance, héritière de Boémond II. Henri Beauclerc avait pris
en amitié le prince poitevin ; il avait voulu l'armer lui-même
chevalier et l'élever cà sa cour, où Raimond se trouvait le
25 novembre 1135 -. C'est en 1136 que les Angevins, sans
doute pour sceller leur alliance avec les Guilhem, secondèrent
l'élévation de Raimond, qui partit dans le cours de cette année
pour l'Orient avec un brillant cortège de Poitevins '. Les trou-
badours s'étaient empressés de se tourner vers cet astre nais-
sant.
Raimond était le type du chevalier de belle prestance, beau
et imposant, adroit aux exercices du corps, soldat d'une force
et d'une bravoure peu communes. Il semblait plus que son
1. Chron. Saint-Maixent, éd. Labbe, I, 220 ; Orderic Vital, V, 81.
2. Orderic Vital, V, 99 ; Guill. de Tyr, dans les Hist. des Croisades,!, 618,
635,38; Vaissète, Hist. Lang., III, 752-754; Richard, Comtes de Poitou, II,
45-47-
3. Acte de 1140 dans Cartulaire Saint-Scpiilcre, p. p. E. de Rozière, 172.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRE DE MARCABRU 219
frère avoir Iicrité Je la tournure d'esprit et de la verve spirituelle
de son père, dont il rappelait la générosité et les qualités sédui-
santes, en même temps que la finesse et l'amoralité '. Mar-
cabrune manque point de l'associer à Guilhem VIII dans l'apo-
théose de la maison de Poitiers, qui est son thème favori, et il
semble bien, par le ton de ses regrets, qu'il ait eu aussi à se
louer de ses bienfaits. Le souvenir de ce qu'il doit à ces géné-
reux princes doniie à ses vers un accent de sincérité et de
douleur profonde, qui foit de son chant une des plus émou-
vantes et des plus pathétiques poésies de son recueil.
C'est la célèbre pièce qu'il intitule Pax in nomine Domini
qu'on nomme encore le Lavador, par allusion à l'un des refrains
de ses strophes ^ Dans ce chant funèbre, le poète exhorte les
chrétiens à la pénitence, puisque le triomphe de la mort les
menace dans leur superbe et leurs vices. Il leur fait entrevoir
les joies du paradis, s'ils savent sacrifier leur vie pour Dieu, en
combattant l'infidèle, s'arracher à leur inertie et bannir le liber-
tinage. Il conclut par cette strophe: « Dégénérés sont les Fran-
çais qui se refusent à soutenir Dieu, car je lésai mis en demeure.
Antioche (là-bas) et de ce côté Guyenne et Poitou pleurent
Prix et Valeur. Dieu seigneur, en ton lavoir, donne paix à
l'âme du comte, et ici que le Seigneur, qui ressuscita du
sépulcre, garde Poitiers et Niort ! «
Desnaturat son li Frances,
Si de l'afar Dieu dizon no,
. Qu'ie'usai cornes.
Antiocha, Pretz e Valor
Sai plora Guiana e Peitaus.
Dieus, Seigner, al tien lavador
L'arma del comte met en paus,
E sai gart Peitieus e Niort
Lo Seigner qui ressors del vas ! '
Nul doute qu'il n'y ait, dans ces beaux vers, l'écho de l'im-
pression douloureuse produite par la mort de Guilhem VIII, en
même temps que celle des dangers que courent vers Damas
la chrétienté d'Orient et au delà de l'Èbre celle d'Espagne
• I. Portrait dans Guillaume de Tyr (Hist. Occ. Cr., t. II).
2. Pax intwmine Domini, pièce n° XXXV, éd. Dejeanue, p. 169-173.
3. Strophe 8.
220 P. BOISSONNADE
Cstrophcs IV et\'II). P. Meyer et la plupart des commentateurs
l'ont d'ailleurs admis '.
Chahaneau seul a soutenu que la mention de Raimond
d'Antioche prouve, que les vers de la pièce Fax in nomine
Domini doivent être reportés à l'année ii-j9 et non à 1137. Il
assure que cette lamentation a été composée, à la suite de la
mort de Raimond, tué le 27 juin 1149 dans un combat contre
l'émir de Damas -, et il rapproche ce chant de l'élégie en prose
que cet événement inspira au moine de l'ile d'Aix, Richard
le Poitevin >. Mais cette argumentation ne tient pas devant le
texte du poète. On ne voit pas comment Guienne et Poitou
pleurent « prix et valeur », parce que Raimond succomba en
1149; son souvenir ne devait plus être assez vivant dans les
pays d'Ouest, pour y provoquer une explosion de douleur.
De plus, le poète invoque Dieu pour le repos de l'âme du
comte ; or Raimond était prince et non comte d'Antioche,
seul Guilhem VIII avait droit à ce dernier titre. Enfin, si Mar-
cabru supplie le Seigneur de protéger Poitiers et Niort de tout
malheur, ces deux villes n'étaient nullement mises en danger
par la mort de Raimond, alors qu'elles pouvaient l'être par celle
de Guilhem VIII. Il est donc à peu près certain que la poésie
du Lavador a été composée dans les mois qui ont suivi la mort
du dernier comte de Poitiers, au cours du printemps ou de
l'été de l'année 1 137.
Depuis 1130, Marcabru n'avait cessé de manifester dans ses
poésies, dont on peut saisir les allusions historiques, les liens
étroits de reconnaissance et d'attachement qui l'unissaient à
la maison des Guilhem. La légende elle-même conserva le sou-
venir de ces liens. Dans le fameux roman de Joufroy, qui prête
à Guilhem VII le troubadour des aventures merveilleuses,
Marcabru est représenté sous les traits d'un jongleur ou messager
0 corteis et sage » qui court le monde et pénètre jusqu'en
Angleterre pour exécuter les délicates missions que lui confie
son maître, le comte de Poitiers •^. Ce roman a gardé sous une
1. P. Meyer, Romania, VI, 123, de même que Crescini (y^//î, p. 707), et
Lewent (p. 49), outre Dejeanne, 235.
2. Du Cange, Familles d'Outremer, 188.
3. C. Chabaneau (Revue des langues romanes, XXVII).
4. Le roman dejoufrois, éd. Muncker (Halle, 1880), v. 3599.
l'histoire dans l'œuvre de MARCABRL' 221
forme altérée la mémoire de cet attachement particulier qu'avait
professé le troubadour, sinon pour Guilhem VII, du moins
pour Guilhem VIII.
III
Ce fut pour Marcabru un véritable désarroi moral et matériel
qui résulta de cette mort d'un protecteur, dont la générosité
ne s'était jamais démentie. Il l'avoue lui-même dans une autre
pièce qui ne peut être datée que de 1137 et de la période pos-
térieure innuédiatement à la mort du duc d'Aquitaine. Dans
cette poésie intitulée Ai prini comens de l'ivernaill ',1e trouba-
dour, toujours pessimiste, se demande à quelle cour princière il
pourra désormais recourir : « Puisque le Poitevin me fliit défaut,
je suis désormais perdu comme Arthur » (pour le Breton) :
Puois lo Peitavis m'es f.xillitz
Serai mai cum Artuz perdutz ^.
Il ne devait jamais plus en eftet. semble-t-il, rencontrer, dans
sa carrière poétique, une protection aussi constante que celle du
prince défunt. Peut-être eût-il pu compter sur celle d'Aliénor,
la spirituelle fille de Guilhem VIII, la femme du roi de France,
Louis VII le jeune. Mais la célèbre reine des cours d'amour, si
accueillante aux troubadours et aux trouvères, et que le prince
des poètes du xu^ siècle, Bernard de Ventadour, devait célébrer,
en des accents passionnés, n'avait pas les goûts de la généra-
tion précédente. Elle prisait sans doute peu la verve belliqueuse,
satirique, rude et parfois grossière du misogyne Marcabru. Le
troubadour gascon ne devait guère plaire à la princesse d'esprit
subtil et raffiné, qui mit tant à la mode la métaphysique de
l'amour et le culte de la femme. Le réalisme original du poète
gascon, son misonéisme et sa misogynie invétérée ne pouvaient
guère convenir à une reine qui n'aimait rien tant que l'idéa-
lisme nuageux et les théories de l'adoration à l'égard des dames,
mêlées à certaines réalités scabreuses, qu'on retrouve au fond
de la poésie courtoise, dont elle fut la principale promotrice.
1. Pièce n" IV, éd. Dejeanne, p. 13-18.
2. Strophe 10, p. 16.
222 P. BOISSONNADE
Vainement Marcabru essaya-t-il en deux circonstances d'émou-
voir les sympathies de Louis VU lui-même, l'époux d'Aliénor.
Dans une pièce qu'on n'a pu jusqu'ici dater d'une manière
précise, mais qui doit être reportée à 1138 ', il l'exhorte à
prendre part aux croisades d'Espagne à côté d'Alfonse VII :
« Puisque France, Poitou et Berry reconnaissent un seul sei-
gneur, qu'il vienne faire à Dieu le service de son fief! car je ne
sais pourquoi vit le prince qui ne va pas faire à Dieu le service
de son fief \ »
Mas Franssa, Peitau e Beiriu
Aclina un sol seignoriu
Venga sai Dieu son fieu servir !
Qu'ieu non sai per que princes viu
S"a Dieu no vai son fieu servir !
Un peu plus tard, en 1 147, le ton est celui d'un désenchanté;
quand Louis VII va partir pour la croisade d'Orient, le poète
ose à peine plaider la cause du prince qui entraine tant
d'hommes sur les chemins du Levant. L'accent n'est plus celui
de la pièce de 1138, l'appel vibrant aux armes pour la cause
de Dieu. En effet, la demoiselle qui à hfojilaine du vergîer se
lamente sur le départ prochain de son ami, le « gent et preux
chevalier », ne peut s'empêcher de maudire le roi Louis : « A
la maie heure soit le roi Louis qui ordonne ces appels et ces
prédications qui ont ûiit entrer le deuil dans mon cœur »,
dit-elle :
Ay ! inala fos rey Lozoicx
Que fay los mans et les prezicx
Per que'l dois m'es en cor intratz !
Marcabru se borne à ce banal conseil à la jeune fille, qu'il
« ne faut point désespérer », car « Celui qui fait feuiller les
forêts peut donner beaucoup de joie ' ». Le poète paraît donc
ici fort refroidi pour ce roi de France, qui, à la voix de saint
1. C'est ce qu'on démontrera plus loin.
2. Pièce intitulée Eritperaire,per mi iiif^eis, édit. Dcjeanne, 0° XXII, strophes
lO-i I, p. 109.
5. Pièce A la foniana del vergier, éd. Dejoanne, n° i, strophes 4 et 5, p. 4
et 5.
l'histoire dans l'ceuvrh de marcabru 223
Bernard avait pris la croix à l'assemblée de Vézelay (31 mars
! 146), qui avait secondé de toutes ses forces la prédication du
L;rand apôtre et qui convoquait à Metz, pour le 8 juin 1147,
Télite de la chevalerie française, en vue de Texpéditian sainte '.
Le troubadour qui conviait en termes si pressants la chrétienté
française à conjurer le péril grandissant du côté de Damas et
d'Antioche en 11 37, est devenu fort tiède pour une entreprise
qui réalise ses vœux neuf ans après -.
Sa tiédeur ne peut guère s'expliquer que par le médiocre
accueil de ses requêtes antérieures auprès de Louis VIL Ce
pieux roi qui bannissait de sa cour les jongleurs, comme des
suppôts de Satan et de ses artifices, ne parait guère en effet
avoir prêté d'attention à la voix lointaine du pauvre trouba-
dour gascon. Le successeur de Guilhem VIII n'avait à aucun
moment songé à remplacer auprès du poète le généreux repré-
sentant de l'ancienne dynastie poitevine. Marcabru semble
avoir exprimé son désenchantement et sa colère plus claire-
ment encore dans une pièce qui pourrait être placée entre
1138, l'année des grandes espérances de Marcabru, et 1146-
47, celle de ses désillusions. Dans la poésie intitulée Pois rinvems
ifogan es anat~ le poète met en opposition la joie qu'il ressent
du renouveau avec la tristesse qu'il éprouve, à la vue de
l'envahissement du monde chrétien par l'arbre immense de
méchanceté, asile des princes et des grands, sous l'ombrage
duquel ils cachent leur ladrerie : « Il est tellement élevé et
répandu de toutes parts, dit-il, que de là-bas, d'outre les ports
(l'Espagne), il est passé en France et venu en Poitou * il est
entré dans un tel endroit réservé, où il maintiendra toujours sa
verdeur ».
Q.ue lai d'outra'ls portz es passât/.
En Franss' et en Peitau vengutz '.
1. Vacandard, Saint Bernard, II, 270 et suiv.
2. P. Meyer date la pièce no i, ^ ta fontanadelvergier, de 114^ ( Roman ia,
VI, 121). Lewent, Das ait provenialisctK Kreuilied, p. 5, donne la mêmedate.
Dejeanne, notes du n" XXI, indique celle de 11 57, par suite d'un lapsus évi-
dent. Nous pensons qu'on peut donner une date moins imprécise, puis-
qu'il s'agit « de la prédication de la croisade », et par conséquent qu'il
faut la placer entre mai 1146 et juin 1147.
3. Pièce Pois Vinvern^, no XXXIX, éd. Dejeanne, strophes 2 et 5, p.
2^4 *'• BOISSONNADE
L'allusion est claire : elle ne peut viser que le détenteur du
Poitou, qui est en même temps le roi de France, mais il est
peu probable qu'elle ait troublé la sérénité de Louis VII, si tant
est qu'il ait connu l'humble trait du poète.
C'est donc chez d'autres grands seigneurs que Marcabru dut se
résigner à chercher des protecteurs. Il en rencontra quelques-
uns d'intermittents en France. Ce furent le comte de Toulouse,
Alphonse Jourdain, peut-être le seigneur de Montpellier,
Guilhem Mil, le jeune vicomte de Béarn, Pierre de Gavarret
en Gascogne, le sire de \'entadour, Ebles en Limousin, et le
seigneur de Pons et de Bergerac, Jaufré Rudel, en Saintonge et
Périgord. Le plus généreux, le comte de Toulouse, semble-t-il,
si l'on en juge par les éloges du poète, avait déjà été célébré par
Marcabru, avant la mort de Guilhem VIII. Alphonse Jourdain
était en effet depuis longtemps une des personnalités en vue de la
France méridionale. Brave et habile, il était parvenu après une
lutte de treize ans (i 1 12-1 125) à reconquérir le comté de Tou-
louse sur la maison de Poitiers, qui le lui avait enlevé, en même
temps qu'à triompher des coalitions formées contre lui par
Raimond Bérenger III, comte de Barcelone, et Bernard-Atton,
comte de Carcassonne et de Nîmes '. Pendant son long gouver-
nement, qui s'étend jusqu'en 1148, il agrandit ses états.
Marcabru dans une de ses pièces ' lui fait un mérite d'avoir
conquis « Avignon, Provence et Beaucaire, mieux que son père
ne tenait Toulouse » ; il célèbre sa « valeur » grandissante :
• Et d'en Anfos de sai si garill dura
Car Avignon, e Proensa e Belcaire
Te mielz per sieu nofès Tolzan sos paire '.
Au moment où la pièce a été écrite (1133), il y avait en
effet près de sept ans, qu'en vertu du traité de 1125, le comte
de Barcelone avait abandonné à Alphonse, Beaucaire, la rive
191 -196. L'allusion « outre les ports )) montre que cette pièce est postérieure à
celle où Marcabru flétrit la ladrerie du roi de Castille et les flagorneries
d'Alegret. Voir ci-dessous.
1. Vaissète, Hist. du Languedoc, lll, 600 etsq.
2. Pièce no IX, édition Dejeanne {Aujati), p. 37.
5. Strophe 7, p. 39.
l'histoire daxs l'œuvre de marcabru 225
droite du RJiône, ainsi que le marquisat de Provence (au nord
de la Durance) et Avignon '. Il y en avait onze depuis que la
garnison poitevine avait dû capituler et livrer Toulouse au pré-
tendant languedocien -.On peut voir aussi une allusion flatteuse
à la puissance d'Alfonse Jourdain dans la pièce Al départir del
hraii tewpier \ où le poète s'écrie « est-ce que Cazères vaut
Toulouse ? » Mais l'imprécision de cette poésie ne permet, ni
d'en flxer la date, ni les circonstances. Comme il n'est question
du comte de Toulouse que dans ces deux passages, on peut en
inférer qu'il fut pour Marcabru un protecteur occasionnel, et
non le protecteur constant qu'avait été Guilhem VIII. Toutefois
il est encore très possible que ce soit Alphonse Jourdain, qui se
trouve désigné dans une autre pièce postérieure, dont la date
peut être fixée aux environs de 1144-45, et où le poète déclare
que « Valeur s'incline devant le comte "^ ».
La mention du seigneur de Montpellier dans la pièce intitu-
lée Al départir, où le poète le place sur le même pied que le
comte de Toulouse s, permet d'induire, à titre d'hypothèse,
qu'aucune autre indication ne confirme, que le baron langue-
docien pût apparaître, aux yeux de Marcabru, comme suscep-
tible de lui accorder une bienveillance, du moins passa crère.
Plus sûre est celle qu'il paraît avoir trouvée à la petite cour
de Morlaas, alors le centre principal du Béarn. Dans la pièce
intitulée Al priin coinens de rivenuiill ^, qui a été certainement
composée en 1137 après la mort de Guilhem VIII, le poète
annonce qu'il va se rendre auprès d'un nouveau protecteur, et
il s'exprime en homme qui se sait sûr d'être bien accueilli.
« En Gascogne, de ce côté, vers Ossau, dit-il, on me dit qu'il
1. F. Meyer {RoinciHia,Yl, 128) avait déjà établi contre Diez et Suchier
qu'il s'agit dans cette pièce, non du roi d'Aragon Alphonse 11(1160-1195),
mais d'Alphonse Jourdain ; toutefois il n'avait pas fixé la date d'une manière
assez précise ; il la place seulement avant 11 37. On a démontré plus haut
que la date exacte est celle de 11 33, après le 4 juin.
2. Vaissète, III, 660 sqq. ; 681 sqq.
3- Dejeanne, pièce no III, strophe 5.
4. Pièce intitulée Pe/- V aura freida que guida, éd. Dejeanne, no XXXVI,
p. 174-176, voir dernière partie.
5. Pièce n» III, strophe 5.
6. Édition Dejeanne, pièce no IV, strophe 11, p. 16.
Remania, XLVIII.
226 P. BOISSONNADE
croît un petit prince^ auprès duquel vous me trouverez si je
suis perdu. »
En Gascoigna, sai, ves Orsaut,
Me dizo qu'en creis uns petitz,
O'm trobarez, s'ieu sui perdutz.
En ces vers est clairement désigné le jeune vicomte encore
mineur, Pierre de Gavarret, qui avait succédé, après le 7 sep-
tembre 1134, à Centulle V de Béarn, tué à la bataille de Fraga,
dans la croisade contre les Maures. Le gouvernement, pendant
sa minorité, était exercé par deux femmes, Guiscarde, sa mère,
sœur de Centulle et fille de Gaston V, veuve du vicomte de
Gavarret, et Talèse, sa grand'mère, veuve de Gaston '. Sur le
séjour de Marcabru à Morlaas, cette allusion poétique four-
nir d'ailleurs le seul renseignement que nous possédions.
Plus obscurs encore sont les rapports du troubadour avec
Eble de Ventadour, l'un des quatre grands barons de la vicomte
de Limoges, dont le domaine abrita l'enfance du tameux poète
Bernard, qui prit le nom du fief de son seigneur. Ce seigneur
appartenait à l'élite de l'aristocratie de l'Ouest et se trouva
mêlé intimement au mouvement littéraire, d'où sortit la poésie
romane. Il paraît avoir pratiqué le mécénat à la façon de sts
suzerains Guilhem VII et Guilhem VIIL Bien mieux, il avait
lui-même composé des poésies, comme Guilhem VII, d'où son
surnom d'Eble II le Chanteur. Les récits du chroniqueur limou-
sin Jaufré de Vigeois prouvent qu'il avait été le familier du
fondateur de la poésie romane, le comte-troubadour, qu'il
recevait en son manoir des bords de la Haute -Corrèze et
dont il goûtait l'hospitalité au palais de Poitiers ^ Le maître
de Marcabru, Cercamon dédiait à Eble son beau plaiib sur la
mort de Guilhem VIII, ce qui semble indiquer que des liens
d'amitié avaient uni le vicomte poète avec le fils, comme avec
le père '. On sait d'autre part qu'Eble est nommé dans une
1. Marca, Hist. de Béarn, 440 ; Faget de Baure, Essais hist. sur le Béarn,
1818, p. 132.
2. Jaufré de Vigeois dans Recueil des hist. de France, XII, 434, et dans
Labbe, 232.
3. Cercamon, Poésies, a° VII, éd. Dejeanne, p. 56-58.
LHISTOIRH DANS l'œUVRE DE MARCABRU 227
poésie de Bernard de Ventndour et dans une pièce de Guiraut
de Cabrera '. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce qu'il eût
été en rapports avec Marcabru, rapports attestés par une sorte
de tensoii où le troubadour gascon répond à une poésie sati-
rique (iroba nEblo) du grand seigneur limousin. Dans la pièce
intitulée Livcrns vai \ il oppose en effet sa conception du véri-
table amour à celle de l'amour sensuel, l'un source de salut,
l'autre de perdition. Eble semble avoir été au contraire un
adepte de l'école de son spirituel et gai compagnon de jadis,
Guilhem VII, qui n'apportait pas dans ses relations amoureuses
les idées élevées, dont Marcabru se fait le champion. « Moi, dit
ce dernier, je ne m'engagerai plus pour le trouver du seigneur
Eble, car il maintient folle sentence contre raison. Aïe! moi/
je dis, j'ai dit et dirai qu'Amour vrai et Amour sensuel se récrient
d'être ensemble, oui, et bousille qui blâme Tamour vrai. »
Ja non farai mai plevina
leu per la troba n'Eblo
Que sentenssa follatina
Manten encontra razo
Ai!
Qu'ieu dis e die e dirai
Quez amors et amars brai
Hoc,
E qui blasm' Araor buzina.
La pièce qui se termine par cette apostrophe ne peut guère
avoir été composée au plus tard que vers 1152, puisque c'est
seulement jusqu'à cette date, que semble s'être prolongée,
d'après les Bénédictins, la vie d'Eble II de Ventadour K
Cette haute conception de l'amour qui mettait en opposition
iMarcabru avec Eble II, devait au contraire le rapprocher du
grand seigneur poète, immortalisé par la légende de la « prin-
cesse lointaine », Jaufré Rudel, « prince x de Blaye, seigneur
de Pons et de Bergerac *. Les recherches fomeuses de Gaston
1. Dejeanne, notes sur les poésies de Cercamon, p. 59.
2. Marcabru, éd. Dejeanne, n" XXXI, strophe 9, p. 149.
3. Hist. littér. France, XIII, 1 19-120.
4- G. Paris, Jaufré Rudel, Mélanges, p. p. M. Roques, II, 499 et suiv
(1912).
2 28 F. BOISSONNADE
Paris, ont mis au point les récits romanesques relatifs à ce
troubadour. C'est à lui que Marcabru dédie sa pièce intitulée
Corlc'sniitt'ii viioill coinenssar, sorte d'éloge de la courtoisie, de
la mesure et de l'amour chaste; il conclut cette poésie d'ins-
pu'ation élevée en disant : « Ces paroles et l'air, je veux les
envoyer à Jaufré Rudel outremer ».
Lo vers c"l son vuoill enviar
A"n Jaufre Rudel outra mar '.
Gaston Paris en a conclu que cette pièce avait été composée
en 1 147 ou en 1 148 ^ Mais il n'est nullement démontré que ces
dates soient absolument satisfaisantes. Après le départ de
Louis VII, fixé en juin 1147 à Metz, il fallut aux Croisés de
Poitou et de Saintonge, parmi lesquels Jaufré Rudel, aux côtés
de Seguin de Richemont et de Geotfroi de Rançon, avait pris
place, un assez long intervalle, avant de parvenir en Terre Sainte.
L'armée croisée arrivée àr Byzance en octobre, retardée dans la
traversée de l'Asie Mineure, ne gagna Satalieh, après les rudes
batailles des gorges du Méandre, qu'en février 1 149, et Antioche
qu'en mars. Le séjour des barons de l'Ouest en Palestine se
prolongea depuis cette date jusqu'en avril 1148 \ On peut, il
est vrai, admettre, avec Gaston Paris, que Jaufré Rudel n'avait
pas suivi le même itinéraire que le roi, mais qu'il s'était embar-
qué avec son cousin, le comte d'Angoulême, Guillaume Tail-
lefer IV, et avec Alphonse Jourdain, comte de Toulouse. Mais
ceux-ci ne paraissent pas être arrivés à Acre avant le 15 avril
1148 •^. Ce n'est donc pas avant la seconde moitié de 1148 \
que Marcabru a pu composer sa poésie et son envoi, puisqu'il
faut bien supposer qiie les nouvelles de Terre Sainte n'arri-
vaient en France qu'après un certain temps. D'autre part, il est
fort possible que Jaufré Rudel soit mort dans l'expédition
1. Marcabru, n" XV, éd. Dejeanne, strophe 7, p. 63.
2. G. Paris, op. cit., II, 499 et 513, donne successivement ces deux dates.
3. Voir Odon de Deuil, Histoire de la 2= croisade, et surtout lettres de
Louis VII, Histor. de France, XV, 48.
4. G. Paris, op. cit., II, 529.
5. P. Meyer donne la date erronée ou imprécise de 1 147, ou environ
(Remania, VI, 119); et Dejeanne, notes, p. 226, n'a pas essayé davantage
de préciser.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRH DK MARCABRU 229
comme tant d'autres, soit de maladie, soit des fatigues du siège
de Damas (1149). L'essentiel, pour la biographie de Marcabru
et la chronologie de ses oeuvres, est de noter que son envoi à
Jaufré Rudel ne peut être placé qu'au milieu de la seconde
croisade {2" moitié de 1 14S), et qu'il montre quels liens, fondés
sur la communauté des conceptions relatives à l'amour, l'unis-
saient au prince de Blaye.
IV
Une partie de la carrière du troubadour gascon s'est passée
en Espagne. Le poète semble même y avoir pris rang parmi
les hommes d'armes (^soudoycrs^ pour lesquels il compose son
originale chanson, Soiidadicr per ciii es jovens '. C'est un éloge
du soldat, promoteur de jeunesse et de joie, en même temps
qu'une exhortation à la méfiance à l'égard des folles femmes,
plaie ordinaire des armées. C'est pour ce même auditoire,
habitué des tavernes et des mauvais lieux, qu'il a dû composer
sa fameuse poésie contre les tromperies de l'amour vénal et sen-
suel, dont le refrain semble avoir été fait pour être repris en
chœur ^ Avant d'aller au delà des monts, dès 1133, il s'essayait
au rôle de poète de cour, mais il trouva ses meilleures ins-
pirations, quand il se fit le poète enflammé de la croisade.
Il paraît avoir tenté fortune sans succès auprès des comtes de
Barcelone et du roi de Portugal, mais il n'a eu quelques années
de faveur qu'auprès du roi de Castille. Dans la seconde moitié
de II 37, après la mort de son protecteur Guilhem VIII, Mar-
cabru hésite pour savoir à quelle porte il va frapper désormais.
Il songe alors au prince de Portugal, et se demande s'il ne va
pas dédier une de ses pièces, « vas Portegau ». à ce grand sei-
gneur, qui ne reçut jusqu'à ce moment pareil envoi (on anc no
fo trames salul:0, et il fait des vœux pour lui '. A cette époque
le possesseur des Etats portugais était Alfonse 'Enriquez, fils
d'Henri de Bourgogne et de doiîa Teresa, la fille naturelle d'Al-
1. Pièce Soudadier per cui es jovens, n° XLIV, éd. Dejeanne, p. 208-215 ■
2. Pièce Dirai vos seues diiplansa, n° XVIII, éd. Dejeanne, p. 77-88.
}. AI prim comeus de Viveniaill, éd. Dejeanne, n" IV, strophe 10, p. 16.
230 p. BOISSONNADE
fonse VI de Castille. Le prince de Portugal était né en 1 109 ' ;
il exerçait le gouvernement dans toute sa plénitude dépuis la
mort de sa mère survenue en 11 30 - ; il avait donc vingt-cinq
ans, quand le poète lui adressa son « salut ». Déjà illustre par ses
victoires sur les Maures, il devait en 1142 obtenir du Pape le
titre de roi, après avoir gagné en 1139 sa couronne à la belle
victoire d'Ouriquc >. Sa générosité à l'égard des troubadours
était loin d'égaler sa bravoure. Plus tard en effet Marcabru se
plaint amèrement du déclin et de la mort de Prouesse. Elle
est, dit-il, « ou morte ou prisonnière et maltraitée ; je ne lui
connais plus un parent de Portugal jusqu'en Frise »,
leu non i trueb mas paren.
De Portugal tro en Friza 4.
C'est le moment où le poète est désenchanté à l'égard des
souverains chrétiens d'Espagne, comme il le montre par son
apostrophe à l'égard de son confrère, le troubadour Alegret qui
continuait à leur prodiguer ses louanges >. C'est après 1138
qu'il s'exprime avec cette amertume, et le fait qu'il accuse sur-
tout l'insensibilité du roi de Portugal indique assez que ses
appels avaient été particulièrement méconnus à la cour de
Coïmbre. La pièce intitulée Bel m'es qiian la rana chmita est
donc postérieure à la célèbre poésie de Marcabru, où il invite la
chrétienté d'Occident à la croisade contre les Almoravides, ainsi
qu'à celle où le poète exprime sa déception auprès du roi de
Castille, Alfonse VIL
Marcabru fonda aussi quelque temps certaines espérances
sur le comte de Barcelone, Raimond Bérenguer IV, qu'on sur-
nomma le Grand. Celui-ci régnait en Catalogne depuis 1130;
il allait unir en 1137 par son mariage avec Pétronille, fille de
Ramire II le Moine et d'Agnès de Poitiers, l'Aragon à ses Etats,
fondant ainsi la grandeur de sa maison. Dès 1137, le trouba-
1. Chronicoii Conimhricense, dans Florez, p. 532.
2. Cbronico7i Lusitanuiii, éd. Florez, p. 421.
5. Chronicon Conimhr., p. 332.
4. Pièce no XI, éd. Dejeanne, Bel m'es quan la rana chanta », p. 42,
strophe 5 .
5. Strophe 9.
LHISTOIHF. DANS L ŒUVRE DE MARCABRU 23 I
dour gascon, en quête de protecteurs, adresse son salut au
souverain catalan. Il l'associe dans ses vœux, aux princes de
Castille et de Portugal : « Que Dieu les sauve, s'écrie-t-il, et
Barcelone également. » Vers la même époque, aussitôt après
la mort du comte de Poitou, dans la pièce intitulée Fax in
nomine Doniini ', il évoque encore, avec une chaude sympathie,
l'exemple du comte de Barcelone et des Templiers dans leurs
luttes contre les Musulmans. « En Espagne, le marquis et ceux
du temple de Salomon souffrent le poids et le fardeau de l'or-
gueil des païens », et il oppose leur vaillance à l'inertie des
chrétiens qui ne les secourent pas. En ce moment Marcabru se
trouvait, semble-t-il, au delà des Pyrénées, puisqu'il emploie
l'expression, « de ce côté » (des monts).
En Espaigna, sai, lo Marques
E cill del temple Salamo
Sofron lo pes
£•1 fais de l'orguoill paganor ^.
Enfin, vers 1138, il fait appel à la v:aleur du comte de Bar-
celone pour la croisade générale contre les Almoravides '.Ces
trois allusions ne fournissent, par malheur, aucun renseigne-
ment précis sur les rapports qui ont pu s'établir entre Mar-
cabru et le comte de Barcelone, à la suite de ces requêtes
successives. Tout ce qu'on peut conjecturer, avec quelque appa-
rence de raison, c'est que le poète s'intéressait encore, peu
avant 11 50, aux événements de la lutte poursuivie par les
Catalans contre les Maures. Dans la pièce intitulée Ges Vestornels
non s'oblida ^, Marcabru censure la conduite d'une dame, dont
la vertu « s'est escrimée » avec des preux, au delà de Lerida
{part Lerida, a pros es tau descremida'). Cette mention concerne la
chute de la grande place forte, clef du Sègre inférieur qui ne fut
conquise qu'en 1149 (le 24 octobre) 5. Avant cette époque, il
1. Al prim comens de Vivernaill, éd. Dejeanne, n" IV, p. 18, strophe 10.
2. Pièce Fax in nomine Domini, no XXXV, strophe 7, p. 171.
3. Pièce intitulée Einperaire, per mi me^eis, éd. Dejeanne, n" XXII, strophe
8, p. 109.
4. Edition Dejeanne, n" XXVI, strophe 3, p. 127.
5. Gesra comitum Barchinonensinm, Hist. de France, XII, 377. — Esp.
Sugr., XLVI, 166-168; Villanueva, Viafe Liter., XVI, 4.
232 p. BOISSONNADE
est peu probable que des preux aient pu conduire une femme en
expédition galante dans une région que les Sarrasins occupaient
encore. La pièce Ges restomcls serait donc la dernière de la vie
de Marcabru à laquelle on puisse assigner une date plausible.
Les relations du poète avec la cour de Castille apparaissent
plus clairement dans les œuvres du troubadour. Elles ont été
certainement plus suivies et plus cordiales que celles qu'il
entretint avec les autres cours chrétiennes d'Espagne. Le roi
de Léon, Alfonse VII, fils de Raymond de Bourgogne et d'Ur-
raca, n'avait guère plus de vingt-neuf ans quand Marcabru
essa3'a de l'intéresser à sa cause. Il était libéral et magnifique,
comme il le montra à l'automne de 1134 et au printemps de
113 5, aux fêtes de Sarragosse et de Léon. Il y combla de dons
la chevalerie espagnole, languedocienne, gasconne et poite-
vine accourue à son service '. Cette réputation explique la
tentation que le troubadour gascon éprouve dès 1133. Il se
demande à cette époque, dans la pièce intitulée Aiijat:^ de chan,
s'il n'ira pas mettre son talent poétique au service du roi de
Castille, Alfonse, car « vers Léon, dit-il, il en sait un (prince),
de bonne race, franc, raisonnable, courtois et large dans ses
dons », et il supplie Dieu de « l'éclairer sur ce qu'il peut
attendre de ce roi » ^
Lai vas Léo en sai un de bon aire
Franc de razo, cortes e lare donaire.
Peu après en 1 135, Alfonse VII avait pris le titre d'Empereur
des Espagnes (Hispaninruin iinperator) ; il avait reçu à Léon,
(juin) la couronne impériale des mains de l'archevêque de
Tolède, en présence des prélats et des grands qui l'acclamèrent K
Son prestige était arrivé à l'apogée et il se décidait à reprendre
avec une nouvelle vigueur la croisade contre les musulmans.
Après la mort de son protecteur, Guilhem VIII, Marcabru se
décida à passer les Pyrénées, probablement avec les croisés
1. Chronique latine d'Alfonse VU, éd. par Florez, Esp. Sagr., tome XXI,
345-
2. Pièce Aujali, éd. Dejeanne, no IX, strophes 7 et 9, p. 38. Dejeanne a
cru dans le vers final qu'il s'agissait du roi d'Aragon.
3. Chronique latine d'.Mfonse VII, éd. Florez, Esp. Sagr., XXI, et charte
de II 35, ibid., XLIX, n" 15.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRE DE MARCABRU 233
français. Sa poésie intitulée Al prini comens de rivemaill ',
indique qu'il se disposait à se rendre au delà des monts : elle
est en eftet dédiée au roi de Castille, auquel le poète envoie
son « salut », comme au roi de Portugal et au comte de Bar-
celone ^ Paul Meyer croit cette pièce antérieure au planh
relatif au comte de Poitiers K Elle semble plutôt postérieure
et appartient probablement aux six derniers mois de 1137,
époque où le poète se cherche, et en Béarn et en Espagne, de
nouveaux asiles auprès des princes.
A la période qui suivit appartient la poésie fameuse, ce chant
de guerre contre les Almoravides, qui est le chef-d'œuvre de
Marcabru. On y sent l'enthousiasme du croisé, fier des succès
de son protecteur Alfonse et plein d'espérance au sujet du
triomphe des chrétiens. « Empereur, dit le poète, par moi-iiii'iiie,
je sens combien votre prouesse augmente, je n'ai certes pns
tarde ma venue, car joie vous nourrit, valeur Çpret:^ vous fait
croître et jeunesse vous maintient fier et "frais, car elle élève
votre valeur ^. » L'éloge plein de feu que le troubadour adresse
au roi se ressent évidemment de l'ardeur du néophyte, et de
l'impression qu'il a reçue à son arrivée à la cour castillane. Il
paie cet accueil en mettant sa verve de guerrier au service
de la Croisade. C'est avec l'accent de l'indignation qu'il flétrit
les barons « d'au delà des ports » (les Français), qui ne se hâtent
pas d'accourir au service de Dieu. C'est au nom du Christ
qu'il somme le roi de France, Louis VII, le nouveau maître
de l'Aquitaine, « de faire à Dieu le service de son fief », en
participant à la Croisade -. Au besoin d'ailleurs, Alfonse
suffira à la tâche, supportera l'effort des Sarrasins, et rabaissera
leur orgueil. « A la fin, Dieu sera avec lui ^. » Il groupera
sans doute derrière lui les forces de l'Espagne chrétienne.
« Avec la puissance du Portugal et aussi celle du roi de Navarre,
pourvu que Barcelone se tourne vers Tolède, l'impériale cité,
1. Édition Dejeanne, n" IV.
2. Strophe 10, p. 16.
3. Meyer, Romania, VI, 124.
4. Einperaire, per mi fue^eis, éd. Dejeanne, no XXII, strophe i, p. 107,
5. Strophes 2, 10, 11 .
6. Strophe 5 .
234 P- BOISSOXNADE
s'écrie le poète, sûrement nous pourrons pousser notre cri de
guerre: royaux! et déconfire la gent païenne ^ »
Ces allusions à la paix qui groupait les princes chrétiens
sous la vassalité d'Alfonse VII et faisait d'eux des auxiliaires
présumés de ses expéditions, fournissent des indications pré-
cieuses sur la date que l'on doit assigner à ce beau chant de
croisade.
Déjà allié du comte de Barcelone, dont il avait épousé
la sœur Bérengère en 1128, Alfonse avait réussi à faire recon-
naître sa suzeraineté par Raimond Bérenguer IV( 1 1 34 novembre,
1135, 1136, 1137 août), en lui abandonnant en fief Sarragosse
et en lui faisant épouser Pétronille, l'héritière de l'Aragon. Le
roi de Navarre, Garcia, d'abord vassal de Ramire II (novembre
1134), n'avait pas tardé à se rallier au roi de Castille et à lui
transférer la vassalité de son royaume pyrénéen ; aux fêtes de
Léon en 1135 (juin), on l'avait vu dans l'entourage des grands
feudataires de l'empereur d'Espagne. Le prince de Portugal
lui-même, Alfonse Enriquez, mettant un terme à l'hostilité
qui séparait les Portugais des Castillans depuis près de dix ans,
avait, le 4 juillet 1137, signé le traité de Tuy, où il se recon-
naissait vassal du roi de Castille ^. Toute l'Espagne chrétienne
pacifiée se groupait autour de l'Empereur, et on conçoit que
le poète ait célébré cet heureux événement, qui semblait assu-
rer Tunion de tous les chrétiens espagnols, dans l'entreprise
commune, dirigée par Alfonse VII. contre les Maures. Une
autre induction relative à la date du chant de croisade, peut
être tirée de la fameuse strophe bien connue, où le poète
triomphe d'avance des musulmans, si les éléments naturels ne
retardent pas la campagne '. « Si les fleuves n'étaient si gros,
dit-il, les Almoravides passeraient un mauvais moment et nous
pourrions leur bien assurer, que, s'ils attendent le retour de la
chaleur et la venue du seigneur de Castille, nous ferons mai-
grir ceux de Cordoue. »
Si non fosson tan gran H riu
Als Amoravis for' esquiu ;
1. Strophe 8.
2. Hist. ComposteUana, III; Chronique latine d'Alfonse VII, Esp. Sagr.,
XXI, 347.
3. Strophe 9.
l'histoire dans l'œuvre de marcabru 235
E pograni lor o ben plevir,
E s'atendon lo recaliu
E de Castella-1 seignoriu
Cordoa-il farem magrezir.
Or, la chronique d'Alfonse VII relate en l'année 1138 des
événements qui peuvent servir de commentaire aux strophes
du poète gascon. Au sud du Tage, la garnison musulmane
d'Oreja (Aurélia) dévastait sans cesse la banlieue de Tolède,
la capitale chrétienne. Le roi, pour la tenir en bride, avait favo-
risé la construction d'une forteresse, Ribas, placée en face du
repaire sarrasin. De là des hostilités très vives, au cours des-
quelles l'empereur lui-même, groupant ses contingents de Nou-
velle et de Vieille-Castille, pénétra en Andalousie par le port
de Muradal, saccagea les campagnes d'Andujar, de Baeza, d'U-
beda et de Jaen, et enleva beaucoup de captifs, sans compter
un nombreux bétail et un riche butin. C'est alors que se pro-
duisit l'incident qui semble avoir fourni la matière de la
strophe précédente. Une trombe d'eau, résultat d'une tempête
subite, grossit tout à coup en une nuit le Guadalquivir à demi
desséché. Un corps de troupes espagnoles (d'Estrémadure) se
trouva ainsi isolé sur l'une des rives, où il s'était imprudemment
aventuré, et fut anéanti par l'ennemi, sans que le gros de l'ar-
mée, où se trouvait l'Empereur, pût venir à son secours, à cause
de la crue subite du fleuve. Alfonse VII dut se replier vers
Tolède ; ce ne fut qu'à la fin de l'été qu'il lui fut possible de
reprendre l'offensive, de mettre en déroute une partie des forces
musulmanes et d'investir Li place forte de Coria (au sud du
bassin du Guadiana, province de Caceres), qui capitula en
II 39, de même qu'Oreja '.
Le chant de croisade de Marcabru doit se rapporter à ces
incidents et à la campagne de 11 38, d'autant que. Tannée
suivante, cette union des princes espagnols, qu'il célèbre dans
sa poésie, n'existait déjà plus. Le roi de Navarre, Garcia, et le
prince de Portugal, Alfonse Enriquez, qui venait de prendre
le titre roj'al, s'étaient coalisés contre l'Empereur. Celui-ci
avait de son côré pour allié, le comte de Barcelone, adminis-
I, Chronique latine d'Alfonse VII, Esp. Sagr,, XXI.
2 7,6 P. BOISSONNADE
trateur du royaume d'Aragon. C'est seulement en 1140 que la
paix fut rétablie. Ce sont donc les souvenirs de la première
campagne d'Andalousie, qui revivent dans les strophes de
Marcabru, plutôt que ceux d'une période postérieure, telle
que celle de 1143, où une seconde fois l'Empereur envahit le
bassin du Guadalquivir. D'autre part, l'appel que le poète
adresse à Louis VII peut s'exphquer par la présence de ce
prince dans le duché d'Aquitaine, vers la première époque. Le
22 avril 1138, le roi de France partait de Saint-Denis, pour
aller réprimer l'insurrection communale de Poitiers et pacifier
le Talmondais '.Il se rapprochait ainsi de l'Aquitaine méri-
dionale, et le troubadour a cru pouvoir lui adresser alors un de
ses appels enflammés, pour le déterminer à passer les Pyrénées,
afin de prendre part à l'expédition d'Andalousie. Cette espérance
n'était pas entièrement chimérique, puisque vingt ans plus tard
on sait que le roi de France songea à une croisade en faveur
des chrétiens d'Espagne.
A l'enthousiasme succéda bientôt chez le poète l'amertume
de la déception. Il avait cru trouver à la cour de Castille cette
générosité sans limites que les troubadours appréciaient tant.
Alfonse VII se montra moins libéral ou moins constant dans
ses dons que Marcabru ne l'avait présumé. De là cet appel à
l'Empereur, où il cherche à rouvrir la source des libéralités.
On y trouve ce mélange de fierté et de rudesse qui caractérise
le troubadour gascon ; il contraste avec son appel mal déguisé
à la bourse de son protecteur \ « Empereur, dit-il, pour votre
mérite et votre prouesse, je suis venu ici, vous le savez, et
certes, je ne dois pas avoir à m'en repentir. En meilleur état
devrait être mon poil, du fait que je suis venu ici voir votre
cour, car je ferai connaître près et loin la joie que l'avenir
vous réserve. Si jamais, grâce à vous, j'ai fait éclater de l'or-
gueil, les choses ont entièrement changé de face. » Il sembla
bien que le poète ait encouru au delà des monts le reproche que
ses contemporains lui ont prodigué, celui d'un caractère agres-
sif, prompt à la satire. Il s'en justifie donc, en prétextant qu'il
1. Fragment de la vie de Louis VII, p. p. J. Lair, Bihl. Ec. Ch., XXXIV
(1873), 591-
2. Y\kct Emperaire per vostre prei^, n° XXIII, éd. Dejeanne, p. 112, 114.
l'histoikk dans l œuvre de marcabru 237
n'exerce sa satire que contre « les mauvais et les avachis » '.
Puis, il prend le ton de la fierté ; il sait ce que valent ses vers :
« Si vos largesses me font défimt, jamais à étang qu'il entende
vanter Marcabru n'ira pécher, car il penserait immédiatement
être en délaut. Par cette foi que je vous dois, jamais Empereur
ni roi ne m'eurent à si bon marché que vous, et que Dieu
m'en fasse jouir. » Il termine en mettant sa cause sous les
auspices de l'Impératrice: « Impératrice, priez pour moi, car je
ferai valoir votre mérite. »
Emperairiz, pregaz per mei, "
Qu'eu farai vostre prez richir-'.
On ne peut savoir à quelle date très précise correspond le
refroidissement constaté dans cette pièce entre le poète et
l'Empereur. De quelle Impératrice est-il ici question ?
Alfonse VII fut marié deux fois, la première avec Bérengère de
Barcelone (1128-1153), et la seconde avec Richilde. Il est à
peu près sûr qu'il est question de Bérengère, car le poète a dû
quitter l'Espagne, bien avant la mort de cette princesse. Il est
certain d'autre part que cette pièce est postérieure à 11 38, c'est-
à-dire à la chanson de la croisade contre les Almoravides. Elle
peut être placée entre 1 1 39 au plus tôt et 1 1 53 au plus tard, mais
très probablement avant cette date extrême, probablement
avant 1145, et certainement avant 1147 et 1148, années où l'on
voit l'attention du troubadour attirée surtout par les préparatifs
de la seconde croisade d'Orient, dans laquelle sont engagés
Louis VII et Jaufré Rudel. Ce seraient donc les dates 1139-
1 145, qui pourraient être assignées comme limites extrêmes à la
pièce Emperaire per vostre pre:^.
La poésie où le poète flétrit la servilité de son confrère
Alegret à l'égard du roi de Castille semble être la dernière de
la série des compositions poétiques élaborées à l'occasion du
séjour de Marcabru en Espagne. Elle est l'indice de la rupture
de ses relations avec Alfonse VIL
Le troubadour Alegret avait, dans une pièce que l'on pos-
sède 5, fait un éloge hyperbolique de l'Empereur d'Occident,
1. Strophe 4.
2. Strophes 7 et 8.
î- Iniituléc Ara parclssoi! raubre sec, n° 2, édition Dejeanne {Annales du
A/Ji/i, XIX, 1907, 226-230).
238 p. BOISSONNADE
c'est-à-dire du roi de Castille, dont il amplifie le titre. Il y flé-
trissait les princes et barons de son temps « chiches d'actes et
prodigues de vent, fastidieux, lâches, dégénérés... Sur mille,
disait-il, je n'en sais pas un seul sans quelque tare, si ce n'est
le seigneur à qui appartient l'Occident ; car lui, ajoute-
t-il, n'a pas le cœur flasque, tels que l'ont de par le monde
cent souverains. En lui s'appuie et s'attache prouesse; du moins
avec des ailes s'envole son mérite parmi les vaillants au-dessus
de tous les autres; j'entends dire à chacun qu'il est le meilleur
des rois les plus renommés ».
Per tal voila sos pretz entre ois valentz
Sobre trastotz, e(t) augo dir a que
Q.u'ell es le miells dels reis plus connoissentz '.
Tant de flagornerie émut la bile de Marcabru qui n'avait
plus à se louer de son protecteur.
C'est alors qu'il composa sa poésie intitulée Bel m'es qnan
la rana chanta % où il se lamente sur la décadence de jeunesse,
joie, prouesse ; « Ducs et rois sans mentir, s'écrie-t-il, lui (à
cette dernière) ont fermé la bouche ; de petit fait, ils font
grand noise, car ils ont honte de donner, tant ils craignent que
l'avoir leur manque. C'est pourquoi, dans leur cour, on ne voit
ni coupe, ni hanap d'argent^ manteau, vair, ni fourrure
grise'. » Or c'étaient d'ordinaire de tels dons qu'on faisait
aux troubadours. Et le poète prend à partie Alegret le flagor-
neur sur un ton qui en dit long au sujet de sa rancune à l'égard
de la lésinerie des souverains espagnols, aussi bien du roi de
Portugal qu'il nomme à peu près, que du roi de Castille, qu'il
n'ose trop désigner, parce qu'il Ta lui-même trop vanté aupa-
ravant. « On ne doit pas, dit-il, accorder de plates louanges à
celui qui aff'ame sa compagnie... Alegret, tu es fou ; de quelle
manière penses-tu faire d'un vaurien un vaillant et d'une
gonelle une chemise. »
Non sia lauzenja plata
Cell qui sa maisnad' afama.
Alegretz, folls, en quai quiza
1. Strophes 5 et 6, p. 228.
2. Marcabru, éd. Dejeanae, 0° XI, p. 42-48.
3. Strophe 6.
L HISTOIRE DANS L ŒUVRE DE MARCABRU 239
Cujas far d'avol valen
Ni de gonella camiza ' ?
La première accusation atteint visiblement Alfonse VII % la
seconde est une injure virulente à l'égard du jongleur qui
avait sans doute remplacé ou essayé de supplanter Marcabru
dans la faveur de l'empereur d'Espagne. La satire de Marcabru,
qui sent la rupture définitive est assurément postérieure à
l'époque de ses chansons de croisade (ii 37-1 138) et antérieure
probablement à son retour en France qui paraît certain, avant
1145 et en tout cas entre 1146 et 1148 '.
La première de ces dates (antérieure à 1145) peut être assi-
gnée à un nouveau séjour de Marcabru en Aquitaine, si l'on
examine de près une pièce du poète, dont nul n'a essayé de déter-
miner l'époque. C'est la poésie intitulée Per raiira frcida que
giiichi où le troubadour se lamente, à son ordinaire, au sujet de
la disparition de Prouesse et de Pudeur, ainsi que des excès du
libertinage. Marcabru proclame bien haut que, pour lui, il n'eut
jamais rapport avec les personnes déconsidérées, trop mauvaises
pour faire largesse et qui propagent de mauvaises doctrines en
France et en Guienne.
Mesclador d'avol doctrina
Per Frans' e per Guiana.
Et il termine en disant : « Pourvu que le seigneur Alphonse
maintienne une paix assurée, Valeur s'incline devant lui. »
N'Anifos, ab patz segurana
Que tengua, Valors l'aclina 4.
On peut conjecturer, avec quelque apparence de raison, que
les « mauvaises doctrines » propagées en France et Guienne
sont celles des Henriciens ou disciples de Pierre de Bruys et
d'Henri de Lausanne. Le premier avait été brûlé vif comme
hérétique à Sairft-Gilles en 1141. Le second avait propagé Thé-
1. Strophes 8 et 9, p-. 46, éd. Dejeanne.
2. Dejeanne, Ahgret, jongleur gascon (Ann. Midi, XIX, 222), dans son
étude, d'ailleurs pleine d'intérêt, confond Alfonse Vil avec Alfonse VIII
qui vivait seulement dans la seconde moitié du xn* siècle.
3. Dejeanne place à tort cette pièce vers le milieu du xii^ siècle (11 50),
Alegret, p. 221 ; elle est antérieure.
4. Pièce no XXXVI, éd. Dejeanne, p. 174, 176, strophes 6 et 7.
2^0 P. BOISSOXNADE
résie d'abord au Mans, puis à Poitiers, à Bordeaux, à Sarlat,
à Périgueux, à Bergerac, à Cahors, à Toulouse et à Albi,
ameutant les populations contre l'Eglise orthodoxe. Saint Ber-
nard et le pape Eugène III durent intervenir contre l'hérésiarque
et ses disciples, qu'on accusa de préconiser la révolution sociale
et de professer des doctrines immorales, semblables à celles
qu'on imputa plus tard aux Cathares Albigeois. On possède
précisément une lettre de saint Bernard adressée au comte de
Toulouse, Alphonse Jourdain (1143), où l'abbé de Clairvaux
trace le tableau de l'activité du propagateur de ces « mauvaises
doctrines », d'où naît le libertinage intellectuel et moral.
Hildebert de Lavardin, évêque du Mans, portait contre Henri
et contre ses disciples les mêmes accusations. Il prétend
qu'Henri poussait au mal les femmes et les jeunes garçons
(jyiatronae atque imputes pueri, nani utriiisque sexus iiîebalur hno-
ciiiio), et qu'il abusait de ce troupeau de fidèles {plantas ejus,
chines, ingnina tenera manu dcnuiJcendo, isti plcni tanti viri
lascivia exhilaràti el aduUerii enonnitate, etc.). Henfi de Lau-
sanne emprisonné à Toulouse serait mort dans son cachot,
peut-être par le poison, peu avant 1145 '. Si notre hypothèse
est justifiée, et elle semble l'être par Tallusion que fait Marcabru
aux « mauvaises doctrines » d'une part, et à la « valeur » d'Al-
fonse, le mainteneur de la « paix », c'est-à-dire du comte de
Toulouse, le correspondant de saint Bernard, la poésie du
troubadour serait à peu près de l'époque qui vit la fin de l'hé-
résie des Henriciens (1144 ou 1145).
CONCLUSION
Dans l'étude qui précède, à la lumière des textes historiques,
les textes littéraires s'éclairent d'un jour nouveau, plus net et
plus précis encore, que celui que l'éminent romaniste P. Meyer
avait déjà jeté sur ce sujet. D'abord, si Marcabru a pu composer
dès II 30, la première de ses pièces qu'il soit possible de dater
avec certitude, on peut en déduire qu'après une jeunesse pauvre
et pénible, où il se forma à la poésie sous l'inspiration de Cer-
I. Sur cet épisode Mabillon, Vetera Analeda, 1675, III, 312-515; Dôllin-
ger, Bcitrii^e -ur Srktcno^eschichte des Miltelaîters (Mùnchen, iS^O), repartie,
76 ; Vacandard, Sui)it Bernard, tome II ; Hist. Litt. France, XIII, 90-9^.
L HISTOIRK t)A\S L ŒUVRE DK MARCABRU l^t
camon, il n'a pu guère arriver à trohar, à composer lui-même,
avant un certain nombre d'années d'initiation. Il est à présu-
mer qu'il approchait de la trentième année quand il composa
la pièce où il maltraite les Angevins, et qu'il devait par consé-
quent être né dans la première décade du xii^ siècle. D'autre
part, il résulte de l'examen de ses poésies que le plus grand
nombre de celles qui contiennent des allusions historiques sont
relatives au dernier duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, Gui-
Ihem VIII (i 126-1 137) et que ce grand seigneur a été le pro-
tecteur constant du pauvre troubadour de Gascogne. Ce der-
nier a célébré d'abord la campagne de son mécène contre les
Angevins dans deux de ses pièces. Il semble avoir pris parti
pour lui au moment du schisme, où il flétrit la servilité de
Lothaire II envers Innocent et la curie romaine (1133). Il
essaie de l'entraîner à la croisade contre les Sarrasins. Il vante
sans relâche sa valeur, sa prouesse, sa générosité. Il a pleuré sa
mort prématurée dans deux de ses poésies, où se manifeste une
vraie douleur, vive et profonde. Il a associé dans son culte à
Guilhem VIII le frère de celui-ci, Raimond, prince d'Antioche.
Mais il n'a pas trouvé auprès d'Aliénor et de Louis VII,
héritiers de l'Aquitaine, la même protection. Vainement, il a
tenté d'intéresser le nouveau maître du Poitou et de la Guienne
à la croisade contre les Almoravides (1138). La déconvenue
de Marcabru apparaît dans la froideur avec laquelle il men-
tionne la croisade d'Orient (i 146-47), vers laquelle se détourne
l'effort du roi de France, envers lequel il montre une demi-
hostilité. Elle est aussi visible dans une autre pièce {Pois l'in-
veiiï), où il flétrit la ladrerie des princes qui s'est propagée
d'Iispagne en France et en Poitou. Le poète a connu dans
rOuest deux grands seigneurs, ses confrères en poésie, l'un
Ebles de Ventadour dit le Chanteur (avant 1 152), auquel il
oppose une conception de l'amour plus épurée que celle qui
régnait parmi les anciens compagnons de Guilhem VII le Trou-
badour. Il a été, semble-t-il, en conmumion d'idées avec le
prince de Blaye, Jaufré Rudel, qu'il salue dans l'une de ses
pièces (1148). Il paraît avoir tenté d'entrer à la cour du comte
de Toulouse, Alphonse Jourdain, dont il vante la valeur en
II 33, et il est possible qu'il l'ait de nouveau célébré, vers
1144-45, comme défenseur de la paix religieuse. Il est vraisem-
Romaiiia, XLVIII. l6
242 l>. ROISSOWADË
blablc qu'il .1 aussi protessé quelque attachement pour le sei-
gneur de Montpellier, Guilhem VIII. Enfin, il a certainement
fait un court séjour dans la seconde moitié de 11 37 à la cour
de Béarn ou de Morlâas, auprès de la veuve et de la fille de
Gaston V, Talèse et Guiscarde, tutrices du vicomte mineur,
Pierre de Gavarret, Il est resté en France jusqu'à cette époque,
non sans avoir sondé le terrain dès 1 133 auprès du roi de Léon
et de Castille, Alfonse VII, puis en 11 37 de nouveau, auprès
de celui-ci, en même temps que du côté du prince de Portugal,
Alfonse Enriquez, et du comte de Barcelone, Raimond Béren-
guerlV. Mal accueilli par le premier, comme le montre une
de ses pièces postérieure à 11 38, il semble s'être intéressé à
la croisade catalane, ainsi que le prouve l'allusion d'une autre
pièce, postérieure à la fin de 1148, la dernière de sa vie qu'on
puisse dater. Mais son succès semble avoir été surtout grand,
pendant quelques années, auprès d'Alfonse VII de Castille,
devenu empereur d'Espagne. Il songe à se rendre auprès de
lui dans la seconde moitié de 1 137. La plus belle de ses poésies,
le chant de la croisade contre les Almoravides, a été composée
presque certainement au printemps ou dans l'été de 1138.
Courte période d'enthousiasme qui se termine par une décep-
tion, dont deux poésies marquent les étapes. Dans la première,
le troubadour essaie de reconquérir sa faveur qu'il sent décliner
à la cour de Castille. Dans la seconde, la rupture est consom-
mée; le poète abaisse le prince qu'il a exalté, et accable de ses
sarcasmes le troubadour gascon qui a essayé de le remplacer.
Marcabru a probablement quitté l'Espagne avant 1144 ou 1145,
époque où il semble être revenu en France, comme paraissent
le prouver les pièces où il fait allusion à la propagande des
Henriciens (1141-1145), au départ des croisés pour l'expédi-
tion d'Orient (1146-1147), et au séjour de Jaufré Rudel en
Terre-Sainte (1147-1148). Avec les éléments qui proviennent
de ses poésies, comparés à ceux que fournissent les chroniques
et les documents de l'histoire de France et d'Espagne, on peut
non seulement fixer la chronologie d'une douzaine de ses pièces,
mais encore faire revivre pour une part, avec quelque netteté,
la physionomie d'un des plus anciens représentants de la poé-
sie romane, qui eut la personnalité la plus originale, sinon la
plus attrayante.
P. BOISSONNADE,
DES VILAINS
ou
DES XXII MANIERIES DE VILAINS
La pièce intitulée Des vilains par les copistes anciens et
souvent Z)é'5 XXIII manières de vilains par les critiques modernes
a été publiée d'abord, en 1833, P^'* Francisque Michel ', puis,
en 1834, par Achille Jubinal ^, avec des notes d'Eloi Johanneau.
Francisque Michel et Jubiual n'en ont connu que le manu-
scrit fr. 1553 (anc. 7595) delà Bibliothèque nationale: nous
l'appellerons A. La même bibliothèque, sous la cote fr. 12581,
en possède un deuxième : nous l'appellerons B. La présence de
notre pièce dans ce nouveau manuscrit n'est pas signalée par
les volumes manuscrits du Dépouillement méthodique, mais
elle l'est par le Catalogne général imprimé de la Bibliothèque '.
La version de B est sensiblement plus étendue que celle de
A. On peut préciser en disant qu'elle en est une amplification.
Il y en a plusieurs indices. L'insertion des vers 37-8, par
exemple, aboutit à la répétition d'une même expression à très
peu de distance (la maie honte, v. 37 et 39) et à la forma-
tion d'un groupe de vers monorimes. De même, les vers
140-1 ont l'inconvénient de faire avec leurs deux voisins un
autre quatrain monorime, sans compter qu'ils rendent vicieuse
la syntaxe du vers 142 où l'on voudrait une îormQ puissent au
lieu de puist. Quant au long développement des vers 59-130,
il est littérairement très inférieur au reste, pauvre d'expression,
alourdi par les platitudes et les redites, négligé dans la forme.
1. Paris, Sylvestre, 1855; 15 p., in-S».
2. Paris, Sylvestre, Johanneau et Techener, 1834; 32 p., in-S".
3 . Le ms. 24432 du fonds français contient, au bas du fo 47 vo, la rubrique
Ci commance la letanie aus vilains. Mais le f» 48 ayant disparu, la pièce elle
même est perdue.
1^^ Ë. FARaL
Cette version amplifiée n'est pourtant pas sans intérêt. Elle
permet d'éclaircir le sens de plusieurs passages de la version A
et d'en combler quelques lacunes ; elle jette dussi une certaine
lumière sur l'histoire du genre assez singulier auquel appar-
tient la pièce. Nous en publions le texte, en n'y introduisant
qu'un minimum de corrections. Toutes les leçons propres à A,
variantes de sens et variantes graphiques (ces dernières ont ici
leur importance en raison des difficultés lexicologiques) ont été
reproduites au bas des pages.
Examinons d'abord l'œuvre sous sa forme primitive, c'est-à-
dire sous la forme où l'oftVe le ms. A.
Dirigée contre les vilains, et brutale à l'extrême, elle serait
d'une inspiration odieuse, s'il fallait la prendre au sérieux et
pour l'expression d'un sentiment sincère. Il est certain qu'on
ne saurait attribuer à l'auteur beaucoup de délicatesse : toutefois,
il importe de considérer que sa satire se rattache à une tradition
littéraire qui ne procédait pas, sans doute, d'un cœur très géné-
reux, mais où la part de la convention était assez large et qui
n'impliquait pas une haine aussi véritable qu'on serait tenté de
le croire de prime abord. Les Filâins entrent dans cette abon-
dante série d'écrits satiriques qui prennent les rustres pour
cible et qui sont plus méchants d'apparence que de fond. Ils
n'impliquaient pas, de la part des auteurs, beaucoup de charité
chrétienne, mais ils ne supposaient pas non plus des sentiments
tout à fait inhumains \
La forme particulière que revêt ici la satire est intéressante.
Une partie en prose, la première, considérée isolément,
I . Pour l'étude de la littérature dirigée contre les vilains, voir : Histoire
iltér aire de la France, t. XXIII, p. 1^4; Romania, t. XII (1883), p. 15, et
t. XXIV (1895), p. 42 ; F. Novati, Carmina medii aevi, p. 25-38 ; O. Reich,
Beilrcige :;iir Kenntnis des Bauernleheiis iin alten Franhreich auf Grund der
leitgenôssischen Literatur, Gôttingen. 1909. Ce dernier travail contient une
bibliographie à laquelle il faut ajouter : A. Joly, De la condition des vilains
au moyen dge d'après les fabliaux (Mémoires de V Académie de Caen, 1882,
p. 445-92), et A. Ledieu. Lesvilains dans les œuvres des trouvères, Paris, 1890,
in- 12.
DES yiLAIK'S 245
rappelle, à certains égards, ces états du monde, images ou
miroirs, où les moralistes et les satiriques ont décrit et souvent
vitupéré les « manières » ' de telle ou telle classe sociale.
D'autre part, elle se rattache au genre curieux formé par ces
énumérations ou dénombrements dont fournissent des exemples
le poème des Sis manières de fols- et le passage de la Rioîe du
monde en prose où il s'agit des « douze manières de jeune » '.
Ce dernier texte aide à saisir le procédé employé dans Les
rHains et qui consiste à distribuer des êtres ou des objets en
un nombre défini de catégories et à caractériser chacune de
celles-ci. L'effet comique résulte de l'inattendu de la classifi-
cation et de la nature des éléments, généralement satiriques,
introduits dans la définition de chaque classe. Notre auteur a
recueilli un certain nombre de traits, gestes et propos, propres
aux vilains, et de chacun de ces traits il a fait la caractéristique
d'un type, qu'il a baptisé d'un nom. Le plaisant du dévelop-
pement consiste dans l'évocation pittoresque de certaines atti-
1 . C'est précisément le terme employé dans le fameux Livre des Manières
attribué à Etienne de Fougères, la plus ancienne, en français, des oeuvres de
ce genre, et qui ouvre la série formée par la Bihle Gtiiot, la Bible au seigneur
de Berié, etc. Sur le groupe d'écrits que constituent les Etats du monde,
voir P. Meyer, Fragments d'un poème sur les états du monde (Romania, t. IV,
1875, p. 385).
2. Publié par Jubinal, dans son Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux,
t. II, p. 65.
3. Edit. P. Ulrich (Zeitschrift Jïir romanische Philologie, t. VIII, 1884),
p. 282-3. Il y a, dans la même pièce, d'autres exemples de dénombrements.
Le jongleur explique (p. 286 et p. 287) que, lorsqu'il va à l'église, il prie Dieu
de le garder « de .vi. mestiers et de .vu. coses », qu'il expose. Il explique
aussi (p. 286 et p. 287) que, s'il était riche, il n'aurait que six « serjans »,
et il dit lesquels. Dans le ms. de Berne (éd., p. 282-3), l'énumération des
douze manières de jeûne commence en ces termes : « Il sont au siècle .xii.
manières déjeunes et .m. pointures, .iiii. manières de vilains, .iiii-^x. manières
décontenances, .xiv. manières de plais, .xxxv. manières de maladies et
.xvii. manières de fors do sens, .xv. manières d'ivreces, .xiii. manières de
contenances d'une barbe rese, .xi. manières de mantel de cendal porter, .ix.
manières d'un gans enfermer, dont je sai totes les manières conter. » Voir
encore dans YHerberie en prose d'un anonyme les « .v. mannieres de
choses dont li preudom doit bien croire sa preude feme » : elles sont
énumérées au long; etç,
2-] 6 E. FARAL
tudes des personnages et dans la laçon burlesque dont leurs
particularités ont été classifiées.
Quant au nombre des « manières », qui est de vingt-trois,
et qui peut paraître surprenant de prime abord, c'est celui des
lettres de l'ancien alphabet latin.
La seconde partie de la pièce, qui est versifiée, exploite le pro-
cédé de travestissement que d'autres trouveursdu même temps
ont appliqué au Credo, au Pater, à Y Ave', etc. Elle comprend
d'abord une prière où l'auteur appelle sur les vilains, non pas
la bénédiction divine, mais tous les fléaux qui peuvent assaillir
le corps d'un homme (v. r-30) : c'est une parodie de la prière
pro aliquo, suivie d'une seconde, qui parodie les litanies des
saints (v. 41-58):
Kyrie, eleison.
Christe, eleison.
Kvrie, eleison.
Christe, audi nos.
Christe, exaudi nos.
Pater de coelis Deus, miserere nobis.
Fili redemptor mundi Deus, miserere nobis.
Spiritus sancte Deus, miserere nobis, etc.
après quoi viennent les invocations à la Vierge, à saint Michel,
saint Gabriel, saint Raphaël, aux anges, aux saints ordres des
Esprits bienheureux, à saint Jean-Baptiste, etc. Le jongleur a
suivi cet ordre jusque dans le détail, « farcissant » son texte
d'un latin qui, à une bouffonnerie près (v. 48), se contorme à
la formule liturgique. La pièce s'achève par une parodie de
bénédiction (v. 137-44).
*
* *
La version^ diffère par plusieurs traits de la version^, mais
principalement par l'addition des vers 59-130. Le remanieur
prolonge d'abord la liste des saints invoqués, en suivant à peu
près l'ordre traditionnel des litanies. Le détail le plus notable
est qu'ily fait entrer sainte Marie l'Égyptienne, sainte Paix et
I . Voir E. Ilvonen, Parodies de thèmes pieux dans la poésie française du
moyen d^e, Paris, 1914.
DES riL.nNs 247
sainte Concorde. Il invective ensuite tous les ennemis des
clercs et de la clergie (v. 75-1 ro) et il prie Dieu de leur adresser
toute une kyrielle de maladies (v. 1 1 1-30). Cette longue inser-
tion est maladroite : les vers 73-4 y répètent les vers 135-6;
la seconde énumération de maladies n'est qu'une misérable
redite des vers 1-28; etc. Mais il n'est pas sans intérêt d'y
observer l'attitude particulière du nouvel auteur. Il ne s'agit
plus pour lui d'une charge bouffonne contre les vilains: il
laisse paraître son souci exprès de faire l'éloge des clercs. La
même préoccupation perce bien aux vers 29-34 ^^ ^^ version
J, mais sans fausser la direction générale du développement;
ici, au contraire, l'idée revient avec insistance et, si l'auteur
fonce sur l'ennemi, c'est en raison du dédain que celui-ci
manifeste pour les clercs (voir v. 86, 90-110, iri-2). Par là,
la pièce, dans sa seconde forme, se rapproche sensiblement
de ces dits de métiers ' où un jongleur loue les mérites de
telle ou telle classe d'artisans et réclame le salaire de son
éloge: elle a bien cet air de panégyrique intéressé.
A quel public l'œuvre s'adressait-elle ? A qui la doit-on ?
Les vers 31-4 indiquent assez clairement que l'auteur de la
rédaction A composait pour des clercs qui l'en récompensaient.
Ces mêmeb. vers nous montrent en lui un homme qui faisait
profession de ce genre d'occupation et qui en vivait : un jon-
gleur. On en peut dire autant de l'auteur de la rédaction B.
Décider où et quand la pièce a été composée n'est guère
facile.
Pour la détermination du lieu d'origine de A, les ressources
offertes par la langue se bornent aux trois rimes suivantes :
clergie: foroie(2C)-7,o)^ letanie: esbanie (}y6), Michiel : ciel (53-
4). Ces rimes attestent : 1° la réduction de -iee a -ie pour le par-
ticipe féminin deforgier; 2° la réduction de ci à / dans la forme
esbanie (au lieu de esbaneié); 3° peut-être la prononciation
i. Publiés, pour la plupart, par A. Jubinal. Voir /o«o'/«?<r5 e/ trouvères,
p. 127 et p. 138; Nouveau recueil de contes, t. II, p. 96; et la publication
V Artiste, iodée. 1837. Voir aussi Montaiglon et Raynaud, Recueil des fabliaux,
X. II, n".xxxvii,
2-^8 E. FARAL
chuintante de c dans ck\. Le premier de ces traits, bien qu'on
le rencontre, au xiii'' siècle, dans des textes de TIle-de-France,
est surtout picard. Le second paraît avoir été surtout anglo-
normand et picard. Le troisième serait picard. Picard donc,
semble-t-il, serait l'auteur de la pièce. Mais il n'en résulterait pas
qu'il l'eût composée en Picardie. Il parle, en un endroit, du
« vilain baboin », « qui va devant Nostre-Dame à Paris».
L'expression (si elle n'a pas été modifiée par un copiste) semble
indiquer qu'il n'a pas composé à Paris : il n'eût pas jugé néces-
saire, autrement, d'indiquer le nom de la ville. D'autre part,
le trait même qu'il imagine suppose qu'il connaissait Paris et
qu'il s'adressait à un auditoire qui le connaissait aussi : il
devait donc se trouver, quand il a écrit, dans une région voisine
de la capitale. Il serait intéressant de savoir, par ailleurs, • —
mais on ne peut en décider — si le nom de Khilc^ donné par
le ms. B en un passage où le scribe de A a commis une omis-
sion, fliisait partie delà version primitive. Saint ^\v\t{Rcgu\us)
avait été évêque de Senlis, où sa mémoire était demeurée en
grande vénération ; et, bien que sa célébrité se fût étendue au
loin et qu'il soit mentionné dans le texte des litanies de nom-
breuses églises de cette époque ', on serait porté à croire que,
si son nom avait été donné à une espèce de poirier, ce devait
être dans une contrée où il était particulièrement vivant.
Senlis, peu éloigné de Paris, est bien sur la route de Picardie
et répond à ce que nous avons précédemment supposé du lieu
d'origine de la pièce. Mais tout cela, en somme, n'est qu'une
hypothèse assez mal étayée de preuves. — Pour ce qui est de
la date, le moment où furent dressées les statues de la façade de
Notre-Dame (début du xiii* s.) fournit un terniiims a qiio et
celui où fut écrit le manuscrit (fin du xm^ s . ) un lerminus ante
quem. La pièce se situe donc dans la seconde moitié du xiii'
siècle, résultat que confirment l'analogie de pièces du même
genre et aussi l'état de la morphologie, qui est bien conservée,
à ceci près que la première personne de Ymàic^ùî esbanie porte
déjà un e final analogique ^
1 . Voir, dans Its sacramentaires étudiés par L. Delisle {Mémoires de
r Académie des Inscriptions, t. XXII, 1886), le calendrier d'Amiens (p. 130),
et les litanies de Saint-Denis (p. 325) et de Winchcombe (p. 367).
2. A moins ou'on ne prenne cette forme pour un subjonctif. La propo-
DES VI LAIS S 2 19
De hi rédaction BW est impossible de rien dire de très précis.
Touchant sa provenance, la nmt f orgie: cortoisie (37-8) ne
saurait fournir une base de raisonnement solide : elle est calquée
sur la mwQ clergie: forgie (29-30) de la rédaction A. Les rimes
ùvifês:fes (65-6) et mcstier : trahuchier (84-5) sont bien trop
répandues au xiii* siècle pour désigner sûrement telle ou telle
région. Enfin, la nme huche: trabiiche (121-2) offre des diffi-
cultés de sens qui ne permettent pas de l'utiliser. Si l'on exa-
mine le contenu du texte, on relève d'abord la substitution de
s. Varain cas. Gillain, au vers 10 ; mais s. Véran, dont il est
ici question, était connu en de nombreux endroits. D'autre part,
la litanie contient une invocation à s'^ Marie l'Égyptienne, à
s'' Paix et à s'^ Concorde (v. 67 et 71). Des reliques de s'^
Marie l'Égvptienne passaient pour avoir été apportées très
anciennement à Tournai par l'évêque Eleutherius qui les aurait
obtenues à Rome ; mais dès la fin du xii^ siècle, le culte de la
sainte s'était répandu très largement et les bréviaires de très
nombreuses églises inscrivent son nom dans le texte des lita-
nies des saints. Quant à s'^ Paix et cà s'^ Concorde, ont-elles
réellement reçu un culte dans telle ou telle église? ou bien ne
sont-elles qu'une invention du poète ? Je ne sais. On remar-
quera seulement que le bréviaire porte, parmi les vœux des
litanies des saints : « Ut regibus et principibus christianis pacem
et veram concordiam donare digneris, te rogamus. »
DES VILAINS
Il a en cest siècle .xxiii. manières de vilains ; c'est a savoir : arcevi-
lains, mategrins et primatoires, vilains porcins et vilains cheuins, vilains
tubez et double tubez, vilains pou covez et vilains mossuz, vilains
rammages et vilains asnins, vilains purs et vilains baboins, vilains
5 marçois et vilains princes, vilains cornuz et vilains chapetois, vilains ferrez'
sition qui contient le verbe peut, en effet, s'entendre comme une proposition
circonstancielle de but.
Ms A. Chi ensaingne qantes manières i sont de vilains — i manières —
c'est a savoir manque — 2 archevilains et mategris — pr. et v. porchins —
V. kiennis et v. tubes et doubles tubes et v. poi — 5 covers — moussus et v.
— asnins et v. — 4 babuins et v. marchois — 5 p. et v. cornus — ch. et v. ferrés
2)0 E. FARAL
et vilains apensez, vilains croperez et vilains marnerez, vilains escrcvci-
cerez et vilains entez.
Or vos dirons de quoi il servent.
Li arcevilains anunce les festes desouz l'orme devant le mostier'. Li
10 mategrins si est cil qui siet ou chancel avec les autres clers et torne les
fuillez dou livre et va au prone avant que li prestes*. Li primatoires si
est cil qui porte la croiz d'argent et Tiave beneoite antor le mostier '. Li
Ms. E. 7 Les mots vilains croperez se trouvent placés après escreveicerez. Le
mot et que je place ici après croperez vient après marnerez. L'ordre de rènumè-
ratioii de B ne correspond donc pas à celui de A et surtout ne correspond pas à
celui dans lequel rénumération est reprise au paragraphe suivant. Il in a paru
nécessaire de le corriger.
Ms. A. 6 apenssés et v. crouperés et v. marnerés et v. escrevicerés —
7 entés — 8 Chi ensaingne de coi il servent — 9 archevilains anonche —
fiestes desous — monstier — 10 mategris — cius ki siet avoec les clers el
monstier et torne les fuelles — 1 1 et vient au prosne — av. ke li prestres
— primatores — 12 cieus — crois et l'evebenoite entor le monstier
1 . Le titre d'archivilain paraît avoir été une appellation officielle. C'est ce
qui résulterait de ce passage du Chronicon Andrense (d'Achery, Spicilegium,
t. IX, p. 661) : « Proditionem detestabilem hujus Andrensis ecclesiae paro-
chiani in die Paschae circiter viginti duo, inter quos erant archivillani
quatuor, Guido scilicet et Willelmus vavassores, Reinerus et Daniel minis-
teriales, in enormem ecclesiae laesionem moliti sunt. » Ici, c'est par dérision
que le jongleur l'applique au crieur de fêtes. Les fêtes religieuses proprement
dites étaient annoncées dans l'église, du haut de la chaire. Les réjouissances
qui les accompagnaient l'étaient, le dimanche, à la sortie de la messe, sur la
place.
2. Godefro\' traduit niategrin par « très dévot », d'après le seul texte que
nous avons ici. M. L. Sainéan conserve ce sens, qu'il dérive de celui de
« chat triste ». Voir Lrt création métaphorique en français et en roman : Le chat
(Beihefle ^ur Zeitschi/t fur romanische Philologie, t. I, 1905), p. 69 ; pour l'idée
de dévotion attachée à celle de chat, voir p. 38 et 65 ; pour la signification de
grin, voir p. 22 et 78. L'explication me paraît incertaine, sans que je sache
laquelle lui préférer. Il existe un mot matagrin, qui désigne une sorte de
marteau. On le trouve aujourd'hui encore comme nom patronymique. Dans
VEsloire du S. Graal (Bibl. nat., rns. lat. 304), le chef des païens qui accueille
Joseph d'Arimathie dans la forêt de Broceliande s'appelle Mategran. Il se
convertit ensuite. Dans les chansons de geste, Malefelon, Matefier, Matelion,
Matamar sont tous des noms de Sarrasins.
3 . Le titre à^ primatoire est peut-être une invention fantaisiste. Un laïque,
DES" ni.HS'S 2) I
vilains porcins est cil qui iabeure es vignes et ne vuet anseingnier le che-
min as trespassanz, ainz dit a chascun : « Vos le savez miaus que je ne
13 fais »'. Li vilains chenins si est cil qui siet devant son huis a la feste et
moque chascun qui va par devant lui et dit, s'il voit venir .1. gentil home
qui porte un esprivier sus son poig : « Ha ! fait il, cil huas mangera
enquenuit une geline et mi enfant en fuissent tuit saoul! »^ Li vilains
tubez si est cil qui a uns sollers liés chauciez, don les oroilles pendent
20 contreval et a le pooir Tapostolc, car il lie et deslie en terre >. Li doubles
Ms. .-/. 15 porchins — cil ki labore — ensaingnier — 14 trespassans, ains
dist a caschuns — savés mieus ke — 15 faic — kienins — ki — h. les fiestes
et les diemenche et moke — 16 cascun qu'il voit venir par — dist si voit —
17 ki ait l'esprivier sor le puing — 18 ankenuit — 19 tubes — cius ki —
sollers lois dont les orelles — 20 tiere
un vilain pouvait être employé à porter la croix et l'eau bénite lorsque le
prêtre sortait de l'église pour une bénédiction. L'auteur l'intitule primatoire
parce que c'était un privilège des hauts dignitaires de l'Église d'aller précédés
de la croix. Peut-être aussi a-t-il mis un calembour dans croix d'argent, la
croix d'argent étant une pièce de monnaie.
1. Le vilain est ordinairement « porchier », gardien de porcs. Il est ici
« porcin », parce qu'il se montre bourru et grognon, aussi peu avenant qu'un
porc.
2. Le vilain « chenin », assis sur le pas de sa porte, aboie comme un
chien après les passants. Dans l'appellation ainsi justifiée entre, de plus, l'idée
d' « être vil » ljUi en fait habituellement le fond. Aux exemples du mot pris
en ce dernier sens et cités par Godefroy ajouter Renaud de Montaiihan, éd.
H. Michelant, p. 376, v. 9 : « Va tost, fait-il, avant, filz à p. . ., canin. » —
Le sens des paroles attribuées au vilain est le suivant : « Et dire que ce hua
mangera ce soir une poule qui suffirait à, repaître tous mes enfants ! » Il
appelle l'épervier hua par dépit et mépris. Hua est un autre nom de r« escoufle »
(milan), oiseau voleur, et surtout de poules (voir Godefroy sous ce mot, et
V Escoufle, V. 6812). JeanRenart s'excuse (v. 9073) d'avoir donné à son roman
ce titre à' Escoufle, qui est un nom « laid ». ^ Quant aux sentiments du
vilain, ce sont ceux d'un homme qui compare amèrement sa pitance à celle
de l'épervier : lui-même mange rarement de la viande. Le Livre des Manières,
V. 689 ss., note à la fois les privations du paysan et ses mouvements de
révolte. Il faut aussi rapprocher de notre passage la scène à'Aucassin et
Xicolete où le vilain s'indigne de voir le damoiseau Aucassin pleurer sur la
perte de son lévrier, un « chien puant », alors que lui, qui a perdu ses bœufs,
a bien autrement sujet de se plaindre.
5. T'«/y' signifie « pattu ». Le sens est assez clairement indiqué parle
252 E. r/vKAL
tubez si est cil qui a une hucses coupées ou il a noiaus par dairicre et les
claime l'an portes coleices". Li vilains pou covez si est cil qui n'a entre la
Ms. A. 21 tubes — ki — 21 deriere — 22 clament portes couleices — 22 poi
couvés — ki — le ch. et le pié
passage d'A. Greban que cite Godefroy (« coulons tubes »). 11 faut y ajouter
ceux qu'a relevés Fr. Michel : Renaît le Nouvel, éd. Méon, t. IV, p. 151 :
157 Si i fu Watiers li oisons,
Tubes et Duins li coulons,
et p. 149: •
629 Tubes et Duins li coulons.
Fr. Michel remarque ici que les « sollersliés» étaient une chaussure portée
par les pauvres gens. Il cite le passage du Châtelain de Coiici où l'amant de
la dame de Faïel vient la voir sous le déguisement d'un mercier :
6610 Panier quist et soîers loiés
Et houcette d'un burel griés.
C'est une indication analogue qu'on peut tirer de la pièce publié par
Bartsch, Romances et ùastoureîles, p. 184, que cite Godefroy :
Au fil dame Marie,
Robinet le cortois,
Qui me chance et lie.
Dans Aucassin et Nicolete, le vilain que rencontre Aucassin est chaussé de
houseaux et de souliers de cuir de bœuf serrés par une corde jusqu'au-dessus
du genou. Au contraire les souliers élégants étaient lacés: souliers « a las»,
souliers « laceïs «, « sotulares laqueati ». Voir Roman de la Rose, éd. E. Lan-
glois, v. 2149, et la note de l'éditeur. L'opposition entre les deux sortes de
chaussures est indiquée dans le fabliau de Boivin de Provins (A. de Moutaiglon
et G. Raynaud, Recueil général des fabliaux, t. V, p. 52) :
Ses sollers ne sont mie a las,
Ainz sont de vache dur et fort ;
et dans la Riote du Monde (ms. de la B. N. fr. 1553, éd. Ulrich, dans
Zeitschrift fi'tr rom. Philologie, t. VIII, 1884, p. 284) :
Se je ai estrois solers, « cil la n'est mie si estrois chauchiés por moi » ; se
j'ai lees hueses, « Va au bos, si prenderas des singes ».
Il résulte de ces textes que lacé signifie « maintenu par des lacets qui
passent dans des œillets », et lié « maintenu par un lieu qui passe autour de
la chaussure ».
Il y a un calembour dans lie et deslie en terre. C'est la formule de l'un des
pouvoirs pontificaux. Le vilain lie et délie « en terre » parce que ses chaussures
traînent sur le sol.
I. Celui-ci est doublement pattu parce que sa chaussure couvre sa jambe
jusqu'en haut : il a non seulement des souliers, mais des houseaux.
DES VILAINS 253
cheville dou pié et le genoil que demi pié et a assez de .11. aunes de burel
a faire cote et sercot '. Li vilains mossus si est uns vilains fernicles qui
25 het Dieu et sainte Eglise et toute gentillecev Li vilains ramages si est cil
qui regarde touz jors en terre et ne puet veoir nelui antre .11. ieus s. Li
vilains asnins si est cil qui porte le gastel et le barril plain de vin a la
feste; et se il fait trop chaut, il portera la robe sa famé ; et se il pluet, il
se despoillera toz nuz jusqucs au braies et en affublera sa famé qu'ele ne
Ms. A. 23 ke — assés — ausnes de buriel a cote etasecot — 24 moussous
— frenicles ki h. Diu — 25 Eglisse — 26 ki — tous — tiere — v. nule ame
entre — 27 ki — baril — a le fieste ; si fait biel, il p. la reupe — 28 feme ;
et si pluet — 29 tos nus jukes as b. et l'en afublera
Ces houseaux sont « coupés » : peut-être est-ce que, au lieu d'être enroulés
autour de la jambe, ils sont coupés de manière à s'ajuster bord à bord
au moyen de boutons ; peut-être aussi « coupé « signifie-t-il « creux »,
comme il se dit d'un sabot de cheval {pes cavus). Le jongleur les compare à
des « portes coulisses » parce qu'elles sont lourdes et massives comme des
portes blindées et se manoeuvrent par derrière.
1. Il s'agit d'un nabot. Le titre qui lui est donné n'est pas très clair. La
leçon caveis de ^ à la ligne 3 doit être écartée: il faut garder covès ou cove:(_.
Le vilain « n'a pas été suffisamment couvé »: c'est un avorton.
2. Mou:sus et moussons dans A, mossu^ et mossus, dans B. Le sens de
« cossu » donné au mot par Jubinal est insoutenable. Godefroy l'enregistre
à moussous et ne sait comment la traduire. C'est le mot « moussu », qui signifie
au propre « couvert de mousse », et ici,, en outre, au figuré, « inculte et
ennemi de toute civilisation ». L'étiquette, justifiée d'abord par le genre
d'existence du vilain, « moussu » comme les pierres et les troncs d'arbres au
milieu desquels il vit, est appliquée au type du paysan ennemi de l'Église et
de la société que mentionnent souvent les satiriques du même temps.
3. Ru mage, « qui vit dans les bois, sauvage, farouche ». Le même trait
se trouve dans la pièce intitulée Des villains, villeniers, vilnastres, et doubles
vilains, p. p. A. de Montaiglon, Recueil de poésies françoises des XV^ et XVI^
siècles, t. VII, p. 70:
Nous trouvons des vilains ramages
Nez et nourris en ces bocaiges ;
Quand les verrez en parlement
Sont eshahis honteusement.
L'épithète de ramage s'applique aux bêtes des bois. Le jongleur l'inflige au
vilain qui vit comrrie elle dans les bois et qui est sournois comme elles sont
larouches: ici encore, comme pour le « vilain moussu », il met en rapport
un trait de la condition matérielle et un trait de la physionomie morale
traditionnelle du paysan.-
^54 P'- i'araL
50 moille '. Li vilains purs est cil qui onques ne mist franchise en son cuer
des l'eure qu'il vint de fons '. Li vilains baboins est cil qui va devant
Nostre-Dame a Paris et regarde les Rois et dit : « Vez la Pépin, vez la
Charleniainne « ; et en demantiers on li cope sa bource ou la corne de
son chaperon par darriere '. Li vilains marçois si est cil qui ne voit
Ms. A. 30 ki onkes — francisse — 31 des lors ki v. des f. — babuins — ki
— 32 dist : Ves — 40 vés — 33 C. et on li coupe — borse — ou la c. de
son ch. manquent — 34 dericre — marchois — ki
1. Le vilain est d'ordinaire « asnier », c'est-à-dire « conducteur d'ânes » ;
car ânes et vilains vont de compagnie. Voir : le Vilain asnier (de A. Montaiglon
et G. Raynaud, Recueil général des fabliaux, t. V, p. 40), le TesUnnent de l'âne
(Carniina niedii aevi p. p. F. Novuti, p. 71-81) ; la Reine Sébile, fragment
p. p. A. Scheler {Bulletin de r Académie royale de Belgique, 1873), 142 ss. ; etc.
Ici le vilain est « asnin >i, c'est-à-dire « de la nature de l'âne » ; car il se
charge comme lui. Il le fait par soumission à sa femme, de quoi le jongleur
se gausse.
2. La franchise est la noblesse du cœur. Le vilain « pur », c'est-à-dire
parfait et sans mélange en est totalement exempt.
3 . Le terme de babouin, qui s'applique à une figure grimaçante, contient
par surcroit l'idée d' « imbécile », comme l'indique ce texte de Guillaume
Guiart :
Li queus de Flandres Baudouin
Ne semble mie babouin,
Ne bec jaune, ne fous nais.
Fr. Michel a remarqué pour ce passage-ci : « Au-dessus de l'ordonnance
inférieure on voit elïectivement, sur toute la ligne de la façade de Notre-
Dame, vingt-huit niches où étaient, avant la révolution de 1789, vingt-huit
statues exécutées au commencement du xiii^ siècle, ayant quatorze
pieds de proportion, et représentant une suite de rois de France depuis
Childebert jusqu'à Philippe-Auguste. » La note doit être rectifiée par le
passage suivant du livre de M. Emile Mâle, L'art religieux du Xlll^ siècle,
nouvelle édit., 1902, p. 200: « Il y a, à la façade de presque toutes nos
grandes cathédrales du xiiie siècle, une galerie où sont rangées des statues
colossales et qu'on appelle la galerie des rois. Ces rois ne sont pas les rois de
France, comme on l'a cru si longtemps, mais les rois de Juda. L'erreur
vient de loin, puisqu'un fabliau du xiiie siècle met en scène un vilain qui
montre du doigt Pépin et Charlemagne à la façade de Notre-Dame, pendant
qu'on lui coupe sa bourse par derrière. Nul doute que l'auteur du fabliau ne
fût mieux renseigné que le vilain, dont il a voulu railler ici l'épaisse sottise. »
Autre allusion aux badauds victimes des coupeurs de bourse dans Guillaume
de Dole, v. 4535 s.
DES FII.JIK'S 25$
3) goûte en mars des le matin jusqucs a prime et des vespres juqu'a la nuit '.
Li vilains princes si est cil qui va plaidicr devant le bailli por les autres
vilains et dit : « Ha ! sire, au tons mon aiol et mon besaiol noz vaches
furent par ces pre? et noz berbiz par ces copeis » : ainsis gaeingne bien .c.
sols as vilains '. Li vilains cornuz si est cil qui a bon mueble et bon hcri-
40 tage et met tout en bief et en vin, qu'il cuide que touz bien doie faillir;
et il en vient tant qu'il n'a pas dou denier maaille et s'anfuit par déses-
pérance '. Li vilains chapetois si est li povrcs clers mariez qui va laborer
es vignes avec les autres vilains +. Li vilains ferrez si est cil qui a .1111.
quarriaus desouz ses solers, qu'il n'usent. Li vilains apensez si est uns
1) vilains traitres qui flate la gent tant qu'il en a fait son preu. Li vilains
croperez si est cil qui lait a aler a la charrue por ambler les connins
son seiguor au main et au soir >. Li vilains marnerez si est cil quitrait
Ms.A. 55 march — jusc'a — et de v. jusc'a — 36baillif — 37dist: « Sire,
au tans m. aioul — nos v. 58 — prés nos brebis — ensi gaaingne — 39
cornus — ki — mueble et b. ténement et met tout a deniers et en achate
blé et vin, k'il — 40 tous b. soit faillis — 41 tant ki n'a pas du d. m., ains
s'enfuit — 42 capetois — est cil li — mariés ki — 43 es vignes mcuique —
avoec — ferrés -— ki — 44 quar. de fer as ses — qu'il n'usent. . . son
preu inaihjiie — 46 croperés — cil quil laist — a sa charue p. embler — 47
singnor au matin et a soir — marnerés — ki t. le m.
1. L'interprétation à donner à 7narçois (ms. A marchais) n'est pas certaine.
Est-ce « bourbeux, marécageux, fangeux » (cf. Les aventures ou la Qtieste
del saint Graal, éd. Sommer, t. VI, p. 175 « aiguë marchoise », où le mot
a valeur adjective)? Est-ce « du mois de mars »? — Quant à la particularité
qui est ici attribuée au vilain on n'aperçoit pas non plusà quoi elle répond.
Comme en mars il ne fait pas jour avant prime et comme les vêpres se célé-
braient autrefois à la tombée de la nuit, la chose revient à dire qu'en mars
le vilain voit toujours clair. Mais quel est l'à-propos du trait ?
2. Le vilain qui sert d'avocat aux autres tire de là une autorité qui en fait
un« prince». Les propos qui lui sont attribués sont une allusion à l'exercice
du droit de coutume.
3. Godefroy donne à cornu, pour le passage, le sens d'« opulent ». C'est
en réalité celui de « sot, toqué ».
4. Chapetois veut sans doute dire « chape », c'est-à-dire» vêtu de la chape
ecclésiastique » ; et c'est par dérision que l'épithéte est appliquée à un clerc
tombé dans la déconfiture pour s'être marié.
5 . Godefro)- range croperet sous croperel. Un second texte qu'il cite en
outre de ce passage-ci est tiré du manuscrit de Bruxelles des Miracles de
Gautier de Coinci : « Un acropi croperel. » Le sens est quelque chose
comme « nabot « ou « cul-de-jatte ». Peut-être, de plus, y a-t-il ici un jeu
2<j6 p.. PARA t.
1.1 marne as chans, et la darrienne charretée chiet tout sus H : 11 ne
concilie point le cimetière '. Li vilains escreviscerez si est cil qui vient
$0 dou bois bien chargiez de busche et entre sa maison a reculons por ce
que li uis de sa maison est trop bas. Li vilains antez si est cil qui prant
gentil (ame tout ausic com l'an ante un perier de saint Riule en .i. chol
ou en .1. perier sauvage '.
Or prions por eus ' .
Que Dieus lor anvoit grant meschiet
Et mal au cuer et mal au chief,
Ms. A. 48 daerrainne — charete ch. sor ui toute — 49 chuncie —
chimmetiere, ains demeure la — escrevicerés — 50 dou bos chargiés, ki
entre — 5 1 por l'uis de sa m. ki est trop bas — entés — cius ki — prent
g. feme t. ausi com on ente une poire de saint en .1. chol u en .1. perier
sauvage u en .1. naviel — 54 Chi prions nous pour iaus.
I envoit — 2 m. an c.
de mots: s'il est dit du vilain « croperet « qu'il braconne, le jongleur a pu
l'imaginer par allusion à l'expression « chasser à l'acropie. »
1 . Marnerei est rangé par Godefroy sous maineor. C'est à tort. Jubinal a
lu choîicie, au lieu Aq chuncie (B : coiuine), et l'a traduit parère soucie. La bonne
leçon est évidemment conchie, ou chuncie. Pour l'idée d'ordure associée à celle
de vilain, voir le Vilain asnier, le Paradis du vilain, etc.
2. Il est souvent question dans les textes littéraires de mariages de vilains
avec des femmes de condition noble (La Chastelaine de Saint -Gilles, v. i ss.,.
le Filain mire, v. i ss., etc.). Le poirier de Saint-Riule était une espèce
appréciée. L'arbre auquel, dans le Roman des Sept Sages, le vavasseur éprouvé
par sa femme attache tant de prix est une « ente de saint Riule » (éd. Rel-
ier, V. 2569).
3 . Voici les éditions d'après lesquelles seront cités, ci-dessous, les traités
de médecine du moyen âge dont on a fait le plus fréquent usage : le Régime
du corps de Maître Aldebrandin de Sienne, p. p. le docteur R. Pépin, Paris,
I9ii;la Chirurgie de Maître Henri de Mondeville, traduction contempo-
raine de l'auteur, p. p. le docteur A. Bos (Société des anciens textes français,
1897 et 1898); La grande chirurgie de Guy de Chauliac (1362), p. p. E. Ni-
caise, Paris, 1890.
Une des principales difficultés pour l'identification des maladies que va
énumérer notre auteur tient à ce que les termes dont il les désigne appar-
tiennent souvent à la langue populaire et ne sont pas employés par des écri-
vains techniques. Tel est le cas, en particulier, des maladies intitulées d'un
nom de saint.
DES VILAINS 257
Mal es bouche[s] et mal es dens,
Et mal dehors et mal dedans, 4
Goûte rose ', fil ^ et porfil 5,
— Si en dira le clergiez fi, —
Le leu J et la goûte volage >,
Les escroelcs et la rage ! 8
Toutes vilainaes et vilain
Aient tuit le mal saint Varain *
Ms. B. 5 en bouche. Le vers est faux. La leçon de A perntel de le corriger en
ajoutant une s à bouche.
Ms. A. 3 Maies bouche — 4 dedens — 5 fi et pourfi — 6 dirai li clergiés
— 10 tout. . . saint Gillain
1 . Le D"" Pépin traduit par « couperose ». Guy, p. 413, définit : « goutte
ou couperose », « infection de la peau tachetée », qui laisse la peau sans
l'ulcérer et présente une couleur rouge (gutta rosea).
2. Fil (fi dans le ms. A) est rangé par Godefroy sous^ (= fie). Les deux
exemples qu'il en donne s'appliquent l'un à une maladie des bœufs, l'autre
à une maladie des arbres. Fis (=z fie + s) est traduit, au glossaire du
Dr Pépin, par « fies, condylomes anaux ». Comp. le paragraphe de Guy,
p. 346, intitulé Du fie qui est au fondement.
3. Manque dans Godefroy. Je ne connais pas d'autre exemple de cette
{orme porfil. Voici, pour porfi, donné par le ms A, la note du D"" Bos insérée
dans son glossaire : « cancroïde} — Cancer apostema, sfl\Y\ce pourfi . Mond .
Chir. [lat.J, p. j^8 — Cancer est apostema non ulceratum. . . et dicitur a
cyrurgicis ilIiteratis^OM?y7fM5, hoc est perfeelus fieus. Idem, p. 482. »
4. « Loup », nommé aussi « mal Notre-Dame ». Aux textes cités par
Godefroy, notamment celui de Lanfranc, ajouter Guy, p. 305. D'après
celui-ci, c'est un ulcère virulent qui est devenu corrosif. On lit, p. 317, que
c'est, plus précisément, un chancre qui attaque les cuisses.
5 . L'expression se retrouve dans le poème de la Goule en l'aine, v. 24,
et voici ce qu'il en est dit :
Li un l'apelent mal volage
Por ce que sovent va et vient ;
Mes por ce qu'entre le cul tient
L'apelez vous la goûte en l'aine.
C'est une goûte trop vilaine ;
Nous l'apelons goûte de rains. .. .
6. Mal saint Gillain (ms. A) ^ « chancre, fistule » (Cotgrave). — Mal
saint Varain (ms. 5). Le texte cité par Lacurne de Sainte-Palaye (J.J. 135,
p. 225, an. 1389) ne mentionne que la puanteur de la maladie. — Un grand
Romania. XLVHL 17
2)i> E. FARAL
Et goûte Hestre ' et goûte artique =
Et ce mal que l'on clainime etique i, 12
Roigne •», vérole et apostume !
Et si aient planté de rume,
Clos, taigne, vers et menoison,
Fouire puant et gratison >, 16
Planté de fièvre et de jaunice !
Et si aient la chaude pisse,
Mal tranglout '' et puant alainne 7
Et la fièvre cotidienne, 20
Mal qui les face rechaner
Et plaie qui ne puist saner !
Ms. B. 21-22 rechignier et seignier. La leçon de A est évidemment la bonne.
Plaie qui ne peut seignier »'rt pas de sens. Quant à rechignier, Vexpression a
supplanté celle de rechaner, qui est plus rare sans doute, mais qui a pu s'employer
eu parlant de malades. Conip. /'« Herherie » de Rtitebeuf, v. loi :
Et vos cui la pierre fait braire.
Le vers 22 a été copié deux fois de suite. ,
Ms. A. II feske. . . arthique — 12 Et le m. ke on dist e. — 13 Roingne,
vairole — 14 plenté de grume — 15-16 manquent — 17 Plenté de frievre et
de gaunisse — 18 la chadepisse — 19-20 manquent — 21 Mal ki les faiche
rechaner — 22 ki... saner
nombre de maladies sont désignées d'un nom de saint, tantôt parce que le
saint passait pour en guérir ceux qui venaient à lui en pèlerinage (s. Lou,
s. Eloi, s. Remacle, etc.), tantôt parce que le saint passait pour en avoir
souffert (s. Ladre, s. Jean). Voir ci-dessous, notes aux v. 25, 24 et 117.
1 . Aux textes cités par Godefroy sous festre, ajouter Philippe de Thaon,
Lapidaire, à. asius et à /7v'^m5 ; Henri de Mondeville, § 1437 : « •••f'^stes
penetrans as voies urinaulz et as moles des grans os. . . . » Le D"" Bos traduit
par « fistule » et remarque que c'est ce doublet savant qui est toujours
employé par maître Henri, sauf aux § 1437 et 1438 («festre»).
2. Je ne connais qu'une forme artetique. Voir Godefroy à ce mot. Aux
exemples qu'il cite, ajouter Guy, p. 586 : «Arthretique ou goutte est douleur
de jointures. . . »
3 . Godefroy range le mot sous eticque et traduit par phtisie. Il s'agit, en
réalité de la fièvre hectique ou étisie. Voir Aldebrandin, p. 26, 1. 5.
4. Aux exemples cités par Godefroy ajouter Guy, p. 413 : « infection de
la peau tachetée» avec ulcère (lat. scabies). C'est, selon la note de E. Nicaise,
p. 417, n. I, la gratelle ou gale.
5 . Seul exemple que je connaisse de ce mot. C'est sans doute un autre
uom de la gale.
6. Manque dans Godefroy. C'est le substantif verbal de transglotir,
7. Guy, p. 498, consacre un long développement à cette affection.
hES IILAISS 2)9
Si aient le mal saint Fiacre '
Et saint Aloi ^ et saint Roniacle s 24
Et le mal qu'on dist « ne me touche « +,
Mal en oroille et mal en bouche!
Li maus saint Jehan 5, Nostie Dame f'
Ms. B. 27 Le mal. Ccst 1/ ne Jante du copiste qui, lisant versa vers, a cru avoir
affaire à la suite de l'emimcration précédente, dont les termes sont au cas régime.
Il ne s\'sl pas rendu compte qu'à ce vers commençait une construction nouvelle et
qu'il fallait, au début, un cas sujet.
Ms. A. 23 Fiacle — 24 Eloi — 25 m. c'on d. — 26 orelle
1 . Selon Oudin, ce sont les hémorrhoïdes. Selon A. Paré, édit. Malgaigne,
t. II, p. 786 et 787, c'est le nom populaire du ficus ou fie.
2 . Voir la note de P. Meyer à cette expression dans son édition du Dit du
hardi cheval {Roman ia, t. XLI, 1912, p. 93). Henri de Mondeville fait sur ce
mal une remarque intéressante, § 1897: « selonc le commun et selonc les
cyrurgiens champestres, que eu tote plaie, ulcère, apostume, fistule, des
qucles la cure est proloignie, il dient que ce est le mal saint Eloy, et dit le
commun que de ces malades les uns sont garis en alant en pèlerinage a
saint Eloy. . . » Voir la note ci-après.
1 . Fr. Michel observe qu'il s'agit d'une maladie pour la guérison de
laquelle on s'adressait à s. Romacle. Il renvoie au Roman de Garin le Lohcraiu
t. 1, p. 270 et au Chevalier au cygne, Suppl., p. 540», fol. 11 vo, col. II, v.
40 ss. J'ajoute ce passage du Clievalicr à la robe vermeille, où, pour le guérir
de la folie dont on le persuade qu'il est atteint, un personnage annonce :
Je me veu
282 A Dieu et au baron s. Leu,
Et s'irai au baron s. Jaque
Et s. Eloy et s. Romacle.
4. Manque dans Godefroy. Guy, p. 317, mentionne ce mal comme un
ulcère à la face « qui communément est appelé Noli me tangere ». Il ajoute,
p. 518 : «... Guillaume de Salicet juge que chancre est maladie despiteuse
et fascheuse, d'autant que plus on la manie, plus il est indigné. Par quoy il
conseille que ne soit touché, sinon légèrement, et a cette cause est appelé
\oh me tangere. » Explication analogue, p. 321.
5 . C'est l'épilepsie. Voir Godefroy, sous mal. On le nomme mal saint
Jean, dit A. Paré, t. II, p. 80, « pource que la teste de saint Jean cheut en
terre lors qu'il fust décapité, puis posée dedans un plat, a l'appétit d'Herodias».
6. Godefroy traduit : « le scorbut ou l'érésipéle » ; le Dr Bos : « érysipèle
gangreneux ». Henri de Mondeville, § 1574, écrit : «. . . laquele maladie est
appelée en France le mal Nostre Dame, en Bourgoigne le mal saint Antoinne,
on Normandie le feu saint Lorens, en autres lieus est apelés autrement. »
iéo K. iaraL
Les espraigne de maie flamme ! 28
A touz cels qui heent clergie
Soit la maie home forgie!
Por ce que li clerc me soutiennent
Et me revestent et retiennent, 52
Por ce he je touz les vilains
Qui n'aimment clers ne chapelains;
S'an ai fait une letanie
Ou je chascun jor m'eshanie: 36
La maie honte soit forgie
Touz ceusqui heent cortoisie!
La maie honte leur avaigne :
Dites amen, Dieu en souveigne ! 40
Kyrie leyson ! Biaussire Dieus,
Anvoiez leur honte et duels I
Chrisie leyson ! Biaus sire Criz,
Metez les fors de voz escriz '. 44
Christe, aiidi nos ! Oiez nos !
Qu'il aient brisié les genouz !
Tu, pins Pater, de celis
Ipsos confondere velis I 48
Tu, Deus, spiritus sancte.
Tu leur oste toute santé !
Sainte Marie, la Dieu mère,
Donez lor honte et amere ! 52
Vos, Gabriel et saint Michiei,
Par vos lor soit veez le ciel !
Vos, sire sains Jehans Babtistres,
Et tuit li .un. envangelistre, S^
Ms. A. 28 esprange. . . flame — 29 tous chiax — 31 Por chou ke li cler
m^. soustienent — 32 Et me joiest ent et me retienent — 53 Por chou. . .
tous — 35 Qui heent c. et cap. — 35 S'en — 36 Dont jou — 37-38 nninquenl
— 39 lor aviengne — 40 Dieus en souviegne — 42 Envoies lor hontesetdieus
— 43 Cris — 44 Metes les hors de vos escris — 45 ses nos — 46 genous —
^^1 pie — 48 confundere — 49 Deus sanctus sancte — 50 lor ostes — 51
Saintte — 52 Donnés lor grant honte amere — 53 Sains G. et sains M. —
54 vous leur soient li chiel — 55 Baptiste Jehan — 56 tout., . evangeliste
I . Comp. Courtois d^Arras, v. 440 :
Fors de l'escrit mon père sui a tos jors gratés.
Le sens figuré est clair : c'est notre « être rayé des papiers de quelqu'un ».
Au propre, c'est probablement n être exclu du testament de quelqu'un ».
DES FJL.4L\S 26 I
Maie honte lor anvoiez
Et en anfer les trébuchiez !
Saint Père, saint Pol, saint Jehan,
Donez leur et honte et ahan ! 60
Tuit apostre, a cels donez honte
Q.ue j'ai manteûz en mon conte!
Tuit martir et tuit innocent,
Donez lor honte mil et cent ! 64
Tuit martir et tuit li confés,
Donez leur honte a grant fes !
Sainte Marie egypcienne,
Anvoiez lor et honte et painne ! 68
Ma dame sainte Katorine,
Brisiez chascun vilain l'eschine !
Sainte Pais et sainte Concorde,
Faites appareillier la corde 7 2
Don li vilain soient pendu :
Ja n'an soient il deffendu !
Li changeor et li drapier,
Li orfèvre et li frepier, ^ 76
Li maçon et li chapantier,
Li cirier et li espicier,
Li celier et li cordouannier,
Et li bouchier et li tripier, 80
Li teisserant, li tainturier,
Herbergeor et cuisinier,
Escrivain et parcheminier
Et cil qui sont de tout mestier 84
Puissent en enfer trabuchier,
Se il ne font as clers raison :
Maus feus lor arde lor maison !
Pater nosîer, biaus sire Dieus, 88
Envolez lor honte et duels !
Sanz respit et sanz contredit
Leur anvoit Dieus ce que j'ai dit !
Maie tempeste et maie foudre 92
Temp[est]e les vilains tout outre .
Por ce que il heent logique,
Théologie et fusique
Ms. B. 84 touz mestiers. Correction exigée par la rime — 93 Le ms. porte
Tempe
H^. A. 57 envoies — 58 infer les convoies — 59-150 inaïKjuent.
262 E. FARAL
lit qu'il licL'Ut et clcrs et prestres c)6
Por ce me sanible mal leur estres.
Chascuns dit : « Puis que je bien boi
Manjue et dor et chie et poi,
Qu'ai je afaire de logique, 100
De grammaire ne de fusique,
Ne de l'aide a ses tonduz ' ?
Je n'an donroie .11. pois cruz. «
Ainsis vont les clers despisant 104
Li cuvert félon païsant,
Et si dient adés antr'eus :
« Des clers ne donroie .11. oés. »
Por ce ai je fait a lor ués 108
Une assolucion molt bone :
Orenius ; voircnient est bone.
A ceus qui gentis gens despiscnt
Et qui nés aimment ne ne prisent 1 1 2
Dieus lor anvoit paralisie,
Lestardie - et apolisie %
La frenicique + et la tisique 5
Et le mal que l'an claimme etique * ; 116
Et le mal saint Ladre 7 lor doint,
I . Entendre: ces tondus, c'est-à-dire les clercs, appelés ailleurs /vi/o/zJ;/;,
hertaudés, bertoiisés (prov. hotoisati : voir A. Thomas, dans Rouiauia,
t. XXXVIII, 1909, p. 367), haut tondus, etc. Sur cette dernière expression,
voir O. Schultz Gora, dans Zeitschrift fiir romanische Philologie, t. XXXVI,
1912, p. 83 ss. ; L. Spitzer, dans Zeitschrift fiïr frau^dsische Spracbe uiid
Literatur, t. XL 1912, p. 127 ss. ; et M. R«ques, dans Romania, t. XLII,
1912, p. 142 s.
2 . La léthargie.
5. L'apoplexie. Voir Godefroy, Supplément, sous ce mot. Ajouter aux
notes qu'il cite Aldebrandin, p. 22, 1. 14.
4. La frénésie.
5 . La phtisie.
6. Voir ci-dessus, note au vers 12.
7 . La ladrerie ou lèpre. Guy, p. 402 : « Elle est dite lèpre « a lepore nasi »,
d'autant que là apparoissent ses principaux et plus certains signes. Ou elle
est dite loup, d'autant que comme un loup dévore tous les membres. »
Joubert note, p. 402, n. 2 : «. . . la maladie qu'on dit lèpre, vulgairement
ladrerie et mal de saint Lazare » ; et p. 405, n. i : « Il ne couste pas que
Lazare ait esté lépreux ; mais c'est un abus vulgaire de ceux qui disent Lazare
pour lépreux ou ladre. » Joubert méconnaît l'étymologie du mot ladre. Il
DES VILAINS 263
— JhesLis Criz ja ne lor pardoint ! —
La quartainne ' et la fièvre ague.
Je n'an donroie une laitue 120
Ne le lien d'une viez huche -
S'il ont le mal don l'an trabuche >.
Sanc et meneison ansement
Hors leur saillie le fondemant ; 124
Et cuitures et menoisons
Et chaudisons et gratisons,
Engeleure en piez et en mains,
Tout ce anvoit Dieus as vilains, 128
Et goûte as rains 4 et goûte en pis.
Lor anvoit Dieus encore pis.
Je pri por eus, si com je sueil :
Chascuns ait la rnaaille en l'ueil 5. 132
Dieu pri qu'aient mélancolie,
Dont chascuns face tel folie
Dont il soient prins et pendu :
Que ja n'an soient deffendu ! 136
Je leur donne maleïçon
De Tervagant et de Mahon,
De Baucibus, de Lucifer,
De touz les deables d'enfer 140
Ms. B. 124 li fondemanz. Correction exigée par la rime et par le setis .
Ms. A. 1^1 iaus. . . jou suel — 132 Caschuns si ait le maille en l'uel —
Après 1)2 : Si n'iront mie sans argent : Autre avoir n'aient tel gent — 133
ch'aient melencolie — 134 Par choi il facent — 135 pris — 156 Ja n'an s.
il d. — 137 lor donne beneichon — 138 Mahom — 139 De Belsebus, de
— 140- 1 manquent
nous apprend du moins que le nom de kpre était employé par les médecins,
ceux de ladrerie et de mal saint Lazare par le peuple. Ici la maladie tire son
appellation, non du saint guérisseur, mais du saint qui en a souffert.
1. La fièvre quartainne.
2. On peut se demander s'il faut voir ici le mot huche ou une forme parti-
culière du mot huese (=^ husse). En ce cas. il y aurait une rime notable avec
trabuche.
3 . C'est l'épilepsie, appelée mal caduc.
4. Voir ci-dessus, note 5 du vers 7.
) . 11 y a ici une plaisanterie qui apparaît dans le ms A. La maille est une
tache à l'œil, une taie. Et l'auteur fait un calembour avec le mot rnaaille, qui
désigne une pièce de monnaie.
264
E. FARAL
Conques portierent croz de fer,
Qui porter les puist en infer,
Auctoritate Doinini,
Se il n'an viennent a mcrchi !
Explîcit des vilains.
144
INDEX
Aloi (mal s. — ) v. 24.
apensé (vilain — ) 1. 6, 44.
apolisie v. 114.
arcevilain 1. 1,9.
asnin (vilain — ) 1. 4, 27.
baboin (vilain — ) 1. 4, 31.
chapetois (vilain — ) 1. 5, 42.
chaudison v. 126.
chenin (vilain — ) 1. 2, 15.
coleice (porte — ) 1. 22.
Concorde (S^e — ) v. 71.
cornu (vilain — ) 1. 5, 59.
coupée (huese — ) 1. 21.
cové (vilain pou — ) 1. 3, 22.
croiz d'argent 1. 12.
croperé (vilain — ) 1. 6, 46.
Dame (mal Nostre — ) v. 27.
denier (n'avoir du — maaille) 1. 41.
enté (vilain — ) 1. 7, 51.
escreveiceré (vilain — ) 1. 6, 49.
escrit v. 44.
etique (mal — ) v. 12, 116.
fernicle 1. 24.
ferré (vilain — ) 1. 5, 43.
fi (dire — ) v. 6.
Fiacre (mal s. — ) v. 23.
fil V. 5.
frenicique v. 115.
goûte artiquc v. 11, — as rains v. 129,
— en pis v,i29, — flestre v. 11.
— volage v. 7.
gratison, v. 16, 126.
huas 1. 17.
Jehan (mal S. — ) v. 27.
Ladre (mal S. — ) v. 117.
lestardie v. 114.
leu V. 7.
liés (soUers — ) 1. 19.
maaille v. 152.
marçois (vilain) 1. 5, 34.
Marie (S«e — Egypciene) v. 67.
marneré (vilain — ) 1. 6, 47.
mategrin (vilain — ) 1. 2.
menoison v. 15, 123.
mossu (vilain) 1. 3, 25.
Pais (Ste — ) V. 71.
porcin (vilain) 2, 13.
porfil V. 5.
primatoire 1. 2, 11.
prince (vilain) 1. 5, 36.
pur (vilain) 1. 4, 30.
quarriaus 44.
quartaine (fièvre) v. 1 19.
rammage (vilain — ) 1. 4, 25.
Riule (perier de s. — ) 1. 52.
roigne v. 13.
Romaclc (mal S. — ) v. 24.
tondu V. 102.
touche (mal « ne me — ») v. 25.
tranglout v. 19.
tube (vilain — ) 1. 3, 19, 21.
Varain (mal S. — ) v. 10.
Edmond Faral.
Ms. A. 142 Q.ui les puist mener en — 144 il ne vienent
vilaitis ,
Chi define des
MÉLANGES
NOTA SUL DIALETTO DI FONTAN (ALP.-MAR.)
Il dialetto di Fontan nelle Alpi Marittime è di tipo ligure
occidentale, quasi un' avanguardia linguistica, che si puô stu-
diare nei tratti più curiosi délia sua fisonomia fonetica grazie
aile parole registrate nel punto 990 dell' Atlas :
1. pi- volge a f : cil più, ciitua piuma, cui'iQna pioviggina, ecc.
— 2. y/- a i : sima (prov. fliini) fodera del cuscino, asamà
(adflammatu) assetato ; e non mancano casi di c : càma
fiamma, cûè- fiore, e ail' interno s q c (da cui s proviene) : Ica
(in fia t) e Isa. — 3. bl a. g : gà"k bianco {fer ca"k, ferro
bianco, potrebbe essere dovuto a inesatta percezione) e nega
nebbia. — 4. "t viene a r, con "11" : vrt" pungiglione (*veli-
men, verimen ?), skwera scodella, ara ala, bera bella. — 5.
-// si riduce, corne a Ormea, ad -a : kavâa cavallo, béa bello,
kastéa castello, servéa cervello, stnrnéa stornello, ^a(ill u) « lui ».
E cosî -/ : séa cielo aféa fiele. Talora per -/ si ha é : fié filo.
Ciô avviene quando la vocale précédente non è é o d. — 6. -r
si fa -é, ma se précède e o a, si fa -a : curie fiorire, hriiê colore,
âê. oro, ciiê fiore, di'iê duro, ma : sparavéa sparviero, iiV'suréa
nocciuolo (planta) 'nocciolario', avéa avère. Anche interno :
paèti partito, âèna (prov. arno darno) càmola, gaèdinéa giardi-
niere. A Saorge (3 km. al sud, cfr. Suppl. p. 308), dove â
diviene ô (condizioni di Ormea, mentre resta â a Fontan),
abbiamo esitazione fra -è e -a, per i nn. 5-6, p. es. eskubôè
(Font, eshibâa) scopare e -ivedà *û'edaa guardare ; ma prédomina
-è (faiidôè grembiale *faldale, koé caro, inii-ôè mirare). Poichè
agnellu è a Saorge aner, si puô ammettere che -/ -// -r siano
giunti ad -a passando per -r ed é. — 7. r dispare : rôa ruota
(con epentesi a Saorge : nwa), muéa (*mutellu) mucchio,
2^6 MÉLANGES
ki'iiin cotenna. — «S. ç lib. volge a ey : scy setc, ^rcya (cl et a),
ecc. — 9. -a tore diviene -au : segâu falciatore, peskàu pescatore
a -\- ù si fa ait : màiir maturo. — 10. Con ciô si entra già in
dominio piemontese (e fr.-prov.-piem.) : -/-/- viene a y : ôy
occhio (Ormea : oggii), frûy verrucchio. — - 11. Qualche caso
di c'a-, p. es. cdsa « mèche de fouet » (*captja). — 12. V-j
resta o, se cade, la caduta è fenomeno abbastanza récente :
kavâri cavalli, bil belli. — 13. Metaf. di palatale {dy,Jôya foglia).
— 14. Tendenza al passaggio dei verbi in -ère e -ire alla coniug.
in -ère : drobè aprire, tcc. — 15. È fenomeno, come si sa. pro-
venzale "p" in '7'" : seha cipoUa, raha râpa, ecc.
Qualche tratto piemontese e provenzale, dunque, a Fontan ;
ma il dialetto è caratteristicamente di tipo ligure, come
si potrebbe dimostrare con ancor maggiore evidenza, se ce ne
fosse bisogno, approfondendo l'indagine. Di che non si sente
forse nécessita, dopo le osservazioni fatte, che bastano da sole
a legittimare la nostra conclusione. La quale da alcune oscil-
lazioni (p. es. gall gallo, stela Stella, <icc.^ non puô essere
scossa, ne, a parer nostro, gran fatto modilicata.
G. Bertoni.
CORNEILLE (ET SES DÉRIVÉS) AU SANS DE « DIAFRAGME »
DANS aELQ.ES PARLERS PROVINCIAUS
(nOR.MANDIE, PICARDIE, SUISSE ROMANDE). '
La note qe j'ai publiée réçamant dans cète revue ' sur le vers
141 2 de Gormont et Isanbart doit être conplétée par la divul-
gacion de faits lexicografiqes contanporains qe j'ignorais au
momant où ma note a été rédijée. Le 7 juillet dernier, M. Bar-
belenet, professeur au licée Lakanal, à Sceaux, ancien profes-
seur au licée de Rouen, après avoir pris conaissance de ma
note de la Romanîa,me déclara avoir remarqé le substantif cor-
neille, anployé come terme de boucherie dans des arêtes du
maire de Rouen afichés pandant son séjour dans cète vile, au
cours de la guère. Cète précieuse comunicacion a été le point
de départ de l'anqêtedont on trouvera les résultats plus loin, et
I. Romania, XLWl, 581-585.
CORXHILLH (et SES DÉRIVÉs) 267
qe m'a singulièremant facilitée rohlijante antremise de mes amis
personels MM. le D"" Paul Dorveaux, Henri Omont, Clovis
Brunel et Jacob Jud. Cète anqête établit qe coriieiUe et ses
dérivés sont ancore vivants dans les parlers populaires de la
Normandie, d'une petite partie de la Picardie, et dans qelqes
localités de la Suisse romande (canton de Vaud).
I. Normandie. — J'ai sous les ieus un arête inprimé du
maire de Rouen, daté du 22 juin 1921, où on lit : « Bœuf,
viande fraîche — morceaux devant être vendus sans os:...
Bavette, entrecôte, tranche, nache, corneille » (Comunicacion de
M. Henri Labrosse, directeur des bibliotèqes et archives de
la vile de Rouen).
M. Poussier, farmacien an chef des opitaus de Rouen,
écrit à ce sujet à M. le D' P. Dorveaux (18 juillet) :
J\ii questionné des bouchers et des vétérinaires sur ce mot de corneille, et
voici ce que j'ai appris : Dans les villes de la Seine-Inférieure, cetfe expres-
sion est courante pour désigner la partie charnue du diaphragme du bœuf...
Dans l'Eure, le mot corneille est quelquefois employé, mais c'est surtout
le mot cornouillère ; de même pour le Calvados, à Caen notamment.
Coniouillère est journellement employé à Louvicrs, bien qu'il ne figure pas
dans le Dictionnaire du bas-nonnand en usage à Louviers, de Barre : je tiens
le renseignement de M. Lamelle, originaire de cet arrondissement.
M. H. Labrosse m'écrit de son côté (25 juillet):
A Rouen, tous ceux qui ne sont pas étrangers aux détails pratiques de la
cuisine connaissent le mot corneille, qui représente pour eux une espèce de
beefsteack très tendre, mais très peu se rendent compte de sa situation
anatomique.Mon boucher a complété ses explications par une démonstration
de visu, ha corneille est la partie musculcusc du diaphragme... Le boucher
déclare qu'on appelle aussi ce morceau hampe '.
Pour le Calvados, j'ai fait apel à M. Maurice Besnier, profes-
seur à l'Université de Caen, qi a bien voulu m'écrire (15
juillet) :
I . Je me permets de rapeler qe j'ai consacré, il i a 27 ans, une notice éti-
molojiqe à ce mot dans la Romania, XXIV, 120-121, notice réinprimée dans
mes Essais, p. 318-327, et où j'ai depuis corijé une forte bévue (Romania,
XXXI, 196). Je n'ose croire q'il n'i reste rien à reprandre.
268 MÉLANGES
Renseignements pris aux meilleures sources, il est exact que les bouchers
de Caen se servent du mot coniillcre (non du mot corneille) : la coniillcre
correspond à ce que les livres de cuisine appellent bavette de Valoy au. Ltxii^^on
avec le diaphragme est incontestable.
Pour la Manche, M. Paul Le Cacheux, archiviste départe-
mantal, m"a fourni les renseignemants suivants, qi dépassent,
d'une façon intéressante, le cadre étroit de ma qestion (i6
octobre) :
La cornillère ou coniillette désigne, à Saint-Lô et, en général dans le Coten-
lin, le diaphragme du bœuf. C'est le morceau qu'à Paris on appelle la hampe.
Mon boucher m'affirme cependant que, dans certains quartiers de la capitale,
on ne passerait pas pour un sauvage en demandant, dans une boucherie, de
la cornillère. Le même mot est usité à Caen dans le même sens. En Cotentin
il a un synonyme qui lui fait une rude concurrence : c'est le mot ribambelle.
La ribambelle désigne également le diaphragme du bœuf. Vous savez aussi
bien que moi qu'on tire de ce morceau d'excellent beefsteak.
Pour l'Orne, M. René Jouanne m'aprand (lètres du 23
novanbre et du 13 déçanhre) qe cornillère et conu des bouchers
d'Alençon pour désigner la partie charnue du diafragme, plus
couramant nomée hanpe, et qe dans l'arondissemant d'Ar-
gentan, notamant à Putanges et à Rânes, on prononce ^or-
naUlèn.
A ces témoignajes de première main, il faut joindre, pour la
Normandie, ce q'on lit dans deus recueils publiés il i a longtans,
et qi, sauf erreur, sont les seuls à mancioner, sinon corneille, du
moins son dérivé cornillère :
Cornillère, s . f. Terme de boucherie : Partie charnue du derrière de la tête
du bœuf, vers la région des cornes' (H. Moisv, Dict. de patois normand, 1887,
P- 157)-
Cornî7/tV^ ^prononcé] cor-ni-yé,le diaphragme des animaux (AbbéC. Maze,
Etudes sur le langage de la banlieue du Havre ^publ. postume', 1903, p.
135)-
II. Picardie. — Étant doné le rôle qe jouent le Vimeu et le
I . An présance des résultats de notre anqète, cète localisacion de la cortitl-
lère « vers la région des cornes » du beuf aparaît come une méprise due à
une fausse interprétacion étimolojiqe du mot visé.
CORXEILLE (et SES DÉRIVÉs) 269
Pontieu dans le poème de Gormont et Isanbart, un intérêt parti-
culier s'atache à la qestion de savoir si corneille « diafragme »
répandu dans toute la Normandie, déborde sur la Picardie.
Intérojé par M. Clovis Brunel, M. Adrien Huguet, domicilié
à Saint-Valer3'-sur-Somme, a répondu an ces termes (26
octobre) :
Le mot corneille est usité dans le Vimeu, et spécialement à Saint-Valery,
dans le sens que vous m'indiquez. Toutefois on emploie plus souvent, dans
le même sens, chairette. Le même morceau est appelé à Abbeville lMiiipe,dâns
le Nord plat-filet, et dans l'Artois tielle ou nesîe. Tels sont les renseignements
que je viens d'obtenir d'un boucher de Saint-Valery, originaire du Vimeu.
III. Suisse Romande. — Notre mot n'a survécu, an tant
q'apliqé au diafragme, qe dans qelqes localités du canton de
Vaud, mais, par une coïncidance admirable avec le texte de
Gormont et Isanbart, il s'i anploie au pluriel et an parlant du
diafragme de l'ome. M. le professeur Gauchat, avec qi je me
suis antretenu de la qestion, à Paris, le i" déçanbre, m'a révélé
de vive vois cète dernière circonstance, q'il avait oublié de
noter dans la lètre q'il m'avait écrite de Zurich le i" novanbre.
Voici cète lètre, riche an renseignemants lexicografîqes et
autres :
J'aurais dû tout de suite vous taire part de ma petite découverte de cor-
neilles dans les Alpes Vaudoises au sens ingénieusement donné par vous au
vers 412 de Gormont. En effet, 4 fiches du Glossaire romand affirment sa pré-
sence : 2 pour l'Étivaz : kôrnêd'' [transcription de l'ALFI, s.f.pl. ; i pour
Ormont-Dessus : kiuémè:^'^ s.f.pl. := [le son noté ;^ est une / mouillée en
train de devenir :y ; i pour Le3'sin kiuèmè':^' s.f.pl. Voilà donc une belle
confirmation de votre hypothèse, puisque ce développement de sens se
retrouve à une si grande distance. La base doit être corniculas (/ mouillée
passe à J à l'Étivaz). Le mot komèlj, kurnéU est très répandu dans les
patois des cantons de Vaud et de Fribourg, où il signifie généralement « car-
tilage » ou, plus spécialement, «glandes salivaires » (cf. Bridel ; Cornu, Glos-
saire de Cuves ; dumur), « membrane (?) de l'oreille » (Gruyère), « coquille
de l'oreille » (Bro3'e). Les autres mots qui désignent le diaphragme dans nos
patois sont : toile, mouchoir (Berne), .fo»^^/ (Berne), /jam (Fribourg), panne
(Fribourg), peau (Vaud), o-îi'à5, s.f. (Lavaux ; signifie aussi « filet pour trans-
porter la volaille ou pour cuire des légumes» ; est-ce le mot coijfe}), entreclos
(Valais ; à Évolène, fiche 4, èntrèkUlt). Il n'y a pas trace de mots apparentés
à l'anc. prov. entrarmas ■.
I. Cf. i?owj«w,XLIir, 66.
2-JÔ MELAK'GËS
Les résultats de cète anqête suplémantaire m'ont paru assés
inportants pour être publiés dès maintenant ; mais on peut
espérer trouver ancore ailleurs des représentants directs ou
indirects du lat. vugl. corniculas au sans de « diafragme ».
Il et donc saje d'atandre, avant de rouvrir la discussion sur
l'interprétacion sémantiqe du tipe étimolojiqe, et de chercher
les raisons qi peuvent expliqer la singulière réparticion de
son abitat actuel.
Antoine Thomas.
ANCIEN FRANÇAIS BICHE
M. Gerhard Rohlfs a récemment étudié (Zeitsthrift f. roin.
P/;//.,XLI, 354), le français biche, a. fr. bisse, et les correspon-
dants de ce mot dans le domaine roman. Ces mots désignent,
avec la biche,- des animaux très divers : petits reptiles^ insectes,
et aussi mouton.
A ce premier groupe sémantique se rattachent dans Y Atlas
linguistique de la France, bi€ « sauterelle » ii^S, bi^-aurelos
« perce-oreille » 1664, bi^a « couleuvre » 334, bi^et « saute-
relle » 1198. J'ai moi-même noté à Sécheval (Ardennes) le
mot bie au sens de « lucane » (vulgairement : cerj).
M. Rohlfs ne connaît pour le français que le sens de « femelle
du cerf ». Godefroy n'offre d'exemples que de ce sens ; toute-
fois le vers
Nule bisse salvage ne cheverels ne gupil
(Peter inage de Ctoarlemagne, 559).
semble indiquer l'existence de « bisses » domestiques. J'ai
relevé dans des documents lorrains copiés aux Archives dépar-
tementales de Meurthe-et-Moselle, par Miss E. Scott, professeur
à Barnet (Angleterre), en vue d'une étude sur le dialecte lorrain
de la région de Toul au xiii^ siècle, les exemples suivants, où
biche représente un animal domestique.
Ge Renauls, sires de • Roumont ', t'as concssant a tous que nos avons fait
I. RoiTiont, département des Vosges, arrondissement d'Epinal, canton
de Rambervillers.
ANCIEN FRANÇAIS BICHE 2Jt
et establi, entre mo\et l'abbei et lou couvent de Belchamp', un four bannel a
Mooncort -, on quel four je ai la moitié et li englise de Belchajwp l'autre
moitié. Et avons establi pargies en la vilec/ on ban de Mooncort... Et mon-
tent les pargies, par nostre establisseme»t : li chevaus qui at âge de ferrer :
Mï]. deniers; et cil qui n'at âge de fi^rrer : .ij. deniers ; et li g;ims biche :
.ij. deniers ; et li vels annas : .j. denier ; et li pors : .j. denier ; et li chievre :
.']. denier ;eMi berbis : .j. maille ; et lioie : .j. maille^.
Il semble que biche désigne ici le bœuf, la vache (et le tau-
reau), ce qu^on appelle aujourd'hui les « bêtes à cornes », les
« bêtes rouges )>.
Le sens est le même dans le document suivant :
C'est ce que Aubers de Toullon + at et doit avoir ens villes d'Alleins et de
Colanbeyû, en lai justice, ens rentes «;/ en signoraiges d'icelles.
Primierement li diz Aubers at les .iij. parties ens rentes des homes dou
grant ban des dous villes, c'est ai saivoir c^iie chacuns doit trois foix rente
l'année, c'est ai saivoir : a la mi Kareme : .xii. deniers pour- chacun beut
traiant et autetant pour lou chivaul traant ; li vaiche osouze : .vi. deniers ;
\*our lou menue beste : .i. denier ; pour lou veil et pou lou poUain sourannei:
.111. deniers pour chacun ; et autetant a la foeire ai Toul. Et tote voie, c"il
n'avoit buef, vaiche, ou autre beste traiant, doit il pour son fouceul, ai
chacuwne rente, .xii. deniers, hem, chacuns, home ou feme, pour chacune
(.w'c) qu'il at traiant au Kareme, doit ai lâSaint Martin un resaul d'aiveinne ;
a tote voie, c'il n'aivoit biche ou autre beste traiant, doit chacuns pour so«
fouceul un ve.saul d'aiveinne? .»
Je n'ai trouvé trace de ce sens ni dans les patois lorrains
î. Belchamp, aujourd'hui hameau de Mehoncourt, Meurthe-et-Moselle,
Lunéville, Rayon.
2. Mehoncourt. Voir la note précédente.
3. Original parchemin 1266 (1265), mars (Archives départementales de
Meurthe-et-Moselle, H. 1282).
4. Toulon, montagne, commune de Lisières, Meurthe-et-Moselle, Nancy,
Nomeny.
5. AUamps, Meurthe-et-Moselle, Toul, Colombev.
6. Colombey, chef-lieu de canton, Meurthe-et-Moselle, Toul.
7. Parchemin non daté ni scellé, annexé à une vente du 9 juillet 1308
(Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, B 731 (34). C'est une
sorte d'inventaire annexé à la vente.
lyl MELANGES
actuels, ni dans VAtlas linguistique. V Atlas connaît un type
bie, qui désigne la chèvre (272 ; cf. bi€0 « bouc » 150, «che-
vreau » 2'j7,,bi£to, « bouc » 150), et qui est peut-être le français
bique (attesté pour la première fois par Cotgrave 161 1, d'après
le Dictionnaire général).
Les mots français biche « femelle du cerf » (et biche « bête à
cornes »), biche « insecte ou reptile «, biche « chèvre » doivent-
ils être considérés comme les descendants du latin *bistia ?
Seule une étude poussée à fond pourrait le démontrer. Quoi
qu'il en soit, le lorrain biche (bic, bic ?) représente régulière-
ment *bîstia. Pour le groupe -sty-, je n'ai de documents
complets dans la région touloise que sur le mot huis *ûstium;
le représentant actuel du groupe est dans ce mot s (exception-
nellement, à Trondes, 10 km. N.O.O. de Toul), € (à Bruley
etLagney); c (à Liverdun, Maron, Viterne et Frolois); Villey-
le-Sec hésite entre € et c, Bicqueley entre ^ et ç,
Quelle que soit l'étymologie de biche, il était intéressant de
montrer
1° que le sens de« biche » (sauvage ), n'est pas le seul en
ancien français, et qu'il paraît même un sens dérivé ' (s'il est
vraisemblable qu'un animal sauvage et rare ait emprunté son
nom à un animal commun et domestique, plutôt que le con-
traire) ;
2° que la forme biche (bisse) du français actuel n'est pas néces-
sairement normanno-picarde, mais qu'elle peut être un emprunt
aux dialectes lorrains.
Le hasard m'a fait trouver, après la rédaction de cette note,
un nouvel exemple de bisse « animal domestique » dans Gode-
froy, art. pargiee :
. . .et il lèveront les pargiees, dou cheval quatre deniers, et
de la bisse, 11 deniers (1243, Accord, Moreau léi, f° 112 v°,
Richel.).
Charles Bruneau.
I. L'adjectif (?) hicbc, hyche (Godcfroy, biche 3) est sans doute un emploi
de biclie analogue à celui de héle dans le français familier.
CAPSEA > PROV. CJISSA, ETC. ij^
CAPSEA > PROV. CAISSA, ETC.
A propos des savants articles de MM. C. Brunel et
G. Bertoni, publiés ici même (XLVI, 115 et XLVII, 579),
on me permettra de faire remarquer que Jal ' n'est pas seul à
avoir, avant M. Brunel, proposé l'étymologie *capsea (-ia)
pour expliquer le prov. caissa (d'où le franc, caisse) et les formes
analogues qu'on trouve dans d'autres parlers romans. Il est
vrai que le dictionnaire étymologique de Meyer-Lùbke n'enre-
gistre toujours que capsa, d'où Tauteur fait dériver caissa,
qui de son côté aurait donné naissance non seulement au fr.
caisse, mais ^wiosccascia, àl'esp. caja et au prov. caixa. Cepen-
dant, bien que M. Bertoni ne le dise pas expressément ^, il y a
beau jour que P. E. Guarnerio (dans Arch. glott. itaL, XIII, 1 14)
et M. E. G. Parodi (Jhid., XVI, 351) ont expliqué les formes
sarde et génoise du mot en question comme des produits de
*capsea. De même M. J. D. M. Ford, dans son étude sur
The old spa?iish sibilants (Boston, 1900), p. 121, proposait de
tirer caja de*capsea', et dans mon Saggio sulla foiietica dd
dialetto di Celerina-Cresta (Lund, 1907), § 245 (cf. § 155),
j'ai montré que l'engad. cbascha (pron. içàsa), avec ses dérivés
chaschiiot, inchascher, etc., réclame la même base +. Dans une
note j'ajoutais que le prov; caissa remonte également à
*c a p s e a .
Evidemment ces constatations, bien insignifiantes en elles-
mêmes, ne diminuent en aucune façon l'intérêt de l'article de
M. Brunel et des nombreux exemples bas-latins de "'capsea
qu'il y a réunis. Cette petite note pourra du moins servir de
1. Glossaire nautique (yzx'is, i%4^). Cf. Roi)iauia,XLVl, 117, n. i.
2. Il cite également, à propos du lucq.^ cascione, M. Pieri {Arch. glott.,
XII, 120), qui admet comme base capsa, et C. Salvioni {ihicL, XVI, 436),
qui ne se prononce pas sur l'étymologie du mot.
3. M. Ford ne s'occupe pas du portugais, mais il est manifeste que caixa
est parallèle àl'esp. caja. Cf. port. ^fl/,vo <C *basseum, ^ra/Aïz <*crassea,
etc., en regard de esse <; ipse, essa <[ ipsa.
4. Aussi bien L. et E. Pallioppi, dans leur Diiionari romauntsch (1895),
que G. Pult, Le parler de Sent (Lausanne, 1897), faisaient provenir ces mots
de capsa.
Romanhi, XLVUI. i8
Ij^ MÉI.ANCÎES
complément à celle de M. Bertoni, en attirant l'attention sur
le fait que *capsea a des descendants dans le domaine rhéto-
roman aussi, autrement dit que l'aire de ce type s'étend du
Portugal jusqu'en Engadine.
E. Walberg.
L'ARTICLE EMPERSONAGE DE GODEFROY
Dans le tome III de Godefroy on trouve enregistré le mot
enipersonage, qui, selon l'auteur, signifierait « personnage revêtu
d'une haute dignité ecclésiastique ». En regardant le seul exemple
allégué du mot, qui est tiré de la Fie de sahit Thomas le Mar-
tyr par Guernes de Pont-Sainte-Maxence, on voit qu'en réa-
lité nous avons affaire à une simple conjecture de Godefroy.
Voici ce qu'on lit dans l'édition de Hippeau (Paris, 1859),
vv. 5796-5800 :
Plusur rei le requièrent en dreit pèlerinage,
Li prince, H barun, li duc od lur baruage,
Gens d'alïens pais, de niult divers language,
Prélat, moine, reclus et maint enponnage ;
Et anpules raportent en signe del veiage.
De l'avis de Godefroy, la leçon eiipoûnage, bien que conforme
au manuscrit reproduit', est fautive. S'autorisant du subst.
personnage et de l'adj. (part.) enpersoîté, qui se rencontre dans le
même texte % il suppose qu'il faut corriger cnpoûnage en
enp[crs]onnage. Or cette conjecture, a priori invraisemblable à
cause de la formation extraordinaire du mot imaginé par
Godefroy, est rendue absolument inadmissible par le fait que
la leçon du manuscrit imprimé par Hippeau se lit dans cinq
d'entre les six copies que l'on possède du texte. Une seule, très
mauvaise \ off"re cet hémistiche, évidemment remanié :
[e] meint de joefne [e]age.
Qu'est-ce donc que le mot enpoiinagè ? Hippeau, dont l'édi-
tion ne contient ni glossaire ni notes, ne se prononce pas là-
1. Bibl. nat., f. fr. 13515.
2. Les clers enpersotte:^, hurgeis et chevaliers; Hippeau, v, 2522.
3. Londres, Musée brit., Cotton, Domitien XL
l'article hmpersonage de godefroy 275
dessus. En voici l'expliaition. Le manuscrit sur lequel est faite
l'édition de Hippeau, présente beaucoup de fautes. L'éditeur,
tout en louant outre mesure la correction et la valeur du
manuscrit, nous avertit dans sa préface (p. lui) qu'en maints
endroits il n'a pas hésité à introduire tacitement des mots omis
par le copiste ou à en supprimer d'autres, qu'il jugeait inter-
calés ', voire même à rétablir les bonnes leçons par des transpo-
sitions de mots. Ailleurs, — ce qu'il ne dit pas, — il a emprunté
des leçons au manuscrit publié par L Bekker (Berlin, 1838)-.
Dans le cas qui nous intéresse ici ni Hippeau ni Godefroy ne
semblent avoir consulté cette dernière édition. Ils y auraient
découvert que la seule modification à opérer c'était de couper
le dernier mot du vers 5799 en deux, et de lire : el maint en
poûnagc K
Le subst. poiinagc, qui ne figure pas dans Godefroy, appartient
à la même famille que l'adj. Çei suhst.) poûnier, dont on trouve
un exemple dans le poème de Guernes+, eique peonaille, pconel,
peonet, etc. >, tous dérivés de peon (j)ûon, pioti) < pedonem. La
signification en est donc « état de piéton », « voyage à pied ».
Pour la forme et le sens, poiinage est parfaitement analogue à
pèlerinage, tiré de pèlerin (et, dans une certaine mesure, à ser-
vage, veuvage, etc.).
E. Walberg.
1. C'est ce qu'il a fait, dans la strophe citée ci-dessus, au v. 5797, où le
manuscrit porte Li prince et libarun, duc od lur harnage^ et au v. 5798, où le
copiste négligent avait écrit de deux fois devant nntlt divers Idnguage .
2. Dans l'édition de Bekker il n'y a ni glossaire ni commentaire d'aucune
sorte.
3. L'emploi de maint comme pronom paraît être assez rare ; Godefroy
n'en cite qu'un seul exemple. En voici d'autres : Et de lèpre i guarissent
maint et d'idropesie, Vie de s. Thomas le Martyr 72 ; Et maint est si siipris ne
ùoet la bûche oi'rir, ibid., 104; Et main^ an i ot qui disoient..., Erec 762 ; De
maintes [teches] en tret au fil Loib, L'Ombre 60 ; De maintes [dames] en avoit
parti Son ctier..., ibid., 134.
4. V. 214, où l'édition de Hippeau présente (^^«^) poinnere. Dans le
manuscrit qu'il suit, il y a en effet eu d'abord un /, corrigé après coup en 0,
5. Cf. Godefrov.
276 MELANGEA
LES FORMES DE L'INTERROGATION
(cf. Rovumia, XLVII, 243-348)
Dans son article si solide sur les formes de l'interrogation,
M. L. Foulet nous semble avoir formulé deux affirmations
inexactes, sur des points de détail d'ailleurs; c'est que M. F. a
momentanément oublié ce qu'il sait et enseigne si bien sur
l'évolution de la conjugaison en français, et nos remarques
doivent justement aboutir à mettre en lumière les conséquences
de cette évolution.
I
P. 302-303. M. F. écrit : « Qu'est-ce qui se passe ? » est
l'augmentatif de « que se passe-t-/7 ? » Cette bizarrerie appa-
rente s'explique par une confusion de sons. Depuis des siècles...
Disons seulement que « qu'est-ce qui se passe ? » devrait être
en droit « qu'est-ce qu'il se passe? » — Il nous semble apercevoir
sous cette affirmation une certaine confusion au sujet du rôle que
joue le mot il dans les verbes à forme impersonnelle ; à pro-
pos de « que vous en semble ?» M. F. écrit (p. 302) « dans la
langue moderne le sujet ne saurait se sous-entendre », ce qui
revient à dire que dans la langue ancienne il pouvait être sous-
entendu : il sait mieux que nous qu'il n'en est rien. Il a
montré lumineusement en plus d'un passage de sa Petite syn-
taxe de V ancien français que les indications de personnes étaient
autrefois marquées uniquement par les désinences, puis que
ces désinences peu à peu usées ont été automatiquement rem-
placées par lespronoms personnels: ceux-ci qui avaient primi-
tivement une valeur expressive n'ont plus qu'un rôle gramma-
tical. Toutefois les pronoms des trois personnes ne sont pas
traités de la même f;içon. Je et ///, que les ouvrages élémen-
taires de grammaire continuent, pour des raisons de commodité
pédagogique, à appeler « sujets du verbe » ne sont jamaisque des
indices de première et de deuxième personne. Il au contraire
(et elW), conservant sa valeur originelle, est parfois vraiment le
sujet du verbe lorsqu'il représente un nom : p. ex. : regnrdc:(cet
homme, il paraît fatigué, il arrive de loin ; dans ces expressions, //
marque aussi la troisième personne, mais accessoirement. En
revanche, il n'a pas d'autre valeur que d'être l'indice de la per-
LES rORMFS DE L INTERROGATION 277
sonne dans les verbes appelés impersonnels, qui expriment
une action sans en désigner l'auteur ou l'agent ; // pleut, il
neige, il gèle, etc.
Faisons attention qu'il n'en est pas tout à fait de même dans
des formules comme : /'/ tombe de la neige, des gouttes d'eau, ou
encore il est entré cent personnes, il est arrivé trois voyageurs. Dans
ces exemples, nous n'avons qu'en apparence une forme imper-
sonnelle, puisque l'agent de l'action est exprimé ', mais le nom
en est placé après le verbe. Dans des circonstances analogues,
la langue littéraire emploie le verbe sans pronom : Survient un
troisième larron (La Fontaine) ; restait cette redoutable infanterie
(Bossuet) ; et tous nous avons dit, dans des formules un peu
archaïques d'arithmétique, de 7 ôté j, reste 4. Mais dans l'usage
courant du langage, sous l'influence des formes de V et de
2'' personne, nous sommes tellement habitués à voir le verbe
précédé d'un pronom que, à la troisième personne, //est devenu
partie intégrante du verbe-; aussi lorsque le sujet est placé
après, il nous répugne de commencer directement par le verbe
et nous employons la forme complète : // marque de 3* per-
sonne le verbe, qui reste au singulier, alors même que le
sujet est au pluriel. Ce qui amène donc la présence de //
devant le verbe, c'est que le sujet est placé après. // arrive des
accidents, il se passe des choses étranges a un sens aussi bien que
// pleut, il neige ; il arrive, il se passe n'a pas de sens et ne se dit
pas.
Dans tout son article M. F. montre très justement l'intro-
duction dans la langue de formes qui marquent l'interrogation
en laissant le sujet avant le verbe; il n'y a aucune différence à
faire sur ce point entre : qu est-ce qui frappe, qu est-ce qui tombe
et qu est-ce qui arrive; le sujet qui est placé avant le verbe ; la
formule // arrive n'a pas à être employée. Par réaction contre
1. La grammaire élémentaire reconnaît le fait en disant que le nom de cet
agent est le sujet réel ; mais cette détermination est inutile ; il n'y a qu'un
sujet, placé après le verbe ; le pronom il est la marque de la personne.
2. M. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, p. 178, indique
que cette tendance se marque dans le langage populaire, même lorsque le
sujet précède le verbe. M. Bauche n'indique pas ce fait dans sa grammaire
du « Langage populaire » (Payol, 1920); il semble en effet que le nom
sujet placé devant le pronom il conserve une valeur expressive encore sen-
sible, marquée par une pause entre les deux mots.
278 MÉLANGES
la réduction ancienne de qu'il à gui, M. F. a proposé ici de
dédoubler qui en qu'il ; cela est inutile : en droit comme en fait,
qucsl-cc qui arrive est la forme légitime.
II
Pour l'ancienne langue, la question ne se pose pas : « que
vous en semble » est la formule normale d'interrogation dans
laquelle aucun sujet n'est à sous-entendre, puisque la per-
sonne est suffisamment marquée par la terminaison. C'est sur
ce point que nous relevons chez M. F. une autre interprétation
contestable. Il écrit, p. 289 : « Otœ au premier abord a l'air
d'avoir adopté la tournure [moderne : « Que vous en semble-
t-il ? » (à côté d'un plus ancien « que vous en semble? »)
« qu'est-il arrivé? que se passe-t-il? Mais il n'y a là qu'une appa-
rence: le // ne renvoie pas au que ; il est le véritable sujet, et
que n'est qu'un attribut. « Que vous en semble-t-il ? signifie :
« // vous semble quoi ? » De même les deux autres phrases équi-
valent à « il est arrivé quoi ? » « il se passe quoi? » Dans tous
les cas nous avons affaire à un verbe qui peut se construire
impersonnellement, et on a l'impression que c'est l'emploi
impersonnel que nous donnent les tournures interrogatives de
ce genre. >>
Nous retrouvons ici la confusion, notée plus haut, entre les
deux valeurs de //. Dans la phrase : « cet homme est pâle, //
semble malade », // est bien sujet, représentant homme et
malade est l'attribut de ce sujet; mais dans « il me semble que
cet homme est malade », /'/ est devenu l'indice de la 3'^ per-
sonne et c'est un abus de langage de l'appeler « sujet », même
en y ajoutant l'épithète de « apparent » ; il nous semble du
reste que M. F. interprète les faits de cette façon quand il dit
que nous avons toujours l'impression d'avoir affaire dans ces
cas à la forme impersonnelle. // n'étant pas sujet ne saurait
avoir d'attribut. Le cas est le même dans « que vous en semble-
t-il » ; le déplacement de il après le verbe pour marquer
l'interrogation ne lui donne pas plus la valeur de sujet que
dans : « pleut-il ? gèle-t-il ? fait-il beau ? » La formule : « il
vous semble quoi? » imaginée par M. F. ne doit pas faire illu-
sion : le verbe est // semble, et quoi est le seul sujet comme dans
« que vous en semble-t-il ? »
H. YvoN,
DISCUSSIONS
GASTON PARIS ET L'AUTEUR
DU ŒU DE LA FEUILLÉE
A. Guesnon, pour avoir public quelques études, d'ailleurs très méritoires,
sur l'histoire d'Arras, en était venu à considérer celle-ci comme son domaine
privé ; il admettait pourtant qu'on s'y aventurât sous son égide, il pardon-
nait même des incursions faites en dehors de lui, si elles lui fournissaient
l'occasion de rectifications et d'additions, sous forme de comptes rendus ;
mais chasser dans ses réserves, sans lui procurer ces petites satisfactions
d'amour-propre, l'irritait profondément ; courir sur ses brisées le mettait hors
de lui. C'est sous l'influence de cet état d'esprit qu'il a écrit son très long
article intitulé Aciatn de la Halle et le Jeu de la Feuillée dans le tome XXVIII
du Moyen Age (1915-16), p. 173-233 ; et c'est, sans aucun doute, mon édi-
tion du /cm de la Feuillée, parue en 191 1 dans la Collection des classiques fran-
çais du moyen âge, qui a provoqué cette publication.
En 191 5 ou en 19 16, il n'y avait aucune possibilité que cet article vînt à
ma connaissance ; aussi bien ne m'était-il pas destiné. Je viens seulement de
le lire. Une note préliminaire avertit le lecteur que les opinions qui vont être
développées ont été déjà antérieurement exprimées : c'est exact, et dans ces
soixante pages, ce qui est nouveau, sans être étranger au sujet, tiendrait en
2 ou 3 pages» ; le reste n'est « fors rabâches », comme disait Adam le Bossu ;
mais on se tromperait en se figurant que ces opinions, reprises par Guesnon,
sont toutes de lui. Peut-être le croyait-il. Il n'est pas rare que des personnes,
à force de raconter une chose qu'elles ont imaginée, finissent par se persuader
de S4 réalité. Guesnon était sans doute dupe de la même illusion. Il ne me
semble pas cependant que cette explication suffirait à justifier certaines
assertions inexactes ni à excuser certains procédés de controverse, dont je
donnerai un échantillon, pris entre plusieurs de même nature.
Dans mon édition du Jeu de la Feuillée, à propos des vers :
Mais Désirs les me fist gouster
A le grant savour de Vaucheles (v. 169-70),
I. Il en sera fait état dans ma seconde édition, sous presse, du /«< de la
Feuillée,
280 DISCUSSIONS
j'ai explique dans une longue note les mots Vaiicheles et i^^vollr ; du premier,
j'ai dit : « On a vu généralement dans Vauchelles l'abbaye cistercienne du
même nom située dans le diocèse de Cambrai, où Adam aurait été « a
l'escole » ; c'est l'explication la plus raisonnable, à condition qu'on ne fasse
pas du poète un moine. M. Guesnon croit qu'il s'agit plutôt d'un village
plus proche d'Arras, Vauchelles-ks-Authie (M. A., XIV, 199, et XV, 171),
mais il ne dit pas comment ce village aurait aiguisé « la faim » du jeune
homme. A. Tobler voyait dans vaucbeUes (petites vallées) un jeu de mot obs-
cène {Verni. Beit., II, 281). L'explication est peu vraisemblable » (p. 55-56) '.
Guesnon raille « ce prétendu stage monacal » ; il maintient naturellement
son Vauchelles-les-Authie, sans expliquer d'ailleurs comment ce village a
avivé la sensibilité d'Adam : « J'avoue franchement, dit-il, n'y avoir pas
songé. Mais quoi ? Ses vingt ans ne suffisaient-ils donc pas à le mettre en
appétit, sans ce condiment excitant d'un internat chez les moines ? » S'agil-
il de la saveur des vingt ans ou de la saveur de Vaucelles ? Guesnon n'y a
pas songé. 11 ajoute : « A mon humble avis, du reste, le savant professeur se
trompe en donnant ici à saveur le sens de sauce (voir le Glossaire). » La
note du « savant professeur », dont je viens de citer la première partie,continue
ainsi : « L'emploi figuré du mot savour (littéralement : sauce), dans le sens
qu'il a ici, se retrouve dans d'autres poésies d'Adam : à la vue d'une dame
qui a des traits de son amie, il c( se délite » à la saveur de celle-ci (Cous.,
p. 126 ; Berg., p. 466) : une femme est soulagée de ses peines quand elle sent
sur elle « a la saveur » de son ami, une ceinture que celui-ci lui a donnée
(Cous., p. 258). L'expression n'a peut-être pas exactement la même valeur
dans une chanson où Adam dit que sa souffrance lui plait parce qu'il la
prend « a saveur de jouissance » (Cous., p. 57 ; Berg., p. 212). »
Est-il honnête d'affirmer que l'auteur de cette note sur le y. 170 a traduit
dans ce même vers le mot savour par « sauce » ?
Je n'insiste pas : Guesnon ne peut plus ni me lire ni me répondre. D'ail-
leurs une controverse entre lui et moi n'aurait pu avoir un caractère scienti-
fique et par conséquent n'aurait pas intéressé les lecteurs de cette revue. Je
m'en tiendrai donc à l'objet nettement circonscrit de cette note, qui est de
montrer quelle fut l'opinion de Gaston Paris relativement à l'attribution du
Jeu de la Feuillêc à Adam le Bossu.
Jadis Paulin Paris, Magnin et d'autres, ciioqués des rôles attribués à Adam,
à son père, à sa femme, dans le Jeu de la Feu/llee, ont conçu des doutes, mais
sans s'y arrêter, sur la paternité de cette pièce. Prenant à son compte les
scrupules, injustifiés, de ces savants, Guesnon, dans un article du Moyen A<^e
(1902), p. 172, a nié que le drame fût du célèbre trouvère. « Dans ce qu'on
a appelé Li jus Adam, dit-il, c'est Adam que Ton joue; il n'est pas l'auteur
mais le sujet des scènes où ou le parodie, où lui et les siens sont bafoués. S'il y
I. Je me suis rallié depuis à cette dernière interprétation,
DISCUSSIONS 281
a jamais collaboré, c'est malgré lui, et le comble de l'invraisemblance à nos
yeux serait de supposer que lui-même et son père en aient été les auteurs. »
En réponse à cette affirmation, qui n'était appuyée d'aucun argument
recevable, j'ai montré dans la Romania, XXXII (1905), p. 584, que les titres
des trois manuscrits de la FeuiUée attribuent formellement le jeu à Adam,
et que rien absolument n'autorise à révoquer en doute leur autorité. Il eût
été dur pour Guesnon de reconnaître que sa découverte n'était qu'illusion ;
et d'ailleurs, pour apprécier la force de mon argument, il faut posséder
quelques notions de l'ancien français qui lui faisaient défaut, comme il va
lui-même nous le prouver. Il se cramponna donc à son opinion, la criant
partout où il pouvait se faire entendre, affermi dans son erreur, il faut bien
le dire, par une parole imprudente de G. Paris.
Dans mon édition du Jeu de la FeuiUée, j'ai eu l'occasion de faire, entre
cette pièce et d'autres oeuvres d'Adam, des rapprochements qui à eux seuls
prouvent que toutes ces compositions sont du même auteur. Guesnon n'a
tenu aucun compte de ces remarques ; il est resté sur ses positions et voici
en quels termes il répète son invariable réponse à mon argument tiré des
manuscrits. « L'inscription ' présente à son tour des garanties non moins
contestables. On sait combien celles de nos chansonniers manuscrits sont
sujettes à caution. Celle du Jeu est reléguée, faute de place, tout au bas du
verso qui le précède. Le rubricateur, voyant, en tête d'un nouveau poème,
Adam représenté devant un auditoire auquel il débite ses vers ^, écrivit
d'emblée : Li dis Adam. C'était tout au plus vraisemblable du prologue 5 :
pour la suite, c'était faux. Quand on reconnut l'erreur, on biffa dis et on
écrivit /î/5 en interligne. Rigoureusement le correcteur aurait dû ajouter de.
pour indiquer plus clairement qu'Adam était le sujet et non l'auteur de la
pièce. Mais l'usage était moins intolérant que nos grammairiens, il autorisait
toutes sortes d'infractions aux règles. Ainsi l'on pouvait écrire sans de
Explicit li romans la Rose
Ou l'Art d'Amours est toute enclose,
et sans que, dans cette apposition ^, personne songeât à faire de la Rose l'au-
teur du roman. » (M. A., XXVIII, p. 209.)
1. Comprenez : la rubrique initiale, le titre de la pièce. Il y a trois manu-
scrits et trois « inscriptions ». Mais qu'eussiez- vous voulu qu'il fit contre
trois ? Q.u'il en oubliât deux.
2. Comment le rubricateur a-t-il dans ce personnage reconnu Adam ?
Si c'est Adam, qui '.< débite ses vers », c'est donc qu'il en est l'auteur.
3. « Vraisemblable » qu'Adam eût écrit le prologue d'une pièce composée
contre lui et sa famille ? Et qu'est-ce que le prologue du Jeu de la Feuillée?
Le début ? Mais c'est précisément au début de la pièce qu'Adam et sa
femme sont l'objet des plaisanteries qui ont si malencontreusement choqué
Guesnon.
4. Guesnon seul peut savoir si dans l'expression Li romans la Rose, qui
282 DISCUSSIONS
Qui devinera que l'argument auquel prétendent répondre ces lignes est
celui-ci : il existe trois manuscrits du Jeu de la Feuillée, et ils sont intitulés,
l'un Li jus Adam, l'autre Le jeu Adan le Boçu d'Arras et le troisième Le jeu
Adam le Boçu. Donc pas une fois le jeu d'Adam, qui pourrait signifier « le
jeu dont Adam est le sujet )),niais trois fois le jeu Adam,(\u\ ne peut signifier
que « le jeu dont Adam est l'auteur ». Quant à l'w Explicit li Romans la
Rose », il atteste que Guesnon n'avait pas suffisamment médité le proverbe
latin Ne sutor supra crepidam ; et ceux qui croiraient qu'il a rencontré ce
barbarisme dans un manuscrit feraient preuve de la même ignorance de l'an-
cien français.
Aux lignes que je viens de citer est ajoutée la note suivante : « Voir sur
cette question l'article de M. Ernest Langlois dans la Romania, t. XXXIl
(1903), p. 386, et l'opinion différente de Gaston Paris dans le Moyen Age,
2e série, t. XII (1908), p. 68, n. i. Tir. à part : Publications nouv. sur les
trouvères artésiens, p. 9, n. 2. » Aucun lecteur ne répond aux invitations de
ce genre, et pas un, sans doute, sauf moi, ne s'est reporté aux articles préci-
tés de la Romania et du Moyen Age : le premier est celui où je revendique
pour Adam la paternité du Jeu ; le second est une note, non pas de
G. Paris, mais de Guesnon, qui conteste mon interprétation de la rubrique,
non des trois manuscrits, mais d'un seul, car déjà à cette date il en oubliait
deux. A l'appui de son opinion il cite des extraits de deux lettres que
G. Paris lui a adressées six ans auparavant, sans doute en lui accusant récep-
tion d'un tirage à part de son article, et dans lesquelles il se déclare enclin à
approuver son hypothèse : « Voici du reste ce que M. Gaston Paris m'écri-
vait à cette occasion : « Il est vrai que les manuscrits ne disent pas expres-
« sèment qu'Adam est l'auteur du jeu et que le titre Jeu Adam peut signifier
« simplement jeu dont Adam est le sujet. On expliquerait ainsi les railleries
n contre le père d'Adam, sa femme et lui-même. » Il ajoutait plus tard :
« Votre opinion sur \e Jeu Adam est très séduisante et je crois bien que je
« m'y rallierai. Je ne manquerai pas d'annoncer votre nouveau travail auxlec-
« teurs de la Romania.->-> Lettre du 29 oct.1902.La mort de notre grand roma-
niste ne lui a pas permis de tenir sa promesse, mais on voit que, loin de
juger de l'œuvre d'après son étiquette, il ne s'arrêtait même pas à la diffé-
rence entre ludus Adami et ludus de Adamo » {Moyen Age, XII, p. 63).
Dans la note de 191 5 ou 1916 qu'on a pu lire plus haut, la référence à
l'opinion de G. Paris étant placée à la suite de la référence à mon article,
on a pu croire que l'opinion exprimée par le regretté maître sur l'auteur du
Jeu de la Feuillée est postérieure à la mienne ; on vient de voir qu'il n'en
est rien : les lettres de G. Paris sont de 1902, mon article est de 1903. On
comprendra facilement l'intérêt de cette remarque.
est de son invention, il a voulu faire une apposition ; mais les lecteurs de la
Romania savent bien qu'il n'y en a pas dans la construction qu'il a voulu
calquer, // jus Adam; ils savent aussi que dans cette construction le substan-
tif déterminant doit désigner une personne, ce qui n'est pas le cas de la rose.
DISCUSSIONS 283
Le 25 novembre 1902, G. Paris, me demandant de préparer une nouvelle
édition de la Chrestomathie de l'ancien Jrançais que nous avons publiée
ensemble, m'écrivait, à propos d'un fragment du Jexi de la Feuillée : « Je
crois qu'il faut adopter l'opinion de Guesnon et retirer la pièce à Adam. «
Le lendemain, 26 novembre, nouvelle lettre de G. Paris, qui me disait :
« Si nous retirons, comme je crois qu'il faut le faire, le jeu de la Feuillée à
Adam, il serait bon de le faire figurer dans le volume par un frag-
ment de Robin et Marion ; je demande à Breton de nous autoriser à le
faire et je vous prie de vous en charger. » J'envoyai sans doute à Paris un
exemplaire corrigé de la Chrestomathie sans tenir compte de ses recomman-
dations relatives à Adam, car le 16 décembre il m'en accusait réception en
ces termes : « J'ai bien reçu votre volume avec ses corrections... mais je n'y
ai pas trouvé la scène de Robin et Marion, et je m'étonne que vous ne m'en
ayez pas écrit. L'avez-vous envoyée directement à Breton ? Ou y avez-vous
renoncé ? Si vous ne l'avez pas encore copiée, envoyez-la-lui en lui indiquant
la place où elle doit figurer. » Je dus répondre à Paris en lui expliquant
pourquoi je ne croyais pas pouvoir déposséder Adam de son jeu ; il m'écri-
vait en effet le 28 décembre : « Je n'ai pas le lemps de contrôler votre
remarque sur le titre du Jeu Adam, mais elle me semble à première vue par-
faitement fondée, et je suis confus de ne pas l'avoir trouvée. Vous ferez bien,
je crois, d'en faire une note pour la Roinania. En attendant je laisse la notice
et le titre de la pièce [le jeu de la FeuilléeJ tels qu'ils sont. » Je rédigeai et
envoyai la note demandée^ et le 26 janvier, je recevais ce mot : « Votre
article me paraît excellent de tous points ; comme je vous l'ai dit, vous
m'avez convaincu de l'impossibilité de l'hypothèse de Guesnon, qui m'avait
séduite... Je vais remettre votre article à Meyer, qui dirige maintenant la
Romania. »
Telle est, mise au point, l'opinion de Gaston Paris sur l'auteur du feu de
la Feuillée. •
Ernest Lakglois.
COMPTES RENDUS
Histoire littéraire de la France..., par des membres de l'Institut
(Acadoniic des Inscriptions et Belles-Lettres), tome XXXV. Suite du
quatorzième siècle ; Paris, Imprimerie Nationale, 1921, in-4, xxxv-
661 pages.
Depuis l'apparition du tome XXXIV', trois membres de la Commission
chargée de la continuation de V Histoire interdire de la France ont disparu.
En tète du nouveau volume, M. P. Fournier a retracé la vie de Paul Viol-
let, M. H. Omont celle de Noël Valois; MM. A. Thomas et Ch.-V. Langlois
rendent un pieux hommage à la mémoire de Paul Mever. Qu'il me soit per-
mis de citer ici ce beau portrait moral d'un des fondateurs de la Roiiiania :
(' Un homme d'une sincérité absolue (ce qui, comme l'a dit un humoriste
anglais contemporain que l'on interrogeait sur son secret, est- la meilleure
manière de faire des plaisanteries, et aussi de terrifier les gens) ; qui affectait
d'être extraordinairement malicieux et qui avait des parties de candeur ; que
l'on croyait arrogant, et qui était délicat, modeste, même timide ; qui parais-
sait parfois méchant, et qui était bon. Une sorte de pudeur, qu'il aurait
approuvée, nous interdit pourtant de développer ici nos souvenirs et nos
sentiments à cet égard. Qu'il suffise de dire qu'il a exercé sur nous, qui
passâmes successivetnent sous sa férule, en même temps qu'une grande
action intellectuelle, un autre genre d'influence encore, quasi morale :
l'image que nous gardons de lui est incorporée à notre idéal de l'érudit,
c'est-à-dire que cet idéal est, dans une large mesure, à son image. «
Le tome XXXV traite, avec quelques indispensables retours en arrière, prin-
cipalement des écrivains qui ont disparu entre 1320 et 1340. Je vais énumé-
rer rapidement les articles dont il se compose — , assez nombreux, grâce aux
« notices succinctes » que l'on avait abandonnées dans les tomes précédents
et qui réapparaissent ici heureusement — en m'arrêtant un peu plus lon-
guement sur les écrivains en langue vulgaire qui rentrent plus particulière-
ment dans le cadre de la Roiiiaiiia.
I. Voir Romania, XL VI, 623,
Histoire littéraire de la France, XXXV. 285
P. I. Guillciimic Durand le Jeune, évèqtie de Mende (P. V.)'.
P. 139. Bernard Gui, frère PrècJjeur (A. T.).
P. 252. Marco Polo{C. L.). Dans son examen de la chronologie des rédac-
tions du Livre de Marco Polo, M. Langlois est amené à la conjecture que le
texte français a existé dès 1298, c'est-à-dire que Rusticien de Pise a rédigé
immédiatement en français ce qu'il avait recueilli dans ses entrevues avec
Marco. C'est de ce texte français que dérivent directeinent le texte toscan,
et indirectement les textes latins.
P. 260. Jordan Catala, missionnaire (C. L.), et, p. 277, Guillaume Adam,
missionnaire (H. O.).
P. 234. Pierre Gencien, auteur d'un pocine en français (C. L.). Sur la
date du poème, M. L. est arrivé au même résultat que moi (Romania, XLVI,
425) : il est peu antérieur à 1292. L'auteur du poème est le fils de sire
Gentien le viel, Pierre le Jeune ou le Grand, tué honorablement à la bataille
de Mons-en-Puelle en 1304. La photographie du manuscrit unique de Rome
et diverses pièces d'archives que M. L. a soigneusement étudiées lui ont per-
mis d'indiquer sur plusieurs points des corrections ou des interprétations
préférables à ce que j'ai proposé ici même. Ainsi, aux v. 353-4, la rime est
Saint-Mandé : Marandè. Ce dernier est le nom d'une famille bien connue.
Au V. 924, au lieu de a Gue:^ demoroit, il faut lire dame Agne:^ Demoroit ou
de Moroit. Un Jacques de Lagni figure bien sur le rôle de 1292 (Gérard,
p. 125), mais son surnom y a été altéré en Lavigni (pour Laingni). Toute-
fois, étant donné l'insignifiance de sa cote d'imposition (12 deniers), on
peut se demander si c'est bien le personnage mentionné dans le poème.
P. 301. Thomas de Bailli, chancelier de Paris (C. L.).
P. 310. Jecn Pitart, chirurgien et poète {A. T.). Cf. Romania, XLV, 159.
P. 324. Gefroi des Nés, onde Paris, traducteur et puhliciste (C. L.). Une ingé-.
nieuse démonstration, que je ne saurais exposer ici en détail, conduit M. L.
à conclure à l'identité des trois signatures Gefroi des Nés, Gefroi de Paris et
Gieflfroi tout court. Ainsi, abstraction faite de quelques pièces dont l'attribu-
tion reste hypothétique, cet écrivain fécond serait l'auteur des compositions
suivantes: i. Vie de saint Magloire, en wqxs (Histoire littéraire, XXXIII,
361); 2. Traduction en prose de la Viedu même saint; 3. Traduction en prose
de la Vie de saint Telian ; 4. Traduction en prose de la vie de saint Guillaume
d'Aquitaine ; 5. Avisetnens pour le roy Loys, conservés, comme les sept
pièces suivantes, dans le nis. français 146 de la Bibliothèque Nationale ;
6. Du roy Phelipe qui ores règne ; 7. De Alliatis, strophes en latin ; 8. De la
création du pape Jehan, en latin ; 9. JJn songe; 10. Des alliés ; w. De la
comète et de V éclipse, et de la lune et du solail ; 12. La desputoison de l'Eglise
de Romme et de V Eglise de France pour le siège du Pape ; 15. La Chronique,
anonyme, conservée dans le même manuscrit et attribuée, depuis le
I. Je désigne les rédacteurs des articles par leurs initiales : A. T. (Antoine
Thomas), C': L. (Charles-V. Langlois), H. O. (Henri Omont), P. F. (Paul
tournier).
2S6 Comptes rekdos
xviiie siècle, à Gefroi de Paris, auteur des pièces de circonstance qu'on vient
d'ciuimérer ; trois pièces du ms. fr. 24432 et signées Gieffroy : 14. Le Mar-
tyre (le saint Bacciis ; 1 5 . Ledit des Patenostres ; 16. Le dit des Mais ; trois pièces
anonymes voisinant dans le ms. 24432 avec celles signées Gieffroy et qui
sont peut-être de lui : 17. La Reqtieste des Frères Meneurs sur le Seplievie '
CUnient le Quint \ 18. De la Rébellion d'Engleterre et de Flandre ; 19. Du
Roy ; 20. Des quatre rois, fragment publié par moi-même d'après le ms.
25545'-
P. 348. Jesselin de Cassagnes, canoniste (P. F.).
P. 361. Guillaume du Cun, légiste (P. F.).
P. 385. Anonyme de Bayeux, auteur de quatre poèmes en jrançais : Dia-
logue de saini Grégoire, Vie du même saint, L' Advocacie Noslre Dame et sa
suite, La CbapelerieNostre Dame de Baieus (C. L.). Les indications bibliogra-
phiques complètent sur plusieurs points celles données dans mes Incipit
(p. 79, 389, etc.).
P. 394. Watriquet, ménestrel et poète français (C. L.). Étude approfondie
sur ce conteur d'un taletit remarquable, très supérieur à Jean de Condé.
P. 421. Jean de Condé (C. L.).
P. 454. /t'flM d'Anneux, clerc séculier et moraliste (C. L.).
P. 462. Arnaud Roiard, frère Mineur (C. L.).
P. 467. Guillaume de Montlau^un, canoniste (P. F.).
P. 504. Bernard de Panassac, troubadour, un des fondateurs des Jeux Floraux,
et, p. 513, Arnaud Vidal, troubadour, premier lauréat des Jeux Floraux
(A. T.). Ces deux articles se complètent, puisque Bernard de Panassac était
juge aux Jeux Floraux de Toulouse célébrés pour la première fois en
1324, où Arnaud Vidal fut lauréat. Bernard de Panassac, Gascon de petite
noblesse, qui eut une vie mouvementée — on la suit dans des documents
d'ordre judiciaire — , a laissé deux petites poésies insignifiantes. Arnaud
Vidal, qu'aucun document historique ne mentionne, bien que poète
médiocre, lui aussi, occupe néanmoins dans l'histoire littéraire une place
bien plus importante comme auteur d'un roman d'aventures, Guillaume de
la Barre, genre très peu représenté dans la littérature provençale.
P. 526. Bernard Anioros, collectionneur de poésies en provençal et en latin
(C. L.). Courte notice sur ce copiste bien connu de poésies des troubadours,
identique probablement à un collectionneur de proverbes du même nom,
mais distinct d"un homonyme, recteur de Moussoulens, au diocèse de
Carcassonne.
P. 532. Le5 deux Jean Gobi, frères Prêcheurs (C. L.). De l'aîné on ne
connaît qu'un livre intitulé Miracula béate Marie Magdalene ; l'autre, sans
1. Ce mot désigne les Clémentines.
2, Romania, XLIV, 90. 11 faut mettre un point d'exclamation après le
vers II, un point au v. 12 après di et supprimer les deux points à la fin du
même vers.
histoire littéraite de In France, XXXV. lÈy
doute neveu du précédent, est l'auteur de la célèbre Scala celi et du De
spiritu Giiidouis dont il a été question ici même (Remania, XLVII, 465).
P. 556. Jean Faitie, légiste (P. F.).
P. 580. Anonyme,' auteur d'un poème sur la guerre de Met^ en 1^24 (H. O.).
L'article précise les événements historiques qui ont produit un poème ano-
nyme et divers petites poésies, dont quelques-unes signées, se rapportent
aux démêlés des citoyens de Metz, célèbres au moyen âge comme banquiers,
avec leurs voisins et débiteurs. Ces poèmes forment le contenu d'un livre
bien connu de E. de Bouteiller et F. Bonnardot.
Notices succinctes. P. 597. Raimond Béquin et, p. 600, Jean « Dominici »,
jrères Prêcheurs; p. 601, Jean de Blangi, théologien (C. L.). — P. 603. Nicolas
d'Enneiat, et, p. 606, Simon Vairet, canonistes (P. F.). — P. 609. Anonyme,
auteur du « Coutumier d'Artois » (P. F.). Ce texte, composé entre 1285 et
1502, est en dialecte artésien. — P. 613. Anonyme, auteur de la >.< Compilatio
de usihus et consuetudinibus Andegavie >■> (P. F.). — P. 615. Hugues de Carols,
légiste (P. P.). — P. 617. Jean « de Leuduno », maître es arts, et Louis de
Melun(C. L.). — P. 620. Barthélemi.Flcchier, maître es arts (C. L.). — P. 623.
Pierre de Courpalai, abbé de Saint-Germain-des-Prés (C. L.). — P. 624. Pierre
Vidal, frère Prêcheur, p. 627, Raimond Bancal, frère Mineur, et, p. 628,
Maître Etienne Arblant, astronomes (A. T.). — P. 629. Nicolas de La Horbe,
traducteur de divers traités astrologiques et météorologiques de Gui Bonati
de Forli (C. L.). — P. 630. Arnoul de Quinquempoix, médecin et astrologue
(A. T.). Son nom figure dans la traduction française d'un opuscule astro-
logique d'Albumasar. — P-633. Anonyme italien, auteur d'une traduction fran-
çaise des lettres de Sénèque à Lucilius (A. T.). Cette traduction, conservée dans
deux manuscrits ', a été faite vers 1308-13 10, pour un grand seigneur napoli-
tain Barthélemi Siginulfo. — P. 635. Gefroi de Picquigni, auteur d'une Expo-
sition française sur le Nouveau Testament (A. T.). Cet écrivain a terminé en
1521 une exposition des Evangiles, des Actes des Apôtres et de l'Apocalvpse
à l'usage d'un membre de la famille Malatesta. — P. 656. Anonyme, auteur d' une
exhortation de circonstance à la charité (C. L.). C'est une pièce composée, en
vers français et latins alternés, lors de la famine de 1316, et commençant par:
En l'an de l'incarnacion Assunt tredecitn cum tribus... (Incipii, p. 127). —
Anonyme, auteur du « Dit des niousliers de Paris » (C. L.), cf. Incipit, p. 423.
Ce poème se date des environs de 1325. — P. 637. Anonyme, auteur des
« Divisions des soixante et dou^e biautés qui sont en dames » (C. L.), cf. Incipit,
p. 191. Ce poème est exactement daté de 1332. — P. 6^8.Rainion Vidal, auteur
d'un poème en langue d'oïl (C. L.). Ce poème, composé en 1 3 38, a été imprimé
par M. A. Mercier dans les Annales du Midi, VI (1894), p. 468'. — P. 640.
Anonyme, auteur du « Livre de la Trésorerie » de V Abbaye d'Origny (H. O.).
Cette compilation, rédigée en 13 15, sous la direction d'une religieuse
1. [En réalité trois, car M. Thomas a oublié de mentionner le ms. Bibl.
nat., n. a. fr. 20545 ; cf. Romania, XXXIII, 459. — Rèd.]
2. Il faut compléter ainsi l'article de mes Incipit, p. 52.
288 COMPTES RENDUS
d'Origny, Héloïse de Conflans, contient entre autres le texte français d'un
Mvstère de la Résurrection, en partie inédit, des sermons et une série de Dits
de philosophes, également en français '.
Arthur LÂngfors.
Del Tumbeor Nostre Dame, Altfranzôsische Marienlegende
(um 1200) [éd. Erhard Lommatzsch] (Romanische Texte zum Gebrauch
fur Vorlesungen und Uebungen, herausgegeben von D"" Erhard Lom-
matzsch, Professer an der Universitiit Berlin, und Dr Max Leopold
Wagner, Privatdozent an der Universitat Berlin, n" i) ; Berlin, Weid-
mannsche Buchhandlung, 1920 ; in-8, 51 pages.
Ce texte de 684 vers= forme le premier numéro d'une collection qui a
déjà été annoncée sommairement ici même (XLVII, 448). Par le but qu'elle
poursuit, par l'extérieur même des volumes, elle présente des analogies avec
la collection des Classiques français Jii moyen âge. Toutefois, les éditeurs alle-
mands entendent leur tâche un peu différemment. Ainsi, pour nous en tenir
au volume qui nous intéresse pour le moment, l'introduction ne donne pas
l'indication des manuscrits, à l'exception du manuscrit base (Arsenal 3516).
11 aurait pourtant élé très utile à ceux qui sont obligés de recourir parfois à
l'appareil critique de l'édition Wàchter, de trouver ici la liste des manuscrits
et les sigles correspondants de Wàchter :
C :=. Chantilly 1578.
F = Arsenal 5516.
G=> = — 3518.
G" = Bibl. nat. fr. 1807 (Baluze).
P = — — nouv. acq. 4276.
Les variantes données sont peu nombreuses, ce qui peut se justifier. Mais ce
qui est moins recommandable, c'est que leur provenance ne soit pas indiquée.
Les lecteurs qui ont du temps à perdre pourront sans doute les retrouver
dans l'édition • Wàchter. Mais n'aurait-il pas été plus simple de les
indiquer de la manière généralement usitée ? D'autre part, on ne voit pas
clairement la méthode suivie par l'éditeur. Tantôt il corrigé le manuscrit
base, en reléguant aux notes la leçon du manuscrit ; tantôt il garde dans le
texte une leçon manifestement erronée et donne aux variantes la bonne
leçon (sans indication de source), tantôt il met entre parenthèses ou cro-
chets une lettre qui, selon lui, est à ajouter ou à supprimer. Quelquefois ce
1. [Un manuscrit analogue, plus luxueux et plus important, à ce qu'il
semble, a échappé à la Commission : il se trouve à Berlin ; il a été décrit par
le comte Paul Durrieu, Bibl. de V École des Charles, LUI, 122-4. — AV</.]
2. Est-ce par une faute d'impression que l'cxpiicit est muni du numéro
685, comme «i c'était un vers.
Del Tiiuihcor Nostre Dame, éd. lommatzsch. 289
procédé est employé à tort. Ainsi l'éditeur ajoute un s aux premières per-
sonnes du pluriel en oit ; cette dernière torme est pourtant des plus fréquentes
et est même régulière dans certains dialectes.
Il va de soi que dans un texte étudié de près par Foerster, Gaston Paris,
Grôber et d'autres, il reste bien peu à reprendre. Je me borne ici à signaler
une particularité de versification qui ne semble pas encore avoir attiré l'atten-
tion des critiques. La légende du Tutnheor Nostre Dame appartient en effet à
cette poésie assez abondamment représentée qui est basée sur la recherche de
la rime riche, technique dont j'ai exposé sommairement les règles (d'après
M. Ernest Langlois) ici même (XLV, 289). En effet, sur les 342 couples de vers,
il n'y en a, si j'ai bien compté, que 17, qui ne riment pas richement (C/tret'aMi:
dansieaus 20, tumer : baler 26, parlast : cojinnandast 48, mangier : solier 100,
canter: tumer 136, desos : génois 166, fraiiçois : champenois 176, déduit : aqiiit
192, dura: fina 228, consenti : ami 284, prisast : amast 2^4, fièrement : argent
^■^•j, ploré: pitê 164, douçor : segnor ^80, baler : rencliner i<^4, parlés : avès
476, commandes : voldrés 532). La rime chaitif: eslrif 86 peut à la rigueur
être considérée comme riche, malgré l'r. Aux v. 95-6, M. Lommatzsch, sur
la foi des niss FG^, imprime perceus : déchus. Mais, outre que la rime riche est
détruite, il est tout à fait invraisemblable que le poète ait fait rimer ensemble
la forme ancienne et la forme contractée du verbe. M. Wàchter, qui l'a bien
vu, a imprimé, sans doute avec raison, aperchus : déchus, d'après C seul, le
vers manquant dans P et G". Au v. 268, MM. Wiichter et Lommatzsch
ont tous les deux eu le tort d'accepter la leçon de F seul :
Mais hom en terre ne savoit.
Fors Diu, que fu qu'il i faisoit.
Les quatre autres manuscrits sont d'accord pour donner, au second vers, ser^
voit, nécessaire à la rime riche. Il faut donc lire :
Fors Diu, de quoi il i servoit.
Aux v. 399-400, les autres mss, sauf C, donnent la rime lasse^ : tresùes,
tandis que C, à la place de ces deux vers, en a quatre qui sont irréprochable-
ment versifiés et forment une excellente transition à ce qui suit :
Il s'est asis si travilliés
400 A painnes puet movoir les pies.
Vers l'ymage s'est retournés,
Dou grant travail est si penés...
Je n'affirme pas que ces vers soient originaux, — pour cela il faudrait
refaire le classement de M. Wàchter, — en tout cas ils doivent être pris en
sérieuse considération.
Sur le glossaire, qui est établi avec beaucoup de soin, je voudrais présen-
ter une seule observation. Aux v. 112-15 >1 est dit du tuviheor que
Romania, XLV III. 19
290 COMPTES RKNbUS
Tant vait par le mosiier l'ustant
Qu'en une crote s'enbati ;
Près d'un autel si se quati
115 Et al plus qu'il puet s'i enjonne.
Ce dernier verbe est traduit au glossaire par « sich in Form, in Stellung brin-
gen, eine Stellung einnehmen ». Si c'est bien le verbe enforvier (\ï\{orxm.xc),
c'est « s'orienter » qu'il faut traduire. Mais on pourrait aussi songer à soi
enfonier « s'engager » (cf. Godefrov, IX, 464'^ : Et comme la plus grande part
se fussent desja enfourne:(eu un vallon).
Dans l'introduction, à la place de nombreuses références bibliographiques
qui ne se rapportent pas directement à notre légende, et que l'on pourrait
facilement trouver ailleurs, j'aurais préféré voir un court aperçu de Ihisioire
du motif. On pourrait aussi sacrifier sans dommage quelques renvois à des
manuels d'histoire littéraire où notre conte est simplement mentionné en
quelques lignes.
Tel qu'il est, le petit livre de M. Lonimatzsch, et la collection qu'il inau-
gure, rendront des services à l'enseignement de l'ancien français. L'éditeur
trouvera peut-être le moyen de satisfaire, dans les numéros à venir, au désir
légitime du lecteur d'v trouver les éléments nécessaires pour un examen
critique des textes, sans trop dépasser l'étendue et le prix des volumes parus
jusqu'à ce jour.
Arthur LÂxgfors.
Rondeaux, Virelais und Balladen aus dem Ende des
XII., dem XIII. und dem ersten Drittel des XIV. Jahr-
hunderts,mit den ûberlieferten Melodien herausgegeben von Fried-
rich Gennrich ; Band I : Texte (Gesellschaft fur romanische Literatur,
Band 43) ; Dresden, Niemeyer, 1921 ; in-8, xvi-388 pages.
Ce recueil de 401 pièces — la dernière, omise par erreur à la place où
elle devrait figurer, est imprimée en appendice et porte le vfi 391» — donne
tout ce qui nous reste des genres lyriques indiqués dans le titre depuis le
xii>^ siècle — si l'on admet cette date pour le roman de Guillaume de Dole
— jusqu'à Jehannot de L'Escurel, qui est du premier tiers du xiye. Groupées
à peu près chronologiquement, et pour chaque groupe, dans l'ordre donné
par le manuscrit, elles sont ainsi disposées dans l'édition : 1° rondeaux et
virelais intercalés dans le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole ;
2° rondeaux et virelais anonymes, provenant de divers manuscrits, entre
autres le chansonnier a, contenant un petit nombre de pièces ; 3° rondeaux
intercalés dans le Lai d'Aristote de Henri d'Andeli ; 4° rondeaux du ms.
T ; 50 rondeaux religieux des mss. de Metz 535 et de Paris, Bibl. nat.,
nouv. acq. fr. 10036 ; 6° le rondeau de Guillaume d'Amiens, dit le Peintre,
et quelques autres pièces ajoutées après coup au même chansonnier (/ ;
Ro)hl('(i!ix, Virelais, etc., éd. gennrich. 29!
7'5 rondeaux et virelais figurant dans des manuscrits de motets ; 8° les
pièces d'Adam de la Halle; 90 celles du ms. k\ lO" l'important recueil
du ms. 7 ; 1 1° fragments insérés dans la Prison lV Amours de Baudouin de
Condé et dans Renart le Nouvel de Jaquemart Gelée de Lille ; i2« un
virelai et des ballettes religieux du ms. / ; 130 rondeaux tirés du ms. 67 de
l.i Collection de Picardie de la Bibliothèque nationale ; 140 rondeaux ajoutés
après coup au ms. M; 15° pièces insérées dans divers poèmes; 16° un
virelai du ms, C/ ; 17° pièces insérées dans le Rotiian de Fauvel (ms. Bibl.
nat. fr. 146) ; 18" pièces de Jehanuot de L'Escurel (même ms.).
M. Gennrich a publié, en 1918, dans la Zeitschrijt fur romanische Philolo-
gie, XXXIX, p. 330 et suiv. (cf. Romania, XLVII, 431), un article intitulé
Die Musik àls Hilfswissenschaft der romanischen Philolocrie, qu'il a développé
et republié en brochure'. Je n'ai pas lu cette étude qui doit former une
partie de l'introduction, réservée au second tome. Il va de soi que, tant que
celui-ci n'aura pas donné le commentaire des textes publiés et, surtout, la
justification des nombreuses modifications faites sans doute pour des raisons
tirées de la versification et de la musique, aux leçons des manuscrits, on
ne saurait utilement entreprendre la critique détaillée du volume paru.
Mais l'abrégé donné ci-dessus de la table des matières suffit à démontrer
le grand intérêt de ce recueil, et une lecture rapide m'a permis de constater
que le travail a été exécuté avec un soin et une compétence dignes d'éloges.
Il est vrai qu'un certain nombre des pièces qui figure dans cette édition
étaient déjà connues par ailleurs. Mais elles n'avaient pas été soumises à
un examen approfondi et beaucoup de publications où elles figurent sont
peu accessibles. D'autre part, l'intéressante collection du manuscrit d'Oxford
avait été un peu négligée, malgré l'édition diplomatique de Georg Steffens,
et M. Gennrich, par son édition critique, nous fait faire des connaissances
agréables. Je me permets de citer, à titre d'échantillon, ce délicieux petit
virelai qui ne doit pas être très connu (no 237, p. 193 ; Raynaud 1013) :
Deus, doneis honor a seus
Ki amor maintienuent mués !
Gant je fu petite gilrce,
Si me norit ma mairaistre.
El me fist garder les vaiches
Tote soûle a un pastour.
Deus, doneis honor a seus
Ki atnor maintiennent mués !
I. Musiku'issenschaft und romanische Philologie, ein Beitrag i^ur Beicertung
der Musik als Hilfsivifsenschaft der romanischen Philologie (Halle, 1918).
±C)± COMPTHS RENDdj;
Je m'aii autrai ou boucaigt;
Après une de mes vaiches,
Si trovai Robin lou saige,
Lou veirclit me fist puez.
Di'tis, iloneis hoiior a sens
Ki iuiior maiiitieinioit mués !
Très curieuse, dans un autre ordre d'idées, est la pièce sur le clerc
« bigame » (n" 19.) ; Raynaud 122).
En attendant de pouvoir, avec le guide du second volume de M. Gennrich,
entreprendre un examen critique de ce recueil, je me borne ici à quelques
remarques préliminaires.
La première concerne la manière dont l'éditeur a traité le dialecte du
manuscrit lorrain /. Il me semble en effet peu justifié d'écarter du texte cer-
taines particularités dialectales tout eu en laissant d'autres. Ainsi, il n'était
pas utile d'ajouter un 5 à san, qui est en lorrain la forme constante de sine,
ou de corriger enver en envers, faceir en faiiceir, vadroie en vandroie, haUment
en hautement, medixant en mesdixant, can en cant, sux en suix. Il est indis-
pensable de maintenir la forme ancienne et régulière hugement (194, v. 5),
de même 5'î (18). v. 14, et 393, v. 3) avec le sens de 5'//, qui n'est pas
exclusivement lorrain ; maistc (202, v. 25) est également une bonne forme
ancienne qu'il ne faut pas corriger en majestei.
144, V. 6. Je pense qu'il faut corriger honte corroie en honte en corroie. —
147, V. 3. Supprimer la virgule devant ne. — 230, v. i. Il faut imprimer
/^/- au lieu de Jer. — 239. Le numéro de Raynaud est 404, et non 102. —
267. Je corrigerais ne en n'i au refrain :
On dit c^amors est joie.
Et je ne trux fors ke torment,
^^ 284, V. 19. Au lieu de chauront, il faut imprimer chavront (chevron). —
308, v. I. Au lieu de //, imprimer /'/. — 311, v. 27. Supprimer le point
d'interrogation (c'est sans doute une faute d'impression). C'est à tort que
l'éditeur qualifie de « sixième strophe » les vers se trouvant à la fin de cette
pièce (et qu'il a d'ailleurs avec raison relégués au bas de la page). Si M. G.
avait lu ma Notice dn manuscrit 124S] de la Bibliothèque nationale, il aurait
vu que ce sont des vers ajoutés par le Frère Prêcheur qui a compilé le
volume. — 369, V. 10. Il semble qu'il faille corriger que r en que, et, auv. 15,
haut en hante. — 382, v. 5 et ailleurs. Il est préférable d'imprimer pouoie
et non povoie {400, v. 63, il y a correctement pouoie). — 385, v. 18. Pro-
voir est sans doute une faute d'impression pour pouoir .
Arthur LÂngfors.
T. GÉROLD, Le Manuscrit de Baxmx. 293
Théodore Gkrold. Le Manuscrit de Bayeux, texte et
musique d'un recueil de chansons du XV? siècle ;
Strasbourg, Commission des Publications de la Faculté des Lettres, 1^21 ;
in-8, LIV-129 pages (Publications de la FiiçuJtê des Lettres de Strasbourg^,
fasc, 2).
Le manuscrit de Bayeux (Paris, Bibl. Nat. franc. 9346) avait été publié,
en 1866, par A. Gasté sous le titre de Chansons normandes du XV^ siècle.
Cette publication, épuisée depuis longtemps, était devenue à peu près introu-
vable en librairie. Pourtant l'importance de ce recueil de chansons pour l'his-
toire de la poésie et de la musique française au xve siècle en faisait souhaiter
une nouvelle édition. Elle vient de paraître par les soins de M. Gérold,
chargé de cours pour l'enseignement de l'histoire de la musique à l'Univer-
sité de Strasbourg.
La publication de M. Gérold marque un progrès considérable sur celle de
son prédécesseur. Romaniste en même temps que musicologue, le nouvel
éditeur a pu corriger et redresser un certain nombre de fautes et d'erreurs
qui se trouvaient dans le texte de Gasté. Il est vrai que quelques obscurités
subsistent encore. Ce sont des passages, assez rares heureusement, où
l'cdiieur a dû renoncer à obtenir un sens acceptable, en partie par la faute
du manuscrit qui présente des leçons estropiées et irrémédiablement corrom-
pues (2, 10-12; 57, 2), en partie par la faute des auteurs qui se sont expri-
més d'une manière obscure et énigmatique (73, 9 ss. ; 93, 8 ss.). L'éditeur
s'attache du plus près possible à la tradition même du inanuscrit dont il
reproduit avec raison toutes les irrégularités et bizarreries orthographiques.
En note, il ajoute, quand il y a lieu, les variantes d'autres manuscrits. Il me
semble que dans certains cas il v aurait eu profit à tenir compte de celles-ci,
un peu plus que ne l'a fait M. Gérold, pour corriger une leçon nettement
fautive du texte ou pour combler quelque lacune. Par exemple, dans la chan-
son 41 : la première strophe, dans le manuscrit de Bayeux, se compose de
cinq vers ; l'éditeur en a fait un quatrain, en supprimant le deuxième vers.
Mais la suite nous apprend que nous devons avoir là un sixain du type
aabaab. C'est donc que le copiste aura oublié de copier l'un des vers de l'ori-
ginal. Eu effet, le recueil de Lotrian de 1 543 où se trouve la même chanson
nous donne un sixain parfaitement correct d'après lequel on aurait pu corri-
ger la leçon fautive du manuscrit de Bayeux. C'est ce que d'ailleur
M.. Gérold n'a pas hésité à faire dans d'autres cas. Il supprime par exemple
dans la chanson 37 les vers 11-13, qui ne sont qu'une répétition erronnée
des vers 5-7, ou bien il rétabht dans le rondeau 83 les répétitions partielle
ou totale du refrain, comme l'exige la forme du rondeau. Mais pourquoi ne
pas procéder de même au n" 79 qui est un rondeau comme 78, partageant
avec celui-ci même la mélodie ? Ici, les vers 9-10 sont également à suppri-
mer, et à remplacer par les vers 1-3, formant la répétition partielle du
refrain.
294 COMPTES RENDUS
Les cliaiisoiis .sont acconipagnces de leurs mélodies en notation moderne.
C'c>t là la grande orii^inalité de la nouvelle édition, qui en fait la véritable
valeur et en constitue le progrès le plus important sur l'édition de Gasté.
M. Gérold donne là un exemple à suivre à tous ceux qui voudront désor-
mais publier des textes lyriques du moyen âge, qu'on ne devrait plus jamais
séparer de leur notation musicale. Nous n'avons pas la compétence nécessaire
pour juger la valeur de la transcription musicale de ces pièces, mais le litté-
rateur trouve là une base solide pour étudier les différents genres lyriques
qui sont représentés dans notre recueil. L'éditeur a lui-même procédé à
l'examen des formes dans un cTiapitre de son introduction (p. xxviii-xxxvii).
|e crois pouvoir ajouter quelques remarques aux siennes.
Le nombre des ballades est plus grand qu'il n'est dit p. xxviii. Aux nos jg
(« sotte ballade ») et loi (incomplet), il faut encore ajouter les pièces 8i
et 87 que la notation musicale aussi bien que le texte désignent clairement
comme ballades, même quand il ne s'y trouve pas le nombre réglemen-
taire de trois strophes. Peut-être aussi faut-il ranger là la chanson 54,
malgré quelques singularités dans la musique et dans la forme. — A
côté du rondeau « populaire », n° 82 (p. xxviii-xxix), je placerais la chan-
son 43 qui est, malgré certaines irrégularités, un rondet à plusieurs strophes.
Les pièces de ce genre sont assez rares pour qu'on accorde à celle-ci une
mention particulière. — Le type le plus fréquent est celui du virelai. Cela
s'explique par le fait que c'est lui qui, de tous les genres à formes fixes, est
encore le plus fidèlement attaché à la composition musicale et au chant, à
une époque où d'autres genres, comme la ballade et le rondeau, s'en déta-
chaient de plus en plus et prenaient une existence indépendante. En même
temps, leur grand nombre, ici aussi bien que dans les recueils analogues,
atteste la vogue dont ils jouissaient dans la musique du xve siècle, vogue
qui est confirmée par l'expansion que ce genre lyrique a eue, même loin
de la France, notamment en Italie. Leur forme, que M. Gérold n'a pas
voulu étudier en détail, présente toutes les particularités et les libertés
métriques qui ont déjà été examinées et relevées ailleurs. Dans le nombre,
on rencontre encore les types les plus simples et les plus primitifs de la
« ballettc », pareils à ceux du xiiie siècle (nos 15^ 17^ ^5^ 35^ g--). — A côté
de ce genre ancien apparaît assez fréquemment un genre nouveau et récent,
inconnu aux chansonniers des xiii» et xive siècles, la « chanson » propre-
ment dite, composée de préférence de quatrains réguliers. Ce type n'a jamais
été étudié jusqu'ici et demanderait un examen approfondi. Dérive-t-il du
virelai ? Je serais, pour ma part, assez disposé à l'admettre. On est, en effet,
frappé de voir combien souvent la construction musicale de ces quatrains est
identique à celle des quatrains qui forment le relrain initial d'un virelai. Le
type musical qui y domine n'est pas, comme on s'y attendrait, la combinai-
son normale pour un quatrain : ajiap, mais plutôt le type apya, ce qui est
d'un principe tout différent, celui de la « ballette » et du virelai. On pourrait
T. GÉROLD, Le Manuscrit de Bayenx. 295
donc admettre ceci : dans un virelai introduit par une strophe-retrain en
forme de quatrain, on a donné à la première partie de la strophe, également
composée de quatre vers, la mélodie et la forme de la strophe-refrain ; la
« tierce « reproduit tout naturellement la forme du refrain. Par conséquent,
la strophe primitive du virelai se trouve décomposée en trois quatrains abso-
lument pareils qui ont tous la mélodie et la forme du quatrain initial. En
effet, M. Gérold a relevé qu'assez souvent, dans de véritables virelais, le
quatrain-refrain seul était accompagné d'une notation musicale ; celle-ci
aurait donc aussi servi pour le premier quatrain de la strophe. Mais il faut
se garder ici d'une généralisation trop rapide, à laquelle, je le crains, l'édi-
teur s'est laissé entraîner, car, dans plusieurs cas où la même mélodie est
transcrite deux fois, nous voyons une fois la transcription musicale réduite
au quatrain initial, l'autre fois elle s'étend aussi au premier quatrain de la
strophe, et cette partie diffère alors complètement de la première (voir les
nos 35 et 91 dans le ms. de Bayeux, ou le no 35 comparé avec sa transcrip-
tion dans le ms. Paris B. N. fr. 12744). Il s'agit donc souvent d'une nota-
tion restée incomplète. Il \- a là un petit problème qui demande à être
éclairci.
Le contenu des chansons n'est pas moins varié que leur forme. M. Gérold
donne quelques brèves indications à ce sujet (p. xx-xxviii), mais il n'a pas
essayé de déterminer ce qui, dans ce recueil, est encore la continuation et la
survivance d'anciens genres poétiques des xii^ et xiiie siècles et ce qui y décèle
déjà un esprit nouveau et une sensibilité plus moderne. Ainsi, la silhouette
gracieuse de Belle Aêlis, si chère à la poésie populaire du moyen âge, paraît
avoir définitivement disparu, tandis que le couple amoureux de Robin e
Marion v fait encore une apparition fugitive (65, loi), mais transformé en
bergers galants et doucereux, annonçant déjà la pastorale de l'époque plus
récente (voir aussi la chanson 100). Si l'ancienne pastourelle narrative et
l'aube n'y figurent plus, ce n'est sans doute qu'un simple hasard, qui s'ex-
plique d'ailleurs par la rareté des pièces de ce genre ; leur survivance est cepen-
dant attestée par les traces qu'elles ont laissées dans le recueil des « Chan-
sons du xye siècle » de G. Paris. Par contre, la chanson de mal mariée, la sotte
chanson, la satire dirigée contre l'amour et les femmes sont encore bien
vivantes et largement représentées ; mais on y relève un ton plus badin et
plus enjoué que généralement dans les pièces analogues d'une époque plus
ancienne ; là aussi s'annonce déjà la chanson plaisante des temps plus
modernes. La chanson d'amour sérieuse continue à vivre, notamment dans
les formes de la ballade et du rondeau. La chanson à boire, si rare dans les
chansonniers médiévaux, occupe ici une place relativeijient large ; elle con-
tinue encore la tradition du moyen âge qui la rattachait volontiers à la chan-
son religieuse latine (voy. la chanson 46). Mais c'est avant tout le groupe
nombreux des chansons politiques qui mérite de retenir l'attention. Il v a
là quelques pièces vraiment remarquables pour la sincérité et la vigueur des
296 COMPTES RENDUS
sentiments exprimés (n"* 37, 40, 62). On y retrouve un écho vivant du
sentiment populaire que faisaient naître les événements politiques contempo-
rains, surtout les ravages de la guerre anglaise avec leur répercussion dans
cette province de Normandie à laquelle notre recueil paraît se rattacher tout
particulièrement. Ce sont là de véritables et précieux documents historiques
où l'historien ne trouvera pas moins de profit que le littérateur. Il serait
souhaitable de voir cette publication bientôt suivie d'autres, faites avec le
même soin et la même compétence, qui rendraient accessibles les autres
chansonniers du xve et du xvie siècle et qui permettraient de réaliser une
étude d'ensemble sur un sujet encore trop peu connu malgré tout l'attrait et
l'intérêt qu'il nous offre.
E. HOEPFFNER.
Joseph Anglade, Histoire sommaire de la littérature méri-
dionale au moyen âge (des origines à la fin du XV*^
siècle) ; Paris, De Boccard, 192 1 ; in-8, ix-274 pages.
Cet ouvrage est en somme, sous une forme un peu moins sèche, une mise
à jour du Gnitidriss der provenialischen Literalur de Bartsch, qui remonte à un
demi-siècle. Ce livre nous manquait et il faut remercier M. Anglade de nous
l'avoir donné. Mais il faut bien reconnaître que, ni dans l'ensemble ni dans
le détail, il ne réalise la perfection, qu'il porte des traces de hâte, et qu'il
pourra, dans une seconde édition, être notablement amélioré '.
La première partie (p. i-i3o)a pour objet la poésie lyrique. Le premier
chapitre intitulé « les Origines », consacré à l'histoire des études provençales,
à la langue, aux plus anciens textes, devait donc en être détaché et former
une sorte d'introduction. Dans le second sont traitées les questions générales
concernant les conditions d'existence des troubadours, leur répartition par
provinces, la technique de leur art, etc. Dans les quatre suivants est esquissée
leur histoire proprement dite ; le dernier est consacré à leur influence. L'au-
teur a groupé là beaucoup de faits, en combin?nt adroitement l'ordre chro-
nologique et l'ordre géographique ; il a présenté un tableau exact dans les
I. Un critique pointilleux pourrait noter d'assez nombreuses impropriétés
de style et se plaindre que M. A. dise parfois autre chose que ce qu'il veut
dire. Il écrit p. ex. que telle question a provoqué « une abondante biblio-
graphie » (p. 25, n.), qu'il y a chez certains troubadours une tendance au
(' sensualisme » (p. 64), que l'inquisition à Toulouse a renouvelé « l'ortho-
doxie et le goût de la religion » (p. 163), que Dante « cite » dans la
Commedia divers troubadours (p. 127) ; voir aussi les remarques faites ci-
dessous sur les p. 134, 136, 172. — Les analyses sont souvent inexactes :
voir celle de sainte Foy (p. 15), où il est dit que Dacien a demandé la main
de la sainte, ou celle du poème appelé par Bartsch " Confession », où
M, A. voit un « éloge du Christ » (p. 16).
j. AXGLADE, Littérature mcridionah'. 297
grandes lignes, et siiftisamniont caractérisé, quoique souvent par desépithètes
un peu vagues, les principaux groupes et les talents les plus originaux.
La seconde partie (p. 153-95) traite de la poésie non lyrique ; elle se
compose tantôt d'analyses et appréciations (quand les oeuvres étudiées en
valent la peine), tantôt de simples mentions avec notices bibliographiques.
Dans la troisième (p. 199-255), consacrée à la prose, celles-ci l'emportent
de beaucoup. C'est dans ces deux dernières parties surtout qu'apparaît nette-
ment le défaut essentiel de l'ouvrage, qui est de tenir à la fois d'un exposé à
grands traits, visant à retracer l'évolution des genres et à mettre en relief les
œuvres caractéristiques, et d'un simple répertoire bibliographique.
Dans les remarques qui suivent je m'appliquerai moins à discuter les juge-
ments qu'à combler des lacunes ou à rectifier, en suivant l'ordre même du
livre, des erreurs matérielles.
P. 3. De nombreux textes provençaux avaient été publiés, avant Raynouard
et Rochegude, en France par Catel et Hauteserre, en Italie par Redi, Cres-
cimbeni, Lami. — P- 7. Le provençal commencerait à apparaître dans des
chartes du ixe siècle ; p. 13, cette date est ramenée à 960, au reste sans
preuves. — P. 19. M. A. croit-il vraiment que, dès le xie siècle, on compo-
sait des partimens et des tensons ? Quelles peuvent bien être « les Universités du
Midi ou du centre » (p. 20) contemporaines de cette « période de formation »,
c'est-à-dire existant au xi^ siècle ? Le mot « Universités « en tout cas est un
anachronisme. — P. 26. Q.uand on parle du recrutement des troubadours, il
faudrait distinguer les professionnels des amateurs : la pièce pieuse composée
par le clerc qui devint pape sous le nom de Clément IV ne nous permet pas
de dire qu'il « avait été troubadour » ; de Richard Cœur de Lion il ne nous
est pas. resié un seul vers en provençal, mais deux pièces françaises et non une
(cf. p. 75 et 126) ; aucun non plus de Raimond V (p. 50). — P. 40 ss. Ce
tableau des genres lyriques devait être tracé d'après les textes et non d'après
lesLm, qui sont ici la source principale de l'auteur. — P. 44. Le lai breton
n'a rien à faire avec le lai lyrique, qu'il ne suffit pas de « rattacher » au
descort, puisqu'il lui est identique. — P. 48. Cette étyniologie de retroensa
ne mérite même pas la discussion ; il fallait mentionner celle qui fut propo-
sée plus récemment par Suchier (Zeilsch.Ji'ir rom. PbiL, XVIII, 281). — P.
60. Pourquoi traiter comme historique, dans le texte, une biographie qui
est, dans la note, qualifiée de « bien légendaire »? — P. 65. Dire que Giraut
de Borneil est « l'adversaire résolu du trobar dus », c'est négliger la moitié
de son œuvre. — P. 67, n. 6, 1. 4, au lieu de Peire, lire Elicis. — P. 86. La
date des deux sirventés de Tomier et Palazi (vers 121 5-6) a été précisée : l'un
est de 1216, l'autre de 1226 (pendant le siège d'Avignon). — P. 92. Il y a
longtemps que l'on a renoncé à prolonger jusque vers 1270, comme le faisait
Diez sur la foi d'une pièce qu'il lui attribuait à tort, la carrière d'Aimeric
de Pegulhan (voir Bertoni dans Remania, XLIII, 168). — P. 100. C'est un
non sens que de parler des cours de Malaspina et de Romano. — P. 106,
298 COMPTES RENDUS
Dans la tenson de Joan de Penas, il n'est nullement question de la t'enime du
poète; il ne valait pas la peine de mentionner en note l'hypothèse de M.Fabre
dont l'inanité saute aux yeux.
Deuxième partie. — P-I34. La théorie exposée dans les Légendes épiques est
résumée ici en formules tranchantes qui la défigurent : « Il n'est pas vraisem-
blable que les épopées françaises du xii^ et du xiii^ siècles soient un (5/c)
remaniement d'épopées antérieures... Le poème [de Girart de Roussillon]
n'est pas un écho des chants anciens, mais une invention de moines... »
Voilà des phrases que M. Bédier ne signerait sûrement pas. — P. 13S, L 10.
Au lieu de « frère », lire « père » ; note 4, 1. 4, au lieu de II, 3, lire II, 53.
— P. 136. De Girart de Roussillon, il nous resterait « quatre rédactions »,
les deux plus anciens manuscrits auraient été «écrits... dans la Marche
limousine vers 11 50 (?) ». Il n'y a pas de ce poème quatre rédactions, mais
quatre manuscrits, auxquels il faut ajouter le fragment de Montpellier (/?«7ié
des l. rom., XXXIII, 133) ; ceux auxquels fait allusion M. A. (A et D de
Bartsch) sont plus récents que la date indiquée, l'un d'un demi-siècle au
moins, l'autre d'un siècle et demi. — De même ce qui est dit (p. 138, der-
nier C) de Daurel et Béton estinirtelligible par suite de la confusion faite entre
l'auteur et le scribe du ms. — A propos de Girart de Roussillon, il fallait
mentionner la traduction deMeyeret l'édition diplomatique, par Foerster, du
ms. le plus ancien. — P. 142. G. Paris {Hist. lift., XXX, 215) a précisé
davantage la date dejaufré. — P. 149, 160, 164. Un poème sur les Sept
Sages est rattaché au « cycle antique », le Boèce à la poésie religieuse. —
P. 153, n. 3, 1. 5. Les fragments d'une prétendue Causa de San G ili ont été,
non publiés, mais traduits par Du Mège à la place indiquée ; une laisse a été
citée et traduite par le même au t. VI, p. 39 de l'ouvrage allégué. — P. 159,
n. I, 1. 6. Ce qu'on trouve à l'endroit indiqué, ce sont, non des corrections
au texte de la nouvelle de P. Guilhem, mais une collation du ms. — P. 166,
n. 4, 1. 5. Ce « cf. » ne fait pas comprendre que c'est le même texte qui a
été publié par Bartsch etRossi ; — 1. 9. Au lieu de XXXI, 1. LVIII. — P. 169,
n. I. La dissertation de L. Hahn contient des recherches <f métriques et lin-
guistiques » sur le Gardacors, non le texte du poème. — P. 170, 1. dernière,
xiF doit être une faute pour xive. — P. 172, n. 2, 1. 3. Au Heu de « texte »,
lire « version ». — P. 175. Le déplacement de deux appels de notes (6, 7)
produit une grande confusion : c'est le Noël qui a été publié par D. Arbaud
et Bartsch ; le Cantique sur la Résurrection par Chabaneau (Rei'ue, XIV,
non XIII). — P. 174. Le poème sur la Contrition n'est pas inédit, s'il fait
partie du Breviari d'Anior ; il en est ainsi en effet, et il faut en dire autant du
prétendu poème « inédit » sur la foi chrétienne ; voir A. Thomas dans Annales
du Midi, V, 497. — P. 175, n. 4. Il n'y a du texte provençal qu'un seul
ms. — P. 179, n. I. Cette pièce se lit dans cinq mss, non dans deux. — P.
188, n. 4. Le poème, dans la dernière édition (qui est au reste citée), a près
de 300 vers de plus. — P. 193, n. 4. A propos de la Passion dite gasconne,
j. AXciLADE, Littérature méridionale. 299
il fallait mentionner la publication d'un autre morceau par Chabaneau
(Revue, XXXII, 3^3), de plusieurs autres par E. Strablow, Le Mystère de
Setnur, diss.de Greifswald, 1905, p. 3 5-46, et la découverte, par P. Vidal, d'un
nouveau ms. fragmentaire (Revue, ihid.). — P. 194. « On possède neuf ou
dix mystères méridionaux » ; le compte est pourtant facile à faire. L'abbé
Guillaume n'est pas le « découvreur » de tous les Mystères alpins ; plusieurs
avaient été retrouvés en 1865 et 1878 par Bing et Fazy, comme le rappelle
l'abbé Guillaume lui-même, dans l'article auquel se réfère M. A. (Revue,
LU, 426).
Je ne puis examiner la 3e partie (prose); je me borne à relever çà et là
quelques erreurs ou confusions. — P. 206. Au lieu de Spéculum naturale,
lire historiale. — P. 212. L'Exposition du Fater du ms. de Florence est un
extrait de \a. Somme le Roi, mentionné p. 213, n. 3. Les mss. de la version
provençale de cet ouvrage, énumérés par M. A. lui-même, sont au nombre
de cinq, non de quatre (le renvoi à la Romania est faux : lire XXVII, p. 108,
n. 5) ; un autre ms. (fragmentaire) a été signalé par P. Meyer, Bulletin de la
Soc. des Ane. Textes, 188 1, 48. — P. 215. La Passion ou prose dont il s'agit
ici est la Passion selon Gamaliel, qui se trouve dans le ms. 24945 (et non
dans 6504, où précisément le morceau manque); il fallait renvoyer aux
longues recherches de M. E. Roy, Les Mystères de la Passion en France,
p. 325 ss., et mentionner l'hypothèse de H. Suchier (Zeitsch. f. rom. Phil.,
XXXI, 629), d'après laquelle le texte français serait traduit du provençal.
La Bibliographie est toujours, dans les travaux de M. A., soignée et, sinon
très exacte, du moins très riche. Je note pourtant les omissions suivantes qui
sont vraiment regrettables. — P. iS5- H y 'I dans le t. II de la Revue des
Pyrénées (Toulouse, 1890, p. 56-72 et 287-323) deux importants articles
d'E. Roschach sur le pitoyable pastiche connu sous le nom de Canso de la
Bertat. — P. 159. L'auteur a ignoré l'article de E. Parai sur Florence et
Blanchefleur (Recherches, p. 191) et la publication à la suite de cet article,
de la version en question, qui n'a rien de provençal. — P. 166, n. 4. Ajouter
l'article d'H. Suchier sur les versions provençales de l'Evangile de l'Enfance
(Zeitsch. f. rom. Phil., VIII, 522). — P. 170, 176. Les deux textes mention-
nés là ont été publiés d'après une édition toulousaine du xvi': siècle par E.
Aude dans Annales du Midi, XVil, 368 et 373. — P. 174. Le Doctrinal du
ms. Libri a été publié par B. Sutorius dans Arch. romanicum, II, 369 ; men-
tionner aussi les corrections de Bertoni à l'autre texte, Romania, XLIV,
263. — P. 185. M. A. aurait trouvé d'utiles précisions sur le Breviari dans
le long article de P. Meyer, Hist. litt., XXXII, 16-56. — P. 186. Le second
paragraphe n'a pas de bibliographie ; il fallait renvoyer à Bertoni, Revue
des l. rom., LV, 98, et LVI, 423. — P. 192. Peut-être le lecteur eût-il trouvé
quelques indications utiles dans mon article sur le théâtre provençal du
xve siècle, Romania, XXIII, 525. — Qu'on me permette enfin de protester
contre ces continuels renvois aux tirages à part de Chabaneau, que M. A. est
500 COMPTl-S RENDUS
peut-être seul à posséder tous ; ces travaux (sauf un oudeux)ayant été publiés
dans la R&i<iie des langues romanes, c'est à cette revue qu'il fallait renvoyer. Le
principe d'un auteur de manuel doit être de savoir s'imposer de la peine pour
ménager celle dç ses lecteurs '.
A. Jeanroy.
1. [Voici encore quelques rectifications ou additions pour la prochaine
édition de ce manuel. — P. 3, n. i. Pourquoi ne pas dire plus brièvement et
plus exactement que Sainte-Palaye est né en 1697 ? — P. 5, n. 4. Sur
Thomassin de Mazaugues, voir en outre un article de L.-G. Pélissier,
Ann. (lu Midi, XX, 498 (cf. XXI, 135) et un article de M. Ant. Thomas,
Romania, XL, 37. — P. 4, 1. 2 du bas, au lieu de « 1884, A. Thomas »,
lire « 1881, A. Thomas ». — P. 7, La Chanson de sainte Foy est datée « des
environs de l'an mille » et p. 13, elle paraît «antérieure à l'an mille « ;
or l'auteur a connu le Liher miraculorum qui est au plus tôt de 1020. — P. 12,
n. 3. Le poème de la Passion n'est pas seulement f copié par un scribe
méridional » : G. Paris a indiqué (Romania, II, 245) « que l'auteur lui-
même avait employé à côté les unes des autres des formes appartenant à des
dialectes de langue d'oïl et de langue d'oc ». — P. 30. Peire d'Auvergne
n'était pas « du Puy-en-Velay » mais de « l'evescat de Clarmont », donc de
l'Auvergne. — P. 31. Raimon V, comte de Toulouse, est mort en 1194 et
non en 1192. — P. 31, n. i. Éléonore d'Aquitaine est morte le 31 mars
1204 et non « en 1203 ». — P. 77, n. i. « Verbaizon », lire « Vertaizon ».
— P. 82. Folquet devint évêque de Toulouse, non pas « à l'époque de la
Croisade albigeoise », qui ne commence qu'en 1209, mais en 1203. — P.
112 et n. 2. Bernart de Panassac n'est pas un « bourgeois » toulousain. —
Même page : il n'y a eu qu'une « distribution de fleurs » et ce n'est pas le
3 mai, mais un peu plus tard dans l'année, qu'Arnaut Vidal, fut créé » doctor
en la gaya sciencia » (cf. Hist. litt., XXXV, 516-17 et ci-dessus, p. 286).
— P. 125. Bernard de Ventadour ne pouvait pas figurer « vers 11 50 » à la
cour d'Eléonore de Poitiers, « en Normandie », puisqu'Éléonore n'a épousé
le futur Henri II, roi d'Angleterre, que le 18 mai 11 52 et que ce dernier
n'est devenu roi d'Angleterre et duc de Normandie qu'en décembre 11 54.
— P. 159. « Albert de Besançon », lire « Albéric ». — P. 140-1. Sur les'
poèmes provençaux relatifs à Roland, voir ci-dessous, p. 311. — P. 146-7.
Arnaut Vidal, « un des premiers lauréats des Jeux Floraux », lire « le premier
lauréat ». — P. 151, n. 3. Il vaudrait mieux condamner franchement lliv-
pothèse de M. C. Fabre sur Peire Cardenal, auteur de la Chanson de la
Croisade. — P. 159. Il y a double emploi avec la p. 189 en ce qui concerne
le Palais de Savie^a, et ce n'est pas l'auteur de ce poème qui désigne Gaston
II de Foix, mort en 1343 ; on peut hésiter entre Gaston II et Gaston III,
mort en 1391. — P. 175, 1. 2. Pourquoi préciser que l'auteur du poème
d'Esther, était du Cayla(Avevron), alors que les éditeurs de ce texte proposent
Le Caylar du Gard ou de l'Hérault ? Quel est du reste parmi les Cayla de
l'Avevron celui auquel pense M. Anglade? — P. 175, n. 3. La référence
doit être corrigée en Bulletin du Comité historique. . ., Archéologie, beaux-arts,
t. III, Paris, 1S52. — P. 176, n. 5. Le Comput n'est pas du xiie, mais du
Xlll= siècle, cf. Romania, X, 618 et Revue des langues romanes, XIX, 157 sq.
— P. 213. Le nom de « du Bois », appliqué à frère Laurent d'Orléans, est
sans valeur; sur cet auteur, cf. le P. Mandonnet, Revue des langues romanes,
LVI, 20-2J. — P. 245. Il nV a aucun rapport entre Stephanus Aldebajdi
(. ANGLADK, Littérature méridionale. ^Ùi
et Alebrand ou Aldelirand de Sienne. — P. 246. « A la tin du xme s. »
Henri de Mondevillc, lire « Au commencement du xiv'^ s. » — P. 247,
n. 4. Sur un second nis. de cette traduction de la Mulornedicina, acquis par
la Bibliothèque nationale en 1912, voir Romania, XLI, 612-4. — P. 249,
n. 4. Au lieu d' « archevêque de Frascati », lire « cardinal-évèque » et
« 1240» au lieu de « 1244 ». Cf. Ch.-V. Langlois, Lci Connaissance de la
nature et du vioudc. . ., p. 114 sq. — P. 250. Au lieu de « Barthélémy de
Glauville », lire -< B. l'Anglais ». — Le titre même du manuel de M. Anglade,
Histoire. . . de ta littérature inc'ridionale. . . , est sans doute assez simple, mais
qu'est-ce que « la littérature méridionale »? — Réd.]
PERIODIQUES
Archiv fuk das Studium der neueren Sppachen und Literaturek,
CXXXIII(i9i5), fasc. 3614. — P. 354-65. J. Bruch, Ueher ^wei Punkte der
romanischen Lautgeschkhte. i. Yr?.. flotter,- jeté r, roter. L'auteur critique
en premier lieu M. Herzog qui a voulu expliquer l'anomalie de jectare >
jeter par une sorte de dissimilation {d'et^er >> d'eter), rappelle que M. A.
Thomas {Mélanges Havet, p. 522) a rattaché rot à ru p tus (pour rue tu s)
attesté dans Oribase, et cherche à démontrer, pour Jlot, l'invraisemblance
d'une contamination entre fluctus et t'iôd. Pour M. Br., les trois mots
indiqués en rubrique seraient venus eu France d'Italie (*Jliiltare, *iettare, *rut-
tare), emprunt très ancien qui permettrait, selon M. Br., d'en expliquer le
vocalisme et le consonantisme. — 2. Anlautendes n fur m mid m fur n /;//
Romanischen. Étude sur les divers phénomènes de dissimilation et d'assimila-
tion que présentent les mots comme m al va, mappa, mespilus, etc. Les
formes avec n au lieu d'un ;// étymologique sont particulièrement fréquentes
dans l'Italie du Nord. — P. 366-81. C. Bauer, La Vraxe Histoire comique de
Francion, der erste realistische Roman Fratikreichs, und sein Verfasser [Charles
Sorel]. — Mélanges. P. 409. E. H. Tuttle, Sapia in u'estern Romanic. —
P. 41 1 . O. Schultz-Gora, A. prov. ni a rves. Ce mot rare, qui signifie « sur le
champ, sans hésiter », serait à rattacher au verhe ainanoir, amanavir, amarvir.
— P. 411. L. Pfandl, Ziir Bibliographie des voyages en Espagne. Additions au
livre de Foulché-Delbosc. A suivre. — P. 417. L. Jordan, Neue Cyrano-
Literaliir. — Comptes rendus. P. 465. R. Schônig, Romanisches vorkonsonaii-
tisches 1 in dcn heutigen f7'an:(osischen Miindarten, Beiheft ^nr Zeitschrifl fur
romanische Philologie, n° 45 (W. v. Wartburg ; cf. Romania, XLVI, 628). —
P. 468. H. Theodor, Die komischen Elemenle der altfraniosischeii Chansons de
geste, Beiheft, etc., n° 48 (Else Sternherg ; d. Romania, XLVII, 449). —
P. 470. F. Gohin, La langue française (K. Schmidt : éloges). — P. 471.
E. Lonimatzsch, Gautier de Coincy als Satiriker (W. Suchier ; cf. Romania,
XLII, 59S). — P. 472-74. Die Lieder Raouls von Soissons, herausgegeben
von E. Winkler (Fr. Lubinski reprend la question de Thierri de Soissons
et apporte quelques corrections de détail au texte et au commen'aire ; cf.
Romania, XLIV, 159 et 260).
PERIODIQUES 30^
T. CXXXIV (1916), fasc. 1-2. — P. loi. A. Stinimiiig, Zu Bertran cie
Born. Ayant omis dans sa nouvelle édition de Bertran de Born deux pièces
attribuées à ce poète dans le manuscrit Câmpori, M. Stimming les publie ici.
La première est un fragment de deux couplets qui n'a probablement été attri-
bué à ce troubadour que parce qu'il offre la même versification que les sirven-
tés Non puosc mudiir un chantar non esparga, tandis que la seconde, inspirée
par la mort de Rassa (Godefroi de Bretagne), pourrait bien être de Bertran
de Born. Dans une note additionnelle, M. Schultz-Gora présente quelques
remarques critiques sur ces textes difficiles. — P. 114. E. Lommatzscli, Ziini
Ritterhraiich des Prahlens. Adolf Tobler avait publié, dans la Zeitschrift fur
romanische Philologie, IV, 80, une étude sur l'habitude souvent attestée au
moyen âge de se vanter ou £;ciber après boire. M. L. apporte de nouveaux
témoignages de cet usage, dont quelques-uns proviennent de notes marginales
trouvées sur l'exemplaire de la Zeitschrift qui avait appartenu à Tobler. —
Mélanges. P. 138. L. Spitzer, Rum., grutûÇgrunù) « Hïtgel y> (*coro-
nium), (cf. ci-dessous, p. 306). — P. 139. O. Schultz-Gora, Zum Geschlecht
von afr^. ost. Ce mot est généralement du genre féminin, mais le masculin
n'est pas très rare ; rien ne permet d'affirmer que ce dernier usage soit une
particularité du picard. — P. 143. L. Pfandl, Zur Bibliographie des voyages en
Espagne, II. — P. 146. O. Schultz-Gora, Eine Stelle im Placidas-Eustachins
(v. 278). Corrige heureusement, dans le texte publié par M. Ott (cf. Roma-
nia, XLI, 424), en voi^ en enoi^. — P. 147. Ph. Aug. Becker, Clément
Marot. Kachlese. 3. Les chansons nouvcUcniant assemblées. Description d'un
imprimé de 1538, conservé à la Bibliothèque Royale de Stuttgart et composé
de deux parties qui n'ont rien à voir entre elles. — Comptes rendus : p. 155,
Olga Gogala di Leesthal, Studien iiber Veldekes Enéide (W. Richter; compa-
raison du poème moyen-haut-allemand avec l'original français) ; — p. 185,
A. G. Solalinde, El Sacrificio de la Misa por Gon~alo de Berceo (L. Pfandl :
édition bienvenue ; on aurait désiré des renseignements un peu plus expli-
cites sur l'unique manuscrit); — p. 193, A. Franz, Ueber den Troubadour Mar-
cabru(C. Appel); p. 194, G. Bertoni, / Trovatori d' Italia (O. Schultz-Gora;
important compte rendu de ce livre monumental dont nous nous sommes
occupés ici même, XLIV, 603) ; — p. 206, H. Suchier et A. Birch-Hirschfeld,
Geschichte der fran:^ôsischen Literaltir, II (K. Glaser : la bibliographie, établie
sans méthode, est déparée par une foule de fautes d'impression et d'autres
inexactitudes) ; — p. 209, C. Lorck, Passé défini, imparfait, passé indéfini (Elise
Richter). — Dans la chronique : p. 235, H. Saberskv, Altfraniosisch in der
schlesischen Mundart (un nom de lieu Neteplaistba, attesté dans un document
de 1303, est pour M. S. la déformation de Ke te plaist pas; mais dans une
note additionnelle, p. 497, M. Hilka donne la bonne explication, qui est le
polonais HÊ teplaisbd, « cabane pas chaude ») ; p, 235, H. Wolff, Dichtun-
gen von Matthàus dem fuden und Maithâus von Gent ; p. 237, A. Cullmann,
Die Lieder und Roman^en des Audefroi Le Bastart (cf. Romania, XLVI, 586),
^04 piRioDtaDËS
Fasc. 3 et 4. — P. 294-308. C. Voreusch, Aller und Entsifhimg der Jran-
losischen Hehlemlichhin^ . Plaidoyer pour le fragment de La Haye et le chant
de saint Faron. — P. 308-20. M. L. Wagner, Das Sardische im Romanischeu
etyinologischeti IVôrleibiuh von Meyer-Lïibkc. Deuxième série (la première a
paru dans la Kevite de dialeclologie romane, IV, 129-139) d'observations cri-
tiques sur la partie sarde du dictionnaire de M. Meyer-Lùbke. — P. 339-
71. Gertrud Richert, A us dent Briefwechsel der Brader Grinini mit Romanisten
und Schriflstellern . Cette première série comprend quinze lettres écrites, de
1809 à 1S12, par J.-B. Roquefort à Jacob Grimm. Elles contiennent de
curieux détails autobiographiques et des renseignements sur les préoccupa-
tions des romanistes français d'alors. — Mélanges. P. 375-8. A. Leitzmann,
Bemerkungcn ^u Galfred von Monnioulh. La première, la plus importante, des
quatre notes publiées ici fixe la date de la composition de l'histoire de Gal-
fred de Monmouth entre 11 36 et 11 39. — P. 380-84. L. Pfandl, Zur spa-
nisch-deutscben Ortsmimenkunde des Mitlelalters. Noms de lieu espagnols con-
nus des voyageurs allemands et altérés sous l'influence de l'étymologie popu-
laire. — P. 384-5. E. Lommatzsch, Savaric de Mauleon und Gotlfried Relier.
Le sujet d'un jeu-parti de Savaric se retrouve chez le conteur suisse. —
P. 387-94. Eva Seifert, Zur Lehre voni Ak:^ent in den galloro^nanischen Mund-
arten. Critique d'un article de M. M. Kfepinsky dans la Rei'ue de philologie
française, XXVIII, 1-61, fait sur la base de V Atlas linguistique de la France et
intitulé Le changement d'accent dans les patois gallo-romans. — Comptes ren-
dus : p. 423, L. Pfandl, Beitràge :(ur spanischen und proven:(alischen Literatiir-
und Kulturgeschichtedes Mittelalters (A. Hâmel : ce travail comporte deux par-
ties indépendantes ; dans la première est démontré que le Ludus sancti Jacohi
provençal provient d'une des légendes contenues dans la seconde partie du
Codex Calixtinus de Saint-Jacques de Compostelle ; la deuxième constitue
une notice du.récit d'un médecin de Nuremberg qui fil un voyage en Espagne
en 1494 et 1495); — p- 424-31, Der Trohador Pistoleta, herausgegeben
von E. Niestroy ; Der Trohador Guillem Magret, herausgegeben von Fr.
Naudieth (A. Kolsen ; important compte rendu, avec beaucoup de corrections
de détail; cf. Romania, XLIII, 443); — p. 431-3), Die Lieder des Trohadors
Guiraut d'Espanha, herausgegeben von O. Hoby (O. Schultz-Gora ; cf.
Romania, XLIV, 319); — p. 435-40, E. Sùmmxng, Der Accusativus cum Infi-
nilivo im Franiôsischen, Beibeft ^ur Zeiischri/t fur romanische Philologie,
no 59 (M. Friedwagner ; cf. Romania, XLVII, 451). — Dans la chronique :
p. 466, Dean Spruill Fansler, Chaucer and the Roman de la Rose ; p. 490,
A. Zauner, Romanische Spraclmiissenschaft, y éd. ; p. 492, E. Appel, Beitràge
lur Geschichte der Teilungsformel im Fran:{osischen.
T. CXXXV (1916), fasc. i et 2'. — P. 69-79. R. E. Zachrisson, French
le for English the. Étude sur la survivance de l'article français dans certains
noms de lieu comme Le Asche (Worcester), La Kneppe (Sussex), Chapel en le
Frith. En appendice, une liste d'autres mots français dans divers anciens
t>ÉRIODIQ.UKS 30$
documents anglais. — P. 103-20. M. L. W^agner, Dus Sardische ini Roma-
iiischen etyniologischen Wôrterbuch voii Meyer-Lubke (suite et tin). — P. 121-
47. M. A. Hilka publie deux articles posthumes de W. Foerster et les fait
suivre d'une nécrologie : I. Das Carmen R o t o 1 a n d i iind sein Verfasser. Cet
article est resté incomplet. Foerster croyait que l'auteur du Carmen Koto-
lanJi (plus connu sous le nom de Carmen de prodicione Guenonis) serait Gautier
l'Anglais (mort en 1194). Mais cette hypothèse est contredite parles preuves
données dans deux lettres du latiniste Wilhelm Meyer, imprimées, selon le
désir de Foerster, en appendice à son travail. — II. Identitàt des Beneoit des
Trojaioiiians xind der Reimchronik. F. invoque pour sa thèse, qui va à
rencontre de celle de L. Constans, la présence dans les deux textes d'un
certain nombre de mots rares. — Mélanges. P. 170. E. Lommatzsch, Zu a.
/r:^.flori K-weiss». Cite deux passages, l'un de Peire d'Avernhe et l'autre
de Gautier de Coinci, qui semblent appuver l'explication de Gaston Paris
que les expressions teste florie, barbe florie sont nées de la comparaison avec
le^ arbres en fleurs. — P. 171. O. Schultz-Gora, /i.fr:^. viaus < vîlis,
Dans un passage de Phihniena (v. 1446), l'éditeur, M. C. de Boer, a compris
viaus comme veclus, tandis que la bonne traduction est « vil ». — P. 173.
J. Brûch. Prov. ans, « unbebaul ». Ce mot, qu'on a rapproché du bas latin
absus, absare « mettre en friche », remonterait à hapsus lanae, « flocon de
laine ». La filiation des sens, telle que la conçoit M. Br., ne paraît pas très
convaincante. — P. 175-79. L. Pfandl, Zur Bibliographie des voyages en
lipmgne, III. — Comptes rendus : p. 205, J. Merk, Anschannngen ilber dieLehre
and das Leben der Kirche ini altfraniôsischen Heldenepos, Beiheft :^nr Zeitschrift
jïir romanische Philologie, n" 41 (Elise Richter ; cf. Roman ia, XLVI, 626) ; —
p. 206-10, Fr. Bergert, Die von den Trobadors genannten oder gefeierten
Danwn, Beiheft, etc., n" 46 (A. Kolsen ; d'utiles observations de détail ; cf.
Romania, XLVI, 628); — p. 215-18, K. Federn, Dante und seine Zeit
(B. Wiese) ; — p. 219-24, Ion Creangà, Harap Alb, herausgegeben, ùber-
setzt und erlàutert von G. Weigand (H. Tiktin).
Fasc. 3 et 4. ^ P. 320-47. Gertrud Richert, Ans dem Briefivechsel der
Brader Grimm mit Romanisten und Schriftellern (suite). Lettres écrites à
Jacob Grimm, de 181 1 à 1862, par B. J. Dacier, Claude Fauriel, le comte
Léon de Laborde, Léon Bore, Raynouard, Ampère, Xavier Marmier, Jubinal,
le baron de Reiff"enberg — qui écrit en latin viro praedaro facile principi — ,
Adolphe Régnier, de Coussemaker, — qui fait suivre son nom de six lignes de
titres honorifiques et qui avait probablement une mauvaise écriture (je suppose
qu"il faut lire, là où M'I^ R. a mis des pointillés et des points d'interrogation :
« Correspondant du Comité Historique près du Ministère de l'Instruction
publique à Paris, de la Société des Antiquaires de France, etc. », — Francisque
Michel, Peigné-Delacourt, H. Michelant, Emmanuel Cosquin, Charles de Vil-
1ers. — P. 374-85. E. Levy, Betnerkungen -n Gavaudan, éd. Jeanroy (Romania,
XXXIV, 497). — Mélanges. P. 403-11. Wolfram Suchier, Zu Aucassin und
Romania, XLVI II. 20
306 PHKIODIQUES
yiicolettf tu Di'ulschlaiiJ. — P. 411. O. Schultz-Gora, AUjri. c'esl hi
somme. — P. 415. Le même, Zuiii allfr:^. Subslantiï' be rsere^. Ce mot
signifie « chien de ciiasse •>. Mais il figure dans certains textes anciens comme
régime de porter :
Sun arc li portot uns vaslés,
Sun hansac e sun berserez. {Lai de Guigemar.}
M. Sch.-G. se demande comment il faut entendre. M. G. Bertoni {Archi-
vum Romanicuvi, l, 535) signale l'usage de mettre les chiens derrière les cava-
liers et de les faire ensuite porter par les valets jusqu'au moment de les
lâcher à la suite du gibier. — P. 416. J. Brùch, Rtim. griiïn « Hùgel ».
Contrairement à l'opinion de M. Spitzer (voir ci-dessus, p. 503), M. Br.
croit que ce mot représente gruniuni. — P. 417. L. Spitzer, Fr:^.
printemps, ital. pr i)iiûvcra. — P. 420. L. Spitzer, AHspan. curiar,
« schùtzen ». M. Sp. suppose que c'est un emprunt au français de l'est
cnricr (cf. tirier). — Comptes rendus : p. 459, P. Lelimann, Vom Mittel-
aller itnd von der lateinischen Philologie des Mitlelalters (A. Hilka); — p. 442,
Fr. Trunzer, Die Syntax des Verhums hei Guillaume de Deguileinlle (W.
Suchier) ; — p. 443, H. Spamer, Die Ironie im altfran:{Osischen Nationalepos
(A. Pillet); — p. 444, Margarete Fôrster, Die fran:^ôsischen Psalmeniïberseti^uti-
gen vom 12. bis iiim Ende des 18. Jahrhunderts (G. Thurau : travail très
soigné). — Dans la chronique : p. 473, Elfriede Jacoby, Zitr Geschichte des
M^andels von lut. ù ;^7/ y im Galloromanischen ; — p. 474, Eine allfrau:^dsische
Bearbeitting biblischer Stoffe, herausgegeben von Hugo Andresen (d'après le
ms. fr. 9561 de la Bibliothèque Nationale) ; p. 475, Gertrud Wacker,
Ueber das Verhiiltnis von Dialekt itnd Schriftsprache im Altjran:^6sischen ; E.
Kusenberg, Der hundertjàhrige Krieg im Spiegelbild der :reitgendssischen
Poésie ; Elisabeth Held, Franiôsische Virelais ans dem jj. Jahrhundert,
kritische Ausgabe mit Anmerkungen, Glossar und einer literarhistorischen
und metrischen Untersuchung (42 pièces qui figurent dans les Poésies du
.Vr^ siîxle publiées par Gaston Paris et qui peuvent être considérées comme
des virelais) ; p. 478, A. Kolsen, Dichtungcn der Trobadors.
Arthur LÂngfors.
Le Moyen Age, 1^ série, t. XV (1911). — Mémoires. P. iéi-74. G.
Huet, La Légende de Charlemagne bâtard et le témoignage de Jean Boetidale. —
P. 182-4. Louis Caillet, Lettre de Marie d'Anjou au doyen et au Chapitre de
l'Église de Lyon. — P. 307-19 et 346-67. M. Krepinsky, Quelques remarques
relatives à l'histoire des « Gesla Romanormn ». — Comptes rendus : p. 79,
A. Rhein, Li seigneurie de Montfort en Iveline (R. Poupardin) ; — p. 82,
K. Bartsch, Chrestomathie de l'ancien français, lO^ édition (G. Huet); —
p. 131, E. Petzeret O Glauning, Deutsche Schrifttafeln des IX. bis XVI. Jahr-
hunderts und Handschriften der. K. Hof-und Slaatsbibliothek im Miïnchen
PERIODiaUES 307
(M. Prou); — p. 143, Chrestini de Troyes, Philomena, édition critique par
C. de Boer (M. Lot-Borodine) ; — p. 149, P. A. Kerlaguct, Cartulaiie de
l'abbaye de Silvaues (R. Pouparditi) ; — p. 150, W. Soederhjelm, La nou-
velle française au XV'^ siècle (G. Huet) ; — p. 152, Dictionnaire d'histoire et
de géographie ecclésiastiques, fasc. II (G. Huisman) ; — p. 191, L. Beszard,
Jitiide uir les noms de lieux habités du Maine (R. Latouchc); — p. 203, Mgr
1'. Batitîoi, Histoire du bréviaire romain (abbé H. Villctard) ; — p. 218,
]. M. Vidal, Esclarnionde de Faix dans Fhistoire et dans le roman (G. Huet) ;
— p. 219, S. Stronski, l.e troubadour Folquet de Marseille (G. Huet); —
p. 219, L. Landouzy et R. Pépin, Le régime du corps de Maître Aldebrandin
de Sienne (D^ E. ^\'icker^>hein^er) ; — p. 266, Studies in Engli>.h and compa-
rative literatur by fornier and présent students ai Radcliffe Collège (G. Huet);
— p. 270, P. Mandonnet, Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquiti
(P. Ubald d'Alençou) ; — p. 319, Ch.-V. Langlois, La connaissance de la
nature et du monde au moyen âge (G. Huet) ; — p. 329, C. W. Wahlund,
Bibliographie der fran:^osischen Slrasburger Eide vont Jahre S42 (G. Huet). —
Chroniques bibliographiques : p. 84, Mémoires de la Société néophilologique
iFHelsingfors, V ; U. Lindelof, Les gloses en vieil anglais dans le psautier
Baïuorth ; O. J. Tallgren, Sur la rime italienne et les Siciliens du XI 11^ siècle.
Observations sur les voyelles ouvertes ou fermées ; A. Wallenskcld, La construc-
tion du complément des comparatifs et des expressions comparatives dans les
langues romanes ; A. Lângfors, Notice sur deux livres d'heures enluminés du
XV<^ siècle appartenant à M'"*^ la baronne Edvard Hisinger ; Hugo Suohlati.
Paraphrase en moyen haut allemand de la séquence « Ave praeclara Maris Stella »
(G. Huet) ; — p. 87, C« Paul Durrieu, Lcnhimineur et le miniaturiste
(M. Prou); — p. 154, Ernst Diehl, Vulgàrlateinische Inschriften (M.P.) ; —
p. 154, L. Beszard, La langue des formules de Sens (M. P.); — p. 156,
Henry Coch'in, Jubilé d'Italie (M. P.); — p. 159, Paul Guynenier, Car-
tulairc de Koyallieu (R. P.); — p. 212, E. G. Hurtebise, Jofre de Foxa
(^i26-j-i2i))) (P. Ubald d'Alençon) ; — p. 223, J. A. Endres, Die Zeit des
Hochscholastik, Thomas von Aquin (P. Ubald d'Alençon); — p. 223, P. N.
Schmidt, P. Siephan Fridoh'n, ciu Frant^iskanpredjer des ausgehendcn Mitte-
lalters (P. Ubald d'Alençon) ; — p. 233, FredejanJ Callacv, Les idées mvs-
tico-politiques d'un franciscain spirituel, élude sur l'Arbor vitae d'Ubertin de
Casale (P. Ubald d'Alençon) ; — p. 275, P. Flamini, Sur un passage de la
V ita nuova (L. A.); — p. 275, A van Gennep. Religion, mœurs et légendes
(G. Huet).
2e série, t. XV (191 2). — Mémoires. P. 40-44. L. Caillet, Documents
du XI V^ ou du XV^ siècle conservés à la Bibliothèque de Lyon (Papiers Desvernay) :
Actes de Louis I, duc d'Orléans (1397), de Philipie d'Orléans, comte de
Vertus (1419) et de François de l'Hôpital (1420). — P. 77-88. Pierre
Gautier, Note sur des diplômes carolingiens des archives de la Haute-Marne. — •
V. 314-17. Georges Beaurain, Deux lettres inédites de Jean de Bourgogne
30^ PHRIODIdÙÈS
(Lettres datées de 1446 et 1437 ^^ provenant des papiers de famille du baron
de Sytenville). — Comptes rendus : p. 59, A. de Berzeviczy, Béatrice
iVAriV^on, reim de Hongrie {i4jy-i)0S) (G. Huisman); — p. 64, P. V.
Cliarland, Madame saincte Amie et sou culte au Moyen Age, t. I (G. Huisman) ;
— p. 89, Vladimir Chichmaref, I, Lirika i Liriki poidnyago srednei'ekvoya
[La poésie lyrique et les poètes lyriques du bas moyen âge. Études sur
l'histoire de la poésie française et provençale] ; II, Guillaume de Machaut.
Poésies lyriques (A. Guesnon : ce travail de science et de conscience fait, en
somme, le plus grand honneur au jeune savant russe et mérite à tous égards
l'accueil flatteur qu'il a reçu de l'Académie française) ; — p. 1 16, L. J. Paetow,
The arts course at médiéval Universities with spécial référence to grammar and
rhetoric (H. Labrosse : excellent mémoire qui nous permet de mieux com-
prendre les origines et le succès de la Renaissance du xve siècle); — p. 118,
K. von Ettmayer, Vortraege ~ur Charakteristik des Alt/ranioesischen (G. Huet :
ces pages contiennent une foule d'observations intéressantes et neuves parfois
un peu paradoxales); — p. 119, G. Brocksteet, Von niittelhochdeutschen Volks-
epen franiôsischen Ursprungs, I^r l'heil (G., Huet : tout n'est pas absurde
dans ce travail ; il contient des rapprochements intéressants ; mais M. B.
ferait bien de surveiller un peu sa brillante imagination): — p. 120, Les
Classiques français du Moyen Age : La Chastelaine de Vergi, François Villon,
Courtois d'Arras, La vie de saint Alexis (G. Huet) ; — p. 121, A. Lutgens,
Der Zïuerg in der deutschen Heldendichlung des Mittelalters (G. Huet : travail
très soigné et dénotant de remarquables facultés d'analyse) ; — p. 185, D""
V. Vedel, Heldenlehen. Mittelalterliche Kulturideale, I (G. Huisman) ; —
p. 188, Ch. Oulmont, Les débats du clerc et du chevalier dans la littérature
poétique du Moyen Age (G. Huet); — p. 318, Palladius, Histoire Lansiaque
(Vies d'ascètes et de pères du désert). Texte grec, introduction et traduction fran-
çaise par A. Lucos (A. Boudinhon) ; — p. 324, F. Ehrle et P. Liebaert,
Specimina codicum latinoruni Vaticanorum (P. Deschamps : un des plus beaux
monuments de la paléographie) ; — p. 329, A. M. Huppelmann, Clemen^a
von Utigarn, Kônigin voit Frankreich (G. Huisman) ; — p. 336, E. Philipon,
Dictionnaire topographique du département de F Ain comprenant les noms de lieu
anciens et modernes (P. Deschamps); — p. 411, J. Loth, Contributions à
F élude des romans de la Table Ronde (G. Huet : par ce volume, le celtisme
fait dans le domaine des origines des romans de la Table Ronde une
réapparition signalée); — p. 414, G. Doutrepont, La littérature française à
la cour des ducs de Bourgogne : Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le
Bon, Charles le Téméraire (H. Stein : heureuse et sérieuse tentative d'en-
semble sur le mouvement littéraire à la cour des ducs de Bourgogne). —
Chroniques bibliographiques : p. 123, Mùncheiier Muséum fur Philologie des
Mittelalters und der Kinaissance herausgegeben von Fr. Wilhelm ; — p. 126,
Don Antonio Staerk, Les manuscrits latins du V^ au Xllb siècle conservés
à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétfr<bcurg, description, textes inédits.
PERIODiaUHS 309
rt'proiliiclions a a lot \ pique s. (M. Prou); — p. 127, G. Armelin, Lépopée car-
loi'itigii'iinc, Girard de Vienne, chanson de geste d'après le trouvère Bertrand de
Bar (G. Huisman); — p. 128, P. Girard, Saint El^ear de Sabran et la bien-
heureuse Delphine de Signe (P. Ubald d'Alençon) ; — p. 196, S. Morpurgo et
J. Luchaire, La grande inondation de VArno en MCCCXXXIII, anciens poèmes
populaires italiens (L. A.); — p. 199, Frère Léon, Miroir de la perfection du
bienheureux François d'Assise, version française de Paul Budry (P. Ubald
d'Alençon : livre de faible valeur et peu original) ; — p. 199, Leopold
Debob, Notice sur Orderic Vital ; E. Deville, Bibliographie de Saint Evroul
(P. Ubald d'Alençon) ; — p. 288, Penjon, Relations d'Abelard et de Pierre le
Vénérable (M. Prou); — p. 345, Facsiniili di documenti per la sloria délie
lingue e délie letterature roman\e raccolti da E. Monaci (M. P.) ; — p. 450,
D>" Ph. Funk, Jahob von,Vitry, Leben nnd Werke (H. Labrosse).
2^ série, t. XVI (191 3). — Mémoires. P. 173-97. G. Huet, Les traditions
arturiennes che\ le chroniqueur Louis de Velthevi. — P. 274-77. G. Reverdy,
Note sur l'interprétation d'un passage d'Avitiis. — P. 325-51 et 389-413.
E. Lesne, La lettre interpolée d'Hadrien 1 à Tilpin et l'Église de Reims au
IX^ siècle. — P. 360-61. E. Langlois, La ballade du sacre de Reims. —
Comptes rendus : p. 63, Cartulaire de l'abbaye de Saint-Sauveur de Villelais
public par l'abbé L. J. Denis (R. Latouche) ; — p. 134, Floris ende Blance-
Hoer door Diederic van Assenede uitgiven door Dr. P. Leendertz (G. Huet) ;
— p. 258, E. Mai, Das mittelhochdeutsche Gedicht voni Mônch Félix auf text-
krttischer Grundlage philologisch untersucht und erhlàrt (G. Gromaire :
on ne peut que se féliciter de posséder une édition pour longtemps
définitive de cette jolie légende) ; — p: 298, Hubert Pierquin, Le poème
angb-saxon de Beoîuulf. I Introduction : Les Saxons en Angleterre. II Le
poème de Beowulf, texte et traduction, notes, index, bibliographie,
rythmique, grammaire, lexique (G. Barat : il faut regretter que M. P.
se soit laissé entraîner à s'occuper d'études auxquelles il n'était évidem-
ment pas préparé. Il n'y a absolument rien de bon dans son livre, que ce
qu'il a traduit de Kemble et peut-être de Schipper) ; — p. 362, L. Sainéan,
Les sources de l'argot ancien (G. Huet) ; — p. 366, abbé Sabarthès, Diction-
naire topographique du département de l'Aude comprenant les noms de lieux
anciens et modernes (J. Poux) ; — p. 423, E. Faral, Recherches sur les sources
latines des contes et rofnans courtois du Moven Age (A. Guesnon : par l'éru-
dition, la clarté de l'exposition et 1' élégance de la forme, la nouvelle publica-
tion de M. Faral justifie pleinement des espérances que faisaient concevoir les
brillants débuts du lettré et du romaniste) ; — p. 4^7, J. Bédier, Les légendes
épiques. Recherches sur la formation des chansons de geste, t. III et IV (G. Huet) ;
— p. 433, Wolfgang Golther, Die deutsche Dichtung im Mittelalter, Son bis
ijoû (G. Gromaire : livre précieux pour les médiévistes). — Chroniques
bibliographiques : p. 76, E. Monaci, ' Cr«/omrt:{/a italiana dei primi secoli
(L. Auvray) ; — p. 79, Le Garçon et l'Aveugle, jeu du xiiie siècle, édité par
3IO PÉRlODiaUES
Mario Roques ; Adam le Bossu, Le Jeu de la Feuillée édité par Ernest Lan-
giois(G. Huet) ; — p. 80, A. van Gennep, Religions, mœurs et légendes. Essais
d'ethnographie et de linguistique, X. IV ; — p. 147-239, Légendes populaires
et chansons de geste en Savoie (G. Huet) : — p. 163, J. Soyer, Notes pour
servir à l'histoire littéraire : L Le poète Eloi d'Amerval, IL Le prédicateur Olivier
Maillart (P. D.); — P- 164, M. Ginot, Dix siècles de pèlerinage à Compostelle,
les chemins de Saint-Jacques en Poitou (P. D.) ; — p. 164, P. Herre, Deutsche
Kultttr des Mittelallers in Bild und Wort (J. Billioud) ; — p. 165, L. Karl,
Lhi moraliste bourbonnais du XI V^ siècle et son œuvre, le « Roman de Mandevie »
et les « Mélancolies >t de Jean Diipin (P. Fournier) ; — p. 165, L. Hans
Vorsnier, Materialien lur Bibelgeschichte und religiosen Volkskunde des Mittel-
alters (J. Billioud); — p. 250, P. Cuthbert, Life of Saint Francis of Assisi
(P. Ubald d'Alençon) ; — p. 319, G. Lafenestre, La légende de saint François
d'après les témoins de sa vie (P. Ubald d'Alençon); — p. 319, Sacrum Com-
merciiim, les noces mystiques du bienheureux François d'Assise avec Madame la
Pauvreté, publié par P. Ubald d'Alençon (M. Prou) ; — p. 520, L. Gillet,
Histoire artistique des ordres mendiants. Etude sur l'art rclii^ieux en Europe du
XlIIe siècle au XVII^ siècle (P. Deschamps) ; — p. 382, A. S. Rait, Li/e^in
the médiéval universitv ; A. C. L. Brown, On the indépendant character of the
■ivelsh Owain; J. Burnam, An old Portuguese version of the rule of Benedict ;
J. Burnam, Becerro de Benevivere ; J. Burnam, Recipes froni Codex Matritensis
A 16 (ahora 19) (A. Artontie) ; — p. 384, M. Horten, Mystiche Texte aus
dem Islam, drei Gedichte des Arabi 1240 aus dem arabischen uherselit und
erlaiUert (P. Casanova) ; — p. 459, D^ Wickershcimer, U « Analomie » de
Guidode Vigevano, médecindela reine Jeanne de Bourgogne(i ]4)) (P. Fournier).
Paul Lesourd.
CHRONIQUE
M. W. von Wurzbach a été Dommc professeur extr;iordiiiiiirc à l'Univer-
sité de Vienne, M. M.-L. Wagner à la même fonction à l'Université de Berlin.
— M. W. Kûchler, professeur à l'Université de Wùrzburg, a été nommé
à l'Université de Vienne.
— Il a été fondé à Cambridge (Angleterre) une « Anglo-Norman
iiociety », composée de membres de l'Université, et qui s'est donnée pour
but d'étudier les manuscrits anglo-normands qui se trouvent à Cambridge.
Chaque membre de la Société se charge d'examiner les manuscrits d'un des
dix-huit collèges de la ville. La Société publiera les ouvrages ayant un
intérêt littéraire, historique ou didactique. Le premier volume paraîtra, par
les soins de l'LTniversity Press, dans le courant de 1922 : il comprendra entre
autres un poème sur sainte Elisabeth et une composition sur le Jugement
dernier. — Il n'est personne qui ne doive applaudir à l'initiative de nos
collègues d2 Cambridge et souhaiter que leur exemple soit suivi le plus vite
et le plus largement possible : l'inventaire méthodique et complet des
bibliothèques publiques et des collections privées des Iles Britanniques est
une nécessité scientifique, dont les détenteurs de manuscrits ne sont mal-
heureusement pas toujours assez convaincus.
— Je me propose de publier, sans trop de délai, je l'espère, deux petits
poèmes épiques provençaux relatifs à Roland et à la guerre d'Espagne, qui ont
été découverts il v a déjà quelques années et dont je possède maintenant des
photographies complètes. J'avais pensé pouvoir sans inconvénient remettre
jusqu'à la publication de ces textes l'indication des circonstances dans les-
quelles ils ont été retrouvés, mais quelques journaux de Paris et du sud de
la France ont publié sur ce sujet des notices insuffisamment exactes qui m'a-
mènent à préciser quelques points.
C'est à M. le docteur Jacquème, de Marseille, que je dois la connaissance
de ces textes : au début de l'année 1920, le docteur Jacquème proposait au
directeur de la Romauia, pour en disposer comme il l'entendrait, la copie et
la traduction qu'il avait faites des deux poèmes. C'est à l'extrême obligeance
et à la diligence éclairée du même correspondant que je dois d'avoir pu faire
312 CHRONIQUE
photographier la partie intéressante du précieux manuscrit qui nous a con-
servé ces compositions : je lui en exprime de nouveau ici tous mes remercie-
ments.
Sans les événements de 1914, j'aurais dû être bien plus tôt renseigné sur
l'existence de ces oeuvres provençales. Paul Meyer avait en effet, dès 191 3,
communiqué au Comité des travaux historiques un rapport où il signalait la
découverte faite par M. Sauve, alors bibliothécaire de la ville d'Apt, dans un
registre d'une étude de notaire de cette ville, d'un « poème provençal, qui
serait, selon M. Sauve, une chanson de geste, sorte de remaniement et d'a-
daptation de la Chanson de Roland qui compte près de 4.000 vers». Mais ce
rapport de 191 3 ne paraît avoir été imprimé qu'en 1914 et je ti'en ai eu,
pour ma part, connaissance qu'après la guerre, en 1920. J'ai eu, depuis lors,
communication de diverses lettres, en particulier d'une lettre de Paul Meyer
de la fin de 1912, qui permet d'attribuer à M. Fernand Sauve le mérite
d'avoir signalé le premier au directeur de la Romania d'alors l'existence de
cette œuvre inconnue.
C'est dans l'étude de Me Pondicq, notaire à Apt, où sont conservés nombre
de registres depuis le xive siècle, que M. Sauve, qui avait entrepris un
dépouillement méthodique de ce dépôt, découvrit en tête d'un registre d'« é-
tendues» de M^Rostan Bonet, daté de 1398, l'œuvre en question, qu'il copia
et signala à Paul Meyer (voir Bulletin philologique et historique, 191 3, pp.
9-1 1 et 13). Par la suite, M. le docteur Jacquéme eut, en 1919, communica-
tion du registre de l'étude Pondicq dont il prit copie à son tour. Les proven-
çalistes partageront équitablement leur reconnaissance entre ces deux travail-
leurs.
Le registre de M^ Rostan Bonet nous a conservé non pas une seule, mais
deux compositions qui se distinguent à la fois par la coupe matériel!^ dans
la copie, par la diversité des sujets et du ton et même par l'emploi des
assonances, plus variées dans l'une que dans l'autre.
Le premier poème est incomplet du début : il y manquerait, d'après le
docteur Jacquéme, quatre feuillets, ce qui ferait, à raison de 2 colonnes de
50 vers à la page, une lacune initiale de 800 vers. En fait, le premier feuillet
conservé est numéroté .///., il n'en manque donc que deux, soit huit colonnes
de 47 vers en moyenne, moins de 400 vers en tout ; ce qui reste va jusqu'au
fo .X. recto et compte environ 1400 vers.
Début : E bonas armas e bons destriers brandins.
Neps, quar non t'en layssas, par amor Dieu merci ;
Pren la corona anuech o lo matin
Es yeu serai tos servens desotzti...
Fin : Las en fon Karle l'eniperayrc bon franc
Cant ac fin fach d'Olivier am Rollau
CHRONIQUE 513
Pucys s'en tornan, mot fon la joya grans.
Senhos, ayssi fenis aquest romans.
Le sujet est une entreprise aventureuse de Roland qui pénètre seul dans
Sarragosse, sans doute pour répondre à une invitation de Braslimonde, et voit
la reine : celle-ci lui remet son manteau comme prix et comme preuve de sa
bravoure. Tout cela ne va pas naturellement sans terribles combats; mais, ce
qui est plus grave, cela amène une brouille entre Roland et Olivier : Roland a
en effet demandé à Olivier de l'accompagner, seul, jusqu'à Sarragosse, mais là
il lui a fait la cruelle injure de le laisser hors des murs, sur une « ansgarde »,
et de refuser son concours pour entrer dans la ville et pour en sortir. Cette
brouille a son retentissement jusque dans le camp du vieil empereur et ne
s'apaise qu'avec peine. Par divers traits, notamment par une allusion au
« follet » de Roland, le récit rejoint la forme prise tardivement par la légende
de Roland, telle qu'elle nous est présentée dans le. Viaggio di Carlo Magnoin
Ispagna (d. éd. Ceruti, t. II, p. 57). Le poème est en laisses de décasyllabes
assenants, mêlés, au moins dans la copie, de nombreux alexandrins ; les asso-
nances sont peu variées (/, e ou ie, à ou t')et il est remarquable que réguliè-
rement une laisse sur deux est en à (ou è).
Le second poème commence au fo .xj. recto et finit au f" .xx. recto, il
compte environ 1800 vers, soit très sensiblement la même étendue que le
précédent.
Début : So fon el mes de mav quant la verdor resplant.
En prima vera quant renovella l'an,
Per miey la prieyssa venc .1. sarrazin brocant..
Fin : Adoncs fes Karle moynes e monestier,
Fes soterrier la donna e*l cavallier,
E-ls gentils cors hafach totz enbalcemier,
Pueys cascun fes en sa terre portier.
Fiuito lihro, sit laus et gloria Christo.
Oui scripsit scribat, semper ciiiii Domino vivat .
C'est une bataille de Roncevaux, du type récent où apparaît Galien. Les
laisses de décasyllabes (mêlés d'alexandrins dans la copie) assonent avec plus
de variété que dans le poème précédent : il n'y a plus que 5 laisses en ù (ou
è) sur 18 et elles se présentent sans régularité ; les autres sont en a, e ou te, 0,
etc.
Il y lieu de croire que Me Pondicq, qui a très libéralement communiqué à
M. Sauve et au docteur Jacquème son précieux manuscrit, a pris les mesures
nécessaires pour en assurer h conservation. Dans la lettre de 1912 à laquelle
je faisais allusion plus haut, Paul Meyer rappelait la possibilité pour les officiers
;i4 CHKOKIQUK
ministériels de déposer aux Archives départementales leurs registres anciens,
ce qui ne porte en rien atteinte à leur droit de propriété et les aide à remplir,
pour l'utilité générale, l'obligation, qui leur est imposée par la loi, de con-
server leurs minutes. Nous serions heureux de pouvoir quelque jour apprendre
à nos lecteurs l'entrée aux archives de Vaucluse du registre de M^ Rostan
Bonct. — M. R.
— L'Université de lovva (lowa City, E. U. A.) annonce la publication à
partir de janvier 1922 d'un nouveau périodique: Philoh^ical Ouarterly, a
journal devoted to scholarly investigation in thc classical and modem lan-
guages and litcratures ; les fascicules doivent paraître en janvier, avril, juillet
et octobre, mais nous n'en avons encore reçu aucun.
Collections et publications en cours.
La Société des anciens textes français vient de distribuer le tome III du
RoDian delà Rose (Paris, Champion, 1921 ; in-8, 331 pages), édité par M. Ernest
Langlois, qui comprend les vers 6343-12976 et les notes correspondantes
et qui forme avec le tome II du même ouvrage l'exercice 1920 de la
Société.
— Nous avons déjà signalé (XLVI, 456, et XLVIII, 1 57) deux des volumes
de la collection publiée par la Revista de filologia ispanoia et qui fait partie de
l'important ensemble des éditions de la Jinita para ampUaciôn de estiidios e
invesligaciones cientifîcas de Madrid, l'ouvrage de M. Henriquez Urena sur
La versificaciôn irreguJar en la poesia castellana et celui de M. R. Lenz sur La
oraciôn y sus partes. La collection avait débuté par trois autres volumes qui
nous sont parvenus tardivement.
1 . W. Meyer-Lûbke, Introducciôn al estudio de la ItngûisHca romance, tra-
ducciôn, revisada por el autor, de la segunda ediciôn a'emana por Américo
Castro ; Madrid, Centro de estudios histôricos, 19 14 ; in-8, 370 pages plus
5 p. d'errata ;
2. R. Menéndez Pidal, Antologiade prosislas castellanos ; Madrid, Centro...,
1920 ; in-8, 383 pages ; seconde édition corrigée et augmentée du recueil
publié en 1899 !
3. Navarro Tomàs, Manual de pronunciacion espaùola, 2^ éd. corrigée;
Madrid, Centro..., 1921 ; in-8-239 pages; la première édition avait paru en
1919 ; celle-ci a mis à profit les comptes rendus de la première.
Comptes rendus sommaires.
Die konsonantischen Fermvirkungen : Feni-Dissiniilatioii, Fern-Assimilation
utid Metathesis. Ein Beitrag :(ur Beiirteilung ihres ÎVeseiis nnd ihres Verlaiifs
iind inr Keiintnisi der Viilgârsprache in deii laleinischen Inschriften der
rômischen Kaiserieîl von D"" Ernst Schopf ; Gôttingen, Vaudenhoeck &
CHRONiaUE 3 I 5
Ruprecht, i9i9;in-8, viii- 219 pages {Forscliiiiigen ^. griechischen u. latei-
uischeii Gianimatik, fiisc. 5). — Ce travail précis et réfléchi est composé de
deux parties très distinctes ; la première est une étude de linguistique géné-
rale théorique où l'auteur s'efforce de déterminer avec exactitude ce qu'il
faut entendre par influences à distance, dissimilation, assimilation et méta-
thèse, et de dégager des travaux antérieurs des définitions rigoureuses, un
vocabulaire certain, et aussi, mais moins nettement, des principes d'explica-
tion ; la seconde partie est un inventaire méthodique des formes relevées
dans les inscriptions latines et qui peuvent se ranger dans l'une ou l'autre
des catégories ainsi délimitées. A l'appui des faits latins sont réunis non
seulement des formes romanes, mais des exemples pris un peu de toute
part dans le domaine linguistique et qui sont de nature à faire attribuer une
valeur réelle à des témoignages où l'on pourrait être tenté de voir de
simples lapsus graphiques. Le classement de ces faits est très méthodique
et suffisamment clair : et un index le rend encore plus facilement utilisable.
Le nombre des faits recueillis n'est d'ailleurs pas très considérable tt il eu
est dont l'interprétation reste incertaine. Surtout beaucoup apparaissent
comme des phénomènes occasionnels et fugitifs, ainsi qu'il est naturel en
pareille matière, et l'on est sans cesse amené à penser que leur aspect pho-
nétique n'est que la forme vaine de réalités psychologiques, historiques ou
géographiques bien différentes. Le catalogue de M. Schopf n'en sera pas
moins une source indispensable à consulter II serait souhaitable que l'au-
teur fût amené à étudier dans des parlers vivants, et non plus sur des
formes mortes, les phénomènes qu'il a si soigneusement analysés dans la
première partie de son travail. — M. R.
Clémente Merlo, l iiomi romanii délia Candelara (la festa délia piirifica:(ione
di Maria Fergitic) ; Perugia, 191 5 ; in-4, 28 pages (Per nozze Sarteschi-
Merlo). — M. M. a rassemblé et classé les dénominations romanes de la
Chandeleur ; il s'est particulièrement aidé des cartes de r^4//(75 linguistique
de la France et de la Corse et des matériaux du Glossaire de la Suisse ro-
mande, il s'est d'ailleurs attaché surtout aux désignations nées de l'abon-
dance des cierges dans les processions de la Chandeleur, et se rattachant à
candela et dérivés, ou à des dérivés de cera.
Proven:^alische Laiitlehre von C Appel ; Leipzig, Reisland, 1918 ; in-8, viii-
140 pages avec une carte. — Ce fascicule est un complément de la Chres-
tomathie provençale du même auteur dont la partie grammaticale était
presque exclusivement morphologique. Mais, bien que fait pour éclairer
les textes d^ la Chrestomathie et essentiellement fondé sur les faits pho-
nétiques qu'ils présentent, cet exposé est vraiment une phonétique historique
et descriptive de l'ancien provençal à partir du latin. L'auteur a utilisé les
données de V Atlas linguistique de la France pour tracer un certain nombre
3lé> CHRONIQUE
de limites de phcnoiucncs entre le domaine français et le domaine |>ro-
vençal. En appendice une brève étude sur la langue de l'auteur du Girarl
de RossiUoii et du copiste du ms. O d'après les fragments insérés dans le
Chrestomathie.
Léi'ohitioii du verbe en anglo-français (XII^-XIV^ siècles), par F. J. Tan'CIUE-
KEY ; Paris, Champion, 191 5 ; in-8, xxiv-868 pages. — Nous aurions voulu
donner de ce travail considérable autre chose qu'un conipte rendu som-
maire auquel nous ne nous résignons que pour ne pas rerrjpttre plus long-
temps une annonce déjà trop tardive. M. T. s'est proposé de dresser le
catalogue des formes verbales du français d'Angleterre et d'expliquer ces
formes. Il a examiné, d'une part, les oeuvres littéraires où il s'applique à
distinguer ce qui est dû aux auteurs et ce qui est imputable aux scribes,
d'autre part les textes politiques, diplomatiques, familiers ou légaux, et il a
tenté de retracer, pour le verbe, l'évolution propre de l'anglo-français.
Trois dates dominent cette évolution : 11 10, 1160, 1250. — De 1 1 10 à
1160 environ, le français d'Angleterre ne diffère que très peu des
dialectes de l'ouest de la France. Les quelques difîérences observées ne
sont guère que des différences phoniques ou graphiques. Les principaux
phénomènes dans cette période sont l'apparition de Ve analogique et la
chute de Ve ét^miologique à la f^ p. et à la 5^ p. sg. ind. et subj. ;
l'apparition de 1*5 irrégulier à la i^e p. sg. ; la confusion entre s final
et ;^ ; l'amuïssement de 5 appuyé ; la chute de e post-tonique après la
diphtongue ei ; les désinences masculines de la 2^ p. pi. ont ^, s ou / ;
les désinences en -tV de l'infinitif ou du prétérit passent à la forme en -er ;
apparition des synérèses aux temps présentant l'hiatus, et des e svarabhak-
tiques dans les futurs des deux dernières conjugaisons.. — De 11 60 environ
jusque vers 1250 la phonétique évolue rapidement, les formes analogiques
se multiplient, on emploie simultanément des formes d'âges différents.
Outre la continuation des phénomènes observés pendant la première
période, on constate le passage de la diphtongue ai à ci ; l'addition d'e muets
irréguliers ; la graphie des voyelles </, 0 par aun, oun ; l'absence de den-
tales à la 3e p. pi. ; des présents et des impératifs en -ge et des infinitifs de
la deuxième et de la troisième conjugaison en -er. — Enfin, après 1250
on constate deux mouvements dans la conjugaison : d'une part la conti-'
nuation de l'évolution commencée antérieurement, chute d'une syllabe
muette dans les désinences féminines ; double consonnç t^ dans les dési-
nences régulièrement terminées par -^ ou-/; généralisation des consonnes
mouillées à l'indicatif, l'impératif et le participe ; d'autre part l'influence
étrangère, particulièrement du wallon, ce qui provoque la réapparition
des désinences en -ie, des infinitifs en -oir, des muettes posttoniques après
la diphtongue Cl, de Vs aux fe'p. pi. à désinences masculines ; l'introduc-
tion des nouvelles désinences en -iens, -ienies, -iV;^, -or, -arent, -aisse, etc.
dkROMIQUÈ 317
— Il est fâcheux que l'ouvrage soit déparé par des fautes typographiques
nombreuses, et des erreurs dans la disposition matérielle qui ne s'expliquent
d'ailleurs que trop facilement par les conditions où a été imprmié ce gros
volume. L'œuvre reste dans son ensemble très méritoire et très utile. —
Paul Lesourd.
Istoiia Ro)iiiuilor prin câlàtori. . . de^. loRGA ; Bucarest, Neamul românese,
1920-1922 ; 3. vol. in-8, 287, 251 et 271 pages. — Dans le premier volume
de cette histoire vivante et d'une présentation ingénieuse et forte, l'on trou-
vera des analyses utilement commentées des récits de vovage deGuillebert
de Lannov et de Jean de Wavrin.
SxmboUsni of the Divine Coiiieây by Jefferson B. Fletcher ; New-York,
Columbia University Press, 192 1 ; in-12, viii-245 pages; — Giuseppe
Tarozzi, Note di estetica sid « Paradiso » di Dante ; Firenze, Le Monnier,
1921 ; in-12, xviii-93 pages ; — Les énigmes de la Divine Comédie, par
A. Masseron ; Paris, Librairie de l'art catholique, [1921] ; in-8, 293 pages.
— Nous nous contentons d'annoncer ces volumes publiés pour le cente-
naire de Dante, en regrettant de ne pouvoir donner dans la Rotnania à
cette vaste littérature dantesque la place qu'elle exigerait.
Ferdinando Neri, Farces, Interlndia ; Lucca, Baroni, 1916 ; in-4, 8 'pages
(Extrait de la MisceUanea di stiidi storici in onore di Gioi'anni Sfor^a'). —
Le nom de la /arc^, pas plus que le nom anglais de V interlude, ne doit pas,
selon l'auteur, son origine à l'insertion de ces scènes comiques, dans une
composition de caractère dramatique. L'argument le plus solide de la dis-
cussion de M. N. reste l'antériorité du verbe /arrer par rapport aux pièces
où la « farce » apparaît comme intermède.
Poeti antichi lonibardi, prefa^ione, commenta, note e bihliografia di Ezio Levi ;
Milan, Cogliati, 1921 ; in-i6, XLViii-152 pages (Scrittori milanesi, n» i).
— Ce volume contient des extraits des poètes lombards du xiii^ siècle,
poètes qu'on est surpris de voir classés sous la rubrique générale qu'on vient
de lire, puisqu'aucuti d'eux n'était milanais ; d'abord d'assez brefs mor-
ceaux empruntés au poème authentique de Uguccione da Lodi, scindés en
deux sections (Istoria et Libro) ; puis d'autres, empruntés aux trois poèmes
ascétiques anonymes que M. Levi attribue, comme on le sait, au même
auteur (cf. Romania, XLVII, 599) ; pour 'CAiiticristo, \\ reproduit, avec
quelques corrections, le texte restitué par lui-même (cf. ibid.). Ces extraits
sont bien choisis, pourvus de notes utiles, et le texte en est souvent corrigé
de la façon la plus heureuse. La seconde partie du volume (p. 55-122) est
consacrée à la poésie humoristique ou satirique. Nous y lisonsune quinzaine
de strophes tirées du poème contre les femmes, imité de notre Chas-
3l8 CllKONIQUÉ
lie Musaity publié par Tobler en 18(85 (Zeilschr.fi'ir ivvi. Phil., IX, 287) et
que M. L. propose d'intituler Castigabricon. Mais la partie la plus neuve du
volume consiste dans une édition complète, avec traduction suivie, des Noie
(ou plus exactement de \'Enoio)àe Patecchio de Crémone et des deux imi-
tations qu'en fit, peu après, un autre Crémonais, Ugo da Persico, poèmes
dont Novati avait promis une édition critique qui n'a jamais paru (cf. Rema-
nia, XXV, 656). On sait dans quel état déplorable nous sont arrivés ces
textes, et il est à craindre, si on ne découvre un nouveau manuscrit, qu'on ne
réussi-ise jamais à en retrouver la forme originale. M. L. est persuadé que
les vers sont des novenaires, ce qui l'amène à pratiquer des suppressions
violentes et des corrections très hardies, parmi lesquelles quelques-unes au
reste sont fort plausibles. On pourrait alléguer, à l'encontre de ce système,
que les treize vers cités par Salimbcne (et qui tous se retrouvent ici) 5e
rapprochent beaucoup plus de l'hendécasyllabe ; il semble bien en effet que
telle soit la mesure des six premiers vers de chaque strophe, alors que les
quatre derniers seraient des novenaires. 11 est regrettable que le caractère de
la publication n'ait pas permis de donner,en face du texte restitué, la leçon
du manuscrit. Dans la pièce!, v. 5, il n'y avait pas de raison de remplacer
par une clieville le via di (corr. /;;) culliira qui se comprend très bien
(« chemin dans des labours»); v. 23, ine, donné par le ms.,est nécessaire
au sens et à la mesure. — Pièce II, v. 3, m'adira (ms.) est très correct ; le
V. 21 n'a pas de sens : corr. hiiomo ch' à di se smania (ms. : chi e di
sni(Wia), c'est-à-dire « qui s'estime trop » ; les v. 25-6 ne sont pas traduits ;
V. 29, corr. coiisilio l;i trop pd durait' (ms. : ki voii puà d.) — En tête de
chaque section se lisent de lumineuses et attachantes notices, d'une
information précise et variée ; en tête du volume une Introduction
générale où M. L. essaie de rattacher cette poésie ascétique à la vie religieuse
et sociale de l'époque, mais où il me parait, comme ailleurs, exagérer l'in-
fluence que les doctrines patariniques auraient pu avoir sur la formation de
la littérature en langage vulgaire. Çà et là quelques lapsus ou fautes d'im-
pression. — P. XXXVII, 1. 2 : Porc Armât (non Aniat) ; p. xxxix, 1. 6 et 8
de la citation : <oit (non soie), m'en entremetrai (non me iti'entr.) ; p. 118,
1. 10, 1 1, au lieu de f alto, faut, l.salto, saut ; 1. 22, Rigo Qurt Mantelo n'est
pas Henri II, mais son fils, « le jeune roi » célèbre par ses prodigalités et par
la protection qu'il accorda aux troubadours. — A. Jeanroy.
Bildiographie Lorraine (i^' juillet 191^-^1 décembre 1919); Nancy-Paris-Stras-
bourg, Berger-Levrault, 1921 ; in-8, 394 pages. — Ce volume forme la
52e année (1920) de la collection des Annales de l'Est qui ont pu reprendre
enfin cette utile publication interrompue par la guerre. Les romanistes y
trouveront des indications utiles surtout aux chapitres iv (Histoire du
moyen âge), ix (Histoire littéraire) et x (Patois lorrain et littérature popu-
laire) et notamment des comptes rendus de l'ouvrage de M. de Pange sur
cHRo^iQUk 319
les Lorrains et la France tiii moyeu li^e (cf. Roviauia, \h\ , 604J, et des
travaux de M. O. Bloch sur les Parlers des Vosges viéridionales.
Myrrha Lot-Borodine, Tiois essais sur le roman de Lancelot du Lac et la
Quête du saint Graal ; Paris, Champion, 1921 ; in-8, 123 pages, avec
2 planches. — L'auteur a réuni dans ce volume trois études sur l'épisode
de la Charette dans le Lancelot en prose et dans le poème de Chrétien,
sur l'Eve pécheresse et la rédemption de la femme dans la Quête du Graal,
et sur les deux conquérants du Graal : Perceval et Galaad, qui ont été déjà
publiées, les deux premières en appendice de l'Etude sur Lancelot en prose de
M. F. Lot (cf. Konania, XLV, 514), la troisième ici-même (XL VII, 41 sq.).
F.-J. 'l'.JkNQUEREY, Plaintes de la Vierge en anglo-français (XII h et XI V^ siècles);
Paris, Champion, 1921 ; in-i6, 183 pages. — Édition, d'après tous les
manuscrits connus, de deux poèmes, tous deux imités (le premier presque
traduit) d'un célèbre morceau attribué à saint Bernard, le premier, inédit et
anonyme, de la fin du xiiie siècle, le second,. déjà publié par Th. Wright,
dont l'attribution à Nicole Bozon est vraisemblable ' ; en appendice un récit en
prose de la Passion, où la même source est utilisée plus librement. L'Intro-
duction, consacrée surtout au premier de ces textes, en étudie de très près la
langue et la versification et en détermine les sources : des notes éclaircissent
les passages obscurs ;un abondant glossaire relève tous les mots ou formes
intéressantes. Atur, autre forme de estor, ne peut signifier « lutte » ; desmu-
rer plutôt « omettre de » que « s'empêcher »; estu, fe pers. du prétérit,
non du prés. ind. de ester ; I, 978, au lieu de scencele, lire scentele. Très
utile confibution, soignée en toutes ses parties, à notre connaissance de
l'anglo-français. — A. J.
Maurice Vloberg, La Légende Dorée de Notre Dame, huit contes pieux du
moyen âge, avec une introduction et des notes critiques et bibliogra-
phiques ; Paris, D. -A. Longuet, 1921 ; in-8, 239 p. et 18 gravures hors
texte. — Les huit contes qui constituent la partie principale de ce recueil
sont : la Nativité, racontée d'après les Évangiles apocryphes ; le miracle
du clerc qui mit l'anneau au doigt d'une statue de Notre Dame, d'après
Adgar, dit Willame (sur le motif, voir l'étude dv; G. Huet, signalée ici-
mème, XLIII, 628,) ; le miracle de saint Mercure et de saint Basile, qui se
trouve chez divers sermonuaires latins et leurs imitateurs romans : le
miracle du chevalier amoureux, raconté entre autres par Gautier de Coincy
I. C'est par erreur que M. T. renvoie, à deux reprises, aune prétendue édi-
tion de ce texte par Jubinal. Le petit poème imprimé au tome II du Nouveau
Recueil de contes (p. 526) est aussi de N. Bozon, mais n'a rien de commun
avec celui-ci. Sur ce poème, voy. P. Me}'er, Les Contes moralises de N. Bo:^on,
p. xu.
320 CHRONloilË
(éd. Poquet, col. 331); la légende de 'l'hcophilc. l'une des plus populaires
au moven âge ; la vision du pré des Trépassés, racontée entre autres par
Etienne de Bourbon et dans les Fies des Pères ; l'histoire miraculeuse de
la sacristaine Béatrice, également très répandue, enfin, le conte du jongleur
de Notre Dame, dont il existe une excellente version en vers français (c(.
Rottuviia, XLMI, 448, et ci-dessus, p. 288) et diverses variantes de moindre
importance. Bien que M. V., poussé par la recherche du détail pittoresque,
ait, à mon avis, traité ses modèles avec un peu trop de liberté, en y ajou-
tant des détails qui ne se trouvent pas dans les originaux, mais sont pris
dans d'autres textes médiévaux, son livre peut être lu avec profit par
ceux qui désirent connaître l'esprit de la littérature mariale. L'intro-
duction, divisée en quatre chapitres — « l'origine et les sources latines »,
« les trouvères et les collections romanes », « valeur littéraire des miracles,
leurs peintures de mœurs », « l'esprit, la moralité des miracles de Notre
Dame » — constitue l'ébauche d'une histoire de ce genre littéraire qui
reste à faire. Les notes historiques et bibliographiques témoignent de
lectures de première main et sont très utiles. Les illustrations sont pour
la plupart postérieures à l'époque de la composition des textes pris comme
modèles. Mais il ne faut pas trop le regretter, puisqu'elles proviennent
des Très riches heures du duc de Berr\, du livre des Miracles de Notre Dame
de Jean Mielot, des Heures d'Anne de Bretagne, du Brh'iaire Grimani, etc.
— A.LÂNGFORS.
Histoire de la chimie, par Maurice DelaCRE ; Paris, Gauthier-Villars, 1920; in-
8, xv-632 pages. — Un chapitre, vraiment bien sommaire et non sans
hors-d'œuvres, sur le moyen âge et l'alchimie.
ERRATA
P. 38, 1. 10. Corriger /)flr en part.
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION.
MAÇON, PROTAT FRF.RSS, IMPRIMEURS
LES
CATÉCHISMES ROUMAINS
DU XVP SIÈCLE
En octobre i92i,M. André Bîrseanu découvrait à leud (vil-
lage dans le sud du Maramure^, hong. Jôd) un manuscrit slavo-
roumain contenant deux fragments d'imprimés dont l'un est la
seconde édition du Catéchisme roumain signalé par Cipariu à
Blaj, dès 1848, mais resté introuvable depuis '. Ce fragment est
un petit in-8° de 9 cm. 30 X 14 cm. 30 (mesure des lignes du
Catéchisme). Le titre et la première page du texte ne sont
pas conservés.
Grâce à l'amabilité de M. J. Bianu, bibliothécaire de l'Aca-
démie roumaine, où le ms. se trouve actuellement, nous avons
pu consulter rapidement ce précieux Catéchisme et le comparer
à un second volume, contenant une rédaction manuscrite
similaire, :ommuniqué à l'Académie roumaine par M. Jul.
Marpan, de Nàsàud (Transylvanie). En attendant leur publi-
cation, qui, sans doute, ne tardera pas, voici quelques obser-
vations suggérées par l'étude comparative de ces deux textes.
I. — L'existence d'un Catéchisme roumain, imprimé à
Sibiiu en 1544, est attestée par plusieurs sources contempo-
raines. Les livres de comptes de la municipalité saxonne de
cette ville mentionnent en 1544, lé juillet, deux florins don-
nés à Marcus Philippus Pictor (Maler) pour l'impression de ce
livre ^
La chronique de Simon Massa, Marcus Fuchs, etc., nous
1. V. en dernier lieu Ad. Schullerus, dans Korrespondeniblatt des Vereins
fur siehenbûrgische Landeshinde, XLIV (Hermannstadt, 1921), 58-60.
2. V. Bianu-Hodos, Bihtiografia roniîueascà veclie,\, Bucarest, 1903, 21-3.
Pour les diflférentcs missions de Marcus Pliil. Pictor en Vaiachie, cf. Ad.
Scliullerus, article cit., p. 59.
Romania, XLVIIJ. 21
322 A. kOSËTTl
donne l'information suivante: « 1559, die 12 Martii JohanneS
Bcnkncrus, index Coronensis, cum reliquis senatoribus refor-
mavit Valachoruni ecclesiam et praecepta catecheseos discenda
illis proposuit'. » Jos. Teutscii, qui vécut au xviii'^ s., mais
dont la chronique, à partir du xiv% se base sur d'anciens mss.,
constate aussi l'existence d'un Catéchisme roumain à cette date :
« I s 59, die 12 Martii verordnet Herr Johannes Benkner, Croner
Richter, den Wallachen bei dcr Stadt den Catechismum zu
lernen und sie dadurch zu reformieren ; es half aber ^venig^ »
Ces deux témoignages ne nous disent pas s'il s'agit d'une
seconde édition du Catéchisme de 1544; c'est pourquoi Nerva
Hodo!? mettait en doute l'existence de cette seconde édition à
cette date. M. St. Meteç ne l'admet pas non plus, à l'encontre
duR. P. Bàlanî.
La préface du texte découvert à leud tranche ce différend.
Nous en traduisons les passages les plus significatifs, en serrant
de près la version roumaine : [f. i v°] « ...Après quoi de bons
chrétiens tinrent conseil et traduisirent (à leur tour les quatre
l'.vangiles) du vieux slave en roumain, avec l'assentiment du
Voévode et de l'évêque Sava de Transylvanie. Et nous avons
traduit les 5'^ Evangiles, les dix coiiiniandements, le Pater nos-
ter et le Symbole des Apôtres (credin^a ap(o)s(to)lilôr), pour
que tous ceux qui sont Roumains orthodoxes (Rumâni cre§-
tini) les puissent comprendre, car saint Paul s'adresse ainsi aux
Corinthiens, chapitre xii : « Dans, la sainte Eglise il vaut mieux
1. V. Ouellen iw Gcsch. dev Stadt Brassa, IV, Brassô, 1903, 80. Pour les
auteurs de cette chronique, v. p. xxxvni et suiv. La première éd. est due à
Trauschenfeld, Chronicon Fuchsio-Ltipino-Oltardinum, Coronae, 1847, 61.
2. Ouellen, cit., p. loo. Comparer cette dernière phrase au passage sui-
vant : Val. Wagner avait imprimé en 1544 une « Profession de foi Réfor-
mée » à l'usage des Grecs de Braçov : « Soli Valachi nihil de hoc luminc
participabant, quorum sacrificuli, nimis indccti, et vixcantiunculas suas con-
suetas légère valcntes, novos ritus et dogmata respuebant, suaque quae hac-
tenuscrediderantconstanti aninio retinebant et adhucretincnt. » Cf. M. Geor-
gius Haner, i^/V/or/a ecclesiariim Trausylvauicaruvi , . . ; Francofurti et Lip-
siae, 1694, 205,
3. Cf. N. Hodo^ dans Priiios lui D. A. Sliirdia, Bucarest, 1903, 237-38;
St. Meic:} dms Lniii dnlt, I, Vàlenii de Munte, 191 3, 170, n. 4 et
D"" I. Bàlan, Liiiiba ahlilor bisericesli, Blaj, 1914, 78. Cf. aussi Rcwatiia,
XXVIII, 313.
LES CATÉCHISMES ROUMAIXS DU XVI* SIECLE 323
dire cinq paroles en se faisant entendre aussi des autres, [f. 2]
plutôt que 10.000 paroles en langue étrangère'. «Et nous vous
prions, saints pères, métropolites, évèques ou prêtres, de les
lire et de ne pas les juger et les critiquer avant de l'avoir fait,
car ils ne contiennent rien d'autre que l'enseignement des
saints Pères. Et nous vous offrons cette traduction à vous,
saint Archevêque et Métropolite Ephrem, avec l'espoir de méri-
ter la bénédiction de notre Rédempteur Jésus-Christ. Amen- ».
L'Évèque Sava qui succédait à Christophore, cité par la reine
Isabelle de Hongrie en 1557 ', est reconnu en cette qualité par
cette dernière, avant sa mort (15 sept. 1559). Ce n'est qu'après
1559 qu'il fut remplacé par Georges de Ocna, pour reprendre
sa place le 10 avril 1562 et passer ensuite en Valachie-*.
La liste des métropolites de Valachie nous est moins bien
connue. Un Anania, assassiné par ordre de Mircea Ciobanul,
le 3 février i))8 ^ est remplacé, peut-être, par un certain
Siméon ^. Ephrem est mentionné peu après, en 1560 ', mais il
n'est pas impossible qu'il ait été sacré avant cette date.
De toute façon, les sources saxonnes citées et la chronologie
des évêques roumains de Transylvanie concordent pour nous
faire admettre l'impression d'un Catéchisme roumain, en 1539, à
Braçov.
2. — On sait que le prêtre Grégoire de Màhaci nous a con-
servé dan? sa collection de livres populaires la copie d'une Iiitre-
1. On retrouve cette citation, presque mot pour mot, dans les livres
suivants, imprimés postérieurement par Coresi : Molitvenic (1564), éd.
Hodoç, dans Prinos cit., p. 250, et Bibl. rom. veche, 1, 524 ; Psautier roum.,
1570(5//'/. roiii. veche, I, 56) ;Ps. slavo-roum . , 1577 {id., p. 64).
2. Tout ce passage (depuis la citation de saint Paul) se retrouve dans
VÉvangéliaire de Coresi (1560-61). Cf. Bihl. rom. veche, I, 45.
3. V. Doc. Hurmuiaki, IIî, 445-46.
4. Cf. N. Jorga, dans Annales de VAcad. roiuii., XXVII hist., 22, n° VI;
Id., Istoria hisericei romlnesti, I (Bucarest, 1908), 171, etll (ibid., 1909), 553.
Cf. aussi l'excellent exposé de Z. Pîcli^an, dans Ctiltnracre^tind, I, Blaj, 191 1,
583-87.
5. V. N. Jorga, Istoria literat. reJig. a RonitniJor, Bucarest, 1904, 67.
6. N. Jorga, ht. hisericei rom., II, 329.
7. Seule mention dans Pah. Al. Geanoglu-Lesviodax, Istorie liisericâiiscd
pre scurt, Bucarest, 1845, 3^8.
324 A. ROSETTl
l'iire crcstineasca '. Hasdeu croyait qu'il s'agissait de la traduc-
tion d'un Catéchisme onhoào\t grec, attribué à saint Jean Chry-
sostome. Cette traduction aurait été imprimée par Benkner en
1560 ^ Al. Philippide pensait que cette copie reproduisait l'édi-
tion roumaine de 1559. Il voyait à tort, dans un autre texte du
Cod. Stiird:{aims {Cuvente, II, 120-26) une copie du Catéchisme de
1544 '. Sbiera était d'avis que la copie du prêtre Grégoire
reproduit l'édition de 1544 ou de 1559 -*. M. N. Jorga et
NervaHodo^ sont pour une copie d'après le Catéchisme àç. 1544 ^
Ces trois savants, comparant le texte du Pater iioster qui se
trouve dans le codex du prêtre Grégoire, à celui contenu dans
la seconde Ca:;^ajna de Coresi (1581), arrivent à la conclusion
que Coresi reproduit cette prière d'après le Catéchisme de 1544
(v. ci-dessous). M. Gaster est d'un autre avis. Pour lui, le frag-
ment du Cod. Sturdzanus Qsl copié sur la Ca^ania c\\.ét '^.M.Ov.
Densuçianu, enfin, doute que Vlntrebare reproduise le Caté-
chisme à^ 1544 : « les particularités linguistiques du manuscrit,
ajoute-t-il, nous ramènent plutôt aux textes imprimés plus
tard par Coresi '. »
3. — Le ms. appartenant à M. Jul. Mar^ian (v. ci-dessus)
est un petit in-12 (6 cm. à 6 cm. 30 X 11 cm. 30) de 124 ff.,
qui paraît avoir été écrit par la même main, du commence-
ment à la fin. Il s'agit d'une copie effectuée fort tard (peut-
être vers la fin du xvii^ siècle) pnr un écrivain peu instruit. On
y rencontre, presque h. chaque page des fautes grossières et des
abréviations peu usitées.
1. Cf., B. P. Hasdeu, Cuvenle den hàtnhii, 11, Bucarest, 1879, 99-107.
2. Ici., pp. 95-7.
3. V. Al. Philippide, Introâ. în istoria limhei ^i literat. rorn., la^i, 1888,
58-9.
4. 1. G. Sbiera, Mi^càri cultnrah ^i literare laRomînii Jiii sliiiga Duniirei...,
Çernâu^i, 1897, 100-03.
5. N. Jorga, Istoria literat. religioase.... 64-7 ; Nerva Hodo^, ûuvr. cit.,
236-7-
6. M. Gaster, CIn-estomathie rouni., I, xxxv et xlv-xlvii ; Id., dans Grô-
ber's Gruiidriss..., II, 3, 266. On sait que Gaster soutient que le Psautier de
Scheia est copié sur celui imprimé par Coresi. V. Chrestomatlne rouni., I,
XXI et xciii-xcv ; Id., dans Archivio gîottologico ital., XII, 197, et Gruiidriss
cit., 268.
7. Ov. Densuçianu, Hist. de la langue ronmaiiic, II, Paris, 1914, 4.
LES CATECHISMES ROUMAINS DU XVI^ SIECLE 325
Le Catéchisme (Intrehare crestineasca) se trouve aux tf. 1-12 v°.
Nous avons collationné le Catéchisme de leud sur le texte
correspondant du Cod.StHrd~ûiiiis : ils sont identiques, si ce n'est
quelques divergences orthographiques de peu d'importance, et
ces deux omissions dans le fragment de Màhaci :
Cat. leud, f. 3 : tocmélele la Hs. sâva acela àmil ' cine créde
ertaciuné = Ciiv. II, 995 tocmélele créde. — Id., f. 10 v° :
tatàlûi ^i fiiului si d{ii)hfilui sfàntù = id. loé^ : tatdlûi
sf(â)ntù — Asimtl du Cat. leud (f. 5) est remplacé dans
la copie du prêtre Grégoire par calul (p. 10 1^) ^ La préface
du Catéchisme de leud manque en entier dans ce dernier texte.
Comparé au ms. Marpan le Catéchisme de leud présente des
rapports presque semblables. On relève dans ces deux textes
les omissions suivantes :
Omissions dans le Cat. Jeud.
Ms. Martian. C.\t. Ieud.
F. 2 vo: crêde /" Hs ieita i i-se F. 3 : créde ertâciunc.
vor.
Ff. 4 V0-5 : nu veri fi si Vererè sa F. 4V0: nu veri fi. a treia.
cinstesti câ iasle rdsligiiitolâ doiinioloi\
lui Is. Hs. a treia.
F. 5 : dumereca. si prainicile iëlia F. 4 \° : duminica. a patra.
dumned^ee^tile. a patra.
F. 8 yo numeleal lui Hs. preajutorû. F. 9 : uumele al lui pre ajûtori.
O.MISSIONS DANS LE .\1S. MaRTL\N.
Ms. Martian Cat. Ieud.
Ff. 5 vo-6 : nece boulù | necc ne- F. 5 : nece boulù. uece asinulû,
mica. nece nemicâ.
Ff. 8-8 vo : milcuira iaste ceva F. 9 : milcûitûra iaste acëia cihnlû
delà dumnedzâu. ccremà cevà delà dumnezeû.
Le copiste du ms. Marçian s'arrête au f. 7 v°, après avoir
1. Nous transcrivons par û le oy cyrillique, par ôle oj, et par f" le I'. Il est
à peine besoin de faire remarquer, à ce sujet, que nous n'avons voulu
donner que la transcription exacte des textes.
2. Dans le texte des 10 commandements, cf. ci-dessous, ^ 4.
326 A. ROSETTI
copié « pren ce ne vom (ispa)si ». Pour que le lecteur puisse
se rendre compte de son procédé, nous renvoyons à l'éd. Has-
deu, Cuvcnte, II, p. ro25 : «. pren ce ne vfimii ispasi ». Il continue
sa copie, sans mot dire, et transcrit les lignes 6-9 de la page 104 :
« (î"su)?ù. IsHs.... ce e(:yti) » (f. 7 v°). Là, il s'arrête à
nouveau et continue, de la même façon, en copiant la partie
comprise entre la p. 104'^, de l'éd. citée, jusqu'à la p. 107*'
(fin): f. 8, inc. : « câte ràndûre de lûcrCire sa ne cuprindem
pomèna mea » (f. 12 v°). Ainsi, sa copie omet le passage com-
pris entre les i. 6-18 de la p. 102, 4-6 de la p. 104, le Pater
noster et le Credo, qu'il place à la fin de son Catéchisme (fF. 14 v°-
17 v°).
Le Credo est fort probablement copié sur le MoUtvenic de
Coresi (1)64) ' ou bien sur une rédaction analogue. Une com-
paraison entre ces deux textes révèle les omissions suivantes,
dues au copiste du ms. Marpan :
Malitvemc, éd. Hodoç, p. 260'^-'^ : Dumnezeu adeveritù
det" Dumnezeu adeveritù, nâscutû=ms. Marpan, f. i6v°: dom-
(n) âdzâu adivirit. nâscut. — Id. id. ^°-^' : furâ ci dereptû
oamenii si dereptiï a noastrâ = id. id. : furà §i dereptù a
no(as)trâ. — Id., p. 26i9-'' : ci în duhul sf(â)ntù, Dom-
nul via^â fàcâtoriul ce deî" tatâlù iaste, ce eu iatâl §i eu fiiulù
= id., ff. 17-17 V** : §i d(u)hùl sv(â)ntù domnul | via;â
fàcâtoriul ce deî" tatâl iaste §i eu fiiu.
Notons encore ces deux divergences dans le lexique : Molitv.,
p. 260 ' : dcçtinse = ms. Marpan, f. 16 v° : coborà-se, et id.,
p. 261 5 deî" Pilatù = id., f. 17 : deî"tà<i> suptû Pilât.
Ces faits nous amènent à la conclusion suivante : le Catéchisme
du n:s. Martian n'est pas copié sur celui de leud. Le fragment
du Cod.Stiird~anns est très probablement copié sur cette édition.
Ces trois versions remontent à une même traduction roumaine
originale (v. ci-dessous, § 5).
I. Éd. Hodoç, 0H17-. cit., ou Bianu-Hodos, Bibtiografia..., I, 525. Sur ce
MolUveiiic, V. les notes complémentaires de E. Dâianu, dans Ràiv^ul, VI,
Cluj, 1908, 168-81. Le Pater noster de. ce livre reproduit celui du Catéchisme
de 1559. On retrouve ces deux prières et les 10 commandements dans la
seconde Ca^ayna de Coresi (1581). V. éd. Procopovici-Puçcariu : Diaconul
Coresi, carte eu invâ^àturâ (1581), éd. de la Commission hist. de Roumanie,
I, Bucarest, 1914, '561-63.
LES CATÉCHISMES ROUMAINS DU XVI' SIECLE
327
4. — Sbiera est le seul qui ait coUationné des parties de
Ylntiebare du prêtre Grégoire de Mahaci sur le Petit Catéchisme
de Luther {onvr. cit., 101-03). Il trouve une ressemblance frap-
pante entre ces deux textes (/J,, loi) '.
Voici le résultat de notre comparaison:
Petit Ccitécliisme de Luther (éd. Catéchisme roiiiiiaiti (éd. 1559, ms.
1529)=. Martial! et fragment de Mahaci).
a) Longue préface au lecteur. a) Courte préface, différente (leud,
Martian).
b) Manque. /;) Introduction rédigée sous forme
de dialogue, où il est constaté que le
« chrétien, dont le nom dérive de
Jésus-Christ », avoue sa foi en lui par
le baptême et le fait qu'il connaît la
« racine de la chrétieneté ». (leud,
Martian, Mahaci).
c) Les 10 commandements, suivis c) Les 10 commandements, sans
chacun, d'un commentaire. commentaires (id.).
il) Manque.
d) Considérations sur les 10 com-
mandements (ib.) et sur l'Évangile
(îeud, Mahaci. Cf. ci-dessuB, ^ })•
e) La profession de foi (symbole e) La profession de foi orthodoxe
des Apôtres). (symbole de Nicée), dans la rédaction
1. V. aussi N. Jorga, ht, literat. relig., 66. L'évêque Melchisedec
(Annales de VAcad. roum., XII hist., p. 60) mettait à la base de la traduc-
tion roumaine un catéchisme calviniste.
2. Cf. Luther, KritiscJie Gesamnitatisgabe, XXX', Weimar, 1910, 264 et
suiv. Nous n'avons pas eu à notre disposition le Catéchisme édité par Hon-
terus (Braçov, 154761 1555)» 1"^'^ M. Ad. SchuUerus, de Sibiiu, a bien
voulu nous indiquer que cette édition est semblable à celle de Wittemberg.
Sur l'éd. de Honterus, v. Jos, Trausch, Scbriftsteller-Lexikon der Siehenbiïrger
Deutschen, II, Kronstadt, 1870, 197 et suiv., Fr. SchuUerus, id., IV, Her-
mannstadt, 1902, 207 et suiv., et Joh. Honterus, Ausgeiviibtle Schrijten, éd.
Osk. Netoliczka, Wien-Hermannstadt, 1898, p. vi. Le texte de Luther
est reproduit par Sh'iQYA, îoc. cit. Nous avons jugé inutile de l'imprimer à
nouveau.
328
A. ROSETTI
J) Le Pati'i- tioster, commenté.
g) Manque.
h) Le sacrement baptismal (das Sa-
crament der heiligen TaufFe).
constantinopolitaine, sans filioqiu '
(leud, Marpau, Màhaci).
J) Le Pater noster, sans commen-
taires (id.).
g) MUcuitura ^i datiil de har. Milcui-
tiira z=quand on appelle Dieu en aide.
Diitiil (te har -= quand on se souvient
des bienfaits de Dieu et qu'on le loue
dans la personne de notre Sauveur.
Suit rénumération des 5 parties dont
se compose la prière et les 7 requêtes
comprises dans le Pater noster (ib.).
h) Les rédactions roumaines con-
tiennent la traduction de ces deux
passages ' :
Petit Catéchisme de Luther: i) « Da unser Herre Christus
spricht Matthei am letzten zur Namen des Vatters
nnd des Sons tind des heiligen Geists ». Le fragment de Màhaci
omet cette partie finale, qui se retrouve dans les versions de
leud et du ms. Mar^ian (v, ci-dessus, § 3). 2) « Da unser
Herre Christus spricht Marci am letzten der wird ver-
dampt » (leud, Marpan, Màhaci).
/) La communion (das sacrament /) Seul le fragment suivant :
des Altars).
1 . C'est sous cette forme (symbole de Nicée) que le Credo a été prêché
dans l'Église Réformée de Transylvanie (in summo officio). On le retrouve
dans les Missels du temps. Entre 1480 et 1537, par ex., nous en avons
compté 31 éd. qui circulaient dans cette province. V. là-dessus Szàbo Kâroly
et Hellebrant Arpâd, Régi magyar Kônyvtdr..., I, Budapest, 1896, table.
Remarquons à ce sujet que les Réformés admettaient les symboles des
Apôtres, de Nicée et de saint Athanase. Dans les œuvres de Hontcrus, le
réformateur des Saxons de Transylvanie, on trouve des dispositions rela-
tives à ces deux dernières rédactions. Le symbole de Nicée sera lu « in
summo officio », celui de saint Athanase « in officio matutino ». V. Joh.
Honterus, éd. cit., p. 16, 17, ii4et 1x6. On sait que la partie finale du Psau-
tier de Scheia contient ce symbole.
2. Nous n'en donnons que le commencement et la fin.
LES CATECHISMES ROUMAINS DU XVP SIECLE 329
Id. : So schreiben Jie heiligen Evangelisten Mattheus, Mar-
cus, Lucas und Sanct Paulus : Unser Herr Jhesus Christus, in
lier nacht da er verraten luard, nam er das brod zn
meinem gedechtnis ». Les rédactions roumaines ajoutent la
citation des endroits où se retrouvent ces passages, par exemple,
Catéchisme de Miihaci (Cuvente, II, p. io6'-*) « Mathei io6,
Marco 64, Luca 109 « ', omettent la phrase en italiques et
prennent fin, après avoir traduit la dernière partie du texte de
Luther, copié ci-dessus.
Le Catéchisme roumain comparé au luthérien présente en
bien des points une rédaction similaire à ce dernier, en d'autres
une rédaction écourtée de ce texte. Il contient, d'autre part,
des parties qui ne s'y retrouvent pas. Dans tous les cas, il nous
mène bien loin du Catéchisme orthodoxe -. Pour le Credo, il
est très admissible que le traducteur n'ait pas osé le présenter
sous une forme qui aurait prêté à la critique, cette prière étant
dans toutes les mémoires.
Il fallait être prudent, et nous rappellerons à ce sujet que le
fait de traduire et d'imprimer des livres roumains de cette caté-
gorie était, au xvi^ siècle, une tentative hardie qui devait s'ap-
puyer sur l'autorité de l'Eglise. C'est pourquoi ceux qui ont
imprimé le Catéchisme à.éco\ivQïX.2i\Q\ià, après avoir mentionné
l'assentiment qui leur avait été octroyé par le voévode et
l'évêque de Transylvanie, demandent la bénédiction du métro-
polite de Valachie, autorité suprême en cette matière. L'église
orthodoxe, sans doute, avait ses organes de contrôle, et les
livres imprimés plus tard par Coresi passèrent en petit nombre
les Carpathes '.
1. Cf. N. Jorga, otivr. cit., pp. 66, où il indique que ce passage se retrouve
dans r Evangéliaire de Coresi (1560-61).
2. Pour le contenu de ce Catéchisme, cf. Sbiera, ouvr. cit., p. 100-01 et
surtout Hodos, id., p. 236-37. V. aussi Melchisedec, Annales, cit. p. So-
no.
3. Cf.N. Jorga, ouvr. cit., 71-2 et 106. Croire, comme le veut M. Meteç,
que l'impression des livres, par Coresi, sous le patronage des Saxons de Tran-
sylvanie, n'était qu'une « affaire » commerciale, exclusivement, c'est sim-
plifier par trop une question bien plus complexe. On se demande, d'ailleurs,
s'il ne s'était agi que de commerce, pourquoi Coresi ne se serait pas borné
à imprimer des traductions de livres orthodoxes, au Heu d'introduire dans ses
330 A. ROSETTI
Nous venons Je voir que seuls certains fragments du petit
Catéchisme de Luther peuvent être mis à la base des rédactions
roumaines analysées. Le traducteur, ayant eu sous la main un
second Catéchisme, a-t-il combiné ces deux versions, ou bien
a-t-il copié une autre rédaction en entier? Dans les deux cas,
nous nous demandons quel est ce texte. Nous ne saunons le
préciser. Jusqu'à aujourd'hui, les recherches de M. Schullerus
pour le découvrir ont été vaines. Des recherches dirigées vers
les rédactions hongroises contemporaines du Catéchisme pour-
raient donner, peut-être, un meilleur résultat. A ce sujet, nous
signalons le Catéchisme imprimé par Heltai Gaspâr en 1550 '.
5. — Quelques mots, avant d'arriver aux conclusions, sur
une particularité linguistique du Catéchisme Mar^ian.
Ce texte est à moitié rhotacisant (-?z->--r-) : sur la même
page, apparaissent des formes normales et d'autres rhotacisées.
Il est intéressant de constater que le Pater no^ier et le Credo,
qui, fort probablement, sont copiés sur le Moïitvenic de Coresi
(v. ci-dessus, § 3) ne présentent pas ce phénomène. Ajoutons
qu'aux ff. 18-19 ^^ copiste donne à nouveau le texte des dix
commandements, cette fois identique à celui du Caîéchisvie de
leud ou de la seconde Ca^ania (1581) (id.). Nous croyons que
le Catéchisme Marpau est copié sur un texte rhotacisant. A ce
sujet, nous relevons la forme vereiù du f. i v° qui nous indique,
éditions maints passages pris à des ouvrages réformés ? (V, St. Mete§, ht.
bisericei p a vie(et religioase a Romînilor ditt Ardeal ^i Ungaria, I, Arad,
191 8, 72-3 et 114, et Relatiile comerciah aie tàrei Roinîne^ti eu Ardealid,
Sighisoara, 1921, 148-51. M. Jorga a bien montré quelle était la cause
profonde qui faisait agir de la sorte les Réformés : les relations hiérar-
chiques entre l'Église roumaine de Transylvanie et celle des Principautés
étaient vues d'un œil inquiet par l'autorité politique d'au-delà des Carpathes ;
ces relations soutenues entretenaient un état d'esprit, qui, sans doute, contri-
buait aussi pour décider les expéditions de ces voévodes en Transylvanie,
expéditions bien souvent désastreuses pour les populations non-roumaines.
C'était, enfin, un prétexte sans cesse menaçant, et les dirigeants pouvaient
craindre, à juste titre, le réveil d'une conscience d'unité religieuse, qui aurait
pu ne pas tenir compte des frontières politiques. Cf. N. Jorga, htoria Romî-
nilor din Ardeal si L'ugaria,!, Bucarest, 1915,164.
I. V. Borbély Istvin, Heltai Gàspdr, Budapest, 1907, 13. Le passage
qu'on nous en donne, toutefois, ne nous laisse pas grand espoir là-dessus.
LES CATECHISMES ROUMAINS DU XVr SIECLE 33 1
vraisemblablement, que le copiste se trouvait devant la graphie
ven, l'a reproduite, puis, se rendant compte qu'il s'agit de
veifi, s'est contenté de corriger, sans toutefois effiicer la forme
rhotacisée. Dans le courant de ce ms. nous avons rencontré
encore deux cas, qui peuvent présenter cette particularité, mais
provenant de l'original, ce qui prouve que les formes rhotacisées
ne sont pas dues au copiste. C'est pourquoi ce phénomène
n'apparaît plus dans les textes copiés sur des traductions non
rhotacisantes '. Le Catéchisme du ms. Mar^ian dérive d'un ori-
I. Les formes i'^tnrërecuî (f. 68) et printr' drimâ = inimà (f. 38 vo), qui
apparaissent une fois, doivent être considérées plutôt comme des cas de
rhotacisme, dus à l'original que copiait celui qui nous a laissé le ms. Mar-
çian. La première apparaît dans le récit intitulé « Descente de la Vierge aux
enfers » (ff. 66-75 du ms. Mar^ian). On retrouve cette narration dans deux
autres recueils contemporains, cf. Roinania, XLVII, 124. Il est vrai que dans
ces deux cas, les phonèmes réalisent les conditions qui pouvaient provoquer
l'assimilation et la dissimilation consonantique. Mais encore, pour admettre
qu'il y a eu là jeu de ces tendances phonétiques, faudrait-il pouvoir fournir
des exemples de formes avec -n- > -r- dans des régions non-rhotacisantes.
Nous n'en connaissons pas pour la première. La seconde apparaît assez sou-
vent sous cet aspect — notamment dans le Bihor — en compagnie d'autres
mots qui présentent le même phénomène (v. là-dessus G. Weigand, 6 -ter
Jahresbericbl , p. 16, et Linguistischer Atlas..., carte 55, et P. Hetcou,
Poeiia poporalà din Bihor, Beius, 19 12, pp. 69, 75, 78, 79, 80 et 89). Mais
elle a pu voyager, d'autre part, avec les chansons populaires qui en font un
usage fréquent. Dans tous les cas, son phonétisme ne peut prêter, d'aucune
façon, un point d'appui assuré. Para (= pînâ, f. 68, i fois, fF. 88 v» et 92
2 fois) apparaît même en dehors des régions rhotacisantés (cf. S. Puscariu,
Etym. Wôrterh. der riiinân. Spr., Heidelberg, 1905, n° 13 19).
On peut constater le phénomène inverse dans Vlntrehare du prêtre Gré-
goire — dont le parler était caractérisé par le rhotacisme — qui copie en
1607 l'édition de 1559 du Catéchisme, sans y introduire cette particularité"
(jiimerilë, Cuventi', II, loi'* =7iiininilè du Catéchisme 1559, f. 5 vo, est un
cas de dissimilation consonantique. V. Hasdeu, id., pp. 96-7, et Candrea-
Densusianu,D/c//o«<ir elimoloaic al limhei romîne Bucarest, 1907, no 1231).
V. en dernier lieu, sur ce point, Daco-Romania, I, Cluj, 1920-21, 342, n. 2.
Un exemple à rapprocher de la graphie veren'i cit. se trouve dans les
Cugetdri in ora niorlèi conx,enves dans la collection connue sous le nom de
« textes bogomiliques ». Il s'agit de purene (Cuvenle, II, p. 456^'). Ce texte
présente encore deux exemples de -n- > -r (c(. id., pp. 13 et 478). M. Drâ-
gan en conclut que le rhotacisme, dans ces trois cas, est dû au copiste
33 2 A. ROSETTI
ginal rhotacisant — directement, ou par l'intermédiaire de
copies postérieures. — Cet original contenait, en plus du texte,
V Introduction adressée aux fidèles, dont nous avons parlé ci-
dessus. Comparé au Catéchisme de leud, notre texte se com-
porte de telle façon que nous devons supposer que ces deux
rédactions remontent à une même traduction originale, mais
par des intermédiaires différents.
6. — A notre avis, le Catéchisme découvert à leud a été imprimé
par Coresi, à Braçov, en 1559 \ S'agit-il d'une réimpression de
rédition de Sibiu(i544)?Seule la découverte de ce dernier livre
trancherait cette question. Que cette seconde édition reproduise
l'ancienne ou bien une traduction faite en un autre endroit,
notre conviction est que le diacre Coresi^ cette fois encore, ne
fit pas œuvre de traducteur. On pourrait même supposer que
la traduction roumaine de 1 544 n'est peut-être pas due à Phil.
Maler \
De toute façon, les faits examinés et la logique n'opposent
rien à la supposition qui nous a entraîné à placer la traduction
roumaine originale qui servit cà l'édition de 1559 dans la région
où se firent les premières traductions roumaines. Nous n'avons
pas besoin d'expliquer le manque du rhotacisme dans ce livre.
On sait que Coresi soumettait ses éditions à une révision qui
était parfois une refonte (par exemple pour VApostol roumain
(N. Dràgan, Codiceh Todorescu si xd. Martian, Bucarest, 1914,82-3). L'his-
toire de ce texte, cependant, nous ferait incliner, plutôt, vers un avis contraire
(V. Romania, XLVII, 126-7 ^^ 128-9). Nous "^ croyons pas que l'on puisse
prouver, avec certitude, que parmi les textes roumains copiés à cette époque
il yen ait qui doivent cette particularité aux copistes qui nous les ont laissés.
La conjecture de M. D. peut, tout aussi bien, être refaite en sens inverse.
1. Coresi s'y trouvait dès 1557. V. Annales de VAcad. rouni., Bucarest,
191 î (XXXII, Deshateri, pp. 17-18), où M. J. Bianu annonce la découverte
par Nerva Hodoç, dans la bibliothèque de la Métropole roum. de Sibiiu, d'un
petit Ocloich slave, inconnu auparavant, imprimé à Brasov en 1557 par Oprea
logojdtiil et Coresi, sous l'égide de J. Benkner. M. Bianu attire l'attention
sur la place qu'occupe Coresi dans l'épilogue de ce livre, à la suite d'Oprca,
dont il était fort probablement l'élève.
2. C'estl'avis de M. Jorga (Ist. literat. relig., 65-6) combattu parM. Schul-
lerus (article cit., 60-61). Ses arguments, cependant, n'arrivent pas à nous
convaincre.
LtS CATÉCHISMES ROUMAINS DU XVl'= SIECLE 33^
de 1563). La version du ms. Mar^ian nous donne une idée
de ce que devait être la langue de cet original.
Il nous paraît tout naturel d'admettre qu'une fois encore,
les Réformés de Sibiu s'adressèrent à ceux qui, dans la région
N.-E. de la Transylvanie, traduisaient des livres pieux sous
l'impulsion de la Réforme de Luther. Un second centre de
propagande, tout aussi puissant que celui de Sibiiu-Braçov
se trouvait dans la région du Zips et du comté de Saros,
notamment dans les villes de Kaschau, Leutschau et de Leibitz.
Th. Huszti, qui prêcha la Réforme dans le Maramureç, venait
de là '.
L'éditeur du Catéchisme, découvert à leud devra comparer les
caractères employés pour cette impression à ceux de VOctoich
slave, imprimé par Coresi en 1557, à Bra^ov (v. ci-dessus).
Qu'ils soient identiques ou non, le résultat de cette comparai-
son ne pourrait, d'ailleurs, infirmer nos conclusions. Le fait que
la préface de ce livre annonce la traduction des Evangiles (l'éd.
de Coresi porte la date 1560-61) et que la langue de ce Caté-
chisme est en tout point semblable à celle employée dans les
autres livres du diacre, nous mène, presque sûrement, vers
cette conclusion. Nous pourrions représenter le résultat de
notre enquête par le schéma suivant ^ :
1. Ce n'est pas le lieu de nous étendre sur ce sujet. Nous nous conten-
tons d'indiquer quelques sources : l'excellent exposé de Ignaz Aur. Fuchs et
Ernst Klein, Geschisçhte. von Ungarm, III, Leipzig, 1874, 394-95 et 634-36 ;
Fr. Ad. Lampe, Hist. ecclesiae Reformalae in Hungaria et Transytvania ,
Trajecti ad Rhenum, 1728, 108-09. ^oux la Réforme dans le Zips voir spé-
cialement Sam. Klein, Handhuch der Gesclj. von Ungarn, Leipzig-Kaschau,
1853, 411-14 et quelques documents sur les progrès de la Réforme dans
cette région, dans le Diplomatariurn comitatus Sarosiensis..., éd. C. Wagner,
Posonii et Cassoviae, 1760, p. 31 et 152 (1525), ''496 (1534), 497
(1538), 498 et 500(1541).
2. Il est à peine besoin de faire remarquer que la filiation de ces rédac-
tions est impossible à reconstituer. A priori, il est prudent d'admettre des
copies intermédiaires.
}3^
A. ROSETTI
Petit Catécliismc de Luther + •^' (fcd. inconnue)
ou bien
y
(réd. inconnue d'un Catccliisme, semblable,
en quelques points, au petit Cat. de Luther)
A'
Traduction roumaine originale
(après 1529).
Credo du Molitvenu
de Coresi(i564)?
Catéchisme roumain
imprimé à Braçov, en 1559
(découvert à leud).
Catéchisme du ms. Martian Catéchisme du Cod. Sturdzanus (1607).
(fin du xviie s. ?)
Alexandre Rosettl
LES PREMIERS EXEMPLES
DE
L'EMPLOI DU PROVENÇAL
DANS LES CHARTES
Je me propose de signaler, eu considérant chaque départe-
ment du midi de la Erance, les plus anciens documents d'ar-
chives écrits en provençal '.
L'enquête à laquelle conduit ce dessein est très vaste. Elle
n'a pas été commencée avec le projet de la poursuivre aussi
loin qu'elle peut l'être. Il ne faut pas espérer que les résultats
définitifs d'une telle entreprise soient atteints par un seul
auteur. Attendons-les plutôt de recherches engagées dans nos
provinces par des érudits à qui les sources de l'histoire locale
sont aisément accessibles. Le temps où ces travaux particuliers
seront accomplis ne saurait être proche, aussi a-t-il paru utile
de traiter la question provisoirement. Grâce surtout à la pré-
paration d'un recueil des chartes provençales originales anté-
rieures au xiii^ siècle et à l'usage des notes destinées par Paul
Meyer à l'achèvement de sa publication des Documents linonis-
tiques du midi de la Fiance ^, j'espère avoir approche la vérité
d'assez près pour que mon information vaille d'être rendue
publique. Puisse cet essai, en posant les résultats acquis, pro-
voquer de nouvelles recherches !
Dans l'Europe méridionale, les rédacteurs des actes ont
d'abord employé la langue vulgaire au milieu de phrases
latines, quand leur ignorance ne leur permettait pas d'expri-
1. Le premier état de cette étude a été communiqué au Congrès des socié-
tés savantes de Paris, dans sa séance du matin du 30 mars 1921.
2. Je reconnais bien volontiers que l'obligeance de plusieurs érudits du
midi de la France avec qui j'ai correspondu m'a valu aussi de précieuses
informations.
33^ C. BRtlNËL
mer autrement leur pensée '. Les plus anciennes pièces dans
lesquelles cet usage nous a transmis quelques mots provençaux
passent pour remonter au milieu du x*^ siècle ^ L'opinion est
mal justifiée. On s'en rapporte à des chartes non datées du car-
tulaire des Trencavels, vicomtes de Béziers >, publiées en partie
par Raynouard^ et assignées à l'an « 960 ou environ ». Or,
cette date, empruntée par l'éditeur au titre du manuscrit de la
collection Doat qui lui servait de source, n'est pas fondée. Les
mêmes textes ont été imprimés dans l'Histoire générale de Lan-
guedoc sous des dates raisonnées, toujours notablement posté-
rieures, et parfois d'un siècle, à l'année 960 5. Quanta l'accord
de 954 entre les vicomtes de Cerdagne et d'Urgel cité par
A. Giry comme la plus ancienne charte farcie d'expressions pro-
vençales, il n'intéresse que le catalan ^\ Il reste pourtant exact
que les premiers exemples de notre langue méridionale sont
1 . Voir l'étude sur les premières chartes en langue vulgaire dans les pays
de langue romane, publiée par H. Bresslau dans le Gruinhiss der loniatiischen
Philologie dt Grôber, t. I (Strasbourg, 1904-1906), p. 243.
2. C. Appel, Proven-^alische Lautîebre (Leipzig, 1918), p. 7. Diez, Gram-
maire des langues romanes, t. I (Paris, 1874), p. 95, et M. J. Anglade, Gram-
maire de Vancien provençal (Paris, 1921), p. 13, par distraction, ont reporté à
l'année 860, au lieu de 960, la date des plus anciens textes en langue mixte,
ce qui a entraîné le second de ces érudits, dans son Histoire sommaire de la
littérature méridionale (Paris, 1921), p. 7, à écrire que la langue du midi de
la France commence à apparaître, par mots isolés, dans des chartes du
ix= siècle. Grôber, Grundriss, 't. I, p. 556, parle aussi de mots provençaux
introduits au ix« siècle dans des actes latins, en renvoyant à Raynouard,
Choix, t. I, p. 34, passage où ne sont pourtant cités que les exemples publiés
par Raynouard sous les années 960 et suivantes.
3. Sur ce cartulairo, voir ci-après la notice du département de l'Aude.
4. Choix de poésies originales des troubadours, t. II (Paris, 181 7), p. 40 :
« Actes, titres de l'an 960 ou environ tirés d'un manuscrit de Colbert, fol.
no 165, intitulé Recueil de divers titres et mémoires..., t. I depuis Van i)bo jus-
qu'en Vannée ujy ». Le titre, que nous abrégeons, est textuellement celui du
ms. 165 de la Collection Doat à la Bibliothèque nationale.
5. Raynouard a connu ces éditions, dont il donne des extraits (p. 48 :
« Actes, titres de 985 à 1080 »). Par suite de la brièveté des passages retenus,
il ne s'est pas aperçu que ceux-ci faisaient partie des documents imprimés
un peu plus haut sous des dates antérieures.
6. Manuel de diplomatique (Paris, 1894), p. 466.
l'emploi du provençal dans les chartes 337
donnés par les mots vulgaires ainsi introduits dans des docu-
ments latins. Ces témoignages sont si frustes que, malgré leur
ancienneté, ils offrent souvent un faible intérêt linguistique. Les
actes qui les contiennent échappent en outre facilement aux
recherches, car ils se confondent à première vue avec les mil-
liers de pièces purement latines des xi' et xii' siècles. J'ai cru
pouvoir ne pas m'attarder à les rechercher avec rigueur et à
les indiquer d'habitude autrement que par groupes.
Je considérerai dans l'ordre alphabétique les déparlements du
domaine de la langue provençale tel que M. J. Ronjat l'a déli-
mité '. Les défimts logiques de cette méthode sont communs
à toute autre et ses avantages pratiques sont évidents.
*
* *
Alpes (Basses-). — Le plus ancien texte en langue vulgaire
des pays qui ont formé le département de ce nom est, suivant
Paul Meyer % la traduction du cartulaire de Manosque ' (arr. de
1. Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes (Mâcon, 1913), p. 2. Je
n'ai trouvé aucun texte dans les parties des départements de la Vienne, de
l'Indre, de l'Allier, de la Loire, de l'Isère et des Pyrénées-orientales qui soDt
de langue nrovençale. La coutume de Saint-Bonnet-le-Château, éd.
P. Meyer, Recueil d'anciens textes (Paris, 1874), p. 173, n° 56, et [Langlois et
Condamin], Histoire de Saint-Bonnet-le-Chdteau , 1. 1 (Paris, 1885), p. 74, loca-
lité du département de la Loire pourtant comprise par M. Ronjat dans l'aire
des parlers provençaux, n'a pas été retenue, parce que la langue de ce docu-
ment ne conserve pas toujours la voyelle latine a accentuée. Pour le catalan,
parlé, comme on sait, dans les Pyrénées-Orientales, voir P. Pujol, Documents
en vulgiir dels segles XI, XII, et XIIl procedents del Insbat de la seu d'Urgell
(Biblioteca filogica de l'Institut de la Uengua catalana,!, 191 3). D'après cet
ouvrage, le plus ancien document rédigé entièrement en catalan a été écrit
entre les années 1 1 10 et 1 125. Sur les plus anciens textes catalans de France,
voir Alan, Documents sur la langue catalane des anciens comtés de Roussillon
et de Cerdagne, dans la Revue des langues romanes, t. III-XI (1872- 1877).
2. Documents linguistiques du midi de la France (Pa.ns, 1909), p. 192.
5. Le livre des privilèges de Manosque. Cartulaire municipal latin-proven-
çal (i 169-13 15) publié par M. Z. Isnard... suivi de remarques philologiques
sur le texte provençal par C. Chabaneau (Digne et Paris, 1894). Voir les
comptes rendus de Paul Meyer, Roinania, t. XXIII (1894), p. 5J6, et de
M. A. Thomas, Annales du Midi, t. VI (1894), p. 222.
Romania, XLVIIL 22
338 c. BRUNEL
Forcalquicr), faite en 1293 parle notaire Audebert Gauzi. La
date d'apparition du provençal dans les actes de la région peut
être avancée d'un siècle. Le fonds de la commanderie de
Manosque aux archives départementales des Bouches-du-
Rhône conserve en effet sous la cote H 638 un rouleau écrit
en langue vulgaire à la fin du xii'' siècle qui contient une liste
de redevances dues à l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem.
Malheureusement ce texte assez étendu n'est en grande partie
qu'une suite de noms de personne, de noms de lieu et de
chiffres.
Alpes (Hautes-). — Quelques pièces latines du cartulaire
de la chartreuse de Durbon ' publié par l'abbé Guillaume con-
tiennent nombre de mots romans. Leur date est comprise entre
les années 1193 et 1208. La plus ancienne charte originale en
langue vulgaire du Gapençais est conservée aux archives dépar-
tementales des Hautes-Alpes et a été reproduite en foc-similé
pour l'Ecole des chartes ^. C'est un acte de partage des pâtu-
rages de Montmaur ' faisant partie des archives du monastère
de Notre-Dame deBertaud +. Paul Meyer et l'abbé Guillaume l'ont
tous deux plusieurs fois publié^ le premier datant la pièce de la
fin du XII' siècle et le second du commencement du siècle
suivant K
Alpes-Maritimes. — Si, parmi les documents provençaux
relatifs à ce département, Paul Meyer n'a pu signaler de pièces
originales antérieures au xV siècle, il a publié d'après des car-
tulaires quelques chartes qui comptent entre les témoignages
les plus reculés de la langue parlée dans le midi de la France.
1. Comm. de Saint-Julien-en-Bcauchêne, cant. d'Aspres-les-Veynes, arr.
de Gap
2. Ce fac-similé est coté : Ancien fonds, n" 420. Un exemplaire de la col-
lection des fac-similés exécutés pour l'enseignement de l'Ecole des chartes
est visible au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale.
3. Cant. de Veynes, arr. de Gap.
4. Comm. de La Roche-des-Arnauds, cant. de Gap.
5. Tous les textes cités dans notre notice figurent dans les Documents
linguistiques du midi de la Fiance, p. 467-470.
l'emploi du provençal dans lès chartes 339
Aucune n'est datée, mais de bonnes raisons permettent d'attri-
buer au milieu du xi= siècle une notice de fondation de l'église
Notre-Dame d'Avignonnet ' et six serments de fidélité prêtés
à l'abbé de Lérins. Trois serments analogues prêtés à l'évéque de
Nice et les actes de deux donations foites à l'abbaye de Saint-
Pons hors les murs de Nice doivent être datés d'une cinquan-
taine d'année après -.
Ardèche. — Il existe peu de documents en langue vulgaire
du Vivarais et les plus anciens sont aujourd'hui conservés hors
de la région à laquelle ils ont trait. Une liste en provençal des
redevances dues par le mas de Vernet termine l'acte d'une
donation faite en 1177 aux Templiers de Jalès '> par Pierre de
Joannas (cant. de Largentière) +. La charte d'une donation faite
aux mêmes en 1179 par Pons de Basinaneges > contient aussi
un passage en langue du pays. En 1197, nous trouvons pour
la première fois une pièce entière écrite dans cette langue. C'est
une reconnaissance féodale donnée par Guigue de La Roche à
Aimar de Poitiers, comte de Valentinois, pour diverses seigneu-
ries de la région de Privas ^.
Ariège. — Les riches archives du château de Foix, aujour-
d'hui détruites ou dispersées, ont contenu un grand nombre de
pièces latines des xi^ et xii' siècles toutes farcies de mots pro-
vençaux ou catalans. Elles sont surtout connues par les copies
I. Suivant Paul Meyer, nom ancien qui paraît conservé dans celui de
Notre-Dame-de-la-Vignette, chapelle dépendant de La Napoule, comm . de
Mandelieu, cant. de Cannes, arr. de Grasse.
2 . Tous ces textes sont publiés dans les Documents linguistiques du midi de
la France, p. 497 et 623. Le serment prêté à l'évéque de Nice vers 1074 et
publié p. 623 figurait déjà dans [Papon], Histoire générale de Provence, t. II
(Paris, 1778), p. 459, d'où il a passé dans Raynouard, Oioix, t. II, p. 65.
5. Comm. de Berrias, cant. des Vans, arr. de Largentière.
4. Original aux archives départementales des Bouches-du-Rhône, H= 58.
5. Original aux mêmes archives, H^ 59.
6. Original conservé aux archives départementales de l'Isère, B 3517
(fonds de la Chambre des comptes de Grenoble). Il a été plusieurs fois publié,
entre autres par M. le chanoine Ulysse Chevalier, dans la Revue des Sociétés
savantes, 4e série, t. VI (1867), p. 436, et t. VII (1868), p. 268. Voir le Régeste
dauphinois du même auteur, l. I (Valence, 191 3). 0° 5432-
3'4o c. brunèL
qu'en prit au xvii= siècle le président Doat. Les deux plus
anciennes sont, à ce qu'il semble, deux chartes originales des
environs de l'an 1040 rapportant des transactions entre Roger I",
comte de Foix, et Pierre, évêque de Girone '. Le document de
date le plus reculée entièrement écrit en provençal dans cette
région est, à ma connaissance, un serment prêté à Roger III,
comte de Foix, pour le château de Péreille, dans le second
quart du xii^ siècle ^. Pour avoir un texte original en langue
vulgaire il faut descendre jusqu'à l'année 1176, date d'un hom-
mage rendu au comte de Foix par les seigneurs de Saint-Félix '.
Aude. — On trouve de très nombreux documents latins
provenant de la région qui renferment des passages en langue
vulgaire. Je citerai parmi ceux-ci des serments reçus par les
vicomtes de Narbonne depuis environ l'an 1020 -^ et des actes
adressés aux archevêques de la même ville dans la seconde moi-
1. L'une est conservée aux Archives nationales, J 879, n^ 7 (no 105 du
Musée de ces archives, no 26 du t. V des Layettes du Trésor des chartes). Elle
est reproduite dans le Recueil de fac-similés à Vusage de l'Ecole des chartes
(Paris, 1880-1887), no 41. Copiée au xvii'= siècle par Doat, alors qu'elle
était encore au Trésor des chartes de Foix, caisse 22 (Collection Doat, vol.
166, fol. 206), elle a été publiée par Martene et Durand, Thésaurus iioviis
anecdotorum, t. 1 (Paris 1717), col. 250, Dom Vaissete, Histoire générale de
Languedoc, t. V (Toulouse, 1875), n° 202 (cLXXi), et Raynouard, Choix,
t. II, 854. L'autre est demeurée à Foix, Archives départementales, E i, et elle
a été l'objet du fac-similé n" 24 du Musée des archives départevientales (Paris,
1878). Elle est également publiée par Vaissete, vol. cité, no 201 (cLXX).
2. Péreille, cant. de Lavelanet, arr. de Foix. Éd. Vaissete, t. V, n»' 505
(ccccxn), d'après une copie de Doat, vol. 166, fol. 122, tirée du Trésor des
chartes de Foix, caisse 21, et Raynouard, C/wà, t. II, p. 69, d'après Vaissete.
3. Cant. de Tarascon-sur-Ariège, arr. de Foix. Cet acte a été copié par
Doat (vol. 168, foL 156) d'après l'original, alors au Trésor des chartes de
Foix, caisse 28. Il est aujourd'hui aux Archives nationales] 879, n" 21, et a
été publié par M. H. -F. Delaborde, Layettes du Trésor des chartes, t. V (Paris,
1909), no 70.
4. Trois serments prêtés au vicomte Bérenger, fils de Ricardis, éd. Vais-
sete, t. V, no 179 (cLin), Raynouard, Choix, t. II, p. 51. Vers 1056, serment
au même par le comte Guillaume, fils de Garsent, éd. Vaissete, n" 210
(cLXXViii), Raynouard, p. 55, copie dans Doat, vol. 47, fol. i. Autres
pièces plus récentes dans le même volume de la collection Doat.
L EMPLOI DU PROVENÇAL DANS LES CHARTES 34!
tic du XI' siècle '. Le plus grand nombre des textes latins de
ce genre nous est transmis dans le cartulaire des Trencavels ^,
vicomtes de Béziers, en tant que possesseurs, depuis la seconde
moitié du xi* siècle, du Carcasses et du Razés '. Des serments
de fidélité prêtés à ces seigneurs, les plus anciens qui conservent
trace de la langue vulgaire doivent être datés des environs de
1060 •*. Les chartes entièrement écrites en provençal apparaissent
environ un demi-siècle plus tard, témoins deux serments
adressés à Bernard Aton IV, vicomte de Béziers, qui intéressent
les châteaux de Niort (arr. de Limoux) et Castelpor >. Sont
également tout en provençal trois serments pour les mêmes
châteaux ^ et un autre pour le château de Molandier 7 prêtés
1. Vers 1053, serment par Guillaume II, comte de Besalu, fils d'Alix, à
l'archevêque Guifré, éd. Vaissete, n" 237 (ccii), Raynouard, p. 57. Vers
1066, accords entre le même archevêque et Raimon de Saint-Gilles, fils
d'Almois, éd. Vaissete, n" 273 (ccxxix), Raynouard, p. 62, et autres pièces
dans Vaissete et Raynouard. Cf. Archives départementales de l'Aude, G 7
et articles suivants.
2. Ce cartulaire, écrit au xiii^ siècle, était conservé au Trésor des chartes
du château de Foix, où Doat l'a consulté. Il fut acheté à la vente Soulages le
16 janvier 1858, par la Société archéologique de Montpellier, quia bien voulu
me permettre de le consulter.
3. Voir la généalogie et l'histoire de cette famille dans Vaissete, t. IV
(1872), p. 105, note 21, QtV Art de vérifier ks dates, t. II (Paris, 1784), p. 307.
4. Je ne tiens pas compte des quatre mors Qoforsa, 0 for sa) du testament
de Roger I^f, comte de Carcassonne (vers 1002), éd. Vaissete, n" 162
(cxxxviii). Raynouard, p. 50. Serment prêté vers 1059 à la comtesse de
Carcassonne Rangart, par Raimon, comte de Razés, éd. Vaissete, po 250
(ccx), Raynouard, p. 57, Cartulaire des Trencavels, fol. 176, n" 460. Vers
1063, serment à la même par Roger, fils de Trudgarda, pour les châteaux de
Prouille (comm. et cant. de Fanjeaux, arr. de Castelnatidary) et Mirepoix
(arr. de Pamiers), éd. Vaissete, n» 261 (ccxviu), Raynouard, p. 60, Cart.
des Trenc, fol. 115, n° 343. Nombreux autres serments de même date
approximative, ou postérieurs, dont quelques-uns sont publiés plus ou moins
complètement dans Vaissete et Raynouard.
5. Comm. de Joucou, cant. de Belcaire, arr. de Limoux. Actes d'Ot, fils
d'Agnès, et Bernart, fils deBlandine,Cart. des Trenc, fol. 55, n°^ 170 et 171.
6. Par Guillaume de Niort, par Pierre de Belcastel et autres, par Raimon
de Niort, Cart. des Trenc, fol. 54, nos 1S6-168 (Doat, vol. 167). Cf. Vais-
sete, no 585 (ccCcLXXxix), n, et Raynouard, p. 70.
7. Cant. de Belpech, arr.de Castelnâudary. Serment par Sicart de Laurac,
342 C. BRUXEL
en 1152 à Raimon Trencavel, en outre cinq autres serments
que ce seigneur reçut en 1 158 '. Moins banal et antérieur d'une
cinquantaine d'années est l'accord conclu entre la vicomtesse
Cécile et Hugue de Saissac ^ Un acte d'engagement consenti
entre iiéo et 1169 par une certaine dame Flor à Bernart de
Favars > et le testament de Raimon Trencavel, daté de 11 70 et
conservé autrefois dans un rouleau du Trésor des chartes de
Carcassonne, sont aussi écrits en langue vulgaire 't. Les car-
tulaires ou thalamus de la ville de Narbonne contiennent d'assez
nombreux textes romans dont le plus ancien est daté de 11 53,
mais qui peuvent être des traductions de date indéterminée K
Je ne connais pas de texte original en langue vulgaire qui
remonte plus haut que le registre de la confrérie de Fanjeaux
écrit en 1266 ^.
AvEYROX. — Le département de l'Aveyron est d'une grande
étendue, mais ce fait ne suffit pas à rendre compte du nombre
considérable de pièces en langue vulgaire conservées dans les
archives des institutions de cette région. Il faut admettre que,
dans le Rouergue, et plus précisément dans le sud du pays, on
éd. Vaissete, no 585 (cccclxxxix), iv, Raynouard, p. 70, Cart. des Trenc,
fol. 100, no 306.
1. Trois serments reçus à Carcassonne, de Frotart Peire pour Brens
(arr. de Gaillac), Cahuzac (arr. de Gaillac) et Montagud, éd. Vaissete,
no 625 (DXiii),Cart. des Trenc, fol. 3, no 10; du même pour Brens, Gaillac,
Cahuzac et Montagud, Cart. des Trenc, fol. 4', no 13 (Doat 167, fol. 174),
de Guillaume de Cahuzac pour les même châteaux, Cart. des Trenc, fol. 4',
no 14 (Doat, fol. 177). Autres serments que je suppose avoir été donnés au
même lieu, par Sicart de Laurac pour Brens, Cahuzac et Montagud, Cart.
des Trenc, fol. 4, n» 12, et le même pour le château de La Pomirada, Cart.
des Trenc, fol. 100', no 308 (Doat 165, fol. 175).
2. Cart. des Trenc, fol. m, no 536 (Doat 166, fol. 40).
3. Fabas, comm. de Laure, cant. de Peyriac-Minervois, arr. de Carcas-
sonne. Cart. des Trenc, fol. 207', no 552. Le dernier chiffre de la date est
indistinct. Je ne sais s'il faut rattacher à la même région l'acte non daté, no 5 33
du même cartulaire, qui est un engagement consenti à Adémar d'Aguileua.
4. Copie dans Doat, vol. 168, fol. i.
5. G. Mouynès, Ville de Narhonne, Inventaire dt's Archives communales
antérieures à i/^o. Annexes de la série AA (Narbonne, 1871), p. i.
6. Musée des archives départementales, n» 90.
LEMPLOI DU PROVENÇAL DANS LES CHARTES 343
a usé du provençal, au moins au xu' siècle, plus souvent que
partout ailleurs. J'ai pu relever pour le département de l'Avey-
ron plus de cent trente pièces originales écrites dans l'idiome
local avant le xiii'' siècle. Ce nombre devrait être augmenté de
beaucoup si l'on tenait compte des chartes connues par de
simples copies et que le nombre et l'antiquité des actes origi-
naux me permettent de négliger. Presque tous ces documents
sont inédits, y compris le plus ancien, daté de 1102, qui porte
dénombrement et donation du fief d'un certain Adémar Ot \
Ils se répartissent entre les fonds d'archives suivants : évêché de
Rodez -, huitpièces (vers 1130); chapitre cathédral de Rodez ',
quatre pièces (1102); abbaye de Loc-Dieu '*, quatorze pièces
(1150); abbaye de Nonenque ^, neuf pièces (1173); abbaye
de Bonnecombe ^, sept pièces (1174); abbaye de Bonneval 7,
sept pièces (i 190); abbaye de Conques **, une pièce (vers 11 60) ;
commanderie de Sainte-Eulalie '^, cinquante pièces (ir^<S);
1. Voir l'édition, avec fac-similé, et mon étude, Le plus ancien acte original
en langue provençale, dans les Annales du Midi, 1922. Je ne connais pas
d'exemple de langue du pays antérieur à cette pièce autre que les quelques
mots insérés dans un acte de 1065, no 501 du Cari nia ire de l'abbaye de
Conques, éd. G. Desjardins (Paris, 1879 ; Documents historiques publiés par la
Société de l'Ecole des chartes).
2. Je mets entre parenthèses la date de la plus ancienne pièce. Archives
de l'Aveyron G 577, 578, 621, 673.
;. Archives de l'Aveyron, série G, et fac-similés de l'École des chartes,
nouveau fonds, n» 245 (1161).
4. Comm. de Martiel, cant. de Villefranche. Titres entrés par suite
d'échange dans les archives de la commanderie de Sainte-Eulalie, voir note 9.
Quelques pièces ont été publiées dans P. Andraud,jLfl vie et l'œuvre du trou-
badour Rai m on de Miraval (Paris, 1902).
5. Comm. de Marnhagues-et-Latour, cant. de Cornus, arr. de Saint-
Affrique. Bibl. nat., ms. nouv. acq. lat. 2432.
6. Comm. de Comps-la-Grand-Ville, cant. de Cassagnes-Begonhès, arr.
de Rodez. Archives de l'Aveyron, série H, et charte de 1195, éd. avec fac-
similé dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 2^ série, t. III (1846), p. 252.
7. Comm. du Cayrol, cant. d'Espalion. Archives de l'Aveyron, série H.
8. Arr. de Rodez. Musée des archives départementales, n° 43, et Constans,
Essai sur l'histoire du sous-dialecte du Kouergue, dans les Mémoires de la
Société des lettres de l'Aveyron, t. XII (1879-1880), p. 144.
9. Sainte-F,ulalie-du-Larzac, cant. de Cornus, arr. de Saint-Affrique.
344 C. BRUNEL
commanderie des Canabières ', vingt-quatre pièces (vers 1142);
commanderie de Millau \ quatorze pièces (vers 1142); com-
manderie de La Sèlve \ une pièce (1180) ; hôpital Notre-
Dame du Pas, de Rodez ^, cinq pièces (1190).
Bouches-du-Rhône. — Les pièces écrites en provençal
avant le xiV siècle et conservées dans les dépôts d'archives de
ce département sont en petit nombre, et parmi celles-ci, la plu-
part intéressent le Vivarais le Gévaudan, le Rouergue ou la
Haute-Provence. Le Livre noir de l'archevêché d'Arles 5 et le
cartulaire de l'abbaye de Saint- Victor de Marseille ^ nous four-
nissent seulement quelques mots de langue vulgaire insérés
dans des pièces latines des xi^ et xii^ siècles. Les chartes origi-
nales de la même abbaye comprennent un acte de 1096 qu'a
publié le chanoine Albanès ' et qui est aussi mi-latin, mi-
Marquis d'AIbon, Carltilaire général de Vordrc du Temple (Paris, 191 5),
11° Dxiii, Dxxiii, Dxxxviii, Dxxxix, DLXxxiii, DLXxxiv, et fonds de la com-
manderie, partie aux Archives de la Haute-Garonne, grand-prieuré de Saint-
Gilles, partie aux Archives de Bouches-du-Rhône, H= 125.
1. Comm. de Salles-Curan, arr. de Millau. Cartulaire... du Temple,
n° Dxxxvii (A. du Bourg, Histoire du grand prieuré de Toulouse, Toulouse,
1882, preuve cvii), CCLXXXI, et fonds de la commanderie aux Archives de
la Haute-Garonne, grand-prieuré de Saint-Gilles.
2. Cartulaire... du Temple, r\° CCLI et no cccLXXX^■ (deux éditions du
même acte) et fonds de la commanderie aux Archives de la Haute- Garonne,
grand-prieuré de Saint-Gilles
3. Gant, de Requista, arr. de Rodez. Fonds de la commanderie aux
Archives de la Haute-Garonne, grand-prieuré de Saint-Gilles.
4. Archives de l'Aveyron. Voir Affre, Documents sur le langage de Rode~ et
le langage de Millau, dans la Revue des langues romanes, t. XV (1879), P- ^> ^^j
du même auteur, Dictionnaire des institutions, mœurs et coutumes du Rouergue
(Rodez, 1903), au mot patois.
5. Voir le serment prêté à l'archevêque d'Arles entre les années 105 1 et 1062
et publié par Raynouard, Choix, t. II, p. 56, et A. Roboly, Documents pro-
vençaux tirés des archives municipales d'Arles et des minutes d'anciens notaires,
dans la Revue des langues romanes, t. XXXIX (1896), p. 234.
6. Publié par B. Guérard (Paris, 1857 ; Collection de documents inédits sur
l'histoire de France). La charte no 1086, donnée vers 1080, qui est riche de
mots vulgaires, est le no 39 du Recueil d'anciens textes de Paul Meyer.
7. Chartes provençales des archives départementales des Bouches-du-Rhône,
no i, dans la Revue des Sociétés savantes, 6e série, t. V (1877), p. 203.
LEMPLOI DU PROVENÇAL DANS LES CHARTES 345
roman. Je ne connais que deux chartes du xii^ siècle écrites
entièrement en provençal dans Tctendue du département des
Bouches-du-Rhône. L'une est un original de la seconde moitié
du siècle. Entrée au Trésor des chartes, elle est restée inédite
mais a été l'objet d'un fac-similé pour l'École des chartes
(ancien fonds, n° 142). Elle rapporte l'hommage pour les châ-
teaux d'Aix, Fos et Hyères, rendu par Pons, fils de Gnrsie, à
Raimon, fils d'Almos '. L'autre est une donation faite aux
Hospitaliers en 1190 par Bertran Guillem -. Il faut descendre
ensuite jusqu'au milieu du xiii' siècle ' pour trouver d'autres
textes rédigés dans l'idiome de la région, encore ne sont-ils
connus que par des copies '^.
Cantal. — Le plus ancien exemple de la langue parlée dans
la Haute-Auvergne est une formule de serment insérée dans un
acte latin rapportant l'hommage fait entre 11 19 et 1131 par
Richart, vicomte de Cariât 5, à l'abbé d'Aurillac. Il a été édité
en dernier lieu par M. Roger Grand, qui a réuni tous les actes
en langue vulgaire de cette région, antérieurs à 1275 ^. Depuis
cette édition, la découverte faite à Rome par M. P. de Man-
teyer du cartulaire du prieuré de Notre-Dame du Pont '', publié
et commenté depuis par M. Antoine Thomas ^, a beaucoup
1. Archives nationales, J 329, no 22. Indiqué dans A. Teulet, Layettes du
Trésor des chartes, t. 1 (Paris, 1863), no 554.
2. Cartulaire de la commanderie de Trinquetaille, prés d'Arles, Archives
des Bouches-du-Rhône, H (Malte) -j- 3217, fol. 31. Copie du xviie siècle,
Bibl. nat. ms. nouv. acq. lat. 1369, p. 347.
3. L. Méry et F. Guindon, Histoire... des actes... de Marseille, t. I (Mar-
seille, 1841), ont publié (p. 198) une donation faite à la ville de Marseille le
17 mai 1200 par Raimon Bérenger. Ce n'est qu'une simple traduction pro-
vençale du xvie siècle, et non la copie d'un acte rédigé en langue vulgaire.
4. Passage des Statuts commerciaux et maritimes de Marseille donnés en
1228 et publiés par L. Méry et F. Guindon, Histoire ... des actes ... de Mar-
seille, t. I, p. 341, et Tarif de péages du milieu du xin« siècle, publié
par F. Portai, La république marseillaise (Marseille, 1907), p. 410.
5. Cant. de Vic-sur-Cère, arr. d'Aurillac.
6. Les plus anciens textes romans de la Haute-Auvergne, dans la Revue de la
Haute- Auvergne, t. II (1900), p. 193.
7. Leynhac, cant. de Maurs, arr. d'Aurillac.
8. Annales du Midi, t. XX (1908), p. 173.
346 C. BRUNEL
enrichi les sources de notre connaissance de la langue du pays
au XII' siècle. La plus ancienne pièce originale est un traité con-
clu en 1201 entre Robert, dauphin d'Auvergne, et Aimon de
Brossadol à propos des pays de Saint-Flour et Brioudc. l'n
fac-similé accompagne l'édition donnée par M. Grand.
Charente. — On sait que la limite linguistique du français
et du provençal traverse ce département du nord au sud en
passant un peu à l'est d'Angoulême. La plus ancienne trace
des parlers provençaux remonte à la fin du xi' siècle '. Elle
nous est parvenue dans un acte écrit à demi en roman du car-
tulaire de Cellefrouin -. La conservation de la voyelle a accen-
tuée fait ranger aussi parmi ces parlers l'idiome d'une charte
de 1260, bien qu'elle soit donnée par un seigneur de la partie
occidentale du département et intéresse une localité de la
même région '.
CoRRÈzE. — Les anciens textes en langue vulgaire du
Limousin et de la Marche ont été signalés par Alfred Leroux '^.
Dans le Bas-Limousin^ le provençal apparaît pour la première fois
dans un jugement de la cour du vicomte de Turenne donné
en 1178 5. On retrouve ensuite l'emploi de cette langue dans
des documents de Brive : jugement des consuls de cette ville '^
1. J'utilise la bibliographie donnée par M. l'abbé Rousselot, Les modifica-
tions phonétiques du langage étudiées dans Je patois d'une famille de Cellefrouin
(Paris, 1892), p. 173.
2. Cant. de Mansle, arr. de Ruffec. Bibliothèque nationale, ms. lat.
9235, fol. 8. Pacte conclu sous l'épiscopat d'Adémar, évéque d'Angoulême
(1076-1101).
3. Acte des seigneurs de Nersac (cant. d'Angoulême) intéressant Vibrac
(cant. de Châteauneuf-sur-Charente, arr. de Cognac). Éd. J. H. Michon,
Statistique monumentale de la Charente (Paris, 1844), p. 50; l'original est
conservé aux Archives de la Charente, fonds de l'abbave de Saint-Cybard,
prieuré de Nersac.
4. L'idiome limousin dans les chartes, les inscriptions, les chroniques, dans
Mélanges Chabaneau (Romanische Forschungen, t. XXIII, Erlangen, 1907).
5 . Ed. Chr. Justel, Histoire généalogique de la maison de Turenne (Paris,
1^45)5 preuves, p. 35. Turenne, cant. de Meyssac, arr. de Brive.
6. Original aux archives communales de Brive, FF i .
l'emploi du provençal dans les chartes 347
(1207), donation faite devant le prieur (1249) ', et sentence
consulaire - (1250).
Creuse. — « Les textes provençaux relatifs à la Creusç sont
très rares », fait remarquer M. A. Thomas dans son mémo-
rable rapport sur une mission philologique dans le pays ',
« d'abord parce que le département est assez pauvre en docu-
ments anciens de tout genre, ensuite parce que la langue vul-
gaire n'a été en usage que dans peu d'actes et pendant peu de
temps. 1) Je n'ai rien à ajouter à la liste de textes en langue
vulgaire de la Marche qui accompagne ce travail et qui a passé
dans la bibliographie d'A. Leroux. Rappelons que la plus
ancienne pièce originale, qui n'est d'ailleurs que partiellement
en provençal, est conservée aux Archives de la Creuse dans le
fonds du chapitre de Moutier-Rozeille et qu'elle a été écrite au
XIV siècle ; que le cartulaire de l'abbaye du Palais-Notre-Dame '
conservé au British iMuseum (Additional ms. 19887), contient
un court censier du même temps > ; que le cartulaire du prieuré
de Blessac (canton d'Aubusson), dont l'original, aujourd'hui
perdu, remontait à la fin du xii^ siècle, a souvent des pièces
mi-latines, mi-romanes, et que, pour trouver un texte original
entièrement en langue vulgaire, il faut descendre jusqu'cà 1279,
date de la confirmation des coutumes de Chénérailles (arr.
d'Aubusson), concédées en 1266 ^.
D0RDOGNE. — Paul Raymond a publié une liste des biens
en Périgord de la famille Clarol, document écrit en langue vul-
1. Éd. Notice généalogique sur la famille de Saint-Exupéry (Paris, 1878),
p. 67, avec fac-similé.
2. Original publié par Clément-Simon, Archives historiques de la Corrcie,
t. II (Paris, 1905), p. I.
3. Archives des missions scientifiques et littéraires, 3e série t. V (1879),
p. 423.
4. Comm. de Thauron, cant. de Pontarioa, arr. de Bourganeuf. Copie du
xixe siècle, avec notice de P. Meyer, à la Bibliothèque nationale, nouv.
acq. lat. 225.
5. [Ce censier est relatif aux possessions de l'abbaye du Saillant, comm.
d'Allassac (Corrèze) — A. Th.]
6. Éd. L. Duval, Chartes communales et franchises locales du département de
la Creuse (Guéret, 1877), p. i, et, avec fac-similé, Musée des archives départe-
mentales, no 89.
348 C. BRUNEL
gairc au xir' siècle '. La série de pièces originales en idiome
périgourdin conservée dans le manuscrit latin 9138 de la
Bibliothèque nationale remonte à la fin du même siècle ^. Un
autre recueil de cette bibliothèque nous a transmis plusieurs
chartes de même langue, dont la plus ancienne est de peu pos-
térieure à cette époque \ et c'est aussi au début du xiir siècle
qu'il fout attribuer le censier provençal de l'abbaye du Bugue '.
Les archives locales paraissent assez pauvres en textes romans :
le plus ancien est, à ma connaissance, un registre de rentes de
1247 conservé aux archives de la ville de Périgueux >.
Drôme. — L'abbé Moutier a publié en 1885 une bibliogra-
phie des anciens textes en dialecte dauphinois ^, à laquelle je ne
puis ajouter aucun acte antérieur au xiii*^ siècle. Le cartulaire
de Saint-Paul près de Romans '' contient une série de pièces en
langue romane qu'on peut attribuer à la seconde moitié du
xii^ siècle. Elles ne paraissent pas antérieures à une grande
charte originale des Archives de la Drôme qui contient le
dénombrement des biens possédés à Montélicr par l'évêque et
les chanoines de Valence. Paul Meyer, qui l'a publiée dans son
Recueil d' anciens textes (ji° 40), a daté la première partie de la
pièce de la fin du xi^ siècle, ce qui l'a classée au premier rang
dans l'ordre chronologique de la série d'actes en provençal
cont-enus dans son livre. Je dois dire, pour avoir eu le parche-
min entre les mains, que je suis de l'avis du premier éditeur
de cette pancarte, M. le chanoine Ulysse Chevalier ^, qui l'a datée
du milieu du xii^ siècle seulement. Il est question dans ce docu-
ment de l'évêque de Valence Eustache, qui apparaît encore en
1. Ce document intéresse la région de Nontron. Archives historiques de la
Gironde, t. X (1868), n° cclxv.
2. La première et la plus ancienne pièce provient de la région de Neuvic
(arr. de Ribérac).
3. Collection de Pcrigord, vol. 114.
4. Le Bugne, Bibliothèque nationale, ms. fr. 11658, arr. de Sarlat.
5. Mtisée des archives départementales, n° 77.
6. Bibliographie des dialectes dauphinois (Valence, 1885).
7. Éd. U. Chevalier, Chartiilariuui hospitalis Hierosolyniitaiii Saiicti Pauli
prope Romanis, dans Cartnlaires des Hospitaliers et des Tevipliers en Dauphiné
(Vienne, 1875 ; Collection de cartnlaires dauphinois, t. III).
8. Revue des Sociétés savantes, 4e série t. VI (1867), p. 423 {Régeste dau-
phinois, n° 3665). .Montélier, cant. de Chabeuii, arr. de Valence.
L^EMPLOI DÛ PROVENÇAL DANS LES CHARTES 349
1134, et tout le ttfxte me parait écrit par une même main. Une
autre pièce en langue vulgaire du xu^ siècle intéresse les con-
fins des départements de la Drônie, des Hautes-Alpes et de
Vaucluse. Donnée entre les années 1180 et 1192, elle porte
engagement du château et de la ville de Barret en garantie de
la dot d'Ermengart de Mévouillon, mariée à Guillaume des
Baux. L'original est conservé aux Archives de l'Isère '.
Gard, — De cette région % nous conservons des chartes
originales écrites en latin mêlé de roman "> qui intéressent surtout
les vicomtes de Nîmes et remontent à l'année 1127. Les plus
anciens textes entièrement rédigés en provençal sont aussi des
pièces originales. Ils comprennent un serment du milieu du
XII' siècle ^, un acte de retrait féodal de 1168 5, et deux ser-
ments prêtés à l'évêque de Nîmes, l'un en 1174 ^, l'autre en
1178 ■'. La version provençale des coutumes d'Alais n'est pas,
comme on l'a dit, de l'année 1200, mais d'une cinquantaine
d'années après ^ Quant à la leude de Saint-Gilles (arr. de
1. Éd. Romau, dans Jiomaiiia, t. XIV (1885), p. 275, et G. Pinet de
Manteyer, dans le Biillelin de la Société d'éludés des Haules-Alpes, t. VIII
(1889), p. 571. Barret-de-Lioure, cant. de Séderon, arr. de Nyons.
2. Voir E. Bondurand, Nos lexles romans, dans les Mémoires de V Académie
de Nimes, 7^ série, t. XIV (1891), p. I.
3. 1127, ind. Teulet, Layelles, t. I, n° 56 ; vers 1129, éd. Teulet, n» 59, K.
Bartsch, Chrestomalhie provençale, y édit. (Eiberfeld, 1875), p. 47, et P. Mcycr,
Recueil d'anciens lexles, no 43 ; vers 1142, ind. Teulet, 0077, éd. Vaissetc, t.
V, no 547 et (ccccLi), vu; i-". Mever, Recueil, n"46; vers 1150, ind. Teulet,
n" m, éd. Bihliolhique de l'Ecole des cl.mrtes, t. XVI ( i8$4)5), p. 579, fac-
similé de l'École des chartes, ancien fonds n» 399 ; vers 11 59, éd. Vaissete,
no 652 (dxvii), Bibliothèque de l'École des chartes, t. XVIII (1857), p. 571,
Teulet, no 161, fac-similé de l'École des chartes, ancien fonds, n" 409.
4. Éd. P. Meyer, Recueil, n° 44, fac-similé de l'École des chartes, ancien
fonds, no 144, ind. Teulet, no 49.
5. Ind. Teulet, no 217, éd. Vaissete t. V, no 667, (vcdli), Raynouard,
Choix, t. II, p. 71, Bibliothèque del'École des chartes, t. XXV (1864), p. 581,
fac-similé de l'École des chartes, ancien fonds, n" 542.
6. Vaissete, t. VIII, no 20, (xix), m. Teulet, no 257, Bartsch, Chreslomalhie
provençale, p. 97.
7. Éd. E. Bondurand, dans les Mémoires de l'Académie de Nimes, 7e série,
t. V (1882), p. 47.
8. Il faut consulter l'édiliou donnée d'après l'original par Maximin
350 C. BRUNEL
Nîmes), connue seulement par une copie, s»date ne peut être
avec sûreté fixée au xW^ siècle '.
Garonne (Haute-). — Si on néglige les quelques mots
provençaux rencontrés dans des actes latins du xii' siècle con-
servés dans le cartulaire de l'abbaye de Saint-Sernin de Tou-
louse ', les textes en langue vulgaire des régions, très diverses
au point de vue linguistique, qui ont formé ce département
peuvent être répartis en trois groupes. Le plus ancien intéresse
la région gasconne méridionale et comprend des actes de la
commanderie de Montsaunès ' qui remontent au milieu du
XII' siècle, une charte de l'abbaye de Boulbonne ^ (1162), un
accord entre l'évêque de Comminges et les religieuses de Notre-
Dame de Lumdieu 5 (i 189) et deux actes de l'abbaj^e de Bonne-
font ^ écrits à la fin du xir siècle. Un autre groupe, provenant
du nord du département, nous est transmis dans les archives de
la commanderie de Fronton ". Enfin, c'est à la partie orientale,
d'Hombres, Comptes rendus de la Société scientifique et littéraire d'Alais,
t. II (1870), p. 233. D'après l'éditeur, la version romane serait de la même
main que la version latine datée de 1200, mais il n'en est rien, l'écriture du
texte provençal, que j'ai vu moi-même, est du milieu du xiiie siècle.
1. Ed. E. Bondurand, Coutumes de Saint-Gilles (Paris, 191 5).
2. Éd. C. Douais (Paris et Toulouse, 1887).
3. Cant. de Salies, arr. de Saint-Gaudens. A. du Bourg, Histoire du grand
prieuré de Toulouse (Toulouse, 1882), preuve xxxvii (11 56); A. Luchaire,
Recueil de textes de l'ancien dialecte gascon (Paris, 1 881), no 4, p. 5, avec fac-
similé, autres éditions dans A. Luchaire, Etudes sur les idiomes pyrénéens de
la région française (Paris, 1879), p. 311, et S. Mondon, La grande charte de
Saint-Gaudens (Paris, 1910), p. xxxv. Autres pièces aux archives de la com-
manderie (Archives de la Haute-Garonne, grand-prieuré de Toulouse), dont
on a dû sans doute faire aussi partie la charte conservée à la Bibliothèque
nationale, Collection de Languedoc (Bénédictins), ms. 195, no i.
4. Comm. de Cintegabelle, arr. de Muret. Donation par Bernart de Laba-
tut copiée dans la collection Doat, vol. 83, fol. 49.
5. Abbaye à Fabas, cant. de l'Isle-en-Dodon, arr. de Saint-Gaudens.
Copie dans la collection Doat, vol. 100, fol. 48.
6. Comm. de Proupiary, cant. de Saint-Martory, arr. de Saint-Gaudens.
Ed. A. Luchaire, Recueil de textes, p. 102, no 44, et Archives du Gers,
série I, no 539, n.
7. Arr. de Toulouse. Fonds de la commanderie aux Archives de la Haute-
Garonne, grand-prieuré de Toulouse.
L*EMPLOI DU PROVKNÇAL DANS LES CHARTES 35 î
aux environs de Caraman et Lanta ', qu'a trait le troisième groupe
constitué par des actes du Trésor des chartes dont le plus
ancien est de 1 197.
Gers. — Les textes gascons du moyen âge, imprimés et
manuscrits, ont été indiqués par M. G. Millardet dans une
bibliographie ^ dont je ne suis pas en mesure de consulter toutes
les données. Je me contenterai de signaler que les plus anciens
textes romans des pays ayant formé le département du Gers sont,
pour moi, une charte de 1188 conservée dans le cartulaire de
l'abbaye de Gimont (arr. d'Auch) >, un acte de vente donné en
1246, probablement à Condom 4, un accord entre les consuls
d'Auch et le vicomte de Lomagne conclu en 1247 >, un traité fait
l'année suivante à Lectoure entre les habitants de cette ville et
les Templiers ^\ et une donation faite à Auch en 1251 en faveur
de Tabbaye de Berdoues (cant. de Mirande) '.
Gironde. — Le nombre des documents gascons écrits dans
l'étendue de ce département est très considérable, mais leur date
ne remonte pas plus haut que le xiii" siècle. Les plus anciennes
pièces sont, semble-t-il, de 1207 et 1234 et proviennent de La
Réole ^. Le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux
contient des actes en langue vulgaire depuis 1234 seulement ■*.
1. Arr. de Villefranche. 1197 (ind. Teulet, Layettes, n° 464) ; 1198 (ind.
ibid., no 477); 1199 (ind. ibid., n» 572, 574, 577) ; 1200 (ind. ibid., n» 596,
547)-
2. Le domaine gascon, dans la Revue de dialectologie romane, t. 1 (1909),
p. 129.
5. Ed. Abbé Clcrgeac (Paris et Auch, 1905 ; Archives historiques de la Gas-
cogne, 2= série, fasc. IX), p. 445, n° cxxii.
4. Archives nationales,} 322, no 69, indiqué par Teulet, Layettes du Tré-
sor des chartes, t. II, n° 3 540.
5. Ed. P. Lafforgue, Histoire de la ville d'Auch (Auch, 185 i), p. 351.
6. Ed. A. du Bourg, Histoire du grand-prieuré de Toulouse, p. xxx\'ii,
preuve lvii.
7. Ed. Abbé Cazauran (La Haye, 1905), p. 297, no 445.
8. Archives historiques de la Gironde, t. I (1859), "° Lxxxix (cf. t. II,
1860, p. 264, note) et no xliii.
9. Éd. A. Luchaire, Recueil de textes, p. 117, no 53. Cf. Archives historiques
delà Gironde, t. XXVII (1892), p. 233, no ccxLiv.
3 52 C. BRÙNEL
HÉRAULT. — Le cartulaire des Guillems, seigneurs de Mont-
pellier', et le cartulaire des Trcncavels, vicomtes de Béziers -,
contiennent de nombreux serments de fidélité écrits en latin
farci de mots romans. Les plus anciens remontent à la première
moitié du xi"^ siècle, tels, pour me borner à ceux du cartulaire
resté inédit, les serments prêtés à Pierre, vicomte de Béziers et
d'Agde, par son frère Guillaume ' et par un certain Pons,
fils de Frodillis -*. Des pièces qui soient entièrement en pro-
vençal, les premières sont les serments prêtés vers 1059 cà
Guillaume IV, seigneur de iMontpellier, pour le château du Pou-
get >. Depuis cette date, le cartulaire des Guillems nous en
tournit plusieurs autres qui suivent le même formulaire. Le
cartulaire de l'abbaye de Gellone ^ contient quelques actes du
XII' siècle en langue vulgaire ", mais les originaux de ces docu-
ments ont tous disparu, et nous n'aurions dans la région aucune
pièce antérieure au xiiP siècle sur laquelle nous puissions faire
sans réserve des observations linguistiques, si les archives du
grand-prieuré de Toulouse ne nous avaient conservé un titre de
l'année ii6é dans les chartes de la commanderie de Nar-
1. Éd. A. Montel, dans la Revue des langues romanes, t. III (1874)6!
suiv. et [A. Germain], Liber instrumentorum memorialiutn (Montpellier,
1884- 1886; Société archéologique de Montpellier).
2. Voir ci-dessus, notice du département de l'Aude.
3. Cart. desTrenc, fol. 175', no 459, éd. Vaissete, t. V, 0° 209 (cLXXVii).
4. Cart. des Trenc, fol. 174', n" 456. Autres actes de même nature à la
fin du même cartulaire, dont plusieurs sont copiés dans le vol. 166 de la
collection Doat.
). Cant. de Gignac, arr. de Lodèvc. Serment par Guillaume, fils de Gui-
denel, Montel, u" c, Germain, no cccclxxx et ccccLXXXiii. Serment par
Bérenger, fils de la même, éd. Gariel, Séries episcoporuiii MoiUispessulanen-
sium, t. Il (Toulouse, 1665), p. 84, Ch. D' Aigrefeuille, Histoire de la ville
de Montpellier (Montpellier, 1737), p. 6, éd. La Pijardière, t. I (Montpellier,
1879), p. 10, Vaissete, t. V, n" 249 (ccix), Raynouard, Choix, t. II, p. 58,
Montel, no xcix, Germain, n° cccclxxxi,
6. Saint-Guillem-du-Désert, cant. d'Aniane, arr. de Montpellier.
7. Alaus, Cassan et Meyniai, Cartulaire des abbayes d'Aniane et de Gel-
lone, t. I (Montpellier, 1898), n" ccc, no lxv (serment de 1122, publié égale-
ment par Bartsch, Chrestomathie proz'ençale, y édit., p. 47) ; no ccclxviii
(serment de 1170), n° ccccxxxvi (donation entre 1106 et 11 20), n" dxu
(partage entre 11 51 et 11 54).
L EMPLOI DU PROVENÇAL DANS LES CHARTES 353
bonne relatives à Olargues ' et des actes de la tin du xW siècle
dans celles des Templiers de Pézenas -.
Landes. — Les chartes gasconnes de cette région ont fait
l'objet d'une thèse remarquable de M. G. Millardet '. Il suffit
de signaler que les pièces les plus anciennes sont des actes des
pays de Saint-Sever et Mont-de-Marsan datés de 125 1 et 1259 ■^,
une vente du château de Beyries faite à Gaston, vicomte de
Béarn, en 1256 \ et un acte de 1268 auquel Paul Meyer a
consacré un article spécial en 1874 ''.
Loire (Haute-). — Ce département est fort pauvre en docu-
ments écrits dans la langue du pays, quelle que soit l'époque du
moyen âge envisagée. On pourra s'en convaincre par la note
bibliographique dont Paul Meyer a fait précéder une publica-
tion de M. U. llouchon ~. Use rencontre quelques mots, voire
quelques phrases romanes, dans des actes latins du cartulaire
des Hospitaliers du Velay, qui sont de la seconde moitié du
xii^ siècle ^.Les deux plus anciennes chartes de la région écrites
entièrement en provençal sont une donation aux Templiers
faite vers iijr par Pons, vicomte de Polignac, et une garantie
donnée vers 1176 par Pons de Chalençon à la collégiale de
Saint-Agrève du Puy ''.
1. Ait. de Saint-Pons. Donation par Amblart Cairel (liasse i, n" 3).
2. Arr. de Béziers. Afferme à P.Benezeg et autres (layette 9), et testament
de P. Bertran (layette 15, n° 11).
3. Recueil de textes des anciens dialectes landais (Paris, 19 10). Les textes
figurent sans l'étude linguistique dans le t. XLV (1910) à.QS Archives histo-
riques de la Gironde.
4. Millardet, p. 2 et 100.
5. Beyries, comm. du Prêche, cant. de Roquefort, arr. de Mont-de-Mar-
san. Musée des archives départementales, n° 86 et A. Luchaire, Recueil de textes
des anciens dialectes gascons, n° 3 5 .
6. Etude sur une charte landaise, dans Romania, t. III, p. 433 et 463. Cf.
Alart, dans Revue des langues romanes, t. VIII (1875), p. 19.
7. Bulletin historique et philologique du Ministère de VlnUruction publique,
1912, p. 430.
8. A. Chassaing, Cartulaire des Hospitaliers du Velay (Pans, 1888).
9. Ces deux actes ont été publiés p.ir M. A. Jacotin, Preuves de la mai-
son de Poligndc, t. I (Paris, 1898), no 59 et 69. Le premier figure aussi sous
Romania, XLVUI. 25
3 54 C. BRUNEL
Lot. — On a fait un grand usage de la langue vulgaire
dans les chartes du Quercy, mais les archives de la partie de ce
pays avant formé le département du Lot sont pauvres en docu-
ments anciens. Le plus ancien texte provençal de la région est
un état des cens appartenant à Aimeric de S'-Céré '. Il a été écrit
au milieu du xW^ siècle. Les chartes de la commanderie de La
Tronquière contiennent trois pièces écrites dans le même idiome,
dont la plus ancienne est de 1148 ^. L'érudit L. Lacabane, ori-
ginaire du département du Lot, avait réuni une collection d'actes
en langue du pays, qui est entrée à la Bibliothèque nationale ;
elle remonte à 1232 5. La notice des franchises données par
l'abbé de Tulle aux hommes de Rocamadour est d'une dizaine
d'années antérieure, mais le texte de ce document est transmis
d'une fitçon peu sûre '♦.
Lot-et-Garonne. — Les archives communales de la ville
d'Agen conservent une série d'actes en langue vulgaire qui sont
les plus anciens de la région. Ils ont été publiées par A. Magen
et G. Tholin ^, et quelques-uns d'entre eux -ont fait l'objet
de fac-similés pour l'enseignement de l'École des chartes. La
pièce la plus ancienne et en même temps la plus intéressante
est la charte des coutumes de la ville d'Agen donnée en 1197 ^.
Lozère. — Nous avons conservé, pour le Gévaudan comme
pour certaines régions voisines, des serments en, provençal qui
le no I du Cartiilaire des Hospitaliers du Vehy et a été réimprimé d'après
cette édition par M. Fabre, dans les Annales du Midi, t. XXIII (191 1),
p. 169.
1. Bibliothèque nationale, ms. fr. 26375, ^o^- ^^- Saint-Céré, arr. de
Figeac.
2. Arr. de Figeac. Voir Marquis d'Albon, Cartiilaire... du Temple, n^ dxiv,
et le fonds de la commanderie aux Archives de la Haute-Garonne, grand-
prieuré de Saint-Gilles.
3. Bibliothèque nationale, ms. nouv. acq. lat. 1661. Plusieurs pièces ont
été reproduites en fac-similé pour l'Ecole des chartes.
4. Acte fait à Rocamadour en 1223, éd. Clément-Simon, Archives histo-
riques de la CorrèT^e, t. I, p. 17, no m, d'après une copie de 171 3, et E.
Rupin, Roc-Amadour {Vâm, 1904), p. 352.
5. Archives viiinicipitles d'Agen, t. I (Viliencuvc-sur-Lot, 1876).
6. Fac-similé de l'Ecole des chartes, ancien fonds, no 558.
L EMPLOI DU PROVENÇAL DANS LKS CHARTES 355
remontent à la fin du xr' siècle. Nulle part ailleurs la série de
ces documents ne présente tant d'originaux. Je n'en connais pas
moins de onze conservés au Trésor des chartes, aux Archives de
la Lozère et aux Archives des Bouches-du-Rhône. Le plus
ancien est de 1134. Outre ces serments, nous possédons encore
parmi les actes en langue vulgaire antérieurs au xiii* siècle une
pièce d'un grand intérêt qui est le testament de l'évêque de
Mende Aldebert II, mort en 1109 '.
Puy-de-Dôme. — Le cartulaire de rabba3^e de Sauxillanges *
contient quelques listes de cens du xii'^ siècle écrites en langue
vulgaire, mais le texte est des moins sûrs, ce cartulaire n'étant
connu que par une copie de Baluze. Heureusement, nous avons
un témoignage des plus riches et des plus intéressants de la
langue parlée à Clermont en 1194 dans le testament original
dePétronille de Bouillon K Nous possédons encore trois autres
textes romans à peu près du même temps : les coutumes de
Montferrand, données vers la même date, et transmises par le
1. Toutes ces pièces sont indiquées dans mon article : Docuiiients Jincriiis-
tiqves du Gèvaudan, paru dans la Bibliothèque de r Ecole des chartes, t. LXXVII
(1916), p. 5. Ajouter: 2 bis. Début du xiie siècle. Partage entre Girbert [de
Peire] et son frère. Copie du même temps, aux Archives nationales, J 304,
ind. Teu-let, n» 201. — 5. Fac-similé de l'Ecole des chartes, ancien fonds,
no 587. — 9. Original aux Archives des Bouches-du-Rhône, B 278. — 14 bis.
II 58. Serment prêté par Rigal de Saint-Juéry à Aldebert, évèque de Mende,
de tenir fidèlement le château de Saint-Juéry (copie du xiv^ s.). Archives de
la Lozère, G 147, fol. 12 v°. — 17 bis. 1184. Accord entre le chapitre de
Mende et André Chabrier (copie du xiiies.). Archives de la Lozère, G 108 1,
fol. X v» et XI vo. — 17 ter. 1 185, 4 octobre. Donation au même chapitre par
Pierre Malbec (même registre, fol. xxxiv vo). — 19 bis. Chartes diverses du
xiie siècle pour le prieuré du Rozier (Enlraigas), dans le Cartulaire
d'Aniane, éd. Cassan et Mevnial (Montpellier, 1900), n"^ cxcn,ccii,cciv,cc,
ccxi, et les hommages postérieurs à 121 9 indiqués dans mon article :
Formes... du pronom personnel dans Fancien dialecte du Gévaudan, Romania,
t. XLV (1918-1919), p. 84.
2. Publié par H. Doniol (Clermont, 1864, Académie... de Clermont-
Ferrand). Sauxillanges, arr. d'Issoire.
3. Bibliothèque nationale, manuscrit latin 171 17, fol. 240. Fac-similé de
l'Ecole des chartes, ancien fonds, no 452, et codicille de 1204, ibid., fol. 225.
336 C. BRUNEL
vidimus ' (1273) d'une confirmation de 12-19, un serment très
court prêté par Robert, évèque de Clermont ^, transmis par un
vidimus de 1284, et un accord avec le dauphin d'Auvergne ',
conservé en original.
Pyrénées (Basses-). — Les riches archives de ce département
abondent en pièces écrites en gascon et en béarnais à partir du
milieu du xni^ siècle. Antérieurement, les documents en langue
vulgaire sont rares. Le livre d'or de Bayonne, écrit au xiv^ siècle,
renferme deux notices attribuées à la lin du xii= siècle K On
trouve dans le Trésor des chartes de France trois pièces origi-
nales de 1246 qui ont été données à Orthez par Jean Martin,
commandeur de l'Ordre de Saint-Jacques en Gascogne 5. Il faut
passer ensuite à l'année 1252 pour rencontrer un nouveau texte
en langue vulgaire dans une charte du pays de Soûle conser-
vée au British Muséum ^.
Pyrénées (Hautes-). — Le cartulaire des vicomtes de Lave-
dan dit livre vert de Bénac contient plusieurs textes gascons
dont les plus anciens sont des environs de 11 16 et 1140 '. Le
cartulaire de Bigorre nous a transmis trois notices en langue
vulgaire de la fin du xii'' siècle ^. La série des pièces en langue du
pays comprend ensuite, dans l'ordre chronologique, une charte
pour la commanderie de Bordères '^, une confirmation donnée
1. Éd. E. Teilhard de Chardin, La première charte des coutumes de Moiit-
fcrniiid, dans les Annales du Midi, t. III (1891), p. 283.
2. Publié en dernier lieu par H. -F. Rivière, Histoire des institutions d'Au-
vergne, t. II (Paris, 1874), p. 239.
3. Archives nationales, K 1146, n" 10 bis.
4. Éd. A. Luchaire, Recueil de textes de l'ancien dialecte gascon, 0° 32, 53,
et J. Bidache, Le livre d'or de Bayomie (Pau, 1906).
5. A. Teulet en a analysé deux dans les Layettes du Trésor des chartes, t. I,
uos 3528-9. La troisième est le numéro 54 du Recueil d'anciens textes de Paul
Meyer (fac-similé de l'École des chartes, ancien fonds, n» 145), le no 26 du
recueil d'A. Luchaire, et le n" 481 du t. V des Layettes du Trésor des chartes.
6. Éd. C. Bémont et P. Meyer, Romania, t. V (1876), p. 571.
7. Éd. Balencie, Société académique des Hautes-Pyrénées, Bulletin documen-
taire, t. I (1901-1902), nos V et IX.
8. A. Luchaire, Recueil de textes de l'ancien dialecte o^ascon, p. 13 à 17.
9. Bordères-sur-l'Echez, cant. de Tarbes. Éd. A. du Bourg, Histoire du
grand-prieuré de Toulouse, preuves, n° lxviii.
L EMPLOI DU PROVENÇAL DANS LES CHARTES 357
en 12)1 des coutumes de Baguères octroyées en 1171 ', un
engagemement de dîme ;\ l'évèque de Bigorre (1257) % un
règlement municipal de.Bagnères (1260) '.
Tarn. — Les chartes provençales de l'Albigeois sont nom-
oreuses et anciennes. Elles comprennent plus de soixante origi-
naux antérieurs au xiii* siècle. Dans ce pays, comme dans ceux
qui l'avoisinent au sud, la langue vulgaire apparaît d'abord
dans quelques passages de serments écrits en latin barbare et
conservés surtout dans le cartulaire des Trencavels, vicomtes
d'Albi, puis de Béziers •♦. Les plus anciens paraissent être ceux
auxquels Dom Vaissete a attribué assez légèrement les dates
approximatives de 985 et 989. Ils intéressent le château de
Lautrec (arr. de Castres) >. Bon nombre de ces serments sont
adressés au vicomte Aton II, fils de Gauciane, mort vers 1P32 ^.
Une charte originale de 1092, ayant trait à un procès devant
l'évèque d'Albi entre l'abbé de Saint-Benoît de Castres et un
r. Bagnère-de-Bigorre. Ed. Luchaire, p. 20, et Soutras et Dejeanne, dan
le Bulletin de la Société Ranioiul, 1882, p. 155.
2. Luchaire, p. 28.
3. Musée des archives departeiiieiitales, n° 88, Luchaire, p. 32, et Soutras e
Dejeanne, dans le Bulletin de la Société Ratnoiid, 1883, p. 69.
4. Voir ci-dessus la notice du département de l'Aude.
5. Serment par l'évèque Frotier, fils d'Ertneudructa, à Isarn, fils de Ran-
gart, Cartulaire des Trencavels, fol. 30', no loi, éd. Vaissete, t. V (1875),
no 1 39 (cxxi), Raynouard, Choix, t. II, p. 48 et 42, et A. Girj', Manuel de diplo-
matique, p. 466, note I. Il s'agirait d'un évéque de Cahors, suivant Vaissete,
t. IV (1872), p. 106 (notexxi). Serment par le vicomte Sicart, fils d'^z7f;-«a, à
Frotier, évéque, fils de Hennendntcta, Cart. des Trenc, fol. m, no 345, éd.
Vaissete, t. V, n» 148 (cxxvi), Raynouard, p. 49. Dans l'analyse qui précède
l'acte publié dans la dernière édition de VHistoire de Languedoc, on a ajouté
à tort au nom de Frotaire : « évéque d'Albi. »
6. Serment pour le château de Dourgne (arr. de Castres) par Guillaume,
fils d'Alix, Cart. des Trenc, fol. 8, no 31, éd. Vaissete, no 185 (eux) et K.
Bartsch, Chrestomathie provençale, 3e édit., p. 7; pour le même château par
Bernart, fils de Godlia, Cart. des Trenc, fol. 8, no 30 ; pour Auriac (cant. de
Caraman, arr. de Villefranche, Haute-Garonne) par Odalric et Bernart, fils
d'Alix, Cart. des Trenc, fol. 9, no 34, etc., voir le Cart. des Trenc, nos 4^^
50, 63, 75, 77, 78, 184. De nombreux serments analogues de date posté-
rieure sont contenus dans ce cartulaire, quelques-uns sont reproduits dans
Vaissete et Ravnouard.
^jS C. BRUNEL
certain Guillaume Donat, est aussi rédigée en latin farci de
roman '. Les premiers serments écrits entièrement en langue
vulgaire ont été prêtés à Bernart Aion IV, fils d'Ermengart, qui
fut vicomte d'Albi de 1074 environ à 1129 : ils concernent le
château de Villemur ^ (arr. de Toulouse), l'église de Mon-
laiuol 5, les châteaux de Vintrous (arr. de Castres), Hautpoul
et Saint-Amans *, enfin le château de Penne 5 (arr. de Gaillac),
D'autres serments prêtés pour ce dernier château au vicomte
Roger I" (1129-1150) sont également tout en provençal '^\
comme celui que rendit au même seigneur Raimon de Castlar
pour les châteaux de Lavaur et Saint-Félix " et deux autres
intéressant le château de Vieussan '^. C'est en langue vulgaire
que le vicomte Roger donne en 1 136 les coutumes d'Ambialet '.
Une série d'actes provençaux relatifs pour la plupart aux sei-
gneurs de Dourgne (arr. de Castres) nous fournit des docu-
1. Jolibois, Charte de Montre colet, dans la Revue... du Tarji, t. IV (1883),
p. 140, avec fac-similé.
2. Serment par Bertran, fils d'Agnès, Cart. des Trenc, fol. 164, no 432.
5. Serment dont l'auteur n'est pas nommé, Cart. des Trenc, fol. 48',
no 144.
4. Hautpoul, comm. et cant. deMazamet, arr. de Castres, Saint-Amans-la
Bastide (arr. de Castres). Serment par Arnal, fils de Dias, Cart. des Trenc,
fol. 5, no 15 (Doat 166, fol. 14).
5. Serment par Pierre et Bernart, fils de Girberge, Cart. des Trenc, fol. 23,
no 86.
6. Serments prêtés par Guillaume de Penne, fils de Bérengère, Cart. des
Trenc, fol. 10', no 42, par Amelh de Penne, fils de Bérengère, Uy'id., no 43,
par Raimon Amelh et Olivier, fils de Béatrix, ibid., no 44 et fol. 23', no 88,
par Pierre Guillaume, fils de Gerberge, ihid., fol. 11, n» 45. Ces pièces .sont
copiées dans Doat 165, fol. 202-208. Cf. Vaissete, no 532 (ccccxLii), ix-xi,
Raynouard, t. II, p. 69.
7. Cart. des Trenc, fol. 21, no 80 (Doat 167, fol. 93). Il s'agit de Lavaur
« in parrochia de Sancto Elario » et de Saint-Félix, cant. de Revel, arr. de
Villefranche (Haute-Garonne).
8. Cant. d'Olargues, arr. de Saint-Pons. Serments rendus aux vicomtes
de Bruniquel (Bourniquet, comm. de Sorrèze, cant. de Dourgne), à Aton, fils
deGuilhelme(i 126-1 139 ; cf. Vaissete, IV, p. 170), par Guillaume d'Olargues,
Cart. des Trenc, fol. 46, n" 139; à Pierre, fils de Guillaume Aton, en 1129,
par Odalric, fils de Fideta, ihid., fol. 158', no 420 (Doat 166, fol. 150).
9. C. Compayré, Etudes sur V Albigeois (Albi, 1841), p. 332. Ambialet,
cant. de Villefranche, arr. d'Albi. Edition d'après une copie de 1640 d'une
autre copie de 1604.
L EMPLOI DU PROVENÇAL DANS LES CHARTES 359
mcnts depuis ir6o '. D'autres donnés par Roger II, vicomte
d'Albi et de Béziers, sont datés de 1190 \ Ce sont les archives
ecclésiastiques qui ont conservé le plus grand nombre de pièces
de même langue. Ces chartes remontent pour le prieuré de
Ségur aux environs de 1130 ', pour l'archevêché d'Albi h
1140 S pour la commanderie de Vaour (arr. de Gaillac) à
1143 \ pour l'abbaye de Candeil à 1153 ^, pour la comman-
derie de Raissac à 1157 ■?, pour l'abbaye de La Salvetat à
iiéi ^ et pour le chapitre cathédral d'Albi à 1176 '^.
Tar\-et-Garonne. — Les plus anciens actes provençaux
provenant de localités du département de ce nom forment plu-
sieurs groupes. L'un est constitué par des chartes du chapitre
abbatial de Moissac remontant au début du xii*^ siècle'", la plus
ancienne pièce explicitement datée étant de 1170. Un autre
1. Originaux aux Archives nationales, voir A. Teulet, Layettes du Trésor
des chartes, t. I, no 85 (P. Meyer Recueil d'anciens textes, no 47), no 186, 187
(1165), 243 (vers 1173), etc. Voir E. Cabié, Les seigneurs et h château de
Dourgne (Castres, 1880), et Revue... du Tarn, t. I (1875), p. 300.
2. Actes passés au cliâteau de Lombers (cant. de Réalmont, arr. d'Albi)
relatifs aux leudes d'Albi, Doat 168, fol. 301 et 303.
3. Originaux publiés par E. Cabié, Chartes du prieuré de Ségur (1889,
supplément 3. \à Revue . . . du Tarn). Le Ségur, aujourd'hui Monestiès, arr.
d'Albi.
4. Doat 105, fol. 50, fol. 71 (1171), fol. 79(1 172), fol. 89 (1185), etc.
5. Vaour, arr. de Gaillac. Cartulaire écrit en 1202, éd. C. Portai et E.
Cabié (Paris et Toulouse, 1894; Archives historiques de F Albigeois, t. I).
6. Doat 114, fol. I, fol. 66 (1195), fol. 83 (1189), etc. Candeil, comm.
de La Bessière, cant. de Cadalen, arr. de Gaillac.
7. Originaux aux archives départementales de la Haute-Garonne, com-
manderie de Raissac (cant. de Montredon, arr. de Castres), no 394, 413
(1161), 130(1171), 180(1171), 131 (1174), 460(1181), 251 (1181), 132
(1183), etc.
8. Originaux à la Bibliothèque nationale. Collection de Languedoc (Béné-
dictins), vol. 192, no 4, 7 (i 188), 8 (i 198), etc. La Salvetat, comm. de Mont-
dragon, cant. de Lautrec, arr. de Castres.
9. Doat 105, fol. 83, 89 (1 177), 105 (1189), 123 (1195), et manuscrit de la
bibliothèque d'Albi, no 7, voir Catalogue général des manuscrits des RiHiothèques
publiques des départements, t. I (Paris, 1849, in-40), p. 483.
10. Acte original à propos de la dimcdeSaint-Germain-de-Livron (Lacapelle-
Livron, cant. de Caylus, arr. de Montauban), Archives de Tarn-et-Garonue,
360 C. BRUN KL
renferme des documents du fonds du chapitre de Saint-Antonin
(arr. de Montauban), dont le plus ancien passe à tort pour être
de 1103 ' : il n'en est point d'antérieur à 1175 -. On trouve
parmi les chartes de l'abbaye de Beaulieu des textes de même
langue qui remontent à 1171 ', et dans le fonds du grand
prieuré de Toulouse, de nombreuses pièces semblables, dont
1 une, relative à Orgueil, a été donnée vers Tannée 113 5 ■*. Les
deux derniers groupes que nous signalerons sont représentés
par des documents d'archives communales. La plus belle série
est conservée cà la mairie de Saint-Antonin >. L'autre fait partie
des archives de la ville de Montauban ''.
G 633, éd. Vaisscte, t. V, n" 311 (cclix), vers 1160. Accord original avec
Guiraut de Montvalran (1170), Archives de Tarn-et-Garonne, G 604, etc.
1. F. Galabert, Album de paléographie et de diplomatique (Toulouse, 19 12),
xiie siècle, pi. II, no i. Un élément de la date a été omis par le scribe, car
les témoins de la pièce se retrouvent tous dans des chartes du dernier quart
du xii= siècle publiées dans le cartulaire de Vaour, sur lequel voir la notice
du département du Tarn. Cf. mon étude dans les Annales du Midi, 1922.
2. Accord avec les Templiers, Archives de Tarn-et-Garonne, G 873.
Accord avec P. Pelât (1177), ihid., G 990. Accord avec les Tetnpliers de
Montricoux (cant. de Négrepelisse, arr. de Mautauban), 1192, éd. Cabié,
Cartulaire de Vaour, p. 106, etc.
3. Engagement par Bernart de Murcl, Bibliothèque nationale, ms. nouv.
acq. lat. 1698, n°s 4 et 5. Engagement par dame Vierna et Daidé Grimais
(1176J, ihid. no 8, etc. Beaulieu, comm. de Ginals, cant. de Saint-Antonin.
4. Orgueil, cant. de Grisolles, arr. de Castelsarrasin. Ed. A. du Bourg,
Histoire du grand-prieuré de Toulouse, p. xxv, pièce LV ; Galabert, dans le
Bulletin de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, X . XXIX (i90i),p. 380;
J. Delaville le Roulx, Cartulaire général de Tordre de S. -Jean de Jérusalem, t. I
(1894), p. 43, no 51. Donation originale de la dîme de Dieupentale (cant. de
Grisolles) faite en 1151, Archives delà Haute Garonne, commanderie de
Montpelegri, liasse i. Division du château de Paris (Parisot, cant. de Saint-
Antonin), éd. avec fac-similé, J. Lombard, P(7?-z5o/ (Toulouse et Paris, 1902),
p. 412, etc.
5. Coutumes de la ville (entre 1140 et 1144), éd. Champollion-Figeac,
Documents historiques inédits, t. II (1843), p. 12, Baron de Gaujal, Études
historiques sur le Rouergue, t. I (1858), p. 275, R. Latouche, Bulletin philolo-
gique et historique du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1920, p. 257.
— F. Galabert, Album de paléographie et de diplomatique, xii^ siècle, pi. II,
pièce 5 (1164). — Ibidem, pi. III, pièce 2 (1175), etc..
6. Voir Devais, Histoire de Montauban (Montauban, 1855), actes depuis
114), publiés d'après un cartulaire.
l'emploi du provençal dans les chartes 361
Var. — Il n'est point de département du midi de la l'nmce
plus pauvre que celui-ci en documents anciens écrits en langue
vulgaire. Paul Meyer, qui a fait des textes provençaux de la
région une recherche diligente, n'en a point trouvé qui soient
antérieurs aux comptes consulaires de Toulon, dont le plus
ancien est de l'année 1385 '.
Vaucluse. — On trouve peu de chartes originales anciennes
qui donnent des témoignages de la langue parlée au moyen
âge dans cette région. Louis Blancard en a publié une qui est
un hommage prêté entre les années iior et 11 10 par Ermes-
sen, vicomtesse d'Avignon, à Adélaïde II, comtesse de la Haute-
Provence \ Sont à peu près du môme temps, ou quelque peu
postérieurs, une dizaine d'actes analogues conservés dans les
cartulaires du chapitre d'Avignon > et du chapitre d'Apt +. Le
cartulaire de la commanderie de Roaix >, sise près de Vaison
(arr. d'Orange), renferme quelques donations en provençal qu'on
peut attribuer au milieu du xii® siècle. Vers ri8o, Dragonet,
seigneur de Mondragon ^, fit rédiger en langue vulgaire l'acte du
partage qu'il fit entre ses fils. Deux exemplaires de cette charte
en forme de chirographe ont été publiés, l'un, par M. le cha-
noine Ulysse Chevalier, d'après un original dont la trace est
perdue ", l'autre, par le chanoine Albanès ^, d'après la pièce 86
1. .\rchives communales de Toulon, CC 115. On trouvera des textes de
cette ville un peu postérieurs dans O. Teissier, Histoire de Toulon (Paris,
1869).
2. Revue des Sociétés savantes, 4' série, t. X (1869), p. 486, édition repro-
duite par P. Meyer, Recueil d'anciens textes, n° 42 et le chanoine Albanès,
Gallia christiana novissima, t. I, Instrumenta (iSg(^), col. 201.
3. Archives départementales de Vaucluse, G 27 (xiie siècle), nos xlvii, l,
LXiii à Lxx de l'édition dont M. Duprat a eu l'obligeance de me communi-
quer les épreuves. Le n" lxiii est un état de cens.
4. Bibliothèque nationale, ms. latin 17778 (xviie s.), fol. 10.
5. Publié par M. le chanoine U. Chevalier, Chartulariutn donius Tenipli
Herosolimitani de Roais, dans son Cartulaire des Hospitaliers et des Templiers
en Daupbiné (Vienne, 1875 ; Collection de cartulaires dauphinois, t. III), p. 59-
136.
6. Canton de Bollène, arr. d'Orange.
7. Chartes de la Provence et du Rouergue, dans la Revue des Sociétés savantes,
5e série, t. II, p. 368.
8. Vie de saint Beneief (MarseïWe, 1876), p. 37.
3^2 C. BRUNEL
du chartricr de Moudnigon qui fiiit partie des archives de Tar-
chevêché d'Arles.
Vienne (Haute-). — En consultant la bibliographie don-
née par A. Leroux ", on voit que les plus anciens textes
romans provenant de localités de ce département forment trois
groupes. Celui qui contient les pièces de date le plus reculée
est le cartulaire de l'aumônerie de Saint-Martial de Limoges,
dont l'écriture paraît de la fin du xi'^ siècle ^. Le cartulaire du
prieuré de l'Artige, près de Limoges, contient quelques actes
en langue vulgaire remontant à 1125 environ '. Le troisième
groupe comprend cinq donations originales faites vers 1140 par
les seigneurs de Peyrat-le-Château au prieuré d'Aureil, sis non
loin de Limoges '.
* *
On voit, d'après ce relevé, que les plus anciennes chartes
provençales sont des serments de fidélité, malheureusement
courts et rédigés suivant un formulaire à peu près identique
dans toutes les régions. Leur conservation en langue vulgaire
est due en partie à la même cause qui nous a valu la transmis-
sion des serments de Strasbourg. Comme on l'a déjà remarqué >,
il faut l'attribuer au désir de reproduire sans traduction, qui
pourrait fausser le sens, des formules consacrées d'engagement
grave. Sont aussi parmi les pièces romanes de date le plus recu-
1. Voir ci-dessus l'article du département de la Corrèze.
2. Ed. A.Leroux, E. Molinicr et A. Thomas, Docuineiits historiques sur la
Marche et le Limousin, t. II (1885 ; Société archéologique et historique dti Limou-
sin), p. 4.
3. Éd. G. de Senneville, Cartulaire de VArtige, dans le Bulletin de la
Société ... du Limousin, t. XLVIII (1900), p. 329.
4. Éd. A. Leroux, E. Molinier et A. Thomas, ouvrage cité, t. I (1885),
p. 148-153, Recueil de fac-similés de l'Ecole des chartes (1887), no 147-8, G.
de Senneville, Cartulaire d'Aureil, dans le Bulletin de la Société. ..du Limousin,
t. XLVIII (1900), p. I. L'une d'entre elles est publiée à nouveau dans A.
Leroux, Le Massif central, t. III (Paris, 1898), p. 6.
5. P. Rajna, A cosa si deva la conservaiione deigiuramenti di Strasburgo, dans
Romania, t. XXI (1892), p. 60. Voir également Alart, Revue des langues
romanes, t. III (1872), p. 268.
l'emploi du provençal dans les chartes 363
lée des dénombrements de possessions. Le grand nombre des
noms de lieu connus seulement sous leur forme vulgaire invi-
tait dans ces documents à user partout du même idiome. Les
actes portant cession ou engagement de biens ne s'écrivent
euère en provençal avant la seconde moitié du wi" siècle.
Le latin est employé presque toujours dans les chartes qui
intéressent les institutions religieuses non militaires. Les
abbayes cisterciennesont eu, semble-t-il, moins d'aversion que les
autres corporations ecclésiastique-s pour l'idiome populaire. La
plus grande partie des pièces que nous avons signalées a trait
aux seigneurs, aux communautés d'habitants et surtout aux
ordres militaires du Temple et de l'Hôpital de Saint-Jean-de-
Jérusalem.
Quant à la date d'apparition du provençal dans les docu-
ments d'archives, on voit qu'elle remonte sensiblement moins
haut qu'on ne croyait. Les plus anciens textes latins farcis
de mots provençaux seraient les serments prêtés vers 985 et
989 à propos du château de Lautrec (Tarn), si ces dates
étaient sûres. Retenons simplement le km, attesté par un assez
grand nombre de chartes, que la langue provençale commence à
être écrite aux environs de l'an mille, époque qui paraît avoir
été celle de la plus grande barbarie linguistique dans les textes
du sud de la France. La rédaction grossière d'actes mi-latins,
mi-romans s'observe dans certains pays jusqu'au milieu du
XII'' siècle. La langue vulgaire ainsi introduite dans les chartes,
par suite du déclin de la culture, a peu à peu gagné en pres-
tige. Quand le progrès des études a permis d'abandonner la
rédaction en langue mixte, le latin n'a plus été la seule langue
employée dans les actes. Quelques-uns ont été écrits entière-
ment en provençal. Les plus anciens de ceux-ci sont les ser-
ments de fidélité prêtés vers 1059 à Guillaume IV, seigneur de
Montpellier. Sont à peu près du même temps les serments ana-
logues adressés à l'abbé de Lérins. Il reste assez rare, jusqu'au
milieu du xii'^ siècle, que les chartes soient rédigées entièrement
dans l'idiome vulgaire. La plus ancienne pièce originale de ce
genre est de 11 02 (Aveyron). .
L'usage du provençal dans les actes se remarque d'abord dans
la région de Montpellier, le Biterrois, le Carcasses et le Razés,
ce qui est dû simplement à l'heureuse conservation des cartu-
^564 C. BRUNEL
laires des seigneurs de Montpellier et des vicomtes de Béziers
et de Carcassonne. Les serments contenus dans ces registres
mis à part, nous trouvons primitivement peu de pièces en langue
vulgaire sur le rivage de la Méditerranée, dans les pays où se
taisait sentir l'influence de cités de civilisation ancienne, telles
que Marseille, Arles, Nîmes, Narbonne. Le même fait se
remarque autour de Bordeaux. Dans ces villes, qui ne semblent
pas avoir échappé complètement d'ailleurs à la barbarie du x^
et du xi*^ siècle, l'usage à peu près exclusif du latin a été rétabli
au XII* siècle. Il n'a été abandonné qu'au cours du siècle suivant,
comme dans le nord de la France, pour les raisons générales qui
ont peu à peu dépossédé la langue savante des domaines où elle
régnait. L'emploi du provençal est à l'origine en raison inverse delà
culture. Il est relativement fréquent dans les pays de montagnes,
dans la mesure où ils ont conservé des textes anciens, dans les
Pyrénées et dans le Massif central, notamment dans une- région
d'une cohésion frappante qui comprend leQuercy, le Rouergue,
l'Albigeois et le Gévaudan. Loin de toute grande voie de com-
munication, dans ces pays où les villes étaient rares, la langue
vulgaire a acquis une dignité précoce, par suite sans doute de
l'ignorance du latin. De la barbarie qui a suivi les invasions
germaniques sont nées les langues romanes; une autre période
de barbarie a permis au provençal l'accession au degré de langue
écrite.
C. Brunel.
TROIS VERSIONS INÉDITES
DE LA VIE DE SAINT EUSTACHE
EN VERS FRANÇAIS
Des onze versions en vers français de la vie de Saint-
Eustache énumérées par Paul Meyer au tome XXXIII (p. 348-
9), paru en 1906, de ['Histoire littéraire de la France, quatre ont
été publiées depuis cette date, à savoir :
1" la version I, par Benoît (ms. Egerton 1066 du Musée
britannique), publiée par Paul Meyer, Ro}iia7iia,XXXVl, 1907,
p. 12-28 ;
2° la version III, par Pierre de Beauvais (quatre manuscrits),
publiée par M. John R. Fisher dans The Romanic Review,
t. VIII, n° I, 1917, p. 1-67 ;
3° la version VI (ms. Dublin, Trinity Collège D. 4. 18),
publiée par M. Mario Esposito dans Textes et études de littéra-
ture ancienne et médiévale, premier fascicule, Florence 1921,
p. 27-61 (cf. Romania, XLVII, 457) ; et
4" la version VII (Bibliothèque nationale, ms, fr. 1374),
publiée par M. Andréas C. Ott dans Romanische Forschungen,
t. XXXII, 19 12, fascicule 2 (cf. Romania, XLI, 424, et XLII,
126).
Des six versions qui restent inédites, celles qui, dans la liste
de Paul Meyer, portent les n°^ IV (Cheltenham), V (York) et
VIII (Bruxelles) seront publiées ici. Les deux premières ont été
composées (ou au moins remaniées) en Angleterre, la troisième
dans le Nord de la France.
I. — Version* de Cheltenham
(Bibliothèque Pliillipps, ms. no 4156)
Le manuscrit n° 4156 de la Bibliothèque de feu sirThomas
Phillipps (qui appartient aujourd'hui à M. T. Fitz Roy
t'
■^()G H. PETERSEN
Fenwick) a été décrit par Paul Meyer dans les Notices et extraits,
tome XXXIV, V partie, p. 197 ss., où sont imprimés (p. 227-
8) les 46 premiers et les 12 derniers vers du poème. C'est un
volume exécuté dans la seconde moitié du xiii^ siècle par un
copiste anglo-normand et comprenant onze œuvres de carac-
tère divers. La Vie de Saint Eustache, qui comprend en tout
2290 ver.s octosyllabiques rimant deux à deux (quatre vers
ont été omis par mégarde), commence, saris rubrique, au fol.
13 r et finit au fol. 145 b par Amen.
Paul Meyer écrit {Not. et extr., p. 226) à propos de cette
version : « Je la crois antérieure au milieu du xiii^ siècle et
d'origine continentale. » L'origine continentale reste possible ;
mais il est certain que le texte est passé par les mains d"un
remanieur insulaire, car dans l'état où il nous est parvenu il
offre des traits d'un caractère anglo-normand incontestable.
Parmi ceux-ci ' il faut citer la rime de ii avec un 0 fermé (^Cor-
nélius : religïus 187), qui selon H. Suchier - accuse le Nord de
l'Angleterre et qui en outre prouve la non-diphtongaison de
Yo fermé, caractéristique des dialectes normands ; la rime ie : e
et ien : en (effreier : blasin{i)er 287, ohedïent : omnipotent 441,
repairerent : hastereut 1441, manifester : glorifier 2143, enhaucer :
corrun(i)er 2145) ; la rime pad {= pas) : destiirbad 965, qui
atteste l'affaiblissement de 1'^, même finale, en anglo-normand
(cf. les graphies ad 84, pitiid 1774). Cet affaiblissement a
abouti à l'amuïssement complet dans a (pour as) iir, etc., de
(pour Jt'^) 609, etc., le (pour les) 378, etc., tute 362, etc., for
356, l'^r 73z|, etc., fuste 1652, tendre 1700. Ce sont encore des
particularités anglo-normandes que les formes contractées par
la chute d'un e (aser i8éé, veraimcnt 333, 520, et les futurs
menrat 565, menrai 569, restorai jS^) ; une certaine hésitation,
prouvée par les rimes et la mesure, se manifestant dans la
déclinaison ; une confusion caractéristique entre les diverses
1. Pour les traits caractéristiques de l'anglo-normand je renvoie à Albert
Sùmmmg, Der anglonormaiiniscJje Boeve de Haumtone, Halle, 1899; Emma-
nuel Walberg, Le Bestiaire de Philipbe de Thaïiti, Lund, 1900 ; Hermann
Suchier, Les voyelles toniques du vieux français, Paris, 1906, et John E. Matzke
Les œuvres de Siinuiid de Freine, Paris, 1909.
2. L. c. à la note précédente, p. 22.
TROIS VIES INÉDITES DE SAINT EUSTACHE 367
conjugaisons : a) assimilation aux verbes en -cr QressaiUat ' :
inuutal 168, cresscreut 1507^ de crcislre, forme prouvée par la
mesure, csniarrad : retornat 2165), b) assimilation aux verbes
en -//' (Joniiir : )niiii\r ^6, raïupir : sa'dir 163, confortir : plcisir
14)2) ' ; la désinence de l'imparfait -oiic, -ont, qui n'est pas, il
est vrai, prouvée par les rimes, ces mots rimant toujours entre
eux, mais, à cause de la graphie à peu près constante, peut être
considérée comme appartenant à l'auteur; la terminaison de
la i"" pers. plur. du prés, ind., qui est toujours écrit -///// ; les
formes fréquentes en anglo-normand, telles que /)7-rtn/ (: comand
444, sudnant j-^i, giiarant 778, 813, itant 1^6'^, recréant 2092;
cf. l'anglais mod. tyran l}, païsaut (: joiant 1461) et, dans le
corps du vers, Sathant 2091, dant 1248 ; strange 1568 (cf.
l'angl. mod. strange') et, enfin, remis {: pris ^$1), part, passé
de rcmaindre 5.
La langue du copiste présente un aspect encore plus nette-
ment dialectal. Parmi ces anglo-normandismes je me borne à
relever les suivants, n'en donnant en général que très peu
d'exemples : e pour ie (jiian^er 1341, etc.) ; ie pour e {confor-
tier 86, bunticd iji, inier 346, nief 947, etc.) ; e pour ai et ei
(fere^jj, mes 188 ; crere 321, saver 363, aver 812, etc.) ; ei
pour «/ et flfi pour ^/ {feire 2279, ineis 423, etc. ; solail 200,
effrai 300, fai 324, lai 500, etc.) ; en pour ien (covent 2189,
savent 1595, etc.) ; en pour ein {respknt 1288, etc.) ; ein pour
ain (yeins 2J0, pleiiidre 1107, etc.) ; ein pour ien (coveint 767,
reins 1094) ; u pour ai (dednre 71, destrure 1860, etc.) ; ui
pour M (///// 310, etc , hruillir 2134, bruillei 2150) ; u pour 0,
ou {lur^ 1265, plurer 1365, jnr 129, culur 2135, desirus 2259,
surent 1792, etc.) ; // pour oi (conustre 268, etc.) ; ui pour oi
{anguisus 137, etc.) ; um, un pour om, on (Rame 50, iim 483,
unqnes 356, niin 2042, unt 496, etc.) ; 0 pour ue (pople 557,
1. L'auteur emploie aussi saillir, p. ex. saillit : fuit 156 ; la forme
saillierent ûgure à l'intérieur du v. 1662.
2. Les formes parallèles hruillir 2134 et hritillei 2150 ne sont pas attestées
par la rime. Il en est ainsi de /)//(///' 1668, connit 1815, arestut 159, et restut
1888.
3. Re lui s t, passé déf., se trouve au corps des vers 1 123, 1 125, 1 556 et 1876.
Au vers 1 129 la forme régulière du part. p. reines est assurée (: es).
368 H. PETERSEN
Hoc 1580, jofnes 119, etc.) ; ai pour iiei (orgoil 38e, etc., t;//~
1168. etc.); /// pour iiei (orguil 2254); oun pour on (acounlerent
1^29) ; aiifi pour an {saun 146) ; v pour / (jnoy ïi^6, ydles
1884, martyr 4, etc.) ; a pour ai (guares 744, rendra 562,
vendra 561, miistra 509, 5a 1650) ; a/ pour a {pais 441, 1889);
/, 0, H, a pour ^ atone protonique (chivalerie 60, drivai 141, pn-
merement 11, etc. ; /'Oio/;/ 2010 ; husingniise 1742, etc. ; achater
1336, charted 2255, etc.) ; pour c atone posttonique on trouve
/ (vindrint 934), » (yoldnint 933, 1258), oit (voldrount 97o)et a
(preniessa 1159) ; ^ pour a et 0 protonique (checun(s') 462, 562,
premesse 704, etc.) ; la valeur de consonne de la lettre u non
initiale devant r est indiquée par la graphie ue (oneraines 180,
poueres 81, ancrai 806, nanere:^ 1382, etc.) ' ; un ^ est omis
(cnntré 873, 926, cha?gé 935, ûîpawe' 2177, .aisïemenl 1575,
nnnienient 1806, i:on?i:( 254, r^pwj/ 484, guvernur 370, salvur
^9"), guerdon ^00, ver aiment 321, etc., /"m/ j^j,-bons 115, 122,
248, wa/i 773, çw/«;( 1178, 1505, Cf5/ 302, /o/ 121 5, ^//;{ 1398,
c^/ 1703, y'om^ 1788, jflw/ 2177, 2193J ; un e est ajouté (^é5
II 30, eelire 1502) ; t est tombé après n (l'indrenii^S, sein 190,
etc.) ; une 5 inorganique est intercalée {fust = lat. fuit 481,
etc., deust 883, 884, etc.) ; c pour ch (sacent 21, aprocier 1958),
/ pour z (priet = 2^ pers. plur. 689, sant 1683, P^^P-)j ^ po^r
/ final {fîad 921, r^/a^i 922, gued 999, /r^ 1000, snffrid 987,
«wnW 988, /mc? 914, etc., comand 347, etc.) ; gn pour 5« (ignels
353, ignelement 1022, 1626) ; w pour n devant / (t';;//7a/ 1932,
emflad 1961) ; <:o, ai pour con, cnn àt\zmv{cnvent 323, cov{i)ent
369, etc., foz;/w^ 974, covenant 723, coveitise 720, etc. ; cf.
l'angl. mod. covenabJe, covenant) ; des graphies, telles que beu
108, (T^c; 263, perderat 760, esample 216, connissant 1410, Z)t'M
20, etc., //m = lat. locum, 613, etc., memorie 2007, etc.,glorte
2008, etc., victorie 2093, etc.
Toutes les rédactions françaises versifiées de la vie de saint
Eustache remontent à une seule des versions latines, à savoir
I . Dans le nom de notre saint, presque toujours écrit Etiesiace, le copiste
indique par ne, chose curieuse, tout le contraire, c.-à-d. le caractère voca-
lique de Vu. On sait que, dans les textes français correctement versifiés,
Eustace compte le plus souvent pour quatre syllabes. Voir P. Meyer,
Romania,XXWl, p. 22.
TROIS VIES INÉDITES DE SAINT EUSTACHE 369
au texte publié dans les Acta Sanctoniiii, septembre, t. VI,
p. 123-135, qui est, de son côté, la traduction littérale du texte
grec publié au même endroit. Quant au fond du récit, le versi-
ficateur du texte de Cheltenhani ne modifie pour ainsi dire en
rien l'exposé de son modèle. La fidélité avec laquelle le poète
suit la prose latine indique suffisamment sa source. Mais, pour
en donner des preuves convaincantes, on peut relever qu'on
retrouve dans la version française la mention de Johan, c.-à-d.
celle de l'évèque qui baptisa la famille, celle du double départ
d'Eustache et sa tamille de la maison, et la contradiction
dans le récit du frère aîné dans la scène de reconnaissance, ces
trois particularités ne se retrouvant que dans la version latine
indiquée ci-dessus '. A peu près la seule liberté que le poète
français se permette est d'amplifier et de développer longue-
ment — sans toutefois y mettre rien d'essentiellement nou-
veau — ce qui a été dit brièvement dans le modèle ^. Ceci
s'applique principalement aux discours et aux considérations
générales : les faits eux-mêmes sont racontés d'une manière
brève et concise, comme dans l'original. On peut se demander
si la présence assez fréquente de deux (v. 327-30, 333-6, 467-
70, 685-8, 104 1-4, 1705-8) et une fois même de trois (21 41-6)
couples de vers avec la même rime se succédant immédiate-
ment est un témoignage de plus pour la provenance anglo-nor-
mande du poème, ce procédé étant particulièrement pratiqué
par les versificateurs normands, ou si c'est là uniquement une
maladresse du poète. Toujours est-il que le poème, avec son
style embarrassé et prolixe, accuse un versificateur des plus
médiocres.
L'auteur français a ajouté un prologue et un épilogue de sa
façon. Dans le prologue qui va jusqu'au vers 38, il annonce
son intention de raconter, pour honorer les saints martyrs, c.-à-
1. Pour des renseignements plus détaillés à ce sujet, je renvoie à l'ana-
lyse de M. A. Monteverdi, Studi medievali, III, fasc. 2, 1909, p. 169-224, La
leggcnda di S. Eustachio, et fasc. 3, 1910, p. 392-498, I iesti délia leggenda di
S. Eustachio.
2. L'exemple leplusprégnant de ce procédé est donné par les vers 317-572,
auxquels ne correspondent, dans le modèle, que quelques lignes {A. SS., l.
c, p. 125), mais qui contiennent déjà in nuce tout ce que notre auteur dit en
tant de vers, c.-à-d. un court résumé des principes de la religion chrétienne.
Romania, XLVIII. 24
370 H. PETERSEN
d. saint Eustache et ses compagnons, leurs soufirances, en tra-
duisant leur vie en roman:(^ pour rendre possible à ceux qui
ignorent le latin d'en prendre connaissance '. Il se met à
l'œuvre à l'exhortation d'un de ses frères spirituels — nous
apprenant ainsi qu'il était lui-même religieux — en s'excusant
d'avoir été empêché, par d'autres occupations, de le faire plus
tôt. Si l'on peut trouver quelque intérêt au prologue à cause
des renseignements tout personnels qu'il nous donne, par
contre l'épilogue (v. 2201-90) est d'une platitude et d'une
banalité complètes. Il contient quelques considérations sur l'in-
constance de la vie terrestre et sur la nécessité de penser à
l'autre vie, pour en avoir part après la mort, et d'implorer le
secours de saint Eustache et de ses compagnons.
La versification régulière, les cas peu nombreux où e en
hiatus ne compte pas pour une syllabe (^dust 182, comii 252,
aser 1866, empereur 1908), la décHnaison peu fautive, la pre-
mière personne du singulier sans e analogique au présent de
rindicatif(^6'5îV 589, 1159, 1280, reclaini 814, fi, 825), l'absence
totale d'adjectifs avec e analogique au féminin ^, la forme de
deux syllabes /t'm/ 737 (tandis que l'anglo-normand a générale-
ment/m/), tous ces faits semblent indiquer une époque relati-
vement reculée. Nous avons vu en effet que P. Meyer fait
remonter notre poésie à la première moitié du xiii*^ siècle. Mais
il faut toujours tenir compte de l'hypothèse de Paul Meyer que
1. Pour P. Meyer (^Not. et exlr., XXXIV, 226), qui a compris cet endroit
un peu autrement, « il semble résulter avec évidence de ce prologue que
l'auteur a eu l'intention de mettre d'autres légendes en français ». Mais
il ne me paraît pas possible d'entendre les expressions des vers 9-10, hs
sein^ martyrs et lur passïuns, comme s'appliquant aux martyrs en général,
étant donné qu'à d'autres endroits du prologue (aux vers 4, 7, 8, 13, 20 et
35), l'auteur, par des expressions analogues, désigne toujours saint Eustache
et ses compagnons. Le sens du mot priinerenient (v. 11) doit probablement
être « le premier », « étant le premier qui le fait » ou, peut-être, « pour la
première fois ». P. Meyer a trouvé le prologue « assez obscur » : si l'on
accepte l'interprétation proposée ici, cette obscurité disparaît.
2. La leçon la viel^ lai au v. 499 est parfaitement régulière. Je note en
passant que M. E. R. Curtius (Li quatre livre des Reis, Dresde, 191 1, p. xc :
« Dièse Verwendung von mànnlichem viel^ bei weiblichem lei... «) a prisa
tort viel:( pour une forme masculine. C'est la forme normale, provenant de
vêtus, pour le masculin et le féminin.
TROIS VIES INEDITKS DE SAINT EUSTACHE
171
notre texte serait d'origine continentale et aurait été seulement
remanié par un Anglo-normand.
Le degré de correction du texte étant assez grand pour per-
mettre de conclure que l'auteur a cherché à versifier conformé-
ment aux règles observées sur le continent, je me suis cru
autorisé à rétablir le nombre exact des syllabes dans les vers qui
dans le manuscrit étaient trop courts ou trop longs. Toutefois,
dans les cas où la correction ne s'imposait pas d'elle-même, je
me suis borné à signaler dans une note au bas du texte que le
vers est incorrect. La division du poème en quarante sections,
marquées ci-dessous par des blancs, est celle du copiste : à ces
endroits, il a en effet mis des majuscules. Il est à noter que la
division en quarante sections se retrouve dans la version VI
publiée par M. Esposito. Cette division pourrait remonter au
texte latin. Ceux que nous connaissons n'en ont pourtant con-
servé aucune trace.
Jesucrist par seint Eùstace [fol. /^^/]
Nus tramette la sue grâce,
Kc nus puissum a lui pleisir
Par la bunté de sua martyr, 4
Ki tant démenât seinte vie
Od sa seintime cumpaignie.
Martyr furen»^ par Jhesucrist,
Kar Deus emsemble les eslist. 8
Pur les seinz martyrs honurer
\'oil lur passïuns recunter :
Translater voil primerement,
De latin en roraanz briefment, 12
Lur glorïuse passïun
Par mult humble devocïun.
Icil qui sunt nostre veisin
Ne sevent mie tuit latin, 16
Mais clerc e lai communeaumcnt
Soient user romanz sovent ;
Pur çovoil en romanz parlier,
Pur Deu e pur ses seins loër, 20
E que plusurs sacent entendre
Ço que jo voil par Deu emprendrc.
Par la grâce Deu humblement
Voil faire cest purposement 24
E pur mun frère espiritel
Ki plus m'est près que le charnel;
Par son duz amonestement]
Voil fere cest escrist briefment, 28
Mais par raisonable acuisun
Purloinai sa peticïun,
Kar pur faire le suen plaisir
Ne poi si tost aveir leisir. 32
Pur ço ne se doit curecier,
Mais ensemble devum prier
Que la vie del seint martyr
En vérité poisum formir. 36
Iccst prologe voil finier,
Ke nus devum avant cunter.
Od les Rumaius mancit jadis
Un riches hom de noble pris, 40
Placidus out nun proprement, [fol.
Kar plaisir sout a bone geut.
II Mes tr.
mult r.
12 en manque — - 15 que — 20 pur ses manquent
■■9P-
37^
H. PETKRSEN
Mult par estoit de haut parage,
Asez avoit grant hcritage ;
Mais il venqui par sa prùcsce
Les paieus e sa grant richescc.
II fut païens prlmercnient
Entre les Romains od sa gent.
En icel tens par la citet
De Rume out poi crestïentet,
Mais cresiïentet e sa gent
Creiseit idunc novelement.
Li empereres Traïens
Od les Romains estoit païens,
E Placidus par grant honur
Servoit icel empereur.
De l'empereur fust priviez
E mult preisiez e honorez ;
Par sa priiesce e par meistrie
Gardout bien sa chivalerie.
Mult soult bien cstre conestables,
Kar pruz estoit e amiables.
Si empereres li tint chier,
Kar bien servcit de sun mester ;
En sun règne grant liu tenoit,
Kar sages e quointes estoit.
Défendre savoit sun pais
E qunquere ses enemis ;
Ses veisins par amur venqucit,
Curtais e affaitez estoit.
Dedure soleit od sa gent ;
En bois alout chacier sovent.
Ses piers venqueit par honestez,
Par bones murs e par buntez.
Larges estoit e almoniers
E multpituze dreituriers,
Kar sovent deliueroit de mort
Gels qui furent jugiez a tort.
Les cheitifs prisuns achatout,
Mult franchement les deliuerout ;
Les poueres soleit meintenir [i^i
E sovent pestre e revestir ;
Sovent aidout a ses veisins,
44 As veddes e as orfanins ; 84
Les malades sout visiter
E mult aider e confortier;
Les pèlerins sout herbergier
48 E les esguariez conseiller. 88
L'empereur ne volt servir
Par losengier ne par blandir.
Mult se contint honestement
52 Vers riches e vers povre gent : 92
Nuls nel poeit de rien reprendre,
Kar tant voleit al bien entendre.
56 Mais il avoit une mulier
Que bone gent deivent preiser; 96
. Mult par estoit de hait parage,
Etant avoit franc le curage
60 Que, par honur e par buntez,
Yenquit son noble parentez. 100
Mult par estoit e humble e sage.
Si n'avoit cure de folage.
64 Sa parole sout bien guardier,
Sun sen e sa resun mener, 104
E honurer savoit asez
Les estranges e les privez .
68 Mult se cuntint honestement,
Par beu semblant, ver tute gent. loS
Les poueres soleit sustenir
E les esguarez meintenir ;
72 Aider soleit as bosoignés,
E le quor out chaste e pitus. 112
Ele estoit par tut honuree,
Mult fut de bone renomee.
76 Par bones 'murs e par honur
Soleit resembler sun seignur, 1 16
Kar Jhesucrist les asemblat,
Ki par sa grâce les salvat.
80 Deus fiuz eurent, jofnes enûmz,
z/"] Dunt il eurent les quers joianz, 120
Kar par nature li enfant, [i p v° b]
46 Ses p. — 76 dreituriels
E ele — 115 bons m.
84 ead o. — 95 ne poit — 1 1 1 a b. — 113
TROIS VIES INEDITES DE SAINT EUSTACHE
373
Pas boues murs e par semblant,
Retraistrcnt a lur gentil piere
E as murs de lur franche mère. 1 24
Placidus avoit veneurs
E chivalers od sei plusurs ;
En bois soleit chacier sovent
Pur dedure soi e sa gent. 1 28
Mais un jur od sa gent chaça,
Une herde de granz cers trova ;
Les cers aquoilid od sa gent
De tûtes pars hastivement. 1 32
Lors vit Placidus meinteuant
Un merveilus cerf par semblant,
Kar plus grant e plus beals estoit.
Celi chaçat od grant esploit, 1 36
Ke il estoit mult anguisus
Pour prendre cel cerf merveilus.
Après lur seignur meintenant
Vindrent li veneur peinant, 140
Mais Placidus out bon chival,
Tost alout par munt e par val,
Tost esloignat devant sa gent,
Ne pourent siuvre longement. 144
Sovent hurtout de l'esperun ;
Le cerfchaçoit saun compaignun ;
El bon chival mult se fiât ;
A son poeir le cerf hastat. 148
Par muns, par vais e par boschage
Chaçat le cerf od grant curage
De prendre le s'il poùst
Ne s'il prendre nel dëust. 152
Tant se penat le cerf chacier,
Ke li cerf vint vers un rochier.
Li cerfs a cel rochier fuit,
Sur le rochier en hait sailit. 156
Placidus, ki ne sont targier,
Après le cerf vint al rocher;
Lors s'arestut mult merveilant,
Quant ne poeit chacier avant.
Cel hait rochier mult esgardat, |
Mais de cel cerf plus merveillat,
Cornent li cerf poeit rampir
E sur cel hait rochier sailir,
Kar tant vit roiste le rochier.
E de ço se pout merveillier,
Coment li cerf la sus muntat
E la grant roche tressaillat.
Le cerf ke Deus voleit défendre
Ne pout il sur la roche prendre,
Kar Dcus voleit par sa dul/ur
Del cerf prendre le veneur.
Deus qui salvat Cornehum,
Voleit convertir Placidum,
Kar Placidus a Deu plaiseit,
Qui par sun pleisir par tut veit.
Deus avoit Placidum eslit
Par grâce del seint Espirit ;
Par sa pité out esguardez
Les oueraines de sa buntez,
Kar çoe fust estrange durur,
Se ci! dust périr par errur
Qui tant estoit de bones murs
E tant biens fesoit a plusurs.
Mais Placidus ne deut périr,
Kar Deus nol volt par sun pleisir.
Paiens estoit Cornehus,
Mes mult estoit religïus,
Kar pur sa bunté fut esliz,
Par sein Père fut converti/.
iMes Deus Placidum converti,
Cume sein Pol, par sa rnerci.
160
/;2l
164
168
172
176
180
184
188
192
122 bons; e manque — 130 graz cerf — 157 Kil e. — 145 de esperun
— 149 e manque — 150 Chacet — 151 ^/ 152 paraissent trop courts. Faut-il
corriger 151 s'il fw se il e/ 152 nel en ne le .'' Le sens du v. i $2 n'est pas clair.
— 156 laroche — 160 Q. il ne — 162 sesmerueillat — 167 Cum li c. —
170 il manque. — 182 Si coe dust — 184 Faut-il corriger tanz biens ou tant
bien? — ig2 Cum.
H. PETERSEN
Le cerf parler apertement,
Kar Deus, ki tut le mund furmat,
Par sun pleisir le cerf criât : 252
196 La créature doit servir
Al creatur par sun pleisir.
Li cerf pur Jhesucrist parlât
Içoc que Deus li enseignât. 236
200 Asez parlât apertement
374
Placiduscstoit longement
Près del rochier sultivement ;
Mult esguardat esmérveilant
Le cerf sur le rochier estant.
Mes Deus miracle demustrat
Dunt Placidus mult s'esniaiat,
Kar une croiz vint meintenant,
Plus ke solail respleodisant,
Sur la teste del cerf tut droit; [1^2 b] Vers Placidum nomeement.
Entre les perches aparoit.
La figure Jhesucrist
Od la croiz sur le cerf asist;
Entre les perches apareit,
Par grant clarté resplendiseit
Mais li rois del ciel glorius,
Ki fet miracles merveillus,
Un autre miracle mustrat,
Dunt Placidus plus s'esniaiat,
Kar li cerf parlât meintenant
Ceo que Deus volt par sun cornant
Li cers parlât apertement;
Ceo fut merveile veirement.
De cest miracle glorïus
Truvum esample merveilus :
Li asnes parlât ensement
A Balaam nomeement,
Ki par conseil de la folie
Empeirat mult sa profecie.
Plusur soient lire sovent
Icest miracle veirement,
Dunt il se soient merveiller.
Li cerf parlât, çoe li ert vis :
« O, Placide, li miens amis !
204 Tu m'as chacié par grant desrei.
Prendre me vols : jo prendrai tei,
Kar od les reisde ma merci
208 Voil prendre mon feel ami.
Placidus doit a moi plaisir,
Kar par buntez me soit servir.
Tu me cultives veirement,
Par bones oueraines, sovent.
Tu faiz sovent ma voluntez
Par almosnes e par buntez.
Tu m'as servi parbone fei.
Mes ne sui pas conuz de tei :
216 Jo sui ici pur çoe venuz
Ke de toi seie conëuz.
En ceste beste voil mustrer
Ma figure pur tei salver,
270 Kar jo voil par humble semblant
Convertir mun feelserjant.
Jo salvai ja ma créature
El semblant de ceste figure ;
212
240
244
248
252
56
260
Mes ne deivent pas trop jugier 224 Jo salvai en croi.z humblement
Des miracles al roi poissant,
Ki tut criât par sun comant.
Jhesu ki pécheurs salvat,
Ki tute rien de nient criât,
Poeit fere legierement
Par ceste figure ma gent.
Pur ceo voil humblement mustrer
La figure pur toi salvier. 264
Tu te dois a moi convertir
E moi aûrere servir,
196 la roche — 201 de cerf — 203 Le vers est trop court. Faut-il ajouter de
].? Le passage est peut -être corrompu. Les v. 202 et 20) sont identiques. —
219 del f. — 219-20 Le sens n'est pas clair. — 229 Poit — 242 mo u. — 244
fels a. — 248 bons — 254 conuz. — 258 feels — 262 iceste.
TROIS VIKS INEDITES DE SAIXT EUSTACHE
375
Kar preus hom de si grant valur
Doit conustre sun creatur, 268
Ne doit les fais deus aùrer,
Ne les veins idles cultiver.
Les oueraines de ta bunticd
Par ma pité ai esgarded : 272
Sathan ne doit mais engiunier
Par folie mun chivaler ;
Ta grant valur ne doit périr,
Tu doiz tun saveur servir ; 276
Kar jo suffri ma passïun
Pur la tue redempcïun.»
Mes vus, beals sire, o moi parlez,
Ki tel miracle demustrez. 304
Parlé avez de ma salu.
Mes jo ne l'ai pas entendu,
Kar jo sui esbaïz forment
Del miracle sudeinement. 308
Pur cest pécheur convertir
Me dites tuit vostre pieisir,
E que jo puisse sanz dutance
En vus afichier ma créance, 312
Que jo puisse vus aùrer
E vus servir e cultiver. »
Placidus soit estre hardiz.
Mes il devint mult esbaïz :
Ne soit pasesguarder sovent [ij2
Tel miracle apertement.
Par grant efFrei fut esbaïz,
Del chival chëi esturdiz.
A terre just bienlongement,
Puis relevât dutuscment.
Sun quer sentit mult etiVeier,
Ne nuls nel doit de çoe blasmier
Kar cil seroitplus ke hardiz
Ki de çoe re fut esbaïz.
Mes Placidus hastivement
Emprist estrange hardement;
Kar après celé grant pour
Revint alques en sa vigur :
Icel miracle apertement
Esguardat plus hardiement.
Vers la roche mult aprochat,
En tel mancre puis parlât :
« Pur quoi sui jo tant esturdiz
E pur grant effrai esbaïz ?
Cument e pur quel encheisun
Avint iceste avisïun ?
280
vob]
>84
288
292
^,00
Nostre duz sire jhesucrist
A Placidum sun pieisir dist :
« O, Placide ! Jo sui Jhesus,
E tu es li mien Placidus,
E tu dois par moi sanz dotance
Aprendre veraie créance.
Tu dois crere veraiement
En unveir Deu omnipotent,
Etoi cuvent a moi entendre,
Veraie fai tevoil aprendre.
Tu dois un sui Deu obëir
E lui aûrer e ser\àr.
Or ne seies mais en errance :
En Damedeu met ta fiance
Dois tu bien savoir sanz dotance
Que Deus est li Père e li Fiz,
E Deus est li seins Espiriz.
Treis persones suntverairaent,
Mes un Deu sunt omnipotent.
Li Pères est Deus veirement
Sanz fin et sanz comencement.
Ensement est veirs Deu li Filz,
Veirs Deus est li seinz Esperiz.
En treis persones senglement
316
320
Uss]
324
328
332
336
267 home — 282 Hiatus. Faut-iï corriger Itel .'' Cf. v. 712 et la correc-
tion du V. 295 — 295 Cel m. — 300 E manque — 301 e manque — 302 cest
a — 307 Faut-il corriger fui ? — 32xueraiment — 327 Ore — 328 En deu
— 329 manque — 336 L^ second sanz manque.
37^ H. PETEKSEN
Est un veirs Deus omnipotent. 340
Je sui fil/ Deu ki te furmai,
Jo sui voir Deu ki te créai,
E od niun Père omnipotent
E od le seint Espirement 344
Jo créai e doi governier
Le ciel e la terre e la mier.
Le mund créai par mun comand
E le solail resplendisant. 348
Jo fiz la lune qui resplent
E les esteilles ensement.
Jo créai les jurs e les tens,
Parmun pleisir e par mun sens, 352
Les venz asez ignels,
Peisuns e bestes e oiseals.
Jo créai de nient tute rien,
E si ne fis unques for bien. 356
Jo formai tute créature
E bone la fis par nature.
Jo sui creaturs veirement
Sanz fin e sanz comencement. 360
Li creaturs est glorïus
E sur tûtes riens precïus. [''ii'']
Mes hom renables doit saver,
Par les créatures pur veir, 364
Ke li creaturs est estables
Ki fait créatures muables,
E ke chascune créature
Devient muable par nature. 368
Pur çoe covient al creatur
D'estre estable guvernur,
Kar riens fors lui ne dure estable,
Pur çoe ne doit estre muable. 372
Tute créature est de lui,
E il ne poet estre d'altrui :
Pur çoe deivent renable gent
Servir un Deu omnipotent, 376
Lur creatur qui tuit criad.
Les pécheurs del mund salvad.
Jo sui veir Deus veraiement
E creaturs omnipotent, 380
Tûtes riens de nïent créai,
Les pécheurs en croiz salvai.
Mes jo créai primerement
Les angles espiritelment ; 384
Mes plusurs des angles périrent,
E par orgoil del ciel chaïrent,
E en enfern pur lur péchiez
Par orgoil furent trébuchez . 388
Il ne furent el ciel estable
E pur çoe devindrent diable.
E puis furmai le premer home.
Mes cil pechat par une punie 392
E passât mun comandement
E crut le dit a la serpent.
Adam de la terre formai
E Eve del costé créai, 396
E jo fis crestre lur lignage
Pur estorer le grant domage
Des angles, qui primerement
Périrent orgoilusement. 400
Mes Sathanas fut decevables
Ki estoit maistres des diables, [i^^ v°]
Kar Sathanas par félonie
Des homes avoit grant envie. 404
Tristes estoit li enemis,
Quant Deus out liueré parais
As homes qu'il avoit crïet.
Qui de terre furent furmiet. 408
Deus volt les homes honurer
E el ciel les volt amener,
Dunt li diable par pechié
Furent par orgoil trebuchié. 412
Pur içoe out Sathan envie
Des homes par sa félonie,
Kar Sathan Adam enginnat :
353 Vers trop court — 354 oilseals — 362 tute — 363 home — 365 Ki
— 370 II faut probablement corriger guvernëur — 377 que — 378 le p. —
579 ueraiment - 381 Tute — 387 E manque — 402 del d. — 410 E manque.
TROIS VIES INKDITKS DE SAINT EUSTACHE
Quant Eve la punie mangat, 416
Adam par amonestement
Remangat la punie ensement
De l'arbre ki fut en defens.
Coveitise deceut lur sens. 420
Se il gardasent mun cornant,
Sanz fin fusent esjoïsant ;
Ne dévoient ja meis mûrir
Ne peine ne travals sufFrir : 424
Par aé e par héritage
Voil jo Jonier a lur lignage.
Crestre deurent en parais
n puis régner el ciel tut dis, 428
Mes par mult foie coveitise
Perdirent il mult grant franchise ;
Par une pume sulement
Furent eisilliez tristement. 452
Icele pume periluse
Ne fut mie trop precïuse,
Mes Adam mortelment pechat,
Quant il de la pume mangat, 456
Par quointise de la serpent,
Encuntre mun comandement.
Ne deut guerpir sun creatur
Par sa mulier ne par folur. 440
Ne furent pa's obedïent
Al creatur omnipotent, [i^^ v^ h]
Kar il guerpirent mun comand
Pur 5Jthan, le feluu tirand. 444
Pur çoe furent, pur lur pechié,
E tut lur lignage eisiliié
De la joie de parais
En cest chaitif, triste païs, 448
Ou la gent vivent a dolor
Par grant peine, par grant labur.
.\dam fibt del péché premier
Tuit sun lignage parcenier. 452
Par cel péché grevus e fort
Receurent la gent duble mort.
Par la mort de l'alrne e del cors.
Pur le fruit dunt .'Kdam out
Sathan out les homes conquis
En servage cume chaitifs :
Pur çoe sunt turmentez la gent
Dedenz enfern horriblement.
Sathan soit les aimes ravir,
Quant checuns hom deveit mur
En enfer les soleit mener.
Ne laisout un sul eschaper
Pur sens ne pur religïun.
Ne pur nule perfectïun.
Sathan mustre grant cruëlté
Sur cels dunt il ad poesté.
Li diable sunt tiiit dampné,
E pur lur propre iniquité,
E pur lur orgoil sulement.
Sans nul autre amonestement.
Quant il furent par sei dampné,
Par altre ne serunt salve ;
Sans espérance sunt péri,
Ja meis ne vendrunt a merci ;
Asez se peinent de mal fere,
Kar il ne se poent retrere.
377
mors
[4)6
460
ir ;
464
468
472
476
Mais Adam pécha folement
Par felun amonestement ; 480
Par altrui conseil fust grevez,
E par altre refut salvez. [' >4]
Mes l'um ne pout el mund trovicr
Home kil repeûst salver, 484
Ki sanz péché fust engendrez
Cum Adam, quant il fust criez.
Pur çoe oi pité de ma gent,
Ke Sathan destruit cruëlment ; 488
Ma grâce as pécheurs mustrai,
Pur els salver el mund entrai.
Par la volunté de mun père
419 ke — 420 Kar c. — 422 esioiant — 425 E p. ae — 443 il viaiique
— 451 .\. fust de — 45) Kar — 458 cum — 462 home — 484 repust.
378
Nasqui jo d'une chaste nicre,
Kar jo sui sanz charnel délit
Cuncëuz del seint Espirit.
De la seinte Virgne nasqui,
Par ki pécheurs unt merci .
Circumcis fui e baptizé
Pur salver le mund de pechié :
La vielz lai mustrai a ma gent,
La nuvele luit ensement.
Od les pécheurs conversai,
PJusur miracles lur mustrai.
Pur çoe mustrai veraiement
Quejo sui Deus omnipotent.
Mes jo senti sovent tristur
E feim e seif e grant iabur,
Kar jo voil sanz pechié suffrir
H. PETKRSHN
492 As feluus Judeus me liuerat,
Par mun disciple me trait,
Pur trente deniers me vendit.
Li Judeu me firent lier
496 E flaelier e laidenger ;
Asez me firent escharnir ;
Jo suffri tuit par mun plaisir.
Jo fui d'espines corunez
500 E en la croiz mis e penez.
Pur le mund salver suffri mort,
Mes Sathan me saisi a tort.
Sathan pur çoe perdit a droit
504 La poestez ke il avoit
Desur Adam, le premier home,
Que il deceut par une pume.
Pur le rcindre mis grant pris,
Quant que veirs hom devoit sentir. Quant jo fui pur Adam occis,
[508 Mes al tierz jor resuscitai.
Par ma vertu enfern brisai,
Pur çoe mustra apertement
Que veirs hom fui veraiement
Pur çoe soleit Sathan duter ;
Ne pout en moi pechié trovier.
Sathan par çoe s'esmerveillat,
Par malice treis fiez temptat,
Si jo fuisse veraiement
Sathan liai estreitement,
El ciel ravi ma bone gent.
512 Les miens disciples visitai
E mult ducement confortai ;
Jo conversai od eals sovent.
Quarante jorz, corporelment.
Veirs Deus ou veirs hom sulement. Devant eals puis el ciel muntai,
[516 Mult seintement les doctrinal ;
Puis lur enveai dulcement
Grâce del seint Espirement,
Que il al pople, sanz dotance,
520 Preechasent veire créance.
Par tuit le mund seùrement
Jo venqui sa tcmptatïon.
Puis engignat ma traïsun.
Sathan quidout certainement.
Si jo fuse Deus veraiment,
Que ne poiise mort suffrir,
Kar Deus ne pout unkes mûrir. [1^4 ?'] Baptizacent par moi la gent.
528
32
i36
540
544
548
552
5S6
Ne pois mûrir par deitiet.
Mes mort fui par humanitiez.
Sathan ne me poeit nuisir.
Mais jo suffri, par mun pleisir.
Que Sathan ma mort enginnat,
560
1^4 vo]
Al derain jor vendra jugier
524 A checun rendra sun luier,
E jo mettrai mun pople a destre
E les dampnez devers senestre. 564
Sathan menrat la maie gent
492 de ch. m. — 501 E od — 510 home — 516 home — 525 poet ; me
manque — 528 felun — 536 E manque — 540 kil a. — 543 li r. — 554 les
endoctrinai — 558 Prechasent — 564 dampnez uers.
TROIS VIES INEDITES DE SAIXT EUSTACHE
Tresqu'en enfer cliaitivement ;
Arder deivent od cel tirant
El feu cruël, sanz fin ardaut.
E jo menrai la bone gent
En joie pardurablement ;
Od les angles serrunt veisin
En la joie del ciel sanz fin. »
568
)72
Heu feseit icel cerf parler
Mult mielz ke jo ne sai cunter ;
Li cerfs parlout par sun plaisir,
Kar Placidum volt convertir. 576
Placidiis mult s'esnicrveillat,
Xostre duz seignur aurat ;
A terre client paisiblement
Pur aùrer Deu humblement. 580
Jhesucrist primes aùrat
En tel manere, e puis parlât :
« Jo crei en tei, mun veir seignur,
Verai Deu e veir creatur, 584
Ki pécheurs solz convertir,
Par ta dulçur, par tun pleisir ;
Ki de nient tuit le mund crias
E pécheurs de mort salvas. 588
Mes une rien voil e désir,
Par ta grâce par tun pleisir,
Si jo a ma propre mulier
Pois cest miracle renuncier 592
Od mes enfanz priveement,
Que nus puissum veraiement
Crere en toi, nostre salvëur
E nostre verai creatur, 596
Q.ue nus poisum par tun pleisir
Toi cotiver e toi servir. »
Jhesu respundi par le cerf
A Placidum, son feeil serf : 600
« O, Placide ! Ne dois doter,
Kar cest miracle dois cunter f 7 ;./ v°b]
A ta mulier veraiement
379
Od tes enfanz seùrement, 604
Kar ensemble devez guerpir
Les veins idles pur moi servir.
Poi vus devés ensemble aler
Dedenz la citet, pur parlier 608
A l'evesque des cristïens,
Ki soit convertir les paiens,
Kar icil vus doit baptizer.
Mes te covient puis repeirier 612
En cest liu pur parlier a moi.
Pur saver plus de mun secroi. »
Quant Piacidus out entendu
Icel conseil de veir salu 616
De cel rochier joiusemeni
Repeirat vers la sue gent ;
Mes quant il s'en volt repairier
Il n'aveit talent de chacier, 620
Kar Deus out mùed meintenant
E sun curage e sun semblant.
Cel miracle tint e celât,
Tresqu'a sa femme le mustrat. 624
En celé nuit alat culchier,
Cum il soleit, od sa mulier ;
Cel miracle priveement
Dist a sa mulier sulemeut. 628
Desque la dame l'entendit,
Par dulce joie respundit :
« Beals sire duz, vëistes vus
Icel miracle glorius ? 632
Çoe est Jhesus omnipotent
Que vus vèistes veirement,
Kar il est reis celestïens,
Jhesus, li Deus as crestïens. 636
A nus s'apareut humblement
Pur salver nus veraiement,
Kar nus devum lui aùrer
E lui servir e cultiver. 640
Demain devum a. lui venir
566 Tresque en — 584 e lierai c. — 587 de nient manque — 595 saluur
— 607 vus manque — 609 de c. —612 c. pas r. — 624 Tresque a — 634
Qui — 656 ac.
380 H. PHTEKSEN
Od nos enfanz pur lui servir, [i^s] Pur els priât dévotement
Le roi del ciel omnipotent. [i^j b]
644 Quant il eut finet sa prière,
Puis si parlât en tel manere : 684
« Amdui estes ensem eslit
Par grâce del seint Esperit,
648 Cunforter vus doit Jhesucrist
Ki par sa grâce vus eslit ; 688
Priez Jhesum le salvëur
Pur moi, Johan, le pécheur. »
Li evesques priveement
652 Les confortât mult dulcement, 692
Mult seintement les doctrinat,
A Jhesucrist les comandat.
Eùstace a tant repairat,
656 Ses filz e sa mulier menât ; 696
A lur ostel s'en returnerent,
E icel seint conseil celèrent.
660 Eùstace matin leva.
Ses chivalers en bois mena. 700
Ne volt mener gueres de gent,
En bois alat priveement ;
664 En Jhesucrist mult se fiât,
De sa premesse li membrat. 704
Quant il vint près de cel rochier
Ou cel miracle vit premier,
668 El bois laisat chacer sa gent,
Al rochier vint sultivement. 708
Cel miracle vit al rochier
Ke Jhesucrist mustra premier.
672
Euestace vit meintenant
Icel miracle aparissant. 712
De son chival tost descendi,
676 A Jhesucrist grâces rendi ;
Pur lui aùrer dulcement
A la terre cheut humblement.
Euestace par grant dulçur
Kar Jhesus qui dist cest secrei
L'altre nuit apareut a moi.
Ne devum pas trop demurrer :
Alum ensemble pur parlier
A l'evesque des crestïens,
Ki soit convertir les paiens,
Kar icil nus doit baptizer
E nostre salu enseignier. »
Quant Placidus içoe oit,
N'aveit pas le quor endormit :
Tant sentist son quor esjoïr,
Ke n'aveit talent de dormir.
vSa maisnie dormir laisat ;
Entur mie nuit puis levât.
Sa mulier menât sulement
Od ses enfanz priveement
A cel evesque, en la citet,
Ki maintint la cristïentet.
Od icel evesque humblement
Parlèrent mult priveement.
Quant lur conseil ourent mustrez
Pur receivre cristïentez,
Li evesques joiusement
Load Jhesum omnipotent,
Ki tels miracles souk mustrer
Pur pécheurs recunforter.
Li evesque les doctrinat,
Mult seintement les primseignat,
Puis receurent cristïentet.
El seint nun de la Trinitez
Li evesque les baptizat,
Lur nuns renablement muât :
Euestace numad le père,
Theophistan numat la mère.
Le premier filz Agapitim
E le puisned Theophistun.
Icel evesque lur donat
Tels nuns, quant il les baptizat ; 680 Ad parlé od sun creatur :
649 K. cil — 675 E. muad le p. — 680 il manque — 689 Priet
Eustaces — 696 filz manque — 699 par m.
716
TROIS VIES INEDITES DE SAINT EUSTACME
« O, Jhesucrist, omnipotent !
Tu es filz Deu veraienient, 720
Mis quors ad veraie créance
En tagrant vertu sanz dotance. [r^^j z'o]
Vers toi voil tenir covouant,
Par tun pleisir, par tun cornant,
[72i
Kar jo sui venuz pur oïr
Ta premesse, par tun pleisir. »
Jhesu, li roi par tuit régnant,
Respundit a son bon sergant : 728
« Bien as esplaité, Euestace !
De sein baptesnie avez la grâce,
Kar tu as vencu cel tirant.
Plein d'envie et mult suduaut ; 732
E Sathan, pleins de felunie.
Ad mis ver toi mult grant envie.
Tu serras par Sathan temptez,
Si cume Job fut espruvez ; 736
Un altre Job ferai de toi,
Kar tu dois mult suffrir pur moi.
Tu soleies par grant labur
Servir al terrien seignur, 740
Kar mult as servi par pleisir
L'empereur qui doit mûrir,
Ki ne pot mie lougement
Guares aider sei e sa gent ; 744
Mes pur le roi espiritel
Toi covient guerpir le mortel.
Tu dois servir plus humblement
L'empereur omnipotent, 748
Le seignur ki ne set faillir
A cels ki lui soient servir.
Tu as conquis par grant labur
El siècle terrien honur, 752
Ki tost trespasset cume vent,
Ki mult deceit la foie gent.
Tu redois par suie proueise
Conquere del ciel la richeise, 736
Çoe est li trésors veirement
Ki duret pardurablement.
Ki cel riche dun conquerat
Ja mais cel trésor ne perdrat.
Mes tu dois poverté sufFrir
Pur cel riche trésor saisir, [i ^j
Tu fuz mult el siècle honurez
E mult preisez e renumez,
Mes tu dois par humiliiez
Conquere del ciel dignitez.
Te covient al siècle apouerir
E grant travail pur moi sufFrir,
Kar jo suffri pur toi la mort ;
Mes tu aueras par moi confort.
Sathan volt vers toi estriver
Pur fere toi deseperer ;
Tempter volt par ses maies arx
Tun curage de tûtes parz ;
Mes il te covient sanz dutance
En moi afichier ta créance,
Kar tu aueras par moi guarant
Encuntre Sathan le tyrant.
Confort aueras : par ma vertu
Sathan se tendra pur vencu.
Tu dois sufïrir temptacïun,
Mes tu aueras bon gueredou.
Pur moi sufïerras tu poverte.
Mes jo restorai bien ta perte ;
Tu serras pur moi anguisus.
Mes puis serras par moi joius.
El siècle serras honurez,
Puis serras el ciel curuniez,
Mes il te covient sanz dutance
Veincre tuit par ferme créance,
Sathan e ses temptacïuns,
Ses ars e ses enginz feluns.
Ne ke tu perdes espérance,
Ne perdes veraie créance
Par fol penser, ne par mesdire,
381
760
v^ h]
764
768
772
776
784
788
792
732 mult manque — 736 cum — 737 frai — 748 A l'e. — 760 perderat
— 767 coueint — 773 P- ces mais — 774 tute — 783 suffras ; lu manque
— 788 serras manque — 792 ces e. — 794 ueire c.
382 H. PHTERSEN
Ne par anguisse, ne par ire.
Mais voilz tu tost ou tart suffrir
Çoe ke a tort doit avenir
De la grève temptacïun,
Dunt tu aueras bon gueredon ? »
Quant Euestace l'entendit,
A sun dulz seignur respundit :
« Sanz purloignance voil sufFrir, [
Par ta merci, le ton pleisir :
Li quors ni'iert plus aseùrez,
Quant auques auerai trespassez
Le travail, ke jo doi suffrir
Par ta merci e ton pleisir.
Mes prier voil mult humblement
Toi, Jhesucrist, omnipotent.
Par la tue seinte duçur,
Que de çoe puisse aver vigur
Encunlre Sathan le tyrant,
Kar jo reclaim toi a guarant.
Petit poet suffrir ma vigur
Sanz la grâce de ta duçur.
Mult par est fieble ma puissance,
Mes en toi serat ma fiance,
Ke jo puisse, par lun pleisir,
Temptacïuns issi suffrir,
Ke Sathans, li cruels tyranz,
Par ta vertu soit recreanz,
Ne ke jo par désespérance
Perde la veraie créance.
Jo me fi mult en ta vigur,
Ke jo ne perde par folur
La grâce del seint Esperit,
Par fol penser ou par fol dit. »
E quant Jhesucrist par sa grâce
Out conforté seint Euestace,
Par Sun pleisir el ciel muntat,
Jhesus ki les péchiez mundat.
796 Euestace out le quor joius
Pur cel miracle glorïus.
Euestace vint a sa gent,
Sun conseil celât sagement ; 856
800 A sa mulier puis repairat,
Cel seint miracle recuntat.
Mes la dame restoit mult sage,
Mult avoit vigerus corage, 840
1^6] En Jhesucrist mult se fiout,
804 Sun seignur par Deu confortout,
E en Deu mistrent lur fiance. [1^6 /']
Mes puis, sanz lunge demurance,
844
808 Sentirent un péril mortel,
Kar tost perdirent a l'ostel
Lur meisnie demeincment
Par murine sudeement. 848
812 E lur bestes après perdirent,
Ki par murine tôt périrent.
824
828
De lur avoir rien ne laisad, 852
816 Ne des bestes, ne de lur gent,
Fors lur deus enfanz sulement.
Pur cel péril, dutus, mortel.
Départirent de lur ostel ; 856
820 Od els menèrent sulement
Lur deus enfanz celeemcnt.
Puis vindrent li cruel larun.
Par nuit brisèrent lur meisun, 860
E l'avoir, ke il i troverent,
Od les ciras e tuit em portèrent.
Mes Euestaces repairat,
Ses filz e sa mulier menât ; 864
Petit trovierent a l'ostel
De lur dras e de lur chatel.
Après içoe mult apouerirent,
Ke les altres choses perdirent ; 868
Lur richeise a nient devint,
832 Mes de Jhesucrist lur sovint.
800 guerdon — 807 ]o vianque — 808 c par t. p. — 813 lit. — 824
la manque — 832 pechiet — 853 Euestaces — 843 E manque — 844 puis
manque — 851 manque — 852 Del a. — 861 kil i t. — 868 Ke manque.
TROIS vn:s inédites de saint eustache
Par Jhesucrist furent giiarni,
Mult se fient en sa merci. 872
En la cuntree pouerement
Demorerent celeement.
Pur lur veisins furent huntus,
Kar mult estoient suffraitus. 876
Li empereres entretant
Ke tenoit sa feste mult grant,
Kar en Persie avoit cunquis
Par victorie ses encniis. 880
Mes Placidus nomeement
Fut demandé hastivement :
A cele feste deust venir [1^6 v"]
E l'empereur deust servir, 884
Kar desur la chivalerie
Avoit Placidus la mestrie.
Mais nel pourent mie trover
Par quere ne par demander. 888
Li empereres e sa gent
S'esmerveillat estrangement
De Placidum, ki dune devoit
Servir a sa feste par droit. 892
Perdu eurent sudeement
Placidum e tute sa gent,
Kar ne pourent un sul trover
Par quere ne par demander. 896
Li empereres e sa gent
S'em pleindrent mult comunalment,
Kar Placidus ert mult preisez
E honurez e enseinniez, 900
E quant il estoit conestables,
Mult par iert pruz e amiables.
Mult le pleinstrent pitusement
Li riche e la pouere gent. 904
Placidus sufTri entretant.
En la merci Jhesu fiant.
Pur ses veisins estoit huntus,
3«3
Kar povres ert e suffraitus. 908
Placidus soit estre jadis
Mult honurez enun païs.
En la curt od la noble gent
Estoit vestuz mult richement, 912
Mes mult estoit ore esguarcz,
Ne fud mie bien aturniez
Pur venir entre riche gent
A la feste. Si pouerement 916
Ne poeit venir par honur
A la feste l'empereur.
11 ne volt a la feste aler
Pur sa poverte demustrer. 920
En Jhesucrist mult se fiad,
Sa poverlé pur Deu celad.
Mes par conseil de sa mulier[/_j6 v° h]
De son païs volt esloinnier, 924
Kar ne pout remeindre huntus,
En sa cuntree suflfreitus.
Euestace leit sun païs
E ses parens e ses amis. 928
En Jhesucrist mult se fiad.
Ses filz e sa mulier menad,
Kar itant li estoit remis :
Asés l'avoit Sathan près pris. 932
Vers Egypte voldrunt aler ;
Mes quant il vindrent a la mer,
Une nief chargée i troverent,
E od les notiners entrèrent. 936'
Mes li meistres des notiners
Estoit cruels e pauteners ;
Vers Euestace s'aïrat,
E grant cruëlté li mustrat, 940
Kar sa mulier volt retenir,
Par force la voleit honir.
La grant bealté de sa mulier
Avoit espris le pautenier ; 944
Honir voleit sa chastetez,
Pur coveitise de sa bealtez.
873 cuntre — .8j8 La phrase ne se construit pas. Il Jaut peut-être corriger :
Tenoit une feste... — 893 Perdeu — 904 Hiatus — 913 ert o. — 926 cuntre
— 934 uindrint — 935 charge — 937 de n. — 946 Vers trop long. Il faut
peut-être corriger : Pur coveitié de sa b.
1^4
H. PETERSEX
La nicf cnloiuat en la mer,
Mult se hasterent pur passer.
Li notiniers mult se hastat,
Le fret de la nief demandât.
Ne volt Euestace passer
Pur rien. Mais n'avoit ke doniei
Euestaces out mult jadis,
E grant richeise avoit conquis,
Mes mult par iert ore eguarez,
E anguisus estoit asez,
Quant il n'avoit rien que donier,
En la nief, pur sei aquiter.
Mes li maistres des notiniers
Estoit cruels e pauteniers,
Kar mult avoit le quor felun.
D" Euestace quist acheisun ;
Par force saisist sa mulier [
Dedenz la nief pur son louer.
Euestace n'otread pad, «
A sun poër le desturhad :
Défendre voleit sa mulier,
Mes ne poeit rien espleiter,
Ne li valt rien sun estrivier,
Lancer le voldrount en la mier.
Euestaces ne pout avant,
Mes mult avoit le quor dolant ;
Ne pout sa mulier guarantir,
La force li covint suffrir.
Quant il parvindrent al rivage,
Mult par out triste le curage ;
Sa mulier par force laissad.
Ses dous enfanz od sei portad.
Pilusement alout pleinant
E mult tristement gemisant.
A ses filz dist pitusement :
« Allas, allas ! Cheitif, dolent !
948
[952
956
960
i>7]
964
\'us avez perdu vostre merc
Ki reconfortout vostre père,
Vostre merc ki vus portât,
Ki par dulçur tant vus amat.
Grant anguisse pur vus suHVid,
Mes asez sùef vus nurid,
Kar sovent vus soleit baisier
E mult dulcement rehaitier.
Vostre mère avez vus perdue,
Par vive force retenue.
Allas, allas ! Si grant damage.
Si grant duel ai en mun curage.
Quant par un felun notiuier
Poi perdre ma bone mulier. »
984
992
996
972
976
Euestace se pleint sovent,
Kar mult avoit le quor dolent.
Od ses dous fiz vint a un gued
Mult le trovad e large e led ; 1000
Od ses dous fiz voleit passer.
Mes en le gued dotout entrer.
Od un des enfanz senglemeni [777 h]
Passad le gué primerement. 1004
Par mile gued puis repairat,
Sun altre fiz porter quidat.
Mes quant il vint en mi le gued,
K'il out trové e grant e led, 1008
Un liuns vint mult tost curant,
Vers le bois portât cel enfant.
Euestaces estoit el gued
Ke mult avoit le quor trubled, 10 12
Quant il vit le liun porter
Sun fiz que tant soleit amer.
A cel enfant ne pout aider,
A Taltre fiz volt repairer. 10 16
Vers sun fiz s'en vint tristement
Kar mult avoit le quor dolent.
A son fiz recouerir quidat
952 M. na ke d. — 959 de n. — 962 Deuestaces — 969 Ni ualt — 975
uindrent — 991 vus manque — 994 mun vianque — 1000 Le premier e manque
— 1002 d. a entrer — 1007 il manque — 1009 Un lous uint — ion Eues-
tace -— 1013 le lou p. — 1017 s'en manque.
TROIS VI KS INi-DlTl-:S
Ke il ultre le pué portât, 1020
Mes lors vit nuilt siidecment
Un Icu venir ignelement ;
Eu sa bûche prist cel entant,
Vers le bois corust maintenant. 1024
Euestace mult esguardout
Icel len qui sun fiz portent,
De tûtes pars fust anguissus,
Kar mult out le quor dolurus. 1028
Euestace grant dol menoit,
Les chevels de sun ciiief tirrout ;
Pur poi ne trébuchât el gued.
Tant par avoit le quor trubled. 1052
Mes Deus ne voit, par son pleisir,
Sun bon sergant laisser périr.
Euestace grant dol menât
Pur ses enfanz que tant amat, 1056
Ne quidout ja mais recouericr
Ses fiz que tant soleit amer.
Mes Deus li fist, par sun pleisir,
Ses enfanz dulcement norir. 1040
Q.uant li Huns prist cel enfant
Vers le bois curut meintenant.
Li pastur aierent curant [i^j v°]
De tûtes pars ■'•er cel enfant 1044
E lur chiens mult tost asemblerent
E après le Hun hCierent,
Tant ke li Huns ineintenant
Guerpit tut sein icel enfant. 1048
Li vilein furent asemblet
De l'autre part de cel grant guet,
Kar il soleient asembler
Iluec pur lur terres arrer. 1052
Mes quant il virent meintenant
Le leu ke portout cel enfant,
Après icel leu rehûerent,
E vers le bois mult le hasterent. 1056
DE SAINT EUSTACHK 38)
Li leus curut al bois a plein,
Icel enfant guerpit tuit sein.
Mes li vilein d'ultre le gued
Des pasturs furent desevred ; 1060
En une vile nepurquant
Estoient ensemble manant.
Mes mult furent lied e joins.
Quant les enfanz ourent rescous. 1064
En la vile li dui enfant
Eurent norri petit e grant :
Li enfant ne pourcnt périr,
Kar Jhesucrist les volt nurir. 1068
Mes Euestace nel savoit,
Ke Deus ses enfiinz nuriseit :
Euestaces ert anguisus,
Kar mult out le quor dolorus ; 1072
Pitus dol fesoit gemisant,
En tel manere compleinant :
« Allaz ! Dolenz ! Pur quel fu nez ?
Chaitifs sui e malëurez ! 1076
Allas ! Chaitifs ! Mult sui suspris
Ici en estrange pais !
De tûtes parz sui anguisus,
Kar mult sent le quor dolorus. icSc
Mult sui tristes, mult sui trublez,
De tûtes parz sui esguarez,
Kar, sanz confort e sanz amis, [ / ^ 7 1 c /;]
Mult sui dolenz, mult sui chaitifs, 108 i
Ne sai a ki mun dol mustrer,
Ne sai, chaitifs, quel part turner.
Allas, allas ! Chaitifs, dolenz !
Loins sui d'amis e de parenz, 1088
Cume li arbres el désert
Ki par le vent ses foilles pert.
Je fui jadis riches asez
E mult preisiez e honurez, 1092
Mes sanz confort e sanz amis
Sui ore reins de povre pris.
1021 lors manque — 1025 E en — 1024 le mangue — 1025 mult manque
— 1030 tirrut — 1057 N (sic) q. — 1044 tute — ■ 1045 Ewanque — 1046 E
manque — 105 1 soleint — 1064 recels — 1066 n. e p. — 107 1 ert manque
— 1074 E {sic) t. — 1076 Chaitisf — 1088 de amis — • 1089 Cum.
Remania, XLVIII. 2$
386
H. PETERSEN
Jo guardoue ja par maistrie
Le pople e la chevalerie,
E si soloie od ma grant gent
Dedure moi mult haltemeot,
Mes jo vois ore mendiant
Ki vindrcnt a Job pur confort,
1096 Quant il sentoit sun dol mult fort.
Mes jo ne puis amis trover,
Fors bestes, pur moy conforter, 11 36
Kar bestes unt mes enfanz pris,
Sanz compainnie, sanz sergant. iioo Ne puis trover altres amis.
Jo me soleie reaiter A moi ne pot remaindre rien,
Od mes fiz e od ma mulier, Kar jo chaitifs sui sanz tut bien. 1 140
Mes jo sent ore, sanz confort, Ke me valt ore ma proueise.
Un dol mult anguisus e fort. 1104 Quant tut ai perdu ma richeise
Jo sent el quor grant marrement, E ma mulier e mes enfanz
Nel pot nuls saver ki ne) sent ; E ma maisnie e mes serganz. 1 144
Mes ne sai pleindre ma dolur Jo sui en estrange païs
Fors a Jhesu, mun salvëur : 1 108 Sanz nule aïe e sanz amis.
En lui est tute ma fiance. De tûtes parz sui esgarez.
M'arme, mun cors e m'espcrance. Cornent serai jo plus temptez ? 1148
To croi en lui seùrement.
1 1 12 O, Jhesucrist, omnipotent.
Conforte cest chaitif dolent ;
Pur la pitez de ta dulçur
Abrégez ma trop grant dolur 1 1 5 2
II 16 E guarde mun chaitif curage
E ma bûche e mun quor d'outrage,
De fol penser e de fol dit.
Par grâce del seint Esperit, 1156
1120 Ke jo ne perde par folur
La premesse de ta dulçur,
Kar ta premesse mut désir.
[1^8] Tu as promis, par tun plaisir, 1160
1124 Ke jo serroie mult temptez,
Mes puis serroie confortez.
Jo dui parlier trop folement [i^S b]
Pur la dolur que mis quor sent, 1164
1128 Kar jo sent mut mun quor marri.
Mes jo me met en ta merci. »
Par lui fui garniz veirement,
Ke jo seroie mult temptez.
Si cume Job fut espruvez ;
Mes a moi chaitif est avis,
Ke jo sui alques plus suspris.
Job fud mult asprement temptez,
Mes jo sui alques plus greve'z,
Kar Job gisoit sur un femier.
Ou il se poeit herbergier.
Job avoit perdu ses enfanz,
Ses ancheles e ses serganz,
Mes a Job remist sa mulier
Dunt il se pout mult reaiter.
A Job remist la racine
Kar sa mulier out a veisine ;
Sa mulier le pot conforter,
Dunt il pot enfant recouerrier
A Job esteit alques remés ;
Perdu ai la ruche e les es.
E Job avoit plusurs amis,
Dunt jo sui povres e sultis,
Euestace grant dol menad,
1 1 32 Des oilz mult tendrement plurat, i K
1 102 e manque — 1 103 jo manque — 11 08 a toi ih'u — 1 114 cura — 1 11 5
chaitifs — ii20poit — ii22Sanchcle — 1 124 mult manque — 1125 Vers
trop court — 1126a manque— 1129 remis — 1150 le ees — 1140 tuz — 1141
mu manque — 1144. Le premier e manque — 1146 nule manque — 1149 O
manque — 11 50 chaitifs — 11 52 trop manque — 11 58 premessa — 1163 dut.
TROIS VIES INEDITES DE SAINT EUSTACIIF
387
Del quor geiueit pitusement,
Mult se pleint anguissusement.
El chemin tristement crrat,
Une vile près esgardat ; 11 72
Vers celé vile volt turnier,
Ne n'out talent de plus errer,
Kar mult estoit las de tristur,
De grant anguisse e de dolur. 11 76
En la vile mult demurat,
Quinze anz ilueques habitat ;
As veisins humblement serveit,
De Sun propre labur viveit. 1180
Li veisin tiudrent meintenant
Euestace a feel sergant,
Kar il estoit mult amiables
E mult sages e mult servables. 1 184
Euestace par tel mester
Soleit deservir sun louier,
Kar il soleit les champs guarder.
E li veisin firent luer 11 88
Le feel sergant Euestace
A cel mester, dunt il out grâce,
E il servoit mult humblement.
Pur çoe pleseit a bone gent. 11 92
Il soleit ja, par grant mestrie.
Garder poph e chivalerie.
Mes Euestaces ore aèrent
A garder les champs humblement.
1196
Issi fait Deus par sun pleisir
Ses feelz serganz convertir.
Euestace fut mult temptez,
Si cume Job fust espruvez, 1200
Mes Jhc'sucrist par sue grâce
Voleit conforter Euestace.
Euestace humblement serveit, [i]Svo]
Mes près de la vile maneit, 1204
Ou Deus faiseit, par sun pleisir,
Les enfanz garder e nurir.
Li rois del ciel par sue grâce
Voleit coufortier Euestace: 1208
Des bestes ses fiz deliuerat,
E sa chaste mulier gardât
De cel estrange notinier
Ki retint sa chaste mulier. 1212
En sa cuntrec la menad.
Pur sa bealté la conveitad,
Mes par sa foie iniquitez
Ne pour tolir sa chastetez, 1216
Kar Deus del cruel notinier
Deliuerat sa chaste mulier :
Li notiniers receut la mort,
Ki la dame retint a tort . 1220
La dame vesquid chastement.
Eu sa poestied franchement.
Euestace fust anguisus,
Sovent out le quor dolurus, 1224
Kar de sa mulier li membrat
E de ses fiz que tant amat ;
Mes Euestace ne savoit
Ke Jhesucrist les meinteneit. 1228
Li empereres entre itant
Volt assembler un ost mult grant,
Kar li Romain furent suspris
Par guerre de lur enemis, 1232
Ki le règne a l'empereur
Envaïrent par grant vigur.
A l'empereur remembrât,
Ke Placidus mult lur aidât, 1236
Quant desur la chevalerie
Avoit Placidus la mestrie ;
E Placidus li conestables
Estoit mult prouz e amiables ; 1240
Défendre soleit sun pais
1169 De q. — 1178 Quinz a. iluec h. — 1182 E. pur f. s. — 1187 les
manque — 1190 A manque — 1195 Euestace — 120.0 cum — 1201 p. la
120; humblemet — 120
7 p.
sa g. — 1212 Ke
12 14 conuertad
— 121 5 sa manque ; fol — 1228 le.
3 88 H. PKTHRSEN
E LOnqucrc lur encmis ;
Leschivalers soleit mener [i^Svo h]
E par proueise govcrnier. 1244
Li cmpereres mult promist
E plusurs messages tramist
Pur requere ententivement
Dant Placidum uomcemeat, 1 248
Par estranges e par privez,
E par viles e par citiez.
Mes Euestaces out jadis
Dous chivalers en sun païs, 1252
Li uns out nun Antiochus
E li altres Achaïus.
Icil chivaler maintenant
Alerent Placidum querant, 1256
Kar Placidum lur bon seignur
Voldrunt quere a l'empereur.
Par le règne quistrent asez,
Par les viles e les citiez, 1260
E par le païs tant errèrent
Ke il celé vile troverent
Ou Euestaces humblement
Servoit entre l'estrange gent . 1264
Euestace lurz esgardat.
Des chivalers s'esmerveillat,
Kar il conut par lur semblant
Les dous chivalers maintenant. 1268
Euestace se purpensout.
De Sun païs li remembrout ;
Purçoe muât mult sun talent
E sa culur pitusement ; 1272
Mes en Jhesucrist se fiât.
En tel manere dune urat :
« O, Jhesucrist 1 Par ta dulçur
Conforte ma triste dolur, 1276
E ke jo puisse od ma rnulier
En cest siècle toi gracïer,
Kar de tue mult humble anccle
Désir jo mult bone novele. 1 280
De mes fiz sui désespérez,
Kar bcstes les unt dévorez.
Mes tant voil prier humblement [1^9]
Toi, Jliesucrist, omnipotent, 1284
Ke tu faces, par tun pleisir,
Moi e ma mulier esjoïr
Odnosenfanz en parais,
El règne ki resplenttut dis. » 1288
Euestace humblement orat,
Mes Jhesucrist le confortât.
Une voiz del ciel maintenant
Apertement dit en oiant : 1292
« Euestace, tu iers joius
El règne del ciel glorïus.
Mes primes te voil rehaitier
Par tes fiz e par ta mulier; 1296
El siècle serras restorez,
Puis serras el ciel corunez. »
Euestaces estoit joius
Purcel miracle glorïus, 1500
Kar li rois del ciel dukement
Conforte Euestace sovent.
Quant Jhesucrist, par sue grâce,
Avoit conforté Euestace, 1304
Li chivalier vindrent errant
Envers Euestace aprochant.
Mes quant il ourent saluez
Euestace en benignetiez, 1 308
Puis demandèrent humblement
Se il savoit certeinement
Aucun home, en icel païs,
Qui manoit a Rome jadis : 13 12
Placidus out nun proprement
En sun païs, demeinemenl
De sa mulier out dous enf;inz.
1247 P. quere e. — 1250 Le second par manque — 1251 euestace — 1260 e
par l. c. — 1262 il iiiauque — 1263 Ou manque; Eustacc niult h. — 1274 E
{sic) t. — 1279 mult manque — 1281 Des— 1293 E. tu serras i. — 1299 Eues]
tace pot estre i. — 1 502 Confortout — 1 303 p. sa g. — 1 3 1 1 Acun h. en cel p.
TROIS VI KS INEDITES DE SAINT EUSTACHE
389
Quaut il fud a Rome niananz. 1316
Quant Euestaces çoe oit,
As dous chivalers respundit :
« Cil Placidus, duut vus parlez,
Ne soit pas estre renumez 1 320
En cest pais entre la gent :
Aillours mustrez vostre talent,
Kar ne saipur quel vus querés [i^p b]
Cel Placidum, dunt vus parliez. » 1 324
E H chivalers respundirent,
Quant il icel respuns oïrent :
« Cil Placidus estoit jadis
Mult privez entre nos amis; 1328
Pur çoe volum doner louier
A celui ki sout enseignier
Cil Placidum nomeement,
Ke nus avum quis kingement. » 1332
Euestace humblement parlad,
Li chivalers od sei menad.
A sun ostel lur fîst doner
Del vin que il fist achater, 1336
Kar lur seif estancher voleit
Pur le tens qui mult chaud faiseit.
Euestace dit humblement
A sun hoste demeinement, 1 340
K'a asez trovast a manger,
E cuntast tut a sun loier,
Kar il soit conustre jadis
Les doushnmes pur ses amis. 1344
Li ostes largement trovad
Quanqu'Euestace demandad.
Euestace serveit al manger
Pur les chivalers rehaiter. 1348
Euestace colur muad,
Kar sa tristur renovelad :
Dune li sovint de sunpaïs,
De ses parenz, de ses amis, 1352
De ses veisins, de ses serganz.
De sa mulier, de ses enfanz,
De sun pais, de sa richeise,
Ke il conquit par grant proueise. 1356
Son dol volt celer par semblant.
Quant il ne pout celer avant,
De l'ostel s'en rissi sovent
Pur plurer anguissusement : 1360
Sun dol alques evaïout,
Çoe li ert vis, quant il plurout .
Del quorgemil pitusement, [/j'{? v°]
Des oilz plurout mult tendrement,
[1364
Mes de plurer e de gémir.
Quant il se poeit avenir.
Ses oilz e sa face lavout,
As chivalers puis repairout. 1568
Mes pur plurer e pur gémir
De l'ostel soit sovent issir ;
Pur pitez estoit anguissus,
Sun quor sentoit mult dolurus. 1372
Mes li chivaler maintenant
Pristrent garde de sun semblant :
Euestace mult esgarderent,
E a conseil de lui parlèrent, 1376
Kar il distrent priveement
Ke il resemblout veirement
Placidum, lur privé seignur.
Qui tant plout a l'empereur. 1380
Li uns des chivalers disoit
Que Placidus nauerez estoit
El chief entre ses enemis
Par une bataille jadis, 1584
Kar Placidus hardiement
Les batailles venquit sovent :
« Mes nus ne devum pas duter,
1318 Ad. — 1324 du u. p. — 1 330 A vianque — 1332 Ki — 1338 que ;
mult vianque — 1344 ces a. — 1346 Quanque — 1347 Vers trop long. On
pourrait corriger : Li sainz hom serveit — 1355 e de sa r. — 1336 Kil —
1361 sic — 1364 mult manque — 1365 genir — 1566 pout — • 1368 A c.
— 1 376 E acun c. — 1 378 Kil — 1 379 priuez — 1 583 ces e.
390
Si la plaie puissum trovcr. »
E li chivalersesgardcrcnt,
E le verai signe i trovercnt,
E le merc de la plaie virent
El chief, dunt il mult s'esjoïrent.
Li chivaler, esjoïsant,
Pristrent lur seignur nieintenant
Lors racolent e embracierent,
E mult dulcement se baisèrent.
Mes ki poùst donc esgarder
Lur duze joie sanz plurer ?
Li chivaler furent mult lied ;
De lur seignur eurent pitez.
Mes Enestace se celât,
As dous chivaliers estrivat ;
Ne volt sun conseil regehir, [i]()
Mes Deus le voleit descouerir.
Li chivalers furent joius,
Mes Euestaces iert huntus :
La veritez ne pout celer,
Quant Deus la voleit demustrer.
Li chivaler, esjoïsant,
Furent Placidum connissant,
Kar enseignes veraiement
Mustrerent é distrent sovent.
Il reconnut la veritez,
Sanz orgoil, par humilitez ;
E de ses fiz e sa mulier
Demandèrent li chivaler.
Euestace a triste semblant
Dist ke mort furent li enfant
E sa mulier estoit perdue.
Par force ele fust retenue.
Dolent furent li chivaler
Pur ses fiz e pur sa mulier.
Mes il furent tost confortez,
Quant Euestace eurent trovez.
H. PETERSEN
1588
1392
1400
1404
1408
I412
I416
1420
1424
Li veisin vindrent maintenant
De tûtes parz esmerveillant.
Li chivaler l'empereur,
Ki ourent troved lur seignur, 1428
Acounterent de sa pruësce,
De sun pris e de la richesce
Ke Euestaces out jadis
Od si grant joie en sun pais. 1452
E quant li veisin çoe cirent,
A grant merveille s'ejoïrent ;
Pur pited distrent en plurant
Ke poi conustrent cil sergant, 1436
Quant li nobles hom humblement
Soleit servir a pouere gent.
Mes li chivaler maintenant
Revindrent mult ejoïsant, 144°
E ver lur pais repairerent,
E de lur espleit se hasterent,
Kar mult hasterent lur seignur [140]
Parle comand l'empereur. I444
E li veisin le conveierent
E mult dulcement le baisèrent ;
D'Euestace furent mult liez,
Pitusement pristrent congez. 1448
Quant Euestace repairad,
As deus chivalers recuntad
Ke Jhesucrist, par sun pleisir,
Aparust pur lui confortir ; 1452
Sun premier nun mûed avoit,
Euestace apelez estoit.
Aventures cuntat asez,
Coment il fust sovent temptez. 1456
Quinze jornees chevacherent,
E en lur pais repairerent.
Quant il vindrent en lur pais,
Asez troverent bons amis; 1460
Li veisin e li païsant
1390 E manque — 1391 El merc — 1392 il manque — 1393 esioiant —
1397 pout — 1398 duz — 1402 estriuoit — 1406 euestace — 1410 F. eues-
tacec. — 141 1 ueraiment — 141 3 recoinut ; la manque — 141 5 e de sa m.
— 1417 E. par t. s. — 1419 E manque — 1420 ele manque — 1430 de sa r.
— 1447 De e. — 1449 Mes q. — 1450 A d. — 145S E manque.
TROIS VIES INEDITES
D'Kuestace furent joiant.
Li empercres fut joius
E d'Euestace desirus ; 1464
Li enipereres se dresçat,
De joie Euestace baisât.
Euestace dit maintenant
A l'empereur, par sun comand, 1468
Cument li estoit avenu,
E coment il avoit perdu
E sa richcsce e ses serganz,
E sa niulicr e ses enfanz ; 1472
Cument il alat en eissil,
Cument il suffri maint péril.
Li enipereres od sa gent
S'esmerveillat estrangement 1476
Des aventures Euestace,
Ke Deus mainteneit par sa grâce.
Mes a la curt l'empereur
Out Euestace grant honur : 1480
Li enipereres e sa gent
Firent joie festivalment,
Kar niult estoient confortez, [140 b]
Quant Euestace ourent trovez. 1484
Li enipereres restorad
Eaestace ke tant amad :
Euestace rout cel mestier
Ke il soit governier premier, 1488
Kar desur la chivalerie
Out Euestace la mestrie,
E il governier redevoit
Cel ost, ki asemblez estoit. 1492
Mes il esgardat sagement,
Ke trop avoit petite gent
Pur cunfundre ses enemis
E pur défendre sun païs. 1496
Ne volt pas niover folemeut :
DE SAINT EUSTACHE
391
Pur çoe relist hastivement
Les bacheliers par le païs,
Pur cunquere lur enemis. 1 500
Mes Deus voleit bien par sa grâce
Elire les fiz Euestace.
En la vile furent nurri,
Ou Deus des bestes les guari ; 1504
Iluec furent nurri quinze anz.
Jhesucrist nicintint les enfanz,
Kar il cresserent par bealtez
E par pruësce e par buntez, 1508
E par lur noutable estature
Retraient il a lur nature,
E par semblant c par visage
Resembloient de hait parage. 15 12
Li chivalers furent vaillant
E par pruësce e par semblant ;
Pur çoe furent a l'ost élit,
Kar Deus le volt pur lur profit. 15 16
Li bachelier hardiement
Vindrent a l'ost entre la gent.
Euestace l'ost asseniblad.
Les chivalers par se numbrat. 1520
Li pères eslist maintenant
Ses deus fiz pur lur beal semblant.
Mes ne savoient pas li frère [140 z'o]
Ne soi conustre ne lur père. 1524
Li pères ne conust ses fiz,
Kar il les perdit rault petiz.
Jhesucrist volt par sun pleisir
Les fiz Euestace nurir. 1528
Li pères vit ses fiz vaillanz
E sur les altres beals e granz ;
Par bones murs e par bealtez
Traistrent al noble parentez, 1532
E mult troverent bone grâce
1462 Dé e. — 1464 de e. — 1471 Le premier e manque — 1478 maintenant
— 1484 euestaces — 1487 reout — 1488 Kil — 1502 Eelire — 1505 quinz
— 1509 E et lur manquent — 15 10 il manque — I)i3 chiualcs - — 15 14 Le
premier e manque — 15 19 E. grant ost a. — 1521 Le père — 1523 sauoit
— 1527-8 Kar Jhesucrist par sun pleisir Les fiz Eeuestace volt nurir.
392
Ver lur bon pcre Hucstace :
Force de nature e lignage
Retraist ensemble lur curage.
Euestace les honurat
E sur les altres les hauçat,
Kar il eurent entre lur pers
La mestrie des bacheliers ;
A sa table demainement
Les tint mult lionurablement.
Euestace sagent guiad,
11. l'ETERSKN
Quant Euestace l'ost menad,
Près de cel curtil sujurgnad,
1536 Ou sa mulier sutivement
Maneit entre l'estrange gent.
Li ost trois jurs i demurat.
Près de cel curtil sujurnat,
1540 Kar il pout mult aisieement
Iluoc sujurner od sa gent.
Mes Jhesucrist, par sue grâce,
Herbergat les fiz Euestace
Od lur mère en icel curtil,
Son ost mult sagement menad, 1544 Qui manoit iloc en eissil.
Kar tost venquit ses enemis
E deliuerad bien sun pais.
Euestaces un flum passad,
En estrange pais allad
Pur envair ses enemis
E purcunquerre cel pais.
En cel pais tant s'eloignat,
Ke sa bone mulier trovat.
Jo vus cuntai del notinier,
Ki retint sa chaste mulier :
Quant il murust chaitivement,
La dame remist franchement :
Kar Jhesucrist par sue grâce
Meintint la mulier Euestace.
La dame gardad sa buntez ;
Ne volt perdre sa chastetez,
Kar Deus maintint vers tute gent
La franche dame chastement.
La chaste dame en sun eissil
Li frère furent compainnun
Iloc en la povre maisun .
Herbergiez estoient li frère
1548 Tut sutivement od lur mère.
La mère ne deut pas enviz
Herbergier soi od ses dous fiz ;
Mes ne savoient pas li frère,
1552 Ne sout li pères ne la mère,
Ke Deus les volt proceinement
Assembler mult joiusement.
Herbergiez estoient li frère
1556 En icel ostel od lur mère ;
Par déduit parlèrent asez ;
AI plus jofne dist li einsnez :
« A moy sovent, ço m'est avis,
1560 Quant jo fui mult jofnes jadis,
Ke desur la chivalerie
Mi pères avoit la mestrie.
Mult par estoit bêle ma mère
1576
1580
1584
1)88
1592
1596
Maneit en un povre curtil.
El curtil out une maisun
Od mult povre possessïun.
La dame vivoit chastement
Iluoc entre la strange gent.
[140 î'o b] Quant ele fustavec mun père ; 1600
1564 Mes ensemble avoient dous fiz
Moi e mun frère, mult petiz.
Jo estoie alques li ainz nez,
Kar mis frères estoit puisniez.
1568 Mi pères amenad ma mère,
1604
1)54 Hialus — 1557 E. ses fiz h. ^ 1547 Euestace cel f. p. — 1557 P- ^^
g. — i)6oNel — 1563 sun mangue — 1569 ost — I573 i tuaitqiic — 1575
mult manque ; aisiement — 1577 p. sa g. — 1578 le — 15 79 cel — 1586 soi
manque — 1587 savoit — 1588 soit — 1589 le — 1597 Ke sur — 1598 p. out
— 1599 pur manque — 1600 f.odm. p. — 1603 li manque — 1605 menad.
TROIS VIi:S IN'HOITKS
Od li alai, si fist niun frerc,
Mult loinz hors de nostre pais,
Ver la mer, çoe nus fust avis. 1608
Iluecques en la mer entrâmes,
H quant a Deu plot s'arivames.
Xc soi ke ma mère devint,
Kar jo ne soi ki la retint : 161 2
Jo ne trovai fors nostre père
Ki nus menad, moy ne mun frère.
Mi pères vint vers un grant gued,
Ke il trovad niult lung e lied. 1616
Od mun frère primes passât ;
Par mi le gued puis rcpairat.
Mes une beste maintenant
En portât icel jofne enfiint. 1620
Mi pères ver moi repairat.
Pur sun fiz mult grant duel menât,
.Mes une beste maintenant
Saillid delbois par fier semblant; 1624
Par les dras me prist finement,
Puis me portât ignelement.
Ravi/, nus funus jofne enfant
Par deus bestes de fier semblant, 1628
Kar nus fumes chaitif prisun
Par un lou e par un lëun.
Mes li veisin furent prochein
Ki moi deliuererent tut sein ; 1652
Kn lur vile, ke vus savez,
De la beste fui deliuercz.
En celé vile fui nuriz.
Quant de la beste fui guariz, 1636
Mes jo ne sai trover mun père ;
Uncor quer ma dame e mun frère ;
Ne sai ke il sont devenu.
Ne cornent lur est avenu ; 1640
E ne purquant, par mi m'enfance.
Ai jo tant mis en remembrance. »
DE SAINT hUSTACHli 393
Quant li frères qui fust ainsnez [141 /'J
Avoit dit sun pleisir asez, 1644
Li jofnes frère maintenant
Respundit mult esjoïsant :
« Par le veir Deu as cristiins,
Ki de nient fit tûtes riens, 1648
Nus sûmes frères charnelmeiit,
Kar jol sa bien veraiement.
Hoc ou vus fustes nuriz
E de beste fustes guariz, 1652
Jo fui raviz sudeement
Par une grant beste ensement,
E li veisin ki me nurirent
De celé beste me guarirent. 1656
Pur çoe jo sai veraiement.
Par la joie ke mi quor sent,
Ke nus sûmes frères charnel :
Deus nus menad en cest ostel. « 1660
Li frère charniel maintenant
Saillierent sus esjoïsant.
Grant dulçur en lur quor sentirent ;
Ensemble mult s'en rejoïrent 1664
Par enbracier estraitement
E par baiser mult dulcement,
Kar tant furent joins e liez,
Ke plurir pourent de pitez. 1668
La mère sist paisiblement,
Mult esgardat pitusement
Les deus frères entrebracier
E dulcement entrebaisier. 1672
La mère retint veirement
Lur paroles mult sagement,
Kar la dame s'esmer\'eillad
De cel ost, quant il recuntad, 1676
Ke desur la chivalcrie
Sis pères avoit la mestrie.
1608 f. uis — 1609 Iluec — 1610 p. si a. — 1622 mult manque — 1627
nus manque — 163 i M. ki u. — 1652 Ke — 1638 Uncore — 1639 kil —
1642 ]0 manque — 1646 esioiant — 1649 fumes — 1650 ueraiemement —
1652 E de la b. fuste g. — 1654 grant manque — 1655 E manque — i6j7
ueraiment — 1662 esioiant — 1676 cuntad.
394
La dame mult s'esmerveillad
De l'ainziicz frère ki cuntad,
Cornent il vindrcnt a la mer,
Mes quant il durent arivier,
H. PETERSEN
Veires enseignes par semblant,
1680 Dunt ele conust sun seignur,
Ke tant desirout par dulçur. 1720
La franche dame entre la gent
Li enfant furent sanz lur mère, [7 -/;t'"] Redevint huntuse humblement,
Ne ne troverent fors lur père. 1684 Quant ele dotout demustrer [/^/î'o h]
La mère ses fiz esgardad, La joie de sun dulz penser.
De lur semblant s'esmerveillad, La dame sentoit grant dulçur,
Kar ver ses fiz naturelment Quant ele conust sun seignur,
Amur son quor traistdulcement. 1688 Mes pur celé joie pituse
Mes la dame estoit pruz e sage
E soit bien celer sun curage,
Kar requere voleit mult tost
Le conestable de cel ost,
Ki out dune la conestablie
Sur icel ost de Romanie.
La dame trovad Euestace,
Devint ele assez anguissuse.
Quant la dame dotout mustrer
A sun cher seignur sun penser.
Ne pout les lermes retenir.
Tant senteit sun quor esjoïr.
Ne pout celer plus lungement
Icel duz esjoïssement.
T724
1728
Kar Deus le voleit par sa grâce ; 1696 La chaste dame vint plurant
A ses pez cheïst humblement,
Mult le requist pitusement.
La dame cuntat maintenant,
Od tendres lermes gemisant,
Cument ele fud ja nurrie
En cel païs de Romanie,
Mes en cele estrange contrée
Fud par vive force menée.
En cel païs chaitivement
Manoit entre l'estrange gent.
E puis requist devant la gent
Le conestable dulcement,
Ke par lui refust amenée
Tut savement en sa contrée,
Od les Romains, en sun païs.
Ou la dame maneit jadis.
La franche dame demandout
Çoe que sis quors plus desiroit.
Vers Euestace regardad.
As piez sun seignur maintenant ; 1736
Mult se contint pitusement,
A Sun seignur dist humblement :
1700 « Jo vus voil prier, mun seignur,
Pur Dampnedeu, le creatur, 1740
Ke vus entendez la querele
De ceste busingnuse ancele.
1704 Jo doi conustre sanz dotance
Vostre persone e la semblance. 1744
Enseignes vus dirai asez :
Placidus fustes apeiez,
1708 Mes Jhesucrist, par sue grâce.
Vus fist apeler Euestace. 1748
Quant Jhesucrist vus doctrinad.
Par cerf miracle vus mustrad,
1712 Ke vus fëissez baptizer
Vos deus fiz e vostre mulier. 1752
Mes vus dirrai une novele,
Kar jo sui cele vostre ancele
De sun semblant s'esmerveillad, 1716 Ki refud par force ravie
Kar la dame vit maintenant Fors de la vostre compaignie. 1756
1682 il manque — 1685 sant — 1688 son manque — 1693 dunkes —
1694 cel — 1700 tendre — 1701 Cume — 1703 cel — 1707 E manque
— 1750 E par — 1753 M. io u.
TROIS VIES INEDITES DE SAINT EUSTACHE
395
Jo doi estre votre mulier.
Si vus pleit, nel devez neier,
Ne laissez pas ceste chaitive
Encest pais estre sultive. » 1760
Quant Euestace l'eutendil.
Les paroles bien ad oïd.
Ver sa mulier mult regardât,
Jhesucrist dulcement load,
E bien reconust maintenant
Sa mulier, mult esjoïsant.
Sa chaste mulier enbraçnt,
Mult doulcement puis la baisât,
E ensemble mult esjoïrent,
Kar mult duze pitez sentirent.
La franche dame demandât
Ses deuz filz que tant désirât.
Quant Euestace içoe oïd,
Par pitus semblant respundit :
« Nus avum perdu nos deus fiz,
Kar de bestes furent raviz. »
Mes la dame en esjoïsant
A Sun seignur dist maintenant :
« Jhesucrist qui nus asemblad,
Nos filz par sa grâce salvat . »
Euestaces esmerveillant
Dist a sa mulier maintenant :
« Jo vus ai dit voir de vos fiz,
Kar les bestes les unt raviz. »
La franche dame par dulçur
Respundi tost a sun seignur :
« De voz fiz vus dirai novele
Ke mult est e joiuse e bêle,
Kar deus frères ier herberjai,
Lur paroles mult escutai :
Jo croi çoe ke jo sui lur mère.
Mes çoe ne surent pas li frère.
Quant il vindrent a mun ostel,
1764
1768
1776
1780
1784
1792
Ke il fussent frère charnel.
E li frère par remembrance
Reparlierent de lur enfance, 1796
Tant que il distrent veirement,
Ke il sunt frère charnelment.
Jo quid çoe ke jo sui lur mère.
Tenir vus deivent pur lur père ; 1800
Pur nos fiz les devum tenir.
Devant vus les fêtes venir :
Par lur diz purrez bien saver, [142 b]
Sanz dutance, ke jo di voir. » 1804
Euestace envead sa gent
Pur les frères nunieement.
Li frère vindrent meintcnant
A lur seignur, par son comant. 1808
Devant Euestace parlèrent
E les paroles recunterent,
Dunt il sourent en cel ostel
Ke il furent frère charnel. 181 2
Quant Euestace içoe oïd,
Pur ses deus fiz mult s'esjoït.
Euestace connut atant
Ses deus fiz mult esjoïsant. 1816
Mult par furent joius li frère,
Ja si fud li père e la mère,
E pur pitiez asez plurerent,
E Jhesucrist asez loërent, 1820
Grâces rendirent dulcement
A Jhesucrist omnipotent.
Lh joie fust mult merveilluse
E mult dulce e mult pituse. 1824
Ki dunkes esgardast le piere
E les deus enfanz od la mère
Entrebracier pitusement
E puis baiser mult dulcement, 1828
Mult serqt durs ke ne plurast,
Ki celé grant joie esgardast.
Mes la gent de l'ost meintenant
1758 ne d. — 1766 esioiant — ^7^'^ E manque — 1774 putud s. —
1781 Euestace — 1787 vus manque — 1788 ioius — 1797 quil — 1798
Kil — 1801 le — 1806 numement — 181 3 Q. e. loid — 181 5 connit —
1818 pères — 1824 Hiatus — 1825 dune.
3^6 H. PETERSEN
Vindrcnt iloc esiiierveillaut ;
Kar tant furent joins e liez,
Ke mult plurercnt pur pitiez
Ki poList pur piriez penser
De celé joie sanz plurcr ?
Euestace tint une feste,
Ke mult par fud halte e honeste,
Pur loër le roi Jhesucrist,
Ki celé joie lur tramist. 1 840
De tûtes parz vindrcnt la gent
A la feste joiusement.
1832 De l'ost, conicnt il out conquis
Victorie sur ses enemis ;
De sa mulier puis recuntad
E de ses fiz que il trovad.
1836 Quant H empereres entent
Ke cil out fait si haltement,
Demandât l'euve e puis le vin,
E si remist jesqu'al matin.
1872
1876
Mes quant Euestace out conquis [/^2Z"'
Par victorie ses enemis, 184^
Od mult grant joie repairad,
Ses fiz e sa mulier menad.
Euestace vint od sa gent
Vers Rome mult joiusement. 184J
Quant Euestace repairad,
Nuvel empereur trovad,
Kar Traïiens numeement
Estoit finez novelement,
Ki dedenz Rome enceis régnât,
Quant Euestace l'ost menât.
Mes Adrïens numeement
Tint puis le règne ci-uëlment.
Mult par estoit cruels paiens
Li empereres Adrïens,
Kar par force e par crueltez
Volt destrure cristiantez.
Li empereres od sa gent
Tint la feste mult haltement,
Kar par Euestace out conquis
Par victorie ses enemis.
E puis si l'apellad li rois,
Si lo fist aser a son deis.
Des aventures demandât :
Euestace li recuntat
Li empereres od sa gent
Vint al demain festivalment
Devers le temple Apolinis,
Ki deceit pèlerins chaitis,
1844 Kar sacrifîse volt offrir
E ses faus deus iloc servir.
Od sa gent voleit aùrer [142
Ses veins ydles e cultivier,
1848 Kar l'onur Euestace volt
Crestre a cel jor quanke il pout.
Euestace numeement
Restut dehors paisiblement ;
1852 El temple ne volt pais entrer
Pur les veins idles cultivier.
Li empereres regardad,
Par nun Euestace apellad,
1856 Kar il devoit primerement
Venir entre la noble gent.
Euestace deut par honur
Estre près de Temperëur,
1860 Kar ses deus deveit honurer
Od Sun seignur e cultivier ;
Sacrifise devoit offrir,
Od sun seignur dune esjoïr,
1864 Quant Euestaces out conquis
Par victorie ses enemis ;
Mult se devoit esleecier
Pur ses fiz e pur sa mulier ;
1868 Pur coe devoit ses deus loër
1884
1888
1896
1900
1904
1832 U. i. merueillant — 1835 Mes ki — 1839 li r. — 1846 sa. manque
-- 1863 euestaces — 1865 E manque — 1872 quil — 1874 si niauquc —
1879 Vers — 1880 d. les p. — 1891 Li e. si r. — 1897 deueint — 1901
euestace.
TROIS VI KS INEDITES DK SAINT EUSTACHE
397
E mult dignement lionurcr.
Mes Eucstaces out guarant.
A l'empereur dist maintenant : 1908
Jo doi servir mult humblement
A Jhesucrist omnipotent,
Kar il est Deus qui tuit criad ;
Par sa grâce le mund salvad. 191 2
Jo sui par Jhesucrist guariz
Od ma mulier e od mes iiz,
Kar Jhesucrist par sa dulçur
Confortât ma triste doiur. 1916
Pur çoe voil Jhesucrist servir,
Ki pécheurs soit convertir,
Kar granz miracles soit mustrer
Pur chaitis pécheurs salver. 1920
Ki volt a Jhesucrist plaisir
Humble prïere doit offrir.
Pur içoe voil en sun servise [i4)]
OtTrir icel seint sacrefise. 1924
Jo doi Jhesucrist aiirer,
Ne voil autre deu cotivier,
Kar il est Deus omnipotent,
Sanz fin e san'z comencement. » 1928
Quant Euestaces out mustrez
Çoe ke Deus U out espirez,
Li empereres cruelment
Emflat mult test par maltalent. 1932
Kar il comandat maintenant
K'Euestace venist avant
Od ses fiz 0 od sa mulier.
Mes primes voleit asaier 1936
Si lur curage pout tlechir
Par manacer ou par blandir.
Li rois del ciel par sue grâce
Maintint la vertu Euestace : 1940
Od ses fiz e od sa mulier
Venquist cel cruel aversier,
Kar il eurent par Deu vigur
Pur veincre cel empereur 1944
Lur curage ne pout changier
Par blandir ne par manacier.
Mes li tirant par maltalent
Comandat mult hastivemcnt 1948
Mener Euestace el gravier
Od ses fiz e od sa mulier.
Puis firent un leùn mener
Pur les seins martirs dévorer, 1952
Mes li leûns vint maintenant
Vers Euestace od duz semblant,
A ses piez clinat humblement,
Puis retornat paisiblement. 1956
Les martirs ne volt pas plecer,
Ke volt vers els plus aprocier.
Pur cel miracle veirement
Semblad grant miracle a lagent. i960
Mes dune eniflad cume tiranz
Li emperere recreanz,
Quant il regardât od sa gent [14^ h]
Icel miracle apertement. 1964
l a cruëltez de cel tyrant
Ne pout pas cesser a itant,
Kar li tiranz par cruëltez
Out un buef de métal getez. 1968
Li tiranz fist, par un comand,
Cel buef de métal tut flambant,
Puis comandat par maltalent
As cruels serganz asprement 1972
Arder Euestace maintenant,
En cel buef de métal flambant,
Od sa mulier, od ses deuz fiz.
Mes Jhesucrist les out esliz : 1976
Tel martire dourent suffrir
Pur Jhesucrist, par sun pleisir.
Pur çoe deurent estre veisin
En la joie del ciel sanz fin. 1980
1913 guaiz — 1917 P. icoe — 1919 grant — 1925 P. coe — 1929 eues-
tace — 1952 Le copiste a écrit Jeux fois le mot tost ; maltclent — 1934 Ke e.
— 1939 p- sa g. — 1946 Le second par manque — 1961 dune — 1973 Fers
trop loii^. Faut-il corriger Ardre .'*
398 H. PETERSHN
Od les paens pitucement
Vindrent la cristïene gent
Pur les seins martirs esgarder,
Ke li tiranz volt turmenter.
Mes li seins martir humblement
Qiiistrent coogiez devant la gent,
Ke il puissent iloc urer
E lur creatur aûrer. iç
Li seint martir esjoisant
Vindrent près del mctal flambant ;
Iloc firent il lur prïere
E nostre prïere humblement
Pusset valeir a ceste gent,
Qui de nus ferunt memorie
1984 Par loange de ta glorie.
Puis, après iceste ureisun,
Requerum par devocïun
Pur la pitez de ta dulçur,
Jhesucrist, nostre salvëur,
Ki del furn ardant deliueras
Les trois enfanz, ke tu salvas.
Tun nun loërent dulcement
2020
Î024
Mult dulcement en tel manere : 1992 Quant li feus fud espris forment, 2028
Kar la flambe par tun pleisir
As trois enfanz ne pot nusir.
Pur çoe prïum pur ta dulçur,
Jhesucrist, nostre salvëur, 2032
1996 Ke nus en cest flambant torment
Puissum entrer seûrement,
Kar en toi est nostre fiance.
E la vertu de ta puissance 2036
2000 Facet cest feu, par tun pleisir,
Cume rusée reflestrir.
En cest métal la grant chalur
Kar bien devum purtoisuff'rir, [i^_?i'o] Soit esteinte par ta vigur, 2040
Quant tu deignaspur nus mûrir. 2004 Ke nus puissum en cest torment
Mes nus prïum mult humblement Tun seint nun loër dulcement.
Toi, Jhesucrist, omnipotent, Mes nus desirum maintenant [j.^^^? v° b]
Pur ce!s qui ferunt memorie Finer en cest métal flambant. 2044
De nus pur la tue glorie, 2008 Pur çoe prïum devoltement,
Ke tu faces benignement
« G, Jhesucrist, omnipotent,
Sanz fin e sanz comencement,
Ki tûtes riens de nient crias !
Par ta grâce le mund salvas,
Kar pur nostre redemptïun
Suffris la seinte passïun.
Pur çoe volum pur toi suffrir
Cest martyrte par tun pleisir,
Ke par la tue seinte mort
Puissum avoir sanz fin confort.
Ke il puissent a toi pleisir
E al besoin sueurs sentir ;
Ke tu soies en cest eisil
Lur salu encuntre péril,
E k'il puissent par ta buntez
Sentir soveut prosperitez ;
Ke il aient par ta vertu
E de l'almc e del cors salu.
Nos aimes en cel esjoïr
E puis nos cors ensevelir, 2048
2012 Ke nus ne sëum deseuerez,
Quant par toi sûmes asemblez.
Nus desirum en paraïs
La joie ke tu as promis, 2052
2016 Ke la gent poent savoir
1984 Ki — 1987 Kil — 1991 il manque — 1993 O viatique — 1994 fin
manque — Aux vers 2007-8 et 2019-20 memorie semble compter pour trois
syllabes et glorie pour deux syllabes — 2013 ke il — 2016 Le premier e
manque — 2018 ualier — 2021 Puis manque — 2026 ki — 2053 Vers trop
court.
TROIS VIES INEDITES
En cest chaitif siècle dolent, 2056
Geste lasse muable vie,
Qui tute est pleine de folie,
De tristur e de vanitez
E de mainte chaitivetez. 2060
Pur çoe desirum dulcement
La joie pardurablement,
La graut dulçur, qui est estable,
En la grant vie pardurable. 2064
O, Jhesucrist, omnipotent !
Nus prïum merciablement
Ke tu voilles, par tun pleisir.
Nus e nostre prière oïr. » 2068
Seint Euestace sout urer,
Mult mielz ke jo ne sai cunter,
Od sa seintime compaignie,
Ki par Deu estoit replenie. 2072
De lur prière veirement
Vus ai dist auques humblement.
Quant il ensemble eurent urez,
Dulcement par humilitez, 2076
Une voiz del ciel maintenant
Dulcement dist esjoïsant :
« Vostre p'ïere veirement
Plaist a Jhesu omnipotent, 2080
Kar par lui receiuere devez
Mult plus ke vus ne demandez.
Al rei del ciel omnipotent
Avez servi mult bonement ; 2084
Del gueredun soiez mult cert, [144]
Kar mult avez pur Deu suffert.
El ciel receuerez cel luier,
Ke vus nel purrcz mes priser, 2088
Kar el ciel auerez tel trésor,
Mult precïus plus ke fin or.
Sathant se tient pur recréant,
DE SAINT EUSTACHE 399
Kar vencud avez ce! tvrant, 2092
Kar al ciel avez par victorie
Conquis la pardurable glorie.
Venez receiuere dulcement
La joie ki al ciel resplent ; 2096
Recevez el ciel la glorie
Od corune de victorie ;
Venez pur sentir la dulçur
Od Jhesucrist, le salvëur, 2100
En la joie de parais.
Ou la dulçur flaired tut dis. »
Quant Jhesucrist omnipotent
Out confortez mult dulcement 2104
Icele seinte compaignie
Par ceste voiz qui fud oie,
Li seint martir esjoïsant
Entrèrent el métal flambant. 2108
Mes Jhesucrist, par sa vigur,
Esteint del métal la chalur.
»
Li seint martyr mult dulcement
Loërent Deu omnipotent, 21 12
Ensemble mult se esjoïrent,
E lur aimes a Deu rendirent ;
Kar il finirent maintenant,
Jhesucrist dulcement loant. 21 16
El ciel receurent la dulçur
Od Jhesucrist, lur creatur ;
Od corune de la victorie
Unt receù el ciel la glorie 2120
Devant le roi omnipotent
Od joie pardurablement.
Li empereres Adrïens
Vint al tiers jor od les paiens. 2124
En cel métal volt esgarder, [^44 /']
Ne quidout fors pudre trover.
Le buef de métal fist ouerir.
2054-55 Lacune d'au moins deux vers — 2057 Iceste — 2062 Lalme p. —
2075 e. unt u. — 2078 Mult d. d. e. — 2082 uns uiantjiiie — 2098 coruns —
Cf. pour la mesure des vers 2097-98 la note du v. 2007 — 21 15 il manque —
21 16 crist manque — 21 19 la manque.
4()0 11-
Les cors seins vit iloc gésir. 2
Del métal les firent oster
Pur icel miracle esgarder.
Li seint martyr par bel semblant
Geurent cume gent en dormant, 2
Kar la flambe de cel turment
Ne pout bruillir lur vestement,
Ne lur chevols, ne lur culur,
Par fumée ne par chalur. 2
Mes la gent vindrent maintenant,
De tûtes pars, esmerveillant ;
Li paien vindrent od lur gent,
E li cristïen ensement,
Pur icel miracle esgarder,
Ke Jhesucrist volt dcmustrer
Pur Sun seint nun manifester
E pur ses sers glorifier
E pur les martyrs enhaucer
E pur els el ciel corrunier.
Pur cel miracle maintenant
Vindrent la gent csjoïsant,
E les cors seinz mult esgarderent
Unkes peil bruillez ne troverent,
Del feu ne del métal flambant
Ne virent rien aparisant
Entur les martyrs precïus,
Ki régnent el ciel glorïus.
Li poples dist esmerveillant
Od halte voiz esjoïsant :
« Li cristïen unt veirement
Un Deu verai omnipotent !
Nus devum Jhesucrist loër,
Ki tels miracles sout mustrer,
Kar il est Deus veraiement
Sanz fin e sanz comencement
PET ERSEX
128
136
2140
2144
2148
2152
21 s6
2160
Li empereres fud huntus,
Kar il estoit mult anguisus :
2164
Del miracle mult sesmarrad, [
E od sa gent tost retornat.
Mes li cristïen maintenant
Vindrent iloc esjoïsant
Pur les martyrs ensevelir,
Ke Deus elist par sun plaisir.
Cel seint trésor priveement
Receurent honurablemeat.
Les quatre martyrs glorïus
Mistrent en un liu precïus.
Iloc geurent li saint martyr.
Mes puis, quant Deus par sun
Out apaisée sainte Eglise,
Pur enhalcier le suon servise,
Li cristian esjoïsant
Firent un muster maintenant,
Iloc en cel liu precïus,
Ou li seint martyr glorïus
E lur aimes a Deu rendirent
E martire pur Deu sufFrirent
Al primerein jor de novembre,
Ki entred par devant décembre.
Mes en cel jor nomeement
La feste de tuz seinz resplent.
Celé feste covent garder,
Ne devum la feste numer.
Après la feste veirement.
Al primier jor nomeement.
Soient li clerc en seinte Eglise
A cel jor fere bel servise
Pur seint Euestace honurer,
Ke Deus volt el ciel corunier
Od sa seintime compaignie
En celé pardurable vie ;
Kar il furent pur Deu martvr ;
Pur çoe deivent a Deu pleisir.
Sanz dotance devum savoer
144 V" j
2168
2172
pleisir
[2176
2180
2184
2192
2196
2129 le — 2132 cum — 2148 Uindren ; esioiant — 2158 U {sic) d. —
2161 ueraiment — 2166 E manque — 2170 Ki — 2173 Le — 2175 martyrs
— 2177 apaise saint — 2179 esioiant — 2190 // Jaut probablement corriger
numer c« muer — 2192 A p. — 2193 seint — 2194 f. mult b.
TROIS VIES INEDITES DE SAINT EUSTACHE
Ke niiilt purruiit a nus valeir
Li seint martyr vers Jhesucrist,
Ki par sa grâce les eslist. 2204
Ki les martirs volt honurer, [i 44 V" h]
Lur martirie doit remembrer
E requere els e lur aïe
En iceste chaitive vie. 2208
Pur çoe devum prier soveiU
Les seins martirs mult humblement,
Ke li rois de! ciel glorïus,
Par les seinz martyrs precïus, 2212
Nus consolt en iceste vie,
Ke tant est pleine de folie ;
Ke Deus soit encuntre péril
Nostrc guarant en cest eissil, 2216
En cest chaitif val tenebrus
E mult triste e mult dolurus.
En cest siècle plein de tristur
Ne poùm estre sanz dolur, 2220
Ne vivre sanz enfermetez,
Ne sanz mainte chaitivetez.
Mult par est fols qui trop se fie
En iceste chaitive vie 2224
Ki est pleine de vanitez,
Pleine de gnnt iniquitez.
En iceste vie muable
Ne pot nule rien estre estable. 2228
Cornent puet hom estre joins
El chaitif siècle dolurus ?
Conient puet hom aver confort,
Ki pense sovent de sa mort ? 2232
La mort vient ver nus maintenant,
Kar chascun jor vient aprochant.
Mes nus al siècle foie gent
Mult sûmes chaitif e dolent. 2236
Le mund ke vait esculurjant
Volum retenir délitant :
Ne devum el mund delitier,
Kar nul ne s'i pot afichier.
Ne vivre poùm un sul jor
El chaitif siècle sanz dolur,
Kar li mund sout sovent faillir,
Quant l'uni le quidout mielz
Pur çoe devum mult désirer
La joie, qui ne pot finer,
E la dulçur de parais,
Ke Jhesucrist nus a promis,
Ke Adam perdist par peched,
Kar par lui fumes eissilied.
Cunquere devum cel pais.
Ou la joie resplent tut dis.
Par bones murs, par nette vie,
Sanz grant orguil e sanz folie,
Kar al ciel la dulce charted
Devum conquere par bunted.
Plusurs parenz, plusurs amis
Devum trover en cel pais,
Ki pur nus sunt mult desirus
En cel seint règne glorïus.
Hoc sunt li angle chantant
E tuit li seint esjoïsant
Pur luër sanz fin dulcement
Le rei del ciel omnipotent.
Ki sent el ciel celé dulçur,
Ja mes ne sentirad dulur,
Mes que pot dire ki nel sent
Icel duz esjoïsement.
Nus pensum bien en ceste vie
D'icele dulçur grant partie,
Kar nus devum, pur Deu loër,
De la dulçur alkes penser.
Mes ne poi^im parfitement
Sentir cel esjoïsement
De la grant joie pardurable
401
2240
tenir.
[2244
2248
2252
2256
2260
2264
2268
2203 Le — 2204 Ke — 221 1 Ki — 2212 seint — 2215 Ki — 2218 Le pre-
mier e manque — 2219 E {sic) c. — 2228 nule viauquc — 2256 chaitifs —
2241 Ne p. uiure — Les vers 2263-64 sont intervertis — 2264 de c. — 2266
lulur — 2267 ke nel s.
Romania, XLVIII. a6
402 H. PETERSEN
En iceste vie miiable. 2276 En celé pardurable vie. 2284
Pur çoe devum mult désirer Les seinz martyrs nomeenient [/.^j h]
La joie qui ne pot finer. Devum prier mult dulcement,
Ne voil foire trop lung sermun, Ke Jhesucrist, par lur mérite,
Mes par dulce devocïun 2280 Nus doint od els joie parfite, 2288
Devum prier seint Euestace Ke nus puissum estre veisin
Kc Deus ad eslit par sa grâce En la joie del ciel sanz fin.
Od sa sentime compaignie, Amen.
(A suivre.^ Holger Petersen.
2282 Ki — 2285 seint martyr.
NOTES ARGOTIQUES
I. — Étymologies.
ARGOT, ARGAUT, HARGAUT
Avec raison M. Lazare Sainéan, dans L'Argot ancien ', a fait
table rase des étymologies, plus ou moins fantaisistes, qui
avaient été émises pour expliquer l'origine du mot argot, et il
a présenté la seule hypothèse qui mérite la discussion. Après
avoir fait remarquer que le sens originaire du mot, « argot »
(Jargon de 1628), est « corporation [ou métier] des gueux »,
il identifie ce terme à ergot, dont la forme primitive paraît
avoir été précisément argot ^ ; ce serait donc « à la fois la
confrérie de la Griffe, image du vol, et le métier du croc » '.
Cette étymologie, que M. Meyer-Lûbke rapporte incidem-
ment sans l'approuver ni Timprouver '^, est ingénieuse, mais
elle se heurte à des difficultés de sémantique assez grandes. On
ne voit pas d'abord qu'en ancien et moyen français (pas plus
qu'en argot) ergot-argoi ait pris le sens de « griffe » : il désigne
l'éperon du coq, et, postérieurement, une pointe de branche
morte ou d'autres appendices pointus, mais jamais des ongles
recourbés en forme de griffes. Le changement de sens n'est
pas impossible, mais il n'est nullement prouvé. Seconde hypo-
thèse gratuite : l'acception métaphorique de griffe symbolisant
le vol. Enfin, de l'aveu même de M. Sainéan, argot désigne à
l'origine la confrérie (ou le métier) des gueux et non des
voleurs.
Pour toutes ces raisons, j'ai cherché si ï argot du jargon
1. P. 4. Cf. aussi les Sources de V argot ancien, II, 367.
2. Voir le Dictionnaire général.
5. Les Sources de l'argot ancien, II, 367.
4. Rom. etyin. IVôrterbuch, 2895 (ergo).
404 A. DAU/.AT
n'avait pas une autre origine. Je crois que nous sommes en
présence d'un emprunt au provençal, et que le prototype serait
la forme méridiondle arga 11 1. Assez rare dans les anciens textes,
le mot ne figure pas dans Raynouard ; il se trouve pourtant
dans les Levs d'Amor, où Emil Levy l'a relevé en le traduisant
fort justement par « sarrau, vieux vêtement ». Mais le terme
a été et est encore bien vivant dans le Midi, comme on peut le
voir à l'article ârgaut du Trésor du félibrige (avec la même
acception péjorative).
Si notre hypothèse est exacte, elle doit se vérifier au triple
point de vue phonétique, sémantique et géographique.
Sur le premier chel, on ne chicanera pas, je pense, sur la
transcription de ïau provençal par un 0 dans un jargon français
au début du xvii^ siècle. La diphtongue au s'était mont)phton-
guée dans le nord de la France précisément au cours du siècle
précédent. Dans des mots transmis oralement et sans tradition
écrite, l'argot serre de près la prononciation '.
Le sens est très satisfaisant. « Vieux vêtements, nippes »,
n'est-ce pas là, avec la mendicité, le symbole essentiel des
gueux ? Or dans le Jargon nous voyons associés à chaque pas
l'argot et la truche (mendicité). Le « royaume de l'argot », les
« enfants de l'argot », les a argotiers », — autant d'expressions
qui deviennent lumineuses dès qu'on attribue à argot la valeur
« guenille » ou un sens voisin.
Enfin la géographie linguistique ne nous contredit pas. A
partir du xvi'^ siècle, l'argot a emprunté de nombreux termes
au provençal, — et il faut préciser : au sud-est, — à la suite de
la création de la peine des galères (remplacées ensuite par les
bagnes provençaux) ^. Justement Mistral nous indique argaiit
comme un mot du sud-est, répandu du Languedoc au Dau-
phiné 5 : c'est évidemment la région où il a été le plus vivace,
si son extension a été plus grande au moyen âge.
Argaut provençal correspond à l'ancien français hargaut, qui a
les variantes hergaut, herigaut (cf. Godefroy, v° hargaut). Le
1. Cf. la graphie p27;owfl/:; (vin) z^piois (plus tard pivois) dans la Vie géné-
reuse des viercelots (1596).
2. Cf. Reviie de philologie française, 191 1, pp. 290 et suiv.
3. Il existe aussi dans le Puy-de-Donie, très archaïque et au pKsricI, au
sens de « nippes ».
NOTES ARGOTIQUES 405
sens est « vêtement de dessus, surcot, housse », sans aucune
valeur péjorative '. Le mot est sûrement d'origine germanique,
comme l'attestent les variantes de l'ancien français : elles nous
montrent que le premier élément a pénétré, suivant les régions,
après ou avant VUmlaul germanique, après ou avant la chute
de la contrehnale en roman. Ce premier terme doit être le
thème (sans doute masculinisé) de harja(>- fr. hairé) ; le
second pourrait représenter la racine de waldan « gouverner » ;
le sens doit être « qui couvre la haire ».
CARAS, CARAR
Dans la dernière ballade argotique du manuscrit de Stockholm
— ballades attribuées à François Villon et publiées pour la
première fois par Auguste Vitu -, — on trouve un mot caras
qui, parmi tant d'autres, n'a encore été identifié ni pour le sens,
ni pour l'origine. M. L. Schône ' n'a formulé aucune hypothèse,
puisqu'il laisse de côté toutes les ballades de Stockholm, à
l'exception de celle qui renferme l'acrostiche de Villon. Auguste
\'itu traduit caras par « charrette » ■^, et dans son glossaire
étymologique, il rapproche ce terme d'un mot rouergat moderne
carras, « grand char » et d'un mot normand caras, mal iden-
tifié et relevé seulement dans un proverbe : « bâti comme un
grand caras ».
Le sens « charrette » ^ ne s'accorde pas très bien avec le
contexte. Nous sommes dans une auberge, où une société très
mêlée fiiit ripaille ; dans un instant on va se verrouiller ; et
Tauteur nous dit qu'on fait bombance
Tant qu'il n'y eust de vivres en caras.
On ne voit pas très bien les vivres laissés dehors sur une
1. Le mot a dû disparaître de bonne heure en français : le dernier exemple
de Godefroy est de 1354. L'article argaviis de Du Gange n'ajoute rien qui
permette de préciser l'origine du mot ; la transcription latine pourrait même
induire en erreur, si nous ne savions par ailleurs que le mot avait un / final.
2. Le Jargon du XVe siècle (1884).
3. Le Jargon de François Villon (i{
4. Op. cit., p. 139.
5. Op. cit., p. 213-214.
406 A. DAUZAT
charrette. Quant au carras « charrette » que donne effective-
ment Mistral (avec d'autres sens dérivés) comme rouergat et
languedocien, il n'est pas attesté dans l'ancienne langue, pas
plus que le normand (?) caras.
L'hypothèse d'Auguste Vitu n'a pas satisfait M. L. Sainéan
qui, dans son glossaire argotique ', avec une prudence très
sage, fait suivre le mot d'un point d'interrogation. Nous avons
la chance, en eftet, de posséder un texte qui coupe court désor-
mais à toute controverse. M. Jeanjaquct a publié, il y a
quelque temps ^, un document de 1567, provenant des archives
de Soleure, et contenant une curieuse liste de mots argotiques :
ceux-ci avaient été révélés à la justice en 1566 par le chef
d'une bande de malfaiteurs exécuté à Neuveville. Dans cette
liste figure nng carar, traduit par « grenier ».
C'est évidemment le mot de notre ballade, qui rime avec des
mots en ars, tels que musars, busars, lomhars . Ces rimes nous
confirment que Vr ne se prononçait plus dans cette position à
la fin du XV' siècle. Le contexte s'accorde fort bien avec le sens.
M. Jeanjaquet voit dans carar la métathèse du valaisan
racard, qui a le même sens, et qui pourrait bien être l'ancêtre
du français contemporain rancart. Cela me paraît fort douteux.
Comme l'a montré M. Sainéan ^^ l'argot français des mal-
faiteurs, jusqu'au xix^ siècle, ignore absolument toute trans-
position de ce genre ; d'ailleurs nous ne savons pas à quelle
époque s'est formé le valaisan racard. Il me semble plutôt (en
remarquant que Villon confond souvent r et rr dans les mots
argotiques : cf. carîeiix et corrieux) que carar est de la même
racine que « carré », avec un autre suffixe Ç-arl^.
EVAIGE
Au sixième vers de la première ballade argotique de Villon
figure un mot étrange, d'autant plus difficile à expliquer qu'il
s'agit d'un x-a; : c'est evaige. Il s'agit dans ce passage, qui
rappelle quelque peu la célèbre ballade des pendus, des mal-
faiteurs pendus au gibet :
1. Les Sources de V argot ancien, II, 305.
2. Bulletin du glossaire des patois de la Suisse romande, 1903, no 3-4, p. 68-
70.
3. Dans VA) gof ancien.
NOTES ARGOTIQUES 4O7
La sont beffleurs au plus haut bout assis
Pour le evaige, et bien hault mis au vent.
M. Schone a proposé l'anglais avenge « vengeance » : mais si
le sens paraît convenir, la forme s'y prête assez peu, outre
qu'il est imprudent d'abuser des anglicismes, sans preuves
péremptoires, à la fin du xv'' siècle. Je suggère le lyonnais
tvajo, plus voisin de forme, et dont l'emprunt va de soi dans
la région dijonnaise où opéraient les Coquillards, maîtres argo-
tiers de Villon. Ce mot appartient à une famille bien connue '.
Le sens « espèce, race, qualité » va fort bien et donne au pas-
sage cette note d'ironie macabre fréquente en argot et parti-
culièrement chère à Villon : les beffleurs ^ sont pendus au
plus haut bout en raison de leur qualité, de même qu'on fait
l'honneur du plus haut bout de la table aux seigneurs de plus
grande importance.
LUOUER, (A)LUGA, LUER
Il y a longtemps qu'on a rattaché à une racine germanique
les formes wallones, picardes et normandes luki, luké. . . (d'où
le fr. pop. reluquer) '. Je crois qu'on peut trouver, tout au
moins en France, d'autres filiales de ce radical qui se présente
dans les langues germaniques sous deux formes : i° bas-
allemand lôkan > luokan > flam; loeken, ang. look ; 2° haut-
allemand lôgan >> luogan >- luegan >■ all*^ dial, lugen, suisse-
allemand luege. Mais il est souvent difficile à reconnaître, car il
1. Provençal aip, it. dialectal du nord aiho, etc. Dans le Rom. efym. Wor-
terhuch, 300, M. Meyer-Lûbke rattache le mot à un type gaulois "aihom
(racine admise par les celtistes : cf. Dottin, Grammaire de la langue gauloise,
p. 224) ; à la table (p. 743, note sous aip), il le fait venir de l'arabe aib, ah,
aihah, « délit, crime » (d'après M. L. N., XXVII, 10), ce qui paraît douteux
tant à cause du sens du mot en roman que du phonétisme lyonnais en
particulier.
2. D'après l'interrogatoire des Coquillards, « ung bcffleur c'est ung larron
qui attrait les simples à jouer » {Les Sources de l'argot ancien, I, 95).
3. Meyer-Lûbke, Rom. etym. IVôrterhuch, 5102. U Atlas linguistique
(carte « regarder ») ne donne le mot que dans la région de Liège. Godefroy,
à la fin de l'article hiquier, cite quelques exemples de ce terme dans les patois
normands du xix^ siècle.
408 A. DAUZAT
paraît s'être amalgamé plus d'une fois (par le sens ou la forme)
avec des dérivés de lûce ou de lu se us.
Écartons d'abord avec M. Meyer-Lûbke les formes italiennes
qu'avait rapprochées Kœrting : alloccarc dérive évidemment de
allocco <C oluccus (6063) et luchera « regard », doit provenir
aussi d'une forme dialectale de même racine.
Mais voici des formes franco-provençales bien caractéristiques :
liigâ et ahigâ dans le glo.ssaire de Bridel (Val d'Illiez, Alpes
suisses), avec les sens « espionner », « regarder attentivement » ;
alogâ, regarder, recueilli par M. J. Désormaux dans le fariâ
(argot des ramoneurs de la région d'Annecy) '. 11 est vraisem-
blable que l'emprunt est ancien, et qu'il est antérieur, sinon z
la diphtongaison de Vo germanique en tio, du moins au passage
de no à ue : car le suisse-allemand buèhe (= ail'' Bube) p. ex.,
devient biièb, bivèv dans les patois du Jura.
Plus délicat l'article de Mistral hica, limousin kicha, « regar
der attentivement, lorgner », avec la variante ahiga, aliica,
sous laquelle sont réunis les deux sens « regarder attentive-
ment » et « allumer, exciter ». L'ancienne langue ne connais-
sait aliicar que dans la seconde acception. Faut-il admettre la
filiation sémantique « allumer >> regarder », qu'on trouve dans
le français populaire contemporain ? Cela n'est pas certain ;
une telle dérivation de sens nous paraît plus propre aux milieux
argotiques qu'aux patois. Nous croirions plutôt à une contami-
nation ancienne entre les deux racines. Remarquons (\\iaJncar
« allumer » n'est pas phonétique (même si on supposait
*lûcicare), et que seule une influence externe peut avoir
ramené (dans certaines régions) alitgar <_ *alluc-are ^alucar.
Ici donc le mot germanique aurait pénétré avec un k.
La carte loucher de V Atlas linguistique (781) donne lieu à
des constatations analogues. M. W. de Wartburg a déjà relevé
des formes luga qu'il est impossible de rattacher directement à
luscus, et qu'il paraît considérer comme des détormations de
liika ^ On peut hésiter ici, en effet, pour le prototype ger-
manique, entre luokan, dans lequel k aurait été traité comme
un c intervocaUque latin, et luogan qui, importé à une date plus
I. Revue de Philologie française, XXVI, 79
1. Kevue ae fmioiogte française, aavi, 79.
2. Revue de dialectologie romane, III, 483. Je dis « paraît », car le passa^
n'est pas clair.
NOTES AKGOT1Q.UES 4O9
récente, aurait conservé intacte la palatale comme dans les
exemples précédents. Il est remarquable toutefois que lugà soit
au sud-est (898...), toujours dans la zone alpestre, tandis
qu'on trouve dans le Gers (678) liikà, identique par la forme
au liica (regarder attentivement) de Mistral.
Que le mot, dans certaines régions, ait pénétré en gallo-
romain avant l'époque de la sonorisation des sourdes inter-
vocaliques, voilà ce que semblerait attester avec plus de précision
la forme lucr = regarder, spéciale à l'argot de Villon : M.
Sainéan la rattache à un « ancien français Iner « éclairer »,
qu'il a vraisemblablement conjecturé pour les besoins de la
cause '. Il est fâcheux que cette forme intéressante, sans doute
disparue depuis longtemps, n'ait été signalée dans aucun patois
contemporain. Ce devait être une forme dialectale de l'est,
bourguignonne ou champenoise : on a déjà vu par les exemples
précédents que les Coquillards dijonnais avaient emprunté
(on le conçoit sans peine) un assez grand nombre de mots aux
dialectes de l'est ^
MARQUE
Aucun doute n'est possible sur le sens de marque, « pros-
tituée », qu'on trouve non seulement dans trois passages des
ballades argotiques de Villon ou attribuées au poète (m, 14;
IV, 3 ; IX, 25), mais encore dans des documents argotiques posté-
rieurs (le Jargon, etc.) et même en germania (argot espagnol)
sous la forme tiiarca, et en fourbesque sous l'aspect du dérivé
tnarcoua. i\l. Sainéan, dans les Sources de r argot ancien (II, 393-
394) croit à une abréviation de « marquise » : hypothèse que
le simple historique des formes contredit, puisque, comme il
le note lui-même en toute bonne foi, marquise, prostituée, est
postérieure à marque et n'apparaît que dans le Jargon de 1628,
soit un siècle et demi après Villon. Je crois donc que marque
1. Les Sources de l'argoi ancien, II, 388, Villon a aussi le composé y^oj/r-
Itier. L'expression Juer au bec se retrouve dans le Mislhe de la Passion (cf.
Sainéan, op. cit., I, 275). .
2. Il ne faudrait pas aller trop à l'est, cependant, car on aurait .ilors *lnier
et non Iner. 11 ne semble pas que ce hier, qui parait très localisé, ait été
pour quelque chose dans le changement de sens de berlue.
410 A. DAUZAT
est le mot primitif, d'où maïquise a été tiré par un jeu de mots
ironique qui est bien dans l'esprit de l'argot.
Il faut demander l'origine du mot à la marque légale des
prostituées. Dans presque toute l'Europe, au moyen âge et au
début des temps modernes, les prostituées devaient avoir, sur
la voie publique, un signe spécial qui permît de les distinguer,
par exemple un voile jaune dans certaines régions d'Italie.
M. A. Niceforo, qui ma donné ce dernier exemple, m'a
signalé cet autre détail historique intéressant : « A Palerme,
en 1560, un arrêt du vice-roi défendait aux prostituées de se
mettre sur la tête une mantille (juanto) semblable à celle des
autres femmes ; il leur donnait la permission de se mettre sur
la tète une sorte de serviette blanche. »
MATE
D'après le Dictionnaire général comme d'après le Romanisches
etyiuologisches Wœrîerbuch, matois vient de mate qui désignait
jadis, au témoignage de Cotgrave, le lieu de rendez-vous des
voleurs de Paris. Mais M. Meyer-Lùbke considère mate comme
un véritable nom de lieu, tandis que le Dictionnaire généra}^
plus prudent et, je crois, plus voisin de la vérité, l'orthographie
comme un nom commun. La définition de Cotgrave et les
« enfants » ou « compagnons de la maie » qu'on trouve au
xvi^ siècle sous la plume de Brantôme et d'Aubignë ne doivent
pas nous faire oublier les expressions de Villon, les premières
en date, dans deux passages des Ballades en jargon :
A Parouart, la grant mathe gaudie (I, i)
et
Bignez la mathe sans targer (II, 21).
Pour ces deux vers, l'interprétation « prison », proposée par
M. Schône, n'est pas satisfaisante. Je me rallie à la seconde
explication de M. Sainéan ', pour qui ce mot désigne la place
où avaient lieu les exécutions et, par extension, la ville (sens
assuré pour I, i), signification conservée dans l'argot des mois-
sonnneurs de Montmorin - Qnata, village ; grand mata, ville).
1. Les Sources de Vargoi ancien, II, 394-395.
2. Biilleliii de lu Société d'études des Hautes-Alpes, Gap, 1883, p. 252-235.
NOTES ARGOTIQUES 4II
Ainsi s'expliquent la définition de Cotgrave, — la place des
exécutions étant le rendez-vous naturel des malfaiteurs, — et
plus encore les « enfluits de la mate », dont la saveur ironique,
bien caractéristique de l'argot, apparaît désormais sous son
vrai jour. Par extension, mate a désigné « ville », comme dans
la langage commercial : Paris est une place de premier ordre.
La signification bien posée, il sera plus facile, je crois, de
trouver l'origine du mot. Il n'y a pas lieu de s'arrêtera l'expli-
cation proposée par Furetière au mot matois, d'après laquelle
« mate est un vieux mot français qui signifiait tromperie ».
Cette allégation est inexacte ; on peut s'en rendre compte en
consultant Godefroy, qui n'a que deux articles mate : celui qui
est en question, et un mot dialectal, signifiant « lait caillé »,
qui n'a évidemment rien à voir ici ^
Il me semble que la forme du mot, comme le sens « place
[des exécutions] », nous amène au moyen-haut-allemand Matte,
usité surtout dans l'Allemagne du Sud et la Suisse où il a
formé nombre de lieux comme Andermatt, Zermatt (traduit,
lors de la germanisation, du roman Pratborgne, encore en
usage au xii'^ siècle). Matte signifie prairie ; mais il ne faut pas
oublier que c'est dans une prairie, spécialement affectée à cet
effet, que s'est réunie longtemps chaque Landsgemeinde locale,
suivan»- la tradition des « champs de mai » francs et alamans ;
la prairie a ensuite cédé le pas à la grande place du bourg ou
de la ville. Nous voici donc naturellement conduits au sens de
place — et spécialement de « place, lieu de réunion » — qui
nous intéresse. Rien de surprenant si les malfaiteurs, dans leur
argot, ont restreint l'acception en envisageant spécialement la
place où avaient lieu les exécutions, et qui était pour eux la
place de réunion par excellence.
SOE
M. Antoine Thomas a consacré naguère ^ une excellente
notice à l'ancien français seit, sou, prov. sot, « étable à porcs ».
Cette étude a dû échapper à M. Sainéan, car celui-ci n'aurait
1. Comme son homonyme, ce mot semble aussi germanique (ail. dialectal
Matte, même sens).
2. Essais de pliilotogie française, 585.
412 A. DAUZAT
pas manqué de faire un rapprochement A\tc l'énigmatique soe
de la sixième ballade argotique (v. 26). Ce rapprochement
suffit à éclaircir le sens du passage :
Prince qui n'a bauderie
Pour eschever de la soe. . .
Ce n'est pas, je crois, faire preuve de témérité que de traduire
le second vers : « pour échapper à la prison » ; la métaphore
« étable = prison » est bien dans l'esprit argotique. Les
exemples d'ancien français qu'on peut localiser dans Godefroy
se rapportent presque tous au Nord (Hainaut, Artois, Picardie)
et — il y a des coïncidences providentielles ! — à la région
bourguignonne. Lts patois accusent d'ailleurs une aire plus
étendue : Godefroy cite le mot en Normandie, Perche, Beauce,
Maine, Anjou, Champagne, Bourgogne et Franche-Comté,
Mistral dans le sud-est ; il figure dans le glossaire du patois de
la Grand'Combe de F. Boillot Qû, toit à porcs), et dans le
glossaire du patois de l'Anjou de Verrier et Onillon sous la
forme soue, f.
Cette dernière forme est-elle purement orthographique
ainsi que la seiie franc-comtoise donnée par Godefroy ? On
pourrait le croire si ces graphies n'étaient précisément appuyées
par la forme dissyllabique de Villon, que vient étayer encore
la sîidâ auvergnate (archaïque et presque disparue) que j'ai
enregistrée dans mon Glossaire étymologique du patois de
Vinzelles, et dont M. Meyer-Lûbke a omis de faire état dans
son article sûtis(8492). Il faut évidemment admettre, à côté
du type primitif sûtis, qui figure dans la Loi salique, une
variante *sùta assez ancienne, sur laquelle reposent les formes
auvergnate, bourguignonne et argotique.
* *
IL — Formation du pronom personnel pÉRiPHRASTiauE.
On sait que le jargon des xvi'^-xvii^ siècles offre des pronoms
personnels assez curieux, qui ont donné lieu à diverses variantes
et qui ont vécu, en se transformant, jusqu'à nos jours ' : iiion-
I. La forme contemporaine la plus courante est viongtiasse. . ., souvent
KOTES ARGOTIQUES 413
fiait, lotiii(7ii(l), moi, toi, dans le Jargon de 1628 ; nn'iis,
/d^/.î, it'^/s iii\is dans la T/V Généreuse des ntercclols (Lyon,
1596) ; \c Jargon a d'autres variantes, évidemment postérieures
(ine{iére, nu':(iganiiy C'est chez Villon qu'il faut chercher la
clef et l'origine de ces formes.
Je m'étais demandé jadis, sur la foi de la traduction « moy
mesme. . . » de la Vie Généreuse, si nie:(is ne représentait pas
l'ancien provençal nie:(eis, dont la première syllabe aurait
engendré une confusion entre « même » et « moi », et qui
aurait ensuite provoqué des formes analogiques. Mais cette
série ne peut être séparée de la série parallèle, et d'ailleurs, on
va le voir, les formes de Villon tranchent la question.
M. Sainéan voit dans ces mots des « déformations prono-
minales » ; la finale au serait « le plus ancien suffixe de défor-
mation pronominale » '. Ces assertions ne résistent pas à
l'examen impartial des faits.
Tout d'abord nous nous heurtons à une impossibilité maté-
rielle. La « déformation pronominale » suppose que des
pronoms ont été déformés. Or les tormes qu'on vient de voir ne
peuvent se rattachera une altération quelconque d'un pronom,
soityV, ///, z7, soit ?noi, toi, soi, lui; leur premier élément est
incontestablement mon, ton, son, mes, ses ^ S'il est admissible
qu'un pronom personnel s'altère tout en conservant sa valeur
grammaticale, il est inconcevable sémantiquement qu'un
adjectij possessif en se déformant donne naissance à un pronom
personnel.
Mais nous pouvons administrer la preuve contraire et établir
que ces pronoms argotiques constituent à l'origine une péri-
phrase, — formée d'un adjectif possessif et d'un substantif, —
dont les éléments se sont agglutinés par la suite. On pourrait
déjà alléguer que Guillaume Bouchet, dans son petit glossaire
argotique des Serées (1598) ', n'enregistre pas encore l'agglu-
coupée en mon gnasse. . . : preuve que le peuple a toujours gardé le sentiment
de la périphrase et cherche à dégager le second élément (même quand celui-
ci n'a plus aucun sens).
1. Les Sources de V argot ancien, t. II, Glossaire, aux mois an tx ine\is.
2. Il pourrait y avoir doute pour nos, qui peut être adjectif ou pronom,
mais ce doute est levé par la forme de Villon (jivslre an).
3. Œuvres, III, 1 29-1 31.
414 A. DAUZAT
tination et écrit : « j'ay chanté à son bail, j'ay parlé à luy » ; si
17; n'a ici évidemment aucune valeur phonétique, il a sans
doute pour but de montrer que la liaison n'existe pas et qu'on
prononçait sôâ, précisément parce qu'on avait gardé le sens
linguistique de la périphrase. Mais les formes de Villon sont
encore plus catégoriques.
Villon a trois séries de périphrases qui tiennent lieu, à
l'occasion, de pronoms personnels. La première, qui a été laissée
dans l'ombre par M. Sainéan, est pourtant la plus claire, car il
serait difficile d'épiloguer sur son sens; c'est vû:(^ corps de la
ballade VI, vers 10 :
Que voz corps n'en aient du pis.
On peut sans doute prendre « vos corps » au sens littéral et
mettre en doute que « vos corps » soit simplement synonyme
de « vous ». Seulement l'analogie absolue des vers dans
lesquels entre l'expression suivante ne permet guère l'hésitation.
C'est sur vos ans (vous enips^ que M. Sainéan a concentré
ses efforts. Comme il considère cette expression comme une
déformation pronominale (il n'a cependant pas osé imprimer
vosans^, il a, dans son édition des Ballades argotiques, effectué
une correction tendancieuse, et il en a proposé une seconde ana-
logue. Dans la Ballade I, vers 34, l'édition princeps porte :
Et que vous emps n'en aient du pis
Le vers est faux et a une syllabe de trop. Il faut évidemment
corriger. M. Sainéan imprime :
Et que vous e[ns] n'[a3-ez] du pis.
Qu'on supprime une particule pour ramener le vers à l'oc-
tosyllabe, cela va de soi ; mais M. Sainéan a-t-il le droit de
changer du même coup la personne du verbe, alors que toutes
les éditions portent aient ou aycnt ? Je ne le crois point. De
même dans la Ballade VI, 21, M. Sainéan propose de corriger
la leçon commune
Vos eni soient assez hardies
en « vous ens soye::^. . . » On comprend le but ce ces remanie-
ments. Si vos ans, comme le suppose M. Sainéan, est une
NOTES ARGOTIQUES 415
altération du pronom personnel vos, vous, il doit gouverner la
2*^^ personne du pluriel. Or, il n'en est rien. Non seulement
dans les deux passages précités toutes les éditions donnent la
y personne du pluriel, mais voici encore la Ballade V, 22 :
Que vos ans n'en soient r("o]uppieux
^ Bien mieux : la Ballade VIII, 26, nous donne la formule au
singulier, qui lèverait les derniers doutes s'il en restait encore :
En la vergne ou voslre an veiilt loirrir
II est dangereux — et contraire à toute méthode scientifique
— d'estropier les textes pour les plier à nos conceptions, sur-
tout quand celles-ci sont condamnées par une unanimité aussi
concluante. Ici la périphrase crève les yeux. Bien que les
éditeurs n'aient plus compris la valeur de ans dans des textes
qui déjà étaient très obscurs pour eux, l'analogie de « corps »
permet de conjecturer qu'il s'agit tout simplement de an
« année », employé généralement au pluriel pour symboliser
l'homme par les années de sa vie. On peut rapprocher le latin
seculum qui a à la fois le sens de « siècle », et de « génération,
race, espèce » (cf., dans Lucrèce, saecla ferarum). Et somines-
nous bien éloignés de l'acception argotique dans le vers de
Corneille :
Un plus puissant démon veille sur vos années ' ?
La troisième expression, ancêtre de me:(_is, tezis . . se trouve
également chez Villon au singulier et au pluriel :
Men ys vous chante que gardez . . (JI, 2)
Et, autour de vos ys, luezie. . . (V, 27)
Cet ys est encore plus énigmatique que an. Existe-t-il
ailleurs dans les Ballades en dehors de la formule périphras-
tique? La ballade I a les deux vers suivants (28-29) •'
Et babignez toujours aux ys
Des sires pour les desbouser.
M. Sainéan propose la correction, évidemment tentante, de
I. Ciuna, a. II, se. 1 (v. 434).
41 é A. DAUZAT
ys en huis, et qui donne le sens : « Et babillez ' toujours aux
portes des niais pour les duper. » Mais ne serait-ce point le
même mot qu'on retrouve ailleurs sous la bizarre forme /;/iT;^,
où 17; pourrait être simplement graphique comme dans d'autres
mots :
Plantez vos bisc:^ jusques elle rappasse ?
Malheureusement ce passage est obscur et ne saurait guère
nous éclairer sur le sens du mot. J'incline à croire qu'ici encore
il s'agit uniquement d'une périphrase, et je traduirais : « plantez
vos biscz » par « cachez-vous ».
En tout cas, pour les deux ou trois formes périphrastiques
des ballades, il faut écarter délibérément buis, qui ne convient,
ni pour la forme, ni pour le sens. Serions- nous en présence
d'un substantif verbal d'm/r ? Je crois préférable, jusqu'à plus
ample informé, de surseoir à toute hypothèse.
Des trois séries de Villon, il est remarquable que la première
n'a pas vécu-. Pour la deuxième, ce sont les formes du singulier
{}ium ail >> iiioiiuan) qui se sont généralisées, bien que le pluriel
fût plus usité dans les ballades. Quant à la troisième, au con-
traire, c'est avec les formes du pluriel (jiies is, nos is > nieiis,
nŒ(is) que s'est produite l'agglutination.
Faut-il rappeler enfin que de telles périphrases se rencontrent
ailleurs, non seulement dans d'autres argots, mais dans toutes
les langues modernes : le jargon n'a tait que calquer, sur le
mode ironique et dépréciatif qui lui est familier, les « Votre
(ou Sa) Seigneurie », « Votre (ou Sa) Grâce », etc.. Le
bellaud ^ (argot des peigneurs de chanvre du Jura) emploie
vautres èr, vous (=:; vos airs), à côté des formes traditionnelles
argotiques. Le fourbesque (ancien argot des malfaiteurs italiens)
abonde en périphrases analogues et même bien plus hardies
{suo usa, lui ; sua viadre, lui, elle; // gobbo, moi, etc.).
*
* *
1 . On peut aussi traduire Ihibigne?- par « regarder » : le mot est évidem-
ment formé par croisement entre babiller et l'argotique bigner, regarder.
2. A. Dauzat, Les argots franco-provençaux, p. 43.
NOTI£S ARGOT1Q.UES 4I7
III. — Interprétations et conjonctures diverses.
(Ballades argotiques de Villon).
je réunis ici quelques interprétations et conjonctures que
m'a suggérées Tétude des ballades argotiques de Villon, et qui
ne méritent pas de notices spéciales '.
— Ballade I. Dans le second vers
Ou accolés sont duppes et uoircis
le mot noircis a intrigué les commentateurs, qui se sont
demandé quelle métaphore pouvait cacher cet adjectif. Il ne
faut pas, je crois, chercher midi à quatorze heures, mais prendre
tout bonnement le terme dans son sens courant ^. Une ana-
logie impérieuse nous y invite. Cette ballade argotique, on le
sait, rappelle par plus d'un trait la célèbre ballade des pendus,
dont elle est en quelque manière la réplique jargonnesque. Or
dans celle-ci Villon n'a-t-il pas décrit ses compagnons de hart
et de corde, que la pluie a « desbués et lavés »,
Et le soleil desséchés et noircis ?
Même idée, même expression : cette vision des pendus se
noircissant aux intempéries et balançant au loin leurs spectres
sombres devait particulièrement frapper l'œil et hanter l'ima-
gination.
— Id., V. 18.
Et leur monstrez des trois le bris
Le vers est inintelligible. Trois éditions anciennes > ont
ingénieusement corrigé
Et leur monstrez le prois le bis
ce qui n'a pas besoin de traduction, si l'on rappelle <\u& prois
signifie anus et que « bis » garde toujours la valeur « noir »
dans l'argot de Villon. Il s'agit de malfaiteurs qui cherchent
à échapper à la poursuite des sergents ou des archers : le poète
symbolise leur tuite dans une iiTiage énergique et grossière,
1. Pour les mots argotiques d'origine grecque, je renvoie à mes Argots
franco-proi'ençaiix, pp. 31-35.
2. Ce qui arrive souvent dans les Ballades. P. ex. le vers 15 de la même
ballade, « plus qu'un sac de piastre n'est blanc », est du français courant.
3. Voir les indications dans les Sources de Vargot ancien, T, 123 et 118.
Romania, XLVllI. 27
4l8 A. DAUZAT
qui est bien, une tois encore, dans la tradition argotique. Au
contraire la correction proposée par M. Sainéan « du prois le
bris » n'éclaircit pas le sens.
— Ballade II, vers i
Coquillars antaiis a Ruel
Le second mot a déjà semblé énigmatique aux premiers
éditeurs, qui donnent diverses variantes : l'édition princeps a
enaruans, d'autres eneruans ; M. Sainéan suggère en note
enarvans ou enartans, ce qui ne nous avancerait guère. Je
préfère la leçon qu'il a adoptée dans son texte, et je lis aruans
en trois syllabes, en voyant dans ce mot une variante de mer
que l'on trouve plusieurs fois dans les Ballades (II, i8, III,
i6 . . ) avec le sens, universellement admis, de « voler, dérober ».
Villon a d'autres variantes de ce genre dans ses ballades argo-
tiques : adoubter (VIII, 19); abrouer (VIII, 23 et XI, 9) à côté
de broiier « aller » ; l'argot postérieur nous offre bloquir et ablo-
ijitir (vendre des effets volés), troler et altrokr (apporter),
etc. Pour le sens cf. Roinania, XLIII, 104-5.
— Villon appelle souvent ses compagnons /'cua/Jj (variante :
bernards) (III, 25 ; IV, 4; V, 25) ; et aussi beroars (VI, 16),
mot qu'on retrouve également dans la Vie de saint Christophe.
Si l'origine du premier terme est transparente, il n'en est pas
de même pour le second (tout au moins sous cette forme) :
M. Sainéan a cru y reconnaître le loup-garou. Cependant la
variante berart (IV, 5), qui voisine justement Avtc be>iards, me
semble établir à l'évidence qu'il s'agit de deux sobriquets iden-
tiques, formés également avec des noms propres. A titre de
curiosité, je rappelle que les bergers sont encore appelés bérards
dans rOisans, d'après un nom de famille, je suppose, qui devait
être très répandu parmi eux ; un village de bergers, de haute
altitude, aujourd'hui station d'alpinisme en vogue, s'y appelle
la Bérarde. — Quant à la forme beroart, mot dissyllabe ', elle
atteste l'influence du suffixe -ald (-and) sous la forme dialectale
-oald dans laquelle est conservé le tt^ germanique. Des noms de
famille analogues offrent des variantes régionales du même
genre.
Albert Dauzat.
I. M. Sainéan rapproche la finale de celle de Parouart : mais Parouait
rdd'formation de Paris) est trissyllabe chez Villon.
MÉLANGES
IIASTULA ET *HASTA, « ASPHODÈLE >>
En latin, pour désigner !'« asphodèle », plante ayant des pro-
priétés médicinales, à côté d'asphodelus, mot grec, on con-
naissait aussi l'expression hastula régi a et plus simplement le
mot hastula. La signification de hastula est « tigelle >- ou
« petite tige » et cette appellation se comprend fort bien appli-
quée aune plante consistant principalement en une tige pou-
vant atteindre un mètre de haut ; quant à regia, cette épithète
laudative doit avoir été appliquée A l'asphodèle parce que, la
plante ayant plusieurs variétés, regia aura servi à désigner la
plus grande et la plus belle, l'asphodèle blanc ou rameux.
Trois textes latins nous ont transmis l'appellation hastula
regia ou hastula, deux de Pline l'Ancien, le troisième d'un
Apuleius, naturaliste, auteur d'un De herbarum virtutibus. Les
deux premiers passages sont déjà relevés dans le dictionnaire
latin de Robert Estienne^, selon lequel je les transcris ci-dessous ;
le second n'a que le mot simple hastula.
a Nostri illud albucum vocant, et asphodelum hastula m regiam »
(21. I?)-
« Namque flos crudus rcsinae cum niulta hastula tenui brevique conci-
ditur » (i6, 1 1).
Le troisième passage est signalé par Forcellini, qui ne le
reproduit pas ; il est ainsi conçu :
« A Graecis asphodèles, aliis hastula regia vocatur, Itali albucum
appellaverunt » •.
I. Apiileii Madaunnsis de herbarum virtutibus lBâ.\c, 1528], f" 117 vo.
420 MÉLANGES
On voit par cet exemple qu'hastula régi a n'était en latin,
pour Apulée, qu'une locution qui pouvait s'employer comme
équivalent et synonyme du mot propre al bu eus.
Xi hastula ni sa déviation en lat. vulg., qui a dû être
*hastella, n'ont rien produit en roman, du moins à ma connais-
sance ; mais le diminutif hastula permet de supposer l'exis-
tence en latin, du moins en latin vulgaire, d'un primitif *hasta,
« asphodèle », lequel pourrait fournir l'explication d'un moyen
français /Mi/t' /ow/c, asphodèle, dont on trouve un exemple dans
le dictionnaire de Godefroy ' :
« L'aspliodilc dit ha s le royale (Ant. du Moulin, De la qu'niie essence, p. 59,
éd. 1581). »
L'existence en latin vulgaire d'un primitif * lias ta est aussi
postulée par un dérivé en -etum (*hastetum), qu'on trouve
sous la forme Hastednm et Aslcduni dans un document de
l'abbaye de Montier-la-Celle, d ins le diocèse de Troyes, de
1089 ; c'est le nom d'une « ville » située à côté d'un Fonta-
netuin. Voici le passage tel qu'il est mentionné dans du Gange :
« Praeterea... totum HasleJinii, quem possidebat apud Fontanctum
villam, quantum scilicet possent colère quicumque in ejusdcni villae potes-
tate essent mansuri, B. Petro concessit ; ipsiusque Astedi justitiam ac terra-
gium tam in terra quam in pastura seu pratis concessit ' «.
On rencontre le dérivé *hastetum survivant dans la topo-
nymie du Midi de la France, où l'asphodèle est une plante
assez commune : il y a un Aslet (commune de Mayres) dans
l'Ardèche
Parmi les noms vulgaires de l'asphodèle rameux en français ',
on rencontre bâton royal, qui reproduit la métaphore du lat.
hastula regiaet hache royale, évidente déformation du moyen
français haste royale.
Paul Marchot.
1. Dict. de Vanc. langue franc., s. v. 2. haste.
2. Du Cange (éd. Favre), s. v. hastednm. Du Cange a fait à tort de has-
ieduni un simple appellatif ayant le sens « villa, pracdium rusticum, ac prae-
sertim agri qui a villa dépendent ».
3. \'oir la Grande Encyclopédie, v. asphodèle.
421
DARU
I
A propos de la note sur dam ' parue ici même {Rtviiania,
XLVI, 577, sqq.) je ferai remarquer que la mê'me histoire
■reparaît, sous d'autres noms, dans certains parlers allemands,
et tout d'abord en Alsace. I.e Worterbuch der ehàssischen Mun-
darien de Martin et Lienhart, II, 679, enregistre Dilldcipp masc.
« animal fabuleux suivant la conception enfantine » et, en géné-
ral et au pluriel, « oiseaux d'une espèce indéterminée ». On
envoie les personnes crédules au « champ du nord », localité ima-
ginaire, où les Dilldûppe, dit-on, sont si nombreux qu'on
peut les assommer et les entasser dans des sacs. Le mot est
aussi synonyme d'imbécile, d'où le dicton : « Lorsqu'on ira
à la chasse aux Dilldappe, c'est toi qui tiendras le sac. »
Un terme plus important Çl.c, IL 769, v. Trutsch '^) est
Ilbentn'itsch ièm. avec un diminutif neutre Ilbentritschel, « oiseau
fabuleux ». Autrefois, à la campagne, on se divertissait, tout
en broyant le chanvre, à prendre des Ilbenti litschen. Le plus
niais de la société était invité à descendre dans la fosse à rouir
le chanvre et à tenir ouvert un sac dans lequel, en place des
volatiles qui n'arrivaient pas, on versait un baquet d'eau. Ce
trait du « sac », commun à la tradition française et à l'allemande,
suffit, à lui seul, à en assurer la parenté, llbentrûlsch a aussi le
sens d'« imbécile», de « balourd ».
Au collège de Hersfeld, en Hesse (v. Vilmar, Id'wtikon von
Kurhessen, v. Hilpeutritsche fém.), la chasse aux Hilpentritschen
était une brimade que les « anciens » faisaient subir aux « nou-
veaux ». On faisait accroire aux naïfs que c'étaient des martres
ou de gros rats dont les peaux allaient être vendues au j)rofit
d'une caisse commune. Toutefois le mot n'a jamais servi de
1. Dans le Chasseur français, organe de tous les sports, paraissant à Saint-
Etienne, on lit (no 368, novembre 1920, p. 651/53) le récit d'une chasse au
daru qui ne se passe pas dans un milieu populaire. C'est un magistrat, faisant
partie d'un groupe de chasseurs, qui, pour rabrouer le caquet d'un jeune fat,
d'un jobard, lui fait servir un civet de daru, puis l'envoie chasser les darus
(au pluriel).
2. J'utilise les indications bibliographiques contenues dans cet article.
,j22 M HL ANGES
sobriquet à l'adresse des écoliers mystifiés. Ces brimades, attes-
tées depuis 1750, avaient disparu dès 1822.
D'après Vilmar, p. 169, on connaissait dans la ville de Hall
en Wurtemberg la légende de la Chasse de rElpendroetsch (à
noter que ce mot est masculin). J. Grimm a identifié Elpen à
« elfe, sylphe », mais n'a pas expliqué droelscb. Dans Schmidt,
ScJnuâbiscbes Wôrterhuch, nous trouvons la locution chasser ï'El-
peiitroelsch au sens de « berner » (ne serait-ce pas plutôt « être
berné » ?) et Elpeniroetsch « homme grossier, rustre ». Enfin le
Bayerisches Wôrterhuch de Schmeller donne (p. GG, v. alber^
Alberdriitsch, Ahnedrûtsch, Olpelrïitsch « personne niaise,
gauche », expression qui n'est intelligible que si on la met en
relation avec la chasse précitée.
Il serait prématuré d'émettre des conjectures sur la nature
des rapports qui existent sans douie entre la chasse au daru
française et les versions allemandes. On a vu que la tradition
allemande connaît, outre le masculin Elpendroetsch, un féminin
Ilbentrïltsch. Un trait important, aussi, c'est qu'il y est question
souvent de volatiles et qu'aujourd'hui encore, d'après Vilmar,
ihneiritsche est dans le Vogeisberg, en Hesse, le nom du canard
sauvage. Peut-être faut-il voir un souvenir et comme un écho
lointain d'une chasse (mythique ?) à ces oiseaux dans la chasse
aux bécasses dont il a été parlé à la page 577 de la note citée
et qu'on est tenté, à première vue, de prendre pour un pas-
tiche récent de la chasse au daru. On remarquera encore que
dans triïlsch, drûtsch (/. et d se confondent dans ces parlers) on
retrouve tous les éléments, sauf a, du provençal darut et que
driitsch rend compte, notamment, du t appuyé de darutas,
Dariity. Est-ce là une coïncidence fortuite ? Il existe aussi une
forme secondaire par ou, alsac. Ilbentrutsch, bavar. trutsch
« idiot » (Schmeller), de même qu'on a, en France, darou et
daru. Enfin Ilbeuiriilsch, Elpeniroetsch ne signifient pas seulement
« niais, imbécile », mais encore « lourdaud, grossier, rustre »,
et ce sens se retrouve en ancien français où Daru est le nom
d'un bourreau.
Adolphe HoRNiNG.
II
Pour faciliter la recherche de rétvmoloa;ie de daru « animal
DARU 423
imai^inaire ", étymologie qui expliquera les mots provençaux
liarut, dam, subst. et adj. « personne stupide, bêta », darutas
« ^ros nigaud », qui sont mentionnés dans le Trésor dôu Feli-
hrige, et le mot vieux français daru « gros bêta, lourdaud ? »,
qui se trouve notamment dans le Miracle de S. Ignace (à la
rime), il ne sera pas inutile de verser au débat des variantes
angevines et berrichonnes, qui ont échappé à M. Horning ".
Le Glossaire des patois et des parlers de l'Anjou de Verrier et
Onillon donne une variante darne on dénie, de genre féminin,
emplovée aux villages de S:iint-Paul-du-Bois et Saint-A.ubin-de-
Luigné -, avec un sens absolument identique à celui de daru^
et raconte en outre, avec un grand luxe de détails, une chasse
à la « darue », comme ayant été pratiquée dans la région de
Chemillé K Pour la commune de iMontjean, le même ouvrage
donne une forme daluf , de genre masculin, usitée seulement
dans une exclamation le daluf ! , qui a à peu près le sens de
« billevesée, fantasmagorie que cela-^ ! » Le / final, dans ce
mot dalut', me paraît être paragogique et provenir de ce qu'il y
a certains mots, en français aussi bien que dans tous les dia-
lectes, où un / final, qui ne se prononce pas dans le corps de la
phrase, reparaît, si le mot est à la pause : ainsi, en français,
dans sept, huit, net, but, fait (subst.), etc. \
Une forme semblable, mais sans /, dâlu, masc, nous est four-
nie par le Glossaire du Centre de la France du comte Jaubert,
avec le sens particulier de « épouvantail, croquemitaine ». Le
mot sert à faire peur aux enfants en hiver, en équivoquant sur
le sens du mot dâlu, qui en Berry signifie aussi « onglée »
(le dâlu va venir !).
La forme féminine darue ou derue de l'Anjou prouve que
M. Horning s'est mépris en croyant que la base étymologique
1. Rotnajiia, XLVI, 577 ss.
2. I, 260 et 286.
3. II, 390 ss.
4. I, 258.
5. Je trouve encore dans Verrier et Onillon : daru, âarnt m., à Luigné et
à Brissac (I, 260) ; daru couard (« à queue ») au Longeron (I, 230) et aussi
(mais vieilli, I, 105) d. bissêtre m., c'est-à-dire « inexistant » (cf. wall.
année hisette « calendes grecques ») ; enfin à la Pommeraye (II, 271) tai-in.
qui peut être une déformation de daru sous l'influence de tarin oiseau.
.|2^ MELANGES
de liarn doit posséder -tt- en finale pour rendre compte du
prov. dariit. La forme en -m montre qu'on a affaire à une ter-
minaison -utus, -uta. Le t de -utu en provençal subsiste dans
la règle, ainsi dans les participes passés comme venant, mais
s'amuït dans certaines régions, p. ex. en territoire franco-pro-
vençal. Le dérivé darutas « gros nigaud » est tiré de danit (avec
/ conservé) nu moyen du suffixe -ns, à l'époque romane.
Paul Marchot.
SUR L'EMPLOI DU FUTUR ANTÉRIEUR
(FUTURUM EXACTUM) AU LIEU DU PASSÉ COMPOSÉ
(PASSÉ INDÉFINI)
Dans un article intitulé « futur et conditionnel » des Études
de linguistique moderne publiées par la Société néophilologique
de Stockholm', M. Malmstedt déclare qu'il considère comme
axiomatique l'explication proposée par Tobler^ de l'emploi du
futur antérieur en ancien français' là où l'on s'attend à trouver
le passé composé (indéfini). Cette explication, reprise et déve-
loppée par M. L. Clédat-^, consiste à supposer que le personnage,
qui emploie ainsi le futur antérieur, laisse à l'avenir le soin de
prononcer le jugement définitif sur ce qui s'est passé. Dans cet
exemple : « Damedex mal te dont, Tant m'aras fait anui et
mesprison », le sens de « aras fait » peut se développer ainsi :
« on pourra dire de toi que tu as fait, ou il se trouvera que tu
as fait » ^
Cette explication pose une question de principe fort grave.
C'est plusieurs siècles après l'époque où les textes étudiés par
Toblerontété écrits, c'est après bien des hésitations et des con-
troverses entre les grammairiens modernes qu'une forme ver-
bale comme « auras fait » a été considérée comme un temps
de l'indicatif et attribuée au futur, sous le nom de futurum exac-
1. Studier t niodeni Sprâkvctenskap utgifiia af Nvfilologiska Sallskapet i
Stockholm, tome IV, Upsal, 1908, p. 47-93.
2. Vermischle Beitràge, 1, p. 207 sqq.
3. QjLie Tobler appelle plus justement /w/î/rw»; exactum.
. 4. Rn'ue de Philologie française, XX, p. 265 sqq.
5. Malmstedt, l.c, p. 47.
SUR 1. EMPLOI DU lUTUK ANTHRIEUR 425
tiitn (Tobler), dt futur antérieur (Malmstedt et la nomenchiture
usuelle), iXanlérienr au futur (Clédat). Pour expliquer des con-
structions de français ancien qui font difficulté, est-il légitime
de recourir à des conceptions grammaticales modernes que
l'auteur du xii' ou xiii' siècle ne connaissait pas, et n'aurait
peut-être pas comprises ? Ne faut-il pas au contraire essayer
d'expliquer ces constructions en elles-mêmes, par un examen
direct des textes, et de l'état de la langue à l'époque étudiée et
aux époques antérieures ? Ne convient-il pas avant tout de les
remettre à leur place dans l'histoire de la langue ?
Sur cette histoire de la langue, les linguistes nous fournissent
des indications précieuses. M. Meillet notamment, da.ns Linguis-
tique historique et linguistique . générale, nous enseigne que
l'expression abstraite de l'idée de temps est dans les langues
indo-européennes une acquisition tout à fait moderne résultant
du progrès delà civilisation '. Il nous montre aussi à plusieurs
reprises ^ que, si le français moderne peut exprimer de fines
nuances de temps, c'est à l'aide de formes verbales qui ont été
créées pour exprimer la notion toute concrète de l'aspect, et
spécialement celle de l'action terminée. C'est avec les siècles
que habeo dictum, devenu f ai dit, a perdu sa valeur expres-
sive et a remplacé l'ancien parfait (dixi passé à je dis^ usé
lui aussi ; mais à l'époque où les langues romanes se sont cons-
tituées, ce type avait une grande valeur expressive. C'est cette
valeur expressive que nous devons rechercher dans les textes du
xii'= et du XIII'' siècle beaucoup plutôt que la valeur tempo-
relle \
En reprenant les exemples relevés par Tobler '^, nous allons
1. Meillet, LUignistique, p. 198.
2. Meillet, 0/). c, p. 142-143; 149-157; i8i-igo.
3. Sur ce point particulier. M. Malmstedt paraît d'accord avec nous. Il
déclare étrange (p. 64) l'opinion de M. Burgatzcky {Das Iiiiperfekt iiiid Plus-
qmntperfekt des Futurs im Altfruuiôsischeu, p. 11 sqq.) selon laquelle la valeur
de habeo ne serait plus sensible dans notre futur, et il affirme au contraire
que la signification temporelle du futur est secondaire. Cette opinion est du
reste en contradiction avec celle de la page 51 déclarant que cette fonction
modale (conjecturale) du futur dérive de la signification temporelle.
4. Nous les citerons partie d'après la traduction Kuttner et Sudrc à
laquelle se réfère l'étude de M. Clédat, partie d'après le texte de Tobler, v^
édit.
426 MÉLANGES
essayer d'en déterminer le sens, d'après le contexte, et si nous
sommes embarrassés, c'est dans un état de la langue compor-
tant une valeur plus concrète, que nous chercherons des éclair-
cissements. Nous retenons d'ailleurs deux remarques de Tobler,
l'une que dans tous ces exemples se trouve exprimée une action
accomplie dans le présent, « schon in der Gegenwart vollen-
det )) (p. 209), l'autre que partout se joint au verbe une expres-
sion indiquant que l'action se répète souvent, ou dure longtemps,
ou a atteint une forte intensité : ces expressions sont moult,
maint, tantes, tant, etc. Il en est de même dans un exemple
relevé par M. F. Brunot ' : « mult larges teres de vous avrai
conquises. »
Six de ces exemples présentent un trait commun. Le présent
y est marqué, dans la proposition même où se trouve le futur
antérieur, par l'adverbe « hui ».
Kalles a grant vertu,
Mult Tarai hui el premier chef veù. (Og-. Dan., 848.)
Dieus te doinst mariment ;
Tant aras hui parlé envers moi laidement. (Atot, 8998.)
Mult avrai hui esté(s) de mes armes gabés. (A\ Alix., 149, 17.)
Tybert, Dex t'envoit marement,
Que mult m'avra hui ranponné. (Reii., 20641 ;M., XIII, 151.)
Tant m'aront hui gabé et laidengié. (Aiol, 2937.)
He, fils de treue com m'avras hui penie. (Gai-iit le Lorrain.)
Au point de vue du sens ces six exemples ont aussi un
caractère commun : le personnage qui parle éprouve un senti-
ment violent de colère, de dépit, de haine, causé justement par
les faits qu'il exprime au moyen d'une forme de f aurai plus
un participe.
Dans dix autres exemples le présent est marqué non plus
dans la proposition même, mais dans une proposition voisine,
indépendante ou principale.
Ge lor vorroie noveles demander
Que fet mes sires ; moult avra demoré. (Orenge, 444.)
Le présent est marqué par le verbe /<?/ ; d'autre part la pro-
I. Malmstedt, /. c, p. 47.
SUR L EMPLOI DU lUTUR ANTERIEUR 427
^■)osk\on ge lor vorroie naveles demander indique que le personnage
éprouve un vif sentiment de curiosité, sinon d'inquiétude,
causé par la longue absence de son seigneur.
(Je vieng) de Poito,
D'une terre don molt me lo,
Que maint bien ni'i avra l'on fait. (Joiijrois, 3619.)
Le bien dont il s'agit se rapporte évidemment à la période
pendant laquelle le personnage se trouvait en Poitou ; le senti-
ment exprimé est cette fois un sentiment de satisfaction, dont la
vivacité est marquée par la proposition tnoJt me lo. C'est au con-
traire un sentiment d'indignation, ou de douleur que nous cons-
tatons dans les exempljss suivants :
Tantes fois m'ara escaufé . . .
Tant est cis moignes desloiaus,
Ki tant m'ara fait honte et mal. (Eust. Moine, 1063 et 1485.)
Ce est Ydoine, vostre drue,
Qui tante angoisse avra eue. {Annui., 3332.)
Chil larron m'aront moût grevé
De l'oudour qui de lor cors ist '. {Richars, 3458.)
Nous considérons encore qu'il y a un présent dans
Or le gart Dius, li fins Marie,
Qui mainte gent ara garie. {llle et Goleron, 587.)
Le présent est marqué par or. Sans doute l'impératif gart
implique une nuance de futur, mais ara garie se rapporte cer-
tainement au présent ; c'est à propos de la protection divine,
manifestée bien des fois déjà au moment où il parle que le per-
sonnage exprime un sentiment d'admiration et de reconnais-
sance.
C'est enfin un sentiment de fanfaronnade, d'orgueil que nous
sentons dans cet exemple :
Mainte pucelle avrai veùe
Et mainte dame coneùc ;
One mes a riens ne fi prière
I. Nous considérons ist comme un présent réel, non comme un présent
d'habitude, d'après le contexte.
428 MÉLANGES
De moi amer en tel manière.
Vos en estes la primerainc. {Troie, 13561.)
Dans cet autre exemple :
Crien, ne vus en anuit, tant vus avrai penés. (R. Alix.,2'j6, 10.)
Le présent est bien marqué par crien, mais la nuance de sen-
timent n'est plus la même; il ne s'agit plus d'un sentiment
éprouvé par celui qui parle, mais d'un sentiment dont il pré-
voit ou suppose l'existence chez ceux auxquels il s'adresse : avrai
penés équivaut ici à « j'ai sans doute probablement, vraisembla-
blement peiné, je dois avoir peiné ».
Dans :
m
Li borgois sont félon et malvoisie
Moult li aront lait dit et reprovier. {Aiol, 955.)
ce n'est pas le personnage du roman qui parle ; c'est l'auteur
qui fait une remarque à propos de plaisanteries blessantes
adressées par les bourgeois à Aïol, mal monté et mal armé. Il
convient de remarquer que l'auteur interrompt par cette
réflexion les moqueries des bourgeois, qui exprimées aux vers
934-940 et 950-954 reprennent du vers 956 au vers 971. Il
semble prendre parti pour Aïol et ne pouvoir retenir l'indigna-
tion qu'il éprouve en entendant insulter grossièrement si noble
chevalier.
Dans deux exemples enfin, le contexte implique unenuance
de futur :
Et m'amie me rendcres,
Dont tante paine arai sofferte. {^erc, 33027.)
Arai sofferte peut s'interpréter de deux feçons : ou bien le
personnage prévoit pour le moment où l'amie lui sera rendue
l'accomplissement de l'action de souffrir tante paine, ou bien,
et ce sens nous semble plus naturel, il indique qu'il a déjà
souffert cette peine au moment où il parle ; quelle que soit
l'interprétation adoptée, il exprime un vif sentiment de dou-
leur. De même dans :
Si m'en dites la vérité,
Car mult i arai bien pensé. (Blaticand., 71.)
SUR L EMPLOI DV 1 UTUR ANTERIEUR 429
Timpératif ditfs évoque une idée de tutur. Ou bien c'esr au
moment futur où sera dite la vérité que sera réalisée l'action
d'avoir >nout bien pense; ou bien le personnage indique que jus-
qu'au moment où il parle, // a mont pensé. Tobler adopte cette
seconde interprétation car il traduit : « lang, aber vergeblich
habe ich darûber gesonnen », attribuant ainsi au personnage
un sentiment de dépit causé par l'inutilité de son effort.
Enfin, le futur est marqué dune façon tout à fait nette dans
Or dira LoOys. . .
Que nous vous avrons mort, murdri et estranlé. {Aiol.)
Dans cet exemple nous ne trouvons plus la nuance de sen-
timent, mais celle de l'aspect; l'action marquée par/;w//, tnur-
dri et estranlé, est accomplie par rapport à l'époque future indi-
quée par dira. Le futur antérieur s'explique aussi par l'inter-
prétation de Tobler.
Dans les dix-neuf exemples étudiés ' nous en avons trouvé
un qui exprime certainement le futur, et deux pour lesquels le
contexte permet d'introduire la notion du futur, mais qui
peuvent s'expliquer aussi bien et même mieux sans elle. Tous
nos exemples, sauf un, expriment donc, comme l'avait déjà
constaté Tobler, une action accomplie dans le présent, mais y
ajoutent, une forte valeur expressive. A notre avis, c'est cette
valeur expressive qui a amené les écrivains à employer la forme
aurai ; c'est anrai qui exprime de façon affective ce que ai n'au-
rait pas mis suffisamment en lumière -. Comment aurai peut-
il avoir cette valeur ?
Posons d'abord que la formule infinitif+habeo n'a pas uni-
quement ni même principalement une valeur temporelle ; elle a
surtout une valeur aff^ective ou modale ; c'est par un souci de
symétrie, inventé par certains grammairiens latins et les gram-
mairiens français qui les ont suivis, que f aimerai a été considéré
comme un temps de l'indicatif. Ici aussi les linguistes nous ren-
seignent. M. Vendryes 5 exprime notre opinion en termes si nets
1. En ajoutant aux dix-huit exemples relevés par Tobler celui du Roland
relevé par M. Brunot.
2. La ressemblance, poussée presque jusqu'à l'identité, de certains exemples,
semble indiquer l'existence d'une formule littéraire.
5. Le langage, Introduction linguistique à Thisloirc, p. 179-180.
430 MELANGES
que nous nous bornons à les reproduire. « Parmi les temps que
distingue notre grammaire, il en est un qui est éminemment sub-
jectif, c'est le futur.. .11 y a ainsi une différence entre le futur et
le passé. Ce dernier est un temps objectif, parce que le passé ne
dépend plus de nous et que nous n'avons pas d'action sur lui...
Au contraire, le futur s'accompagne de tous les mystères de
l'éventualité, et il laisse place à mille sentiments d'attente, de
désir, de crainte, d'espérance... L'histoire du futur dans les
diverses langues confirme ces observations. Le futur s'exprime
fréquemment par la volonté ou le désir, c'est-à-dire qu'il a une
expression d'origine affective... Notre futur lui-même, de type
aimerai, son, comme on sait, d'une combinaison amarehabeo
où le verbe habeo indique la part que le sujet parlant entend
prendre à l'action. Le fait que le futur s'exprime par des formes
si variées et si fréquemment renouvelées prouve que ce « temps »
contient une large part d'affectivité, » Et ceci qui se rapporte
plus directement encore à notre sujet: « Quand nous exprimons
l'idée qu'une action se produira à tel moment de l'avenir...
presque toujours nous indiquons en même temps les disposi-
tions dans lesquelles nous nous trouvons actuellement par rap-
port à cette action future '. » Il est donc admis par les linguistes
que notre futur du type f aimerai sert à exprimer avec une
valeur affective les dispositions dans lesquelles se trouve actuel-
lement le sujet parlant : c'est bien cette valeur que nous avons
constatée dans tous nos exemples et que Tobler avait déjà
indiquée.
Il reste un point délicat : M. Vendryes parle de dispositions
actuelles par rapport à une action future ; nos exemples portent
sur des actions passées. Nous pourrions expliquer cette différence
en disant que nos auteurs ayant eu en vue surtout l'expression
affective de dispositions présentes ont oublié ou négligé la valeur
de futur contenue da.nsf aurai. Mais nous croyons possible une
explication plus directe de cette forme j'aurai, venant de
habere + habeo. Les auteurs qui ont étudié la formation de
notre futur ont fait un choix parmi les significations de habeo,
et n'ont retenu que celles qui exprimaient l'intention, le désir,
la nécessité matérielle ou logique, celles qui se rapprochaient
I. Vendryes, 0/). cit., p. 179, lignes 3-8.
FRAGMENT d'uN ART TJ AIMER PERDU 43 I
du sens de debco. Il est certain que la périphrase de l'infinitif
habeo exprime très souvent ces nuances de sens. Mais il n'est
pas illégitime de penser qu'en se combinant avec un infinitif
habeo a conservé aussi quelques autres valeurs, et notamment
celle qui lui est primitive, et qu'expriment nos verbes posséder,
détenir, avoir. Nous croyons que cette signification a pu se con-
server surtout lorsque habeo s'ajoutait à lui-même. Il est
coinmode, il est même nécessaire pour étudier des formes ver-
bales comme celle qui nous occupe de faire abstraction du
sens propre du verbe avec lequel se combine habeo : il n'en
est pas moins vrai que ce sens existe et qu'il a pu, qu'il a dû
même réagir, à l'époque où la périphrase a été formée, sur le
sens de la périphrase. Ceux qui ont dit habere habeo n'ont
pas pu ne pas s'apercevoir qu'il y avait là une répétition : or
la répétition, le redoublement est, de l'avis des linguistes, un
des moyens usuels dans toutes les langues pour exprimer les
sentiments avec une valeur affective marquée '. Nous ne pré-
tendons pas que habere + habeo a toujours cette significa-
tion; nous pensons que dans beaucoup de cas cette périphrase
a marqué, comme pour les autres verbes, l'intention ou le désir;
mais nous croyons que quelquefois elle a été employée pour
affirmer avec force, sous l'action d'un sentiment violent, l'idée
d'« avoir )),sans aucun rapport avec l'avenir : c'est la valeur que
nous avons trouvée dans presque tous les exemples relevés par
Tobler ; f aurai équivaut à j'ai certainement, assurément, incontes-
tablement.
H. Yvox.
FRAGMENT D'UN ART D'AIMER PERDU DU XlIIe SIÈCLE
Le fragment transcrit ci-dessous provient du manuscrit fr.
24.390 de la Bibliothèque Nationale. Il remplit le verso du der-
nier feuillet et comprend 134 vers, écrits sur trois colonnes^.
1. Vendryes, 0/). cit., p. 180.
2. Comme ce manuscrit contient aussi le Koiiian de tu Rose, il a été,
naturellement, décrit par M.Ernest Langlois. Le savant auteur des Manuscrits
du Roman de ta Rose ne voyait dans notre fragment qu'« environ 150
vers de huit syllabes sur les devoirs et les droits de l'amour (sic), imités de
1^2 MELANGES
L'écriture est, en général, lisible, sauf quelques vers, un peu
effacés, de la première colonne. En haut de celle-ci, on distingue
assez nettement la rubrique : CoiiiDient Faniant doit donner. Mais
ce titre ne s'applique qu'à la première partie du fragment
(v. 1-42). Le reste — qui comprend les deux tiers du frag-
n-jept — a trait à Vaniitié et .'^e subdivise encore en deux parties:
la première recommande la compassion envers l'ami en détresse,
et s'arrête brusquement au milieu d'une phrase (v. 43-63); la
seconde indique les précautions à prendre dans le choix du vrai
ami, du « conseiller » lequel, d'après l'auteur, devra posséder
quatre qualités ; mais le fragment n'en énumère que trois,
savoir la bonté, la discrétion et la bénignité, ce qui prouve que
cette partie aussi est incomplète '.
ceux du Roman de la Rose sur le même sujet ». Nous ne trouvons rien dans
ces vers qui puisse justirier cette supposition, si ce n'est quelques lieux
communs qu'on rencontre aussi dans d'autres traités de ce genre, et il n'est
•même pas prouvé que le nôtre soit postérieur au célèbre roman. Le seul
rapprochement fondé auquel ces vers pourraient donner lieu, concernerait
plutôt la Clef d'amours (voir notre note sur le v. 8). Nous ferons cependant
quelque réserve au sujet du v. 63, probablement interpolé par le copiste
(voir la note sur ce vers).
I. Elle serait complète si la compassion dont il est traité dans la première
partie, était comprise dans les quatre qualités. Dans ce cas, il faudrait com-
mencer par lire les vers 64-134, et voir dans les vers 43-46 une sorte de
récapitulation, avant d'aborder la « compassion » qui complète si heureuse-
ment le tableau du vrai ami. Le copiste, en effet, a pu commencer par la
quatrième qualité, la jugeant de son point de vue plus importante que les
trois autres, quitte à réparer cette omission dans la mesure où il resterait de
la marge. Notons, à propos de ce que dit notre auteur sur les qualités du
véritable ami, un passage analogue de Brunetto Latini {Trésor, éd. Chabaille,
p. 430-1) : « Por ce doit li hom considérer, iiij, choses quant il veult ami
conquerre : premièrement, se il est sages ; car Salemons dit que li amis des fols
devient semblables a eulx. Après, garde se il est bons ; car Tulles dit : Je sai
bien que amistiez ne dure se entre les bons non. Après, garde que il soit
debonaires; car Salemons dit : Ne soies amis a home correçous ; car ire art et
point. Après, garde que il soit humbles ; car Salemons dit : La ou il a orgoil,
vient corrouz et haine ». Mais on ne saurait tirer de ce passage un argu-
ment contre l'hvpothèse qne nous venons de formuler, car, si la compassion
n'est pas postulée par Brunet Latin, la discrétion — dont notre auteur fait
la deuxième qualité du conseiller — est également absente dans sa définition
du véritable ami. Il est certain que notre auteur, ici comme ailleurs, s'inspire
dune autre source que le Trésor.
FRAGMbNT d'uN ART lï AIMER PERDU 43 3
Il est très probable qu'il s'agit d'un fragment — ou, si l'on
veut, de trois fragments à'wnAit J'^////(T aujourd'hui perdu;
car d'une part, la rubrique ne laisse aucun doute sur le carac-
tère du, poème, et d'autre part, il est certain que l'épisode
relatif à l'amitié était compris dans ce poème, comme l'attestent
ces vers :
Et puis c'ainistie/ nous a mis 64
A ce que nous d'i/w/z parlons,
Avant (]iie plus avant parlons
Te voldrai a brief mos aprendre
Comment a ami te dois prendre ' . 68
Ceci une fois admis, qu'on juge maintenant quelle devait
être l'étendue du poème tout entier pour que l'auteur ait cru
pouvoir consacrer plus de loo vers à une digression, foite,
d'après lui, a brief mos !
Autant qu'on peut en juger par le fragment qu'on va lire,
l'auteur du poème a dû être un versificateur habile et un
grand lettré : son récit est bien composé et agréablement entre-
mêlé de sentences, empruntées en partie à des sources bibliques
(Salomon, Sirach) et classiques (Cicéron, cité au v. 94). Il
est vrai que cette prédilection de notre auteur pour le ton
abstrait des sentences lui fait peut-être un peu négliger le
« côté pratique » des enseignements.
Les règles de la déclinaison sont si strictement observées (cf.
les rimes aux vv. 30, 7>, 81, 103, 125) qu'il ne serait pas
téméraire de taire remonter le poème au milieu, voire à la
première moitié du xiii'' siècle.
Comment l'amant doit donner
fol. 159 vo, col. a. Lors devés faire courtoisie 4
Mais se vous poés ja tant faire Et avoir cuer entalenté
Que vous a ce le puissiez traire De donner juiaus a plenté.
Qu'elle vueille estre vostre amie, Se vous en estiez engigniez:
V. I. Ms. paes
1. Donc: « Q_uelques mots sur l'ami, avant de revenir à l'amie ». Cette
transition de l'amour à l'amitié est du reste tout à fait banale, d'autant plus
que le mot « ami » s'employait, au moyen âge, indifféremment, pour l'amant
et pour l'ami.
Romania. XLVIII. 28
^34 MELANGES
iMiex vault ocs donnes que mengiez ; ' 8 Car tel famé est si com li lee : "
Piessa l'avés oï retraire. Dus qu'elle est de vous engressee, 56
Mais de ce vous vueil sage faire Col. b.
C'au donner bien garde preudés • Ja ne fera fors dévorer,
Cov, quant et a cui vous donnés. 12 Tant que n'i puist riens demourer.
Car crueuscmeiit se déçoit Plus li donrés, plus ardera
Q.ui moult donne et petit reçoit ; De prendre, et tant vous amera, 40
Assez doneret noiant prendre Par samblant, qu'avérés avoir
Fait tost un grand trésor despendre. 16 Dont elle puist sa part avoir .
D'autre part, qui tout adès prent
Et riens ne donne, trop mesprent ; Amours humilité suppose
Adès prendre et noiant donner Eu cuer qui bien amer propose, 44
Fait grant blasme aux gens fuisonner. Et bonté et discrétion,
20 Bénignité, compassion.
Et se vous savez bien entendre Saches que ja bien n'amera
Quant devez donner et quant prendre» Qui compaciens ne sera. 48
Granl bien vous en porra venir. — Cilz qui est en prospérité,
Se vous beés a avenir 24 Quant il voit en adversité
A l'acointance d'une famé Son ami de corps ou d'avoir.
De cui Amors vos cuers enflame. Compassion en doit avoir 52
Et tant vous estes entremis Tele qu'il le doit conforter
Que du vostre i avés ja mis, 28 Et sa mesaise supporter.
Et elle reprant volentiers Et li doit faire aligement,
— Com se fussiez a li rentiers, — S'il puet, sanz nul detriement. 56
Prent et reprent et riens ne donne. Ne dies pas a ton ami :
Tout soit il qu'elle habendonne 32 « Va t'an, revien demain, ami »,
Son cors a vo volenté faire, Puisqu'ierrement li pues donner ; >
Je vous lo de teus dons retraire ; Ains li dois tout habendonner, 60
26 senflame — 34 los — 36 Tout eu bas de la colonne le copiste a noté la
sentence suivante :
Hon(?) doibt doubter le jugement
Qui tous jours prant et riens ne rant.
57 En marge, Sal[omon].
1 . Il est intéressant de noter que le même proverbe est employé, dans la
même intention, par l'auteur de la Clef d'amours :
Saches que bien enpleeras 1489
tous les donz que tu lor dorras,
ja n'ieres par eulz ledengié :
Miex vaut euf donné qu'euf mengié,
et il est peu probable qu'il y ait là une simple coïncidence.
2. La cupidité de la femme est comparée à la voracité de la laie.
}. Ne dicas amico tuo : Vade, et revertere : cras dabo tibi, cum statim
possis dare (P/oî^., III, 28).
1-UAGME\T DUN JRT D'AIMER PERDU 43)
Et corps et quanque t'as vaillant. « En ta maison. » C'est qu'a nul fuer
Ainsis font H amis vaillant. Ne descuevre achascun ton cuer ?.
N"il ne doit mie tent attendre, etc. ut En un autre lieu truis lisant
supra'. Lui meïsme ainsis disant : 80
« Moult soient envers toy paisible,
Et puis c'amistiez nous a mis 64 (C'est qu'a tous te face passible),
A ce que nous d'ami parlons, « Mais entre .m. un en eslis
Avant que plus avant parlons « Qui soit tes consiliers eslis +. » 84
Te voldrai a brief nios aprendre Col. c.
Comment a ami te dois prendre. 68 Por ce te vueil briefment descrire
Li Sages son fil amonneste Quel consillier tu dois eslire.
Et dit : « Biaus fiex, ne manifeste C'est quel ami qui vraiement
« Ton cuer a cascune personne. Sache tretout ton errement. 88
« Li folz tout son cuer habendonne. Qui vuet ami eslire et prendre,
72 .iiij. choses i doit entendre
« Mais li sages en temps le garde. » > Que je te vueil faire savoir.
Et qui ans dis Sirac esgarde. L'une est qu'il doit bonté avoir ; 92
Il dit un mot qui moult est gens: Car amistiez par est si bonne,
« Ne mainne mie toutes gens 76 Si com Tulles entendre donne
92 q'doit
1. Que signifie ce renvoi ? Le vers contient évidemment une allusion à
un passage antérieur. Or, ni le Dit des tribulations, qui précède immédiatement
notre fragment, ni le Testament de Jehan de Meun, qui précède le Dit, ne
contient le passage en question. Mais si l'on remonte jusqu'au Roman de la
Rose, qui occupe la première partie du manuscrit, on finit par découvrir un
vers à peu près identique : il se trouve, comme l'on devine, dans une tirade
sur Tamiiié. Le voici dans son contexte (Raison exhorte l'Amant à se mon-
trer généreux envers l'ami nécessiteux) :
Et s'a povreté le voit tendre,
// ne doit mie tant atendre
Que cil s'aide li requière. ..
Et voilà la clé de l'énigme : le copiste, se rappelant, à propos de la compas-
sion, un passage analogue dans le Roman de la Rose — qu'il avait lu et annoté
de sa propre main — a voulu rattacher ce passage à notre poème, en y inter-
calant le v. 63 qui correspond au v. 4852 du roman. Ce vers est donc apo-
cryphe dans notre fragment.
2. Encore deux réminiscences bibliques : Non cnini honiiui cor tuum
manifestes {Eccl., VIII, 22) et : Homo sapiens tacebit usque ad tempus; las-
civus autem et imprudens non servabunt tempus (IHd.,\X, 7).
3. Non omnem hominem inducas in domum tuam (fer/., XI, 5 i). Cf.
la note précédente.
4. Multi pacifici sint tibi, et consiliarius sit tibi unus de mille(£'fc/., VI, 6).
^36 MELANGES
Qui dist que la chose première II s'eschaude souvent et bulle > :
Qui soit c'est qu'an nulle meunière 96 Ireus n'aura ja teche nule 116
Amistez ne puet durer n'estre En lui, tant soit bien attempree,
Fors en gens qui sunt de bon estre ■• Que par s'ire ne soit quassee.
Après, qu'il ait discrétion, Ils sunt aucuns de tel menniere
Ja autrement ne s'i fie on ; 100 Qui ont la langue si legiere, 120
Car l'Escripture nous enseigne Quant ilz sunt esmeù en ire
Que ciiz qui au folz s'acompaingne A reprouvier eta mesdire,
Il est souvent au fol semblables % Que ce sus autrui riens savoient,
Et si sunt leurs amours musables. 104 Nului esparnier ne sauroient, 124
Car fol ne scet noient celer, Neis ciaus qui sont si ami chier.
Touz tamps est près dou révéler Nus ne doit son cuer afichier
Les secrés que en lui a mis: En tés amis, car tost est morte
Trop est perilleus telz amis. 108 L'amours, quant ire le sourportc. 128
Après, en doit ami eslire, Et comment ert amours estable
Qui ne soit esmouvans en ire ; En cuers qui sunt si variable ?
Car li homs qui ireus sera Salemon tes amis devee
Ja a painnes bien n'amera. 112 Par l'auctorité ci rimee : 152
Li ireus est si coni li boise « Ne soiez jaa homme amis
Embrasée, que qui l'adoise « Qui souvent est d'ire embraniis ♦. »
J. MORAWSKI.
96 Qui scet — 100 ne se fi on.
1. Hoc primum sentio: nisi^in bonis amicitiam esse non posse (De ainicitia,
c-V).
2. Qui cum sapientibus graditur, sapiens erit: amicus stultorum similis
efficietur (Proî'., XIII, 20).
5. Cette métaphore semble être inspirée par un passage de l'Ecclésiastique
(XXVIII, 11-2).
4. Noli esse amicus homini iracundo (Proz'., XXII, 24).
DISCUSSIONS
A PROPOS DE APIS EN VALAIS
M. Gilliéron n'a pas admis deux critiques de détail que j'ai cru devoir lui adres-
ser dans mon compte rendu de ses travaux, publié dans le deuxième volume
delà Bibliographie lim^iiistique de la Suisse romande. Il se défend dans sa Patho-
logie et thérapeutique verbales, tome IV. C'est son bon droit. Mais il se trompe
quand il croit que < la géographie linguistique n'a pas une bonne presse en
Suisse ' », et il est en tout cas regrettable que cette erreur l'ait entraîné à
discréditer, avant publication, le Glossaire des Patois romands, et à laisser
entendre que ses trois rédacteurs ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Cette
opinion serait particulièrement grave venant de la part d'un membre hono-
raire de la Commission philologique du Glossaire. Le titre L'hyptiotisme
phonétique en Suisse donne une idée suffisante de la sévérité de l'article qui,
après un essai de réfutation de l'étymologie vascellit tum, > ar/;^'Ê', que
j'avais avancée, d'accord avec M. Jeanjaqueî, se termine par ces mots :
« Est-ce là un échantillon conforme aux étymologies qui résulteront des
délibérations des trois rédacteurs, lorsqu'ils seront groupés autour du tapis
vert pour établir définitivement l'historique des mots bien représentés chez
eux. Un peu plus de tenue scientifique serait de mise, et même un peu de
sérieux, si vraiment ils croient que leur tâche étymologique en comporte. Le
xixe siècle est passé, nous sommes au xxe. »
On comprendra que je tienne à me déclarer le seul auteur des passages
incriminés de la Bibliographie, afin qu'une erreur dans laquelle je pourrais
être tombé ne rejaillisse pas sur mes collègues. Je crois d'ailleurs qu'il
suffira de discuter les arguments de M. G. pour que les amis du Glossaire
romand soient pleinement rassurés.
Je renonce à étudier ici le problème compliqué de claveUus, d'autant
plus que M. G. bat en retraite dans cette partie'de sa défense, et je me bor-
I. Un critique français écrit à propos de la Bibliographie : « Nulle part
plus qu'en Suisse n'ont été admirés et imités les travaux de M. Gilliéron
sur les patois français et ses constructions linguistiques qualifiées de géniales
par MM. Gauchat et Jeanjaquet » (Biblioth. de l'Éc. des Chartes, t. LXXXI,
P- 379)-
.|38 DISCUSSIONS
neraiù examiner ce qui concerne le mot bagnard iichyë. Ce terme joue un rôle
important dans la Généahigie des viols qui ticsignent Vaheille. M. G., se plaçant
au point de vue de la géographie linguistique, le fait intervenir à l'appui de
ses hypothèses sur l'histoire de apis dans une grande partie du domaine
romand. A mon avis, la phonétique ne s'accorde pas avec ses suppositions.
Comme il n'y a qu'une vérité historique, le désaccord entre deux méthodes
de recherche prouve que l'une ou l'autre est en faute. C'est ce que M. G. a
bien senti ; il cherche donc à démontrer que ma phonétique est fausse, tout
en négligeant d'appuyer phonétiquement sa propre étymologie.
L'Atlas linguistique de la France offre comme appellations de l'abeille dans
le canton de Fribourget dans les Alpes vaudoises Û, 0 OU â, c'est-à-dire des
descendants du latin apis. Les vallées orientales du Valais romand ont
mouchette. Le type lexical aveille', qui régne dans le Valais occidental, la
majeure partie du canton du Vaud et dans le c.mton de Genève, est consi-
déré par M. G. comme un substitut, venu de France, d'un ancien apis.
Comme mouchette, aveille recouvrirait un ancien sous-sol apis. Le seul indice
que M. G. fasse valoir à l'appui de cetie théorie, c'est précisément le mot
ctchyé, qu'il a découvert dans la Phonologie du bagnard de Cornu (Roniania,
VI, p. 395). Il le rattache à apis [ou apês, plur. ?] -j- arium et le francise
en a55/6'r. Cette forme unique devient ainsi le pilier d'un système comprenant
un très grand domaine linguistique, car aveille se continue, d'après l'Atlas,
au delà des frontières suisses. Il appartient aussi à la vallée d'Aoste et, selon
le livre de M. Bottiglioni. L'ape e Valveare nelle lingue roman-:^e, à une grande
partie de là Haute-Italie. Ce pilier venant à fléchir, dans le cas où achyé re
dériverait pas de apis, le svstème s'écroule. Aussi M. G. qualifie-t-il l'explica-
tion de ac/;j'e par vascellittu m, que je lui ai opposée, de « coup de pied dont
on renverse un échafaudage péniblement dressé «.
Je ne conteste aucunement que toute la Suisse romande n'ait pu posséder,
dans des temps très reculés, le type apis. Mais une longue expérience des
patois romands, l'expérience du Glossaire, ne me permet pas de voir dans
aveille un emprunt relativement tardif à un groupe de patois français.
Comment s'expliquerait le remplacement du -b- par -t'-, si le modèle est le
provençal abelha, remplacement que je ne constate dans aucun autre emprunt?
Du reste, est-ce bien sous la forme aveille qu'il faut franciser ce type lexical ?
Plusieurs de nos patois ont encore des formes avec un i tonique. L'Atlas en
fournit une quantité dans le voisinage de la Suisse. On sait que dans nos
régions un / devenu bref se change facilement en é : fils > fé, cheville >
Isévélè, etc. C'est donc plutôt avilie qu'il faut dire, et M. G. devrait nous
I. Les formes (ibëxè de Saint-Maurice et ifln^là de Vevey, dont les patois
étaient déjà fort contaminés lors de l'enquête de M. Edmont, n'entrent pas
en ligne de compte : c'est du français plus ou moins patoisé. Toutes les
formes authentiques ont, en effet, un -v- interne.
DISCUSSIONS 439
faire comprendre pourquoi le tvpe abciUi- devient in'/V/f, s'ils sont identiques.
Mais ce que je ne puis surtout pas aJmettre, c'est que achyc puisse venir de
;inis -f- arium. Dans ma brève analyse du gros livrede M. G., j'ai dû me
contenter d'indiquer comme étymologie vascellittum. Sans attendremes
preuves, M. G. attaque vigoureusement ce malencontreux concurrent.
Vascellittum, dit M. G., est fantaisiste parce que: i"rtc/j)v' étant vascel-
littum devrait signifier « ruche » et non « rucher » ; 2° en bagnard \tv ini-
tial ne tombe que devant v (î'.v > v) ; 5° le / final aurait dû rester vivant ;
40 les //, en tombant, ne produisent pas l'effet qu'on voit dans achyê [c'est-à-
dire qu'un e entré en hiatus avec un e suivant, après la disparition de -/- ou
-//- caractéristique du bagnard, n'apparaît pas sous la forme d'un yodj ; 5" les
deux sons d^ seraient les seuls qui représenteraient régulièrement vascellit-
tum en bagnard.
Passons en revue ces objections, une à une, et commençons par la séman-
tique :
i«> Où M. G. a-t-il trouvé que achyé signifie « rucher » ? Cornu a négligé
d'indiquer le sens dans sa ■Phonologie, où il constate simplement : « une
forme unique [au point de vue phonétique] est axyê' rr: api arum. » Mais le
mot est accompagné de la traduction « ruche » ' dans le vocabulaire bagnard
que Cornu a donné jadis au Glossaire, et j'ai retrouvé la fiche originale, écrite
au Chable, parmi les riches matériaux qu'il nous a remis pour quelques
années avant sa mort. Séduit sans doute par l'identification erronée avec
apiarium fournie par sa source, M. G. a prêté au mot le sens du mot latin.
Le Glossaire aurait pu le détromper. Cette erreur fondamentale suffit pour
ruiner la dérivation de apis. Le parallélisme avec les apier, é:;^ier de France
tombe ; ils signifient tous « rucher » et non « ruche ». M. G. s'étonne à bon
droit que, selon mon étvmologie vascellittum, en bagnard un vaisseau
d'abeilles \pz « ruche »J puisse devenir Vendroit où on met les vaisseaux. Il
n'a pas remarqué qu'il est lui-même l'auteur de « cette singularité tout à fait
particulière.
2° « Achyé serait le seul mot qui aurait perdu sont' initial devant a (valere>-
vaey, vacivam >• vajia). » Sur quoi est fondée cette assertion catégorique ?
M. G. a trouvé dans Cornu, source de ses connaissances du bagnard ', deux
mots commençant par va-, et il en a conclu que la suppression d'un v initial
devant a restait en dehors des possibilités phonétiques. J'objecterai que mon
1 . La valeur exacte de cette transcription serait a£yë .
2. Dans la Bibliographie j'ai écrit achyé « rucher » pour reproduire le sens
donné par M. G.
3. Dans sa défense M. G. ne met pas à contribution son Atlas, où le
point 977 représente précisément le Chable, le lieu d'origine de achyé. Aux
questions « ruche, rucher » le' sujet interrogé par M. Edmonta répondu par
les mots français. C'était un apiculteur! Si l'enquêteur avait obtenu pour
« rucher » le vieux terme de toute la vallée (v)asé, M. G. l'aurait sans doute
mis en rapport avec achyé, et toute cette discussion aurait été évitée.
4^0 DISCUSSIONS
étymologic s'appuie sur une documentation plus étendue. Le Glossaire romand
est particulièrement bien renseigne sur le val de Bagnes. Au surplus, en
prévision du travail sur la Régression linguistique que j'allais publier dans
la Festschrifl ;uni 14. Neuphilohgentage in Zïirich, j'avais exploré toute la
vallée au sujet de la disparition de / et de v.
Sans entrer dans le détail de cette question fort complexe, je rappellerai
seulement que le bagnard fait partie d'un grand groupe de patois valaisans où
les / et V intervocaliques et initiaux tombent, ou plutôt étaient tombés autre-
fois, car depuis longtemps un mouvement régressif est entrain de les rétablir.
Ces suppressions avaient trop fortement altéré la physionomie de beaucoup
de mots». Plus fréquemment en contact avec le français et des patois moins
bizarres, la population s'est mise lentement sur la voie de la restauration. Le
hasard semble un peu diriger la réintroduction des / et des v. Tel mot les a
restitués, tel autre a été épargné par la régression. Ce dernier cas concerne
surtout les vocables qui n'ont pas d'équivalent direct en français. Pour les / je
renvoie à ma Régression. Je ne puis retracer, dans cette brève réplique,
l'histoire du v, qui n'est pas moins capricieuse. A l'initiale le v est presque
entièrement réintégré. Mais des villages situés plus à l'écart de la circulation,
comme Nendaz, le point le plus rapproché du Chable dans V Atlas (nos ^yy
et 978), trahissent encore par un assez grand nombre de cas l'ancienne sup-
pression initiale devant toutes les voyelles. Je cite d'après V Atlas : Cflsè
« vache », ïflèdjyt « vendanger », in) « venir », Cinnc « ver » (litt.
« vermeau »), etc.*. Si M. G. voulait nier l'étroite parenté de ces patois et
ne pas accepter le témoignage de Nendaz pour le Chable, il ne me mettrait
pas dans l'embarras. Le bagnard lui-même a conservé un nombre petit, mais
suffisant, de mots privés de v mitial. Voici d'abord asé [s sourde] « ruche »,
très précieux pour moi, sauvé comme pour me justifier,- puisqu'il n'apparaît
pas ailleurs sans le vK II est attesté pour le Chable par M. L. Courthion,
auteur d'un excellent glossaire bagnard inédit ; je l'y ai noté moi-même en
1909, de même qu'à Verbier, à Sarreyer et à Bruson, autres localités du
val de Bagnes ; il m'a été communiqué par les deux correspondants du
Glossaire de Lourtier. Il se prononce généralement comme le mot français
asse^, quelquefois Vs est un peu épaissie. Dans les deux villages qui forment
la transition à la vallée du Rhône il se dit vase (au Levron) et va€é(à Volléges).
L'auteur de la Généalogie îles mots qui désignent Tabeille sera bien obligé d"y
reconnaître vase e 11 u m. Comme « vaisseau » français a un tout autre sens,
1. Il ne faut pourtant pas exagérer. On lit avec surprise, p. 62 de Path. et
thérap. verb., IV, que ces patois perdent / et n initiales et intervocaliques et
réduisent luna et a la, par exemple, à a « lune » et « aile ». M. G. confond
n avec v et fabrique un mot a qui n'a jamais existé en Valais.
2. Le Glossaire offre une cinquantaine d'exemples différents de chute de v
initial dans 24 localités à l'ouest, au nord et à l'est du val de Bagnes.
5. je réserve une surprise à mes lecteurs à propos de ce mot.
DISCUSSIONS 441
le bat^nard n'a pas muui d'un v- son traditionnel (My, évince du reste dans le
parler des jeunes par le mot ruche.
Pour la suppression du v initial devant les autres voyelles, je puis men-
tionner les exemples suivants : village devient à Lourtier (i')c{l)âdio, d'où
vJ</^o, homonvme de viaticum ;;ij- yâdio « fois, charge ». Vitta « partie
de l'écheveau » se ditau même endroit èta. Voûte, voûter se prononcent dans
toute la vallée if tel, iltû, excepté dans la bouche des jeunes, qui rétablissent
le V-. Se vautrer donne également S Utà. Vola, « fane de certains légumes »,
se prononce éla à VoUèges, à Lourtier vola, comme dans la vallée du Rhône.
Volve re aboutit à '</^ré' « venir à bout». Le nom de famille indigène
Vaudan se prononce partout <^«^^. M. Muret, que j'ai consulté sur le v- dans
les noms de lieux et de familles de la contrée m'écrit : « à Bruson, je trouve
un nom écrit dans les registres Volbord ou Elebord, et ^prononcé élèbd, et,
comme il y a une forêt de Bord, je pense que la première syllabe représente
la préposition vers ». Cette liste n'est pas longue, mais elle montre clairement
que le bagnard a traversé une étape où le v n'était pas seulement supprimé à
l'intérieur du mot, comme c'est encore fréquemment le cas, mais aussi à
l'initiale '.
La destinée du v initial est aussi liée à celle de / dans la même position.
Cornu cite va « planche », ailleurs là, véy « facilement » [levé], Vlina
« lune », vèdèmà « lendemain », auxquels il faut joindre Vôrtyè « Lourtier »>
peut-être le lieu dit Vargeay-Plan,-àSirriiytx [laricetum ?]et wr^/ et famille,
« ourdir, frapper^ ». Cesî' restitués à tort sont un indice du trouble causé
dans la région par l'ancienne disparition simultanée des v- et des/-.
30 « Comment se fait-il, demande M. G., que vaisselet, qui garde le / final
de -ittum dans les vallées adjacentes ' et qui le garde tout aussi intact en
bagnard, ait perdu son / final dans la seule forme achye » et il mentionne,
toujours d'après Cornu : isaet « chalet », JTiuet « mulet », vninet « petit
moulin à fouler les pommes », paet « palet, qui recouvre la colonne [d'un
grenier] appelée ^n", et empêche les souris de pénétrer dans la grange».
M. G. aurait bien fait de contrôler la graphie de sa source. La transcription
de Cornu n'est pas rigoureusement phonétique : il transcrit par exemple le
son /■ par in 1. Il emploie dans sa Phonologie du bagnard le système orthogra-
phique dont il s'est servi dans ses Chants et Contes populaires de la Gruyère
(Remania, IW). Là nous lisons : « les consonnes finales en italiques
1. Je ne fais aucun cas de sôpli « s'il vous plaît », bivèpro « bonsoir »,
bonu vesperu, où les conditions phonétiques sout spéciales, ni de éshclUÏ'y
<< vésicatoire », qui peut être une simple déformation.
2. Un conte facétieux attribue aux habitants de Sarrcyer la pronor.ciation
vii.'atï pour « latin ».
3. Adjacentes dans V Allas, qui est à très petite échelle, mais en réalité il
y a une belle distance.
4. Cf. cependant /'/fwo « platane » au § 73.
442 DISCUSSIONS
indiquent que le son ne se prononce plus '... « Il imprime donc : tsale/
« chalet ». Dans sa Phonologie, il a oublié de conserver ces italiques % mais il
dit expressément au § 197, en parlant du / : « il tombe aussi à la fin des
mots «. Du reste, M. G. n'avait qu'à consulter V Allas, qui contient une
quantité de mots en -c/,et où il aurait trouvé par exemple inillë «mulet »,
gXt'tSÏ' K guichet », mâle <■ maillet », ^nblj « sifflet » et beauci;up d'autres.
On le voit, le/ final bagnard n'existe vraiment pas.
40 Toujours d'après Cornu, M. G. cite Isatuleey « chandelier », véa « ville»,
vMd:(0 « village » pour démontrer que e en hiatus après la chute de -l-
[ou -V-] ne devient pas v. De nouveau il interprète inexactement la trans-
cription de sa source: c'est vea, vè(ld:;^o qni\ aurait dû lire, ou alors reproduire
textuellement la graphie, comme dans tsàndeey. Les matériaux du Glossaire
prouvent qu'à côté de formes archaïques, où e subsiste en hiatus, le bagnard
connaît les mêmes mots avec V. Déjà Cornu écrit tsatyàn, decastellanum.
J'ai noté tsyô, caballum, au Chable, à Verbier, Bruson, Cotterg ; tsàtyâ
« Châtelard » ; pyœu^ pilosum ; lyèta « Villette » ; tsâdéœuja à côté de
tsàdyœtlja « Chandeleur »,etc. Les exemples abondent. M. Edmoni transcrit
entre autres a)'rt « devant ».
L'objection 5, après ce qu'on vient de lire, tombe d'elle-même.
Avais-je donc le droit d'identifier ach\è avec vascellittum, sachant qu'il
signifie « ruche », quez' initial peut tomber, que -//- intervocaliques s'efTa-
cent, qu'un e en hiatus peut devenir v, que / final est muet? Sachant surtout
que vaisselet est le type dominant pour « ruche » en Valais, qu'il figure
trois fois dans V Allas, que le Glossaire en possède une douzaine de variantes,
entre ?utres Cl€ëë'^ relevé à Nendaz, Cl€èè à Erdes par M. Jeanjaquet. De ces
formes à Cl€ye il n'y a qu'un pas. Il était si naturel d'identifier ce dernier avec
ces formes, qui proviennent indubitablement de \y)Ct£è(J)è et appartiennent
à des patois peu distants, que je ne me suis pas laissé arrêter par la petite diffi-
culté de \'è final, qui est fermé, alors que, comme nous l'avons vu plus haut,
-ittum donne régulièrement une ouvert au Chable. J'avais cru pouvoir
mettre ce changement de timbre sur le compte de l'influence du y issu du
premiers en hiatus ou d'une légère inexactitude de notation •♦. Néanmoins, pour
en avoir le cœur net, j'ai profité, ce printemps, d'une tournée de contrôle
qui m'a conduit en 'Valais pour me rendre au val de Bagnes et pour vérifier
à nouveau le mot en litige. J'ai interrogé au Chable toutes les vieilles per-
sonnes, dont dix ont dépassé les quatre-vingts ans. Or, aucun de ces vieil-
1. Sur une épreuve il avait ajouté la phrase, qui n'a pas subsisté : « elles
ne sont écrites que pour faciliter la lecture. »
2. Je ne trouve que pihle^ « loquet » au § 120.
5. è marque un son intermédiaire entre è et c.
4. M. Gabbud, correspondant du Glossaire, transcrit par tsapyé le mot
chapelet « prière du soir » (Lourtier). M. Edmont note parfois -é le suffixe
-et en Valais.
DISCUSSIONS 443
l.irJs, qui avaient déjà une trentaine d'années, quand Cornu fit son enquête
en 1874, ne connaissait la prononciation cieyi notée par ce dernier, mais
tous se sont accordés à traduire « ruche » par usé ou (itè, c'est-à-dire par la
forme qu'avaient déjà révélée nos enquêtes précédentes. J'en conclus qu'il y
a bien eu une erreur de notation, mais pas celle que j'avais supposée. Le son
/est noté ^ par Cornu'. Dans ce mot il aura eu l'impression d'un €)'.
Le type achyè n'a donc jamais réellement existé, et je nie vi)is obligé à
rectifier mon étymologie : ce n'est pas le diminutif vascellittum qui est en
cause au Chable, mais simplement vase ell uni, passé normalement à Vdie
(voir Cornu, § 31 et 136), d'où fl/^ par chute du v initial, conformément à
ce qui a été exposé ci-dessus. Le val de Bagnes se trouve ainsi en parfaite
concordance avec tout le territoire avoisinant. La ruche s'appelle vase à
Orsières, Sembrancher, Martignv, Trient, Charrat. Ce terme s'appliquait
aux anciennes ruches avant la forme d'une caisse allongée, avec deux
ouvertures aux extrémités servant d'entrée pour les abeilles-. Un modèle
plus petit et plus récent parait avoir donné naissance au diminutif z'rtWtj/f^
Du moment que achyè, ou plutôt Clké, signifie « ruche », la conjecture
apis -(- arium, proposée par M. G., devient inadmissible même au point de
vue de la géographie linguistique, puisque tout le Valais constitue une aire
compacte vascellum-vascellittum. Il me reste à constater qu'elle ne
satisfait pas non plus aux exigences légitimes de la phonétique. Je ne m'at-
tarderai pas à examiner si apis -|- arium peut réellement aboutir à asner
(forme francisée), avec .■> sourde, alors que è\ier français nous montre la
sonore. Mais ce qui est inconciliable avec le respect de la phonétique, c'est
d'admettre que -arium ait donné -yr en bagnard. Si M. G. avait consulté
le §9 a de la Phonologie àt Cornu, il aurait trouvé une douzaine d'exemples
établissant que le suffixe -arium non précédé de palatale aboutit en bagnard
à -t'y (graphie de Cornu). Invoquer une confusion d'origine analogique ne
servirait à rien, puisque le produit de -arium après palatale n'y est pas non
plus -yé, mais - \è.
Louis G.A.UCHAT.
1. Il transcrit également par <? le / gruvérien dans ses publications anté-
rieures.
2. Un inspecteur d'apiculture, à Monthey, appelle cela le .système « cer-
cueil ». On sait que le mot latin vas désigne encore le cercueil dans les patois
romands.
COMPTES RENDUS
J. Angladi:, Grammaire de l'ancien provençal ou ancienne
langue d'oc : Paris, Klincksieck, 1921 ; in-i6, xxxvii-448 pages. *
Ce qui a été dit plus haut (p. 296) d'un autre ouvrage de M. Anglade
pourrait s'appliquer aussi à celui-ci : ce livre comble une regrettable lacune
dans nos manuels d'enseignement, et rendra de bons services ; mais ni la con-
ception ni l'exécution n'en sont pleinement satisfaisantes.
Par « grammaire de l'ancien provençal », on peut entendre deux choses :
soit une description des divers dialectes d"oc faite d'après des documents de
tout ordre, localisés et datés aussi exactement que possible ; soit un exposé
des formes dont l'ensemble constitue la langue littéraire des troubadours à
l'époque classique. M. A. semble avoir flotté entre ces deux conceptions. Il a
eu à sa disposition les « innombrables notes » que Chabaneau avait amassées
« en vue d'une grammaire complète des dialectes occitaniques». De ces notes
toutefois il n'a utilisé que ce qui en avait passé dans l'enseignement de son
maître : on en trouvera, nous dit-il, « une sorte de résumé très sommaire dans
la première partie de notre Phonétique (vocalisme) ». Il a dépouillé en outre
un certain nombre de monographies allemandes sur trois ou quatre dialectes,
en laissant décote, semble-t-il, les Documents linguistiques de P.Meyer, ainsi
que d'autres travaux français non moins importants, comme ceux de M. Mil-
lardet,cequi explique que les renseignements sur les divers dialectes figurent
dans des proportions extrêmement variables. Jusqu'ici c'est donc la pre-
mière conception qui semble l'emporter, mais dans l'ensemble, surtout à
partir du chapitre m (consonantisme), c'est bien la seconde qu'il s'efforce do
réaliser, quoiqu'il ne s'interdise pas d'alléguer çà et là, sans raisons bien déter-
minées, des formes dialectales anciennes ou modernes.
Je n'hésite pas à dire qu'il eût mieux fait de s'en tenir à celle-ci. La pre-
mière exigerait, pour être menée abonne fin, des dépouillements minutieux
de textes très dispersés, souvent mal publiés, et assez pauvres en renseigne-
ments ; peut-être la tâche est-elle encore prématurée. Sans doute, il est
fâcheux queles notes de Chabaneau restent inutilisées; M. A. eût certaine-
j. AXGLAUE, Grniniiinire de F ancien provençal. 445
ment rendu service en donnant, sous des rubriques spéciales, la substance
de ces fiches, avec les références, et non, comme il l'a fait, un résumé de ses
notes de cours. Mais citer de loin en loin, sans références, une forme qui
n'est ni localisée ni datée, c'est proprement perdre son temps. Des formules
comme celles-ci qui reviennent souvent : « ou trouve aussi... », tel phéno-
mène s'observe c' dans certains dialectes », ont vraiment quelque chose de
décevant. Il eût été du moins possible, sans entrer dans de grands détails,
d'énumérer les traits caractéristiques des principaux dialectes d'oc vers la fin
du moyen âge. M. A. ne paraît pas y avoir songé (sauf en ce qui concerne le
gascon, auquel sont consacrées quelques lignes, p. 19) : ce qui est dit du
franco-provençal (p. 4) est très vague ; on ne trouve rien de précis non plus
sur l'extension géographique des phénomènes suivants, dont l'importance est
connue : conservation de a tonique, altération de c, g devant a, vocalisation
de 1 finale, chute ou maintien de ii finale caduque, développement de /' long
en ie, ia.
Le lecteur qui ne cherchera dans ce livre qu'une grammaire du provençal
classique, de la langue écrite par les grands troubadours des xiie et xiiie siècles,
l'y trouvera exposée sous une forme plus complète, surtout en certaines de
ses parties, que dans les manuels antérieurs ; le tableau des formes verbales
qui occupe une grande partie du long chapitre v (rédigé d'après la Grammaire
de Mahn et les listes d'Appel) rendra des services, de même que le trop court
chapitre viii (formation des mots, rédigé %urtout d'après Adams). On regret-
tera qu'il ne soit rien dit de de la S3'ntaxe ; on regrettera surtout, dans le
détail, un trop grand nombre d'inexactitudes (qui ne sont parfois, au reste,
que des maladresses d'expression).
Voici ur certain nombre de remarques, qui concernent presque toutes les
deux premiers chapitres.
Dans le premier, M. A. revient à plusieurs reprises (p. 9, 15, 162) sur
cette idée, empruntée à Chabaneau, que le fond de la langue littéraire est
le limousin, mais sans apporter aucune preuve (autre que le changement de
c -\- a Qn cb, qui ne remonte pas nécessairement aux auteurs); l'hvpothèse
de Morf, qui cherche cette base dans les dialectes languedociens, ainsi que les
remarques qu'elle a provoquées, eût mérité d'être discutée ou du moins
mentionnée. — P. 25 : je n'arrive pas à saisir le sens de cette phrase :
« le celtique n'a pas laissé de traces très nombreuses... parce que les mots cel-
tiques qui nous sont parvenus sont passés [c.-à-d. ont passéjpar Fintermcdiare
du latin (vulgaire) »; sur les vingt mots empruntés au celtique, qui sont cités
là, il y en a au moins le quart dont l'origine cehique est très douteuse.
Je ne connais pas brusca « branche <> ; y a-t-il confusion avec brusc, briic,
« bruyère » ? — P. 32 : la citation de Bernart d'Auriac ne fait aucunement
allusion à l'introduction dans le Midi des « formules de politesse françaises »
(il s'agit au reste des particules d'affirmation et de négation) ; le troubadour
menace les Aragonais d'une invasion française. Le texte est d'ailleurs mieux
446 COMPTKb RENDUS
compris p. 364. — P- 33 : que dire d'affirmations comme celles-ci : le pro-
vensal était devenu, à la fia du xiiie siècle, « la langue de la philosophie » ;
« la langue d'oc était alors dans un état de perfection et dans un éclat que seules
avaient connu avant elles les langues dites classiques: sauf en ce qui concerne
l'Italie (i/V) il faudra des siècles pour que les autres langues romanes atteignent
ce degré de perfection ». M. A. oublie ici la langue d'oïl, tout simplement.
— P. 44 : la définition de la « voyelle libre » est si inexacte qu'il en résuite
que e est libre dans terra. — P. 49 : il est naturellement faux que la forme
béarnaise graa (de gradus) se lise dans le Cartulaire de Limoges (Revue des 1.
/w//., XXXVIII, suppl.,p. 49, 1. 12). — P. 52 : dans le paragraphe concer-
nant »;«> un il ne faut évidemment faire figurer ni l'engad. grautit ni le
prov. etwunlir (de auii la pour auto) — P-57 : le mol aresta de Flamenca n^e?,t
pas arista, mais *adrestat ; Ve ouvert est donc normal. — P. 78 : « les
formes en ou (pour 0 fermé) ne sont pas rares dans les Joyas » ; les textes de
ce recueil s'échelonnant sur un siècle et demi, des renvois précis étaient indis-
pensables. — P. 96 : la formule employée fait croire que les formes menjar,
minjar (pour manjar} sont usuelles « dans les text.s anciens ». — P. 120 :
cobeietar (de cupï d'il are) est matériellement impossible (cf. p. 149). —
P. 166, n. : que peut bien signifier une phrase comme : « ces phénomènes
linguistiques n'ont pas de limites dialectales à proprement parler? » — P. 192:
la formule employée nous autorise à croire que / finale (de //) se mouille
normalement «dans les dialectes nçn gascons ». —P. 198 : d'où vient le pré-
tendu esp. piincela} — P. 266 : les infinitifs en -e^ir remonteraient à -escere ;
c'est la théorie de Diez, depuis longtemps ruinée par A. Thomas (Romania,
XXVI, 422). — P. 273 : y a-t-il vraiment de nombreuses 3" pers. sing. de
prétérits en à dans les Biographies ? Le passage allégué en note ne dit pas du
tout cela. — P. 277: « on trouve déjà dans des textes du xiii« siècle des formes
[d'infinitifs] sans r» ; mais le texte allégué est emprunté à un ms. de la
seconde moitié du xive (Revue des 1. roi?/., XXXII, 581). — P. 305 : prerion,
fiiute d'imp. pour preiron. — P. 322 ss. : dans ce tableau des « verbes iso-
lés » figurent de nombreuses formes « vraisemblables », que n'importe qui
peut restituer ; les formes attestées ont seules de l'intérêt.
La Bibliographie (p. xv-xxvii) est très riche, même trop riche, car on v
voit figurer pas mal d'ouvrages qui ont perdu toute utilité ou n'en ont jamais
eu. De bizarres lapsus ont fait attribuer àSabersky (p. xxiii) une dissertation
de Oreans, à Oreans (transformé en Orbans, p. xxiv) un travail de Chaba-
neau ; la dissertation de Hengesbach (p. xxx) ne concerne par la « Deklina-
tion », mais 1' «Inklination » (enclise). — Puisque le franco-provençal est
mentionné, on devait signaler les nombreux articles de M. Philipon sur le
sujet et bien d'autres.
M. A. déclare (p. xiv) accepter d'avance toutes les critiques qui lui seront
faites <' de bonne foi )). Que peut-il bien entendre par là ? Et pense-t-il vrai-
ment avoir été parfois victime d'une hostilité systématique? Le reproche en
j. DÉSORMHAUX, Noh'S hwiiogniphiijiies. 447
tout cas n'atteindrait pas — et lui-même le sait bien — les critiques de ses
travaux qui oiît paru dans cette revue.
A. Jeanroy.
J. DiîSORMEAUX, I. Notes lexicographiques : I. Rossi};iiol et rhodo-
dendron ; II. Un ancien adjectif savoyard eu -âge : ravage (Revue savoisienne,
LIX, 1918, p. 109-15); — 2. Un ancien terme du droit féodal
survivant en patois savoyard: drouillc, drouli; — 5, Par-
dianic = Pcrdianc (Ibid., LIX, 1620, p. 68-71) ; — 4. Onomastique
savoisienne : I. Sur le prénom François ; II. Osaviii ; III . Encore JSiW.v;
IV. Gringalet et Gargantua en Savoie ; V. La Ma Vcrià (Ibid., LXI,
1920, p. 25-51) ; — 5. Français régional tomme {Ibid., LXII, 1921,
p. 151-40). — 6. Ch. M.\RTEAUX, Sur le mot oche {Ibid,, LXI, 1920,
p. 64-7).
i) Comme nom du « rhododendron » quelques patois savoyards
connaissent la forme ransignolet qui, selon Guarnerio et M. Désormeaux,
n'est autre chose qu'un dérivé du nom du rossignol : les couleurs de l'oiseau
auraient donné lieu à cette assimilation avec la fleur comme ailleurs la crête
du coq a fourni des appellations populaires du rhododendron. Mais comment
expliquer la forme nasalisée ransignolet, également usitée dans la Suisse
romande ? M. Désormeaux suppose une influence de ronce auquel l'étymologie
populaire aurait rattaché le mot rossignol : mais les formes ransignolet ne
sont-elles pas plus répandues que celles en ron-} Les descendants de lus-
ciniolu dans le territoire roman présentent des variantes bien plus étranges
•encore que celles de la Savoie : il faudra rédiger une tnonographie sur la
postérité romane de lusciniolu avant d'aborder le problème isolé du sav.
ransignolet. — L'anc. savoy. possède encore la forme correspondante au frç.
ravage comme adjectif: ravajut « ravageur », qui se continue dans le patois
de Samoéns : ravdjhe « grêle, cassant ». "Le loup ravajhe « ravageur » corres-
pond à mon avis pour le sens à l'anc. ital. lovo ravaxe « lupo mannaro », au
piém. luvravaç « lupo cerviero » « lupu rapace).
2) Parmi les vocables relatifs au droit ancien, M. Désormeaux relève un
mot transcrit drouli, droli, driili avec le sens de « pourboire, bonne-main,
épingles, donnés comme supplément au prix dans un achat ou à la ferme
dans une location » ; les textes rédigés en latin donnent le même mot
sous des formes telles que druella, druellia, droilUa, drolia qui semblent
continuer à vivre dans le Ivonn. drouille, « vieilles hardes, nippes démodées >'.
Quant <à l'étymologie, M. Désormeaux ne se décide ni pour celle de M.
Mugnier (qui voyait dans drouille le simple du dérivé drouleries « drôleries »
pour indiquer une somme payée dans les ventes), ni pour celle de M. le
comte de Loche (qui ramenait drouli 3. trullium « coupe à boire »). Je croîs
qu'en effet il faut rattacher le terme féodal drouille, droli « pourboire » au
448 COMPTES RENDUS
lyonn. diouille « vieilles bardes, nippes démodées » et au daupli. drouille
« copeaux » (cf. aussi A L F c. copeaux '). Comme on désigne le cadeau
donné à la femme du vendeur après le marché conclu soit par le frç. épingle »,
soit par monchetû « mouchoir, cadeau fait à la femme du vendeur par l'ac-
quéreur », soit par beiJoda « tout ce qu'on donne après un marché convenu »
(Champollion-Figeac, Isère 169) dont le radical doit être le même que celui
du franc, dial. breloque « petit objet, bagatelle », il sera permis, je crois, de
rattacher le mot savoy. droH à un mot désignant des « nippes » ; le sens de
drouille « copeaux » pourrait se justifier par l'analogie du français ruban,
riban qui, par une métaphore facile à saisir, désigne le ruban et les copeaux
dans les patois français (cf. A L F, c. ruban). Drouille devait désignera
l'origine un objet réel, une « nippe » quelconque (ruban, épingle, mouchoir)
svmbolisant le souvenir que désire laisser à la famille du vendeur le pro-
priétaire qui va s'installer dans sa maison. Comme le latin n'a guère de mots
autochtones commençant par dr-, il faudrait, pour trouver l'origine de
drouille recourir au grec ou gaulois ; mais je ne vois pas comment relier
un mot gaulois et les formes franco-provençales : il faudrait évidemment
connaître la valeur de svmbole (ou de superstition ?) de ce cadeau offert
par l'acquéreur à la femme du propriétaire précédent.
3) Le ]uron pardietine ' n'aurait rien à faire avec par dieu, mais continuerait
par Diane, employé d'abord dans les milieux lettrés et adopté par le peuple
qui lui aurait fait subir de multiples altérations. Resterait encore à expliquer
pourquoi *Diaine que M. Désormeaux suppose à la base de Dienne, attesté .
dès le xive siècle •♦, offrirait l'évolution spontanée de a-(-n (lana < laine),
mais non pas celle de la consonne initiale (cf. diurnu >» jour) : il me paraît
que M. Désormeaux a vu juste en rappelant l'existence de dienne, chez
Froissart, mais n'y a-t-il pas ici l'effet de l'étymologie popijlaire rattachant
Diane à dii'(u) cf. pardie(u).
1. 11 existe aussi un prov. droi « besogne, travail de ménage », faire lou
droi «faire le ménage, préparer les aliments, laver la vaisselle » (Mistral;
Honorât indique la prononciation droi) : il faudrait connaître les formes anté-
rieures pour savoir s'il se rattache à noire famille de mots.
2. Cf. Meuse epingues plur. « pourboire, pot-de-vin, gratification donnée
bénévolement en dehors du prix convenu à la femme, aux enfants, aux
domestiques du vendeur >■> (epingue-epingle, Labourasse). Hiul-Mame aiguil-
lettes, « pot de vin » (ou ageux, a/eu « enjeu » Montesson).
3. M. Désormeaux aurait trouvé des matériaux très abondants et bien
ordonnés sur pardien, pardicnne etc. dans le travail de Rudolph Zoekler,
Die Bfteurtinosformen im Franiôsischen, Chemnitz-Leipzig, 1906, p. 50 ss.
4. M. Désormeaux cite un passage du Mystère de monseigneur Sainct-
Sebastieii, où un grand nombre de divinités sont énumérées; plus d'un
nom rappelle de loin des fantômes encore vivants dans l'imagination
populaire : bara n'est-il pas renfermé dans le voironn. barouchi « épouvantail »;
chara dans le gascon Chenue) cbaraniagne « femme fantasque, désordonnée,
malpropre » ; le second élément de GrisogoUn ne subsiste-t-il pas dans le pic.
goguelin « esprit qui se cache » ?
j. DÉsoRMKAUN, Notcs lcxiù\o;raphhjiics . -149
4) Selon M. Désormeaux, François d'Assise aurait reçu le nom de Fran-
(W.J,- parce qu'il parlait le français comme sa langue préterée. — Osavie est
l'anagramme du nom de pays de la Savoie et figure dans une pièce intitulée :
La Pvrocarie de la ville d'Anici. — Discussion sur le passé du mot Boche. —
M. Désormeaux constate la survivance des noms de Gringalet et Gargctntua
dans l'onomastique de la Savoie pendant le wf et xvne siècle. — Le lieu-
dit Miirgière (auj. défiguré en ind-verid) représenterait un dérivé de marge,
tandis que M. Marteaux semble y voir un successeur de margarita (v.-
frç. viargerie) : le débat sur cette question ctxiuologiquc n'est donc pas
encore clos.
5) M. Désormeaux examine le sens, l'aire géographique et l'origine du
français régional tomme, attesté surtout dans les patois du domaine franco-
provençal et du provençal alpin '. C'est un fromage frais ou maigre, fait
tantôt avec du lait de chèvre et tantôt avec du lait de vache. M. Désormeaux
a bien fait de nous présenter toutes ces définitions variées telles qu'elles se
reflètent dans les dictionnaires patois. Q.uant à l'étymologie, M. Désormeaux
serait porté à v reconnaître avec M. Gauchat le grec -o\xr\ «coupure » latinisé
entoma, qui, selon lui, serait le simple de *tomaculum, qui désigne
pourtant non pas un fromage, mais une certaine espèce de saucisse : la
« tome » aurait été à l'origine la « portion de lait réservée à la fabrication du
fromage » : M. Désormeaux croit pouvoir s'appuyer sur l'existence d'un
prov. mod. toiimo « morceau ■> (qui n'existe cependant pas dans Mistral) et
de l'esp. tomar, auquel ou attribue aujourd'hui une tout autre origine, cf.
P. Rajna, Rev. de fil. esp., "VI, i. Le grec Toarj aurait rayonné de Marseille
pour monter ensuite la vallée du Rhône qui formerait comme le centre de
l'aire du mot patois /ow<; « fromage ». — J'avoue que la partie étymologique
I. En dehors de l'aire du mot, déterminée dans le Bull, de dial. rom.,
III, 67, et par M. Désormeaux dans son article, on rencontre le même mot
en dehors du domaine francoprovençal et provençal en Italie : Ormea Itiiiia
« specie di cacio casalingo » (Schadel, p. 135), Piverone tumi (p!ur.)
« caciuole » (^Arch. glott., XIV, 114), berg. (Va! San Martino) toviasciol
« quella parte cacciosa del latte, quagliata col presame, quindi cotta, premuta
e salata, che si mette nel cascino » (Tiraboschi), romagn. lumen (tomiuus ?)
« squaccherato, agg. di formaggio tenero e quasi liquido «, sicil. tutiia
« cacio fresco non salato » ( <C frç. tomme ?). Gioeni remarque à ce propos :
« Il vocabolo nostro dev' esser di antiqua data, poichè nei paesetti remoti
(Valle d'olmo) la massa di cacio fresco la chiaman tassa di tuma =z frç. tas
de tomme), Caltagironese : tumai^u -i cacio » (Cremona, p. 59). Le domaine
de lotinio en France est également plus étendu que ne semble croire M. Désor-
meaux : Grand'Combe tilTIlC « fromage du printemps et de l'automne »,
Vaudioux totcvia « tomme, petit fromage, fromage de Gruyère de printemps »,
Fourgs tournât « fromage du printemps et de l'automne », Saône-et-lloire
tomiron « gâteau grossier que les ménagères confectionnent avec de la pcâte et
un peu de graisse, quand elles font la cuisson du pain. Les enfants dévorent
tout cela I' (Fertiault), limousin tourna « fromage des environs de Tulle «
(Laborde, cf. aussi Mistral toumo « fromage en bas-limousin »).
Romania, XLVIII. 29
450 COMPTES REKDUS
n'entraîoe pas la conviction et que je continue à admettre avec M. Dauzat
qu'il s'agit ici d'un mot non latin. D'un côté il existe un grec Toar| « mor-
ceau » dont il n'y a nulle trace dans la terminologie du fromager grec et
latin (cf. Herdi, Die Heistelliiiig iind Verxuendiing von Kàse ini griech.-roni.
Altertuni, Frauenfeld, 19 18), d'autre part un franc, tovie qui n'a pas d'autre
sens que celui d' «espèce de fromage ». Pour passer du sens de « morceau »
(ou mieux « tronçon ») au patois toiue « fromage », il faudrait voir d'autres
exemples de mots désignant le « morceau » ou « tronçon >> aboutissant à
l'espèce de fromage qui est appelée tome et trouver d'autres mots grecs
attestant l'influence grecque dans la terminologie (pourtant si riche en
éléments obscurs) de la fromagerie alpine, enfin montrer par quelles voies la
ville de Marseille qui recevait plutôt les fromages de la campagne aurait pu
imposer un grec *~ou.7\ « espèce de fromage » (inconnu dans la tradition
lexicale du grec) aux paysans des vallées alpestres qui n'ont guère l'habitude
d'emprunter à la ville leurs termes agricoles. L'histoire d'un mot tel que
toiiio ne peut être séparée de l'ensemble de ceux relatifs à l'industrie du lait :
or s'il y a un fait qui s'est dégagé jusqu'ici des études d'ensemble, c'est que
la langue du fromager renferme un grand nombre de mots prélatins, mais
peu d'éléments grecs ou germaniques. Je crois que toute cette étude étymo-
logique doit commencer par examiner si le verbe louiiià « se bien cailler en
parlant du lait » (Mistral), Ambert tourna v. trans. « cailler le lait » est
dérivé du substantif toiivio ou si le verbe est le point de départ du substantif
toutno. Ce verbe tourna à son tour ne pourra guère être identique au verbe
tounibà u tomber », puisque la forme tourna « tomber » semble être absente
du territoire provençal. Il ne pourra non plus se ramener au substantif grec
Toarl ', puisque le verbe qui correspond à To;j.r[ est tiavw « couper, fendre »
qui, autant que je sache, n'a pas non plus un sens qui le rapproche du verbe
tourna « se cailler » du provençal. Le rapprochement du grec toiatI « tronçon »
et du roman toma « fromage » Testera problématique aussi longtemps que
les rapports sémantiques resteront obscurs ^.
6) M. Marteaux qui s'est déjà fait connaître par d'excellentes études sur
la toponomastique savoisienne, nous offre ici une étude sémasiologique sur
le mot oche, à la suite d'un examen du mot dans les anciennes chartes : selon
1. U y a des patois francoprovençaux qui possèdent le verbe trètsi, cor-
respondant au frç. trancher, avec le sens de « se cailler, tourner (du lait) »
(cf. par ex. sav. trénçhi « tourner, se cailler », trêuçh'cu de beuro » petite
motte de beurre », trênçhan «caillot qui se forme dans le lait tourné »).
Mais je ne vois nulle part, ni en grec ni dans les patois romans, le radical
verbal tovi- au sens de « couper, fendre ».
2. M. Janko, Worter und Sachen, I, 97, postule un lat vulg. toma (< grec
To;xr;) « etwas in Formeu abgeteiltes » et, au point de vue sémantique, il
rappelle l'existence de formaticu = caseus formai icus, mais ce qui carac-
térise le fromage appelé toumo, ce n'est pas qu'il soit « formé », mais qu'il
soit mou et salé : en outre le sens que M. Janko prête au grec toij./] est pure-
ment hypothétique.
j. DÉsoRMEAUX, NoIes kxicographiques . 431
lui, une of/;*" était une portion de terre attenant généralement à une habitation
derrière laquelle elle s'étendait et fournissant par la culture la quantité de
froment nécessaire à l'alimentation de la famille. Elle ne renfermait ni pré
ni verger, mais elle pouvait avoir des arbres, des noyers par exemple, comme
aussi une partie plantée en vigne. Elle ne se confondait pas avec le « courtil »
ou jardin et n'était pas nécessairement close par une haie, mais elle pouvait
être séparée par un fossé des « oches » voisines '. Dans une note instructive,
M. M. examine la fréquence ou l'absence à'Oche dans la toponomastique de
la Savoie et des régions avoisinantes. M. Marteaux rappelle fort à propos
Xolco de Grégoire de Tours qu'il serait porté à ramener au grec ôXxtî fém.
d'oÀ/.o; « sillon », mais il est impossible d'admettre qu'un terme agricole
d'origine grecque ait pu s'enraciner dans le sol gaulois, sans qu'on en trouve
aucune trace ni en Italie ni en Espagne. Le fait d'être nettement confiné au
territoire celte ne peut pas être passé sous silence, lorsqu'on aborde l'étymo-
logie du mot qui d'ailleurs a été l'objet de deux articles de M. M. Spitzer =,
Z. /./''. Spriiche luid Litt. 44, 251 et Kluge, Paul itnd Braunes Beitràge 1916,
180, qui ont échappé à M. Marteaux. Resterait encore à examiner le rapport
di'osca (Du Cange, anc. frç. osche, anc. prov. osca(ï) ) et de olca (oche), ensuite
le rapport phonétique du frç. oche^, olca, avec aucbo (prov. mod.), lini. oiicho
« terre labourable, enclos, champ fertile (vieux) ; morceau de terre de bonne
qualité, situé à peu de distance du village, dans la Marche ; nom de lieu qn'on
donne à des terres un peu inclinées et plates », Harcelonnette àoiicha « nom de
champ, nom de lieu. Bonnes terres défrichées depuis longtemps » (Arnaud
et Morin). Il conviendrait enfin d'examiner le rapport phonétique qui existe
entre oche (^ otsé) et les formes osse, tisse, offe * attestées dans les chartes, de
la Savoie {cL aussi Morvan oiiice « terrain de choix »), puisqu'on n'aura
guère le droit d'admettre qu'une forme, prononcée otse, correspondant donc
au franc, oche, ait été transcrite par osse dans les chartes médiévales.
J. JUD.
1 . M. Marteaux aurait pu recourir non sans profit à d'autres définitions du
mot oche notamment dans Chambure, Glossaire du Monvan, s. onche.
2. Le sens que M. Spitzer attribue au gaul. (p)olca « jachère » est très
problématique, du moins n'y a-t-il aucune trace de ce sens ni dans les anciens
témoignages du mot ni dans les patois modernes : de plus le mot gaulois
pour la « jachère » doit avoir été : somart « jachère » (cf. Arch. ronianicum,
V, I ss.) : le sens le plus ancien à'olca semble bien être « pièce de terre
arable ou cultivable près de la maison •>.
3. L'idée de considérer o^che comme forme purement graphique à'oche à
une époque où l'on aurait écrit niosche et prononcé moche « mouche » ne me
semble pas acceptable en présence des anciennes formes relevées dans Du
Cange : le rapport entre osca « entaille » et osca « terrain labourable, ouche »
a besoin d'être éclairci.
4. Sur le passage de -ts- > -s- > -/- en savoy. < lat. Cl, cf. Keller, Der
Genfer Dialekt, p. 124 : une forme telle (^u'offe : osse ne pourra donc remonter
qu'à un *olcia : car -ts- < c + a- n'aboutit ordinairement pas à 55- ni à -/-:
olca semble donc être exclu pour osse offe.
^32 COMPTES RENDUS
Angclica Hoh.mann. Robert de le Piere. Robert le Clerc,
Robert de Gastel. Zur Arraser Literaturgeschichte des 13. Jahrliun-
dcrts. Diss. de Halle, 19 17, in-8, 126 pages.
Certains historiens ont voulu idtntiher Robert le Clerc, l'auteur des Vers
de le Mort, publiés par Windahl, avec le chansonnier Robert de Castel,
surtout parce que ce dernier est, dans la rubrique mise en tète de la chanson
Ravn. 1277, appelé Rohers de Castel, clers. M"e H. montre que, bien que
les preuves matérielles contre cette identification manquent, elle est néan-
moins insuffisamment fondée. Il était justifié de comprendre dans une même
étude le chansonnier Robert de le Piere, disparu, paraît-il, un peu plus tôt
que les deux autres, mais ayant exercé son activité poétique dans le même
milieu qu'eux '.
Robert de le Piere a à son actif neuf chansons et quatre jeux-partis. Il est
mentionné dans la fameuse satire An-as est escole de tous biens entendre. Il
figure deux fois dans des documents d'archives : d'abord sur la liste des
échevins d'Arras de l'année 1255, puis, dans l'Obituaire artésien, au prin-
temps de 12)8. Après avoir pesé judicieusement les éléments de datation
que comporte la présence, comme destinataires des chansons ou juges des
jeux-partis, d'un certain nombre de personnages artésiens bien connus,
M"e H. conclut que les dates indiquées se rapportent en effet à notre poète.
Sa parenté avec les autres personnages portant le même nom de famille
n'est pas établie. Mais il est probable qu'il appartenait à une famille de
grands bourgeois. Une allusion à sa richesse, que l'on rencontre dans un
jeu-parti, peut avoir une base réelle. Dans une de ses chansons, il parle lui-
même de sa kanchon couronnée. Voilà tout ce que nous savons de sa vie.
Robert le Clerc, qui se nomme, ainsi que nous l'avons dit,. comme auteur
des Vers de le Mort, figure aussi comme juge d'un jeu-parti (Ra\n. 155)
entre Jehan Bretel et Lambert Ferri, d'une part, et le Trésorier d'Aire
(c'est-à-dire le trésorier de la collégiale de Saint-Pierre d'Aire-sur-la-L\s,
dans le diocèse de Térouanne) et Jehan le Cuvelier, d'autre part, jeu-parti
composé avant 1268, date de la mort de l'un des juges, Pierre Wion. Robert
le Clerc est nommé dans la satire publiée par A. Jeanroy et H. Guy sous le
no XVII. Son nom est enfin inscrit sur l'Obituaire à la fin de l'année 1272.
M"e H. reprend l'examen, déjà fait par d'autres, du long poème de Robert
le Clerc et conclut qu'il n'est pas d'une seule venue, mais a été composé
pendant plusieurs années, principalement en 1266 et 1267. C'est à peu près
I . Je saisis cette occasion pour rectifier ce que j'ai dernièrement dit ici
même (XLVI, 589) sur un autre poète artésien, Maihieu le Tailleur, qu'il ne
faut pas identifier, comme je l'ai proposé dubitativement, avec Maihieu de
Gand ou Maihieu le Juif, Maihieu le Tailleur étant connu par ailleurs comme
un personnage distinct. Voir A. Jeanroy et H. Guy, Chansons et dits artésiens,
p. 146, et A. Guesnon, Le Moyen Age, 1899, p. 34 et 39.
A. HOFFMANN, Rohctl de le PUre. 453
la même opinion qu'a exprimée A. Guesnon dans un travail ' paru la même
année que le livre de M"*: Hoffmann et que celle-ci n'a pu utiliser : « Les
Vers delà Mort . . . se rattachent. . . aux prédications pour la croisade que les
Jacobins et les Cordeliers faisaient en France par ordre du pape dès le mois
d'avril 1266. Le poème est de la fin de cette même année, ou du commence-
ment de l'année suivante, comme le prouvent les strophes CIV et CV sut
la vie et la mort de Bertoul Verdière. . . » L'auteur y parle de son grand
âge. Rien ne s'oppose à ce que l'inscription dans le Nécrologe à la date de
1272 se rapporte à lui.
Robert de Castel (c'vst la forme qu'emploie M''^ H. et qui me semble en
effet la plus autorisée ; mais les manuscrits et autres documents donnent aussi
la forme don Castel, avec article; M"« H. ne soulève pas ce petit problème)
est l'auteur de six chansons et d'un jeu-parti avec Jehan liretel ; il est
juge dans un jeu- parti entre Jehan Bretel et Grieviler ; un anonyme lui envoie
une chanson (Ravn. 1639) ; il est nommé dans les Congés de Baude Fastoul,
composés, comme A. Guesnon l'a démontré, entre avril et octobre .1272.
Dans un appendice, M"e H. publie, de Robert de le Piere, d'après le ms.
a, trois chansons (Rayn. 696, 823 ' et 1612) et un jeu-parti (Rayn. 1672,
avec Jehan Bretel) inédits et, de Robert de Castel, une chanson (Rayn. 1505)
qui se trouve aussi dans le ms. b, non utilisé. Deux ou trois notes expli-
catives n'auraient pas été de 'trop '. Il aurait également été fort souhaitable
qu'on y eût joint les autres pièces des mêmes trouvères, au moins celles qui
n'ont été publiées que dans des textes diplomatiques.
Les textes publiés par M"e H. souffrent de quelques imperfections. Je ne
répéterai pas ici les corrections faites par un autre critique +, mais me borne-
rai à quelques petites remarques se rapportant à la dissertation même s.
P. 78, M"*; H. constate que certains auteurs, notamment M. H. Guy,
donnent pour la mort des membres de la confrérie des jongleurs et bourgeois
d'Arras une date qui diffère d'une année de celle donnée par A. Guesnon et
1. Adam de la Halle et le Jeu de la Feuillêe. Date de la pièce, son caractère,
son attribution (Paris, 1917), p. 10 (tirage à part du Moyen Age).
2. M"e H. a constaté le fait, qui n'avait pas encore été remarqué, que
G. Raynaud a réuni sous le n" 823 deux pièces dont l'une est de Jehan Erart
et l'amre, conservée dans a seul, de Robert de le Piere.
3. Il aurait été utile de relever que le schéma métrique (7^ bw bec f/(/ee)
de Rayn. 1505 se retrouve, avec une légère variante (7 <; b d b c;c a' </ e e), dans
une chanson anonyme (Rayn. 1500), publiée par M. Jeanroy et moi-même
(Chansons inédites tirées du manuscrit français 846 de la Bihliolhcque Nationale,
dans Archivum Romanicum, II, 315, et III, 359).
4. O. Schultz-Gora, Archiv Jïtr das Studium der neueren Sprachen und
Literaturcn, CXXXVII, 92-3. Pour le v. 17 de Rayn. 696, M. Sch.-G.a
certainement raison : il faut corriger le Amour du manuscrit en A mi ou
A moi.
5. P. 38, dernière ligne, le renvoi doit être lu ;, non i. — P. 93, 1. 4 du
second alinéa, Steffeii, WreStefens. — P. 98, note i, Wilhnotte, lire Wilmotte,
454 COMPTES RENDUS
se demande quelle est la raison de cette différence. Feu Guesnon a, dans son
dernier travail (p. 12, n. 2), déjà cité, fait savoir comment il reproduisait
les dates données par l'Obituaire : « Pour l'intelligence des chiffres i, 2, 3,
dont nous faisons suivre les dates mortuaires empruntées au Xecrologe, il faut
savoir que l'année administrative de la confrérie datait de la Pentecôte et se
divisait en trois termes : i» Pentecôte-Saint-Remi (i" octobre), 2° Saint-
Remi-Piirification (2 février), 5" Purification-Pentecôte ; de sorte que le
deuxième terme comprenait un mois de Vannée suivante, dont le troisième
terme tout entier doit prendre le millésime. Le chiffre minuscule placé à la suite
de celui du terme est le numéro d'ordre du décès dans la liste mortuaire de
ce terme. » Il se pourrait que la non-observation de la précaution recomman-
dée par Guesnon expliquât l'écart entre les dates données par différents
érudits ; mais je n'ai pas examiné les cas qui ont embarrassé M^'e H. En tout
cas, il valait la peine d'attirer l'attention sur cette difficulté.
P. 93. La musique de Rayn. 913 a été publiée par Joh. Wolf, Handhuch
der Nptationskunde, I, 209 '. — M"e H. a oublié de dire — mais le fait ne
semble pas lui avoir échappé — que les no^ 1568 et 1958 de Raynaud ne
doivent faire qu'un seul.
P. 94. Rayn. 1789 a servi de modèle à Rayn. 1607, peut-être aussi à
Ravn. 1248 (Gennrich, p. 337).
P. 97. Du jeu-parti Rayn. 1351 il n'existe pas seulement trois copies,
Z, fol. 54, Archiv, LXXXVIII, 356,0, fol. 154 vo et 179 h), mais encore
une quatrième. A, fol. 151, comprenant, comme a% seulement les v. 44-
68, copiés à la suite de Rayn. 49 i, et imprimés, d'après a% avec les variantes
de A, par M^e L. Nicod, Adam de la Halle, p. 76. On peut ajouter que le
premier couplet se retrouve dans le ms. /comme demande d'amour {Archiv,
XCVIII, 571).
P. 105, note. Pour l'histoire du douzain dont on attribue l'invention à
Hélinand il n'était pas indiqué de renvoyer à O. Rohnstrôm, Etude sur Jehan
Bodel ; c'est Naetebus, Die nicht-lyrischen Strophenformen, et Bernhardt, Die
allfraniôsische Helinand-Strophe ^, qu'il fallait citer.
Le travail de M'ie H. a été facilité par les travaux remarquables de A.
Guesnon. Il décèle néanmoins chez son auteur des dons particuliers pour
les recherches historiques : une grande exactitude dans le détail et un sens
critique qui n'est pas de règle dans ces sortes de dissertations. Je crois que
des travaux ultérieurs de M"e H. pourraient rendre de réels services à l'his-
toire littéraire du m03'en âge.
Arthur LÂngfors.
1. Voir F. Gennrich, Dieheiden neuesten Bihliographien iiltfrauiôsischer und
allproT.'em;alischer Lieder, dans la Zeitschrift fïir ronianische Philologie, XLI
(1921), p. 331.
2. Voir mon compte rendu dans la Romania, XLI, 420.
Ci)ujuûnîcuaire de F Ecole des Hautes Etudes. 455
Cinquantenaire de TÉcole pratique des Hautes Études.
Mélanges publiés par les directeurs d'études de la sec-
tion des sciences historiques et philologiques ; Paris,
Champion, 192 1 ; in-8, 164-360 pages (BibliotiicquL' de Flicolc des
Hautes Études, 250e fascicule). — M. Roques, Sur deux particu-
larités métriques de la Vie de saint Grégoire en ancien
français Supplément aux Mélanges publiés, etc. ; Paris,
Champion, 192 1 ; in-8, 25 pages. — Célébration du cinquante-
naire de l'École pratique des Hautes Études; Paris, Cham-
pion, 1922 ; in-8, 72 pages (Bibliothèque de l'École des Hautes Études,
251= fascicule).
L'École pratique des Hautes Études a été instituée par décret du 31 juillet
1868. La guerre n'y a pas arrêté le travail, mais elle a nécessairement retardé
la célébration du cinquantenaire. La cérémonie, très simple et très noble, qui
a eu lieu le isf décembre à la Sorbonne, la large réunion amicale qui l'a sui-
vie n'en ont que mieux marqué la reconnaissance des travailleurs français et
étrangers pour la libre et vivante école qui a si puissamment contribué à la
renaissance et au progrès des études historiques et philologiques. L'on trouvera
dans le fascicule consacré à la célébration de ce cinquantenaire une partie
des discours prononcés à cette occasion et notamment celui de M. Louis
Havet qui retrace les origines de l'École et celui de M. F. Lot sur l'histoire
à V École des Hautes Etudes.
Le volume de Mélanges publié par les directeurs d'études de la section des
sciences historiques et philologiques comprend deux parties : la première est
consacrée à l'histoire et à la philologie orientales ; dans la seconde plusieurs
articles relatifs à l'antiquité grecque ou latine ou à l'histoire moderne sortent
du cadre de la Romania. Voici ceux qui intéressent plus directement nos
études :
P. 14-22. — J. Marouzeau, Synonviiies latins. Les observations de M. M
faites à propos des synonymes latins s'appliquent en fait à toutes les langues:
elles aboutissent à montrer qu'il ne faut pas seulement, ni même d'abord,
essayer de distinguer les synonymes d'après leur sens, mais qu'il faut tenir
compte d'autres caractères : âge, origine, particularités de construction, valeur
intensive ou expressive, intellectuelle ou affective, degré de distinction ou de
vulgarité. Ces différences sont assez faciles à observer dans l'état vivant d'une
langue, elles le sont beaucoup moins pour une langue morte ou un état ancien
d'une langue ; elles ne doivent pas moins être tentées et il serait souhaitable
que des études de ce genre fussent méthodiquement faites pour le vocabulaire
de l'ancien français : elles rendraient plus utiles tant de glossaires dressés trop
souvent d'une façon mécanique.
P. S 5-74. — J. Gilliéron, Les conséquences d'une collision lexicale et la lati-
nisation des mots français. M. G., dans la forme vivante qui lui est propre.
4)6 COMPTES RENDUS
véritable dialogue avec le lecteur, avec l'élève, qui peut donner quelque idée
de ce qu'est son enseignement à la fois dramatique et subtil, tente de démê-
ler l'origine des formes affertiiir et affirmer détachées de l'ancien affermer,
conjiniur substitué à covfertiier, infirme, infirmité, etc., membres latinisés de
l'ancienne famille de enfermer, et infirmer qui n'a rien de commun, que Tappa-
rence extérieure, avec cette famille. Le point de départ de cette histoire est la
collision des dérivés français de firmus avecfer, collision racontée par M. G.
dans une étude antérieure, La faillite de Vétymologie phonétique ; fermer ayant
pris le sens de « clore avec un fer », affermer « rendre ferme » a dû se sépa-
rer de lui et, au xvie siècle, a revêtu la forme d'un dérivé d'adjectif, affermir ;
affermer « donner à ferme » se maintenait, préservé par ferme, fermier, etc.
de la contamination de fer-fermer ; restait un autre sens de affermer, celui
d"« affirmer », moins sujet, parce que sens figuré, à l'atteinte Aç. fer-fermer ,
mais qui a dû, lui aussi, se détacher à son tour de la famille formelle affermer;
cet affermer avait un congénère, confermer, et il s'est rapproché de lui ; or
confier mer, mot à sens figuré, technique, avait depuis longtemps une
seconde forme plus latine, confirmer, c'est elle qui a sauvé affermer dans son
troisième sens, en lui donnant la forme affirmer au xvii^ siècle. Si bien que
s'il est vrai que confirmer n'est qu'un calque français de confirmare, ajfir-
mer n'est pas un calque du latin, mais une formation française : « il est né,
dit M. G., MU firme r français qui est l'équivalent du latin firmare pris au
figuré comme d'affermer « affermir » est né, par la forme affermir, un
ferniir français qui, sémantiquement, est l'équivalent de firmare pris au sens
propre. » C'est ce fi r mer fictif qui a fixé in firmare dans les limites du sens
figuré seul concédé au français infirmer. Dans la famille d' enfermer \\ y avait
un sens particulièrement inconciliable avec la nouvelle sémantique née de la
collision de fer et de fermer, c'était enfermer « être malade » avec ses dérivés,
enjermeié, etc. ; la latinisation totale infirmité, etc., a été pour ce groupe un
moyen de salut, malheureusement inapplicable au verbe même qui ne pou-
vait prendre la forme infirmer déjà Umitée à l'acception figurée indiquée plus
haut. Ce sont là des faits du français du Nord ; le Midi, qui n'a pas connu la
déviation de fermsr — résultat elle-même de la collision de clore-cloiwr
propre au Nord — ne devrait pas les connaître et en effet les formes du
type ...^r/Hfl sont du français provençalisê et celles du type ...ferma montrent
plus clairement encore la superposition de la forme venue du Nord à la
forme méridionale authentique. — M. G. a bien vu que son explication pour-
rait être infirmée par des témoignages qui permettraient d'assigner aux forma-
tions nouvelles dont il traite des dates relatives différentes de celles qu'il sup-
pose ou qu'il trouve dans les dictionnaires à sa disposition, et il a pris soin
dans une note complémentaire de diminuer par avance la portée de ces objec-
tions chronologiques possibles : dans une histoire aussi compliquée que
celle de ces mots à sémantique multiple, il y a eu de continuelles hésita-
tions, des tentatives infiniment variées de modification ou d'adaptation, et il
Ciuqiiauioiaire de r Ecole des Hautes Etudes. 457
est bien vrai que la chronologie, d'ailleurs illusoire, que nous permettraient
les quelques bribes de la langue conservée dans nos documents écrits, ne
serait guère qu'une chronologie de velléités sans rapports avec la chronologie
des réalités peu à peu établies dans l'esprit du français. — Les romanistes
traitent volontiers avec quelque dédain les formes d'apparence trop latine ou
latinisée qui ne fournissent pas matière à des analyses phonétiques rigou-
reuses ; les remarques de M. G. appelleront utilement l'attention sur la
latinisation ; celle-ci a pu être une mode, une habitude de tel ou tel groupe
social, mais elle a été aussi un moyen de conservation ou d'éclaircissement
d'un vocabulaire dont les éléments se mêlent et se menacent sans cesse ;
elles engageront aussi à distinguer entre les latinisations, que l'on tend trop
facilement à considérer en bloc et qui peuvent cependant avoir des origines
très diverses et variables avec chaque groupe de mots.
P. 157-168. — A. Jeanroy, Le troubadour Pujol. Edition de 5 pièces attri-
buables à Pujol, mais dont deux sont d'authencité douteuse. L'une de ces
pièces (1) se place entre 1230 et février 1258.
P. 169-180. — A. Meillet, Sur les effets de Plmiiiouviuie dans les aiicieiiues
langues indo-europeenne<;. Je signale cette étude pour la confirmation qu'elle
apporte à des idées que j'ai soutenues avec M. Gilliéron dans nos litudes de
géographie linguistique.
P. 257-251. — P. Passy, Les restes d'un patois champenois à Cunfin-cn-Bas-
signy {Aube) .
P. 253-270. — E. Faral, Le conte de Richeut, ses rapports avec la tradition
latine et quelques traits de son influence. M. F. montre que, si le conte de Richeut
ne se retrouve pas exactement dans la littérature latine, certains de ses traits
sont déjà connus de la tradition latine et d'Ovide même, qui est d'ailleurs
cité dans Richeut. La forme métrique particulière à ce conte est aussi attestée
dans la Ivrique latine médiévale, ce qui peut donner à penser que l'auteur
était un clerc et a eu une intention de parodie. Le fait que les voyages de
Samson ressemblent fort aux voyages d'études des clercs du moyen âge amè-
nerait à la même conclusion. Ainsi le plus ancien exemple de ce genre popu-
laire qu'est le fabliau se rattacherait à la tradition latine et à la culture de
l'école. L'influence de Richeut se retrouve dans plusieurs contes où apparais-
sent en particulier le type et le nom d'Hersent, la vieille débauchée, et
notamment dans la plus ancienne branche (II) de Renart.
Les lecteurs de la Romania connaissent déjà l'étude sur la forme métrique
de la Vie de saint Grégoire, que je n'ai pas pu envoyer en temps utile pour
la faire insérer dans cts Mélanges et que j'ai imprimée à part comme supplé-
ment avant de la publier ici même (pp. 41-61).
M. Roques.
PÉRIODIQUES
ArCHIV fur DAS StuDIUM DER NEUEREN SpRACHEN L'ND Literaturen.
— T. CXXXVI (1917). Fasc. i et 2. — P. 84-123. K. Jaberg, Sprache aïs
Aeitssernng uiid Sprache als Mitleilung. Grundfragen der Ououiasiologie. —
Mélanges. — P. 156-62. E. Levy, Zm Pistoleta, éd. Niestroy, iind GuiUem
Magret, éd. Nmidieth. — P. 162-65. Cinq notes étymologiques parL. Spitzer:
Katal. traniitar K weitergeben », tràviit « Instanz », span. trâmite
« Insfaiiienweg » ; Z// RE IV [^Dictionnaire étymologique de Meyer-Lûbke] N""
9544 a : Winald ; Ital. taranai, tananai « Wirrwarr, Làrni » ; Zu span.
lara « Mais », altfran^. daser « rêver, être en proie à l'illusion, au vertige >•,
daserie, rêverie, illusion, erreur, folie, vertige, dasion, vertige. Le mot fran-
çais se rattache au néerl. dasen « delirare » ; cf. danois et norvégien daase,
suéd. mod. dâsa. — P. 166-69. ^- Kolsen, F/ilhelin von la Tor, Canson
ab gais motz. Edition critique, avec traduction, d'une chanson de Guillem
de la Tor (Bartsch, Grundriss, 236, 2). — P. 169-70. O. Schultz-Gora,
Afr^. a chief de foi^. — Comptes rendus. P. 188-90. G. Belz, Die
Mûn:^beieichnungt'n in der altfran::^ôsischen Literatur (W. Suchier). — P. 190-
91. Mitteilungen iind Abhandlungen ans dem Gebiete der romani schen Philologie,
verôffentlicht vont Seniinar fïir romanische Sprache und Knltnr, Haniburg
(L. Jordan). — P. 191-204. H. Gelzer, Der altfraniosische Yderroman
(M. Friedwagner ; nombreuses corrections). — P. 204-5. Colbert Searles,
Les Sentiments de VAcadéttiie française sur le Cid (K. Glaser). — P. 205-6.
Else Sternberg, Das Tragische in den Chansons de geste (A. C. Ott.).
Fasc. 5 et 4. — P. 292-96. O. Schultz-Gora, Ein feu-parti :^ii'ischen
Maistre Jehan und fehan Bretel. G. Paris (Romania, XXIII, 241) avait publié
ce jeu-parti difficile d'après la copie, défectueuse de Mouchft. M. Sch.-G.
donne ici une nouvelle édition basée sur une lecture attentive du ms. unique
(^') et accompagnée d'un commentaire utile. — P. 296-98. L. Spitzer,
Altspan. decir, ptg. descer « hcjabsteigen ». En latin vulgaire existait, à côté
de descendere, une forme descidere, résultat de diverses formations
analogiques. — Comptes rendus. P. 319-22. H. Paul, Ulrich von Eschcnbach
uiid seine Alexandreis (A. Hilka). — P. 322. Bernart von Ventadorn, Seine
PERIODIQUES 4)9
Lieilei mit Einleiliaig iiinl Glossar hcrausgegeben von C. Appel (O. Schultz-
Gora ; éloges). — P. 527. K. Vossler, Ilalienische Literaturgeschichte (B.
Wiese). — Dans la chronique : p. 330, J. Melander, Les formes toniques des
pronoms personnels régimes après quelques particules dans l'ancien français ;
p. 351, Lancelot del Lac. Vierte Branche : Galehout, Versuch einer kritischen
Ausgabe nach allen bekannien Handschriften von A. Zimmermann ; p. 332,
A. Kolsen, Dichtungen der Trobadors, II; p. 333, E. Lommatzsch, Proven\a-
lisches Liederbuch ; p. 334, K. Vossler, Peire Cardenal, ein Satiriker ans dent
Zeitalter der Albigenserkriege ; p. 335, A. Hilka, Ueber einige italienische
Proplk'ieiungeti des 14. und l'y. Jahrhunderts.
T. CXXXVil (1918). — P. 51-64. H. Jarnik, Zur Interprétation von
I. Creangas Harap Alb (à suivre). — Mélanges. P. 70. H. Gelzer, Zu
der anglo-norniannischen Versversion des Briejes des Preshyters Johannes (éd.
Hilka, Zeilschrijt fiir fran:(ôsische Sprache und Literatur, XLIII, 82 sq.).
Remarques critiques. • — P. 74. L. Spitzer, Ziini REIV. N"" 117: birrus
« rot ». L'auteur propose d'établir deux articles birrus et de partager entre
eux les mots qui figurent sous une seule rubrique dans le Ronianisches Etynio-
logisches Wôrterbuch deMeyer-Lûbke. — P. 75-76. O. Sc\\n\lz-Goxa.,En somet.
Cette expression, en fonction de préposition, qui figure au v. 607 du Voyage
de Charlemagne, est le diminutif de l'expression bien connue en soni, en son,
et ne demande aucune correction. — Comptes rendus. P. 83. A. Tobler,
Altfranxpsisches Wôrterbuch, herausgegeben von E. Lommatzsch, i. und 2.
Lieferung (G. Cohn : c'est pour la philologie romane une très précieuse acqui-
sition ; l'éditeur a procédé consciencieusement et sans ménager sa peine). —
P. 90. A. Horning, Glossare der romanischen Mundarten von Zell {La Baroche)
und Schônenberg im Breuschtal (Belmont) in den Vogesen, Beihefl 65 de la
Zeitschrijt fiir romanische Philologie (V. Ganière). — P. 92-93. Angelica
Hoffmann, Robert de le Piere, Robert le Clerc, Robert de Çastel. Zur Arraser
Literaturgeschichte des ij. Jahrhunderts (O. Schultz-Gora : en appendice sont
publiés cinq chansons et jeux-partis inédits de Robert de le Piere et de Robert
de Castel ; cf. ci-dessus, p. 452). — P. 210. Margarete Polack, Zur Geschichte
der çi-Diphtonge ini Proven:(alischeit. Remarques critiques sur une étude de
M. Meyer-Lùbke, parue dans les comptes rendus de l'Académie de Berlin en
1916. — P. 218-19. K. Jaberg, Entil Freymond. Nécrologie. — Mélanges.
P. 225. L. Spitzer, Ital. la^^aretto « Krankenhaus ». Ce mot ne vient pas,
comme on le croit généralement, de La^arus, mais de [Santa-Maria di'] Na^a-
ret. M. S. se fonde entre autres sur ce passage de Pompeo Molmenti, La
Sloria di Vene^ia nella vita privata, II, 63 : « La Reppublica aveva fin dal
1423 trasformata l'ispla di Santa Maria di Nazaret, dove sorgevano una
chiea se un ospizio per i pellegrini, in un ricetto di persone e dr merci infetti
da morbi contagiosi. . . » — P. 226. M. L. Wagner, Sûdital. kannâkka.
Appuie l'étymologie déjà proposée, à savoir l'arabe h-annakâ qui a le
même sens de « collier ». — P. 229-33. O. Schultz-Gora, Ziini Texte des
460 PÉRIODIQUES
Yilerroinaiis. Nouvelles remarques critiques sur l'édition de M. Gelzer (et.
Koiniiiiia,XLlU, 246). — Comptes rendus. P. 248. E. Tappolet, Dicaleman-
iiischeti Lehnu'ôrter in deii Mundxvteii der fran^ôsischen Sânvei^; Kiilltirhisto-
I iicb-Uiiguistische Uiitersiichiiiig, I-II (W. v. Wnrtburg : travail d'une solidité
rare, l'exécution matérielle est irréprochable). — P. 256. Blanche Sutorius,
J^e débat provençal de Vdme et du corps (compte rendu magistral par le regretté
Emil Lévy ; cf. Romania, XLIV, 636). — P. 263. José de Lamano y Beneite,
El dialecio vulgar sahiiantino (Fr. Krûger : travail d'amateur, mais qui n'est
pas sans intérêt). — Dans la chronique : p. 266, Hélène Kohlstedt, Das Roina-
nische in den Artes des Consentius ; — p. 267, A. Hiika, Die IVanderitng der
Eriàhlung von der Inclusa ans deni Vollcslnich der siehen weiwi Meister ; —
C. Voretzsch, Einfi'ihruiig in das Studiiini der altfrani^ôsischen Sprache, 5e édi-
tion ; — p. 269, Hilde Jaeschke, Der Trobador Elias Cairel. Einleittiiig : i.
LfbensiMchrichten ; — A. Kolsen, Allprovenialisches (remarques critiques sur
cinq chansons publiées dans la Zeitschrifl fïir romanischc Philologie, XXXIX,
156).
T.CXXXVIII (1919). — P. 73-98. Gertrud Richert, Aus detn Briefîvechsel
der Brader Grimm mit Romanis ten und Scbriftstellern. II. Correspondance de
romanistes allemands avec Jacob Grimm (Ferdinand Wolf, J. G. Th. Grasse,
Félix Liebrecht, W. L. HoUand, N. H. Julius). III. Correspondance de
Wilhelm Grimm (avec Michelant, Ferd. Wolf et HoUand). — Mélanges.
P. 100-108. E. Levy, Zmn Texte von Hobys Aiisgabe des Guiraitt d'Espanha.
Nombreuses corrections (cf. Romania, XLIV, 319). — P. 109. L. Spitzer,
Kors. ghjaniberluccu, jamberluccu « tonto, dappoco». L'auteur cherche à
établir un rapport de sens avec giamberluco, « lunga e larga veste di panna
che usavano i nostre vecchi per ripararsi dal freddo, e che ora più non s'accos-
tuma » (Boerio), mot d'origine turque, voir Meyer-Lûbke, n'^ 4571, Jag-
MURLYK. — P. 110. Le même, Zu fr^. omelette « Eierkuchen ». —
P. III. J. Brùch, Sp. nava und lat. novalis. Écartant l'hypothèse d'une
origine celtique, l'auteur rattache l'espagnol nava, « campo elevado y raso, y
también rodeado de bosque », dont le radical se retrouve dans de nombreux
noms de lieu, au latin novus, novalis, « terrain nouvellement défriché »,
et clierche à établir, par divers exemples d'un développement analogue, la
possibilité d'un passage de 0 à fl. — P. 11 3-1 5. O. Schultz-Gora, Par
impossible. Ce semble être à l'origine un terme de scolastique : saint Tho-
mas d'Aquin écrit une fois per impossibile. M. Schultz-Gora signale la forma-
tion analogique par extraordinaire qui ne figure pas dans les dictionnaires,
mais a été enregistrée dans le complément de la Franiôsische Gramiuatik de
Plattner. Il aurait pu ajouter que cette expression est tout à fait courante
dans la langue parlée. — Comptes rendus. P. 126. Eifriede Jacoby, Zur
Geschichte des IVandels von lat. ù ^ti y im Galloromanischen (E. Gamillscheg :
malgré toute la bonne volonté de l'auteur, on ne peut dire que son travail
marque un progrès de nos connaissances). — P. 130-32. Leonardo Olschki,
PHRIODIQ.UES 4^^
Paris ttach den altfraiiiôsischeii iiationahn Epeii (Topographie, Stadlgeschiclile
und lokdle Sagen) ; Der idéale Mitlelpinikt Fraiikreichs im Mittelalter in Wirk-
licbkeit und Dichliing (E. Winkler). — P. 136-40. Margarete Miltschinsky,
Der Ausdruck des kon^essiven Gedankens in den ail nord italienischcn Miuuiarten
nebst einem Anhanj^ das Pravenialisclie betreffeiui, Beilieft 62 de la ZeitscJiriJt
fïir romanisdie PInlologie (B. Wiese, remarques de détail ; cf. Koinania, XLVII,
627). — P. 207-216. H. Jarnik, /i(r Interprétation von I. Creangas Harap
Alb (à suivre). — Mélanges. P. 250. Baist, Fer iiud for. Polémique contre
Brali, Lat. foris foras iin Galioronianisclien (diss. Berlin, 1918). — P. 232
53. Altfran^. estre don mains. — Comptes rendus. P. 256. J. Haas,
Frani^osiscbe Syntax (Fr. Strohmeyer : l'auteur possède son sujet à merveille,
il a des vues personnelles qui sont souvent opposées à la doctrine consacrée
de l'école de Tobler). — P. 265. A. Strempel, Giraut de Saliniiac, ein proven-
-aliscber Trohador (d'importantes corrections par le critique, E. Levy). —
P. 267. H. Stiefel, Die ilalienische Ten:^one des XIII. Jahrbunderls und ibr
l'erbâltnis ^ur prove)i:^aliscbe)i Ten;one, Romanisliscbe Arbeiten', herausgegeben
V. C. Voretzch, V (A. Pillet : l'auteur a traité ce sujet attrayant avec compé-
tence, malgré quelques défaillances de détail). — P. 273-5. Textes catalans
avec leur transcription pbonètique, précédés d'un aperçu sur les sons du catalan,
par J. Arteaga Pereira, ordenals i publicats pcr Père Barnils, Biblioteca filo-
logica de V Institut de la Llengua Catalana, V (Fr. Krùger). — Dans la
chronique, p. 276, A. Tobler, Altfrdn::;osisches IVôrterbuch, IV ; — p. 277,
H. Sûssmilch, Die Lateiniscbe Fagantenpoesie des 12. und i^. Jabrbunderts als
Kuhurerscheinung, Beitrâge ::^ur Kulturgescbicbte des Mittelalters und der Renais-
sance, hg. von \V. Goetz, XXV ; — E. Brall, Lat. foris, foras im Galloro-
manischen {be:onders ini Fran::^ôsisclmi) ; — p. 278, W. Mulertt, Laissenver-
bindung und Laissemviderbolung in den Chansons de geste (cf. Ronumia, XLVII,
149) ; — K. Christ, Die altfran:^ôsischen Haiulschriften der Palatina (cf. Ronia-
nia, XLVI, 150), p. 279, Fr. Gennrich, Musikwissenschaft und romanische
Philologie (l'interprétation des notations musicales anciennes est aujourd'hui
arrivée à un degré de certitude suffisante pou* que l'étude des mélodies
puisse prêter un concours efficace à l'étude des textes lyriques) ; — C. Collin,
Etude sur le développement du suffixe -a ta dans les langues romanes, spécialement
au point de vue du français ; — p. 282, A. Kolsen, Dichlungen der Trobadors,
III; — p. 283, W. Meyer-Lùbke, Romanische Kamenstudien, II. Weitere
Beitrâge :;^ur Kenntnis der altportugiesischen Namcn ; — p. 284, C. Collin, A
bibliographical guide to sematology.
Arthur LÂkgiors.
Le Moyen Age. — 2^ série t. XVIII (1914). — Mémoires. P. 39-42.
Etienne Clouzot,Lé5 nombres cardinaux dans la toponymie. — P. 93-1 19. M.Wil-
motte, Observations sur le Roman de Troie. — Comptes rendus : p. 64, Louis
Reynaud, Les origines de F influence française en Allemagne, étude sur Fbistoire
4 62 PÉRIODIQUES
comparée de ja civilisation en France et en Alleiiiacrne pendant la période précotn-
toise(çso-i I ^6)y t. I (J. Billioud); — p. 79, Cartiilairede V Université de Mont-
pellier, t. II ; J. Calmette, Inventaire des Archives anciennes de la Faculté de
Médecine et Supplément au tome I du Cartulaire de l'Université de Montpellier
(11S1-1400) avec une introduction (E. Martin Chabot) ; — p. 82, Mgr
A. Devaux Comptes consulaires de Grenoble en langue vulgaire (i^^S-i ^40)
(J. Ch. Roman) ; — p. 84, R. van Wacfelghem, L'olnluaire de Vahbaye de Pré-
mont ré (XI h s. ms. 5? de Soissons) (Paul Deschamps) ; — p. 1 54, Pierre Cham-
pion, François Villon, sa vie et son temps (Ch. Petit Dutaillis) ; — p. 165, L.
Halphen et R. Poupardin, Chroniques des conitcs d'Anjou et des Seigneurs
d'Avihoise (Paul Roussier); — p. 168, H. Grôhler, Ueher Ursprung und
Bedeutung der Jraniosischen Ortsnamen, I 'l'heil : Ligurische,iberische,phoniiische,
griechische, gallische, lateinische Kamen (E. Clouzot) ; — p. 261, F. Fleischer,
Studien ^ur Sprachgeographie dn- Gascogne (G. Lavergne) ; — p. 263, R.
Fawtier, La vie de saint Samson (R. Latouche); — p. 271, Les classiques
fiançais du Moyen Age : Les chansons de Colin Muset éditées par J. Bédier ;
Huou le Roi, Le Vair Palefroi avec deux versions de la Maie Honte par Htion
de Cambrai, fablcaux du Xllh s. édités par A. Langfors ; Les chansons de
Guillaume IX, duc d'Aquitaine éditées par A. Jeanroy (G. Huet) ; — p. 378,
E. J. Haslinghuis, De Duivel in het drama der middeleeutven (G. Huet); —
p. 380, G. Schoepperle, Tristan and Isolt, a study oj the sources of the rotnance
(G. Huet); — p. 383, F. Landsberger, Der St Gallcr Folchart-Psalter,
eine Initialenstudie (A. Boiaet) ; — p. 388, A. Martin, Mittelalterliche IVelt-
und Lebensanschauung im Spiegel der Schriften Coluccio Sahitatis (M. Dieter-
len) ; — p. 391, A. Hilka, Neue Beitraege :(ur Eriaehltmgslitteratur des Mitte-
lalters (die Conipilafio Singidaris Exeviplorum des Hs. Tours 468 ergaen^l durch
eine Schwesterhandschrift Bern ô/ç) (M. Dieterlen) ; — p. 39.3, J. L. Weston,
Jhe Chief Middle english Poets (M. Borodine) ; — p. 396, T. J. A. Scheepstra,
Van den Heiligen Drien Coninghen (G. Huet). — Chroniques bibliogra-
phiques : p. 87, W. O. Farnoworth, Uncleand Nephew in the old french Chan-
sons de geste, a study in themsurvival of matriarchy (G. Lavergne) ; — p. 89,
M. Babut, Saint Martin de Tours (A. Dufourcq); — p. 90, Miss Weston,
The quest of Holy Grail (G. Huet) ; — p. 90, H. Bailey, The lest language of
symbolism, an inquiry inlo the origin of certain letters, luords, names, fairy-
tales, folklore and mythologies (J. Lavergne); — P- 91, W. W. Lawrence,
Médiéval story and the beginnings oJ the social ideals of english speakino people
(G. Huisman); — p. 179, Le livre des fuges, les cinq textes de la version fran-
çaise faite aîi XI I^ s. pour les Chevaliers du Temple publiés par le tiiarquis
d'Albon (M. P.); — p. 184, Dom G. Morin, Eludes, textes, découvertes, contri-
butions à la littérature et à V histoire des dou:(e premiers siècles, t. I (H. Labrosse);
— p. 283, Sprogets Forandring bearbydet af Lis Jacobson ejter Axll Kock. Ont
spràkets foran iring (G. Huet : aperçu des lois qui régissent la transformation
du langage); — p. 412, Classiques français du Moyen Age : Ph. de Novare,
PÉRIODIQ.UES .163
Mémoiri's édités par Ch. Kohler ; Les Poésies de Peire Vidal éditées par J.
Anglade ; Beroul, Le roman de Tristan édité par E. Muret; Huon le roi de
Cambrai, Œuvres éditées par A. Lângfors (G. Huet).
2e rérie, t. XIX (1915-1916). — Mémoires. P. 175-233. A. Guesnon,
Allant de la Halle et le jeu de la Fetiillée [« La constatation produite à l'enquête
nous autorise à conclure qu'Adam de la Halle ne saurait être l'auteur du
Jeu de la Feitillée, et qu'il est au contraire le sujet principal de cette pièce, où
lui et les siens, sa clergie, son pui d'amour, ses amis, son protecteur sont
offerts en pâture à la malignité publique sous la plume railleuse d'un adversaire
anonyme «.Voir ci-dessus, p. 279.] — P. 254-49. G. Huet, Notes d'histoire lit-
téraire [Le témoignage de Wace sur les « fables » arthuriennes]. — Comptes
Rendus, p. 58, A. Lângfors, //t<OH le Roi de Cfl/w/'ra/, Œiar^;^ [Classiques fran-
çais du Moyen Age] ; V Histoire de Fauvain, reproduction phototypique de 40
dessins du ms. fr. 571 de la Bibl. nat. (xive s.) précédée d'une introduction et
du texte critique des légendes de Raoul Le Petit [A. Guesnon]; — p. 87,
Lucien Poulet, Le Roman de Renard [G. Huet : remarquables facultés de
critique et de discernement] ; — p. 269, L'Entrée d'Espagne publiée par
Antoine Thomas (G. Huet) ; — p. 400, A. Lângfors, Notice du manuscrit
français 1248^ de la Bibliotljcque Nationale (A. Guesnon). — Chroniques
bibliographiques : p. 94, G. Wallerand, Les œuvres de Siger de Courtrai, étude
critique et textes inédits (H. Labrosse) ; — p. 295, Gormont et Isembart
publié par A. Bayot ; Les Chansons de Jaujré Riidel publiées par A. Jeanroy
(G. Huet).
2« série, t. XX (1917-1918). — Mémoires. P. 44-52, 148-67 et 366-74.
G. Huet, Notes d'histoire littéraire (IL Le roman d'Apulée était-il connu
au Moyen Age ? ; III. La danse macabre ; IV. Le Pèlerinage de Charlemagne
et un récit de Saxo Grammaticus. — P. 221-58, Eugène Anitckhof, L'Es-
thétique au Moyen Age. — Comptes rendus : p. 184, M. Valois, Jacques
Duése, pape sous le nom de Jean XXH (G. Mollat) ; — p. 195, Clovis Brunel,
Documents lins[uistiques du Gévaudan (A. Jeanroy) ; — p. 507, Carlo Gior-
dano, Alexandreis, poema di Gautier de Chatillon (G. Huet); — p. 579, Les
Incipit des poèmes français antérieurs au XVI^s. Répertoire bibliographique
établi à l'aide des notes de M. Paul Mever, par Arthur Lângfors (G. Huet) ;
— p. 381, J. J. Salverda de Grave, De Troubadours (G. Huet) ; — p. 382, M.
Wilmotte, Le Français a la tète épique (G. Huet). — Chroniques biblio-
graphiques : p. 211, H. Cochin, Traduction de la Vita Nuova dé Dante
2e édit. (L. A.); — 219, Les Classiques français du Moyen Age : Bertran de
Marseille, La vie de sainte Eniniie poème provençal du xiii« s. édité par
Clovis Brunel ; Bibliographie sommaire des Chansonniers provençaux par A.
Jeanroy ; — p. 389, J. Miret y Sans, Antics documents de llengiia catalana
(P. D.) ; — p. 390, S. Fausier, Metrical romances in thc Philippines (G. Huet).
Paul Lesourd.
.|6.( PÉRIODIQUES
RoMANiscHE FoRSCHUNGEN, XXXIV (191)). — P. 1. Cil. B. Lewis, Dif
iillfran^ôsischen Prosaversioiien des AppoUoiiiiis-Ronians (d. Roiiiauia, XLIII,
44 j). _ p. 278. John D. Fitz-Gerald et Leora A. Fitz-Gerald, Lope de
Veca : Noi'flas a ]a Sei'iorit Marcia Leouarda. — P. 468. G. Baist, l. Spanisch
-uz und uzo. Rectification de l'étude de M. Meyer-Lùbke dans la Gramuiairc
des langues romanes, II, § 418. 2. Fretté. Note additionnelle à un article
delà Zeitschrift fur romanische Phihh-^ic, XXIII, 536. — P. 470. L. Meyer,
Untersuchungen ilher die Sprache von Einfisch ini i] . Jahrbuinh'ii. Etude sur la
langue du Val d'Anniviers (canton de Vaud), d'après un registre comprenant
les années 1298-1514. — P. 653. M. Lôpelmann, Il dilettcuoJe Essami)ie de'
Guidoni, Furfanti à Calchi, altrainente delti Guilli nelle Carceri di Ponte Sisto
di Ronia ne] i S^S. Con la cognitione délia lingua furbesca à ~e7-ga commune à
lutti loro. Ein Beitrag :^ur Kenntnis der ilalienischen Gaunersprache im 16.
Jahihundert (nach einer Handschri/t der Berliner Kgl. Bihliothek ; Ms. ital . fol.
JJ- fo. 6 46'' -6^']''''). — P. 663-680 et 905-920. Bibliographie der Romanischen
Forschungen,\ugleich 10. Ver:^eichnis der fi'ir den Kritischen Jahreshericht iiher
die Fortschritte der romanischen Philologie eingelieferten Rt:(^ensionsexeniplare.
Cette bibliographie va jusqu'à janvier 1913. — P. 878-904. A. Andrae,
Fran:^6sische Belege :(u IVanderanckdoten und anekdolenhaften Er'^cihlungen. L'au-
teur a dépouillé le Dictionnaire d'anecdotes, historiettes, bons mots, naïvetés,
reparties (Paris, 1768) et quelques autres recueils et donne de nouvelles
références .
Arthur LÂNGroRS.
Zeitschrift fur romanusche Philologie, XLl, 1-2 (1921). — Ce fiis-
cicule double est constitué par un recueil jubilaire dédié à M. Wilhelm Meyer-
Lùbke comme « Freundesgrusz in schwerer Zeit "à l'occasion de son soixan-
tième anniversaire, le 30 janvier 1921 ; en tête est placé un bon portrait
du professeur de Bonn. — P. i. Ph. Aug. Becker, dénient Marols Estreines
aux Dames de la Court (1^41). Édition commentée d'après un exemplaire
de l'impression originale de Jehan Dupré. Cf. additions, p. 257. — P. 15.
J. Bruch, Sech, Zeiter, Mantel. Le point de départ de cette note est l'affirma-
tion, contre M. Mever-Lùbke REfV 7764, de l'identité de l'a. h. ail. seh et du
béarn. sege, ptg. sega, etc. < sec a ; cette affirmation serait contredite par le
manque de continuité géographique de l'aire romane et de l'aire germanique,
s'il n'y avait pas d'autre exemple analogue : M. Br. écarte le cas de
l'ail. :(elter = lat. thieldo « espèce de cheval », ce dernier n'étant pas néces-
sairement hispanique, mais plutôt germanique d'origine, et le cas de l'ail.
jnantel = lat. mantellum, ce dernier étant sans doute en latin un emprunt
celtique ; mais il reste laurex « lapin » > portg. loura « trou de lapin »,
lonrgùo « espèce de rongeur », et a. ht. ail. lôrihhîn. Laurex et seca
auraient été empruntés par les soldats germains au service de Rome canton-
nés dans le nord-ouest de la péninsule ibérique et rapportés de là en pays
PÉRIODIQUES 465
germanique. — P. 20. J. Brùch, Lut. Feminina auf- a ah gertn. Mashilina,
uttiî Xeiitra. — P. 34. K. v. Ettmayer, Das u'estladinische Passivum, abgeseben
von deu passiven Umschreibungen durcb das Reflexivum, homo, unus, iind die ;.
PI. ih-t. Emploi, extension et histoire des types est cantatus et venit cautatus.
P. 57. E. Ganiillscheg, Zur Kritik des Cantar de niio Cid. — P. 70. E. Herzog,
Rum. -andrii. Ce suffixe, d'emploi peu étendu et qui n'ajoute guère aux
mots qu'une nuance caritative, est pour M. H., comme pour Cihac et pour
M. Puçcariu, d'origine grecque, mais il se serait constitué dans des conditions
particulières que M. H. rapproche de celles des sufF. franc. -aJd, -ard : le
roum. a côte à côte pour les prénoms la forme longue et de nombreuses
formes courtes ; il a de même Alexe à côté de Alexandru ; il aurait fait sur
ce modèle feciorandru, etc., comme forme pleine defecior, etc. — P. 76.
S. Puçcariu, Dt-r lu- Genetiv iiii Rinnànischen. Le roumain ancien coniuit la
tournure casa lu Petru conservée en istro-roumain et partiellement en
méglénite. On l'a expliquée par une modification en position atone de l'ar-
ticle lui. M. P. y voit un reste du cas direct avec article préposé lu om
employé pour l'expression du génitif comme dans l'anc. fr. li fil^ le rei. —
P. 13. E. Richter, Beitràge :(nr proven:(alischen Gratntnatik. Additions et
corrections au récent exposé de la phonétique provençale de C. Appel (cf.
ci-dessus, p. 315), notamment sur la prononciation de -u. — P. 96.
A. Risop, Der Wandel von m'' aine :^ii mon aine und Venvandtes . — P. m.
M. Rosier, Der Londoner Put. Notice sur les statuts du Puy de Londres
conservés dans le Liber Custmnarum (Rer. Brit. Scr., XII^, éd. Riley) ; le
texte intitulé Lay^fe de Pui est de la fin du xiiie s. et rédigé en français. —
P. 117. Fr. Schûrr, Sprageschichtlich sprachgeographische Studieu, I : Die -u
Perfekta im Rutniiiiischen und Alffran~dsiscben ; — aqua, pancu m ; — iior-
dostfraniosische Reaktionshilduugen. Intéressant essai pour déterminer la part
de l'évolution phonétique et des réactions contre l'homonymie dans la for-
mation des parfaits faibles en-». — P. 145. O. Schultz-Gora, Eine Stelle
in Gavaudans Kreuified (Gr. 1J4, 10). [Il s'agit de la chanson de croisade
imprimée en dernier lieu ici (XXXIV, 534). Le « cousin » du roi de France
mentionné au v. 29 serait Henri II de Champagne, mort le 10 sept. 1197,
ce qui forcerait à rapporter la pièce aux événements de 11 95 ; c'était l'opi-
nion de Diez, reprise récemment par A. Cartellieri. Je n'insiste pas sur ks
objections qu'on y peut faire, M. Sch -G. les ayant lui-même indiquées. 11
s'élève une fois de plus contre la mode (qui pourtant nous est venue de son
pays) des traductions ; le procédé peut être mal employé, mais on ne saurait
évidemment rien trouver de mieux pour éclairer le lecteur sur la pensée de
l'éditeur et, par conséquent, faciliter la tâche de la critique. — A. J.] —
P. 147. P. Skok, Beitràge ^ur Kunde dès ronianischen Elementes im Serbokroa-
tischen. — P. 153. H. Sperber, Maxima und Mini ma im Wirken der
spraclrveràndernden Krâfte. Remarques sur les innovations lexicales de carac-
tère affectif. — P. 161. L. Spitzer, Fran:^ôsische Etymologien. Ft. fringuer,
Romania, XLVIII. 30
^66 PF.lUODIQ.UES
fri>i(^at:t, pèhin « civil », enchifrené, bafouer, courtier, trimer. — P. 176. A. Stim
ning, Bemerkungcn ;iuni Text der « Destruction de Rome ». — P. 185. W. v.
Wartburg, Alhus und seine Familie inFrankreich. Spécimens Ju dictionnaire
étymologique français dont l'auteur a commencé la publication. — P. 193.
E. Winklcr, Arturiana. i. René von Anjou und die Slurmquelle in « Lmven-
ritter » ; — 2. Die Quellen der La)iielot-Er:^àbliingen der « Cento novelle
antiche ». — P. 210. A. Zauner, C im Autant der Mittetsilbe der Proparoxytona
im Fran:(psischen. De l'examen minutieux des formes françaises et proven-
çales deacinus, gracilis, acer, facere, placer e, vincere, etc., M. Z.
conclut que la syncope de la posttonique a dû se produire ici après l'assibila-
tion du c intervocal : les formes qui contredisent cette explication sont des
formes verbales reconstruites analogiquement de bonne heure. — P. 219.
C. Appel, Tristan bei Cercamon ? [Il s'agit ici des v. 37-8 de la pièce V de
l'édition Dejeanne (Annales du Midi, XVII, 48 ; cf. mon édition, n° IV).
M. A. montre d'abord les difficultés soulevées par l'interprétation de l'édi-
teur et propose de comprendre : ce spectacle m'inspire « les sentiments
de Tristan », c.-à-d. de la répulsion à l'égard des femmes qui partagent
leurs faveurs. La difficulté chronologique ne me paraît pas très grave ; mais
les sentiments en question que le délicat Chrétien prête à une de ses héroïnes,
ont-ils jamais été attribués à Tristan et surtout pouvaient-ils l'être à une
époque aussi ancienne ? De plus la restitution du v. 39 (Se Dieus... ?) ne
me paraît pas s'accorder avec le contexte, parce qu'on attendrait une propo-
sition positive : « Si Dieu a créé une pareille créature », et par le dernier vers
le poète veut sûrement désigner une contemporaine. En somme, si l'allusion
à Tristan est plausible, le texte, évidemment corrompu, reste fort obscur. —
A.J.J. — P. 228. N. Jokl, Vulgàrlateinisches im Albanischen. Le titre est
peut-être un peu général pour cette note consacrée à un groupe unique de
mots, mais la note est elle-même fort intéressante. L'albanais, le roumain et
le serbocroate possèdent pour désigner diverses espèces de serpents des mots
évidemment apparentés, alb. hoh et biilar, roum. bàldur « dragon », s.-cr.
blavor, etc. G. Meyer avait essayé de rattacher ces mots au lat. belua, mais
son hypothèse se heurtait à des difficultés phonétiques assez graves. M. J.
part d'un autre mot latin, attesté dans une glose du Cod. Amplonianus,
bolea := salamaudra. Mais boleane peut pas expliquer lè^del'alb. boh,
dont rendrait fort bien compte une forme *bola. M. J. suppose donc que
bolea n'est qu'une dérivation (cf. blattea de blatta) d'un vulgaire *bol a;
celui-ci à son tour ne serait qu'une déformation phonétique provinciale
(illyricnne ?) de boua, autre forme bien connue de boa. Quant à bular, et
aux formes roumaine et serbo-croate, M. J. les explique par une composi-
tion *bola vora, réduction de bola v orans. — P. 234. A. Hilka, Z)/«
Berliner Bruchstucke der dites ten italienischen i<. Historia de praetiis ». Seize
feuillets du xiv* ou peut-être delà fin duxiiies. (Berlin, Staatsbibliothek, ms.
ital. quart 33), publiés avec introduction et texte latin correspondant. —
PÉRIODIQUES 467
P. 252. H. Schuchardt, Ecke, JVinkeL Le point de départ de cette note est
une remarque de M. Gamillscheg (Zeitscb.,XL, 5 14) qui pense que le latin
cornu a dû être influencé parle francique boni pour prendre en gallo-roman
le sens de « angle, coin », les deux idées de ro/«t' et de coin n'étant pas des
idées voisines. M. Sch. montre que le passage de cornu au sens de « coin »
est attesté en roman en deliors du domaine probable des influences franciques
et que l'arabe présente un état sémantique analogue. Mais on notera surtout
ses remarques sur la variété des expressions servant à désigner!' « angle », qui,
suivant qu'on le considère du dedans ou du dehors, est concave ou convexe
et éveille par suite des images fort diverses.
5 (1921). — P. 259. G. Rohlfs Zur Eriniiening au Heinrkh Morf (1854
(1921), avec un portrait. — P. 264. P. Hoghcxg^ Seltene Worter und Redeii-
sarten in Utikrengadin. — P. 289. F. Gennrich, Die beiden neueskn BihUogra-
phien alt/raniôsischer und altprovcn:;^alischer Lieder , [Il s'agit ici des deux petits
manuels que j'ai publiés dans la collection des Classiques français (nos 16^ ig),
surtout de la Bibliographie des chansonniers français à laquelle est consacré
presque tout l'article. Nombreuses et précieuses rectifications et additions met-
tant l'ouvrage à jour jusqu'en 1921. L'auteur est d'avis que j'aurais dû y com-
prendre les motets et les formes lyriques antérieures à 1350. Liste des mss.
contenant les chansons de Gautier 'de Coinci (p. 316), des mss. d'œuvres
diverses contenant des chansons (p. 319), liste générale (p. 339). M. G. a
évidemment réuni les matériaux d'une Bibliographie telle qu'il la comprend
et dont la publication est très souhaitable. — A. J.)
Mélanges. — P. 547. H. Schuchardt, i. Rom. bafa = ilal. ah Scbwiile ;
2. iv-fl;/:^;. cibaudièré ; 3. Siidrom. coca Kiichen : 4. Lat. eschara; 5. span ;
j polaina ! ; 6. Sard. tirriôlu ; 7. Tormentum, turbo. — P. 351. L. Spitzer,
Fr;;. bègue stottenid. — P. 354. G. Rohlfs, Fran^. biche, ital. biscia, etc. Cf.
ci-dessus p. 270. — P. 355, L. Spitzer, Zii Kolsen, Dicbtungen der Trobadors,
III; p. 361, Z« Kolsen, Zzuei proi'en:^aliscbe Sirventese nebst einer An^^ahl
Ein:^elstrophen ; p. 365. Zii Kolsen s « AUproven:^alisches >■> [Longue série de
rectifications, avec rapprochements très instructifs, aux interprétations de
M. Kolsen. — A. J.].
Comptes rendus. — P. 364. E. Lerch, Die Verivenduiig des ronianischen
Futurums als Ausdruck eines sittlichen SolknsÇW. v. Wartburg.) — P. 370.
K. Sneyders de Vogel, Syntaxe historique du français (E. Gamillscheg; cf.
Remania, XLVI, 158).
M. R.
Bibliothèque DE l'École DES CH.\RTES, t. LXXXI (1920). — P. $9-75.
Charles Samaran, La fausse « feanne d'Arc » dti Musée de Versailles. L'inscrip-
tion en partie eff"acée qui se voit au bas de cette peinture du xv^ s. et où
l'on a prétendu trouver le nom de la Pucelle, « est une invocation proven-
çale ou catalane à la mère de Dieu » (lire : « [gloriosa] Vergis [Mjarya de
^68 PÉRIODIQUES
humellitat » et non : « ...gis ...arva Jehane Darc ».) D'autres observations
complémentaires permettent à l'auteur d'affirmer qu' « il est impossible de
tenir la peinture de Versailles pour une représentation contemporaine de
Jeanne d'Arc et pour un témoignage du culte dont elle fut l'objet. 11 ne faut
pas y chercher autre chose qu'un petit tableau de piété exécuté en l'honneur
de la Vierge, de saint Michel et de saint Georges, et placé dans un sanctuaire
dédié à Noire-Dame de l'Humilité ». Et voilà résolu, un problème sur
lequel, de Quicherat à M. Anatole France, on a discuté pendant cinquante
ans. — P. 305-19. G. Huet. Les rédactions de la « Scala Celi ». Cf. un
article du même auteur sur le même sujet au t. LXXVI (191 5) de la Biblio-
thèque. La « Scala Celi » est un recueil à'exetiipla moraux, en latin, compilé
au xve s. par le dominicain Jean Gobi. Le texte des incunables est plus
riche — en particulier de phrases entières en provençal — que celui du ms.
lat. 3506 : il représente bien la leçon intacte et sans interpolations de
l'œuvre. Le ms. lat. offre de curieux exemples de mots provençaux latinisés
(p. ex. bavastellos = prov. bavastal » marionnette »). Rapports entre le récit
du miracle de saint Nicolas, contenu dans ce recueil sous la rubrique Elemo-
syna et la chanson de geste de Hervi de Met:{.
Comptes rendus. — P. 370-2. H. Hauvette, lo dico seguitando. . (L.
Auvray : acquiesce à la thèse de l'auteur d'après laquelle, contrairement à la
théorie généralement reçue et récemment encore exposée par M. Isodoro
del Lungo, Dante aurait travaillé dès i 300-1 501 aux sept premiers chants de
VEnJer.) — P. 375-6. Ferran Valls-Taberner, Els origeiis dels comtats Je
Pallars i Ribagorça, I part : La primera faviilia covital Pallaresa. (L. H.
Labande : « Les chartes éditées ont un grand intérêt philologique ; leur
langue, un latin déformé, mérite d'être étudiée de près. ») — P. 376.
Louis Brandin, édition de La chanson d'Aspreinont. T. I. (Cl. Brunel : « on
peut dès maintenant féliciter l'auteur de son entreprise et exprimer le regret
qu'il n'ait pas résumé dans une introduction de quelques pages les résultats
des travaux auxquels il se contente de renvoyer ».) — P. 376-7. Edmond
Faral, édition de Gautier d'Atipais (Cl. Brunel : « Par l'étude de la langue,
M. Faral est amené à placer dans la région de Beauvais-Soissons le lieu
d'origine du poème, mais la non-diphtongaison de Ve de la finale -eriu-
n'est pas un caractère picard et elle me porte à croire de préférence que l'au-
teur était de la Haute-Normandie. Dans cette recherche M. Faral aurait pu
tirer parti du vocabulaire. Le mot warat, par exemple, est employé dans un
pays assez bien déterminé. Le texte est établi avec soin. » Quelques correc-
tions). — P. 377-8. K. Sneyders de Vogel, Syntaxe historique du français.
(Henri Lemaître : Très bon manuel à l'usage d'étudiants. L'auteur aurait pu
nsister davantage sur les modifications qui se sont produites dans la langue
au cours du moyen âge, mentionner par exemple les survivances de la décli-
naison, celle-ci intéressant autant la syntaxe que la morphologie.) —
P. 378-80. Louis Gauchat et Jules Jeanjaquet, Glossaire des patois de la Suisse
PÉRIODIQUES 469
roiinuide. Bihliooyaplùe liitguistiqne de la Suisse romande . (Cl. BruncI : « lîiblio-
graphie de tous points excellente » et qui dépasse en utilité son but immédiat.
« C'est dans les régions de langue française ne faisant pas partie de la
France, telles la Belgique wallonne... et la Suisse romande que les idiomes
locaux sont le mieux étudiés. Ce fiiit paraît dû à la concentration des efforts
des romanistes de tout un pays sur un objet assez restreint et facilement
accessible, à l'émulation dans les recherches linguistiques entretenue par
l'usage de plusieurs langues dans un même État et à un certain désir d'affir-
mer le dialecte propre à une nation. »)
P. 385-417. Livres nouveaux (consacrés spécialement à l'étude du moyen
âge). Bibliographie de 403 numéros.
T. LXXXII (1921). — P. 1 16-156. H. Omont, Nouvelles acquisitions du
département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale pendant les années 1^18-
IÇ20. Peu de manuscrits intéressant directement la philologie ou l'histoire
littéraire du moyen âge. Nous noterons ceux-ci : Franc. 11 396 : Copie par
M. A. Lângfors du ms. français ici de la Bibliothèque de l'Ermitage à
Petrograd (Roman de Fauvcl) ; Franc. 11647-11648 : « Histoire de Norman-
die, par Robert Wace, copiée sur le manuscrit du roi d'Anglererre (Brit.
Mus. 4 cxi,q), écrit dans le xiiF s., en 1792 », par l'abbé G. de la Rue ; Franc.
11649 • Recueil de traités médicaux de Gui de Chauliac et de Jean Pissis.
xve s.
Comptes rendus. — P. 175-6. Bartsch, Chrestomatbie de l'ancien français.
12e éd. (H. Lemaître). — P. 176-8. A. Jeanroy et A. Lângfors, Chansons
satiriques et bachiques du Xllh s. (Cl. Brunel : « Le livre est de l'excellente
facture que l'on attendait... Les tables nécessaires terminent l'ouvrage qui
sera précieu.\ pour les études romanes et l'eût été plus encore si l'habitude
s'était introduite de joindre une traduction aux éditions de poésie lyrique
du Nord de la France, comme on le fait maintenant pour celles du Midi. »
Quelques corrections.) — P. 178. Arthur Lângtors, L'histoire de Fauvain
(A. Boinet). — P. 179-86. Gustave Cohen, Mystères et moralités du vianu-
scrit 61J de Chantilly. (Ernest Langlois : Le deuxième Jeu n'est pas incom-
plet, comme le croit l'éditeur, mais les diverses parties en ont dû être acci-
dentellement interverties daus le manuscrit ; il est facile de rétablir l'ordre.
Le troisième Jeu est du xiv^ s II n'y a aucun intérêt à maintenir la confusion
entre Vu et le v, le / et le/. Quelques corrections. Au reste <• ouvrage impor-
tant et consciencieux... dont le lecteur tirera un grand profit. ») — P. 186-
8. J. Anglade, éd. de Las Leys d' A mors. (Cl. Brunel : « M. Anglade croit
que la classification des sciences [contenue dans ce recueil] est empruntée à
Brunet Latin, mais... lu Livre du Trésor n'a été traduit ni en latin ni en
provençal et Guilhem Molinier [le rédacteur des Leys] devait ignorer le fran-
çais. Les deux ouvrages ont simplement une source commune qui remonte à
Aristote... Cette édition. . . n'est point châtiée ; il y a de la fantaisie dans la
forme et le fond manque de sûreté : il n'en reste pas moins que M. Anglade
^JO PERIODIQUES
a rendu aux ctudcs provençales un service dont nous devons lui être recon-
naissants. ») — P. i88. F. de Gélis, La vraie langue d'Oc. (Cl. Brunel).
P. 198-22S. Livres nouveaux. 367 numéros.
P. 229-50. Parmi les dix-sept thèses soutenues les 31 janvier, i, 2 et
3 février 1921 pour l'obtention du diplôme d'archivisie paléographe, nous
mentionnerons les cinq suivantes qui intéressent la philologie ou l'histoire
littéraire : Ètitde sur la vie de saint Honorât de Raitnon Fèraiit, par M""" Renée
Flachaire de Roustan ; — Le Comte de Poitiers, roman d'aventure, publie
d'après le manuscrit unique de l'Arsenal, par M. Paul Lesourd ; — Le « De
Disciplina scholariuni », traite du XII h s. faussement attribué à Boëce, publié
par M. Jean Porcher; — Étude sur le su/pxe -acus dans la formation des noms de
lieux français, par M"'= Colette Renié; — Introduction historique à l'édition du
(t Livre des fais et bonnes meurs dtc sage rov Charles V » de Christine de Pisan,
par M>ie Suzanne Solente.
P. 330-37. H. Stein, Chanson du pas de Marsannay (^144)). Il s'agit d'une
« chançon en forme de ballade » de 21 strophes de 8 vers décrivant la fête
d'armes qui eut lieu à Marsannay le 11 juillet 1443 et que l'on connaissait
déjà par Monstrelet et Olivier de la Marche. Le manuscrit, du xve s., a été
communiqué à M. Stein par le baron Boliati de Saint-Pierre, directeur des
archives du Piémont. — P. 538-60. J. A. Brutails, Introduction à un
lexique archéologique.
Comptes rendus. — P. 384-5 . Géraud Lavergne, Un vieux texte périgour-
din. Statut des Conseils de Sarlat sur l'entrée du vin (12^2) (R. Villepelet).
P. 407-24. Livres nouveaux. 424 numéros.
E.-G. LÉONARD.
CHRONIQUE
M. Léon Clédat, professeur à l'Université de Lyon, a été admis â faire
valoir ses droits à la retraite ; M. Albert Pauphilct, maître de conférences à
l'Université de Clermont-Ferrand, a été nommé chargé de cours à l'Uni-
versité de Lyon.
— L'administration de la Bibliothèque Sainte- Geneviève avait organisé au
printemps 1921 une exposition de manuscrits à peinture qui avait été
accueillie avec empressement; elle a, cette année, du 8 mai au 15 juin,
exposé une série de livres imprimés au xv^ siècle, la collection de Sainte-
Geneviève étant complétée à l'aide d'incunables rares prêtés par quatre biblio-
philes obligeants, MM. Jean Masson, de Wasiers, de Contensou et F. de
Marinis de Florence.
Une centaine de livres étaient exposés dans une des salles du bas de la
bibliothèque et disposés par pays selon l'ordre chronologique : d'abord
quelques xylographes, puis des impressions illustrées à la main, enfin des
impressions allemandes, italiennes, françaises, suisses, néerlandaises, espa-
gnoles et suédoises. La disposition adoptée permettait de saisir facilement,
du moins dans l'ensemble, les différences de goût, de style, de décoration
et de technique. Un petit catalogue (Paris, 1922,3 l'enseigne du Masque d'or,
23, rue Lavoisier) illustré, succinct mais fort bien fait, rédigé par M. A. Boinet
et préfacé par M. Ch. Mortet, servait de guide au visiteur.
J'y relève parmi les volumes français quelques textes qui intéressent les
lecteurs de la Remania :
• No 56. Olivier de la Marche, Le chevalier ddih'rè, Paris, Jean Lambert,
1493 ;
no 61. Guillaume Tardif, Le livre de bien vivre et bien mourir, Paris,
Antoine Verard, 1496 ;
no 62. Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Le Romande la Rose, [Paris,
Antoine Verard] ;
no 69. Complainte très piteuse de dame Cbrestientè sur la mort du feu roy
Charles VIIL, [Paris, 1498] ;
n° 73. L'éternelle consolation, Paris, Michel Lenoir, 1500 ;
472 CHRONIQUE
n" 78. Pierre Michaut, La d au ce aux aveugles, Lyon, [Guillaume Le Rov] ;
n" 80. Le songe du vergier, Lyon, Jacque Maillet, i ^92 ;
ne 83. Martial d'Auvergne, Vigilles de Charles VII, [Lyon, Jean de
Vingle] ;
no 89. La dance macabre hystorice, Troyes, Guill. Le Rouge, 1491 ;
no 91. L'histoire de Olivier de Castille, Genève, Louis Garbin, 1492 ;
no 95. Le kalendrier des bergiers, Genève, Jean Belot, 1497. — E. Droz.
Collections et publications en cours.
Le tome quatrième de VHistoire de Tlniprimerie en France au XV^ et au
XVb siècle, par A. Claudin, vient enfin d'être mis en vente en 1922 ; il porte
cependant la date de 1914 '. Bien des raisons expliquent ce retard, et mal-
heureusement ce n'est plus sans doute les retards, mais l'interruption de
cette grande publication que l'on aura désormais à regretter. Cette Histoire
avait été entreprise par l'Imprimerie Nationale pour l'exposition de 1900 et
Claudin, libraire et bibliographe de valeur et d'expérience, qui avait accepté
de la rédiger, avait pu en effet, donner dès 1900 le premier volume. Le plan
de l'œuvre était vaste : il embrassait pour le xve et le xvie siècle tous les
ateliers de France. Avec le deuxième volume, daté de 1901, Claudin avait
achevé l'histoire des ateliers parisiens jusqu'à 1300. Le troisième volume
(1904) contient les notices des plus anciens ateliers de Lyon, le tome IV
achève l'histoire de l'imprimerie dans cette ville jusqu'à 1500.
Malheureusement Claudin est mort en 1906 sans avoir pu faire imprimer
entièrement ce dernier volume. Après sa mort, Paul Lacombe accepta de
terminer l'œuvre inachevée, sous la direction de Léopold Delisle, et put
terminer l'impression du tome en cours. Mais voici que P. Lacombe et
L. Delisle sont disparus à leur tour : l'œuvre sera-t-elle continuée ? Ce que
nous en avons est déjà fort considérable et constitue un magnifique tableau
de l'Imprimerie jusqu'en 1500, dans les deux centres français de beaucoup
les plus importants, Paris et Lyon, avec une richesse de détails, de repro-
ductions d'éléments de comparaison, de textes, qui fait de cet ouvrage un
instrument indispensable et durable pour l'histoire de la littérature et de la
société en France à la fin du xve siècle. L'on y trouve en effet des notices
non seulement sur les imprimeurs, mais aussi sur les libraires-éditeurs et sur
les œuvres imprimées elles-mêmes. Il y manque cependant, pour le rendre
tout à fait utile, des tables méthodiques. Dans l'avant-propos que P. Lacombe
a placé en tête du tome IV, il indique (p. xii, note ) que, en attendant
l'achèvement de l'œuvre, L. Delisle considérait « comme indispensable la
rédaction d'une liste provisoire des ouvrages décrits par Claudin dans ses
I. Paris, Imprimerie Nationale, grand in-4 : t. I, 1900, xxiv-490 p. ; II,
1901, 572 p. ; III, 1906, 550 p. : IV, 1914, xvii-528 pages.
CHRONIQUE 473
quatre premiers volumes ». Lacombe ajoute que cette première table, suivit;
d'une autre qui est consacrée au groupement des ouvrages par ateliers, est
.ictuellement en cours d'impression et paraîtra très prochainement. Nous
exprimons le vœu que, même si ['Histoire de F Imprimerie n'est pas continuée,
ces tables soient publiées, et sans trop longs délais; et nous pensons aussi
qu'elles pourraient être utilement complétées par une table chronologique
sommaire qui rendrait sensible, en même temps que les progrès de l'industrie
typographique en France, les préoccupations, les besoins ou les goûts du
public français à la fin du xv^ siècle. — M. R.
CO.MPTES RENDUS SOMM.\IRES.
École nationale des chartes . Livre du Centenaire {1821-1^21) ; Paris, Picard,
192 1 ; 2 vol. in-i6, ccclxviii et 399 pages. — Le premier de ces deux
élégants volumes a pour sous-titre : /, L Ecole, son histoire, son œuvre, il
contient une histoire de l'École et une importante étude sur les travaux
des chartistes pendant un siècle : cet exposé méthodique, dû à M. Maurice
Prou, directeur de l'École, est d'un grand intérêt pour l'histoire des études
médiévales en France et aussi pour l'histoire de la philologie romane. Le
second volume est un Livret de l'École donnant la liste alphabétique des
archivistes paléographes et la liste par promotion des élèves de l'Ecole,
puis la liste des thèses présentées pour obtenir le diplôme d'archiviste
paléographe de 1849 à 1920, avec l'indication de publication de ces thèses
ou au moins des positions ; c'est une bibliographie considérable et qui ren-
dra de grands services en permettant de retrouver des mémoires souvent
importants disséminés dans des recueils très divers. C'est tout un siècle
de travail scientifique méthodique et probe qui apparait dans ce Livre du
Centenaire et c'est vraiment une part de l'honneur d'un pays. — M. R.
Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave Lanson..., Paris, Hachette,
1922; gr. in-8, 534 pages. On pourra s'étonner que M. Gustave Lanson,
dont l'enseignement et les écrits ont formé et dirigé tanr de travailleurs,
n'ait pas déjà reçu depuis longtemps cet hommage de ses élèves ; la guerre
est encore venue le retarder et malheureusement aussi diminuer le nombre
de ceux qui auraient dû y contribuer. La diversité et l'importance des
articles dont le recueil vient d'être présenté à M. Lanson attestera du moins
la variété et la richesse d'un enseignement dont l'heureuse influence s'est
étendue à toute l'histoire de cette littérature depuis le xvic siècle. Le moyen
âge a d'ailleurs aussi sa place dans ces Mélanges; il n'est pas seulement
représenté par quelques numéros (15-19) de la Bibliographie des œuvres de
M. L. qui ouvre le volume : deux des collaborateurs de la Romania, M. G.
Cohen et M. M. Wilmotte ont étudié, le premier, p. 64-76, Le livre de
scène du « Mystère de la Passion » joué à Mous en tjoi ; le second, p. 77-84,
474 CHRONIQUE
Une source latine de h Chanson de Roland (le IValthariits). Pour l'histoire
de la langue française, je signalerai les articles suivants : p. 41-46, E. et
L. Rigal, Uti emploi pittoresque du présent pour Vimparfait (« Et leurs ombres,
tandis que la nuit illumine..., Écoula ietit ))) ; p. 47-60, R. Sturel, La prose
poétique au XV^ siècle; p. 98-102, A. Counson, Le français en Belgique et
les « écoles tL<allonnes » à Vèpoque de la Renaissance ; p. 103-108, E. Huguet,
Quelques locutions figurées d'origine religieuse dans la langue française du
XV I^ siècle. En^nV on trouvera une bibliographie utile dans l'article deM'ie
M. Jouglard (p. 268-276), La connaissance de Vancienne littérature française
au XFIII<^ siècle. — U.R.
Giulio Bertoni, Introduiione a un corso di leiioni di flologia romança, prolu-
sione letta nellaR. UniversitàdiTorinoil 2 Febbraio 1922 ; Modena, Orlan-
dini, 1922 ;in-8, 26 pages. — Plaidover éloquent et utile en faveur d'une
conception de la philologie romane plus humaine et plus réaliste à la fois
qu'elle ne l'a souvent été jusqu'ici : pour la langue il faut étudier la
« réalité » linguistique et non pas seulement les faits grammaticaux,
l'étude de la littérature doit s'accompagner d'une histoire de la culture et
de la civilisation. Je souhaite, pour ma part, et malgré les ct;aintes qu'elles
inspirent à mon ami M.A. Jeanroy (cf. ci-dessous, p. 476), que ces idées
rencontrent une pleine approbation et soient réalisées dans lesfoits.
Cari Gustaf Santesson, La particule cum coiiniw préposition dans les langues
romanes ; Paris, Champion, 1921 ; in-8, Lii-342 pages. — • Ce titre est
beaucoup trop général, l'auteur ayant laissé de côté catalan, sarde, rétique
et roumain et s'étant limité à l'espagnol, au portugais et à l'italien ; c'est
surtout sur cette dernière langue qu'a porté son eflfort et ici la collection
d'exemples recueillis est fort riche. Les problèmes le plus précisément étu-
diés sont des problèmes italiens plus que romans : lutte de nicco et con nie,
origine et valeur du groupe con esso. La première partie du livre est une
étude soignée de l'usage de cum dans la latinité.
Alexi Procopovici, liitroduccre in studiul litcraturii vechi, Cernâuti, Edit.
Glasul Bucovinei, 1922 ; in-8, 127 pages. — Intéressant exposé des con-
ditions historiques dans lesquelles s'est développée la littérature en langue
roumaine à ses débuts et jusqu'au xviie siècle. Au début, bibliographie
générale et beaucoup d'indications utiles dans les notes. Dans l'ensemble,
étude précise et claire et qui sera vraiment une bonne introduction à l'étude
de la plus ancienne littérature roumaine.
La centenariul mortii lui Petru Maior. Cuvdntàri comemorative rostile... la 2/1 j
februarie TÇ21 de Alex. L.^pedatu, loan Lupas, si Sextil Puscariu ; Cluj,
Ardealul, 1921 ; in-8, 45 pages. — Petru Maior a été en Transylvanie, au
CHRONldUE 475
début du xxe sicclc, undos initiateurs des études historiques roumaines; il a
été aussi le principal auteur du Lfxicotide Buda, publié en 1825 ; le discours
de M. Puscariu expose les connaissances assez étendues et les idées origi-
nales et souvent justes de Maior sur l'histoire de la langue roumaine.
A. ScHiAFFiNi, Noiiii e diaktti loscaiii (a proposito di saggi di L. ChiappelU, B.
A. Terniciiii, P. Rajna, A. Anich) (Rassegiia, XXIX, 279-286). — En
rendant compte de plusieurs travaux d'onomastique italienne, M. bchiâffini
met en lumière les secours, que peut apporter aux études de dialectologie
toscane l'étude approfondie de la forme des noms de personne attestés
dans les chartes du xi-xiii<; siècle. C'est ainsi que les noms de personne
de Pistoja nous permettent de mieux pénétrer certains traits phonétiques
du dialecte de cette ville : à ce propos, M. Sch. fait quelques observations
sur la valeur phonétique du signe x dans les documents de Pistoja qui
démontrent une fois de plus combien il serait urgent d'avoir une étude sur
l'orthographe appliquée dans la rédaction des plus anciens textes toscans
par les notaires ou les scribes des différents centres urbains du berceau de
la langue italienne. Je signale aussi aux linguistes les observations de
M. Schiaffini sur le sort du -t- intervocalique dans les noms de personne
(Ai'ocada, Privada sont traitées comme Tital. strada) qi sur l'explication de
ce phénomène donnée par M. Parodi qui y voit le résultat d'une dissimila-
tion (strata > stradà). L'historien qui tient compte des influences
franques et françaises dans l'onomastique toscane notera la remarque de
M. Sch. sur l'origine franque de Berta en regard de Porta langobard, et
l'histoire du nom de François (Francesso) en Italie. • — A propos de l'en-
quête, nourrie de faits et d'idées, sur la vraie forme du nom de famille
Alighieri (ou AUighieri ou Allaghiera) que M. Rajna a publiée dans les
Studi daitteschi, III, p. 59-88, M. Sch. reprend l'examen delà question du
redoublement des consonnes devant ou après la voyelle accentuée (puledro
< pullitru, Alighieri <C AUighieri) ; une étude sur ce problème capital de
la phonétique toscane serait la bienvenue même après l'article de M. Parodi
qui en a si bien entrevu le caractère complexe. L'article de M. Sch. se
termine par l'examen dédie < débet, forme qui a souvent intrigué les
linguistes (cf. en dernier lieu, Gartner, Z. jiïr rom. Phil., XXXI, p. 235).
En réunissant toutes les formes du présent de debere qui semblent être
« raccourcies », M. Sch. a facilité les recherches ultérieures : il est vrai que
le verbe debere mériterait une monographie spéciale, où l'on tiendrait
compte de ses emplois multiples comme verbe modificatif dans les parlers
français et italiens. — J. Jud.
KT.l<i\RO?, Italiejiske Ord i Dansk ; Copenhague, Host. & Son, 1922; in-
8, 59 pages. — Cette brochure luxueusement imprimée forme le premier
fascicule d'une Italiensk Kultur-bibliothek publiée par Vltaliensk SeJskah.
^7^ CHROKIQ.UE
Après une introduction sur les mots étrangers en danois ; M. N. étudie les
mots d'origine italienne en danois, en les groupant par catégories séman-
tiques: musique et architecture, commerce, marine et guerre, politique
et industrie, phénomènes naturels, etc. Un index réunit les mots étudiés,
en somme assez peu nombreux ; ce sont, dans l'ensemble, ceux qui se
retrouvent un peu partout en Europe et leur passage d'Italie en Danemark
n"a pas, bien entendu, été toujours direct.
G. Bertoni, Poeti e poésie deî viedio evo e del Riiiascimento ; Modena, Orlan-
dini, 1922; in-i6, viii-345 pages. — Ce joli volume complète — qu'on
nous permette d'ajouter provisoirement — la série dont nous avons ici
(XLVII, 458)annoncé le début. Il se compose de quinze articles (dont quatre
inédits) : sept se rapportent à la littérature italienne, un à l'ancienne lit-
térature française, quatre à l'histoire des mœurs ou au folklore, deux à
l'archéologie, un à la méthodologie. Me ferai-je taxer de pédantisme si je
remarque que trois ou quatre seulement justifient le titre adopté? Mais dans
tous (et c'est bien l'essentiel) on retrouve la prodigieuse variété de connais-
sances, la richesse d'aperçus, l'agrément de forme à quoi l'auteur nous a
accoutumés. Dans le dernier (Filologia romança corne enidi:(iotie e scieti^a
natiirale e corne scieiija dello spirito), il expose l'idée qu'il se fait de notre
discipline et combat certains excès de « technicisme », de confiance dans les
formules, de défiance des idées générales, qui éloignent de nous, pense-t-il,
la jeunesse et le grand public ; il a repris ce sujet, avec plus de chaleur
et plus de précision, dans la leçon par laquelle il a naguère inauguré son
enseignement à Turin (Introduyione a un corso di le^ioni di filolo^ia ronhVi:^a ;
voir ci-dessus, p. 474). M. B. définit là un très noble et vaste idéal, que
peuvent se proposer, après quelques lustres de travail acharné, ceux qui se
sentent la force de l'atteindre : mais je demande en grâce qu'on ne nous
oblige pas tous à de si hautes ambitions ; et surtout ne les prêchons pas à
des jeunes gens, à des débutants, qu'elles seraient surtout propres, je le
crains, à égarer ou à décourager. — A. Jeanroy.
S. Santangelo, Dante ei li-ovatori proven:^al! ; Catane, V. Giannotta, 192 1 ;
in 8, 281 pages. — Je ne puis que signaler brièvement ce livre extrêmement
touffu où sont discutés avec subtilité divers problèmes de la chronologie
dantesque. L'auteur distingue trois périodes dans la « culture provençale-
progressive » de Dante. Pendant la première période, celle de la Fi ta Nnova,
à Florence, l'auteur n"a eu qu'une connaissance superficielle des trouba-
dours. La deuxième période, celle de Bologne, est marquée par l'imitation
et l'exaltation de Giraut de Bornelh; c'est alors qu'il aurait eu connaissance
d'un chansonnier provençal. A la cour des Malaspina, pendant la troisième
période, il aurait eu accès à un recueil de caractère historique, qui serait
également à la base des Conti di antichi cavaJicri et du Noveïïino. et qui
CHRONIQUE 477
aurait aussi été utilisé par Benvenuto dalmola (à cet auteur est consacré un
appendice, p. 269). Q.aant au cliansonnier qui a servi à Dante, ce ne
serait aucun des recueils actuellement connus, mais l'archétype des
manuscrits G, O, U, c, V^, P et S, qui débutait par les chansons de Giraut
de Burnclh et contenait aussi des biographies. — A. Langfors.
S. Debenedetti, Un riscoiitio orientale délia parahola di Peiie Ccirdinal;
Rome. 1920 : iu-8, 10 p. (extrait des Rendiconti délia R. Accadeniia dei IJncei,
t. XXIX, fasc. 7-10). — M. D. a eu l'heureuse fortune de retrouver dans un
recueil de contes chinois, le Iripitaka (traduit en partie par Chavannes,
Paris, 191 1), le thème de la célèbre //«Ai de Peire Cardinal; il le signale
également dans le Rosai iiini sernionuin de Bernardino da Busto, imprimé à
latin duxve siècle, et dans plusieurs nouvellistes italiens du xyi^ au xviue.
C'est donc vraisemblablement un conte oriental, utilisé comme exeniplum
par les prédicateurs du moyen âge et répandu par eux en Occident. — A. J.
Pœsie provençal i sulla origine e sulla naliira d'Atnore; Rome, Maglione et
Strini, 1920; in-12, 30 pages (Testi ro>nan~i per tiso délie scuole, a cura di
C. de LoUis, no i) ; — Poesia corlese in lingua d'oïl, Rome, Maglione et
Strini, 1920, in-12, 53 p. (même collection, n» 2). — M. C. de LoUis
entreprend de continuer la collection fondée par son prédécesseur E.
Monaci, qui en était arrivée, si je ne me trompe, à son vingt-deuxième
volume. Le format, la disposition typographique sont les mêmes, mais
non les prix, au moins sextuplés (ces deux plaquettes coûtent chacune,
avec la majoration « temporaire », 4 lires 50). Le principe non plus n'a
pas varié. Il ne s'agit pas de donner de nouvelles éditions critiques, mais
de reproduire, avec quelques améliorations, des éditions antérieures ou de
constituer, en utilisant des éditions diplomatiques, des textes provisoires.
L'absence de glossaire est très regrettable ; une table des matières aussi
serait bien commode. Le premier volume comprend dix-huit morceaux
lyriques (chansons, jeux-partis, coblas) ; le second, des fragments de la
Chanelte de Chrétien (environ 600 v. d'après l'éd. Foerster), sept chansons
d'amour et trois chansons de croisade. — A. Jeanroy.
Les poésies des quatre troubadours d'Ussel, publiées d'après les manuscrits par
Jean Audiau; Paris, Delagrave, 1922; in-i6, 160 pages. — Édition faite
avec beaucoup de soin et de goût, d'après le type adopté pour la collection
des Classiques français du moyen dge, mais avec quelques lacunes ou imper-
fections. On regrette par exemple de ne trouver aucune indication ni sur
les éditions diplomatiques, ni sur le manuscrit pris comme base : il y a
une surabondance vraiment fâcheuse de variantes graphiques et on retrouve
parfois, proposées dans la varia lectio, des corrections qui ont passé dans
les textes. Enfin il y a quelques grosses fautes d'impression, provenant
^y8 CHRONIQUE
évidemment de corrections tardives, et qui altèrent le sens ou la mesure
(notamment II, 23 ; VI, 28; XI, 14 ; XX, 27). Ces maladresses ou excès
de zèle s'expliquent aisément chez un novice. Mais M. A. a fait aux textes
quelqiies corrections vraiment heureuses et il en a donné des traductions
élégantes et précises, attestant un sens très fin de la langue, nettement
supérieures, à mon avis, à celles que nous trouvons dans une édition
allemande, au reste méritoire, des tensons et jeux-partis des troubadours
d'Ussel, qu'il nous a été impossible de signaler plus tôt '. C'est là, en
somme, un début très honorable et de bon augure. — A. Jeakroy.
Fred Shears, Recherches sur les prépositions dans la prose du moyen français
{XIV^ etXV^ siècles); Paris, Champion, 1922 ; in-8, 238 pages. — M. Sh.
s'est proposé de rechercher surtout les modifications qui se sont produites
au xive et au xv^ siècles dans l'usage des prépositions : prépositions nou-
velles ou acceptions nouvelles des prépositions anciennes, disparition de
prépositions ou de sens anciens, usage de prépositions qui ont disparu par
la suite ; c'est-à-dire que son tableau n'est pas complet puisqu'il y manque
ce qui existait avant et a continué d'exister après la période étudiée. C'est
un défaut analogue à celui que présente la première partie du dictionnaire
de Godefroy et qui empêche de juger de l'importance des innovations qu'il
enregistre. Je pense aussi que M. Sh., qui donne d'ailleurs des exemples
nombreux, aurait pu procéder utilement à des statistiques précises qui
nous auraient renseigné sur la vitalité des prépositions ou de leurs emplois.
Enfin, malgré la minutie des classements logiques essayés par M. Sh., on
peut penser qu'il y avait plus à faire dans cette voie et qu'une analyse
plus précise des exemples aurait permis d'apercevoir les raisons de certains
emplois qui paraissent parfois arbitraires. C'est ainsi par exemple que pour
l'emploi de en et de à devant les noms de villes, l'usage d'un auteur
comme Joinville varie suivant le sens du verbe et aussi, en partie, suivant
qu'il s'agit d'une ville de France ou d'une ville de Terre Sainte ou d'Egypte,
ce que les relevés de M. Sh. ne permettent pas d'apercevoir. Sous ces
réserves, le travail de M. Sh., très méthodique et très soigneux, est une
bonne contribution à l'étude d'un sujet et d'une époque encore mal con-
nus et rendra de bons services. Voici, sur le sens de quelques exemples,
de menues observations : p. 57, 1. 13 au travers n'est pas ici préposition
mais adverbe ; p. 69, 1. 19 : aval le vent est à tort compris comme équi-
I. Henry Carstens, Die Ten~onen aus deni Kreise der Trohadors Gui, Eble,
Elias und Peire d'Ussel (diss.de Kœnigsberg) ; Kœnigsberg i. P., 1914,
in-8, 1 1 1 pages. Voy. sur cette publication un long compte rendu critique de
M. Bertoni dans Annales du Midi, XXVII, 82. Quinze pièces sont communes
aux deux éditions; des huit chansons dont iM. Audiau a donné une édition
critique, deux (I, VI) avaient été éditées par M. Kolsen dans une publication
qu'il n'a pu utiliser.
CHRONIQUE .|79
valent à aval le veut ; p. 79, 1. 8 du bas, il ne faut certainement pas lire
aux dans les exemples cités, mais maintenir es ; p. 133-4 : par temps ne
signifie pas « avec le temps », mais « bientôt » ; p. 190, il est douteux
qu'il faille lire 5a/a't' au lieu dcwHtv, même devant un subjonctif masculin.
M. R-
A. HiLKA, Beitràge itir Fabel- uiid Sprichicorterliteratur des Mittelalters (Son-
de rabdnick ans deni pi. Jahreshericht der Schlesischen Gesellschaft fiïr vater-
làndische Cultur, Sitzung der Sektion fur neuere Philologie vom 1 1 . Dezem-
ber 1913); Breslau, 1914; in-8, 38 pages. —Dans la première partiede cette
brochure, M. H. donne les variantes qu'offre, pour le recueil de fables
qu'on est convenu d'appeler Roiiiuhis, le manuscrit 468 de Tours, non
utilisé par Hervieux, signale les divergences principales du ms. I Fol. 180
de Breslau, manuscrit parallèle, également inutilisé, du Romulus de iMunich,
et imprime, à la suite d'une liste des manuscrits de fables se trouvant à
la Bibliothèque de Breslau, le texte, inconnu par ailleurs, d'une Fabula
de comice et accipitre, d'après le ms. IV Fol. 42, du xv^ siècle (inc. luxta
suuin libitum posueiunt multi). La seconde partie contient 174 proverbes
français suivis chacun de une, deux, trois ou quatre traductions latines ver-
sifiées. Le recueil se trouve dans le manuscrit déjà mentionné de Tours
(fol. 178-186). Ce ne sont d'ailleurs pas tous des proverbes proprement
dits. Ainsi, les suivants sont des extraits de chansons :
147. Par le regart et par le ris
Que fist la belle m'a conquis.
154. Je aime loialment, ne ne suy mie aimé ;
Par faulce amour ay deceù esté.
158. Ma dame me commande [a] iravoiller et filer,
Et je suy si jeunete que ne puis endurer.
Ce sont, je crois, deux vers de treize syllabes, et il n'est peut-être pas néces-
saire de corriger, comme le fait M. H., jeunete en jeune.
167. Il n'a mie troys jours que [je?] suimarie[e],
Et si vouldroie ja que mon mari fust mort.
Quelques retouches que M. H. a fait subir au texte français me paraissent
mal venues :
93. Ce cuide lierre que fuit soient si frcre.
M. H. corrige inutilement lierre en // 1ère.
113. Tout voir ne fet [bien] a dire.
II). Toute parole ne fait [bien] a croire.
Les deux bien ajoutés par l'éditeur sont à supprimer.
M. H. imprime le no 127 ainsi :
Qui de[s] bons est, des boub se liengne.
4û() CHUOXiaUH
C'est lie bous qui est la bonije leçon ; voir La Descrissioiis îles relevions, v. 48
(Classiques français du luoyeu ài^e, n»^ 13, p. xiv et 27).
Le n" 157 se lit ainsi dans le manuscrit :
Quant que en fait par mesure
Si prophète et dure,
Et quant que fait sanz raison
Vet a perdicirn.
Au premier vers, que eu est pour qu'eu (c'est-à-dire qu'on) Qt M. H. corrige le
troisième vers sans doute avec raison, Quant qu'eu fait san^ raison. Mais
le deuxième, que M. H. lit Si est parfait et dure, doit plutôt être lu : Si H
profite et dure.
162. De torte bouge {uis. buchej fait l'en beau feu.
Q.ue signifie la correction ? C'est huclie qui est manifestement la bonne leçon
172. A deus, trois (wj. trues trais) groy[es] (et) pour la terre qui est dure.
Pro terra solida geniiua (ms. i^^eniine'), tria rosta sui ,'a.
M. Hilka imprime ainsi. J'avoue que je ne comprends pas. — A. Lângfors.
A. Hilka, Ùber einige italieuiscl)eProphe^eiuugen des i4.vud ij. Jahrbuuderts,
vornehmlich ïiber einen deutschen Friedens kaiser (Sonderabdruck ans dem ^4.
Jahresbericht der Schlesischeu Gesellschaft fi'ir vaterlandische Cultur, Sitzung
am ]o. Februar 1916); Breslau, 1917; in-8, 12 pages. — La « prophétie »
italienne sur un « empereur de la pai.\ » que M. H. republie ici d'après un
manuscrit ' qui a récemment fait partie de la collection Trivulzio-Trotii et
qui appartient aujourd'hui à l'antiquaire Jacques Rosenthal à Munich,
avait déjà été publiée par A. D'Ancona et E. Filippini, par celui-ci
d'après neuf autres manuscrits. Ce texte, d'auteur incertain, qui, d'après
Filippini, a été composé en 1400 ou 1401, débute ainsi' dans l'édition de
M. H.:
Più volte il voler mio m'ha sforzato
Et m'ha ditto : non tener celaio - ;
Quel che Dio vole sia manifestato
A tutta gente.
A la fin de son édition, M. H. donne des renseignements bibliographiques
sur d'autres « prophéties » analogues . — A. L.^ngfors.
1. M. Hilka a donné une description du manuscrit dans Beitrâge :(^iir For-
schung, Studien und Mitteilungeu aus dem Autiquariat facques Rosenthal, I
(Munich, 191 5), p. 171 et suiv.
2. Il faut sans doute supprimer le point et virgule. La construction
semble être , « que la volonté de Dieu soit manifeste... »
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION.
UACON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
LES RECUEILS
D'ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS
ANALYSÉS ET CLASSÉS
Ayantrintention de publier tous les recueils inédits d'anciens
proverbes français, et de donner en outre, sous forme de
répertoire alphabétique, une édition critique des proverbes
antérieurs au xv^ siècle (d'après tous les mss. connus), j'ai
examiné de plus près qu'on ne l'a fait jusqu'ici les différents
recueils de proverbes et les rapports qui peuvent exister entre
eux.
Parmi les « recueils de proverbes », je ne range ni les Pro-
verbes de Senehe \ ni les Proverbes ou Dits des philosophes ^, ni, à plus
forte raison les Proverbes an comte de Bretagne ' , les Proverbes des
bons mimynenrs'^ ou les Proverbes moraux àt Christine de Pisan "> .
o o
Tous ces ouvrages contiennent des sentences et lieux communs
1. Mss. Paris. B. N. fr. 916, 1545, 22921, 25545 ; n. a. f. 10257; lat.
4641 B; Arsenal 5142; Sainte-Geneviève 1654; Epinal, 189; Lyon 1234;
Nantes 212. Le prologue (Seneke son tiiestrefist Neroiis mourir') ne se lit que
dans trois mss., les autres commencent par Nourriture et chastoiemens . Les
sentences attribuées à Sénèque sont au nombre de 1 50 env. (i 54 dans le ms.
2554))-
2. Je prépare une édition critique de ce poème d'après une trentaine de
mss. représentant en tout 260 quatrains dont 50 (ou 5 2) seulement paraissent
être authentiques.
3. Éd. J. Martin (Dissert. Erlangen, 1892). Cf. Romania, XXII, p. 175.
4. Cf. Bull, de la Soc. des Ane. Textes Jr., 1877, p. 85, n° 23.
5. Éd. M. Roy (Soc. des Ane. Textes fr.), t. III, p. 45. Il y a plusieurs
versions anonymes de ce poème : dans le ms. fr. 1746 (f. 26), il est intitulé :
Cy commencent le[s] vers moranlx et notables enseignemens des saiges philosophes
et aultres. Il ne faut pas le confondre avec les Cent nouveaulx proverbes
moriiulx (ou doreO attribués quelquefois à P. Gringore.
Romania, XLVIII. JI
482 J. MORAWSKI
plutôt que de vrais proverbes ', encore que leurs auteurs fassent
quelquefois usage de proverbes % et que d'autre part bon
nombre de leurs sentences aient passé en proverbes. C'est pour
la même raison que j'élimine le poème de Saloinon et Marconi
et les traductions françaises des Distiques de Caion ' et des deux
Fûceliis +, ainsi que le recueil de maximes du ms. IV. 581 de la
Bibl.de Hanovre (xiV s.) 5.
La transition entre cette littérature gnomique et la littéra-
ture parémiologique est formée par quelques recueils qui
présentent les proverbes sous un aspect conventionnel, comme
les Folies, le Livre des quatre choses, les Proverbes et figures.
Le poème des Folies nous est parvenu dans deux versions,
dont l'une, conservée dans trois manuscrits, comprend 36 (32)
folies, tandis que l'autre, celle du ms. Arundel 507, en compte
57 ''". Plusieurs folies ont un caractère proverbial, p. ex. la 33"
1. On sait que le mot « proverbe » avait, au moyen âge, un sens très
vague : il s'appliquait souvent, peut-être de préférence, à des paraboles,
allégories, semences. Proverhium dîcitiir simititudu, parahola, etc., lit-on dans
un glossaire latin (B. N. lat. 10448, f. 80 v). Proverhium dicitur. . . verl>itni
perlonge aliiid quani vidctiir significaits, et hoc idem est qnod parabola, id est
occulta siiniîitudo(B.'i>i.ht. 12999, f. -) • Proverbe, dans le sens de «sentence »,
n'est pas moins fréquent, surtout en provençal : Membre ti del proverbi di
Coslanti. — Membre vos del proverbi que dist Majol (Cf. Roman. Forsct).,
]II, p. 426). Pareillement, les proverbes au vilain sont proprement les « sen-
tences » des vilains (le titre du poème connu sous ce nom se rapporte non
seulement aux respits finaux, mais avant tout aux strophes qui les pré-
cédent).
2. Parmi les sentences attribuées à Sénèque on trouve de véritables pro-
verbes comme Chiens en cuisine son per n'i désire. Il en est de même pour les
Proverbes aux philosophes.
3. Éd. J. Ulrich, dans les Roman. Forschungen, t. XV (1903), p. 41-
69.
4. J'imprime en ce moment quatre traductions (dont trois en vers) du
Facetus en hexamètres et une traduction en vers du Facctus en dis-
tiques.
5. Publié, sous le imt Altfran::;osische Lebensregeln, par H. Suchier dans les
Ronnin. Studien, t. I, p. 373-5-
6. Cf. Jahrbuch f. rom. u. engl. Liter., Vil (1866), p. 55-6, où l'on
trouvera aussi l'indication des mss. et des éditions de ce poème.
Sur les Folies, voy. aussi Romania, XV, p. 340 ; Not. et E.xtr., t. XXXIV,
p. 215.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 483
de la première version : Ki niiilt {titt)emprent et nient ne achevé ',
ou la dernière de la seconde version Ki pntejgne treit (l.creit) ou
//- querte (1. de:^ cjnerré) Ne mm ru ja sunf::^ poi'erté ^
Quelle est l'origine de ce poème? On trouve, dans quelques
mss. latins, sous le ùtre Septeni gênera stniloruut, une énuméra-
tion de sept folies qui aurait pu servir de point de départ aux
deux versions françaises, s'il était démontré que celles-ci sont
postérieures à celle-là. Voici le texte latin d'après le ms. B. N.
lat. i.|979, f. 143 (corrigé à l'aide du ms. B.N. fr. 19604, f. 3):
Qui tantum minatur quod non timetar,
Qui tantum iurat quod ei non creditul-,
Qui tantum donat quod depauperatur,
Qui tantum se negligit quod ab aliis negligitur,
Qui de re quam emendare non potest affligitur,
Qui rem sibi impossibilem facere nititur,
Qui crédit quod verisiniile non videtur.
Dans celte série, les trois premières stullitiae correspondent
exactement à la 6^, 7^ et 3'-' folies de la version Jubinal-He3'Se-
Halliwell, à la 8", 9^ et 5'^ de celle de P. Me3'er; les quatre
autres n'offrent que de vagues ressemblances avec quelques/o/Vw
françaises. — Enfin, plusieurs versions des. Proverbes aux philo-
sophes se terminent par un quatrain (d'authenticité douteuse) qui
se rattache également au poème desFolies :
Li homs qui riens ne scet et aprendre ne veult
Et qui n'a qui le serve et servir ne se veult
Et celui qui riens n'a et gaaignier ne veult,
Il n'est pas de merveille se povreté l'aqueult.
Les deux premiers vers, en effet, correspondent à la i''^ et à
la 25^ (23O folie dans la version Jubinal-Heyse-Halliwell^
le troisième vers rappelle la 11 '■" folie dans cette même
version.
Les deux autres ouvrages appartiennent probablement au
xv" siècle. Le Livre des quatre c/joses \ conservé dans deux mss.
î. Cf. Prov. au vilain, éd. Tobler, str. 202, v. 2-3.
2. Dans le recueil de proverbes du ms. lav. 18184, on lit (f. 153) :
Qui croit niechine ei de-{ quarre^, je ne mona san\ povreté.
3. Voy. P. Paris, Les mss. français de la Bibl. du Roi, V, p. 20 et VII, p.
393-
484 J- MORAWSKI
de la Bibliothèque Nationale (B. N. fr. 572 et 983) est un
recueil de maximes, proverbes et dictons énoncés par groupe
de quatre. Dans le ms. fr. 572, ce recueil est intitulé : Le
savoir par (l. que) Raysoji selon le nmistre de vertu de sapience
nous enseigne en quatre choses, c'est assavoir, etc. Par le maistre il
faut probablement entendre Aristote, car le recueil est précédé
des Natures de l'onime d'après Aristote. La copie du ms. 983 est
presque identique à celle du ms. 572, sauf quelques variantes
insignifiantes et quelques proverbes déplacés. J'ignore si cet
ouvrage est le même que celui qui a été imprimé plusieurs fois,
au cours du xvi* siècle, sous le titre de Livre des quatre choses
et de Quartenaire Sainct Thomas '. Une étude sur les quarte-
naires est encore à faire. Tel qu'il est, le nôtre semble reposer
sur un modèle italien, car il cite parmi les quatre plus grandes
cités du monde, trois villesde l'Italie (Milan, Florence et Rome),
et parmi les quatre cités les plus puissantes en mer, encore trois
villes italiennes (Gènes, Venise et Pise).
Les Proverbes et figures nous sont également parvenus dans
deux copies à peu près semblables (B. N. fr. 24461 et Arsenal
5066) ^ Il s'agit d'une série de 130 quatrains, sixains, etc.,
terminés par des proverbes et accompagnés de jolis dessins
qui illustrent la métaphore (non pas le sens) de chaque pro-
verbe. Ce procédé qui consiste à prendre les proverbes « au
pied de la lettre » rappelle les proverbes « réalisés » de Rabelais,
et il se peut que l'auteur de Gargantua se soit inspiré de ces
dessins dans le fameux chapitre xxii du livre V de Pantagruel.
1. Voy. M. -G. Duplessis {Bibliographie paréniiolo^ique, Paris, 1847, p.
130) qui cite aussi un Livre italien de Riminaldo et une traduction espa-
gnole de ce livre, qu'on trouve à la suite de plusieurs éditions du Galateo
espaiiol. Sur le Galateo, voy. aussi H. Knust, Mitteil. ans dcm Eskurial
(Bibl. des litt. Ver. in Stuttgart, CXLI), p. 414. D'après Knust, le quaternio
espagnol serait la traduction de la Dottrina délie Virtà e fuaa de Vi^i d'Ora-
zio Rinaldi. — Un livre des trois choses catalan a été publié par M. Morel-
Fatio, d'après uu ms. de la Bibl. de Carpentras, dans la Roviania, XII, p.
230.
2. Le ms. de la Bibl. Nat. a été décrit par Le Roux de Lincy, dans le
Catal. delà Bibl. des ducs de Bourbon, Paris, 1850. Le second ms. n'a pas été
signalé que je sache.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 485
Aux recueils qui présentent les proverbes sous un aspect
conventionnel se rattachent ceux qui groupent les proverbes
ou sentences commençant par les mêmes mots. Dans le ms,
6431 delà Bibl. de l'Arsenal on lit, à l'intérieur du plat supé-
rieur, une série de dix proverbes commençant tous par// faiilt
dont voici les deux premiers :
Il hiult cougnoistre avant aimer.
Il fault battre le fair (sic') tandis qu'il est chaud.
Une suite de huit sentences commençant par // n'est se lit
dans le ms. Arsenal 3647, au f. 42 v° et, moins les trois der-
nières, dans le ms. B. N. fr. 24431, au f. 160 v° '.
On trouve des proverbes épars dans les mss. B.N. lat. 14929,
n. a. 1. 36e, et fr. 19604 ^, des sentences dans les mss. B. N.
fr. 24392 et 25398, des dictons et maximes en vers dans
un grand nombre de manuscrits des .xV^ et xvi^ siècles '.
Recueils de proverbes proprement dits.
Si l'on écarte tous les recueils que nous venons de mention-
ner, il nous reste encore vingt-cinq recueils proprement dits
dont douze ont été publiés in extenso. Ces vingt-cinq recueils
sont conservés dans vingt-trois manuscrits dont dix remontent
au xiif, huit au xiv% cinq au xv^ siècle. Quinze mss. (dont
treize à Paris) ^ appartiennent à la France, six à l'Angleterre,
1. Des tirades de ce genre ont passé dans quelques recueils de proverbes ;
dans celui de Jehan Mielot, on trouve deux séries de dictons commençant
par // n'est (cL ci-dessous, p. 552). On pourrait aussi rapprocher une série de
proverbes latins en rimes, commençant tous par A7/ valet, qu'on rencontre
dans les mss. B. N. fr. 1623 et Oxford Rawl. A 293, f. 89 (cf. G. Macray,
Catahoi cod. mss. Bibl. Bodiei., t. I).
2. Ce ms. contient aussi une version inédite du poème latin :
Ad primum morsum nisi potavero mort sum.
Cf. Remania, XLI(i9i2), p. 214.
3. Beaucoup de dictons figurent aussi parmi les quatrains apocryphes des
Prov. aux philosophes.
4. Le Roux de Lincy, dans sa Bibliographie des proverbes (â la fin du t. II
de son Livre des Proverbes français, 2<^éà., Paris 1859) cite 34 mss. de la
Bibl.Nat. et 5 mss. de la Bibl. de l'Arsenal. Mais si nous en retranchons les
486 J. MORAWSKI
un à la Hollande, un à l'Italie. Le nombre des proverbes
varie entre 10 et 1300. A ces recueils proprement dits il
convient d'ajouter les Proverbes an vilain, conservés dans six
mss. et le Respit del curteis et de! vilain. Voici la liste complète
de ces recueils :
Nombre de
proverbes
A Paris, Sainte-Geneviève, 550, f. 282 v°. Fin du xiir s. 414
B Paris, B. N. lat. 18 184, f. 1.13 v°. Fin du xiii' s. 334
Ba Paris, B. N. lat. 13965, f. 33 v". xiv^ s. [1397J. 345
C Cambrai, Bibl. de la Ville, 534 (éd. Coulon). xiii'^ s. 229
Ca Cambridge, Corpus Christi, 450 (éd. Fr. Michel).
xiv^ s. 420
Ch Cheltenham, Bibl. Philipps, 8336, f. 96. Milieu du
xiv= s. ?
D Paris, B. N. lat. 14955, f. 119. xiii*^ s. 62
E Paris, Mazarine, 1030, f. 149 v°. xiii^ s. 74 + 30
F Paris, B.N. lat. 14799, f. 278 v^. xiv^ s. 89
G Paris, B. N. lat. 14929, f. 248. Fin du xiir s. 170
H Hereford, Cathedral Close, P. 3. 3. xiv^ s. 87
7 Oxford, Digby 53, f. 8 et 15 (éd. P. Meyer) '.
XIII'' s. 32+21
/ Oxford, Rawlinson A273 (éd. Stengel). xiv^ s. 13
K Oxford, Rawlinson C 641, f. 13 (éd. Stengel). xiii*^ s. 114
K Oxford, Rawlinson C 641, f. 15 ( » » ). xiir s. 249
L Leyde, Voss. lat. 31 F (éd. Zacher). xiii^ s. 269
M Paris, B. N. lat. 8246, f. 105 b. xiii" s. [v. 1286]. 10
A' Paris, B. N. lat. 8653 A (éd. Robert). Début du
XI v^ s. 65
P Paris, B. N. fr.23545 (éd. Ulrich), xn-s. [13 17]. 489
proverbes en rimes (Caton, Prov. des Sages, etc.), les recueils postérieurs au
xve s. et ceux dont nous avons déjà parlé, il ne nous reste plus que cinq
recueils proprement dits : en plus des deux recueils publiés depuis par Ulrich
(P, 5), Le Roux a utilisé les trois recueils F, Q et le fragment de X (auxquels
il faut ajouter ^ qui n'est pas mentionné dans la Bibliographie, mais qu'il
connaissait certainement). Le ms. Arsenal B. L. 344 (aujourd'hui 3659)
contient plutôt des refrains que des proverbes.
I. Ce ms. contient deux recueils qui se complètent mutuellement (cf.
P- 49î)-
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 487
Q Paris, B. X. lat. 10360. xv'^ s. 1302
R Rome, Vat. Reg. 1429 (éd. E. Langlois). xV s.
[v. 1444]. 798
5 Paris, B. N. fr. 12441 (éd. Ulrich), xv^' s. [ 1456J. 351
T Tours, Bibl. de la ville, 468, f. 178. xv^ s. 175
X Paris, B. N. lat. 603, f. 42. xV^ s. 46
:■ Proverbes an vilain (éd. Tobler). Six mss. de la fin du
xiii"^ s. (que nous désignons resp. par VFa, VA,
VFy, VF3, VH, VD, faisant précéder les sigles
de Tobler d'un grand V). 285
Resp. Le respit del ciirteis et del vilein (éd. Stengel) . 43
Les chiffres en marge de ce tableau se rapportent au nombre
total des proverbes, sentences, refrains, axiomes de droit de
chaque recueil ; n"y sont pas compris les proverbes latins
ni les traductions latines de proverbes français. Les proverbes
cités deux fois sont comptés doublement. Dans A, p. ex., le
nombre de proverbes proprement dits n'excède pas le chiffre
de 370; dans O, on en trouve à peine 800. Si l'on tient compte
de ce fait et de cet autre que beaucoup de proverbes appa-
raissent identiques ou à peu près semblables dans plusieurs
recueils à la fois, on ne s'étonnera pas que le nombre total des
proverbes conservés dans les 25 recueils dépasse à peine 20CO
dont 200 environ paraissent être postérieurs au xiv^ siècle. Ce
nombre de 2000 ne représente pas, tant s'en faut, tous les
proverbes qui avaient cours au moyen âge. Nous verrons plus
loin quelles raisons ont déterminé le choix des proverbes et de
quelle manière sesont constitués les recueils. Notons seulement
dès à présent que la plupart des recueils sont apparentés entre
eux et peuvent se ramener à un petit nombre de groupes, les-
quels ont encore entre eux des rapports multiples. Étant donné,
d'autre part, que chaque recueil contient des proverbes qui lui
sont particuliers, on peut présumer qu'il en était de même pour
les recueils qui se sontperdus, c'est-à-dire qu'il existait des pro-
verbes inconnus à tous les recueils conservés. On rencontre, en
eflet, dans la littérature du moyen âge, surtout dans les poèmes
didactiques et dans les sermons du genre familier, des pro-
verbes qu'on chercherait vainement dans les recueils. Il arrive
aussi que tel proverbe cité dans un poème du xiu'' ou xiV^ siècle,
.j88 J. MORAWSKl
n'a été consigné que dans un recueil du xV ou xvi'^ s.,
■comme le proverbe Tant crie on Noël qtiil vient, attesté dès le
XIII' s. ' et qui n'apparaît que dans le recueil de Jehan Mielot
(XX- s.).
Classement des recueils de proverbes .
On distingue généralement entre les recueils qui rangent les
proverbes par ordre alphabétique et ceux qui n'offrent aucun
ordre. Cette distinction, purement formelle, ne tient pas compte
des recueils où les proverbes sont classés par ordre de matières
(G) ni de ceux où l'ordre alphabétique ne comprend qu'une
partie des proverbes (F). Même dans les recueils dits alphabé-
tiques, l'ordre de Vab c est rarement observé rigoureusement;
quelquefois, on se contente de grouper les proverbes commen-
çant par la même lettre (^A) ou le même groupe de lettres (P).
— La répartition des recueils d'après les provinces de langue
française, quoique justifiée en soi, n'a pour nous qu'une valeur
toute relative : elle explique bien quelques airs de ressemblance
entre des recueils nés sur le même territoire, mais ne rend pas
compte des rapports, bien plus intimes, qui peuvent exister
entre des recueils provenant de provinces différentes. Quand
même nous parviendrions à localiser tous les recueils de pro-
verbes -, encore faudrait-il déterminer ce que chaque recueil
doit à sa province. Nous savons maintenant que les Proverbes
nu vilain ont été écrits en Flandre, mais nous ne saurions même
discerner au juste les couplets qui doivent être attribués à l'au-
teur de ceux qui ont été interpolés postérieurement par quelque
poète anglo-normand ou autre. — Il n'y a aucun rapport entre
1. Tant demeure Notiel qvi[l] vient (Vies des Pères, B. N. fr. 1546, f. 142
v-o a).
2. C'est ce que j'ai essayé de faire en me basant sur-des données positives
ou sur des indices intrinsèques. Voici le résultat de cette petite enquête :
l'Angleterre est représentée par Ca Ch I J K K' et le Respit, les Flandres par
L 5 et r, la Normandie par Q R X (g\. peut-être C), la Franche-Comté par
N, la Touraine par T; les autres recueils appartiennent au Centre delà France.
Mais la patrie du ms. n'est pas nécessairement celle du recueil : H est la
copie d'un recueil continental : T quoique écrit probablement dans la Tou-
raine, appartient plutôt au Nord de la France ; P est une compilation de
recueils flamands, anglonormands, etc.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 489
V et S, quoique les deux recueils aient été composés dans la
même province de Flandre; il y a, par contre, des rapports très
intimes entre v et des recueils de tout autre provenance. Il est
vrai cependant que les recueils écrits dans le Nord (Angleterre,
Normandie, Flandres) présentent quelquefois des analogies qui
semblent résulter plutôt d'influences locales que de rapports
douteux. Pour ce qui est de l'Angleterre, on peut même parler
de « proverbes anglo-normands », à condition, bien entendu, de
n'appliquer cette épithète qu'aux proverbes qui, jusqu'à
preuve contraire, ne sont attestés qu'en pays anglo-nor-
mand.
Puisque les proverbes eux-mêmes ne nous fournissent
aucun critérium qui puisse servir de base à un classement des
recueils, voyons s'il n'existe pas un critérium extrinsèque.
Ce critérium, je crois l'avoir trouvé dans les commentaires.
La plupart des recueils de proverbes sont conservés dans
des manuscrits latins. Cela s'explique par le fait que
ces recueils, écrits par des gens lettrés et destinés à l'usage des
clercs ou prédicateurs sont pourvus de commentaires en latin
(excepté le ms. lat. 603). Or, ces commentaires sont très pré-
cieux : mieux que les proverbes, ils nous renseignent sur la
nature du recueil et sur sa destination. Partant de ce principe,
nous pouvons adopter la classification suivante :
I. Recueils pourvus de commentaires en latin :
A. Commentaires scolastiques (traductions en vers
latins) : mss. 1 J K L M N T;
B. Commentaires bibliques (citations tirées des Ecritures):
mss. B Ba C {Ca) Ch H;
C. Commentaires allégoriques (proverbes moralises) :
mss. D E F G ;
D. Commentaires juridiques : mss. O R ;
II. Recueils avec commentaires profanes : v. Resp. ;
III. Recueils sans commentaires : mss. K' P S X (et les
Proverbes communs).
Comme on voit, le recueil du ms. ^ ne figure pas dans ce
tableau : c'est un recueil mixte à commentaires mi-bibliques,
mi-allégoriques, qui se rattache à la fois aux deux catégories
B etc.
^90 J. MORAWSKl
Iiiiportaucc des coimneiildires .
Cette classification des recueils (selon la présence ou l'absence
de commentaires et suivant les intentions des commentateurs)
n'implique pas des liens de parenté entre tous les recueils
appartenant à une même catégorie, pas plus qu'elle n'exclut
des rapports entre des recueils appartenant à des catégories dif-
férentes. Elle est cependant, à mon avis, la plus logique et la
seule possible. Elle est la plus logique, car pour le commentateur,
le proverbe n'est qu'un prétexte et le choix des proverbes se
trouve lui-même subordonné à des fins didactiques et morales '.
Le commentateur veut édifier (commentaires bibliques et allé-
goriques), instruire ou s'iiislriiire (comm. juridiques et scolas-
tiques), ou simplement amuser ceux à qui il s'adresse. Et elle
est la seule possible, car bien des proverbes apparaissent iden-
tiques dans des recueils n'a3^ant aucun rapport entre eux, mais
ce serait une curieuse coïncidence que de trouver deux com-
mentaires identiques dans deux recueils indépendants l'un de
l'autre.
Il ne faudrait" pas pourtant exagérer l'importance des com-
mentaires. En tant que rapprochements, ils valent ce que valent
tous les rapprochements. Ils nous renseignent sur l'état d'esprit
d'une classe, d'une époque; ils ne nous renseignent point sur
l'origine du proverbe \ Un exemple fera mieux comprendre
cette distinction et montrera, en même temps, lés efforts des
commentateurs pour concilier les proverbes avec leurs préoc-
cupations personnelles ou pour les interpréter dans un sens qui
puisse servir leurs causes respectives. J'ai choisi le proverbe
Bonne journée fait qui de fol se délivre, parce que c'est un des
1. En eHet, chaque commentateur voit le proverbe à travers ses préoccu-
pations personnelles ; suivant sa mentalité particulière, le inème proverbe
peut devenir une allégorie, un axiome de droit ou un simple exercice de
latin. Il est même piquant de voir tout ce qu'on a pu •> faire dire » aux pro-
verbes et comment le même proverbe a pu servir à tant de fins opposées :
c'est le ton qui fait la chanson.
2. C'est à tort aussi qu'on a prétendu que l'usage qu'en ont fait les
sermonnaires, par exemple, nous renseignait sur le véritable sens de
quelques proverbes obscurs ; c'est « l'application particulière » qu'il faudrait
dire.
ANCIENS PROVERBES I KANÇAIS 49 I
rares proverbes qu'on trouve dans les recueils de toutes les
catégories. Voici donc ces commentaires :
Coninientaire scohisticjne (traductions en vers léonins):
Exptdiens se de fatuo placide manet ede .
Prospéra lux fulsit si stultus ab aede procul sit.
Tempus lucra tulit quo fatuus proculit.
(B. X. lat. 8655 A, éd. Robert, p. 41.)
Comiii. biblique : Ejice derisorem et exibit cum eo jurgium, etc. ^/of .
22, 10 (B. N. lat. 18184, f. 145 ; 13065, f. 35).
Connu, allégorique: Iste stultus potest dici dyabolus qui saepe insidiatur ut
decipiat (B. N.Iat. 14929, f. 252, etc.).
Coiiim. juridique : Quia non debent stuiti esse melioris conditionis quam
periti... Per nimiam nanique opportuniiatem poten-
tiani princeps non concedendam conccdit (B. N. lat.
10360).
Cooiin. profane : Fous est qui aparente
Ne parent ne parente
Dont cuide avoir viltance;
Mais loing de lui le mete
N'onques ne lui promete
Chose ou ait espérance.
Il fait iiioiit boue journée qui de fol se délivre,
Ce dit li vilains.
(Prov. au vilain, str. 125.)
Je n'insisterai pas sur les différentes acceptions du mot stul-
tus (fol) dans les passages que je viens de citer. Mais il ne serait
peut-être pas sans intérêt de signaler l'influence de ces commen-
taires sur la littérature de l'époque. Les sermonnaires, par
exemple, s'inspirent de préférence des commentaires allégoriques,
comme on le voit dans le passage suivant qui n'est, en effet,
que -le développeinent du commentaire allégorique transcrit
plus haut : // fait bone jornee qui de fol se délivre ; nncor fait il
Diieudre jornee qui de mauvais se délivre, et iiielior qui de pecbié se
délivre : qui se délibérât de peccato et de diabolo {h. N. lat. 16505,
f. 220 v°) '. On trouve de même, dans les poèmes didactiques,
I. Cf. B. N. lat. 14961, f. 84 vu (nis. analysé par Hauréau, Not. et lixlr.
de quelques mss. latins, t. IV, p. i 5 1-82) : Dicitur vulgariter que « bonne jornee
fet qui de fol se délivre, multo magis qui a diabolo ; hic enim est hospes
malus qui omnem egestateni spiritualem introducit et omnem sufficientiani
toUit.
492 J. MORAWSKI
religieux, moraux, des trnces de commentaires, soit qu'il
s'agisse d'une application particulière de quelque proverbe ou
d'un rapprochement, grave ou plaisant. Pourquoi Rutebeuf
applique-t-il le proverbe 7\vil ucst pas ors quonvoit /îr/V^ exclu-
sivement aux hypocrites, comme si ce proverbe n'était fait que
pour eux ? Ouvrez le recueil du ms. lat. 14929, vous y trouverez
notre proverbe sous la rubique Ypocrita '.
On a noté minutieusement jusqu'aux moindres variantes des
proverbes. Or, il ne serait pas moins intéressant ni moins ins-
tructif d'étudier les fluctuations que ces mêmes proverbes subis-
saient au point de vue du sens.
A. Commentaires scolastiqijes.
Les Proverbia mag. Serlonis et les recueils de proverbes français-
la lin s.
En publiant \e^ Proverbia niagislri Serlonis du ms. Digby 53,
P. Meyer ^ remarqua que les vers latins qui accompagnent,
dans ce manuscrit, les proverbes latins se retrouvent, pour la
plupart, dans le ms. B. N. lat. 6765 (xii'^ s.). D'autre part, les
proverbes du ms. Digby présentent une grande analogie avec
ceux des mss. Rau^inson A 273 et C641, publiés par Stengel ">:
de part et d'autre, les mêmes vers latins accompagnent les
mêmes proverbes français. Quant aums. lat. 6765 qui ne con-
tient que les vers latins, Hauréau -^ en avait déjà publié des vers
de Serlonde Wilton, lorsque M. Werner 5 s'avisa de l'utiliser pour
son répertoire des proverbes et sentences latines du moyen âge.
Les Versus proverbiales — c'est à M. Werner que j'emprunte ce
1. Sur quelques rapprochements de proverbes français et d'axiomes de
droit chez Jean Lefèvre et Jean Brasdefer, voy. mes notes aux vv. 421,
1255 et 2454 de mon édition de Pa)iiphile et Gdatée .
2. Dociwiettts mss. de l'anc. littér. de la France, conservés dans les hibt. delà
Grande-Bretagne [extr. des Arch. scient, etlitt., 2^ série, IIl-V, Paris 1871], p.
170 et 177.
5. Zeilschrift f. frani. Spr. n. Liter., XXI (1899), p. 1-21.
4. O. c, I, p. 302-24.
5. Lalein. Sprichvôrter 11. Sinnspriiche des Mittelalters, ans Hss. gesammelt
[Santtnl. miltellatein. Texte, hgg. v. A. Hilka, fasc. 3, Heidelberg, 1912],
passim.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 493
détail — occupent les f. 64-71 et comprennent 189 sentences
disposées en 69 groupes et un grand nombre de vers provenant
de VYsoigrinuis, de ÏAnliilaria de Vital et de Claudien. Les
sentences qui forment groupe se rapportent à un même proverbe,
français ou anglonormand ', qu'elles ne font que traduire en
vers léonins. Les proverbes de Serlon étaient probablement des-
tinés à l'usage des écoles où son exemple devait bientôt trouver
des imitateurs. D'ailleurs, Serlon n'a pas été le premier à traduire
en latin des proverbes français : il a été devancé par Egbert de
Liège qui s'est servi du même procédé dans saFecunda Ratis ^
Le ms. Digby (/) comprend deux recueils qui se complètent
mutuellement; le premier, intitulé Proverbia niagistri Serlonis,
contient 32 proverbes français accompagnés des vers latins cor-
respondants ; le second, mmulé Diversa praverbia, comprend 21
proverbes qui manquent dans le premier recueil, mais dont les
vers latins se retrouvent également parmi les Versus praverbiales
du ms. lat. 6765. Ce second recueil est donc le supplément du
premier. Enfin, plusieurs proverbes qui n'ont plus de rapport
avec ceux de Serlon ont été ajoutés en marge et à la fin des deux
recueils.
Le ms. Rawlinson C 641 comprend également deux recueils
que nousdésignons par K Qt K\ mais le premierseul se rattache
aux proverbes de Serlon; encore y faut-il distinguerdeux parties:
dans l'uiie (n°' 1-48), chaque proverbe est suivi d'une ou de
plusieurs traductions de Serlon, dans l'autre (n°' 49-114), les vers
latins manquent et les proverbes eux-mêmes, sauf trois (56,
65, 82), n'ont plus de rapport avec ceux de Serlon, mais
remontent plutôt, du moins en partie, aux Proverbes au vilain
(i'). Quant au deuxième recueil (A'''), il est à peu près indépen-
dant deSerlon, malgré les vingt-cinq proverbes qu'il a en commun
avec K. Nous l'examinerons en analysant les recueils sans com-
mentaires dont K' fiiit partie K Enfin, le ms. Rawlinson A 273
1. M. Werner a rompu l'unité des groupes en classant les sentences selon
l'ordre alphabétique, mais il les a numérotées, ce qui permet de rétablir leur
ordre réel, conformément au ms.
2. Éd. E. Voigt. Egberts von Lûltich Fecunda Ratls, Halle, i889(cf. Journal
des Savants, septembre 1890).
3. Cf ci-dessous, p. 544, où nous examinerons aussi les rapports de K
avec K' et v.
^94 J- -MORAWSKI
(y) offre une petite série de 13 proverbes dont neuf se retrouvent
dans /A' et quatre dans 7 seulement.
Outre des proverbes français, on trouve dans IJK quelques
proverbes anglais (un dans/, deux dans/ et iv) dont l'un {K 5)
est cité dans / sous sa forme française '. Mais quelques pro-
verbes, quoique cités sous forme française, semblent n'être que
des traductions de proverbes anglo-saxons, comme Ki cretit
nioistin, ne jet milhere {K'jj) % ou du moins n'avoir eu cours
qu'en pays anglonormand comme KicnipoU aime iinie ii semble
Parmi les autres recueils de proverbes français-latins, il y en
a encore un qui se rattache plus particulièrement à Serlon, c'est
le recueil du ms. de Tours (T). Le ms 468 de Tours (anc. n°
178 de la bibliothèque de S. -Martin de Tours), qui contient la
fameuse Compilalio singularis exemploruin, a tait l'objet d'une
étude détaillée de L. Delisle ■+, d'où il résulte : 1° que cems. est
une copie tardive (xv^ s.) d'une œuvre remontant à la seconde
moitié du xiii'' siècle^ puisque le roi Louis IX n'y est pas encore
appelé saint et qu'on y trouve mentionné un tournoi qui eut
lieu à Meaux en 1264; 2° que le compilateur était un religieux
de l'ordre de Saint-Dominique connaissant la topographie de la
Touraine, du Maine et de l'Anjou. La compilation, dont M.
Hilka '> a publié des exemples, se termine par des vers de Primat,
1. Rappelons, à ce propos, les Proverhia irifaria publiés (d'après notre
ms. /où ils suivent immédiatement ceux de Serlon) par T. Wright (Poli-
tical songsof Engîaiid,Lonàon, 1839, p. 25 ij- • -
2. Stengel (/. c, p. 16) traduit» Wer die eriilc fiircl.itet, heslellt hein hirsen-
feld y-, ce qui donne à peine un sens satisfaisant. Or, dans la traduction de
Serlon, le mot moisun (yir . nioissoii) est rendu ^pAx passer ; il faut donc traduire
« Qui craint les moineatix ne récolte pas de millet» [parce qu'il ne prend pas
de précautions pour les éloigner de son champ], et ceci fournit un sens
excellent.
3. Le proverbe figure aussi parmi les Proverbes rtiraii:^ et vnlgnu:^, mais il
V provient également de Serlon (voy. p. 548).
Un autre proverbe de Serlon : Tondis aime amis (Sic usus damât : seniper
aiuicus amat) remonte à Salomon (Prov. XVII, 17).
4. Aaid. des Inscr. et Belles-Lettres (compte rendu de la séance du 27 nov.
p. 395-405) et Bibl. de V École des chartes, XXIX (1868), p. 598-607.
5. Neue Beitr. i. Er:^àblungslit. d. Mittelalters [tirage à part du ^o^ Jah-
resher. d. Schks. Ges. f. vaterl. Cnlttir, session du 5 déc. 1912], Breslau, 191 5.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 495
par des épitaphes et des proverbes. Nous ne nous occuperons
que des proverbes français qui sont au nombre de 175 et rem-
plissent les ff. 178-186. Ils sont écrits, connue tout le manuscrit,
sur une seule colonne. Chaque proverbe est accompagné d'une
ou de plusieurs traductions en vers latins; le nombre total de
ces vers est de 280 dont 3 6 appartiennent aux Versus de Serlon
et forment sans doute le noyau primitif du recueil. En effet, T
se compose, comme K, de deux parties : la première qui con-
tient 28 proverbes de Serlon correspond à peu près à la première
partie de K (sauf que celle-ci est plus complète) : la seconde qui
comprend des proverbes de toute provenance, voire des locutions
et refrains, n a pas plus de rapport avec Serlon que la seconde par-
tie de K. Mais, tandis que dans celle-ci les vers latins manquent,
les proverbes de T inconnus à Serlon sont, eux aussi, accom-
pagnés de vers latins qui sont sans doute l'œuvre de quelque
traducteur postérieur'. Ce traducteur a aussi ajouté quelques
traductions propres à celles de Serlon. Le proverbe O/// /'/Vn
aime a tari oublie figure dans les deux séries suivi la première
fois de trois traductions, dont deux de Serlon, la seconde fois de
quatre traductions indépendantes.
Le recueil de T ne semble pas être postérieur à la Coiupilatio
qui le précède -. A en juger par les proverbes de la seconde par-
tie qui présentent beaucoup d'analogie avec ceux qu'on lit dans
quelques recueils du Nord {LQ)\ il s'agit probablement d'une
copie de quelque recueil écrit dans la région septentrionale de
la France, sinon en pays anglonormand, comme c'est le cas pour
IJK. On y trouve aussi plusieurs apax, p. ex. Se bech y a, fau-
cille seit''. Je ne me rappelle pas non plus avoir rencontré les
refrains de T que je transcris tels quels :
1. Ces vers sont pour la plupart inédits ; quelques-uns se lisent dans le ms.
de Bâle A. XI. 67, d'où ils ont été extraits par Werner, 0. c.
2. Le texte de T est d'ailleurs très corrompu.
3. Quelques proverbes de T sont des préceptes d'hygiène ou de cuisine,
comme Anguille morte vin demande, et vive tve en babiinJaiice (cf. Werner,
p. 6, n° 128). Le proverbe La table ostee doit Ven laver et boire (cp. Corttesse
d'Anjou, V. 187-9 ; Ro"'- de Faiivel, éd Lângfors, p. 157, v. 460) remonte,
comme l'indique le vers latin correspondant : Mcnsa submota, priiis ablue,
posteapota, àïOrdinatio niensae, publiée en dernier lieu par St. Glixelli {Roma-
nia, XLVII).
^96 J- MORAWSKI
f. 184 v'o Par le regartet par le vis
que fist la belle m'a conquis,
f. 185 Je aime loialment ne ne suy mie aiméainsi,
par taulce amour ay deceù esté.
Ma dameme commande travoiller et filer,
et je suv si jeunete quenepuis endurer,
f. 18) vo II n'a mie troys jours que suy marié
et si vouldroie je que mon mari fust mort '.
Ces refrains ont été également traduits en latin, de même que
quelques locutions et sentences.
C'est du Nord aussi que nous vient le recueil de l'Université
de Leyde (L), publié par Zacher ^ Ce recueil, écrit, d'après
l'éditeur, au cours du xiii^ siècle, peut-être non loin de Saint-
Omer, contient, sous la rubnqnc Iiicipiunt proverbiarusticorani
niirabiliter versificata, 269 proverbes français accompagnés de
traductions en vers latins, pour la plupart hexamètres. Comme
l'indique le mélange de formes appartenant à des dialectes diffé-
rents ', L est unecompilation de plusieurs recueils. On y trouve
notamment bon nombre de « proverbes au vilain ■^ », ce qui
1. Lisez que je suy mariée.
2. Zeilschrijt jîir dèuisches AUeiium, XI, p. 859 (cf. Not. et Extr.,
t. XXXVIII, p. 348).
3 . On trouve dans L : caitf (19*) à côté de chaude (128) et chafe (261);
C0Hiaz7 (110) à côté de cohm/ (186), w//>/;^ (154, 157, 1 59) à côté deOTi«M;ç
(31). Les formes manger (124) et mange(^'y)y figurent à. côté de maiijue
(8). Caballus est représenté par cheval (211, 214), chivalÇSj, 267) et cha-
t'rt/(î2i) ; lupus par /t'w f 1 5 4), /// (137) et lou (160, 170); aqua par eaue
(61) et eve (135 et 150 où l'éditeur a pensé à Eve !). Les formes franciennes,
flamandes et anglonormandes (^/, noiin 6,covenaunt 259, etc.) correspondent
probablement aux différentes sources utilisées par le compilateur. A la langue
du compilateur même appartient probablement le traitement de à ouvert
(libre ou suivi d'une palatale) qui devient ;/ (vir. ue,ui) : cur (i"^-^), put
(196), wm/(i75), murt (l'y 1-2), plut (i 68), nu t (f^S), plue (16^), nure(i8^);
et celui de l'ô fermé (libre ou suivi d'une nasale) qui devient également u
(vfr. ou, 0) : duble (234), plure (243), gule (240), partut (227), pur (262),
demure (161), dolur (126), sun (129, 143, 190) ; ti suivi d'une palatale reste «
(vfr. ui) : frut (107), è fenné libre reste ei : peile (78), très (92), neie (247) ;
cani s donne f/)/H (33, 36, 134, 139, 158, etc.).
4. Sur les 269 proverbes de L, env. 70 lui sont communs avec v (sans
compter ceux communs à L,v et Serlon), parmi lesquels bon nombre de pro-
verbes inconnus auxaurres recueilsou aux recueils indépendants de v.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 497
n'est pas étonnant, vu que Z, et v ont été écrits dans la même
province de Flandres. Mais il est probable que le compilateur a
utilisé également, au moins en partie, les proverbes de Serlon qui
sont au nombre de 29 dans L. Il est vrai que ces proverbes ne
se suivent pas conmie (fans IJKT, que les vers latins qui les
accompagnent sont des traductions indépendantes et qu'on peut
même hésiter, pour quelques proverbes, à décider s'ils ont été
empruntés à Serlon ou à v. Néanmoins, la présence dans L de
quelques proverbes des plus caractéristiques atteste au moins que
le compilateur a utilisé, entre autres, Serlon. Je ne citerai que ;
89 Malc bouche doit len sorlouer (=: Serlon, 11° 3).
106 Qui crapoi aime, vmage li semble (=: Serlon, n» 41).
236 Mieiz vaut honour que ventre (nr Serlon, no 60).
La suppression des vers traditionnels dans L s'explique : il
s'agissait de faire traduire tous ces proverbes par quelque élève.
En effet, les traductions gauches et obscures qui accompagnent
les proverbes de L ne laissent aucun doute sur leur origine sco-
laire. Sous ce rapport, /.appartient déjà aux recueils français-
latins indépendants de Serlon dont les mss. M et N nousoffren t
deux autres spécimens.
Le recueil du ms. B. N. lat. 8246 (M) se rattache peut-être
encore de loin à Serlon. P. Meyer qui en a publié une quaran-
taine de gloses ' croit que ce ms. a été exécuté dans la seconde
moitié du xiii^ s., probablement vers 1286. Il contient un de
ces florilèges latins où l'on trouve pêle-mêle des vers mnémo-
techniques, des jeux de mots, proverbes et sentences. Quelques-
uns de ces vers se rapportent à des proverbes français dont ils
sont la traduction adéquate, p. ex. :
f. 103 vo b Dum canis os rodit, sociari pluribus odit '.
f. 104 yob Sepesolet dici : fiunt per munus amici.
Dando versa vice sunt filia mater amice.
f. 105 ' NuUa vetat scribi pellis ovina sibi.
f. lO) b Non de ponte caditcum qui(/. quo)sapientia vadit.
f. 105 \'° b Cantus stultorum prior est quam presbiterorum.
1. Romania, XXIV (1895), p. 170.
2. Werner (0. c.)a publié, d'après le ms. de la Bibl. de l'Univ. de Bàle
A. XI. 67, une variante de ce proverbe :
Dum canis os rodit, socium quem diligit odit.
Romania. XLVIIl. 32
498 J. MORAWSKI
Citons encore ce dicton curieux :
f. 104 vo a Sicut Pictavis nomen trahit ab ave picta,
sic est Andegavis avium (?)de stercore dicta.
Au milieu de ce florilège ont été insérés dix proverbes fran-
çais qui occupent une partie de la seconde colonne du f. 105.
C'est peut-être par hasard que ces proverbes ont été ajoutés aux
traductions latines qui les rendent superflus; peut-être aussi ces
proverbes ont-il été transcrits d'un autre recueil '. Les 2^, 8^ et
9*^ proverbes correspondent aux trois premiers proverbes de T,
mais les traductions diffèrent, sauf uneseule qui remonte à Ser-
lon :
Os nequam mulce ne quid sapiat nisi dulce.
Les n°' 3 et 10 figurent également dans T, mais dans sa
seconde partie. Enfin, le n° 5, qui manque dans T, se retrouve
sous une forme un peu modifiée dans K où il fait partie des
proverbes de Serlon. Les vers latins diffèrent de part et d'autre.
Si dans Z, et M il y a encore quelques traces des proverbes
de Serlon, le recueil du ms. B. N. lat. 8653 A (N) ^ n'a plus
aucun rapport avec ces proverbes Ce ms. a été décrit par Ul.
Robert ' qui en a publié un vocabulaire latin-français et le
recueil de proverbes qui le suit. L'éditeur nous apprend que ce
ms. est le cahier d'un écolier dArbois et qu'on trouve dans le
recueil, de mêmeque dans le vocabulaire, quelquesmots franc-
comtois. Mais le rapport à établir entre les proverbes français et
les vers latins qui les accompagnent ne va pas sans lui causer
quelque embarras. Il se demande « si les proverbes français sont
une traduction faite par l'écolier d'Arbois, ou si c'est seulement
un rapprochement, une comparaison de proverbes français alors
en vogue avec les proverbes latins » . L'éditeur n'envisage pas
1. Les quatre traductions latines qui suWewi lu ^proyerhe Oui bien aime n
tari oublie (cf. p. 500) sont toutes différentes de celle qu'on lit dans le florilège
(et dans T) : Siquis aniat bciie quid, iiinnemor esse ncquit.
2. Ce recueil contient 64 proverbes français avec traductions latines, dont
deux cités deux fois (nos 14 =z 35, 19 ^ 47), i proverbe non traduit (n" 3I))
et 26 traductions d'autant de proverbes qui manquent dans le texte.
5. Bibl. de V École des chartes, XXXIV (187 5), p. 38-46.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 499
une troisième hypothèse, la seule vraisemblable, suivant laquelle
ce seraientles vers latinsqui seraient la traduction des proverbes
mis en vedette. Les proverbes français, en effet, ne sauraient
être une traduction faite par l'écolier d'Arbois, étant antérieurs,
et de beaucoup, à l'époque où il écrivait. Nous pouvons aussi
négliger, l'hypothèse des rapprochements : abstraction faite de
quelques passages bibliques et de deux sentences classiques, que
nous expliquerons tout à l'heure, le texte latin n'est qu'une tra-
duction ou paraphrase en vers léonins des proverbes français,
traduction faite, selon toute probabilité, par l'ancien possesseur
du cahier, notre écolier d'Arbois. Nous passons ainsi aux
Traductions indépendantes
dont nous avons déjà constaté la présence dans LMT, mais
dont A'^ nous offre le spécimen le plus caractéristique.
Nous savons que c'était au moyen âge un usage constant
dans les écoles que de faire traduire aux élèves des proverbes
français en latin. Exercice ingrat, s'il en fût, mais qui permet-
tait au moins de se rendre compte si l'élève avait compris le
proverbe : le traduire, n'était-ce pas, après tout, le commenter ?
Quoi qu'il en soit, ces traductions, pour la plupart obscures ou
guindées, ne permettent aucun doute sur leur origine scolaire.
Voici comment je me figure la genèse de ces recueils scolaires,
soit A'^ ou L. Le maître dicte à ses élèves, en guise de « thème
latin» un certain nombre de proverbes français qu'il s'agit de
traduire en vers latins. Pour graduer ce genre d'exercice, on
les traduira d'abord en hexamètres, puis en pentamètres ' lesquels
demandent de la part du traducteur un maximum de concision
et partant d'effort. Le mètre préféré dans les traductions est le
vers léonin, en quoi se manifeste l'influence de Serlon ; il est
rare de trouver deux hexamètres rimant bout à bout (L). Pour
varier l'exercice, on évitera de faire rimer deux fois les mêmes
mots. Voici un exemple caractéristique pour ces différents pro-
cédés :
I . Dans N, chaque proverbe est accompagné d'une traduction en hexa-
mètre, suivie d'une autre en pentamètre.
500 J. MORAWSKI
Qui bien aime a tart oublie.
N: Cordis amorvyivix corde potest removeri.
Vix amor huic tabet qui solidum cor habet.
M : Ardores veri vix corde queunt removcri.
Ardor non fictus vix est a corde relictus.
Vix veri zeli removentur corde fidcli.
Corde nequit sera retrahi dilectio vera.
T : Oblivisci cum quis amat bene nescit amicum.
Ex zelo vero veniunt oblivia sero.
Vix estquin memorem quam bene diligo rem.
Si quis amat bene quid immemor esse nequit.
Dans A^, la traduction en hexamètres est suivie comme d'or-
dinaire, d'une traduction en pentamètres. Dans M, le proverbe
français est suivi de quatre traductions en hexamètres léonins :
dans la première^ on fait rimer un adjectif avec un verbe; dans
la seconde, deux participes riment ensemble; dans la troisième,
c'est le substantif qui rime avec un adjectif; enfin, dans la qua-
trième deux adjectifs riment ensemble. Dans T, ce même pro-
verbe est accompagné de deux hexamètres et de deux penta-
mètres léonins, où l'on voit rimer, tour à tour, une conjonction
avec un nom, l'adjectif avec l'adverbe, le verbe avec le nom,
enfin, le pronom avec le verbe.
Quelquefois, l'élève se borne à transcrire les premiers mots du
proverbe qu'il doit traduire : Dwn mi si duie Q^. . . ou Qua-
prenl . . . (L 20, 88), ou bien, il met à la place du proverbe
français un proverbe biblique, une sentence classique qui exprime
l'idée contenue dans le proverbe, procédé qui semble être fami-
lier à l'écolier d'Arbois. L'élève doit-il traduire le proverbe Oui
ma] fait il hait clarté} Il se rappelle naturellement la source
biblique de ce proverbe et il écrit à la place du proverbe français
l'équivalent latin : Oui inale agit odit iKcemQoh. III, 20). Il n'aura
plus qu'à paraphraser le texte biblique, par exemple :
Odit lucem gens impia si sit agens.
Plusieurs proverbes sont ainsi rapportés à la Bible, mais il
est focilede les suppléer, puisqu'ils ne sontquela traduction des
proverbes bibliques allégués. Je ne citerai que :
Qui parce seminat, parce metet.
Scrmo dulcis fraiigit iram.
/^.NCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5OI
Stultus si tacuerit sapiens reputabitur,
Duium est contra stiniuiuni rccarcitrare (Acia Apost.).
Ailleurs, le proverbe français est rapproché d'une sentence
d'Ovide ou d'Horace ou d'un vers proverbial dû à quelque tra-
ducteur antérieur '. C'est ainsi que s'explique le vers de Serlon
dans M et quelques vers anonymes qu'on trouve à la fois dans
les florilèges latins et dans les recueils de proverbes latins-fran-
çais (LAf 7). Il faut croire qu'on tolérait ces rapprochements
qui d'ailleurs ne dispensaient pas l'élève d'un effort personnel ^
Enfin, il arrive qu'un élève rompu à ce genre d'exercice, comme
l'écolier d'Arbois, ivzàuii de mcnioire le proverbe français en prose
latine qu'il n'aura plus qu'à mettre en vers léonins comme les
proverbes bibliques, par exemple :
Muiier magni paratus assimiiatur baliste.
Balistis rite similantur hère rediinite.
Se colère scelere pars erit accus liere.
Le premier passage est la traduction en prose du proverbe
français : Famé de fol aloiir est arbalesle a Unir, les deux passages
suivants sont les paraphrases poétiques du premier. Et voilà
pourquoi les proverbes français manquent si souvent dans N.
Après avoir ainsi examiné les différents aspects des recueils de
proverbes français-latins, nous pouvons résumer comme
suit les résultats de cet examen. Des sept recueils qui appar-
tiennent à cette catégorie, quatre {IJKT)se rattachent plus par-
ticulièrement à Serlon. Aucun de ces recueils ne reproduit le
nombre total des Versus proverbiales n\ l'ordre dans lequel ils se
suivent dans le ms. lat. 6765. Cette divergence s'explique par
le fait que les Versus ne contiennent pas exclusivement des pro-
verbes français et que d'autre part il a pu en exister des versions
où le nombre et l'ordre des vers étaient sensiblement différents
1. Il ne faut pas confondre les traductions tourmentées des écoliers, qui
visent plutôt la lettre que le sens des proverbes, avec les traductions d'une fac-
ture plus élégante et d'un air plus facile qui ont passé dans les florilèges. Il
est en général aisé de distinguer les unes des autres.
2. Les traductions anonymes qui paraissent être antérieures à celles des
élèvessout généralement suivies d'autres traducticms moins adroites. On peut
donc admettre aussi que celles-là servaient de modèleà celles-ci.
502 J. MORAWSKl
lie ceux du ms. 6765. Dans les versions franco-latines qui nous
en sont parvenues, on remarque pourtant un accord partiel avec
la version latine, quant à la disposition des proverbes.
Tels qu'ils sont, les recueils français-latins conservés repré-
sentent les différentes étapes par lesquelles les proverbes de Serlon
ont dû passer. I et /ne donnent encore que des vers de Serlon
avec les proverbes français correspondants ;dans iT, les proverbes
de Serlon sont suivis d'une autre série de proverbes dépourvus
de vers latins et étrangers à Serlon ; T ajoute aux proverbes
adventices des traductions propres, mais respecte encore celles
de Serlon; L remplace les traductions de Serlon par des traduc-
tions indépendantes, tout en gardant les proverbes français cor-
respondants qui sont noyés parmi des proverbes d'autre prove-
nance; il en est de même dans M, tandis que N n'a plus de
rapport avec Serlon. La chronologie relative de tous ces recueils
correspond à peu près à cette évolution.
Les recueils de proverbes accompagnés de traductions latines
semblent avoir joui longtemps d'une grande popularité. Gilles
de Nuits, ecclésiastique champenois, s'est amusé encore, vers
15 19, à traduire les «Proverbes communs » en latin, en vers
léonins \ D'autre part, on trouve des vers léonins aussi dans
des recueils appartenant à d'autres catégories, notamment dans
les recueils à commentaires allégoriques et juridiques. Mais là,
ils ne sont qu'un accessoire, qu'un divertissement. Leur véri-
table pépinière est Técole : c'est là qu'on les cultive, c'est de
là qu'ils se propagent pour envahir les recueils concurrents.
Tous ? Non pas, mais les meilleurs, les mieux frappés, les plus
faciles à retenir. Ceux-là passent, libres d'entraves, d'un pays
à l'autre, partout bien accueillis, citoyens du monde où se
recrutent les recueils d'élites baptisés du nom poétique de « flo-
rilèges».
I. Cf. Le Roux de Lincy, 0. c, I, p. xxxvi, et G.-Diiplessis, o.c, p.
122 ss. La vogue du recueil de Gilles de Nuits (ou Jean Nucerin, comme
on l'appelle aussi d'après son nom latin Joannes Egidius Nucerinus) est
attestée par de nombreuses réimpressions jusqu'au commencement du
xvne s.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5O3
B. Recueils avec commentaires bibliciues.
Le ms. B. N. lat. 18184 (B) a été analysé par Hauréau '.
C'est un recueil de sermons pour'les dimanches, suivi d'un
recueil de proverbes destiné, lui aussi, selon toute vraisemblance,
à l'usage des prédicateurs. A la fin, un traité intitulé De cnice
et bracchiis crncis. Les proverbes commencent au f. 143 v° sous
la rubrique Incipiunt proveibia viilgalia el latina et sont disposés
selon l'ordre alphabétique. Les proverbes soi-disant latins sont,
en réalité, des citations bibliques pour «justifier» les proverbes
dits « vulgaires ». Prises un peu dans tous les livres de l'Écri-
ture, ces citations ont rarement un caractèreproverbial; souvent,
ce ne sont que des bouts de phrases habilement arrangés pour
les besoins de la cause.'
Il existe, dans un autre ms. du fonds latin de la Bibl. Nar.,
un recueil très semblable à celui du ms. lat. 18 184. Il porte le
n° 13965 (anc. St. -Germain 1103) et contient le traité de inuta-
tionibns iiionetamin de Nicole Oresnie, suivi d'un recueil
d'exordes et de brocards de droit. Au f. 23 v° Incipinnl dicia
sive proverbia volgaria coiicordata aiictoribiis Biblie vel scriplorum,
titre plus explicite et plus exact que celui qu'on lit en tête du
recueil dans B, car les passages bibliques, comme nous venons
de le voir, sont plutôt des concordances, des rapprochements
que de vrais proverbes. Quant à l'addition : vel scriplorum,
elle n'est justifiée que par deux ou trois proverbes où le
commentateur allègue des sentences classiques. Abstraction
faite de cette divergence dans les rubriques et de quelques diffé-
rences dans le texte sur lesquelles nous reviendrons, les deux
recueils offrent une telle ressemblance qu'il est impossible de
nier leur étroite parenté. B remonte probablement encore au
xiii^ siècle ; Ba peut être daté d'une façon beaucoup plus pré-
cise : il est de l'année 1397 (cp. L, Delisle, I, 123), c'est-à-dire
de l'extrême fin du xiv^ siècle. B contient 334 proverbes, Ba en
compte 345. Cette différence s'explique par le fait que Ba, tout
en omettant 11 proverbes de B, en ajoute 20 inconnus à B, et
que deux proverbes y sont cités deux lois. Que Ba ne saurait
I. O. c, VI, p. 61 ss.
50.4 ]• MORAWSKI
être une copie de B, c'est ce qui résulte du fait que parmi les 20
proverbes de Ba inconnus à B, il en est plusieurs que nous
retrouvons dans les autres recueils de cette catégorie, qui sont
ceux de Cambrai et de Cambridge.
Le recueil du ms. 534 de la ville de Cambrai (C), dont M.
Coulon a publié une édition ', d'ailleurs assez médiocre, donne,
sous la rubrique Proverhia viilgaJa, un recueil alphabétique de
229 proverbes, commentés comme dans BBa, dont 160 se
retrouvent, sous une forme identique ou assez semblable, dans
les deux recueils de la Bibl. Nat. C semble être incomplet du
début, son premier proverbe Jprès grani joie grant courrou:{ cor-
respond au n** 20 de B Ba ^.
Le recueil du ms, de Cambridge, Corpus Christi 450 (Ca)
donne, sous la rubrique Cy commencent proverbes de Fraiince, 420
proverbes rangés par ordre alphabétique, mais dépourvus de com-
mentaires '. Néanmoins Ca se rattache visiblement au groupe
B Ba C, puisque environ 260 proverbes lui sont communs avec
BBa, auxquels il faut ajouter une quarantaine de proverbes
communs à CCa et inconnus à BBa ^. Mais ce qui atteste sur-
tout la parenté de Ca avec les trois autres recueils, c'est la façon
dont les proverbes sont présentés.
Les quatre recueils, en effet, rangent leurs proverbes par
ordre alphabétique, sans que cet ordre soit observé rigoureuse-
ment d'un bout à l'autre. Même Ca, qui le respecte plus stric-
tement que ne le font BBaC, s'en écarte quelquefois, et ces écarts
coïncident plus d'une fois avec ceux qu'on constate dans ABC.
Ca place ainsi, d'accord avec AB, le proverbe Oi bien esta ne se
remue z\'zm le proverbe Oui bien attenl nesurallent, et le proverbe
Par petit vient l'om a grant après les proverbes commençant par
1. Mètii. de laSoc. d'étiiulation de Candvai, LVI(i902), p. 1-174. M. Cou-
lon a négligé les commentaires de C, ou plutôt il les a remplacés par les siens
propres qui ne sont pas exempts de contresens. C'est ainsi qu'il traduit le
proverbe De couteel (1. contées) prent leus par « Prends le couteau par le
manche » et que le proverbe Entre deiis veri la tierce meure signifie d'après
lui : «Entre deux printemps la terre donne ses fruits. «
2. Cf. le tableau des concordances, p. 556.
3. Éd. Francisque-Michel, comme Appendice no III à l'ouvrage de Le Roux
de Lincy (II, p. 472-84).
4. Il s'ensuit que 25 proverbes appartiennent en propre à C et 120 kCa.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 505
Plus. Quelquefois, il suffit de modifier un peu les premiers
mots des proverbes pour rétablir l'ordre alphabétique, troublé
dans B Ba C et Ca. Le proverbe Oui ne voit ne garde n'a droit
à sa place avaul le proverbe Qui a seignor part poires, il n'a pas
des plus belles, que si l'on remplace, dans celui-ci, la préposition
a (donnée par B Ba Ca^ par o (C donne le synonyme de c»,
avec). Il s'ensuit: i° que Ca se rattiche au groupe B Ba C ;
1° que les quatre recueils, que nous désignons par^/, remontent
à un recueil X également alphabétique et probablement dis-
tinct du recueil primitif (O), comme semble l'attester la foute a
{avec), commune au groupe a et dérivant par conséquent de X.
Dans ce groupe a, B et Ba ionnem une fan.iillc, comme l'in-
dique, entre autres, la faute commune La biaiiie^ {Ca : La
leste) est Jor:;^ a garder qui soi nieïsmes amble. Nous désignons la
famille B Ba par b et le recueil qu'ils ont utilisé par j3. Le texte
de B est nettement supérieur à celui de Ba, et l'on peut s'en
rendre compte parles exemples suivants :
Goûte enossee est a poine curée (Ba : tirée).
Meauz aime truie bran (Ba : bien) que rose.
Quant Deus donc farine (Ba : famé), et deables toit (Ba : coust) sac.
Qui d'autrui dit folie, soi meismes oblie (Ba : oblige).
Qui de honeur n'a cure (Ba : Qui deshoneure nature), honte est sa
[droiture.
Soef trait (Ba : croit) mal qui apris l'a.
Beaucoup de proverbes ont été ainsi corrompus par le copiste
de Ba ; d'autres, sans doute vieillis à l'époque où il écrivait, ont
été supprimés ou remplacés par des proverbes plus récents. C'est
ainsi que les proverbes Bêle parole fait fol lié ou Honte est chapeaus
a jol ont été négligés par Ba et le proverbe Meau:{ vaut peins en
tnet que escUy^ en paroi remplacé par Meus vaut science que
richece '. En somme, Ba se présente comme un remaniement
de B, dû à quelque contemporain de Nicole Oresme, qui, en
essayant de rajeunir les proverbes qu'il ne coniprenait plus, n'a
pas toujours su éviter les contresens ^ Deux corrections faites
1 . Ces deux proverbes et quelques autres qui manquent dans Ba se retrouvent
dans Ca (C) et remontent sans doute à X.
2. Il serait intéressant de confronter, plus complètement que je ne puis le
faire maintenant, ces deux recueils reproduisant, à cent ans de distance, une
506 J. MORAWSKI
après coup par le copiste de En sont très significatives à cet
égard :
quiert
Clias quoit bien quel barbe il leclic.
L'en queut aucune fois quert la verge dont l'en est batus.
La première correction prouve que le copiste ne connaissait
plus le proverbe, sans quoi il aurait deviné le sens de qiioit (ou
9iioit^ ou, ne le devinant pas, il aurait écrit le synon3'me sait.
La seconde correction montre que le copiste ne comprenait
plus la forme qneiit (ciient^ ', pas plus qu'il ne comprenait
le sens de cette phrase. Et voilà le copiste de Ba surpris en
flagrant délit de détérioration de proverbes.
Quoique B, plus ancien et plus correct, mérite généralement
plus de confiance (\ntBa, il arrive que la leçon de ce remanie-
ment soit préférable à celle de B, comme nous l'avons déjà con-
staté à propos des deux rubriques. Cette remarque s'applique
notamment aux proverbes suivants :
Alenne (5 : Aloe)ne se puet celer en sac.
Ou volentiers ou envis {B : ou a ennui) vet li prestres au senne,
et à quelques bévues du scribe, p. ex, ceantes pour cavales.
Ajoutons que, parmi les vingt proverbes de Ba inconnus à B,
quatre se retrouvent dans C Ca et remontent sans doute à
Les rapports de b avec CCa sont plus compliqués. C contient,
outre les proverbes communs à a, une trentaine de proverbes
de b inconnus à Ca et une quarantaine de proverbes de Ca
inconnus à b. Il se rattache à /; en ce qu'il garde les commen-
sourcc commune, et de noter à ce propos les différents accidents qui arrivent
aux proverbes vieillis qu'on essaie de rajeunir.
1. Ailleurs le copiste de Ba écrit Oh/ petit semé petit coniieiit, oi\ conueut
est pour qjieiit interprété c^tieiit.
2. Peut-être le proverbe de Ba : Qui est mauvais il cuide que chacun h
resemble est-il un rajeunissement de : Ce cuide li lerres que tous li soient frères
(C Ca), et Teus desirre autrui mort qui(l) la seue est moult prés une variante
de Tel a son desirrier qui a son encombier (C Ca). Dans ce cas, il
faudrait ajouter ces deux proverbes aux trois inconnus à B et remon-
tant à X.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5O7
taires, mais se rapproche de Ca dans les variantes les plus
importantes '. Il n'y a pas de fautes communes à C /', ni à C
Ca si ce n'est la variante Autant chante fol que prestres, au lieu
de Avant chante, etc., forme donnée par h et qui s'accorde mieux
avec l'ordre alphabétique (le proverbe fait suite à Autant des-
pent avers coni larges) ^. Puisque C et Ca vont généralement
ensemble quand ils s'éloignent de/', nous désignons C Ca par c,
quoique leurs rapports soient beaucoup plus vagues que ceux
de B et Ba, comme l'atteste déjà la différence dans le nombre
des proverbes (env. 200) '.
Nous voilà donc en présence de deux « familles » remontant
à une souche commune, chaque famille étant représentée par
un ms. du xiii^ s. (-6-C) et par un ms. du wv s. (Ba-Ca). Il
s'agit de savoir laquelle des deux familles mérite plus de con-
fiance. Les variantes seules ne sauraient nous renseigner là-
dessus. Il n'y a, en effet, aucune raison de préférer telle variante
de /', so'm Dolente est la sori:( qui ne seit qu'un pertuis, à celle de
c : La souri:;;^ est inauvese {abaie) qui ne set Çqi n'ad) cun pertuis.
Et si le proverbe de c : Au senechal de la nieson peut on con-
noistre le baron paraît être une variante moderne du proverbe
de b : A la inesuiee quenoisl l'en le seignor, qu'est-ce que le
proverbe : Se bois 7i'a iau^ s'a il oroilles qu'on lit dans B, sinon
un rajeunissement peu heureux du vieux proverbe : Boisson ad
1. C V.1 avec Sa dans les variantes : Cbaitis 11 aura ja bonne escuele {B Ca:
bon oslel)et Oir dire va par vite (^BCa:par tout). La première forme s'explique
peut-être par une contamination avec le proverbe /« chaitis naîtra boue esaiete
que nespande qu'on lit p. ex. dans le recueil de Leyde (cp. Hauréau, 0. c, II,
97 et VI, 69, où ce proverbe est fort mutilé).
2. La forme de /' est appuyée par la leçon des mss. A L U (Aini chante),
par Q R (Avant chante), par les traductions latines (cf. ci-dessus, p. 497) et
par un vers dans Pampb. et Gai. (y. 8) : Avant canle Jo^ que prouvai re (cf.
ma note sur ce vers). La forme avec Atant ne se lit, en dehors de C Ca, que
dans les Proverbes communs et les recueils qui en dérivent, mais ce témoignage
n'a qu'une valeur très relative (cp. p. 554). Étant donné la ressem-
blance des deux mots, Atant est plutôt une corruption qu'une variante de
Avant.
3. C'est plutôt pour notre commodité que ' nous employons le
sigle c, mais en soulignant que la constitution de la «famille » ainsi désignée
comporte des réserves.
^OS J. MORAWSKI
oreilles, boxs escoute (Ca) '? Il serait oiseux de citer les autres
variantes, puisqu'elles n'élucident pas la question qui nous
intéresse.
Il nous reste pourtant un critérium très important, puisque
c'est grâce à lui que nous avons établi d'une manière indiscu-
table la parenté de Ca avec B Ba C, je veux dire l'ordre alpha-
bétique. Nous avons ainsi constaté que ces quatre recueils
remontent à un recueil également alphabétique, et même plus
rigoureusement alphabétique que chacun des recueils qui en
dérivent. A vrai dire, l'ordre alphabétique comportait déjà dans
X quelques restrictions — comme le prouve la comparaison de
beic — , mais il n'y a pas de raison, ceteris parihns, pour ne
pas préférer, des deux variantes, celle qui s'accorde avec l'ordre
alphabétique à celle qui s'en écarte. Si le proverbe De maiiveis
deteur pranî Fen aveine précède dans b Ca, le proverbe De
deniers mesconte\ ne grâces ne gre^, il est évident qu'il en était de
même dans X, c'est-à-dire que le mot deniers n"y comptait pas
pour l'ordre alphabétique. Mais si, immédiatement après ce
dernier proverbe, B Ba C donnent le proverbe De conté (C :
contées) porte loux, tandis que Ca lit : Des onailes coitnte^ prent-
le loue,'i\ n est pas moins évident que cette dernière forme du
proverbe mérite, au moins pour le début, plus de confiance,
puisqu'elle satisfait mieux les exigences de l'ordre alphabétique,
D'autre part, beaucoup de proverbes qui brisent l'ordre alpha-
bétique dans un recueil ou deux recueils apparentés manquent
dans les autres ou y sont cités à un autre endroit ; dans le
premier cas, il s'agit d'une interpolation, dans le second cas,
d'un déplacement du proverbe qui s'écarte de l'ordre alphabé-
tique. Ainsi b donne, après Bonte:^ autre requiert, les trois
proverbes ^ suivants qui régulièrement devraient précéder
celui-là :
Biaus chanters annule.
Bêle parole fel fol lié.
Bons marchiez est trouveùre.
1. Quand je n'oppose à B que Ca, c'est que le proverbe manque dans C
qui est incomplet, et pas seulement au début (cp. p. 504).
2. Le second proverbe manque dans Ba, pour la raison indiquée plus haut
(P- )05)-
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 509
Or, de ces trois proverbes, les deux premiers se suivent dans
Ca sous la lettre D : De bel chanter se ennoye Foin ' — De bel
pfOnics est li fol en joy, tandis que le troisième manque dans Ca.
Comme les deux autres respectent dans Ca l'ordre alphabétique
et qu'ils s'en écartent dans b, il s'ensuit que le copiste de B les a
déplacés en les transportant à la fin de la lettre B ; quant au
troisième proverbe : Bons marchie:{esl trouveûre, c'est sans doute
une addition du copiste de B. Le même copiste a intercalé entre
Maint et Mal, trois proverbes commençant par Mar qui
manquent dans r, et beaucoup d'autres proverbes de /^sont dans
le même cas. Inversement, les trente proverbes qui dans Ca
s'écartent de l'ordre alphabétique manquent tous dans b C \ ce
qui n'est certainement pas un indice en faveur de leur authenti-
cité, et la même remarque s'applique à quelques proverbes de C
inconnus à b Ca età tous les proverbes de Ba inconnus à B et c ^.
Nous pouvons donc déjà écarter comme étrangers à X un cer-
tain nombre " de proverbes particuliers à un recueil ou à
la famille b, et corriger les débuts des proverbes déplacés à
l'aide de ceux qui ne le sont pas. A ce dernier point de vue, Ca
(resp. c) mérite sans doute plus de confiance que b, mais, au
point de vue des interpolations, Ca ne le cède pas à b.
Enfin, c'est peut-être le renseignement le plus utile qu'on
puisse en tirer, Tordre alphabétique nous laisse quelquefois
entrevoir la langue du compilateur de X. Certains indices, en
1 . L'édition donne heit ; c'est évidemment une faute pour I^en (=
bet).
2. Sauf naturellement les proverbes déjà intervertis dans X et quelques
proverbes déplacés. Le prov. Oui ad hesoigne de fu as ungles se (1. le) qiteit
doit être corrigé d'après /' : Qui a tuestier du feu, etc., car le proverbe
tait suite à Oi ad mauveys veisin, etc. (Entre ces deux proverbes, Ca donne
encore : Oi ad paya e sauufé riche est si ne le yet qui se révèle ainsi comme
interpolation).
3. Ceci confirme notre hypothèse, savoir que les proverbes de Ba inconnus
à B mais cités dans c {Ca) remontent .à X.
4. Il peut naturellement arriver à l'interpolateur de placer les proverbes
qu'il ajoute à l'endroit précis où ils doivent figurer selon l'ordre alphabé-
tique. Mais souvent il se contente de les placer au début et à la fin de chaque
lettre (procédé fréquent dans h C) ou entre deux proverbes commençant par
le même mot.
5 10 J. MORAWSKI
cri'et, nous autorisent à supposer qu'il était anglonormand. Car
si l'ordre alphabétique est plus strict dans Ca — qui par ail-
leurs donne un texte assez corrompu, — cela tient en partie à
la langue même de ce recueil qui est anglonormande : Ca en
gardant les formes anglonormandesde X risquait moins de bri-
ser l'ordre alphabétique, tandis que h et C en leur substituant
des formes franciennes s'en écartent plus d'une fois '. Ht c'est
pour la même raison que Ca garde les proverbes anglonormands
de son modèle et en ajoute d'autres ^, alors que h les supprime
ou les remplace par des proverbes français. C qui tient le milieu
entre Ca et b, forme probablement la transition entre la version
anglonormande (représentée par Crt) et la version française de
b. Si, comme je le suppose, le recueil X était anglonormand, il
faudrait localiser C dans le nord de la France, peut-être en
Normandie ', puisque bon nombre de proverbes, en partie
anglonormands, qui ont été supprimés dans /', ont subsisté dans
Une autre question qui se pose est celle des commentaires.
Est-ce que le recueil X était commenté comme bC ou dépourvu
de commentaires comme Ca ? Je crois que les commentaires se
trouvaient déjà dans X et que Ca s'en est débarrassé pour n'être
pas gêné dans le choix des proverbes qu'il voulait interpoler.
Je sais bien qu'on pourrait soutenir l'hypothèse inverse, savoir
que X était dépourvu des commentaires qui n'auraient été ajou-
tés que dans les versions continentales. Mais d'abord, les recueils
sans commentaires devaient être une exception bien rare à
l'époque où il faudrait placer X +, ensuite les recueils avec com-
mentaires bibliques ne semblent pas avoir moins été goûtés en
1. C'est surtout l'observation des règles de la déclinaison qui est cause des
écarts de h, alors que Ca qui ne s'en soucie guère, garde, tout fautifqu'il est,
l'ordre alphabétique. Voici quelques exemples (je ne donne que les mots
initiaux des proverbes consécutifs) : /' : Fous-For:^^ (Ca : Fol-For^) ; Lierres-
Li hons-Len (d; : Larroiiii-Le boii-Len) ; /; : N'esvei!lié:;;^-Noire (Ca : N'e-
l'eillei-Neyr); h : Oui de loiii^-Oiii aise atani (Ca : Oiti de loing-
Oui eysé).
2. Quelques proverbes de Ca inconnus à A BC sembleu: remonter à Serlon
et à une version anglonormande de x'.
5. C'cit probablement un recueil du type C, mais plus développé qui a
servi de base à O et à i? (cf. p. 538).
4. Cl. ci-dessous, p. 543. Recueils sans coiniiieiitaires.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5 II
Angleterre que sur le continent. Nous en avons la preuve dans
les recueils de Cheltenham et dans celui d'Hereford.
Recueils indépendants
Le recueil du ms. de Cheltenham, Phillipps 8336 (C/;), ne
m'est connu que par l'échantillon qu'en a donné P. Meyer ', à
qui j'emprunte les détails suivants : les proverbes occupent dans
Ch les ff. 96-107, ils sont rangés par ordre alphabétique des
lettres initiales ; à la lin de chaque lettre, il y a quelques addi-
tions de la main qui a écrit les ff. 87 à 95 ; les proverbes sont
généralement commentés, mais quelques-uns au moins sont
dépourvus des commentaires.
Il est possible, voire probable que ce recueil se rattache au
groupe a, car les sept proverbes communiqués par P. Meyer
se retrouvent tous dans b, sauf le 6" qui n'existe que dans
le recueil de C, lequel de son côté omet le second, étant lui-
même incomplet au début. Ca n'en donne que quatre. Mais
il est impossible de dire si Ch représente comme C une étape
intermédiaire entre X (resp. Ca) et B, ou si ce n'est pas plu-
tôt un recueil remanié, comme l'indique le bouleversement de
Tordre alphabétique. Il serait intéressant de savoir, en particu-
lier, si les additions etîectuées à la fin de chaque lettre dans Ch
correspondent aux proverbes interpolés dans/?.
Le recueil du ms. de Hereford, Cathedral Close P. 3. 3 {H) ^
occupe à peu près 3 feuillets à deux colonnes et comprend 87
proverbes suivis chacun d'un commentaire d'une certaine lon-
gueur. L'ordre alphabétique n'est pas observé dans H. Le titre
Proverbia vulgaria cum cuncordanciis sacre scripture rappelle la
rubrique en tête du recueil Ba, et il y a même une quarantaine
1. Romania, XIII, p. 407. Je n'ai pas encore réussi à me procurer une copie
de ce recueil.
2. Ce recueil a été signalé par P. Meyer (p.c.)i\ propos de celui de Chelten-
ham. Le texte n'est pas exempt de fautes, p. ex. Miaus vaut près joichier (sic)
que près (s'\c) praiere. Les formes miaus (melius etmel), hiaiis, iaiie, iaiii,
attestent que H est la copie d'un recueil continental, qui appartenait peut-être
A la région Est de la France, comme l'indiquent les formes loiche et soiche
(cp. ry^opg/ lyonnais qui contient la rime soiche : qitoiche, le mot roiche
(crèche), etc.).
512 J. MORAWSKI
de proverbes communs à H et ci, mais les commentaires diffè-
rent de part et d'autre : ils sont plus développés dans H qui
accumule les allusions à la Bible. Voici comme exemple, le
second proverbe de if que je transcris tel quel :
// remeint asse^ Je cen que fol pnisf. — UnJe Psalmista : Cogitaveruut con-
silia que non potuerunt stabilire. Et Judith 1 1° b : Dicitur de Nabug' quod
ipse dixit cogitacionem suam in eo esse ut omnem terram suo subiugaret
imperio, et totum fuit aliter. El Job v^ c : Qui dissipât cogitaciones eorum,
ne possint implere manus eorum quod ceperant contra de Deo (sic) ? Job
xxi° j. V. Nemo avertere potest cogitationes eius queque voluerit hec fecit. Et
Judith ixo c : Illa post illa cogitasti et hoc factum est quod ipse voluisti.
Malgré les proverbes communs à H et a, H semble être à
peu près indépendant du groupe a : l'absence de Tordre alpha-
bétique et des commentaires de b C l'attestent. Au surplus, les
proverbes de i/ sont, en général, assez banals et se retrouvent
aussi dans des recueils indépendants de a, sauf quelques
variantes particulières à ce groupe. Quelques-uns des proverbes
les plus caractéristiques ne se lisent que dans les Proverbes rurau:^^
et vulgaii^ÇP), p. ex. :
Au desoz est qui pree (= P 1 12)
Bons est li damages qui au feu bout (- P 116)
Au main levoir n'est pas le bons eurs (cp. P 464)
De bon mar.geor mauves donoor (cp. P 388)
Li miaus a au soi por que len le loiche (cp. P 379)
De même, la variante Quant li chevaus est emblée {H : on
perdu), adoric ferme on Festable ne se lit que dans P. Mais
ailleurs, H combine la leçon de P avec une autre. Le nom de
Gibert dans Par un point perdit Gibers s'anesse ne se lit que
dans H et P, mais le mot ïasnesse (P a son a s ne) est une parti-
cularité du groupe a provenu nt de X. Le proverbe Petit e petit
plume li lous l'oie qu\ est un contresens — car le loup aura vite fait
de plumer l'oie — ne peut s'expliquer raisonnablement que par
une contamination de deux proverbes, savoir du proverbe
Petit a petit man^a le pinçon l'asne (^Q K)avec le proverbe : A pou
d'occoison plume li lous l'oie (P) '. Toujours est-il que la méta-
I. On trouve aussi la variante A pou d'achoison preut li lous le mouton,
dans A et R.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 513
plîore du loup plumant l'oie ne -se trouve que dans H P.
On ne peut pas parler proprement d'une parenté de H avec P,
car P est une compilation de plusieurs recueils, pour la plupart
inconnus (et. p. 548), mais il est possible que plusieurs proverbes
et variantes des proverbes communs à H P remontent à une
source commune. En tout cas, H ne doit que fort peu au groupe
a, si tant est qu'il lui doive quelque chose.
Parmi les proverbes de H on trouve aussi quelques refrains :
1 Bien se doit reconforteir
qui joie ateut
des maus qu'i[l] sent.
2 Après les maus d'amors vient la grant joie '.
5 Se je n'ai s'amor,
la mort m'est donnée,
je n'i puis faillier ^.
4 Je sent les maus d'amor por vos,
sentez les vos por moi ?
Vos ne lez sentez mie, les maus
d'amor (ein)si con je fais 3.
Ces refrains ont été également commentés, et d'une façon
même assez curieuse.
Les recueils avec commentaires bibliques ont dû être fort
répandus. Si je ne me trompe, tous les recueils alphabétiques, y
compris les recueils avec commentaires juridiques et les Pro-
verbes communs ^, remontent en dernier lieu au groupe a, et
ceux qui ne rangent les proverbes que par ordre des lettres ini-
tiales comme d et A s"y rattachent partiellement. Et c'est
encore une raison pour rattacher Ch au groupe a et pour en
exclure H. Nous avons pourtant, ne fût-ce que provisoire-
ment, classé Ch parmi les recueils indépendants.
1. Cf. le Kotn. de laPoire, v. 1 109-10.
2. Cf. ibid., V. 1424-5, et A. Jubinal, Noiiv. Rec, II, 239.
5. C'est la fusion de deux refrains qu'on lit dans Li Confrère d'Amours,
str. II et V (cf. Roiiiania, XXXVI (1907), p. 31, et les notes de M. Lângfors
p. 33 s.).
4. Cf. ci-dessous, p. 5 37 et 555 ss.
RomaHÏa, XLVIII. 3Î
514 J- MORAWSKI
C. Recueils avec commentaires allégoriqijes.
A cette catégorie appartiennent notamment trois recueils
provenant de la Bibl. St-Victor (B. N. lat. 14955 = D ;
14799 = F; 14929 = G) et analysés par Hauréau '. Sans
répéter ce qui a été déjà dit, retenons seulement ceci que ces
trois mss., dont deux remontent au xiii^ s., étaient destinés à
l'usage des prédicateurs : D et F sont des recueils de sermons,
G un répertoire alphabétique, sorte de vademecum pour prédi-
cateurs. Pas de rubriques dans F G; dans D : Incipiunt prover-
bia iii gallico.
J'ai trouvé dans un ms. du fonds Gaignières (aujourd'hui B.N.
fr. 24460) au f. 55 la copie d'un quatrième recueil qui, mal-
gré une grande ressemblance avec les trois recueils cités plus
haut, ne saurait être identifié avec aucun d'eux. Le copiste du
xvii" s. qui a transcrit ces proverbes avec un grand soin^ tout
en négligeant les commentaires, prétend les avoir tirés du ms.
de la bibl. de S. Victor coté 11 14, f. 149 v°. Or le ms, anc.
S. Victor 1 114 (actuellement ms. fr. 205 98) contient tout autre
chose que des proverbes. Un heureux hasard m'a pourtant fait
retrouver le ms. en question dans la Bibl. Mazarine où il porte
le n° 1030 \ L'erreur du copiste s'explique par le fait que ce ms.
a porté aussi la cote 11 14 (sur le verso du feuillet de garde),
mais cette cote a été biffée et remplacée par 1072, et c'est sous
ce dernier n° que le ms. a dû figurer dans la Bibl. de S. -Victor.
Les proverbes y commencent effectivement au fol. 149 v° ; la
rubrique rappelle celle de D : Hic iiicipiinit proverbia in gallico.
Enfin j'ai trouvé dans un ms. de la Bibl. de l'Arsenal (n° 946,
f. 78 b) un court fragment de 4 proverbes commentés comme
dans D F G. Nous désignons le ms. de la Mazarine par E et les
quatre mss. D E F G par J tout en négligeant le petit fragm.ent
de l'Arsenal.
La plupart des proverbes du groupe d remontent à une
souche commune : non seulement beaucoup de proverbes se
retrouvent identiques dans deux, trois ou quatre recueils, mais,
ce qui est plus important, les mêmes proverbes ont partout les
1. O. c, III, p. 80 ss., 341 ss. ; IV, p. 112 ss.
2. Ce ms. contient une copie des Distiiictiones de Nicolas de Biard.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5 I 5
mêmes commentaires allégoriques. C'est ainsi qu'à propos du
proverbe .J tart cric la coniiUc quand li las la tient par lecol,\ts
quatre recueils donnent la parabole suivante :
Cornix potest dici quilibct peccator qui ad modum comicis clamât « cras,
cras » confitebor vel agam penitentiam, sed quod non facit hoc vel illud,
clamabit in inferno c< las, las », quando iaqueo jelienne strangulabitur '.
Généralement, le commentaire fait une application plus ou
moins ingénieuse du proverbe pour en tirer une leçon de morale
propre à émouvoir le laïque par ce rapprochement inattendu.
Le proverbe Oui ne puet paier, si soit batuz^ a l'avenant "■ a ins-
piré au commentateur la réflexion que voici :
Hoc potest dici de illis qui noluut hic solvere, quia illi qui non solvent
hic, in futuro punieutur. . . Et taies non solum erunt vi.rberati a V avenant,
sed outre l'avenant.
Plus le proverbe est trivial, plus il gagne à être inter-
prété de cette manière mystique. Voyez ce proverbe Qui bon
morsel met en sa boche, boue uovele envoie a son cuer, ainsi justifié
dans d :
Bonus morsellus est verbum Dei, vel bonus morcellus est verbuni confes-
sionis, secundum omnes circonstantias peccatorum.
Relisons maintenant la réflexion que ce même proverbe a
suggérée à l'auteur des Proverbes au vilain (str. 225), et nous
verrons l'abime qui sépare les commentaires sacrés des com-
mentaires profanes.
Citons encore ce proverbe : Pour Vamor du chevalier, besa la
dame î'escuier, dont le commentaire : Li chevalier si est nostre
1. Dans un sermon français, conservé dans le ms. fr. 133 16, on lit, au
f. 57 : Enfin ço dist : Ce (ms. Co) vivrai encore, asse^ bien me porrai encore con-
vertir, trop est encore tost. Com cante licorheals : « cras, cras », demain, demain !
Cur hodiernnni sahis expectet, duhiutn cras. La même interprétation allégorique
du cri du corbeau se lit dans la Dime de penitance de Jehan de Journi (éd.
Breymann, V. 1316-24).
2. Ce proverbe fait allusion à une coutume rapportée ailleurs : Rilhildi,
quando non habent unde possint solvere, verberantiir loco solutionis (B. N. lat .
14929. f-2S4)-
5l6 J. MORAWSKI
Seis^nor, chascun scrjaut nosirc Seignor si est l'escider ' est un véri-
table tour de force dans ce genre.
Ces commentaires avaient certainement plus de chances
d'impressionner le public des sermons que les rapprochements
arides des commentaires bibliques dont Hauréau exagère sin-
gulièrement la portée lorsqu'il prétend que Nicolas de Biard se
serait servi d'un recueil semblable à celui du ms. 18184 (notre
ms. B). Il serait par contre facile de découvrir dans l'emploi
que les prédicateurs ont fait de quelques proverbes^ les traces
des commentaires allégoriques. A cet égard, on trouve, dans
ces commentaires même, des indications très précises ; quel-
ques proverbes sont accompagnés de la remarque : Hoc potest
vakre ad ilîud thema (suit le début du sermon) ; ailleurs on
recommande au prédicateur de rappeler tel « exemple », telle
anecdote, après avoir cité tel proverbe : Die exemplum de
muliere quain niaritus suus volens probare finxit se occidissc unum
hominem ^. Il arrive que le proverbe fait partie intégrante de
l'exemple qu'il résume, p. ex. :
Quidam mercator habuit uxorem nomine Bertam. Mercator precipiebat
ei ut daret pauperibus, ipsa autem quod dare debuerat sibi retînebat. Cum
autcm defuncta esset, nuntiatum est viro in extraneis partibus, mandaverat
autem Berta quod daret aliquid pro anima sua. Qui respondit : Bertefu a
lu niait : se qu'elle prit elle a, et plus n'en portera 3.
Cela suppose que l'usage des exemples s'était déjà répandu
chez les sermonnaires, et c'est sans doute l'efficacité remarquée
de cette éloquence populaire qui a suggéré à l'un d'eux l'idée
de composer, non plus un recueil d'anecdotes — à l'instar de
1. La (iaw? est probablement l'Église qui bénit ses fidèles serviteurs.
2. Sur ce conte, voy. A.-G.Van Hamel, éd. des Lamentations île Matheohis,
II, p. 179 s.
3. Ce conte que G. Paris croyait perdu (cf. Rowanïa, XX, p. 137, n. 3)
est au.ssi rapporté dans le ms. Arsenal 957, f. 125 {Contra avaros), dans
le répertoire de G (Eleemosina), d'après lequel je cite (les recueils n'en donnent
qu'un résumé), ainsi que dans les mss. A Q et, sans le commentaire, dans R.
Des allusions à ce proverbe se lisent dans les Vers de la mort de Robert le
Clerc (éd. Wahlund, str. CLXXX, v. 7) et dans le Congiê d'Adam de
la Halle (str. II, v. 8-9, éd. de Coussemaker, p. 275). Cf. aussi Lc-
coy de la Marche, La chaire Jrançaise au moyen dge, 2'-' éd., Paris 1886, p.
255, n. 4.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5I7
lacqucs de Vitry ou d'Hiienne de Bourbon -, mais un recueil
de proverbes « moralises ». Le but était le même : il s'agis-
sait de trouver dans les proverbes, comme dans toutes les allé-
gories de ce genre, la confirmation des vérités révélées, c'est-
à-dire une signification autrement profonde et grave que celle
qu'on leur attribuait communément, et en particulier dans des
poèmes profanes comme les Proverbes au vilain ou le Respit. Il
s'agissait en un mot de réhabiliter les proverbes salis par tant
de vilenies, et c'est pourquoi nous trouvons dans ^ bon nombre
de proverbes provenant de v, tandis que les commentaires de
1/ sont comme un défi ou une protestation contre ceux de z' ' .
Par ces commentaires, les proverbes moralises appartiennent
donc à l'époque des allégories, si féconde dans toutes les branches
de la littérature médiévale \ Si je ne me trompe, ils ont été
composés vers le milieu du xni^ siècle '. Mais passons à l'ana-
lyse des quatre recueils qui nous les ont conservés.
Dans D qui représente probableinent le noyau primitif, tous
les proverbes — ils sont au nombre de 62 — sont commentés
et se retrouvent tous soit dans deux soit dans les trois autres
recueils, excepté deux proverbes qu'on ne rencontre que dans
G. L'ordre alphabétique est encore bien vague. Les proverbes
synonymes ne sont pas séparés; le recueil lui-même débute par
quelques proverbes aux lettres initiales M-Q. Le premier trait
se retrouve dans E F G, le second est une particularité de D
et du fragment de l'Arsenal dont les quatre proverbes corres-
pondent exactement aux quatre premiers numéros de D. Il
s'ensuit que ce fragment se rattache à D.
1 . A côté des proverbes remontant à v, on trouve dans d bon nombre de
proverbes provenant du groupe a, p. ex. : Ala court le roi chfsciins i est por soi
ou Aiisi bien sont amoretes sous huriaus comme sous bruneie. Quelques-uns de
ces proverbes ont été empruntés à a avec leurs commentaires bibliques.
On peut évaluer à une centaine les proverbes de d remontant à ces deux
sources.
2. Qu'on se rappelle aussi les chansons, les fables et jusqu'aux lettres
nioralisées (Huon le Roi).
3. Il est vrai qu'on trouve déjà antérieurement des proverbes <■ mora-
lises » ; mais il s'agit là d'applications sporadiques et individuelles,
sans rapport avec celle du groupe d qui les a érigées en système. (Sur un
proverbe du Reclus de Moilliens, voy. la note de l'éditeur sur Curité, str«
CCXL, v. 10 ss.)
5l8 J. MORAWSKI
Dans E, le recueil proprement dit comprend 74 proverbes,
rangés par ordre alphabétique des lettres initiales, qui se
retrouvent tous soit dans deux soit dans les trois autres recueils,
excepté quatre qui sont propres à E. Ce recueil est suivi ou plu-
tôt complété par les Principia quoruiuimu sermoniiin qui démon-
trent pratiquement comment l'on peut prendre les proverbes
pour point de départ d'un sermon (usage pratiqué aussi dans
la littérature profane, notamment par les auteurs des romans
courtois, des contes et des jeux-partis). Cette seconde partie
contient encore une trentaine de proverbes français, dont plu-
sieurs cités deux fois, et quelques proverbes latins.
Dans F, on distingue également deux séries de proverbes :
la première qui en contient 63 correspond assez exactement au
recueil de E, et il y a même un certain parallélisme entre E
et F, en ce sens que leurs proverbes se suivent dans le même
ordre, sauf que £" donne 13 proverbes qui manquent dans F,
tandis que F donne 2 proverbes inconnus à E. La seconde
série de F comprend 25 proverbes dépourvus de commen-
taires dont une dizaine se retrouve dans E parmi ceux des
Py'incipia.
Le recueil de G fait suite au répertoire dont il est le supplé-
ment. Comme le répertoire qui en cela rappelle les Diction-
naires de Nicolas de Biard, le recueil était disposé selon l'ordre
alphabétique des matières, mais, par suite d'une erreur dans le
brochage, quelques feuilles ont été déplacées et doivent être réta-
blies dans Tordre suivant : ff. 253-60 ; 248-5 1 ; 262-5 ; 252, 261.
Le premier proverbe, qui est rapporté à la rubrique Amiens, se
lit, par conséquent, au f. 253:
Amiens : Mieux vaut amis en voie que deniers en courroie.
Viennent ensuite les proverbes relatifs à l'amour, à l'avarice,
etc. Quelques proverbes sont cités en plusieurs endroits : le
proverbe A to:;^ seignenrs toutes honneurs, par exemple, figure
à la rubrique Doniinus et à la rulirique Honor. Le proverbe A
bcsoing voit H homs qui amis li est est même cité trois tois. Ces
répétitions s'expliquent : de même que le répertoire qui le
précède, notre recueil n'est pas l'œuvre d'un seul copiste ; plu-
sieurs mains ont dû y collaborer, car on distingue au moins
trois écritures différentes. Beaucoup de proverbes ont été
ANCIENS PROVERBES 1 RAXÇAIS 519
ajoutés en marge ou en bas de chaque page ou bien dans les
vides laissés par le premier copiste pour permettre à ses
continuateurs de compléter le recueil ou le répertoire. Et
c'est ce qui explique aussi la présence dans G d'un assez grand
nombre de proverbes non moralises, c'est-à-dire étrangers au
recueil primitih
Quel est le rapport de G avec D E F } Lq recueil de G con-
tient :
a') tous les proverbes de D, excepté deux ;
/') tous les proverbes de E F qui manquent dans D et les
proverbes de D E qui manquent dans F ;
c) dix proverbes des Priiicipin qui correspondent à peu près
à ceux de F provenant de la même source;
d) les deux proverbes de D inconnus à. E F et neuf pro-
verbes de la deuxième série de F inconnus i\ D E\
e) beaucoup de proverbes inconnus à D E F en partie
empruntés, comme bon nombre de proverbes moralises, aux
Proverbes an vilain. Ces emprunts sont matériellement attes-
tés pour les proverbes. : Riches bons ne pèche, ce dit H vilois (sic)
et Pechiés ne dort, ce dit Ji vilains '.et il est probable que ces pro-
verbes qu'on ne trouve pas dans l'édition Tobler et d'autres
qu'on y trouve remontent à quelque version perdue de î;. ^
Quelques proverbes sont cités sous leur forme latine ', tout
prêts à figurer dans quelque sermon p. ex. :
f. 252 vo Qui fecit stulticiam bibat.
Qui niane non surgit dietani amittit.
Ibi débet res queri ubi est.
1. Sur ce proverbe, cité aussi dans 7i', voy. ci-dessous, p. 546.
2. Le proverbe Lune bonté T autre requiert est cité deux fois : la première
fois comme dans D E F, la. seconde fois avec l'addition : et cotée sa pcr.
Cette dernière forme remonte sans doute à v {c. 39, 223). Quand le com-
mentateur n'arrive pas à tirer une leçon morale du proverbe, il le cite
provisoirement sans commentaire, ou bien il le condamne formellement ;
c'est ainsi qu'il jette l'anathème sur le proverbe Qui jones saintit veux enrage
{-=r. z' 32) i;n remarquant : lia dicunt malt inipedicntes alios et retrahentes a
boiio agendo.
5 . Cette remarque s'applique aussi à quelques proverbes de î', p. ex.
Modiuin vint ad nummuni ve illi qui non Ijabet (= v 199).
5 20 J. MORAWSKI
G ajoute aussi quelques locutions, p. ex. : « Mali clerici de qui-
bus dicitur : Clerc rende qui font Je janihet a Saint Nicholas ' »,
des allégories et des extraits de sermons.
Il ressort de cette analyse que, sauf D, chaque recueil con-
tient un certain nombre de proverbes inconnus aux trois autres
recueils, ce qui est encore un indice en faveur de l'antériorité de D
dont tous les proverbes se retrouvent dans d'autres recueils.
E et F, étant apparentés, vont généralement ensemble ^ G se
rattache à D, quand il ne donne pas des proverbes inconnus à
D, par exemple :
Mal se garde (£ F se guete) du laron qui i'enclot en sa meson.
N'est pas honte de cheoir, mes de longement jesir en labor (G en la
bowe. — Cette addition manque dans E F).
Por ce te fais que tu me faces, non pas pour ce que tu me bâtes (la
seconde proposition manque dans E F).
Mais ailleurs, G donne aussi les variantes de £" F :
Qui mieuz aime autrui de soi, au molin mora de soi (£" Flen le doit
bien por fol tenir). Les deux variantes se lisent dans G.
Qui le bien voit et le mal prent il se déchoit a escient (E si se foloie
a escient ; F a bon droit se repent ; G il se fourvoie vel desoit a esciant ;
n'est pas merveille s'il s'en repent). Ici, G donne trois variantes qui corres-
pondent à celles de D E F.
Il s'ensuit que le copiste de G a utilisé un recueil du type
D qui a été complété plus tard par des proverbes et variantes
provenant de plusieurs autres versions du groupe d, voire
par des proverbes étrangers à ce groupe (i').
Remarquons pour finir que les proverbes et locutions du recueil
ne sont pas les seuls qu'on trouve dans G. Le répertoire en
contient bon nombre dont plusieurs figurent aussi dans le
1. La locution /fliVe le janihet se rencontre ailleurs :
La mort ne l'aseùre mie :
Moult tost li a fet le jambet.
{Vies des Pères, B. N. fr. 1546, f. 107 b.)
Mais l'allusion à saint Nicolas reste obscure.
2. Une fois, E se sépare de F pour aller avec D : Chascuns ne set quau
nés (F : qtt'a l'oill) li pent.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 521
recueil. En voici quelques-uns pourtant qui manquent dans le
recueil :
f. 1 Bonum non est eius qui lucratur, scd cui Deus dat.
f. 2 vo Grans cop est ramenez de loing.
f. 7 La chose qui est bien amee est souvent réclamée.
f. 30 vo Quiune foizescorche,deusfoisnetont(cf. f. 137 vo).
f. 37 vo Volgariter dicitur de pulcro homine et infami : C'est un biau
nient '.
f. 47 Teus se cuide desjeùner qui se disne — Tel cuideasavourcr (s.
cogitando) qui avale (consentiendo).
f. 114 Homines qui propter vanam gloriam verba de se jactatoria
proférant similes sunt avi que vocatur ciicu que nichil scit diccre vel can-
tare nisi nomen suum '.
Recueil mixte
Le recueil du ms. Ste- Geneviève 5 50 (^)qui remonte au xiii^
S. (2^ moitié puisqu'il fait suite à la Légende dorée de Jacques
de Varazze) mérite une analyse plus détaillée K Ce recueil, l'un
des plus riches et plus précieux que nous possédions, contient
416 proverbes et locutions, rangés par ordre alphabétique des
lettres initiales, qui remplissent les ft". 282 v° à 294. Les pro-
verbes sont écrits sur deux colonnes, chaque colonne compre-
nant en moyenne huit proverbes commentés. Le grand nombre
de doublets + — une vingtaine dans A sans compter quelques
1. Cette locution ne s'appliquait pas uniquement aux hommes. Dans la-
Mt'dilalion de la iiiotl, poème dont je connais plusieurs mss., on lit :
Chasse dont de toy vaine gloire
Qui n'est que vent, c'est chose voire,
Et ta vie un beau néant (B. N. fr. 916, f. 179).
2. Cette allégorie se rapporte au proverbe Adés chaule le cucii de soy mesnies,
qu'on lit dans le recueil d'Et. Legris.
3. Quoique Le Roux ne le cite pas dans sa Bibliographie, il est certain
qu'il le connaissait, puisqu'il lui a emprunté beaucoup de proverbes cités au
cours de son Livre.
4. J'appelle ainsi les proverbes cités plus d'une fois dans le même recueil.
On ne trouve, en moyenne, que deux ou trois doublets dans chaque recueil.
Dans A, toute la gamme des doublets est représentée, depuis la simple
répétition du proverbe jusqu'aux variantes les plus éloignées. Quelquefois,
le doublet est une forme plus récente du proverbe : Ce cuide li lerres {li
larron) que luit soient si frère (si co)npaignon). Les deux formes se lisent
dans A.
522 J. MORAWSKl
proverbes de sens identique — indique à lai seul qu'il s'agit
d'une compilation faite de plusieurs recueils. Cette supposition
est confirmée par l'examen de la langue ' et par les commen-
taires qui sont à la fois bibliques et allégoriques. Voici, comme
échantillon, le premier proverbe de A :
A petite fontaine boit Vcii soef. — Fons parvus brevis predicatio. Ysa. : Ver-
bum abreviatum faciet Dominus. Vel parvus fons doctrina evangelica. Rester :
Fons parvus currit in flumen magnum. Eccles. : Aqua sapiencie salutaris
potabit eos. Ystiins : Haurieiis aquas in gaudio de fontibus salvatoris. Doc-
trina heretica fons turbatus pedc, et c. Tanien dicitur P/w. : Aque furtive
dulciores sunt.
En effet, le compilateur de ^ a utilisé des recueils apparte-
tenant aux groupes a et ^ et il a combiné les commentaires
bibliques avec les commentaires allégoriques, ce qui ne veut
pas dire que tous les proverbes et commentaires de A remon-
tent à ces deux groupes ; car on trouve dans A des proverbes
inconnus à a et J, soit que le commentateur ait utilisé d'autres
recueils à commentaires sacrés, soit, ce qui me paraît plus
probable, qu'il ait greffé ses propres commentaires sur ceux
qu'il trouvait dans ses modèles. En tout cas, il s'est inspiré de
ces derniers, et il en a usé avec une certaine discrétion. Les pro-
verbes qui manquent dans a et d ont été probablement emprun-
tés à d'autres sources, mais ils ont été commentés de la même
manière biblico-allégorique que les autres, y compris les pro-
verbes emprimtésà des recueils profanes (v^.
A la base de A, il y a un recueil du groupe d que A rappelle
et par sa disposition (ordre alphabétique qui ne s'étend pas au
delà des lettres initiales des proverbes) et par sa destination (à
I. On trouve dans A (comme dans Z.) des traits linguistiques propres à
plusieurs dialectes, p. ex. aigtie à côté de eve, coe et coue à côté de queue.
Qiielques formes appartiLnnent à l'Est de la France : nien aille, consoill, chau-
âûil (à côté de conseil, chaudel). Ces doubles formes correspondent quelque-
fois aux doublets :
Por noiant fait l'en a mort chaiidoil.
mais: Q.uant ge serai morz, sime fetesc/;flî/(/^/.
C'est de même que les proverbes Aiguë (Eve) coie ne la croie et Ain^
(Eini) chante fous que prestres figurent à la fois à la lettre A et à la
lettre E.
ANCIENS PROVERBES IRANÇAIS 523
l'usage des prédicateurs) '. Enfin, il y a dans A, comme dans E
F G, quelques proverbes non commentés. Le recueil le plus rap-
proché de A est £" : sauf six proverbes qui manquent dans A,
on y trouve tous les proverbes de la i''' partie de E, y compris
les quatre proverbes de E inconnus à D F G, avec les variantes
particulières à E, resp. E F'. D'autre part, le manuscrit utilisé
par A est, au point de vue du texte, supérieur à E aussi bien
qu'à D FG K Quelques pro\erbes moralises inconnus à d ont
peut-être été empruntés directement à des sermons, comme le
proverbe Vieille hart ne puet tortre et vieill chien est mal a mètre en
bien •> ou la locution Geste coe n'est pas decest veel'^ qui se rattache
à une historiette connue.
Ce stock primitif a été complété probablement par des pro-
verbes empruntés aux groupes a et i', sans qu'il soit possible de
déterminer pour chaque proverbe commun àa v A auquel des
deux groupes il a été emprunté par A. On peut cependant
évaluer à une centaine les proverbes du groupe a qui ont passé
dans A, sans compter ceux qu'on ne trouve que dans Ca
ou dans des recueils postérieurs qui se rattachent en partie au
groupe a (^0 R) ^.
1. Oq trouve dans A les mêmes indications d'ordre pratique que dans d ;
à propos du proverbe De douce assemblée dure desserrée, le commentateur
remarque : Hoc poiest predicari in luipciii. D'autre part, on trouve dans A
non seulement quelques proverbes latins (comme dans d), mais de ces
proverbes et locutions macàroniques si fréquents dans les sermons ; p. ex.
A mol pasteur \uipus facit lanam — Par lot me clmce, fors in aqua. Inverse-
ment, on trouve quelques mois français dans les commentaires latins.
2. C'est ainsi que A donne seul la variante de E : En petite maison a Deus
grant parçon (ailleurs : part).
3. Voici sur quoi je fonde cette conjecture : le prov. Blauclh' berhis , noire
berbis, autant m'est se tu muers com se tu vis figure dans D E parmi les pro-
verbes commençant par la lettre N ; dans A, ce même proverbe figure à la
même lettre, mais commence par Noire berbi:{.
4. Hauréau (0. c, VI, p. 69) rapporte d'après un sermon la même fusion
des deux proverbes : Vies hart ne puet tortre ne vies chiens est mais a nietre en
tien .
5. Cf. ibid . , IV, p. 177.
6. Je me suis basé dans ce calcul sur les variantes, les commentaires,
ainsi que sur le fait que les proverbes extraits du même recueil se suivent
dans A par groupes de deux ou trois. Le compilateur a probablement uti-
524 J- MOKAWSKI
Al' enfin se rattachent des proverbes comme A petite fontaine
boit l'en soef — Bien a sa cort close cui si voisin aiment — Chose
perdue cent soic;^ valt — Priver mar achate — Tel te voi tel t' espoir —
Tel le veei tel le prene:^^ et des variantes comme ]a ne verroii si
mal larron com le privé (F A) ou. Tiiit li doi de la main ne sont
mie onni. Il y a une trentaine de proverbes qui peuvent être
rapportés à v, soit qu'ils ne se trouvent que dans v A, soit que
les recueilsqui les citent les tiennent également de t^. En emprun-
tant des proverbes àt;, et en les sanctifiant, le compilateur de ^
n'a fait que suivre l'exemple du premier auteur des proverbes
moralises '.
Restent encore plus de 200 proverbes et locutions inconnus
à fl (i z/ (et en grande partie à tous les autres recueils conservés),
parmi lesquels on remarque un certain nombre d'apax, quelques
dictons et trois proverbes latins. Parmi les proverbes inconnus
aux autres recueils je ne citerai que :
f . 286 a Entre deus samedis avient moult de merveilles '.
f. 288 b Mar vit li piez la dent >.
f. 288 vo a Maint fol pest Deus, mainte foie a bêle cote *.
f. 294 a Tout est perdu quant qu'en a doné as mires.
lise un recueil intermédiaire entre h, C et Ca. Le proverbe Nature reverture
et la variante Pour un po'nit perdit Ganhert s'arnesse se lisent seulement
dans A B, les proverbes Soffrir convient et Tierce foiiÇTroi:^ foii) c'est
droi:( seulement dans A Ba. Il y a de même des proverbes et variantes
particulières n A C, à A Ca et aux groupes A COR, A Ca O R, A
Q R {A O, A R) qui sembiein remonter, au moins en partie, à une source
commune (cf. p. 537 s.).
1. Il arrive aussi au compilateur de A de condamner (cp. G) ou de vou-
loir corriger le proverbe ; à propos de celui-ci : Cliose perdue cent sous valt, il
remarque : « Melius diceretur : CIwsc donnée cent s. valt, quia omne datum
optimum. »
2. Le Roux qui cite ce proverbe (I, p. 1 30) a lu avoieut.
J. Va, va, mar vit li pies le dent (Jean Bodel, Jus de S. Nicholai,
V. 314).
4. C'est d'après ce proverbe qu'il faut corriger d'uis en dius (et partant luis
en /n«)dans ce passage d'un fabliau publié par Montaiglon-Ravnaud (/^fCM^iV,
III, p. 57, V. 83-4):
Et pour ce queli uis fu tuis,
Dist on encor : Maint fol paist duis.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 525
Voici maintenant quelques dictons et locutions, en partie
inédites :
f. 284 v» b Ce semble qu'il ait borse tiovee '.
f. 288 a Cist t'>t hors des gons -.
f. 286 vo a Ele a non » mar-ni'i-esgardés >> >.
f. 286 vo b Ge bouteré a vostre chareste.
f. 287 b II est du verjus de Nort qui ne puet meùrer -t.
f. 289 b Ne gras poucin ne sage Breton s.
f'. 289 vb Or est Brie bone.
Il y a dans A une trentaine de locutions, justifiées, comme
les proverbes, par la Bible et les dogmes ^.
Les commentaires sont souvent ingénieux, plus ingénieux
quelquefois que ceux du groupe d. On y trouve de ces rap-
prochements inattendus qui surprennent d'abord par leur
étrnngeté, mais finissent par émouvoir, par exemple :
1. Il s'agit donc d'une locution (« avoir une chance inespérée ») dans le
passage suivant à ajouter aux exemples cités par W. Foerster dans sa note
au V. 2921 de Giiill. d'Anghtene :
Donc auroit il borse trovec (Rom. de Renaît, V, 595).
2. Cp. la locution moderne « sortir des gonds » (Le Roux, Dict. comique,
et Ane. Th. fr., XIII, p. 152).
3. On peut rapprocher de cette expression le Mur i tochie:^ de Chrétien de
Troyes (Cligès, v. 5890) qui rappelle à son tour le Noli me taugere, sobri-
quet donnéà l'Ire par Guill. de Degulleville (Peler, de vie humai ne, v. 88^^). Ce
dernier nom a été également moralisé, et on lit dans le répertoire de G : Sunt
niulti qui alios volunt dure corri^ere se tamen uolentes corrigi, quorum morbus
est « noli me taugere », a solo Deo curabilis cum omnem tactuin humauum fugiat
(lat. 14929, f. 50). Mais le commentaire de /i fait allusion au péché de la
concupiscence. Voy. aussi Romania, XLVIII (1922), p. 259, n" 4.
4. Nort (Niort ?) est écrit sur un endroit gratté.
5. Ce dicton se retrouve dans T avec l'addition : ne prodonuiie de Limosin
et, plus développé, dans lems. B. N. fr. 1555, au f. 70 :
Qui se leveroit par matin
Et trouveroit en son cliemin
Sage Breton et gra(n)s pouchin
Et prodomme [dej Limosin
Et leal homme petevin
Devroit bien boire de bon vin.
6. Si l'on retranchait les doublets, les locutions et dictons, et les proverbes
latins, les proverbes dans A se réduiraient à environ 370,
526 J. MORAWSKI
Aiti^ ckuite Joits que piestres. — Peccator qui fatuus dicitur in confessioae
débet prinium dicerei. cancre peccata sua. Post cantat sacerdos atisolvendo.
Ysti. XXHI : Bene cane, fréquenta canticum.
L'allégorie suivante n'est pas moins spirituelle :
Il a mors tmiint chien en son bastoii '. — Baculus Christi peregrini crux,
canes ludei heretici. Cirdumdederunt me canes multi. In baculo isto trans-
ivi lordanem, dixit lacob.
Le commentaire consiste quelquefois en un jeu de mots (cp.
lequivoque sur le mot nas dans rf) :
A bon demandeur bon escondiseor. — Venter semper petit « affer,
affer » et sequitur en enfer, en enfer. Job : Clamoreni exactoris non
audit.
Comme on le voit par les exemples transcrits, le procédé
ordinaire de A consiste à donner d'abord une interprétation
allégorique du proverbe et à la confirmer ensuite par des cita-
tions bibliques. Ce procédé qu'on rencontre aussi sporadique-
ment dans d (surtout dans G), n'a pas été systématiquement
appliqué par le compilateur de^. Il arrive que l'un ou l'autre
commentaire manque, et quelques proverbes sont même
dépourvus de tout commentaire. Quelques doublets sont très
instructifs à cet égard. Ainsi le proverbe Biau chanter ennuie
est commenté d'une manière allégorique, mais son doublet De
biau chanter s'anuie Ten est justifié par un passage de saint Luc;
le premier remonte sans doute à un recueil de proverbes mora-
lises, le second à un recueil du type a. Ailleurs, les deux com-
mentaires coïncident partiellement, ou bien l'un est le déve-
loppement de l'autre, comme c'est le cas du proverbe De sage
home sage demande cité deux fois, à bref intervalle, avec des com-
mentaires d'une longueur fort inégale. Sans doute le compila-
teur avait-il l'intention de fondre plus tard ces commentaires
tout en supprimant les doublets et de créer à l'usage desprédi-
I. Le frère prêcheur de l'ordre de S. Dominique qui a compilé le ms.
B. N. fr. 12483 s'est appliqué plaisamment ce dicton à lui-même en disant :
Maint chien en mon baston ont mort (cf. Not. et Hxtr., XXXIX, II, p.
523).
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 527
cateurs un répertoire alphabétique plus vaste que tous ceux qui
avaient été composés auparavant. Le recueil du ms. Ste-Gene-
viève serait alors une première ébauche de ce recueil projeté.
Le fait que A est une compilation d'autres recueils ne sau-
rait lui enlever sa valeur, car les manuscrits utilisés par lui
étaient excellents etprobablement antérieurs à ceux des groupes
Uy d et v qui nous sont parvenus.
D. Recueils avec commentaires juridiques.
Le recueil du ms. B. N. lat. 10360 (O) est à la fois le plus
riche et le plus.volumineux de tous les recueils conservés, y
compris les Proverbes communs. Il occupe à lui seul un fort
volume de 642 pages ' et contient 1302 proverbes rangés par
ordre alphabétique, parmi lesquels une centaine de locutions
et un grand nombre d'axiomes de droit. Ce recueil a été décrit
par Le Roux deLincy ^ dans les termes suivants : « Un vol. pet.
in-fol. sur papier, écriture du xv^ siècle, à deux colonnes. Sur
le premier feuillet on lit : Jac. Aiio. Tbuani >. C'est un recueil
des proverbes communs français, avec de longs commentaires
semblables à ceux qui accompagnent le Digeste ou d'autres
ouvrages de jurisprudence. J'ai souvent cité ce manuscrit dans
le cours d" mon travail, sous le titre de Proverhia Gallka, xv*
siècle. »
Le titre donné par Le Roux de Lincy à Q ne me paraît pas
heureux : il prête à l'équivoque pouvant être confondu avec
celui des Proverbes Gallicans, nom adopté par Jean Gilles de
Nuits pour la traduction des Proverbes communs -^ qui, quoi-
qu'en dise Le Roux, n'ont que de. vagues rapports avec Q.
D'ailleurs, le compilateur de ^a lui-même baptisé son ouvrage
du nom de Ronum Spatium, comme le prouve l'épigraphe en
tête du recueil :
1 . Il y a une petite erreur de numérotation, le \° de la page 625 portant
le chifTre 630 au lieu de 626.
2. O.c, II. p. 557.
3. Il s'agit du célèbre jurisconsulte français Jacques- Auguste de Thou, mort
en 1617, à qui ce ms. avait appartenu.
4. Cf. ci-dessus, p. 502.
328 J. MOKAWSKl
Ecce Bonimi Spatium mcrito liber iste vocatiir,
Tollit fastidium, dat gaudia si videatur ;
Raro maiores, sed forte quicque minores,
Possent proficere si vellent ista videre.
C'est aussi sous ce nom (abrégé en BSp) que le recueil est cité
maintes fois par l'auteur anonyme de V Anthohoie ou Conférence
des proverbes français, italiens, espagnols, qui a commenté à son
tour bon nombre de proverbes de Q en les rapprochant de pro-
verbes italiens et espagnols synonymes '.
Dans le commentaire du premier proverbe qui sert en même
temps de préface, l'auteur de O nous apprend pourquoi il a
choisi ce titre : ... Ideo de communibus dictis, id est prover-
bes que ab hominibus, etiam laïcis, communiter et vulgariter
dicuntur causa spacii, « c'est-à-dire » — si nous passons la
parole à l'auteur de V Anthologie — « par bon esbat, carde spa-
tium, pour passetems, vient l'italien spasso,\e. français esbat, et
de spatiari le gascon passeia ». Tout en laissant au savant
parémiographe la responsabilité de cette dernière affirmation,
remarquons que lui et Le Roux de Lincy ont très bien vu l'in-
térêt qu'il y avait à faire connaître le recueil de Q. Malheu-
reusement, V Anthologie s'arrête à la lettre J, et quant à Le
Roux qui le cite fréquemment — comme il le dit lui-même — ,
les proverbes publiés par lui d'après O (600 environ) repré-
sentent à peine la moitié de la collection manuscrite. Le texte
peu correct du ms., l'obscurité d'un grand nombre de proverbes
et locutions expliquent cette réserve. Les proverbes déjà défor-
més par le copiste du recueil ont été généralement reproduits
tels quels, c'est-à-dire avec les erreurs du scribe, auxquelles
s'ajoutent quelquefois les erreurs de transcription de l'éditeur.
Le proverbe Quant l'en prent niorean a V emblée, a toute sa vie luy
dure qui doit être rectifié Quaprent moreau a l'embleure toute sa
vie luy dure, a été ainsi transformé par Le Roux de Lincy (0.
V., t. II, p. 377):
I. Sur cet ouvrage curieux que j'aurai encore l'occasion de citer, vo\'.
Le Roux, 0. c, II, p. 5 5 5-6. (Le ms. porte aujourd'hui la cote fr. 1599.)
L'auteur dit avoir eu « advis et communication » du Boniitn Spatium « par
la courtoisie de M. Saumaize, la perle des sçavants de France et singu-
lier ornement de ceste province de Bourgongne ». 11 était donc lui-même Bour-
guignon.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 529
Quand l'en prent morceau (sic)
A l'emblée toute sa vie luv dure.
Même la bonne leçon du ms. a été quelquefois altérée :
imédiatement après le proverbe que je viens de citer, Q donne
le proverbe suivant :
Que que le corps devienne, l'ame ne peut morir "
que Le Roux de Lincy (/7;/i/.) interprète ainsi :
Quand le corps demene
L'ame ne peut mourir.
Quelques proverbes soi-disant « gallicans » sont, en réalité,
empruntés à d'autres recueils puisqu'ils manquent dans Q. C'est
le cas des proverbes et locutions suivantes dont la plupart
remontent aux Proverbes communs :
Le Roux, t. I, p. 42 : A petit saint petite offrande,
t. I, p. 160: A bon cheval bon gué.
t. I, p. 261 : Jeu de mains, jeu de vilains,
t. II, p. 226: A ccste mesure le me brasses,
t. II, p. 229: A quelque chose est malheurté bonne,
t. II, p. 226: Amour apprend aux ânes à danser,
t. II, p. 359: On a plus tostfait follie que savoir,
t. II, p. 415: Rien ne vault grand cueur en pouvre pance.
t. II, p. 432: Série de 6 proverbes prétendus «gallicans » dont
le dernier seul est authentique .
En revanche plusieurs proverbes extraits de notre manuscrit
sont cités, dans \e Livre des Proverbes, comme provenant d'autres
recueils.
L'intérêt de O consiste surtout dans le choix des proverbes :
mieux que les autres recueils des xiv^ et xv^ siècles, O reflète
l'époque de transition qui conduit du moyen âge à la Renais-
sance, et il y aurait par conséquent intérêt à fixer la date du
I . Cet alexandrin remonte sans doute au poème de la Pleiirechante : dans
la version du ms. B. N. fr. 25408, on lit (f. 109) :
Que ke li cors devienge, l'ame ne puet morir.
Il est aussi cité dans un Dyalogiiedu sage et du fol publié par A.LÂaghrs d'après
le ms. 12483 (/. c, p. 587, V. 52).
Remania, XLVIII. 34
ciQ J- MORAWSKl
recueil. L'auteur de V Anthologie remarque à ce propos : « Ce
recueil [le 55/)] contient environ cinq cents proverbes', sur
la plupart desquels le collecteur qui n'a mis son nom, du moins
il ne se trouve au MS., bon jurisconsulte, mesmement cano-
niste, a traité diverses questions de droict, auxquelles il tire les
proverbes. . . On peut inférer de quelques passages de ce livre
qu'il est du temps des papes en Avignon, y a environ 300 ans. »
L'anonyme pensait sans doute en écrivant ces lignes, au pro-
verbe Oui va a Avignon travaille, mais si ce proverbe est né
pendanTl'exil des papes à Avignon, n'a-t-il pas pu lui survivre ?
Il ne suffit pas de fixer la date d'un proverbe pour déterminer
celledu recueil qui peut êtresensiblementpostérieur \ Toujours
est-il que ce proverbe nous fournit un terminus a qiio marqué
par l'an 1309 où le siège de la papauté fut transféré de Rome
à Avignon. Malheureusement, les commentaires qui seuls
pourraient nous renseigner sur la date de la composition de Q
ne contiennent aucune allusion permettant de la préciser, si
ce n'est l'anecdote rapportée à propos du proverbe : Pour ung
seid point perdit Ganbert son église \ que je transcris en corrigeant
quelques erreurs du scribe :
Quod dum aller (abbas?) super ecclesia contenderet cum episcopo (/. alte-
ro),episcopus iniunxit ambobus scribere ad portam monasterii ecclesie istum
versum :
Porta patens este, nutli claudaria honesto.
Et ille Gaudebert post illam dictionem « nuUi » fecit punctum , et alter
fecit ante illam. Super hoc vide Jo. An. de temp. ov. c. I. Ij. vi. super v.
Ctericiim.
Il s'agit sans doute du célèbre jurisconsulte bolonais
1. Cette évaluation reste, nous l'avons vu, bien au-dessous delà venté.
2. L'anonyme se contredit lui-même en taisant observer (f. 37), en par-
lant du proverbe A son conseil on doiht tout dire qu' « il vient de la farce de
Patelin et est raporté au B Sp. » Je n'ai pas trouvé ce proverbe dans Q, et
quand même il y serait, on ne saurait en conclure qu'il a été pris dans
PathcU}i.
î . J'ai l'intention d'écrire une petite monographie de ce proverbe que
j'ai déjà eu l'occasion de citer plusieurs fois. Notons seulement que c'est
ici la première fois que le proverbe est mis en rapport avec la légende
monastique.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 53I
Johimnes Andrcae (Giovanni d'Andréa), auteur de nombreux
ouvrages relatifs au droit, qui mourut en 13.18. Comme O ne
cite que des auteurs qui ne vivaient plus de son temps ', il
s'ensuit que O, ou plutôt le recueil qui lui a servi de base est
postérieur à l'année 1348, sans qu'il soit possible de préciser
davantage -. Je crois pour ma part qu'il remonte encore à la
seconde moitié du xiv= siècle.
Ce recueil primitif ne nous est conservé que dans la copie
très défectueuse du ms. 10360, mais il est souvent possible
de rétablir la bonne leçon grâce à quatre critères qui sont : les
commentaires, les renvois, l'ordre alphabétique et la comparai-
son avec d'autres recueils. Disons un mot de chacun des critères.
Les coinnieiitûires sont relatifs au droit, droit canon, droit
civil. Chaque proverbe est suivi d'un axiome de droit ou de
philosophie qui est à son tour commenté par des passages
empruntés aux Décrétales, au Digeste et à d'autres traités de
droit. Voici comment je me figure l'origine de ces commen-
taires. Dans quelques mss. des xiii^ et xiv* s., on trouve des
recueils composés uniquement d'axiomes de droit commun ;
le ms. lat. io_|_|8, par exemple, en donne une série au fol. 156,
dont voici un échantillon :
Sensus non indiget ratione
Cessante causa cessât effectus .
De futuris contingentibus non est determinanda veritas.
Contraria non sunt siniul vera.
Qui dirtert auffert.etc.
On n'avait qu'à combiner une série d'axiomes avec une série
de proverbes correspondants et à greffer sur chaque axiome les
commentaires qu'il comporte. C'est ainsi que nous voyons
dans O l'axiome Cessante causa cessât effectus motiver le pro-
1. Sauf un certain Guudtilphus,ché une fois parmi les vivants (GtiadalpJms
et multi atii dkitiit). Il serait donc intéressant de savoir quand vivait ce
jurisconsulte. Mes recherches sur ce point n'ont abouti à aucun résultat
positif.
2. Dans la définition du canon, à propos du dicton guar le canon (Canon
est quoidam instrumentum terribile sonum emittens dum descendit),
il y a comme un souvenir de la journée deCréci (1346) où les canons
« firent plus de bruit que de besogne » (E. Lavisse, Hi$t. de France, IV,
I, p. 221).
532 J. MORAWSKI
verbe Chien court ne passe tout le pont ', tandis que l'axiome
suivant y est rapproché du proverbe Uen ne peut juger du temps
advenir. Peut-être aussi s'est-on inspire des commentaires
allégoriques. On trouve, en effet, dans O de ces raffinements
d'interprétation qui surpassent tout ce qu'on avait imaginé
dans cette matière, même en fait des proverbes moralises.
Veut-on savoir comment se justifie le proverbe plutôt trivial :
Quant plus l'en remue la merde, tant elle plus put qu'on cherche-
rait en vain dans />, d on A ^ ? Qu'on lise le commentaire :
« Quod Veritas sepius agitata magis splendescit in lucem (Gra-
tien, C. XXXV, qu. IX) ». Souvent, le proverbe n'est qu'un
prétexte : ce sont alors des digressions interminables, avec force
références, mais qui n'ont malheureusement aucun rapport
avec le proverbe mis en vedette. Il y a, en effet, deux sortes de
commentaires juridiques : tantôt, ils visent le sens général du
proverbe, qu'ils analysent à travers le prisme de la jurisprudence
(rapport intrinsèque); tantôt, ils s'attachent à l'un des mots du
proverbe, dont ils donnent la définition juridique (rapport
extrinsèque). Quoique sans intérêt en soi, ces commen-
taires peuvent être utiles, soit pour saisir le sens d'un proverbe
obscur, soit pour rétablir un mot déformé par le copiste. Ainsi
l'avant-dernier proverbe de Q : Une vouei mille voue^ devient
intelligible grâce au commentaire : Quia non est casus qui
tinius testimonio quainvis kgitimo terminetur, d'où il ressort
qu'il faut corriger mille en nulle et voir dans le mot voue:{ une
graphie insoUte pour voi^ '. D'autre part, si, à propos de la
locution Ge ne feroye pour toy quel (\.ne que^ pour le petit chien au
dean, le commentateur se met à énumérer toutes les fonctions
du decanus, nous pouvons établir tout de suite l'identité du
dean avec le decanus. On trouve, quoique rarement, des com-
mentaires non-techniques retraçant l'origine légendaire d'u.n
1 . Cette explication va pour Q et pour K' (Cort chien ne passe tôt a pont),
mais comment expliquer la « variante » de K: La cuit Jceiii passe a puni, ni
passent lut qui exprime le contraire ?
2. A emploie un euphémisme : Quant plus remue Fen ta jarbe,plus eu cliiel
de 07a in.
3 . Le son oi [we] est rendu aussi partw/et ouai(clioais, bouais). La première
graphie semble remonter au compilateur de Q, du moins le mot Oaiseau pré-
cède, dans ce recueil, le \not Offre.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS )33
proverbe ou r.ipporcint quelque anecdote qui sv rattache. En
revanche, presque toutes les locutions sont expliquées ; nous
savons ainsi, sinon leurs origines, du moins les circons-
tances dans lesquelles elles s'employaient, l'application qu'on
en taisait. Nous apprenons, par exemple, qu'on disait d'un sot
incapablede faire soit du mal soit du bien qu'/7 est comme caupel
en chol qui ne niiyt ni n\Je ', et que, pour se débarrasser d'un
importun qui vous retenait contre votre gré et sans que vous
eussiez déjeuné, on s'écriait : Mon harenc art! — Enfin, les
commentaires contiennent également des citations bibliques,
des réminiscences classiques (surtout de Caton et Sénèque), des
extraits de saint Grégoire et de saint Augustin - et de nombreux
proverbes latins en vers léonins, ei> partie inédits. Ils empiè-
tent ainsi fréquemment sur les autres recueils commentés en
s'inspirant d'eux ou en leur faisant des emprunts.
Les renvois. — Il arrive au commentateur de renvoyer, au
cours de son commentaire, à un autre proverbe ayant un rap-
port quelconque avec le cas particulier qu'il examine ou la ques-
tion qu'il discute; quelquefois aussi le renvoi ou les renvois
suivent immédiatement le proverbe principal, procédé qui dis-
pense le commentateur de répéter les explications fournies ail-
leurs, à propos d'un proverbe de sens ou de forme identique. Il
y a, en effet, deux sortes de renvois qui correspondent exacte-
ment aux deux espèces de commentaires analysées plus haut. Les
uns se rapportent à des proverbes de sens identique (rapport
intrinsèque), les autres à des proverbes contenant le même mot
caractéristique que le proverbe commenté. Quoique les renvois
ne donnent généralement que les premiers mots d'un proverbe,
ils ont, pour l'établissement du texte, la même importance que
1. Cette locution qui rappelle « l'onguent miton mitaine qui ne fait ni bien
ni mal » (Le Roux, Dicl. comique, II, 173) est suivie de celle-ci dont s'est
servi Rabelais (Pantae^ruel, liv. II, ch. xviii) : // est entré eu la haiilte gram-
maire (le commentaire est trop long pour être transcrit).
2. Étant donné l'étroite connexion du droit canon avec la théologie, on
ne s'étonne pas de voir figurer dans O, à côté des commentaires juridiques, la
Bible et les Pères de l'Église. On y trouve au; si des commentaires allégo-
riques : le proverbe Ventre voyJe et dent agïie va le villaiu a la chante, esi appli-
qué aux mauvais prélats qui ne se donnent pas de peine pour corriger les
autres.
5 34 J- MORAWSKI
les commentaires dont nous avons déjà signalé l'utilité. Ou bien,
ils suggèrent le sens d'un proverbe obscur en citant un proverbe
de même sens, ou bien ils permettent de rectifier le texte du
proverbe auquel ils font allusion. Dans une édition critique, on
devra nécessairement tenir compte de ces renvois, à condition,
bien entendu, que le renvoi donne la bonne leçon, car il arrive
que le renvoi donne la même leçon corrompue que le proverbe,
laquelle dans ce cas remonte à l'auteur. Ainsi, le renvoi au pro-
verbe : Chante:^ a Vasne, (et) il vous ferra des pie^ donne la
même leçon corrompue, un autre renvoi (à la p. 472) donne
même : il vous j râpera des pie:{ '. Mais voici un cas où le renvoi
vient à propos. Le proverbe qui porte, dans ma copie, le n°
1025 est ainsi conçu: Qui peine veult avoir, il luy esceut le cul
mouvoir, ce qui ne donne aucun sens. Or, on trouve dans le
ms. par deux fois le renvoi Qui la pasnaye veult avoir, et nul
doute que ces deux renvois visent notre proverbe lequel doit,
par conséquent, être ainsi rectifié :
Qui la pasnaye veult avoir,
Il luv estuet le cul mouvoir.
Notons cependant que quelques renvois ont trait à des pro-
verbes qui manquent dans le recueil, probablement par suite
d'un oubli du copiste. Voici ces faux renvois :
Amour vault tant. . . -.
C'est la fable du ricochet 3.
Cheval rongneux hait trop l'estrille +.
Il n'y a tel comme le sien (ailleurs : comme soy) 5.
De cher marché beau vivre.
Il pledaye bel et bien qui pledaye sans partie.
L'en doit fere de la gent quant l'en la tient.
L'en ne attant {Var. actaint) pas son pain. . .
L'en ne devroit pas tant courre comme l'en trouveroit valees.
1. La bonne leçon, facile à trouver, se lit dans Cotgrave (s.v.astie) ex dans
les Proverbes Covimmis (cf. Le Roux de Lincv, 0. c, I, p. 145).
2. C'est peut-être une faute pour Amour valut tout [fors que cueur de
vilain]. Ce proverbe se lit en effet dans Q.
3. Sur cette locutirn, voy. Roviaiiia, XXVIII, p. 50 s.
4. Cf. Le Roux, 0. c, p. 159.
5. Ce proverbe est cité dans le Lai de Vouihre (éd. Bédier, v. 200).
ANCIENS PROVERBES 1-RANÇAIS 535
L'en ne doit pas estre trop estroit '.
L'en peut bien faire de son droit son tort.
Pour néant est en taverne qui ne boit.
Qui une foiz se recule. . . '.
Tel a boyceau ferré qui. . . '.
Nous arrivons au troisième critère qui est Vordre alpha-
hétiqne. Celui-ci est si strictement appliqué qu'on peut non
seulement rectifier un assez grand nombre de fautes du copiste,
mais encore rétablir partiellement — car il ne peut s'agir que d'un
nombre restreint de mots — le texte primitif du recueil. On ne
peut toutefois être très affirmatif à cet égard, puisqu'il faut
toujours compter avec la possibilité d'une interpolation s'écar-
tant de l'ordre alphabétique ••. Pour ce qui est des erreurs du
scribe, les corrections demandées par l'ordre alphabétique sont
aussi commandées par le sens. Ainsi, dans le proverbe : La honte
qui vient tout d'une pari n'est rien (cf. Le Roux, I, p. 325), la
correction de honte en bonté s'impose, puisque le proverbe se
trouve entre L'abit ne fait pas le nioyue et La bourse porte lechar-
roy, et qu'elle est en outre confirmée par le sens. Quelquefois,
l'ordre alphabétique, appliqué à tout un groupe de mots, per-
met de vérifier des mots assez éloignés du commencement,
p. ex.
L'en ne doit pas mectre Ifs gens tous a ung pris.
L'en ne doit pas mectre la faulx en autruy blé 5.
Dans le second proverbe, le mot la doit être changé en sa,
1 . Si ce renvoi se rapporte au proverbe L'eti ne doit pas estre trop saint
donné par O, il faudrait corriger ou l'un ou l'autre. Le commentaire du
proverbe (Hoc sepe iliciiiit de eo (]iii nilvult dare) d'. mande la correction de
saint en estroit, conformément au renvoi.
2. Le recueil donne seulement : Oui deux foi:( se recule, deux foi:- se fait
poindre, mais les deux formes sont attestées (B donne Qui une foi:^, là où
l'ordre alphabétique demande Qui deux foi\. Les autres mss. donnent Qui
contre aguillon rebette (regibe, escijaucire).
3. Le recueil donne seulement le proverbe Chacun n\i pas hoxceau ferré.
4. Cette remarque s'applique surtout à quelques proverbes qu'on lit à la fin
de chaque lettre et qui semblent avoir été ajoutés postérieurement.
5. Ce proverbe doit son origine à un vers du Facetus en hexamètres :
183 Alterius nolis in messem ponere falcem.
536 J. MORAWSKI
pour que l'ordre alphabétique soit sauvegardé. — D'autre part.
Tordre alphabétique permet de corriger jusqu'à un certain point,
les graphies du scribe et de leur substituer celles du recueil pri-
mitif'. Quelques formes ainsi rétablies permettent de supposer
que ce recueil a été composé en Normandie -, et cette suppo-
sition est confirmée par le dernier critérium : la comparaison
avec d'autres recueils.
On pense naturellement à l'autre recueil appartenant à cette
catégorie, celui d'Rtienne Legris, chanoine de Lisieux, qui a
été composé vers l'année 1444 et publié, d'après le ms. de la
Vaticane (R), par M. E. Langlois K Et en effet, R présente une
certaine analogie avec O : Etienne Legris justifie égalementson
entreprise en alléguant Gratien et le Digeste'^; lui aussi emprunte
ses commentaires aux codes, tout en citant occasionnellement
des poètes et des philosophes; enfin, les deux recueils s'adressent
avant tout à des jeunes gens >, probablement étudiants en droit
pour lesquels il s'agissait de rendre l'enseignement du droit
plus vivant, plus agréable, plus « improvisé ». Il est vrai que
dans R, ce caractère juridique est moins accentué, car les com-
mentaires ne dépassent pas cinq lignes en moyenne, tandis que.
1. Si le mot Brebis précède dans l'ordre alphabétique les mots Beau et
Beauté, c'est qu'il faut lire : Berhis -Biau -Biauté. La forme Esve est assu-
rée par sa place entre Espoir et Esveille. Pareillement, les noms feu, liu (ms.
lieu) et les adjectifs /bzJ, soûl, vcil, veille sont assurés par l'ordre alphabétique,
de même que les pronoms ge, chasciin (ms. chacun), les adverbes eiisi (ms .
einsi) et pou, la prépos. sens, les formes verbales ara (ms. aura), lessie^, set
(ms.scet). Dui (ms. Deux) est douteux : le mot se trouve entre l'art. Du
et le mot Draps. Il faut peut-être lire Dow- Dous- Draps. Dans ce cas, l'art,
masculin (qui est le) ferait dou au génitif. La suite Uahit-La bouse nous
montre en outre que le s'élide devant un mot commençant par une voyelle.
2. Surtout le fait que ei n'a pas passé à oi à une époque où ce changement
s'était depuis longtemps accompli dans le reste de la France ; les formes sui-
vantes sont assurées par l'ordre alphabétique : heir (avant herbe), peil (avant
plus), deit (avant dette), veisin (âVânt vendi-e), leautc (avant Le Breton). Le ms.
donna peil, leaulté à côté de hoir, doit,vosiu, loyaultè. La forme roy (entre
rechiej qx. sacrement) ne prouve rien, car on peut aussi bien lire rey .
3. Bibl. de l'École des chartes, LX (1900), p. 569-601.
4. Voy. le prologue de R, reproduit par M. Langlois, 0. c, p. 570.
5. Ibid., au début : Ut juvenes speciali . . .
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 537
dans Q, les commentaires de cinq pages ne sont pas rares, et les
brocards Je droit, si nombreux parmi les proverbes de Q,
manquent à peu près dans R. Les proverbes de R, enfin, pour
être plus corrects que dans Q, ne sont pas exempts d'erreurs '
dont quelques-unes ne sont pas imputables au copiste ^ .
Malgré ces ressemblances, Q et R sont indépendants l'un de
l'autre : les commentaires diffèrent de part et d'autre et les
proverbes communs à OR, assez nombreux, s'expliquent soit
par la date relativement récente des deux recueils, soit par des
influences locales (si, comme nous le croyons, O provient de la
Normandie), soit enfin par l'utilisation d'une source commune.
En effet, O et R remontent, en dernier lieu, à des recueils du
groupe a, mais tandis que R se rattache plus particulièrement
à la famille /;, Q se rapproche davantage de Ca \ On trouve,
naturellement aussi dans O des proverbes de b inconnus àr, et
dans R des proverbes de c inconnus à. b. Il est probable qu'il
1. duelques proverbes ont déjà été corrigés par l'éditeur. Voici quelques
proverbes corrompus : i faire est pour laire ; lo queue p. gueule; 45 souvent
p. souef; ^4 potis p. pots ; 103 luoysp. mets ; 152 donnée p. desvee (= b) ; 505
poiè p. peûs ; 361 reveillent p. révèlent , 364 lieux p. Dieux Q) : 422 ne doit
ouïr, p. ne doit bien ouïr ; 441 escrip p. escus : 569 sire p. sur ; 606 sel p. el ;
639 nourreture p. nourrice ; 641 souef p. souvent (cp. 45) ; 675 ses mesmes p.
sei mesmes ; 6%% paille p. paile (poêle) ; 605 jeune p. jeu(u)e ; 779 mieux p.
meurs. — Le r." 73 : Au bon beuf mue la chair estune déformation de v 158
dont la leçon est confirmée par P et la variante de A (Au fort buef esmuet l'en
le char) ; le no 139 : Chareté si voit tout doit être corrigé, d'après Q, en Cha-
reterie se boit toute [Cf. Villon, Grand Testant., v. 1685 : On dit, et il est vérité
Que ihjrretee (var. charrelerie, chartiere, charité') se boit toute. Au feu Vyver,
au bois l'esté] ; au no 551 Plus viennent jours que soussi, le mot soussi est pour
saucisses, comme le montre le proverbe espagnol (cité par Oudin) : Mas ay
dias que longani^as (la bonne leçon se lit dans Huon le Roi de Cambrai, Descr.
des relegions, éd. A. Lângfors, v. 216).
2. Cf. la note de l'éditeur au n° 785 de R.
3. Ainsi, R donne la variante (faute ?) de ^ : Fol ne croit (juçquà tant qu'il
reçoit), tandis que C donne crient, Ca qudt. De même, R suit b dans Druges
de veel ne durent pas tout yver {c : to:(jors)ç.t dans les deux variantes Beau chan-
ter (souvent) ennuie tx. Belle promesse (b : parole) fait fol lyé (cp. p. 508). —
R donne aussi plusieurs proverbes de b qui manquent dans c. — Quant à Q,
il donne, entre autres, la variante de C : Taigneux naymera ja peigne (tandis
que R donne avec b : fa ligneux n aimera pi(e)gne). Sur les rapports de R
avec Ca, voy. ci-dessous, p. 540.
538 J. MORAWSKI
existait en Normandie des recueils du type a qui formaient la
transition entre la version anglonormande (Ca) et la version
continentale (/>) et qui se rattachaient tantôt à l'une, tantôt à
l'autre version (cp. C) '. Les variantes communes à QR sont
généralement des formes modernes, comme :
De brebis comptées prcnt le 1 ou (cf. p. 508).
En la queue gist le venin (bCa : li encombriers).
Trop (bc : Moût) ennuie a qui(cui) atent.
Q contient en tout environ 200 proverbes du groupe a ^ dont
70, inconnus à b, se retrouvent dans Ca resp. c. Parmi ces der-
niers, il y en aune quinzaine inconnus à tous les autres recueils.
D'autre part, O a beaucoup de points de contact avec le recueil
(flamand) de L, surtout avec ceux des proverbes de L qui ne
remontent ni à Serlon ni à v, avec le recueil (anglonormand)
de K et celui de T qui provient probablement aussi de la région
du Nord ', car l'on trouve dans Q une vingtaine de proverbes,
particuliers à l'un de ces trois recueils, auxquels il fluit ajouter
de nombreux proverbes propres aux différentes combinaisons
de ces recueils entre eux et avec K', R et v, p. ex. les groupe-
ments QCaL, QCaR, OCaLT, QCaLv, QKK'L, QLv, QLT,
OKLv,ttc. Sans chercher à démêler les rapports très compliqués
qui peuvent exister entre O et tous ces recueils, notons seule-
ment qu'ils appartiennent tous à la région Nord-Ouest de la
France, où il faudra probablement aussi localiser O, qu'il soit
ou non apparenté avec les recueils flamands ou anglonormands.
1. C'est probablement ainsi que s'expliquent quelques proverbes communs
à CQR et AQR (cf. p. 523, n. 6).
2 . Peut-être faut-il ajouter à ce nombre une dizaine de proverbes com-
muns à AQ qui peuvent remonter à des recueils perdus du groupe a. comme
Morte est la geline qui les gros etif:^ poimoit ou Or est venus qui amura (sur ce
prov., voy. Romania, t. XVI, p. 101. Q donne aymera). — Q semble avoir
sacrifié beaucoup de proverbes du groupe a aux axiomes qui lui étaient chers
et lui donnent sa physionomie particulière. En somme, jQ se montre assez
indépendant aussi dans les variantes dont beaucoup lui sont particulières,
p. ex. Belle cognoille fille qui d'un foui se délivre {d. p. 491).
3 . Une fois même, Q se sépare de Ca pour aller avec L T : tandis que
Ca (et R) donnent le prov. En hourdant (R : moquant) dit ou (bien) voir,
QL r donnent la variante : Selon le {son)gab dit Ven le (son) voir.
à
ANCIENS PKOVEkBHS TRANÇAIS 539
Et s'il fallait circonscrire la patrie de O, la Normandie se pré-
senterait aussitôt à l'esprit, ce pays de notaires avisés dont la
pédanterie railleuse devait trouver un plaisir particulier à marier
ainsi la sigesse des vilains avec les arguties de la jurisprudence.
A ce fonds, emprunté à quelque version normande de a et
enrichi de proverbes locaux, O a ajouté un grand nombre de
brocards de droit, de sentences, de locutions et façons de par-
ler proverbiales, en grande partie inédites. Elles donnent à O
une empreinte moderne, plus apparente queréelle. Il est vrai que
quelques locutions, ou proverbes, ne sont attestés, en dehors
de O, que chez des écrivains du xv^ ou xvi^ siècle, mais rien
ne prouve qu'elles n'aient pu exister dès le xiv^ s. La même
remarque s'applique aux sentences et proverbes en rimes dont
une vingtaine remontent xax Proverbes aux philosophes. Enfin, Q
semble avoir introduit, pour la première fois, des brocards de
droit français, et ce n'est pas son moindre mérite que de nous
en avoir conservé un si grand nombre.
Inversement, le recueil de R qui est certainement postérieur
à ^, a pourtant un caractère plutôt archaïque. Sur les 334 pro-
verbes de B, pas moins de 270 ont été reproduits fidèlement
dans R ', plus fidèlement même que dans Ba qui pourtant est
antérieur d'un demi-siècle à R. Cela tient à ce que R est, sous
ce rapport, plus conservateur que Ba et partant plus près de B ^.
Il est vrai que quelques proverbes de b sont modernisés dans
R ou remplacés par des proverbes analogues. C'est ainsi que R
substitue au proverbe: Petite gclinesambk toii:^^ jars poucin, Petite
brebiete tonsjours semble jeunette, et que le proverbe Oui trop se
haste si s'empêche y est remplacé par la variante moderne Oui trop
embrasse pou estraint; mais ces proverbes de même que les variantes
modernes de OR, se trouvaient peut-être déjà dans le modèle de
R. Celui-ci donne en outre deux proverbes de Ba inconnus à B
1 . Peut-être faut-il ajouter, comme pour O, quelques proverbes particu-
liers à A R, comme Autant vaut ctmoir (R : ciwier) coin trehuctiier ou Totesvoies
fu l'ie tondue (R : fut ly prés tondus).
2. Quelques variantes de /? semblent même être antérieures à 5. Ainsi, le
no 277 : Fort est de mettre viet ctnen en tien me paraît être une forme plus
archaïque du proverbe de b : Por noient met Ven veilte vache (veil cinen) en
lien.
540 J. MORAWSKI
et c (n° 1 1, 120) ' et plusieurs proverbes du groupe </ où il s'agit
probablement de coïncidences*. De même, quelques vagues
afhnirésde R avec les recueils anglonormands et flamands Ca
KK'L, beaucoup moins accentuées que dans O, peuvent, être
attribuées à l'influence du milieu.
En revanche, un certain nombre de proverbes semblent prove-
nir, directement ou indirectement, de quelque version (perdue)
des Proverbes au vilain ', soit que ces proverbes soient inconnus
aux autres recueils, soit qu'ils ne se retrouvent, en dehors de
vR, que dans des recueils se rattachant à v, comme K'LP. Il
faut croire que beaucoup de ces proverbes, comme de ceux qui
proviennent de û!, étaient vieillis à. l'époque où écrivait Legris,
comme l'indiquent d'ailleurs les erreurs de transcription, dues à
l'auteur ou au copiste.
Contrairement à O, R ne donne ni des locutions ni des
axiomes de droit et ne contient que peu de sentences dont trois
remontent aux Prov. aux philosophes (i? 210, 441, 642). Inver-
sement, on trouve dans R beaucoup de proverbes d'une date
relativement récente, inconnus à Q, qui forment un sin-
gulier contraste avec les proverbes archaïques qui les côtoient.
Ce mélange de proverbes anciens et modernes, si caractéristique
pour R, acquiert une importance singulière par le fait que la
composition de ce recueil est identique à celle des Proverbes Com-
muns, de telle sorte que R est de fait, sinon de nom, le premier
recueil des Proverbes Communs qui nous soit parvenu {ci. p- 5 ) 3) .
1. A Bd se rattachent aussi les variantes Mo/7 '/'; ami (B : Home morf) et
Par uncr seul point perdit Bertaut (B -[- A Q: Gaubeit) son asne.
2. R 107,411, 5 34(1. Pour ce te fais), 537, 651.
3. Il s'agit des n"^ R 43, 45, 46, 73, 94, 116. 121, 187, 190, 205, 215,
266, 267, (FA), 373, 392, 407, 453 (rFy), 478, ^05, 519, 532, 535, 570
(VH), 574, 608, 626 (VA), 629 (VA), 61^}, 702, 710, 729, 748, peut-être
aussi 393, 446, 640, 644 (cp. V 95), 657, 664, 720, 785. Le no 409 : Mal
plaid ter fait à son seigneur peut être une variante de F (A) 210 : Mal partir
faifa sfiguour ; de même R 626 paraît être une variante de v 206. —
Quelquefois, R combine deux leçons: le no 519 se présente comme une
fusion de i' et z' ; le n° 5 2 donne deux variantes pour le même proverbe dont
la première (cueulles p. cueillers) se retrouve dans /', la seconde (nappe) ne
se lit que dans P (qui a quelques vagues rapports avec R). Au no 301, R
réunit jusqu'à quatre proverbes synonymes .
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 54I
II
Recueils avec commentaires profanes.
Les Proverbes au vilain ont été, d'après Tobler ', composés
entre II 74 et 1 191, par un poète qui vivait à la cour du comte
Pliilippe de Flandres. Le poème se place donc chronologique-
ment entre les Proverbes de Serlon et les recueils à commen-
taires allégoriques qui ont fait des emprunts à v, peut-être
même avant les recueils à commentaires bibliques. L'auteur
n'était pas dépourvu d'une certaine culture, et peut-être trou-
verait-on dans ses commentaires des réminiscences d'école \
Car, malgré la grossièreté flamande de quelques passages, toute
intention morale n'est pas absente de cette œuvre, comme le
montre l'usage que l'auteur a fait de certains proverbes
« moraux » et les réflexions qu'ils lui ont suggérées '. D'autre
part, quelques strophes des plus cyniques sont probablement
apocryphes, n'étant conservées que dans un ou deux mss.
Les Proverbes an vilain, en effet, nous sont parvenus dans six
versions fort diff"érentes qui représentent en tout 280 strophes
et contiennent 285 proverbes *. Mais il. est certain que beaucoup
de mss. se sont perdus, car ceux que nous possédons sont posté-
rieurs d'un siècle à la rédaction primitive du poème. Pourtant,
quelques versions perdues nous ont été conservées partiellement
par d'autres recueils de proverbes (A"P) ^, et il n'y a presque
pas de recueil postérieur à v qui ne lui doive quelque chose.
1. Li Profi'erbe au vilain, Die Sprichwôrter des gemeinen Mannes. . . hgg. v.
Adolf Tobler; Leipzig, 1895.
2. L'auteur dit lui-même (c. 34) qu'il avait fréquenté les écoles, et ail-
leurs (c. 78) il dit qu'il a longtemps hanté les clercs. Mais finalement :
Ne sui ne lais ne clers.
Si sui et clers et lais.
3. Vovez, par exemple, lesc. 105, 1^3, 172.
4 . Cette différence s'explique, d'une part, par le fait que plusieurs proverbes
font double emploi (interpolations) et que, d'autre part, les mêmes couplets
ne se terminent pas toujours par les mêmes proverbes dans tous les mss.
(remaniements). Quelques proverbes se lisent à l'intérieur des couplets (c.
44, 4; 202,2-3 ; 228,4-6; 233,6; 275,4-6).
5. Cf. ci-dessous, p. 543, Recueils sans conuiientaiies.
542 J. MORAWSKI
ALKR et le groupe d lui ont Hiit de nombreux emprunts, peut-
être aussi Ca TX, et l'on peut présumer que beaucoup de pro-
verbes de V ne nous ont été conservés que par ces compilations.
D'autre part, Q, qui ne doit rien ou fort peu à v, cite, parmi ses
proverbes, la sentence : Oui deux choses [e)i]prent et nulle w'[t'«]
achevé. L'une pour l'autre pert et soy nie[i\snies grève qui est le
résumé de la i''' strophe de FF-( et FF.3 '. Il s'ensuit que cette
version au moins a dû être très populaire, puisque le débutmême
en a passé en proverbe.
L'auteur de va. pu s'inspirer à son tour des Proverbes de
Serlon. Les connaissait-il? On trouve dans i; en tout 28 pro-
verbes de Serlon. Le ms. FFy. qui mérite le plus de confiance
en donne à lui seul 23, dont la plupart se retrouvent dans FA
(19) et dans FD{i^). Les autres mss. n'en ont chacun que six
ou sept. Pourtant, je n'en vois parmi ceux-là que deux ou trois
vraiment caractéristiques pour Serlon -.Ensuite, si l'auteur avait
connu Serlon, il n'aurait pas manqué de commenter à sa façon
des proverbes comme Oui crapaul aime, ymage li semble ou
Besoin fait vieille troter. Or, aucun des six manuscrits ne nous
a conservé ces proverbes. Toutefois, on ne peut pas être très
affirmatif à cet égard, puisque le poème tel qu'il nous est par-
venu est sans doute une œuvre collective et qu'il est difficile d'en
dégager le noyau primitif.
Mieux que dans les proverbes, ce caractère hétéroclite du
poème se reflète dans les commentaires qui sont d'une valeur
très inégale : les uns fort spirituels, les autres anodins ou pla-
tement grossiers. On y trouve même des contresens, ce qui
prouve qu'il y avait, déjà à cette époque, des proverbes « mal
appliqués » '.
1. Dans l'édition de Tobler qui suit en premier lieu le ms. FFy., cette
strophe porte le no 202, et le proverbe de Q correspond aux w. 2-3 et 4-5
de ce couplet.
2. La variante intéressante Mietii vaut nature que nouneture et le proverbe
Mieui vaut paille en dent que. nient ne se lisent que dans la version anglonor-
mande de la Bodléienne (_VD), le prov. Pour hou seignour grosse coîee n'existe
que dans VH.
3. Voy. les notes del'éditeur sur les proverbes des str. 15, 50, 158. Après
la str. 266, on s'attendrait plutôt à un proverbe comme : Pour néant plante
qui ne clost (/?), après la str. 271 au prov. qui termine la str. 277, etc.
I
i
AXCIENfS PROVERBES FRANÇAIS 543
Le poème anglonormand du Respit del ciirteis et del vilain '
rappelle par sa forme les Proverbes au vilain, mais il les dépasse
par la trivialité de ses proverbes et le cynisme de ses commen-
taires. Et pourtant, il se termine par ces paroles édifiantes :
Cupez en vois bataunt,
Et dirron aitaunt :
Ttt aittem Domine ' .
Faut-il prendre au sérieux un auteur qui bat ainsi sa coupe,
ou n'est-ce pas plutôt un gah qui remplace le respit final ?
Notons cependant que les quatre strophes qui précèdent la der-
nière sont dépourvues de proverbes.
JII
Recueils sans commentaires.
Le manque de commentaires est plutôt un caractère négatif ',
aussi bien, les recueils qui en sont dépourvus ne sont pas appa-
rentés entre eux. Ce sont des compilations et extraits qui se
rattachent partiellement à des recueils commentés. Eliminons
d'abord Ca où l'absence des commentaires bibliques n'est qu'ac-
cidentelle et que nous avons, pour cette raison, classé dans la
catégorie B. Il nous reste quatre recueils mss. KPSX, auxquels
on peut ajouter les Proverbes coiiimiins, quoiqu'ils se rattachent
intimement k R. K l'exception de K\ tous ces recueils sont
postérieurs au xiii'' s. (y compris Ca), c'est-à-dire postérieurs
1. Éd. E. Stengel, dans Zeitschrift f. frani. Spr. u. Liler.,t. XIV (1892),
p. 154. Tandis que les Provcrtjes au Comte de Bretagne s'inspirent visiblement
des Prov. au vilain, le Respit est plutôt r.nc imitation des dialogues de Salo-
mon et de Marconi (cités à la str. 46), sauf à remplacer ces deux noms par te
curteis et te vitein.
2. Ces mots terminent les leçons du bréviaire. Delà aussi, la locution
«entendre (savoir) le Tu aiiteni » où l'on a passé de l'idée au fini à celle du
fin.
3. L'absence de commentaires ne signifie pas d'ailleurs absence d'intention
morale. Cette intention est, au contraire, très marquée dans S, moins visible
dans P qui mêle des sentences parmi les proverbes. Dans X, l'absence des
commentaires est peut-être accidentelle comme dans Ca.
544 J- MORAWSKI ■
à la catégorie C et en partie même à la catégorie D. Sauf le
fragment de X, tous ces recueilsont été publiés.
Le ms. Rawlinson C 641 qui contient une version des Pro-
verbes de Serlon suivie d'autres proverbes Q= K) ', donne au
f. 15 a, un second recueil de proverbes intitulé Ci stint li pro-
verbe que (lit li vilains (= K\ Je n'oserais pas prétendre que
tous les proverbes de K' ont été extraits de quelque ms. perdu
des Proverbes an vilain, car il serait téméraire d'attribuer cette
signification à la rubrique de K\ et pourtant, sur les 249 pro-
verbes de K\ 108 y remontent certainement, non parce qu'ils
se retrouvent, à peu près identiques, dans v, mais plutôt parce
que l'ordre des proverbes dans K correspond assez exactement
à leur disposition dans le ms. de la Bodléienne (^VD), comme
on peut s'en convaincre par le tableau suivant.
Les numéros de la première colonne renvoient à l'édition de
K' par Stengel, ceux de la seconde à l'édition de v par Tobler -,
ceux de la troisième enfin, aux numéros des strophes corres-
pondantes dans le ms. de la Bodléienne (les astérisques indi-
quent les variantes. comnmnes de K et VD).
K V VD K V ' VD K v VD
II 5-6
—
—
182
—
—
266
99
45
117*
4
46*
18^,
201
36
267
—
—
118
26
9
184
55
—
268 .
40
—
119
209
55
185-9
—
—
269
192
—
120
222
66
190
67
—
270-1
—
—
121
—
—
191
243
—
272
227
107
122
186
4
192
122
38
273
213
47
123-4
—
—
195
3
100
274
29
75
12)
203
—
194
272
109
275
115
—
126
—
—
195
—
—
276-7
—
—
127
86
15
196
226
108
278
197
49
128
15
—
197
252
—
279
170
—
129
160
54
198-205
—
—
280
1 1 1
—
130
81
—
206
202
2
281*
87
50*
1. Voy. ci-dessus, p. 493 s.
2. On sait que l'ordre des strophes dans Pédition de Tobler coïncide jus-
qu'au no 201 inclus avec celui du ms. VFx et suit, à partir de là, les autres
mss. dans la mesure où ils apportent du neuf.
à
ANCIENS PROVERBES
FRANÇAIS
545
A"
î-
VD
A"
V
VD
K'
1'
VD
15'
—
—
207
102
5
282-7
—
—
132
49
25
208
215
6
288
56
59
155-4
—
—
209
50
7
289
57
60
155
148
26
210
126
10
290
56
61
i?6
12
30
211
—
—
291
51
—
137
147
—
212
18
8
292
92
—
158
95
29
213
—
—
293
25
64
159
57
55
214
266
97
294
45,7
67
140
I
57
21)
—
—
295*
21 1
69*
141-2
—
—
216
181
17
296
165
70
145
219
41
217
48,245 —
297
15
72
144*
146
59*
218
136
II
298*
51
74*
145
140
42
219-23
—
—
299
?
?
146
208
48
224
75
12
300
—
—
147
78
58
225-7
—
—
301
155
—
148
—
—
228
205
16
302
—
—
149
10
—
229
2
102
303*
260
90*
150-62
—
—
230
55
14
304
lOI
—
163
22
21
231-2
—
—
305-9
—
—
164
—
—
255
86
15
510 cp
• 14
78
16s*
82
22*
254
177
—
31 1-2
—
—
166
172
—
255
5
18
515
80
—
167
199
24
236
6
19
314
—
—
168
—
—
257
1 10
—
515
222
66
169
59
—
238-9
—
—
316-27
—
—
170*
105
25*
240
83
—
328
258
88
171
174
27
241
—
—
529-48
—
—
172
—
—
242
60
51
549
217
92
173
149
—
243-6
—
—
350-1
—
—
174
194
28
247
19
15
552
264
95
175
152
—
248-50
—
—
1 - -.*
5)5
220
103*
176
54
—
251
195
—
5 54
221
no
177
41
51
2)2-9
—
—
555-6
—
—
178
8
52
260
38
75
557
155
—
179
47
—
261-5
—
—
358-61
—
—
180
188
—
264
54
45
362 cp.
255
—
181
II
55
265
161
44
565
—
—
Comme on le voit par ce tableau, le compilateur de K' a dû
utiliser un ms. assez rapproché de FD, mais plus complet et
sans doute antérieur non seulement à FD, mais à la plupart des
mss. conservés. Quelques variantes de K' sont intéressantes,
Romania, XLVIll. 55
546 • J. MOKAWSKI
p. ex. le n° 19 1 : Mal doue a sun vassal qui son cou tel lèche (F H :
Etwii me donroit l'uef qui le feslu en lèche). Le 11° 299 : Surfait
Hoysl qui manque dans v est accompagné dans K' de la mention
ço dit li vilains et remonte peut-être aussi à la version perdue
ÇFK'), et il est à présumer que d'autres proverbes, non attestés
dans V, sont dans le même cas. On peut encore attribuer à FK'
les n°' 131, 219, 339, 343 qu'on ne rencontre outre K' que
dans R (où ces proverbes peuvent provenir de FR), ainsi que
le n° 358 qu'on ne rencontre outre K' que dans G (avec l'addi-
tion ce dit li vilains), et le n" 211 qui se lisait peut-être à la fin
de la str. 50 dans la version primitive du poème de f '. Enfin
lesn°' 121, 188, 202, 253, 283, 285, 302, 330, 331, 347se lisent
aussi dans K et remontent sans doute à une source commune :
Fk. En effet, K contient aussi un certain nombre de proverbes
au vilain (cf. p. 493), dont plusieurs sont identiques à ceux de
K'. Quoiqu'il y ait, dans cette partie de K, comme un com-
mencement d'ordre alphabétique, la disposition des proverbes
empruntés à v est restée dans K, jusqu'à un certain degré, con-
forme à celle de FD, ce qui indique que le ms. utilisé par K
était, sinon identique, du moins assez semblable à FK' ^ Voici
un fragment de K avec les concordances des proverbes dans
l'édition de Tobler et dans FD K
K V VD K V FD K v VD
71 230 — 81-2 ' — —
72 57 53 85 270 los
73 78,246)8 84 - -
74-8 — — 85 261 91
19 38 7 5 86-7 — —
80 260 90 88 161 114
1. 11 s'agit du proverbe Ventre saol joue, vient cote noue (l. nient cote not-e)
dont Tobler disait qu'il convenait mieux à la str. 50 que le proverbe qui la
termine en réalité.
2. Les dift'érences et variantes qu'on constate entre quelques proverbes
communs à A' K' confirment cette supposition : si le copiste de A" les avait
empruntés à K, il les aurait reproduits tels quels ; si l'on admet, par contre,
deux versions assez semblables d'une source unique (v), utilisées par A et A',
on comprend et les concordances et les divergences, quelquefois assez notables
(cf. p. 532, n. 1), entre A et A".
3. Le n° 69 : Miens vaut malo'ir que près ter e nnuoeir n'est que la variante
du suivant : Ki preste ne jot, ki demande mal ot (v 165).
64 s
18
65 12
30
66 -
—
67 / 160
H
68-9 -
—
70 f 163
—
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 547
Il est donc probable que les proverbes que K' a en commun
avec K et qui manquent dans v, doivent être ajoutés à ceux
empruntés par A" àFK', de même que les proverbes particuliers
à K'RetàK'G. D'autre part, il est certain que tous les proverbes
de K' ne sauraient remontera FK' . D'abord parce qu'ils ne se prê-
tent pas tous à des commentaires profanes dans le genre de ceux
qu'on trouve dans v, et ensuite parce qu'ils remontent en par-
tie à d'autres sources: le n" 231, par exemple, provient deSalo-
mon et Marconi, les n°' 225 et 308 sont des proverbes bibliques,
227 et 360 des sentences, le n° 325 est attribué à Merlin. Les
autres proverbes inconnus à v sont, pour la plupart, des pro-
verbes anglo-normandsqui semblent avoir été, de même, inter-
polés parmi ceux extraits de VK' . K', quoique dépourvu de
commentaires, se rattache donc à v, comme Ca se rattache
au groupe a.
Les Proverbes rurau^^ et viilsiciii:{, publiés d'après le ms. B. N.
fr. 25545 (P) par J. Ulrich ', sont au nombre de 489 dont
deux doublets non comptés par l'éditeur (407 a. 412 a). Les
proverbes de P n'offrent en apparence aucun ordre, et pourtant,
à y regarder de près, on s'aperçoit qu'il y a, dans quelques par-
ties, un commencement d'ordre alphabétique \ Ainsi, les n°^ 88-
128 commencent tous par une des lettres A-H, viennent ensuite
des proverbes commençant par une des lettres I-V (excepté les
n°^ 136, i-|6, 148, 152-4). Au n" 191 commence une nouvelle
série de proverbes disposés sur le même plan, sauf que dans la
partie qui comprend les lettres initiales I-V (247-321) il y a
également quelques exceptions. Avant et après ces deux séries
contiguës, c'est-à-dire au début et à la fin du recueil, se trouvent
des proverbes qui n'offrent aucun ordre apparent. Nous pou-
vons, par conséquent, diviser ce recueil en quatre parties dis-
tinctes :
1. Zeilsch-ift f. fratii. Spr. u.Liter., XXIV (1902), p. 1-35. Le Roux de
Lincy cite fréquemment le recueil de P. Le ms. qu'on a cru longtemps être
du xiiie s., est du commencement du xiv^ s., une grande partie en ayant été
exécutée en 15 17 (voy. Roniatiia, XLIV, p. 91).
2. Il est probable que le compilateur avait l'intention de donner plus tard
un recueil alphabétique (comme celui de A), et l'éditeur a été bien inspiré
en faisant suivre le recueil de P d'une transcription des proverbes selon l'ordre
alphabétique.
^ ,8 J- MORAWSKl
I. Proverbes se suivant sans ordre (1-88).
-^ ti^ Première série de proverbes commençant par les lettres :
"■ ^ A-H (89-128);
/') — — "~
I-V (129-190).
3 a) Seconde série de proverbes commençant par les lettres :
^ A-H (191-246);
I-V (247-321).
4. Proverbes se suivant sans ordre (322 jusqu'à la fin).
Il est certain que P est une compilation de différents recueils
et poèmes antérieurs, mais on ne saurait l'affirmer positivement
que pour la seconde série et une partie de la première, parce
que les autres sources utilisées par le compilateur ne nous sont
pas connues.
Déjà M. Làngfors a constaté que les n°' 144-55 ont été
extraits de la Descrission des relegions par Huon le Roi de Cam-
brai. Voici quelques autres sources de P.
Dans la première série a été intercalée une vingtaine de pro-
verbes de Serlon (n°^ 17-36) auxquels correspondent, dans la
version du ms. 6765, les n"^ 8-10, 12, 21-2, 24-5, 40-1,^5-6, 52,
60, 64 et GG. Seuls les n°^ P 21, 34") ne sont pas représentés
dans les versions connues de Serlon, mais se trouvaient proba-
blement dans celle utilisée par le compilateur de P '. Les pro-
verbes suivants (n°^ 37-60) semblent remonter également —
au moins en partie —à une source anglo-normande, comme
l'attestent les graphies Ki et Kenqiies (n° 46). A la fin de cette
série on remarque bon nombre de sentences en prose et en vers
qui proviennent sans doute de quelque traité de morale ^
La seconde série des proverbes (n°^ 89-190) remonte, en
majeure partie, à une version continentale (graphie Qui) des
Proverbes au vilain, zsstz rapprochée, quant aux variantes et à la
succession des proverbes, de celle du ms. de l'Arsenal {VA),
mais plus complète et plus correcte, donc probablement anté-
rieure à VA. Suivant le plan adopté, le compilateur en a extrait
1. Le no 34 se lit dans L, le no 35 dans L et la seconde partie de K.
2. Elles manquent dans les Proverbes de Seneke et dans les Moral ite^ des
philosophes.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 549
d'abord les proverbes commençant par une des lettres A-H,
puis ceux commençant par I-V, tout en négligeant les proverbes
déjà cités dans la première série (d'après Serlon, etc.)- H Y ^
intercalé deux proverbes « aux philosophes » et douze proverbes
extraits de Huon le Roi. J'ai fait, comme pour K' un tableau
de concordances où je donne à côté des numéros de P, les numé--
ros correspondants de l'édition de v par Tobler et les numéros
des strophes de la version la plus rapprochée de P {VA).
P î' VA P V VA P V VA
90-1
92
1 12
"3
114 I 60
115-7 —
118 84
26 25 124 195 88 156 I I
_ _ 12) 196 90 157 204 18
67 133 126 107 104 1)8 20 19
95 200 94 127 105 102 .159 19 17^
94 203 9 128 I03,I/|2 102,173 160* 21 20*
95 14 II 129 129 — 161 22 21
96 5 M 130 159 - ^62 29 29
97 51 35 131
98 207 40 132
99 47 50 133
100* 48 51* 134
loi 179 72 135
102
161 — 163
163 — 164 34 34
166 — i6s 59 42
5 — 166 41 44
169 — 167 43 46
187 80 136 - - ^68 45 48
103* 189 82* 137 174 - '69 186 79
104 191 84 138 215 - 170 188 81
105 6 142 139 57 38 17' 190 85
106 74 146 140 - - 'V- ^93 86
107 106 103 141 153 - '75 194 87
108 63 129 142-3 - '74 210 89
109 71 140 144-55 [Huon le Roi] i75 '97 9^
iio 103 100 '76 198 92
82 154 '77* 100 9^
138 170 • '78
138 — 179 Ji6 113
180 118
181 120 118
182 60? —
119-20 [Prov. aux phil.J '83 64 130
65 131
121
122
I2Î
li
16 13 '85* 213 134*
_ _ . ■ 186 78 I5Ï
550 J. MORAWSKI
p
V
VA
187
144
175
188
149
180
189
126
—
190
127
—
I9I-2
—
—
193
56
57
194
10
6
Les proverbes placés au-dessous des traits ont été emprun-
tés à d'autres sources (n"' 119-20; 144-55) ou ajoutés après
coup à ceux puisés dans VP (n°^ 118, 122, 193-4). Les
n°= 191-3 peuvent aussi provenir d'un poème en vers octosylla-
biques, car ils contiennent tous huit syllabes. Les n°* 142-3 qui
manquent aussi «dans v sont plutôt des sentences que des pro-
verbes; le n° 136 terminait peut-être dans FPlastr. 172 ou 173
àQV. Quelques variantes de P sont fort intéressantes, p. ex. le
n° 135 : Loin est de Rome qui a Pavie lasse (v : qui a Paris jupe^ ^
Une fois, la leçon semble être corrompue dans P : on y lit
(n° 100) : Bons est li dieus qui par tout aiue, mais le texte de
VA : Bons est li dieus qui en présent a'ye est encore moins satis-
faisant. La bonne leçon est probablement celle de R, ou plu-
tôt VR : Bon est le dueil qui après aïde. Enfin, il est étrange
qu'immédiatement après le proverbe (n° 127) : Encontre la
mort na nul resort (= VFol, VA), P donne la variante de VD:
En la queue est li encombriers (souvant). Le compilateur se serait-
il servi de deux mss. des Proverbes au vilain ? C'est peu pro-
bable. Le proverbe VD se retrouve d'ailleurs dans VFol et VA,
quoique sensiblement plus loin. Comme il est peu probable que
les deux proverbes se suivaient dans VP, il faut admettre qu'en
écrivant l'un, le compilateur se soit souvenu de l'autre dont le
sens était analogue. Quant à la Descrission des relegions, il en a,
naturellement, omis les trois proverbes cités auparavant (P 14,
20, 51) et d'après d'autres sources.
La provenance de la troisième série de P (n°' 19 1-3 19) nous
est inconnue : non pas que les proverbes de cette série soient
inconnus à d'autres recueils, mais il n'est pas possible de la
I. La variante Au dessous est qui prie qui correspond à t' 138 : Dolent cetui
qui rueve (VA : Mar fu nés qui prie) se lit aussi dans H (cf. p. 512) et dans
le fragment de X où elle remonte peut-être à la mém source.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 5 5 I
rattacher à un recueil déterminé '. On y trouve aussi des sen-
tences (n°^ 195, 214, 226, 243, 2:,9, 263, 277-8,282-4, 315,
319), quelques proverbes « aux philosophes » (n°^ 205-6, 246,
251, 262, 299. 301), un proverbe biblique (255) et un pro-
verbe classique (253).
Dans la quatrième série (n°^ 320-489), enfin, on remarque
également des sentences (n""" 348, 403, 405, 412, 414, 427-9,
469). Beaucoup de proverbes de cette série semblent remonter à
une source anglo-normande ^.
Le recueil du ms. B. N. fr. 124 41 (5) qui a été également
publié par J. Ulrich \ date de l'année 1456. Il a été compilé
par Jehan Mielot, chanoine de Lille en Flandres, probablement
à l'usage de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, auquel il est
dédié ^, et contient 351 proverbes et locutions (parmi lesquels
on trouve quelques dictons relatifs aux villes de France), le
tout rangé par ordre alphabétique. Mais ce qui frappe surtout
à la lecture de ce recueil, et ce que ni Le Roux ni Ulrich ne
semblent avoir remarqué, c'est la symétrie que tous ces
proverbes présentent au point de vue de la forme : ils se com-
posent de huit syllabes, soit que Mielot les ait extraits de poèmes
en vers octosyllabiques, soit qu'il les ait arrangés de manière cà
obtenir cette forme symétrique. Un autre trait, non moins
caractéristique de S, est le grand nombre de proverbes et sen-
tences relatifs à la mort. Cette seconde particularité et en par-
1. Les n°^ 225, 229, 288, 294 et quelques autres rappellent v, mais
remontent probablement à une autre source. Quelques autres proverbes ne
se lisent que dans P H (cf. p. 5 12), ou dans P R et remontent probablement
à une source commune.
2. En dehors du recueil, on trouve dans P quelques proverbes en rimes
et dictons, pour la plupart illisibles, qui remplissent le v du {° 82. En voici
deux que je suis parvenu à déchiffrer :
Kanque gaingne ancre et penne
tout emporte .c. o. n.
Il est moult fous qui met s'entente
en. c. en . v. et en .1.
Le premier dicton se lit, sous une forme un peu modifiée dans K {n° 152),
le second a passé dans quelques versions tardives des Piov. aux Philosophes.
3. Ilnd.,XXlV (1902), p. 191-99.
4. Voy. Le Roux de Lincy, 0. c, I, p. xxvii s.
)52 J. MORAWSKI
tie la première s'expliquent par le fliit que Jehan Mielot a
dépouillé h Danse macabre. On sait que, dans ce poème, chaque
strophe se termine par une sentence ou un proverbe se rappor-
tant à la mort. Or, Jehan Mielot s'est borné à reproduire tous
ces proverbes, qui sont au nombre de 67 ', selon l'ordre alpha-
bétique ^, et c'est peut-être cela qui lui a suggéré l'idée de rame-
ner les autres proverbes, voire les locutions, à huit syllabes,
même au risque de les altérer. Et c'est ce qui explique aussi,
jusqu'à un certain point, le choix des proverbes et locutions
dans S. Quant aux dictons ou proverbes historiques, Mielot les
a peut-être transcrits de quelque poème relatif aux villes de
France ; en voici six qui se suivent dans S :
154. Il n'est cité se non Paris.
155. Il n'est tel bourc que Saint Denis.
156. Il n'est ville se non Dijon.
157. Il n'est chasteau tel que Provins.
158. Il n'est moustarde qu(e) a Dijon.
159. Il n'est palais qu(e) en Avignon.
Il suffirait de substituer au n° 15e à Dijo?i le nom d'une ville
composé de deux syllabes et rimant avec Provins (par exemple
Salins) pour obtenir trois couples de vers rimant deux à deux.
Le fragment du ms. B. N. lat. 603 (X) a été signalé par Le
Roux deLincy comme « un volume in--|° sur papier, écriture du
XV* siècle, contenant quelques proverbes français qui ne rem-
plissent qu'un seul feuillet ». Ajoutons que le ms. en question
donne une énumération des chapitres de la Bible et des vers
mnémotechniques, pour en retenir les noms et le nombre, et
qu'au verso du f. 41 se trouve une allusion à l'archevêque de
I. Du moins dans la version du ms. fr. 25434, f. 18, que j'ai eue sous les
yeux (le ms. lat. 14904 n'en donne que 66).
2 Ce sont les nos 5 1,2, 5-7, 9, 11, 1 3, 29, 51, 35, 35,51-2, 54-7, 82,84-5,
103, 105-6, 111-2, 129, 137, 177-81, 196-8, 208-9, 213, 222-3, 243, 245,
265, 270-1,273-5, 287, 293, 297, 309-12, 315, 317-8, 321-2, 327, 333,
546-9. Ajouter les no» 14, 39, 102 qui se lisent à l'intérieur des strophes. —
Les n"s 95j 191^ 238, 295 (lis. Servir a Dieu fait reguerlbonivie) d'une part,
les n°s 264, 266, 267 d'autre part proviennent de deux quatrains apocryphes
dans les Prov. auxphil. Enfin, les nos 128, 131-2, 154-6, 138,141, 202 et 288
sont extraits d'une ballade d'Alain Chartier (communication de M"* Droz).
ANCIENS PROVERBES FKANÇAIS 5 53
Rouen. Les proverbes, au nombre de 46, remplissent le recto du
f. _|2. Tous ces proverbes commencent par la lettre A, y com-
pris les deux derniers qui commencent par An et par En (=: Leii),
mais l'ordre alphabétique n'est pas strictement observé. Neuf
proverbes ont été ajoutés après coup, en marge. La moitié de
tous ces proverbes se retrouve dans le groupe /' (26 dans K).
Il est possible que le fragment de X se rattache au groupe a ; et
comme les interpolations sont en grande partie des proverbes
anglo-normands ', p. ex. Airisy fieit qui ne voit goutte, il est à
présumer que X provient de Normandie, sinon d'Angleterre
(cf. l'allusion à l'archevêque de Rouen). En tout cas, le frag-
ment conservé est la copie d'un recueil plus ancien et plus
complet destiné à l'usage des prédicateurs, comme l'atteste le
caractère archaïque de quelques proverbes et le contenu même
du ms. 603.
Les Proverbes Communs
"Nous avons déjà remarqué, en analysant le recueil d'Etienne
Legris, que sa composition est la même que celle des Proverbes
Communs, et l'on pourrait admettre à la rigueur, que Jean de
la Véprie, prieur de l'abbaye de Clairvaux en 1495 (auquel on
attribue communément le premier recueil des Proverbes Com-
muns ^)ait copié, tout en le modifiant un peu, le recueil du cha-
noine de Lisieux, s'il n'y avait pas dans celui-là quelques pro-
verbes et variantes du groupe a, inconnus à celui-ci. C'est ainsi
que les proverbes A tel saint telle offrende et A tel seigneur telle
niesgn ie qm se lisent à la fois dans a et dans les Proverbes Coni-
L'éditeur avait donc tort de supprimer le mot l>on au no 32 ; par contre,
il aurait fallu supprimer au no 203 le mot Mes qui d'ailleurs n'offre aucun
sens. Les nos 279 et 280 qui comptent chacun neuf syllabes peuvent être
ramenés à huit , si l'on supprime dans l'un un il, dans le second, le
deuxième bien ; le proverbe suivant (281) doit être rectifié Quia le meilleur
si Venvie ; cf. Qui bon Vaura si Venvie (Q).
1 . Quelques proverbes semblent remonter à t' et au Respit .
2. Cf. G.-Duplessis, 0. c, p. 118, où l'on trouvera aussi toutes les indi-
cations bibliographiques. La version du ms. Vat. Reg. 1389, signalée par
E. Langlois (Wof.et Exlr., t. XXXIII, 11, p. 145) paraît être identique à la
seconde édition citée par G.-Duplessis.
5)4 J- MOKAWSKI
iiiitns manquent dans R et que le proverbe Assés tost vient (a
Foslel) qui mauvaises nouvelles y apporte (a -\- Prov. Conim.) se
Ht dans R sous la lettre T: Trop souvent vient à la porte, etc.
Quelquefois aussi, les Proverbes Communs donnent la variante
de C ou Ca, alors que R donne celle de B ou Bn, p. ex. Autant
{R : Avant') chante fol que prcstre '. De même le nom de
Berthe dans le proverbe « commun » : Pourung seul point perdit
Berthe son asne ^ ne se retrouve que dans C, tandis que R
donne ici la variante de Ba (Bertaut). Il nous semble donc plus
prudent d'admettre que les deux recueils remontent à une
source commune que chacun des deux ecclésiastiques aurait
niodifiée selon son goût. Le rapport entre i(*etles Proverbes Com-
muns est donc à peu près le même que celui de B et Ba, c'est-
à-dire que le nombre ' et l'ordre •♦ des proverbes sont presque
identiques de part et d'autre, et qu'il y a, même en dehors
des variantes, quelques fautes communes à. R tt aux Proverbes
Communs, p. ex. Qui fol ÇR : chetif) envoyé a la mer, n'en rap-
porte (R : il naporte) poisson ne sel (pour cl). Mais la plupart
des fautes de R ne sont pas reproduites dans les Proverbes
Communs ; en revanche, ceux-ci offrent, en dehors de quelques
fautes d'impression, quelques leçons corrompues, inconnues à
R, comme Prudens (R : Preude bons) veult tout bien. Comme
les Proverbes Communs, successivement rajeunis et enrichis, ont
servi de base aux collections des xvii'' et xv!!!"" s. {Adages fran-
çais, Gruther, G. Meurier, etc.), on retrouve quelquefois dans
celles-ci les proverbes corrompus du recueil attribué à Jean de
la Véprie.
Citons pour finir deux jolies corruptions qu'on trouve dans
les Proverbes Communs. La première : Roy et royne nespargnent
1. Grâce aux Proverbes Communs, la variante Autant l'a emporté définiti-
vement sur Avant (cf. p. 507, n. 2).
2. La seconde rédaction des Prov. Communs a substitué au nom de Berthe
celui de Baudet, nom qu'on retrouve dans les Adaoes fravçois et le recueil de
Goedthals. La forme moderne avec le nom de Martin apparaît pour la pre-
mière fois dans les Proi'erbes Communs gothiques.
5. La première rédaction des Proverbes Communs comprend 780 resp.
782 proverbes (R en avait 795) ; ce nombre a été porté plus tard à 1 1 1 5.
4. On trouve dans les deux recueils les mêmes écarts à l'ordre alphabé-
tique (voy. le tableau des concordances à la fin de cet article).
ANCIENS PROVHRBES FRANÇAIS 555
nuli, à laquelle corrcspona dans R le proverbe Roe et rouonc nes-
pargnent nully \ ne semble pas avoir fait fortune : c'était un
proverbe mort-né. La seconde Pelites pucel les sont ensenihk belles \
ou le mot pucelles est évidemment une faute de copiste ou
d impression pour pan-elles, a acquis une certaine célébrité : on
la ht encore dans le recueil de Gruther (xvii<= s.) ; Gilles de
Nuits l'a traduite en latin, Cotgrave en ançrlais, et 'ni l'un ni
1 autre n'ont été choqués par la singularité' de la formule Et
voila un proverbe qui doit sa fortune à une simple erreur de
transcription, et il n'est pas le seul.
Il est donc certain que les Praverbes Communs remontent à
la première moitié du xv« siècle, et que Jean de la Véprie si
vraiment il y est pour quelque chose, n'a fait que copier, 'en
le remaniant un peu un recueil antérieur au sien au moins d'un
demi-siècle qui devait, comme R, se rattacher en dernier lieu '
au groupe a. ■
Deux recueils omis.
Cet article était déjà terminé quand j'ai eu connaissance des
deux recueils publiés par M. Hôgberg 3 d'après le ms. G. ^2s
(xiv= s.) de la Bibl. de l'Université d'Upsal. Ces deux recueils
que nous désignons par C7et U' ne nous apprennent d'ailleurs
rien de nouveau. Le premier, U, qui contient 175 proverbes
accompagnés de traductions latines est presque identique à
r-t. La seule différence notable est que ^'omet trois proverbes
I. Ce proverbe semble être lui-même une corruption. On lit dans le
recueil de A : Rencet rime et Rome nespargiie nul home. Si Roe dans R n'est
pas une faute pour Rome (écrit Roe), on pourrait penser à roe (rota) qui
désignait un « tribunal où se jugeaient les appels portés à Rome, la rote »
(Godefro\', s. v. roe). Cf. la formule apeler a Raims et a Rome.
^ 2. Ce proverbe a été souvent déformé : dans Gz, on lit Moiiim paroles {où
l'ordre alphabétique demande Menues et le sens puneles) ; P donne Pars et
(1. Eparses ou Petites ?) parceles ; Le Roux cite encore, d'après les Prov. GalL,
Mesmes parcelles, mais O donne bien Menues. Ce sont là des fautes indivi-
duelles qui ne tirent pas à conséquence. Quant au proverbe même, il est
évidemment synonyme de A-/;> gaain:^ est biaus quand il vient 'souvent
(y 265), ou du proverbe moderne: « Maille à maille se fait le haubergeon ».
5. Zeitscbriftf.frani. Spr. u.Liler., XLV, p. 464-84.
4. Il m'avait échappé que ce recueil a été publié par M. Hilka dans ses
Beitr. i. Fabel-und Sprichu'ôrterliler. des Mittehilters (tir. à p. du 91e compte-
556 J. MOKAWSKI
de r(7'34, 143, 164) et donne un proverbe inconnu à T
ÇU 106). Sans être plus correct, le texte de U semble être plus
archaïque que celui de T. — Le second recueil U' compte
277 proverbes avec commentaires bibliques et se rattache étroi-
tement au groupe a : 230 proverbes de U' se retrouvent dans
/>, 33 dans c seulement, quelques autres, inconnus à /» et r, dans
AR. Le texte qui n'est pas irréprochable oscille entre /' et c,
mais se rapproche plutôt de c. Quelques proverbes, oubliés par
le copiste, ont été ajoutés à la fin du recueil. M. Hôgberg croit
que la patrie du copiste de UU' ou de son modèle était le pays
messin .
Les rapports de U' , R et des Proverbes Coiiiniuiis avec le groupe
a ressortent du tableau suivant qui donne, en regard des numé-
ros des 46 proverbes de B commençant par la lettre A, ceux des
proverbes correspondants dans les autres recueils du groupe {Ba
C Ca U) et dans les quatre recueils qui s'y rattachent plus ou
moins. (Les variantes les plus importantes sont marquées par
un astérisque, les proverbes ajoutés en marge de X par une
croix '.)
Prov.
B
Ba
C
Ca
U'
Q
R
Communs
X
I
I
—
1
i
6
3
3
10
2
2
—
2
7
2
2
12
3
3
—
—
3
—
10
10
13
- 4
4
—
3
4
9
9
9
22
S
5
—
—
—
—
7
7
—
6
6
—
—
—
II
5
5
21 +
7
7
—
5
7
—
15
13
16+
8
8
—
6
—
—
23
—
—
9
9
—
7
8
24
24
21
33
10
10
—
! «
—
30
30
27
—
1 1
II
—
9
—
51*
28*
—
12
12
—
—
—
341*
501*
—
—
13
13
—
9
—
—
—
— ■
25 +
14
14
—
10
10
33
35
30
—
15
15
—
—
—
—
36
33
—
16
16
—
—
12
—
—
—
24
rendu de \3.Sch}es. Ces. f. vaterl. Cultur, Breslau 1914). M. Hilka y avait déjà
souligné la parenté de 7" avec les Proverhia inag. Seilonis.
I. M. Lângfors a eu l'obligeance de m'envoyer une copie des Prairr/'es
Communs commençant par la lettre A.
ANCIENS PROVERBES FRANÇAIS 557
Prov.
B
Bi,
C
Ca
U
C?
R CoDiniuns
X
17
17
—
—
15
—
—
—
—
18
18
—
13
—
43
39
36
—
19
19
—
14
—
—
—
—
—
20
20
I
16
17
—
—
—
—
21
21
—
—
16
52
5 3*
49*
—
22
12
2
17
—
5 5
52
48
2
23
23
5
—
18
56
54
—
35
24
24
—
—
19
—
163*
—
—
25
25
—
18
274
—
56
51
—
26
26
5
21
21
—
—
—
38
27
27
7
22
22
61
60
55
34
28
28
6
20
20
71
67
63
3
29
29
9
—
24
—
—
57
27
30
50
II
24
—
—
53
58
31
31
12
27
26
65
777*
16
—
32
52
'3
28
27
—
—
—
29
33
33
—
29
—
—
64
59
—
34
34
15
50
29
—
65
60
—
35
35
16
31
30
945*
564*
62
23
56
36
17
32
31
68
68
64
2+
57
37
18
—
52
—
70
66
—
38
38
20
33
55
(>9
—
67
—
39
39
21
34
54
—
72
70
42
40
40
22
3 5
55
—
77
74
36
41
41
23
36
38
—
84
80
—
42
42
24*
-,r-*
—
—
68*
—
43
43
25
38
276
86
82
78
32
44
44
26
59
—
90
85
81
26
45
45
29
41
39
73
93
87
45
46
46
10
25
—
—
59
54
—
Conclusions.
1° La plupart des recueils de proverbes peuvent se ramener
à plusieurs groupes principaux : Serlon,a, vet d. Les proverbes
de Serlon forment le substrat des recueils de proverbes fran-
çais-latins (excepté N). Au groupe a se rattachent non seule-
ment les recueils à commentaires bibliques (excepté /y), mais
tous les recueils qui rangent les proverbes par ordre alphabé-
tique : O, R, X et les Proverbes Communs remontent en dernier
lieu, à des recueils du type a. Même les recueils qui rangent
les proverbes uniquement par ordre des lettres initiales (^A, d)
3 58 J. MORAWSKI
ont encore de nombreux points de contact avec a. Quant au
groupe V (représenté par 6 mss.), il y a peu de recueils qui,
directement ou indirectement, ne lui nient fait des emprunts :
K' et P s'y rattachent d'une façon particulière tout en suppri-
mant les commentaires de v; d, A, R en y substituant les leurs,
L en traduisant bon nombre de proverbes de v en latin.
Le groupe ti combine des proverbes de v et a en ajoutant des
proverbes (et commentaires) nouveaux, tandis que A combine
des proverbes de d, v et a et les commentaires de d et a, tout
en enrichissant les uns et les autres. Les recueils sans com-
mentaires — excepté K' qui appartient plutôt au groupe v,
comme G/ appartient au groupe a — ne sont pas antérieurs
au xiv^ s., mais ce n'-est qu'au xvi^ s. que l'usage des recueils
purs et simples commence, grâce aux Proverbes Communs, 2. se
généraliser.
2° Les différences qu'on constate entre les différents recueils
d'un même groupe s'expliquent par des interpolations et omis-
sions. En effet, les recueils de proverbes étaient, tout comme
des œuvres littéraires, remaniés, rajeunis, interpolés, abrégés et
compilés '. Les proverbes nouveaux étaient ajoutés soit en
marge (G/X) ou à la fin du recueil (F[7')ou de chaque lettre
(Ch O), soit interpolés dans le texte même {a K').
3° Il s'ensuit qu'on doit appliquer aux recueils de proverbes
les méthodes critiques ordinaires : à défaut de la rime et du
rythme, il faut recourir à d'autres moyens pour déterminer la
langue du compilateur et pour reconnaître les proverbes inter-
polés. Les critériums les plus importants sont : l'ordre alphabé-
tique (a Q R), les commentaires (d), les doublets {A v), la
diversité des formes linguistiques {A L)et des écritures {Ch G),
les renvois (^Q) et la comparaison avec d'autres recueils. Grâce
à ces divers moyens, on peut arriver à donner des éditions
critiques de chaque recueil ou groupe de recueils, voire de
chaque proverbe en particulier.
J. MoRAWSKI,
I . On se montre, en général, trop scrupuleux à l'endroit de la varia lectio
des proverbes. Il est clair pourtant que les recueils de proverbes, comme
tous les manuscrits qu'on copiait souvent et pendant des siècles, étaient
sujets aux mêmes altéraiions de fond et de forme et aux mêmes corruptions
du texte que p. ex. les chansons de geste. Nous en avons la preuve dans le
poème des Pioverhes au vilain.
GUEULES
HISTOIRE D'LX MOT'.
I. — Origine latine ou orientale ?
Le mot gueules est un terme de blason bien connu, indiquant
la couleur rouge; à défiiut de couleur \e gueules était figuré par
des hachures verticales. Hors des traités de blason et d'histoire
le mot gueules est d'un emploi plutôt rare. Les poètes s'en
servent parfois. On lit dans une des ballades de Victor Hugo,
« Le pas d'armes du roi Jean »,
Là -bas seules
Force aïeules
Portant gueules
Sur azur -.
Le sens et l'emploi du mot n'offrent aucune difficulté ; il en
est autrement de son explication étymologique. Gueules, couleur
rouge, est-il le même mot que gueule, bouche des animaux ?
Sommes-nous en présence de deux mots ou d'un seul ? Nous
touchons ici, comme pour le mot haricot, à une question très
délicate d'homonymie.
Les lexicographes et les étymologistes français paraissent
maintenant se prononcer pour l'existence de deux mots
d'origine absolument différente. Le Dictionnaire général conszcre
aux deux mots deux articles, et il regarde ^«m/^(lat. gui a)
comme un mot tout différent de gueules qu'il tire sans hésita-
1 . Cette étude est une nouvelle forme corrigée et augmentée d'un article
publié récemment en danois dans les Commmiicalions de F Académie royale de
Copetihague. Je remercie MM. H. Prinet et A. Thomas de plusieurs observa-
tions qu'ils ont bien voulu mettre à ma disposition.
2. Victor Hugo n'était pas héraldiste ; il applique gueules sur azur, couleur
sur couleur, ce qui est une combinaison contraire à l'usage.
36o ■ KR. NYROP
tion aucune du persan glmJ, rose. L. Clédat est du même avis:
dans son Diclionnaire étymologique, il renvoie de gueules à rose,
et sous ce mot, on lit : « La forme persane est gui... d'où le
terme de blason gueules, le rouge héraldique. » L'explication
orientale a passé dans le dictionnaire de Larousse (je renvoie
au Petit Larousse illustré, édition de 1921), et elle paraît ainsi
généralement acceptée de nos jours, au moins en France.
Auguste Brachet, dont le Dictionnaire étymologique (de i8é8)
a joui"" autrefois d'une grande réputation, attribuait également à
gueules une origine persane ; il suivait probablement l'indication
contenue dans^ le Dictionnaire étymologique de B. de Roquefort
(de 1829). On v lit : « gueules, couleur rouge dans le blason.
Du persan <^///, rose, parce que cette Heur est rouge. » Cepen-
dant d'autres étymologistes du siècle passé se sont prononcés
d'une manière moins décisive.
A. Chéruel', qui n'était pas linguiste mais historien, écrit :
Les uns préteodent que ce mot (aueules) vient de la gueule des animaux
qui est rouge, d'autres le font dériver des langues orientales et soutiennent
qu'il a été apporté de l'Asie par les croisés.
Le Dictionnaire de Littré nous donne des renseignements plus
précis. Voici ce que dit le grand lexicographe :
Du Gange tire ce mot du bas-lat. ^nhr, collet ou bordure de pelleterie,
généralement teint en rouge ; cette étymologie "est probâbh ■ gulae n'est
autre chose que le pluriel de <ruh,, gueule, pris tigurémcnt. Cependant on
indique aussi le persan glml, rose.
Donc, on hésitait autrefois ; les uns donnaient à notre mot
une origine orientale ; les autres, et c'était peut-être la plupart,
préféraient le rapporter à un mot latin, tout en expliquant le
développement sémantique de manières différentes. On retrou-
vera les deux explications dans le Dictionnaire étymologique
d'Auguste Scheler de 1888. Celui-ci ajoute même une troi-
sième conjecture en faisant remarquer que quelques-uns ont
regardé gueules comme une contraction du lat. conchylium
« pourpre »!
I. Dictionthiire historique des institutions, mœurs et coutumes de ta France,
Paris, 1874, I, 513.
GUEULES 561
Si l'on remonte encore plus haut on constate l'existence
d'une quatrième et même d'une cinquième explication. Ménage '
qui était très disposé, comme Du Cange, à voir dans gueules le
pluriel latin guise, et qui rappelle aussi, pour mémoire, le
persan o'm/, ajoute :
Quelques-uns vont chercher l'origine de ce mot dans l'Ébreu gheled ou
dans l'Arabe gild.
Il rejette pourtant résolument toute explication par un mot
oriental. A propos de gui il observe très justement :
Comme ce mot Persan.se dit de la rose en général, et qu'on ne voit pas
qu'il signifie plus particulièrement la rose rouge que la rose blanche, on
n'en peut rien conclure par rapport à l'étymologie du mot gueules.
Avant Ménage, Hauteserre s'était occupé de notre mot. En
1643, il a publié une œuvre intitulée : De ducibus et coiiiitibus
proz'incialihus GaJlia; libri très ; le troisième chapitre du troisième
livre s'occupe à\ijus annorum sive insigniu m. On y lit l'observa-
tion suivante ^ :
Unde gueules dici amet rubeus color, anxie qua;siere multi, sed infeliciter,
dum vocem domi natam, peregre nimium inquirunt & in remotis perspicaces
in propioribus lippiunt : ridebis si rubeum colorem gulas dixero, nativo
guLï colore, sed primum ecce Bernardus Claraevallensis, hujus conjecturae
locuples suffragator, in epistola ad Henricum Senonensem Arciepiscopum :
Horreant et murium rubricatas pelliculas quas gulas vocaiil mauihus ciiruiiidarc
sacratis. Sabulum vcro. . .
Rappelons enfin que déjà Jean Nicot avait essayé d'expliquer
l'origine de gueules. Il s'exprime avec une sobriété qui lui fait
honneur. Voici ce qu'il dit dans son Thrésor de la lange française
tant ancienne que moderne ' :
Gueule (f). Vient de gula, mot latin et se prend pour l'intérieur de la
bouche jusques au gosier... et au pluriel gueules en armoiries est un mot
1. Dictionnaire étymologique de la langue Française, par M. Ménage, nou-
velle édition ; à Paris chez Briasson(i75o).
2. Opéra omnia, Naples, 1777 ; tome V, p. 95-97. Je dois la copie du
passage à la bienveillance de mon ami Antoine Thomas.
3. La première édition est de 1584; je cite la deuxième édition de 1606,
la seule qui me soit accessible.
Romania, XLVUI. 36
562 KR. NYROP
que les hérauts ont forgé et particularisé à leur profession de blasoner et
deviser les armoiries, par lequel ils entendent la couleur rouge comme il
porte de gueules à un lyon d'argent ou d'argent à un lyon de gueules. Cela
ont ils prins ainsi parce que le dedans de la gueule est vermeil et rouge.
Ainsi dans les débuts de la lexicographie française on ne trouve
qu'une seule explication de l'origine de gueules, tout comme
de nos jours ; mais l'explication est toute différente. Nicot
admettait l'identité de gueules avec gueule, tandis que les lexi-
cographes modernes rejettent absolument cette identité et
admettent l'existence de deux mots homonymes en attribuant
à gueules une origine orientale ; ils ont ainsi élevé à l'état de
dogme une hypothèse imaginée au xvii^ siècle et conservée
pieusement depuis lors.
L'étymologie orientale paraît avoir séduit par son caractère
romantique, peut-être aussi par l'analogie qu'elle établissait
entre gueules et d'autres noms de couleur ou termes héraldiques
d'origine orientale : ^7~//r^ sinople, orange. Mais jamais Ton n'a
apporté à l'appui de cette étymologie de gueules aucune preuve
historique.
On nous dit que les croisés auraient rapporté en Europe le
mot persan ^/j///, et l'auraient employé pour désigner la couleur
rouge. C'est une pure hypothèse qui ne se fonde sur rien, et
nous verrons qu'elle se concilie très mal avec les données his-
toriques et linguistiques. C'est pourquoi il faut l'éloigner réso-
lument, et il est superflu d'examiner de plus près les mots arabe,
hébreu ou persan, proposés comme points de départ.
II. — Étymologie et homony.mie.
L'homonymie tend souvent des pièges aux lexicographes
qui tantôt confondent deux mots absolument différents,
tantôt scindent un mot en deux à cause d'un développement
sémantique spécial. Rappelons des exemples de ces erreurs.
Soit le mot esclavage. Littré lui attribue six significations dont
la dernière est « monopole commercial ». On se demande quel
est le lien sémantique qui pourrait rattacher ce dernier sens au
sens ordinaire du mot. Avec sa sagacité bien connue M. Antoine
Thomas ' a montré qu esclavage, comme terme de négoce,
I. Nomrdux Essais de Philologie fnuiçaise, Paris, 1904, pp. 262-64.
GlTiULES 5^3
constitue un mot à part, dont le sens primitif est « impôt
supporté par les Français commerçant en Angleterre ». Sa
forme primitive est escavage ou scavage, qui reproduit l'anglais
archaïque ^mtw^^é, terme de coutume qui désignait une taxe
payée par les marchands. Le mot technique escavage a été
absorbé par esclavage, paronyme plus usité. De telles absorp-
tions se sont souvent produites ; elles ont parfois trompé les
étymologistes et fait admettre des changements de sens impos-
sibles. Nous avons pour notre part, dans un article récent,
essayé de montrer l'erreur de ceux qui admettent l'identité
étymologique de haricot, « ragoût » et haricot, « légume » '.
Par contre, tous les dictionnaires français enregistrent deux
verbes peler ; dont l'un signifie « ôter du poil » et l'autre
« ôter la peau d'un fruit ». Le premier est rattaché à pi lus, le
deuxième à pellis. A l'aide des vieilles formes françaises,
Paul Meyer^ a montré qu'il n'existe qu'un seul verbe peler et
qu'il dérive de pilus ; un dérivé de pellis n'existe pas : le
sens « enlever la peau d'un fruit » est un développement posté-
rieur.
Je crois de même qu'on a eu tort de distinguer gueules,
couleur, de gueule, partie du corps d'un animal, et qu'il est
possible de démontrer que ces deux mots n'en font en effet
qu'un seul.
IIL — Sens primitif de gueules.
Si nous admçttons que gueules soit le même mot que gueule,
il faut rendre compte du développement sémantique qui a
donné à gueules son sens particulier. Nicot l'a essayé le premier,
et sa manière de voir se retrouve dans les éditions postérieures
de Ménage, qui, rejetant une explication de Caseneuve, ajou-
tent :
Ne scroit-il pas plus vraisemblable de dire tout simplement avec quelques-
1. Histoire étymologique de deux mots fiançais (Iniricot, parvis). Imprimée
dans : Det Kgl. Danske Videnskabernes Selskab. Historisk-filologiske Meddel-
elser. II, i. Kôbenhavn, 1918. Comp. aussi ma Grammaiie Instorique de la
langue française, IV, § 39-47, 462-469.
2. Romania, XXXVI, 108.
564 KR. NYROP
uns que le mol de gueules s'est dit du rouge parce que les i^ueiiJes des ani-
maux sont ordinairement rouges ?
Pourtant on ne peut pas s'en tenir à cette explication hyno-
thétique. Examinons d'abord ce que les vieux textes français nous
apprennent sur le sens exact du motet sur les compositions où
il entre.
Il est sûr que par ^//é/.'/« on désignait au moyen âge de petits
morceaux de peau portés comme ornement, surtout en forme
de collet. En voici quelques exemples ' :
Li empereres par les goles le prist
Qu'il ot vestues do peliçon hermine
A lui les sache qui totcs les fendi.
(Mort de Garin, v. 811.)
Pleure des ieus la damoiselle
Que tote en moille sa maisselle
Le nés, le bouce,le menton,
Et les gueules del peliçon (Athis.)
Du sang qui ist des dens li covri le menton
Et moillierent les gueules de l'ermin peliçon.
{Aye if Avignon, v. 174-75.)
A côté du substantif o-//t'///« on avait aussi le dénwé engoii lé
« orné de gueules ou collet ». On trouve atout moment dans
les vieux textes les combinaisons : mauleaux engouiez, hennins
engoule^, pelisson engolé, etc.
Le sens primitif de gueules est attesté non seulement par un
grand nombre de vieux textes français, mais aussi par des textes
latins. Nous en avons déjà rapporté un, cité d'après Hauteserre.
Caseneuve en cite plusieurs autres qui tous ont été reproduits
par Ménage. Je me contente de citer les lignes suivantes :
Saint Bernard dans un traité qui porte ce titre, Parabolx de nuptiis filii
Régis et de ornamento sponsse sux, donne au fils du Roi le jour de ses noces,
pour ornement, une jupe d'hermines fourrée et bordée de ces peaux rouges
autour du col et du poignet. Arminiain pelliceam circdcollem et circa nianus
rubris gulis prxparatam.
Resterait à savoir pourquoi ces bordures de peau s'appelaient
gueules :
I. Je les emprunte au Dictionnaire de Godi-froy, t. IV, gole i.
GUEULES 565
Dans un traite de l'Origine des Armoiries, que j'avais commencé il v a
plus de vingt ans, j'ai dit que ^tiLt, ei gueules, étoient des peaux de grand
prix, teintes en rouge; dont les rois, les princes, et les grands seigneurs,
fourroient leurs habits lorsqu'ils vouloient faire paroître leur magnificence...
Je ne sais si ces peaux rouges n'auroient point été ainsi appellées, parce
qu'on les mettoit ordinairement autour du col, et proche du gosier, qui
s'appelle gula ?
L'explication de Caseneuve est encore approuvée et défendue
par le comte de Magny dans son livre peu scientifique intitu-
lé La science du Blason (Paris, 1858).
Elle est pourtant peu acceptable. Il est vrai que, dans la
langue moderne, col sert à désigner la partie de la chemise ou
du vêtement qui entoure le cou ou le col et que nous aurions
là une dénomination analogue. 11 est vrai aussi qu'ancienne-
ment, comme dans quelques patois modernes, gueule peut se
dire en parlant de l'homme; mais il y a une autre explication
bien plus naturelle.
Les bordures de peau qui ornaient les manteaux des cheva-
liers s'appelaient ^^//t'z//« parce qu'elles étaient faites de morceaux
de fourrure taillés dans la peau du gosier d'un animal, et l'animal
qui fournissait les o-M^/^/t'.v était selon toute probabilité la martre
des bois Çiiiuslela martes^ On lit dans Raoul île Cambrai :
Goules de martre, ne vos vuel plus porter (v. 16227).
De nos jours encore les pelletiers se servent de la peau de la
martre, spécialement de la peau du gosier dont la couleur varie
selon l'âge deTanimal.
Ce sont là des faits bien connus. Je m'en suis informé auprès
de plusieurs pelletiers, et beaucoup de manuels pratiques
donnent les mêmes renseignements. J'ouvre à tout hasard le
vieil Universallexikon de Pierer et j"y trouve l'article suivant :
Baum-Marder (mustela martes), schônkastanienbraun,... bei den altcn dcr
Unterhals und Brust hell, bei den jungen hochgelb;... Die schôngelben
Kehlen des Baum-Marders wcrden mit einem schmalen, braunen Rande
ausgeschnitten(Marder-Kehlen) und vorzûglich zu Pellcrinen verarbeitet.
Je renvoie également au « Deutsches Wôrterbuch » de Meync.
On y lit sous Kehle :
Bei Pelzwerk das Kehlstùck, in altérer Sprache auch bei heraldischeni
Pelzwerke.
566 KR. NYROP
J'ajoute le passage suivant de la Stadtordniuig de Leipzig de
15-14, ^^^^ V^^' Grimm :
Jts mus aber das aufarbciten also verstanden werden, nemlich, das der
kiirssner die belge verfutere, die kclen zusamen stecke und die schwenze zu
luiten oder mûtzen mâche.
Ces citations, dont il serait très facile d'augmenter le nombre,
nous renseignent suffisamment sur le rôle important que joue
la peau du gosier de la martre dans la pelleterie ancienne et
moderne, et ce fait bien constaté ne laisse, ce me semble, aucun
doute sur la vraie explication du français gueules.
IV. — Emploi héraldique.
Passons maintenant à l'emploi héraldique du mot gueules
dont nous venons de constater le sens dans le langage ordinaire.
En voici quelques exemples anciens :
Palamedès avant toz vait
Assez plus, loing que ars ne trait.
Sor un cheval sist d'Alemaigne,
Mais onques teus n'eissi d'Espaigne,
A goles Qt escu d'argent.
(Roman de Troie, v. 7465-69.)
De geules estoit sesescus
Plus vermeilles que uns sinoples.
(Huon de Méry, Li tornoiemeni Antecrit, v. 614-15.)
A nostre main senestre arivali cuens de Japhe, qui estoit cousins germains
le conte de Monbeliart, et dou lignaige de Joinville. Ce fu cil qui plus noble-
ment ariva, car sa galic ariva toute peinte, dedans mer et dehors, a escussiaus
de ses armes, lesquex armes sont d'or à une croix de gueules patee (Join-
ville, § 158, comp. § 516).
L'emploi du mot gueules comme terme de blason n'a rien de
surprenant. D'autres noms de fourrure ont servi à désigner les
couleurs, ou selon le terme héraldique, les « émaux » : sable
(nom de la martre zibeline) qui désigne le noir ; hermine qui est
représenté par un champ d'argent semé de petites mouchetures
noires; vair (petit gris), figuré par des points blancs et bleus
alternés.
Mais comment les gueules, les petits morceaux de peau coupés
(..VtULtS 567
dans le gosier de la martre sont-ilsdevenus l'expression héraldique
de la couleur rouge ?On sait que la peau du gosier de la martre
est naturellement jaunâtre ou même roussâtre, on sait aussi
que les couleurs au moyen âge, comme dans l'antiquité, étaient
désignées d'une manière assez vague, le même mot servant à
qualifiera la fois plusieurs nuances différentes '. Il se peut donc
que gueules ait servi naturellement à désigner aussi la couleur
rouge .
Cependant on admet généralement que les petits morceaux
de peau de martre étaient teints en rouge. Caseneuve et Du
Gange Tont soutenu. M. André G. Ott, quia le premier, si je
ne me t'ompe, protesté contre l'origine orientale de gueules, est
de la même opinion. Il écrit en parlant de la fourrure désignée
par ce mot : «Elle doit avoir été ordinairement teinte en rouge,
car elle devient le terme employé pour rouge en langage de
blason ^. »
La teinture des fourrures était connue au moyen âge. Ainsi
la fourrure désignée par le nom de sable paraît avoir été blanche
ou grise; mais elle était souvent teinte en noir ou noircie; de
cette manière sable a fini par désigner une fourrure noire et il a
fourni au blason son terme pour la couleur noire. Quant aux
gueules de martre, la pelleterie moderne s'en sert sans les teindre;
mais rien n'empêche d'admettre qu'au moyen âge elles étaient
teintes en rouge vif.
V. — PÉRÉGRINATIONS DE gueuks.
Un examen détaillé de l'historique du mot gueules nous a
conduit à admettre son identité avec gueule. Sortons maintenant
de France et examinons le sort du mot à l'étranger pour savoir
s'il peut contribuer à élucider notre question.
Au moyen âge un grand nombre de mots français désignant
des étoffes, des vêtements, des parures, des armes et concernant
surtout la vie des chevaliers, l'adoubement et les tournois, ont
passé dans d'autres langues \ soit directement sous une forme
1. Il en est de même de nos jours. 5/a«c désigne des couleurs très diffé-
rentes dans vin blanc et dans eau blanche ou raisin blanc.
2. Les couleurs en vieux français, Paris, 1899, p. 128.
5. Voir ma Grammaire historique de la lau(;ue française, I, ^ 24.
568 KR. NYROP
plus OU moins altérée selon les exigences et conditions de la
langue étrangère, soit indirectement sous la forme d'une tra-
duction.
Pour les termes héraldiques nous constatons l'existence des
deux procédés. On sait que la terminologie française a passé
telle quelle dans d'autres langues. Ainsi on trouve en espagnol
parmi les noms des couleurs (esmaltes) les mots giiles, a^ur,
sinople, sable, veros, qui sans aucun doute reproduisent les termes
français gueules, a^ur, sinople, sable, vair. Malheureusement le
manque d'un bon dictionnaire historique espagnol m'empêche
d'étudier l'emploi et le sens du mot gnies dans la vieille langue;
actuellement il ne signifie que « color rojo », ce qui ne jette
aucune lumière sur l'origine du vocable trançais.
L'anglais nous est un peu plus favorable. La plus vieille
forme française, goles ou goules est passée de bonne heure en
anglais, où elle s'écrit gules, autrefois goules, gzulis, etc. Dans
la langue moderne gules a exclusivement le sens de « rouge ».
Ex. :
Their arms are seven bulls in a field gules (Shelley, Œdipits, I, 144). —
The wintry moon... threw wârm gules on Madeline's fair breast (Keats, Eve
of St. Agnes, XXV). — The organ [the heart] should be more gules : this
tincture is false heraldry (Maurice Hewlett, The Queeii's Quair, p. 53).
Au moyen âge le mot paraît avoir eu comme en français le
sens de « fourrure ». Je cite d'après le New English Dictionary
les deux exemples suivants du xiv^ siècle : « Then pay schewed
hym ÇQ schelde, ^at was of schyr goulez (^Sir Gawaine and the
Green Knight, 619). Berand jpe scheld of siluir schene of gwlis
(texte d'environ 1375) '. "
Passons aux langues germaniques.
I. Nous citons, à titre de curiosité, la discussion étymologique qui
accompagne l'article gules: « The ulterior etymology is disputed. If the
herald ic sensé be the original, the allusion may be to the colour of the open
mouth of a heraldic beast. It seems more likely that the heraldic use is trans-
fcrred from the sensé of « red ermine », in which case the word may repre-
sent some oriental name ; but the suggestion of dérivation from Fersidn gui,
rose (Hatzfeld-Darmesteter) is very improbable. » Nous n'avons pris connais-
sance de ces observations critiques qu'après avoir écrit les pages qu'on vient
de lire.
GUEULES 56g
Dans le langage héraldique allemand du moyen âge Kchic a
le sens de « couleur rouge ». Ce sens est indiqué dans les diffé-
rents dictionnaires du vieux haut-allemand (Bernecke-MùUer,
Lexer, J. et W. Grimm), qui donnent aussi à l'appui un assez
grand nombre de citations. Hors du langage héraldique le mot
désigne une fourrure, et il est curieux de constater que, dans
tous les exemples cités Kchle est toujours au pluriel : von kelen
rôt, mit rôten keln bedecket, die kelen rôt ah ein blnt, von rôlcn kelen
drîn, mit kelen rôt bedecket und bewangen, mit rôten niarderkelen.
L'emploi constant du pluriel renvoie indubitablement au pluriel
français o';/<?/(/e'5 qui a été correctement compris parles vieux
poètes allemands.
Nous constatons le môme fait sémantique en vieux néerlan-
dais, où keel s'employait au sens de « couleur rouge » dans le
langage héraldique. On lit dans VEtymologisch Woordenboek der
nedcrlandsche laal de N. van Wijk : « keel, 1° = Xîil. gala ; 2° =
rood in de wapenkunde. » Il ajoute comme explication de ce
dernier sens : « Vertaling op den klank van fr. gueules met een
beteekenis rood boordsel van de keel van een dier. »
Dans l'emploi particulier de kel en vieil allemand et de keel
en vieux néerlandais nous avons sans aucun doute affaire à des
« calques linguistiques ». Il ne s'agit pas d'une coïncidence
sémantique fortuite entre le français et les deux langues ger-
maniques. Le terme français est le point de départ des termes
germaniques qui sont des « emprunts de traduction ». Un
grand nombre de ces emprunts curieux a été signalé par M.Kr.
Sandfeld ' dans un article très suggestif ^
1. Notes sur les calques linguistiques {Festschrift Vilhehn Thoiiisen ^ur Voll-
endung des siehiigsten Lehensjahres am 2$. Jiinuar 191 2 dargehrocht von
Freurtden und Schûlern, Leipzig, 191 2, pp. 166-173).
2. Je profite de l'occasion pour citer un exemple d'un emprunt de traduc-
tion observé récemment. Le 5^ chapitre de Stello, roman d'Alfred de Vigny,
a pour titre : Conséquences des Diahles-Bleus. Ces diahles-hleus sont des hlue-
deviis et désignent une sorte de spleen. Au chapitre précédent l'auteur écrit :
« Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglais Blue-devils. »
L'innovation d'A. de Vigny ne paraît pas avoir fait fortune ; elle a été enre-
gistrée par Littré et par le Dictionnaire général, comme par Sachs, mais sans
exemples ni références. Des Français m'ont assuré qu'ils ne l'ont jamais
entendue. Pourtant je constate que quelques auteurs modernes s'en sont servis.
570
KR. NYROP
Tous les faits que nous venons de réunir me paraissent
contredire de la manière la plus persuasive l'opinion selon
laquelle gueules serait un mot oriental. Pour les gens du moyen
âge, Français et Allemands, les gueules étaient bien de petits
morceaux de fourrure coupés dans la peau du gosier de la martre,
et on se demande par quel charme mystérieux la légende de la
rose persane a pu fasciner les esprits critiques de notre temps.
Les beaux manteaux ornés de gueules ou etigoulés d\sp:ivurent
avec le moyen âge, et le mot ^wm/t;5 périt au sens de « bordure».
Il survécut pourtant dans la langue héraldique, mais avec un
sens technique très spécial. La notion du sens primitif était tout
à fait oublié ; gueules était devenu simplement un nom de cou-
leur, et c'est pourquoi on disait le gueules comme le sinople,
toute idée de pluriel avait disparu. De cette manière le mot a
été, pour ainsi dire, scindé en deux, ce qui arrive souvent dans
les cas où un mot prend un sens collatéral très spécial, et on
en est venu à croire à l'existence de deux mots différents.
Kr. Nyrop.
Ex. : « Eh, eh, dit-elle, en hochant la tête, qu'en savez-vous ? Nous avons
tous notre démon à tuer,... nous avons tous nos diables bleus» (Francis de
Miomandre, La cabane d'amour, Paris, 1919, p. 173)- Pour d'autres exemples
je renvoie à E. Bonnaffé, Dictionnaire des Anglicismes, Paris, 1920, p. 11.
LE
MYSTÈRE DE LA PASSION
DE VALENCIENNES
Le manuscrit n° 560 delà bibliothèque de Valenciennes con-
tient un mystère de la Passion, en vingt journées, d'environ
38.900 vers. Ce manuscrit, qui comprend 472 feuillets, provient
de l'abbaye de Saint-Amand. Il avait appartenu à Bauduin de
Vermelles, bourgeois de Douai. On lit, en effet, au folio 2
recto : « La passion de Jesu crist en rime franchoise ; je suis
appartenant a Baudin de Vermelle. » De même, au folio 472
recto : « Ce présent livre qui est la passion appertient a Bau-
duin de Vermelles bourgeois et marchant demorant en la ville
de Douay. » Il paraît avoir été écrit vers le milieu du xvi^ siècle,
car la date de 1549 est inscrite une quinzaine de fois à l'inté-
rieur d'une majuscule '.
Emile Picot dressant une liste sommaire des Mystères de la
Passion qui nous sont parvenus en entier ne manque pas de
signaler la « Passion en rime franchoise » :
No 6 : Remaniement de la Passion de Jehan Michel combinée avec le Mys-
tère de la Conceplion (Bibl. de Valenciennes, ms. no 560). Ce texte, divisé en
vingt journées, offre de nombreuses formes empruntées au dialecte picard.
Les quelques passages un peu développés qui en ont été imprimés nous
montrent que le compilateur a fait subir de grands changements à ses modèles,
car ils dififèrent entièrement de la rédaction de Jehan Michel ^ .
Un peu plus loin, le savant bibliographe mentionne une
autre Passion :
No 8. Passion en sept journées dont un manuscrit faisait partie en 1840
1. A noter aussi qu'on trouve les initiales suivantes : /. g. l. m. à la fin
de la deuxième et de la dixième journée.
2. Romania, XIX (1890), p. 262.
)-2 N. DUPIRE
(Je la colleLtion M. Van dcr Cruisse de Waziers à Lille. Le Glav, qui en a
donné une notice succincte, nous apprend que ce texte est du xv<= siècle et
qu'on V relève de nombreuses traces du dialecte wallon '.
En réalité, Le Glay fait plus : il déclare que le texte qu'il a
sous les yeux « contient une notable partie du Mystère de la
Passion en vingt journées dont il existe un manuscrit à la biblio-
thèque de Valenciennes ^ ». Cette affirmation peut être confir-
mée. Le Glay, en effet, relève en divers passages le terme carac-
téristique du sous-dialecte que M. Hécart, dit-il, « appelle
improprement rouan et qu'on devrait nommer drochi, dont le
corrélatif est drola ». Or, les vers qu'il cite se retrouvent dans
la Passion en rime franchoise :
A cop, Jehan, entrez drola. A cop, Jehan, entrez droict là
Sire, partout ou [ilj te plaira. Sire, par tout ou te plaira,
Est bien raison que nous allons ; Est bien raison que nous allons ;
Car droichy que fere n'avons î. Car droict cy que faire ne avons 4.
De plus. Le Glay fait remarquer que les hommes et les lieux
du Hainaut sont mentionnés dans le manuscrit qu'il décrit, et
les deux vers qui signalent une localité de l'arrondissement de
Valenciennes sont également dans le manuscrit 560 :
Ha dea, voila des tost tournez, Ha, en vêla des tost tournez,
Sambieu, sont il point de Hasnon > ? Sambieu, sont il point de Hasnon *> ?
Il paraît légitime de conclure que les deux manuscrits con-
tiennent un seul et même mystère. Parla se trouve réalisé le
désir de M. E. Roy qui souhaitait qu'on pût vérifier l'assertion
de Le Glay 7.
1. Ibid., p. 265.
2. Lg Ghy, Mémoire sur les bibliothèques publiques et les principales biblio-
thèques particulières Judt'parteinenl du Nord, LWie, 1841, p. 388.
5. Le Glay, ibid., p. 388.
4. Valenciennes 560 (=: F), folio 154 verso, 230 verso.
5. Le Glay, ibid., p. 388.
6. V, f. 150 recto.
7. E. Roy, Le Mystère de la Passion en Frame du XIV^ au XVI^ siècle.
Extrait de la Revue bourguignonne, 1904, tome XIV, p. 312, note 2.
LE MYSTÈRE DE LA PASSION DE VALENCIENNKS 573
Il serait intéressant de pouvoir établir quel est l'auteur de
la Passion en rime franchoise et de préciser la date où elle a été
composée. Ces indications permettraient de fixer la place qu'elle
occupe parmi les autres Passions et de mieux apprécier l'origi-
nalité de l'œuvre. Au début du xix^ siècle, Hécart, donnant
une analyse de notre Mystère, avait supposé que l'auteur était
un carme. Son hypothèse bien fragile reposait sur le fait qu'un
personnage du nom d'Agabus, après avoir invoqué le diable, se
repent, veut faire pénitence et va demander conseil à un carme '.
O. Leroy présente une hypothèse analogue sans raison plus
sérieuse. « L'homme à qui l'on doit notre Mystère, dit-il, aurait-
il été un de ces religieux dont la position exiguë semble être
caractérisée dans un passage remarquable aussi par l'emploi des
diminutifs que notre langue a trop dédaignés ? En tout cas,
l'auteur appartiendrait au nord de la France, car il y a des détails
où se trouve un goût de terroir \ » Le Glay se range à l'opi-
nion de Leroy. Plus récemment, Adolf Kneisel remarque, avec
un peu plus de précision, que le M3-stère est écrit dans le dia-
lecte de la région de Valenciennes et que le remanieur a pu
être un religieux de l'abbaye de Saint-Amand '. Ces différentes
affirmations sont très vagues et mal étayées. Il semble qu'on
peut obtenir un résultat plus décisif. M. Ernest Langlois a
démontré que le Mislère de Saint Quentin est de Jean Molinet '.
Nous croyons être en mesure de prouver que notre Mystère est
également de ce fécond rhétoriqueur. N'ayant pas, comme
pour le Mistère de Saint Quentin un texte qui emporte aussitôt
la conviction, nous nous appuierons sur des particularités de
langue, des traits de style et des procédés de versification.
I
Parmi les ressemblances qu'il est possible d'établir entre notre
1. G. A. J. Hécart Recherches historiques... sur le iJh'dtre à Valencieunes,
Paris, 1816, p. 168 note. Cf. V, f. 69 recto.
2. O. Leroy, Etudes sur les Mystères, Paris, 1837, p. 152. Cf. V, f. 69
recto.
3. A. Kneisel, Das Mystère « La passion de Jesu Crist en rime franclioise »,
Inaug. Dissertation, Greifswald, 1906, p. 2.
4. Romani.i, XXII (1893), p. 532.
574 N. DUPIRE
Mystère et l'œuvre de Jean Molinet, l'une des plus frappantes
est l'emploi des diminutifs qui permet des accumulations de
rimes. Les exemples que l'on pourrait citer sont assez nom-
breux :
Les belles fleurettes,
Aux pastoureaux prestes
Avec les propettes
Fœulles de caurettes
S'envollent au vent ;
Pommes et poirettes,
Jadis fort tenrettes,
Nous sont trop durettes ;
Amours, amourettes
Deviennent souvent '
Icy ne sont que rachincttes,
Herbelettes,
Espinettes,
Des fœullettes.
Lieux destruictz ;
Soubz branchettes,
Entelettes,
Pommelettes
Et poirettes
Sont les fruictz =.
On lit de même dans le Mislère de Saint Quentin une amu-
sante tirade de mots en -aille dont la plus grande partie se
retrouve dans la Passion en rime franchoise '.
D'autre part on rencontre dans notre Mystère beaucoup de
formes dialectales encore vivantes dans la région de Valen-
ciennes. Il suffira d'en citer quelques-unes des plus typiques :
EsauETTE : Heu quelle froidure
Es ce cy, il me convient prendre
Mon couteau pour taillier et fendre
Des esquettes de ce bois cy +.
Godefroy traduit ce mot par « éclat de bois » et n'en donne
qu'un exemple : « Une esquette, 1506, Valenciennes, ap, La
Fons, gloss. ms., Bibl. Amiens. »
Vesrail : Cloez noz huichz a bons vesraux ">.
Il n'y a aucun exemple de ce dérivé en -ail dans Godefroy
1. Tournai, ms. 105 (= T ), f. 14 recto. L'importance de ce manuscrit
de Molinet sera établie dans une notice qui lui sera consacrée ultérieurement.
2. F, {. 69 recto.
5. Mistère de Saint Quentin, édition H. Châtelain, Saint-Quentin, 1909,
V. 4271 (=M.S. Q.).
4. V, f. 78 recto.
5. V, f. 305 verso. Cf. Archives de Valenciennes, série C, n" 3, f. 8 verso:
« Encore ayans pour destakier et refaire le verail de la porte de la Pissote. »
LE MYSTÈRE DE LA PASSION DE VALENCIENNES 575
et Meyer-Lùbke, Roiii.Elyni. Wôrtcrh., 9260, mentionne seule-
ment l'ancien picard vciril.
Gayollé : Comment est son dos gayollé '.
Il s'agit de Jésus qui vient d'être roué de coups. Ce terme
n'est pas dans GodetVoy ; Hécart ^ lui donne le sens de « bariolé »,
qu'il a encore aujourd'hui.
RACQ.UER : Au visage luy fault racquier '.
Meyer-Lûbke , Rom. Etym. Wôrterb, 7017, cite l'ancien fran-
çais rachier et le picard raké signifiant « cracher ».
Quelques formes terminées en -ieu méritent une mention
particulière. Dans son étude sur le dialecte à'Aiicassin et Nico-
lette, H. Suchier déclare qu'il n'a pas réussi à délimiter le
domaine de -iu et celui de -ieu d'après les documents du moyen
âge. 11 ajoute que l'on dit aujourd'hui à Arras et à Amiens fin,
diu, vins, à Cambrai///, vins, mais plus au nord, à Mons/^«A',
vieux ■^. En réalité les formes fieiix, vieux sont les seules que
l'on entende dans la région de Valenciennes. De plus, il faut
remarquer que l'on relève dans notre Mystère les mots soustieu,
enfantieu, jntentieu, ostien \ qui sont également dans \e Mistère
de Saint Quentin.
Mais cela prouverait seulement que l'auteur de la Passion en
rime franchoise a employé les mêmes formes dialectales que
Jean Molinet et que, comme lui, il a eu une prédilection mar-
quée pour les diminutifs.
Voici qui pourra paraître plus probant. Tout d'abord cer-
taines expressions rares ou curieuses se trouvent à la fois
dans notre Mystère et dans l'œuvre de Jean Molinet et non
ailleurs, semble-t-il.
1. V,{. 311 recto.
2. Hécart, Dictionnaire rouchi-français, Valenciennes, 1834.
3. F, f. 313 verso.
4. Aucassin et Nicolette, éd. H. Suchier, 8e édition, Paderborn, 191 5, p. 75.
5. F, f. 12 recto, 132 verso, 137 recto.
570 N, DUPIRE
CousTii.LF.s LOMBARDES: Et dc coustillcs lombar- De coustcaux, coustilles
[des ' [lombardes ^
Ung singe C2.LI BAR- Se dis mes borbotorions Escoustez comment il
[bette : [cacquette
Plus drus qu'un singe Ce samble ung singe
[qui barbette 5. [qui barbette ■•.
Il en est de même pour plusieurs mots employés par Jean
Molinet dans un sens particulier :
SoLVENT « capable » : Mais le solvent Quele grâce te rende-
[ray je ?
De tous aultres se nom- Assez ne suis solvent ne
[me Eloy 5. [sage *.
Godefroy explique solvent par « solvable » ; il en cite quelques
exemples et remarque que le rouchi l'emploie dans la même
acception.
PiNART : terme d'injure : Entre six loups qui sont S'ils nous trouvoient
[pinars '. [aussi peureux
Hz nous donneroient ung
[assault
Les pinardz *.
Selon Godefroy, ce vocable signifie : i° membre viril ; 2"
très petite pièce de monnaie ; 3° richard.
Cavestre « coquin » : Fault il que si paillars Qu'on soit legier
[cavestres
Nous rebutent si dure- Je percov la ce faulx ca-
[ment ' ? [vestre'o.
1. M. S. Q., V. 1671.
2. V, {. 269 verso.
3. M. S. Q., V. 1781.
4. V, f. 332 verso.
5. M. S. Q., V. 22.J50.
6. V, f. 166 recto,
7. M. S. O., V. 7538.
8. V, f. 393 recto.
9. M. S. Q., V. 1561.
10. V, f. 174 recto.
LE MYSTERE DE LA PASSIOS' DE VALENCIENMES 577
Dans les exemples recueillis par Godefroy, ce mot désigne
toujours un licol.
On peut enfin énumérer quelques termes qui jusqu'à présent,
n'ont été signalés que dans les œuvres de Jean Molinet :
Brongne « bouche » Et que j'arouseung peu Et donne leur parm\-
[me brongne [leur brongne
De bonne bière qui soit Trois ou quattre cop de
[freche '. [fouet -.
Grandgagnage ' donne à brongne le sens de « moue » et Cor-
blet ^ celui de « fluxion ». Dans le Mystère de la Passion d'Ar-
noul Greban se trouve brongnée <\m est expliqué par « coup ' »,
Il s'agit vraisemblablement d'un coup sur la bouche, sur la
figure,
EscoRiE « fouet « : Sus, a cop, qu'on ne Jésus entre au temple ou
[nous convoyé il trceuve des changeurs
D'ung baston ou d'une et marchans de volille,
[escorie ^. il les chasse hors d'une
escorie ?.
Cette forme n'est ni dans Godefi'oy, ni dans Corblet, ni dans
Grandgagnage, mais Hécart l'explique par « fouet de roulier » ^.
1. M. S. O., V. 15067. H. Châtelain traduit, au glossaire : « grosse tu-
nique ».
2. r, f. 159 verso.
3. Grandgagnage, Dictionnaire étymologique wallon.
4. Corblet, Glossaire du patois picard, Paris, 185 1.
5. Mystère de la Passion d'Arnoul Greban, publié par G. Paris et G'. Ray-
naud, Paris, 1878, v. 19840.
6. M. S. O., V. 12008; H. Châtelain traduit à tort ce mot par « écu-
rie ».
7. F, f. 258 recto, indication scénique.
8. Dans la Passion d'Arras on trouve ^5co;/e;j employé au pluriel pour dési-
gner des « lanières de cuir » :
Et pourveez vous d'escoriez
Et qu'elles soient aflfaities
D'aguillons d'acier bien tranchans.
Le Mystère de la Passion, ms. 697 de la Bibliothèque d'Arras, publié par J.
M. Richard, Arras, 189T, vers 14306.
Romania, XLVIII. 37
578 N. DUPIRE
GuiSANDEUR « escroc » : La vêla mise a contre- Fins fars, larrons mur-
point [driers, pipeurs
Ne fault que ces deux Belistres, morveux, gui-
guisandeurs '• [sandeurs ^
Godefroy ne mentionne que guisandrie « escroquerie », et il
n'en cite qu'un exemple.
II
Plus que tout autre rhétoriqueur, Jean Molinet a su voiler
par les artifices de style les plus imprévus la pauvreté de ses con-
ceptions. Or, il est possible de retrouver dans notre Mystère
plusieurs de ces ornements que les contemporains admiraient
dans ses poésies. En l'honneur de la Vierge il compose une pièce
sur VAve Maria : chaque strophe commence par l'un des mots
latins de la salutation angélique et l'on trouve comme une
ébauche de cet hommage singulier dans le manuscrit de Valen-
ciennes '. Il y a mieux : dans l'une des strophes, Jean Moli-
net s'amuse à terminer le vers par des termes grammaticaux et
notre Mystère présente la même bizarrerie :
Ventiis, possesseur génitif Scavoir debvcz que temps est 5 de
[affier
Gouverné de fruict substantif Par mariage ou vous debvez fier
Receut glorieuse portée ; Quelque bon fils sans estre négative ;
Quant Dieu le père impératif Mariage est chose supellative,
Transmist son fils verbe passif Car ordonné est par prérogative,
En vous, sans viril conjunctif. Pour tous humains faire fructifyer,
Grant joye nous fut apportée *. Du Dieu vivant de force infinitive
En paradis terrestre ou l'optative
Grâce ordonna pour nous letifyer ''.
D'autre part, Jean Molinet se plaît à jouer sur les noms
1. M. S. Q., V. 17815.
2. y, f. 269 recto.
3. Sainte-Geneviève, ms. 2734, f. 12 recto, et F, f. 71 verso.
4. Sainte-Geneviève, ms. 2734, f. 18 recto.
S- Ms : tant et.
6. V, folio 71 verso.
LE .VYSTHRK DE LA FASSIO\' DE VALENCIENNES 579
propres : beaucoup de ses poésies sont signées parce qu'elles
s'achèvent par une plaisanterie sur le « molin net ». Il va plus
loin encore : il découvre dans un nom tous les mérites de celui
ou de celle qui le porte, chaque lettre étant la lettre initiale
d'une qualité. On en voit un exemple dans le Chappelet des
Dames composé pour la duchesse Marie de Bourgogne : aux cinq
lettres de Marie correspondent cinq fleurs et cinq vertus sur
lesquelles l'ingénieux rhétoriqueur s'étend complaisamment.
De même, l'auteur de notre Mystère ne résiste pas au plaisir
de donner l'interprétation du nom de la Vierge :
C'est ung nom d'exultation,
De ce certes pas ne varye,
Ce nom les infernaulx tarde ;
M, signe meJiatresse,
A, c'est a dire advocatresse,
Par R, la réparatrice
Et Y signe l'imploratresse
Et par A, l'auxiliatrice '.
Il est encore un ornement où Jean Molinet déploie toute sa
virtuosité : c'est l'accumulation des mots ayant entre eux quel-
que parenté de sens. Ces longues énumérations sont aussi inté-
ressantes pour l'histoire des mœurs que pour l'étude du voca-
bulaire. Le procédé n'était pas nouveau, mais notre rhétori-
queur l'exploite jusqu'à l'abus. Qu'il s'agisse d'armes, d'instru-
ments de musique, de fleurs ou de chenapans il fait défiler tous
les termes qu'il connaît. Or, quelques-unes de ces listes carac-
téristiques se rencontrent à la fois dans notre Mystère et dans
les œuvres de Jean Molinet •: comme elles présentent un grand
nombre de mots semblables et que même certains d'entre eux
ne se retrouvent' pas ailleurs, il est bien probable qu'elles sont
dues au même auteur. C'est le cas, en particulier, pour un cata-
logue d'armes qui se lit dans le Siège d'Amours, dans le Mistére
de Saint Quentin et dans la Passion de Valenciennes ; il est à
remarquer que dans ces deux dernières œuvres on peut relever
deux vers à peu près identiques :
I. V, f. 54 recto.
58o
Ordonnes nos avant
[gardes
Sus vos chevaux mettes
[bardes,
Tirés canons et bombar-
[des,
Bregiers, soufflars et
[soufflardes,
VVeuglaires et serpenti-
[nes ;
Emploies archiers et gar-
[des,
Mortiers, cas, grues,
[taillardes
Crennequins, coustilles,
[dardes,
Pertusiennes, gaillardes,
Hallebardes, cœullevri-
[nes,
Trompes, cors, clarons,
[busines,
Archigayes sarrasines,
Badelaires, javelines,
Caudetreppes, gouges
[fines,
Guisarmes luisans que
[glaces,
BricoUcs, fondes, machi-
[nes,
Dollequins agusque pui-
[gnes,
Mantelines, gaillardines,
Bringandines, cappelli-
[nes,
Cui radies, liaches et
mâches ^
N. DUPIRE .
Armer se fault d'escu-
[çons,
De Jacques, de haubrc-
[gons,
De fondejles, de plançons,
De cuiraches, de jup-
[pons,
D'ars, de flèches, de
boujons,
De hraqttetnars, de pou-
\chons,
De picqz, de becqz de
[fauquons,
De paffus et de lancettes,
De hachettes,
De houlettes,
De huvettes ;,
De jacquettes,
De daguettes
A coublettes
Et de coustilles lombar-
[des,
De veugleres, de bom-
[bardes,
Deribaudequins, de bar-
[des,
D'arcigayes, de taillar-
[des.
De mortiers, de baston-
[nades,
De crennequins, d'es-
[pringades ;
Malcourant
Demain me voirez ra-
[trotter
Avœcque belle compai-
[gnie.
Garnis de belle artillerie,
De boni fondejles % de
[planchotts,
De grant hracquemarl, de
[pouchons,
D'arbalestres, de jave-
[lines
De cuiraches de brin-
[gandines
De picques, faulcons,
[de hachettes,
D'espieulx, bougeons,
[lances, daguettes,
De cousteaux, coustilles
[lombardes,
D'archigaves et de tail-
[lardes ;
Brief, s'ilz ne sont bien
[acoustrez
Jamais ne veulx que
[vous me crez ■♦.
1 . Ms. : fondelez.
2. T, folio 30 recto.
3. H. Châtelain a lu huuelles ; cf. Remania, III, 113.
4. V, f. 269 verso.
LE MYSTÈRE DE LA PASSIOM DE VALENCIENNES 581
Courtaux, coullars, es-
turguades,
Cas et grues ' seront
[dignes ;
Gaillardines,
Bringandines,
Crapaudines,
Culevrines,
Serpentines,
Gouges fines,
Abalestres et espees
A deux mains seront
[happées
Sans espargnier gorgue-
[ton =.
III
Les différents mystères de la Passion se ressemblent beau-
coup : les personnages principaux restent forcément à peu près
les mêmes et tiennent presque toujours le même langage. L'ori-
ginalité de chaque auteur se montre dans les scènes épiso-
diques, dans les « diableries », dans les paroles truculentes des
« tyrans >, dans les extravagances des « demoniacles » ou c pos-
sessés ». Elle apparaît aussi et surtout dans la versification. A
ce dernier point de vue, il existe entre les poésies de Jean
Molinet et notre Mystère des analogies si frappantes qu'on ne
peut croire à une ressemblance fortuite. Il suffira de noter les
procédés les plus usuels.
Dans son Art de Rhétorique, Jean Molinet recommande les
« plaisans équivoques » et les « leonismes ». Il est très friand
de rimes riches et le calembour lui est familier :
Je cuiday sansmenchon- Puisqu'il faut que mort anne
[nette [desmarye Gracieuse Marionnette,
Que deussies estre non- Marie qui bon marya Adieu vous dis.
[nette marie
Et demourer virginette Prions a la vierge Marie Adieu, rna mère.
1 . Mss : et cagrues. Ct'. Jean Molinet : Oironiqiies , Buchon I, p. 48 :
« Ainsi ne la grue ne le chat qui furent faits par grans et sumptueux despens,
ne portent quelque grief aux adversaires. »
2. \L S. Q., V. 1657.
^82 >^'- DUPIRE
A Denain ou a Macourt : Que a son enfant la re-
[marie,
Mais sans longue orison- Car oncques ne se maria;
[nette
A dieu n"a Marionnette Se disons Ave Maria ;
Vous aves mary bon- Pour la belle Marionnette
[neste
De l'estocq de Rancbi- Dieu sera bon mary
[court -. [honneste =.
JOACHIN
Soyez toujours Marie
[honneste,
Graoyeuse Marionnette.
MARIE
Toujours scray Marion-
[nette,
Mon père, obstant la
[tache amere '.
S'agit-il d'employer à la rime le même mot sous les formes
les plus inattendues, on constate la même concordance. Il y a
quelques essais du même procédé, il est vrai, dans la Passion de
Jean Michel, mais ils sont encore rares et bien timides '^ ; Jean
Molinet, lui, en use très largement :
Fleur de beauté, des auhrcs l'outre-
[passe
Soutillement compassée au compas
Du compasseur qui tout poise et com-
[passe,
Q.uant.tu marchois sur la terre qu'on
[passe,
Souvent sieuvant ton enfant pas a
[pas;
Mais quand ce vint a son dolent tres-
[pas,
Ne scay comment ce jour peusis pas-
[ser
Sans rendre l'ame, oultrer et trespas-
[ser;
Tu te moustras, en ce très dur pas-
[sage,
Car tu passas ferme, sans despasser
Patiament ce périlleux passage 5.
Ainsy dont, par mort trespasser,
Il nous fist des cieulx le passage.
Mais par baptesme fault passer ;
Se tiens, qui passe ce pas, sage.
Pensons y, ains que se passe âge.
Car celuy qui n"y passera,
Si difficile le pas scay je.
Que ja ne le trespassera ^.
1. T, f. 3 17 recto.
2. Bibl.Nat., fonds français 24038, f. 12 recto.
3. F, f. 60 verso.
4. Passion de Jean Michel, édition de i486, f. 156 verso a, 187 verso b.
207 recto a.
5. r, f. 218 verso.
6. V, f. 444 verso.
LE MYSTÈRE DF LA PASSIOX DE VALENCIENNES 583
Tantôt la rime est reprise au cours du vers suivant, à la qua-
trième syllabe dans les décasyllabes : c'est la rime ^ batelée »
ou intérieure. Jean Molinet en fait abus dans ses poésies et
notre Mystère en présente d'assez nombreux échantillons :
HEKODE
Il est quassé, debrisict, dcsbauchict Je n'en puis plus, j'ay un trop grant
[dangier.
Et trebuchiet en dure oppression, Tost, sans targier, venez deablesdamp-
[nez !
Car on lu)^ a son vivre retrenchiet Mort cruelle, faut ma vye abregier
Et retrachiet, recopet, repinchiet Pour me plongier et toujours me lo-
[gier
Et restrinchiet a demy portion, Au grand dangier de tous infortunez;
Par fraction, il a pour pension Venez, sonnez, tous dervez estonnez,
Grand passion et dœul en lieu de joye; Prendez, tonnez ^ subit ruez me jus,
De bourse wide il n'est cœur qui Car a mal faire ont estetous mes jus ;.
[s'esjoye '.
Tantôt enfin la rime est redoublée à la fin du vers : c'est un
effet de « rhétorique à. double queue ». Ici encore la ressem-
blance est frappante : elle porte même sur des mots souvent
identiques :
Toute gentillesse lesse. Que feray je de ma lai- Que craint on tant vices
[dure dure ? [inhumains mains.
Toute ma richesse cesse, M'ardure dure et ma foi- Ou que trop soit la vile
[blesse blesse ; [ordure dure ?
De quoy trop l'ardure Mon corps s'encline a Le soleil luit dont sont
[dure [corrompure pure, les estains tains ;
Pour ce que noblesse Mercure cure et n'y pro- Par sa lueur qui nous
[blesse ; [cure cure. [procure cure.
Dieu, ma vraie adresse, Morsure sure a moy Le campion qui moult
[dresse [l'adresche dresche, [endure dure.
Mon cuer, hors d'ardure Richesse cesse et trop II est petit, mais fils ad-
[dure. [m'oppresse presse ; [mirable able ;
1 . T,{. 67 verso.
2. Ms. : tonnez, prendez.
5. r, f. iio verso.
584 N. DUPIRE
La pute vermine mine, Leesse laisse en la pre- Car par son faict vaincra
Tant que ta loy fine [sente sente, [morsure sure,
[fine, Car mort me mort, la Pour gendre humain
S'entreprendray l'obs- [très pulente lente '. mettre en notable table >.
[cure cure ;
Dont pour médecine,
[signe
Mon corps de ton signe,
[sy ne
Me laisse en morsure
[sure '.
De l'ensemble de ces rapprochements on peut conclure que le
manuscrit 560 de Valenciennes contient un Mystère de la Pas-
sion qui a été remanié par Jean Molinet. Il resterait à fixer la
date approximative de ce remaniement. Emile Picot faisait
remonter notre Mystère à la fin du xV siècle '^. Il est certain
qu'il n'a pu être composé qu'après i486, puisque Jean Molinet
s'inspire très largement de la Passion de Jean Michel : de la
onzième à la quinzième journée, abstraction faite de la septième,
les emprunts à Jean Michel sont fort nombreux. D'autre part,
c'est en 1507 que mourut notre rhétoriqueur.
Ce sont là les dates extrêmes que l'on peut délimiter. Nous
aurions voulu apporter plus de précision. L'Art de Rhétorique,
qui fut composé avant 1492, aurait pu fournir un point de
repère : parmi les exemples que cite Jean Molinet, il en est un
certain nombre qui ne sont pas encore identifiés; nous espérions
retrouver l'un d'eux dans les morceaux lyriques de notre Mys-
tère, mais nos recherches ont été infructueuses.
Noël DupiRE.
1. M. S. Q., V. 4808 et 4822.
2. T, f. 56 recto.
3. F, f. 80 recto.
4. Mistere du Fiel Testament (Paris, 1878), tome I, p. lxxvii.
MÉLANGES
ONGIER
Dans un des précédents fascicules de la Roniaiiia (XLVII,
p. 233), M. Paul Marchot s'est occupé de l'anc. fr. ongier, dont
il a cherché à préciser le sens et à découvrir l'ètymologie.
Ayant eu, moi aussi, à déterminer la signification de ce mot
pour le lexique de mon édition du Roman de la Rose, et me
trouvant en désaccord sur ce point avec M. Marchot, je crois
utile d'expliquer ma manière de voir.
M. Marchot commence par supposer une forme latine qui
doit donner phonétiquement le mot français en question, puis
attribue à celui-ci une signification dérivée de celle du mot
latin et s'efforce ensuite d'établir que tel est bien le sens des
différents exemples connus du verbe ongier.
Le procédé inverse, qui fixerait d'abord le sens du mot avant
d'en chercher l'ètymologie, serait plus conforme à la logique,
mais peut-être faut-il voir, dans le plan indiqué par l'auteur, un
mode d'exposition plutôt qu'une méthode de recherche. On
s'apercevra cependant que son système ne va pas sans incon-
vénient.
« Si », dit M. Marchot, « l'on suppose [au lat. un gère] un
fréquentatif en -icare, un *ungicare, avec la signification de:
« pratiquer des onctions, des frictions, des frottements, des attou-
chements, un contact », on obtient une explication tout cà fait
satisfaisante, et pour la lettre et pour le sens, de l'a. fr. ongier,
dont l'origine est restée obscure et dont le sens primitif et fon-
damental peut être ramené à « avoir un contact avec quelqu'un
ou quelque chose •>.
A propos de cette phrase encore je me permettrai une obser-
586 MÉLANGES
vation : « le sens primitif » de ungere ou de son fréquentatif
*ungicare, et par conséquent de leur représentant supposé
ongier, ne peut être que « oindre », et la signiiîcation « avoir
un contact avec » n'est que dérivée. Entre le point de départ
« oindre » et le point d'aboutissement « avoir un contact
avec ))^ on peut admettre des étapes intermédiaires « pratiquer
des frictions, pratiquer des frottements, pratiquer des attouche-
ments », qui ne présentent déjà plus que des sens dérivés. Si
donc tous les exemples connus de ongier signifient « avoir
contact avec », si aucun n'a été conservé avec le sens primitif,
ni avec l'un des sens intermédiaires, pour quelles raisons doit-
on admettre qu'ils ont existé ?
M. Marchot continue : « Il n'y a en tout que cinq textes dans
l'ancienne littérature française qui connaissent le mot ongier,
lequel a disparu au cours du xiV siècle et ne paraît avoir été
retrouvé jusqu'ici dans aucun patois ; ces textes sont, par ordre
chronologique, Cligés, Ivain, le Régime du corps d'Aldebrandin,
le Roman de la Rose (partie de J. de Meun) et Renart le Contre-
jait. »
Godefroy n'adonné en effet à'on^ier que des exemplesemprun-
tés à Chrétien de Troyes, au Régime du corps, au Roman de la
Rose et à Renart le Contrefait, mais cela ne prouve pas qu'il n'en
existe pas d'autres, ni même qu'on n'en connaît pas d'autres.
Si du dictionnaire de Godefroy on se reporte au vocabulaire de
Chrétien de Troyes publié par W. Foerster, on y trouve un
exemple de Cligés et un à' Ivain, justement traduits par « fré-
quenter » ; si, pour le Régime du corps, on consulte le lexique
de l'édition Landouzy et Pépin, c'est 4 exemples de ongier
qu'on y récolte avec la signification précise et restreinte de
« fréquenter sexuellement » (une femme) '. Le seul exemple de
Renart le Contrefait donné par Godefroy provient des extraits
de ce poème publiés par Tarbé dans les Poètes de Champagne
antérieurs au siècle de François I". C'est uniquement dans cette
publication que M. Marchot a fait sa vérification ; il le
regrettera, car s'il avait consulté l'édition de Renart le Co)itrefait
I. Cette expression est particulière au ms. A ; les autres mss. utilisés par
les éditeurs donnent : B gésir a femme, C user la femme, D hanter femme.
ONGIF.R rO-
de Gaston Raynaud et Henri Lemaitrc, il aurait pu y relever
d'autres exemples d'ongier, et même à'ouchiei '.
Voici le passage que M. Marchot a connu :
Deus jours trestoz anticrs ou trois
Demouroit beste par le bois ;
Avec autres bestes onjoit
Et char de beste crue manjoit (II, p. 235 a).
Il constate que si le verbe est ici intransitif, tandis que dans
les exemples précédents il est transitif, il n'en présente pas
moins toujours le sens original de « avoir contact avec, être
en rapport avec ».
iM. Marchot a cité un autre passage de Renaît le Contrefait où
figure le même verbe ongier, mais il ne l'y a pas reconnu :
De bief et de noiz garnie vere ;
Bien fu garnie sa clotiere.
Po vouloit autre gent ongier,
Rondemant vivoit sanz dongier (II, p. 239 b).
Tarbé a imprimé eiigier, Godefroy a reproduit la lecture de
Tarbé ; M. Marchot aussi, et c'est dans un article sur engier
qu'il a utilisé cette citation ; il y traduit m^zVr par « accroître »
et commente ainsi sa traduction : « Il s'agit d'une souris qui
vit solitaire dans un bois, abondamment pourvue ; l'auteur
nous dit assez naturellement : elle se souciait peu d'accroître
les autres (par des largesses). » Je crois que l'auteur aurait dit
plus naturellement qu'elle ne fréquentait personne : il n'im-
porte pas en effet que la souris soit égoïste ou avare, mais il
faut qu'elle ne soit pas mondaine, et c'est pourquoi
Po vouloit autre gent ongier,
car telle est bien la leçon du ms., celle du moins qu'ont lue
I. [Nqus devons signaler que M. Marchot avait adressé à la Remania, un
peu avant que nous parvint l'article de M. E. Langlois, une note sur « quatre
nouveaux exemples d'ongier » où étaient examinés quatre des passages du
m. A de Renart le Contrefait relevés par M. Langlois. Nous donnerons ci-
dessous en note et entre crochets l'essentiel des observations de M. Marchot
sur ces quatre exemples. — Réd.]
588 MÉLANGES
les éditeurs G. Raynaud et H. Lemaître ' ; et c'est pourquoi
encore l'auteur, dont la prolixité s'accommode volontiers de la
répétition, insiste et ajoute :
Trop grant société ne quist,
Tout rondemant sa vie aquist (Ibid.).
Voici d'autres exemples de ongicr que M. Marchot n'a pas
connus, et qui proviennent tous, comme les deux précédents,
des extraits qui ont été publiés de la version A de Renart Je Contre-
fait ; les quatre premiers sont empruntés à l'édition G. Raynaud
et H . Lemaître, la dernière aux Poètes de Champagne antérieurs
au siècle de François I" de P. Tarbé. Ces exemples n'ont pas
été recueillis en vue de la présente note ni d'aucune autre
publication, et je n'ai pas la prétention que la liste en soit
complète ^ D'ailleurs environ 9.500 vers seulement, 10.000 au
plus, sur 32.000 que compte la version A, ont été publiés.
1 Lors s'an part sanz panre congié ;
Par mi un santeret ongié
S'an est ou bois antrez de plain (I, p. 307 a).
2 Li valiez son père onja
Tant que la mort l'an dcsanja (1, p. 308 b).
3 Quant je prain guerre et ataïne,
Voire certes mortelz haine
Vers ceulz qui vers vous ont ougié.
Qui autel droit y ont cou gié (I, p. 510 b).
1. Robert (Fables inédites... I, 49) a imprimé, lui aussi, dengier, mais
mon ami L. Auvray, que j'ai prié de vérifier ces lectures, me fait savoir que
le ms. porte ongier, qu'on pourrait lire aussi ongier. Cette perte d'un exemple
d'engier sera facilement et avantageusement compensée par d'autres exemples
tirés du même poème : on en trouvera v. 27164, 29990, I 307 a ; on y trou-
vera même desengier (que j'ai reproduit ci-dessous, exemple 2) . [w Avec la
leçon ongier, on a aussi un sens tout à fait satisfaisant peut-être même plus
satisfaisant qu'avec angier : « avoir un contact, un rapport avec ». Toutefois
une faute aussi manifeste que cloliere pour closiere dans le vers précédent est
de nature à jeter quelque suspicion sur le texte de ongier. » — P. Marcliot.}
2. Au lexique de l'édition Raynaud et Lemaître, engier, ongier, et onchier
sont réunis en un même article, et très peu d'exemples y figurent.
ONGIER 589
Et dist : j'ai malades esté
Trestout le lonc de cest esté,
S'ai pris a mun mestre congié
Chiés cui j'ai tout niun tans ongiè ;
Or sui jusquescilec venus (I, p. 513 b).
5 Bien gueaigner sa vie savoit,
Et plusors preudommes owyj '.
Par trois soirs ensugnans [/. en sugnans] sonja
Q.u'a son noyer l'en le pendoit (Tarbé, p. 127).
Le premier de ces exemples peut être traduit par « fréquenté »^,
le second par « accompagna » (le père avait demandé à son
fils de s'associer à lui dans son commerce et de l'accompagner
dans ses voyages : le fils accompagna son père jusqu'à ce que
la mort les sépara), le troisième par « fréquenté » (il s'agit d'un
jaloux qui cherche querelle à tous ceux qui s'approchent de sa
dame) ', le quatrième par « passer » son temps, le cinquième
par: fréquenta.
L'auteur des vers dont sont extraits ces exemples emploie la
forme venchier de préférence à la forme vengier : si ongier vient
d'un type latin en -icare, on peut donc s'attendre À trouver
onchier concurremment avec ongier; je ne l'ai rencontré qu'une
fois^ et je ne crois pas qu'il s'agisse du même verbe. Thiebert
le chat est épuisé de frayeur et de fatigue :
Adanz {lUi dentés^ s'est a terre couchiez,
Par un petit que n'est onchiei,
Son credo dit, sa courpe bat,
Touz li corz de paour li bat (II, 247 b).
Je ne vois pas quelle relation de sens cet oncbiei pourrait
avoir avec ongier ; il semble signifier « suffoqué » et je l'appa-
1. La leçon de la version B pour ce vers et le suivant est :
Et maint bon preudomme l'ama.
Par trois nuitz ung songe songa (v. 38775-76).
2. [« La traduction exacte me parait être : « Par un sentier usage, il
(Renaud) est sans peine entré sous bois ». — P. Marchot. ]
3. [ « Je rendrai ce passage comme suit : « Ainsi bien fous sont ces pro-
jets que pour vous, dame, j'ai poursuivis, quand je déclarai guerre et que-
relle, voire haine mortelle, à ceux qui chez vous onl eu des relations ». —
P. Marchot.]
590 MELANGES
l'enterais plutôt, au verbe bien connu aoiichier, « suffoquer ' ».
J'arrive maintenant à l'exemple du Roman de la Rose, qui est
essentiellement, sinon l'objet, tout au moins la cause de cette
note :
Car ja seit ce que nus ne puisse
Par medicine que l'en truisse,
Ne pour riens don l'en sache ongier,
La vie du cors alongier,
Si sai je bien que de legier
La se puet chascuns abregier (v. 16985-90).
Méon a traduit ongier par « oindre », sans justifier son inter-
prétation, et peut-être sans se douter qu'elle avait besoin d'être
justifiée. Francisque Michel a suivi Méon. M. Jeanroy, induit
en erreur pour l'assimilation d'engier à ongier, attribue à celui-ci
le sens de « remplir », et lui" donne pour origine *undicare
(Roi)iania, XXXIII, p. 604), mais le verbe remplir n'a rien à
voir ici ^. M. Marchot admet que la traduction -(^ oindre » de
Michel « est à la rigueur raisonnable. Mais », ajoute-t-il, « il faut
considérer que la préférence d'interprétation doit revenir, la
chose étant possible, au sens possédé par ongier dans tous les
autres textes indistinctement de l'ancien français ; l'unité de
sens doit être maintenue, au cas où elle permet d'arriver à une
interprétation naturelle et satisfaisante. Or, le sens « avoir
contact avec » peut donner une version tout à fâh satisfaisante,
et voici ma traduction : « Car, bien que personne ne puisse,
par drogue que l'on invente, ou par « talismans » que l'on
arrive à avoir en contact, prolonger sa vie, je sais cependant bien
qu'aisément chacun peut raccourcir la sienne. » L'auteur fait
1 . Le ms. a bien onchie^ (vérification de L. Auvray), mais la rime semble
demander ouchier. { « 11 s'agit de Tibert qui se croit poursuivi par quatre
lévriers : « tout à plat, il s'est couché par terre, il se faut de peu qu'il ne soit
en contact, aux prises. » — P. Marchot. \
2. M. Jeanroy n'est pas entièrement satisfait de son explication de
l'exemple du Rotnan de la Rose ; il termine en effet sa note par cette sage
réserve : « Peut-être aussi, car je n'ose pas être absolument affirmatif, avons-
nous affaire à deux homonymes, l'un identique à aengier, l'autre d'origine
inconnue. «
ONCIER 5 9 1
vraisemblablement allusion ici à la vertu fallacieuse de cer-
taines pierres précieuses de pouvoir prolonger la vie. »
Remarquons d'abord que la construction syntaxique du vers
de Jean de Meun où se trouve ongier n'est pas assurée. Méon
donne : « Ne pour riens dont l'en sache ongier ». C'est la leçon
qu'a reproduite Godefroy, et qui lui a permis de traduire ongier
par « s'aviser ». Michel, qui en général reproduit Méon, a
remplacé dont par que : la première construction ne passe pas
sous le gabarit de M. Marchot ; la seconde, où que peut être le
régime direct de ongier, ne présente plus le même obstacle.
Quelle est la leçon originale ? Le ms. Ab, le meilleur de tous,
donne don, mais le ms. Ac, qui est le plus souvent identique, a
que. Dans les autres copies, on a tantôt dont, tantôt que : il est
donc difficile de décider d'après les mss. quelle est la version
authentique, et je me garderai bien de contester à M. Marchot
le droit d'accorder la préférence à la leçon de Michel si celle-ci
convient mieux à sa thèse que celle de Méon. Mais j'insisterai
sur l'invraisemblance que Jean de Meun ait eu en vue des talis-
mans ; si encore M. Marchot avait dit des « pèlerinages » !
Mais l'explication du vers est beaucoup plus simple et ongier n'y
■est ni plus ni moins qu'un synonyme de « oindre », soit que
l'auteur ait pensé à l'application d'onguents, considérés comme
remèdes pour l'usage externe, par opposition aux « médecines »,
remèdes pour l'usage interne, soit, ce que je ne crois pas, qu'il
ait voulu parler de l'extrême-onction '. Gillon le Muisit, dic-
tant aux abbés de l'ordre de Saint Benoît leurs devoirs envers
les moines, dit :
Si maladies ont, il faut que les oii^ics (Poésies, I, 154).
I. Ce passage n'est pas compris dans l'ancienne traduction anglaise du
Roman de la Rose, ni dans la traduction néerlandaise de Van Acker. Voici
comment il est rendu dans une traduction française du xve siècle : « Car ja
soit Ce que nul ne puisse alongnier la vie du corps ne le ternie qui leur est
mis de Dieu le créateur en l'infusion de l'ame en corps humain ne par
médecine ne par herbe, par oindre ne par chose que l'en puisse trouver en
tout ce monde, jamaiz ce ternie ne passeront. » (Ms. Bibl. Nat. 1462, fol.
230 vo. Copie de mon ami Auvray). A ceux qui admettraient que le vieux
traducteur a pu, lui aussi, faire un contresens, je crois utile de déclarer
qu'avant de le consulter j'avais écrit cet article, qu'il n'a influencé en rien.
592 MELANGES
Ongiès lime ici avec eslongiés, congiés, songiés ; c'est un doublet
de oigniés, comme eslongiés et songiés sont des doublets de esloi-
gniés et soi g fîtes.
Ongier =■ oindre vient-il de* ungicare ? Certes, ilaurait au
moins autant de titres que son homonyme ongier ■zzi fréquenter
à revendiquer cette origine ; je ne crois pas cependant qu'il
soit nécessaire de lui reconnaître une si haute antiquité : on
peut l'expliquer comme une forme secondaire de oindre, ou
même comme une forme tertiaire, car il ne faut pas oublier le
verbe oignier, dont le sens n'est pas contestable : le degré de
parenté entre oignier et ongier peut être le même qu'entre
oignenieiit et ongement.
Conclusion : ongier, dans le Roman de la Rose, signifie « faire
des ongeNien:^^ ».
Ernest Langlois.
NOTE SUR LES VERS 279-287 DU JEU D\4DAM
Les vers 279-87 du Jeu d'Adam ont embarrassé la critique ; il
s'agit d'un passage très curieux du dialogue entre Adam et Eve,
celle-ci influencée par le démon et dissimulant son désir de
manger la pomme, tandis que celui-là reste attentif aux recom-
mandations du Seigneur ■ :
Adam
279 Ne creire ja le traïtor,
280 // est traître.
EvA
Bien h sai.
Adam
281 E tu cornent ?
EVA
Car Je sai oi
282 De ço qu'en cba[l]t, me del veer,
283 II te fera changer saver.
EVA
284 Nelf[e]rapas, car nel crerai
285 De nule rien tant que l'usai.
I. Je cite l'édition K. Grass, Halle, 1907, en utilisant les notes où le nis.
est reproduit.
SUR LES VERS 279-287 DU JEU D'ADAM 593
Adam
286 Nel laisser mais venir sor toi,
287 Car il est miilt de pute foi.
On a, pour éclairer le passage, dû modifier sensiblement le
ms. qui nous a conservé seul cette œuvre remarquable à plus
d'un égard : elle est d'abord le plus ancien jeu écrit en français
qui nous soit parvenu ; elle intéresse plus encore par son
contenu psychologique.
Parmi les corrections que divers érudits — et non des
moindres — ont proposées, nous voudrions contrôler celles
qui sont généralement admises. D'après Suchier, Foerster,
Tobler, Mussafia, Gaston Paris et K. Grass, le copiste aurait
substitué l'une à l'autre les deux lettres A et E qui désignent
les acteurs du dialogue, attribuant ainsi à Eve les paroles
qu'Adam a dû prononcer et vice-versa.
Situons le passage : Dieu a défendu à Adam et à Eve de
manger du fruit de l'arbre de la science. Satan vient tenter
Adam, qui ne le reconnaît qu'à la fin de la scène et qui le
chasse avec indignation (vers 19e ss.). Rebuté par Adam,
Satan s'adresse à Eve ; elle le reconnaît tout de suite et le
nomme par son nom dès le premier vers (206) qu'elle pro-
nonce ; et tout de suite aussi, ils conviennent de se garder
réciproquement le secret. Surtout, qu'Adam n'en sache rien !
Eve promet de manger du fruit ; elle en fera manger à Adam.
Il y a donc alliance entre Eve et Satan, ils sont compères ; Eve
a consenti à être l'instrument du tentateur.
Adam et Eve se rejoignent ; la conversation s'engage. Selon
l'opmion des érudits que j'ai nommés, Adam, très alarmé,
interroge Eve : « — Que te voulait Satan ? — Eve : Il ne
cherche que notre avantage. — Adam : Ne le crois pas ! c'est
un traître. — Ève : Comment le sais-tu ? — Adam : Je l'ai vu
à l'œuvre. — Ève: Ou importe ? Vois-le, il te fera changer d'avis
(G. Paris). — Adam : Jamais ! » — (Suchier : Ève : « Quim-
porie ? — Adam : Je ne dois pas le voir. — Ève : Il te fera
changer d'avis. — Adam : Jamais ! »)
Adam est donc très décidé à se défier de Satan, et Ève fait
tout ce qu'il faut pour qu'il se défie également d'elle. Il la met
en garde contre le mauvais, dénonce sa malice et elle ne trou-
Romaniu. XLFIII. î8
594 MÉLANGES
verait que cette réponse d'une maladresse invraisemblable :
« — Qu'importe qu'il soit traître ou qu'il ne le soit pas ? »
Ayant ainsi convaincu Adam de sa complicité avec le tentateur,
elle réussirait dès la scène suivante à le persuader d'accepter
d'elle ce qu'il avait refusé de son compère !
Ce n'est pas tout. Eve ajoute : — « Satan te fera changer
d'avis. » Cela n'est pas plus vraisemblable ; ensuite, on ne voit
pas que Satan intervienne encore ; c'est Eve qui fera changer
Adam d'avis, selon le but qu'elle s'est proposé : elle va s'effor-
cer de rassurer Adam, elle lui fera oublier le tentateur contre
qui il est très nettement prévenu, et elle se substituera à
l'ennemi.
C'est bien ce qu'elle fait si on lit comme nous. Restons le
plus près possible du ms., beaucoup plus près, du moins, que
nos devanciers : corrigeons au vers 282 qu'en chat en que chalt ;
ajoutons au même vers un point d'interrogation ; indiquons
que c'est Adam qui prononce le vers 283 : en tout trois correc-
tions de peu d'importance graphique, et voyons comment
Eve s'y prend pour tranquilliser Adam.
280
A.
Ne creire ja le traïtor
Il est traître.
E.
Bien le sai
A.
E tu cornent ?
E.
Car l'asaiai
De ço que chalt me del veer '
A.
II te fera changer sa ver.
E.
Nel fera pas, car nel crerai
De nule rien tant que l'asai.
A.
Nel laisser mais venir sor toi
285
C'est-à-dire : « Je sais, dit Eve, que Satan est un traître, je
l'ai éprouvé comme toi pendant la conversation que tu as épiée
et qui t'inquiète ; mais, comme toi, je me méfie de lui. Aussi,
que m'importe de le voir ou non ? — C'est très important,
au contraire, réplique Adam ; je crains qu'il ne te fasse chan-
ger d'avis. — Tranquillise-toi, il n'y réussira pas : je ne le
croirai que sur de bonnes preuves. — Ne le laisse pas appro-
cher de toi, conseille Adam, c'est encore préférable. »
En effet, Satan n'intervient plus ; les alarmes d'Adam sont
SUR LE NOM DK RASSE DI-. BRUNEHAMEL 59)
apaisées, le voilà prêt à écouter la tentatrice et non le tenta-
teur.
S. Etienne.
SUR LE NOM DE RASSE DE BRUNEHAMEL
L'auteur de la première rédaction française de VHistoire de
Floridan et d'Eliiide n'est connu que par cet ouvrage et par la
préface dédicatoire, adressée à Antoine de la Sale, qu'il y a
jointe. Dans cette préface, il rappelle qu'il a déjà composé, à
la demande du même La Sale, un traité de droit matrimonial,
intitulé le Petit Nupcial.
Son nom se trouve écrit de deux manières différentes chez
les historiens de la littérature. La plupart des manuscrits et
toutes les éditions de Floridan et Ehiide le nomment « Rasse de
Brinchamel ». C'est la forme qu'ont acceptée les modernes,
depuis La Croix du Maine. Mais Gaston Raynaud ', ayant
retrouvé un texte de ce roman plus ancien et plus correct que
ceux qui étaient connus auparavant, a remarqué que le nom de
l'auteur y était écrit « Rasse de Brunhamel ». Il a constaté,
d'autre part, (\\iq Brunhamel éiz\i\t nom d'un village du départe-
ment de l'Aisne ^, tandis qu'on ne trouvait aucune localité
appelée Brinchamel, et il a conclu que le romancier devait être
nommé Rasse de Brnnhaniel.
Brunhamel est, en effet, le nom qui désigne un village de
l'Aisne, dans les dictionnaires de Bescherelle et de Girault de
Saint- Fargeau. Mais d'autres répertoires, et non des moins bien
rédigés, donnent à ce même village le nom de Bruuehamel ;
Raynaud l'avait reconnu en consultant le dictionnaire de Joanne
et celui de l'administration des Postes. La même forme se
trouve dans le recueil officiel qui fait loi en ce qui concerne
les noms des communes françaises : le Dénombrement de la
population, publié par le Ministère de l'Intérieur K
Pour Raynaud, Brunehamel est une « orthographe fautive »,
adoptée sous l'influence delà prononciation.
1. Un nouveau manuscrit du Petit Jean Je Saintié {Romania, XXXI, 1902,
P- 534-536).
2. Arr. de Laon, cant. de Ro?oy-sur-Serre.
5. Ministère de V Intérieur . Dénombrement de la population, iij2i, p. 72.
596 MÉLANGES
De Tétymologie qu'il attribuait à ce vocable, il n'a rien dit.
Mais le fait qu'il considérait Bninhaniel comme la bonne graphie,
nous permet de croire qu'il voyait dans ce nom le suhstantit
hamel, joint à l'adjectif /'/////, ou au nom propre de personne
Brun.
Le philologue qu'était G. Raynaud aurait rejeté cette inter-
prétation, il n'aurait point considéré comme une faute d'ortho-
graphe l'inscription d'un e entre 1'// et 1'/; du nom, s'il avait
connu les formes anciennes de ce nom.
On trouve, en effet : Brunehauniais (1223 et vers 1300), Brn-
nehautmeis (1265), Brunehautme^ (^12^0), Brunehaume- {1^40),
Bnimhaumes (1413), Brunehaiilme:(^(i)2j),Bruiiehaincl(^i6iS) '.
Les plus anciens documents permettent de reconnaître que ce
nom désignait primitivement l'habitation rurale ou le domaine
(»/«) d'une femme nommée Brunehaut '.
Il y a bien une faute dans le nom moderne Bninelmmel, mais
elle n'est pas là où Raynaud croyait la voir. Elle consiste en
ce que la syllabe finale -mes a été changée en -mel K C'est là un
phénomène analogique, causé par la fréquence du nom Hamel
dans la région qui avoisine Brunehamel. Coïncidence curieuse,
cette localité est située à la source d'un ruisseau appelé la Brune.
Si les textes anciens faisaient défaut, il serait légitime de croire
que Brunehamel est le hameau de la Brune +.
Je suis surpris de trouver, dès le xv^ siècle, la graphie Brun-
hamel, pour le nom de famille de Rasse, alors que cette graphie
n'a été signalée, pour le nom du village, que dans des textes
récents. On sait que certains noms de terre, devenus noms de
famille, n'ont pas suivi la même évolution dans leurs deux
emplois. Ainsi, les maisons de Baujfremont, de la TrémoïUe et
1. Bibliothèque nationale, ms. français 31961, fol. 25 vo ; Matton, D/c-
tionnaire topograpliique du déparie ment de F Aisne, p. 42 ; Documenls relatifs
aux comtés de Champagne et de Brie, publ. par A. Longnon, t. I, p. 421 ; Tré-
sor des chartes du comté de Reihel, publ. par L.-H. Labande, t. IV, p. 537.
2. Longnon, Les noms de lieu de la France, p. 240.
3. Longnon (ibid.) cite d'autres altérations de mes : mer, dans Eiiglehelmer,
\\engremer; mex et met:^^, dans Bertrameix, Bertramel~.
4. C'est ce qu'a cru Melleville (Dictionnaire historique du département de
r Aisne, t. I, p. m), qui rejette l'opinion suivant laquelle Brunehamel aurait
été un domaine de la reine Brunehaut.
SUR LE NOM DE RASSE DE BRUNEHAMEL 597
de Lévis portent les noms de localités appelées aujourd'hui
Beaufreniont, la Trimouillc et Lévy. Mais, dans ces exemples, les
familles conservent des formes anciennes ; l'anthroponymie
retarde sur la toponymie. Dans le cas de Bruiibaiiicl, ce serait
le contraire. Toutefois, il n'est pas impossible que, dans le nom
même du village, le changement de -mes en -me! se soit produit
parfois dès le xV' siècle. Si nous n'en avons pas d'exemples
aussi anciens, c'est peut-être parce que notre documentation
n'est pas assez abondante.
C'est bien, semble-t-il, de notre romancier qu'il est parlé,
sous le nom de « liasse de Brunehamel », dans l'analyse d'un
acte qui se trouvait naguère aux Archives départementales de
l'Aisne ', analyse contenue dans l'Inventaire sommaire de ce
dépôt ; la voici : « Etat des cens et rentes que les deux chape-
lains du château de Beaurevoir percevaient à Briastre (Nord) %
par les mains de Rasse de Brunehamel ». Ledit état était joint
à la copie d'un dénombrement de la seigneurie de Beaurevoir,
donné au roi par Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol. Le
carton qui renfermait ces deux documents a disparu pendant
la dernière guerre '.
Beaurevoir, aujourd'hui commune de l'arrondissement de
Saint-Quentin et du canton du Càtelet, fut, depuis la fin du
xiii= siècle jusqu'à la fin du xv% le chef-lieu d'une seigneurie
importante des Luxembourg-Ligny. En 1441, Louis de Luxem-
bourg, comte de Saint-Pol, le futur connétable, hérita Beaure-
voir de son oncle Jean de Luxembourg, comte de Ligny et de
Guise/.
Ce document, quelque imparfaitement qu'il nous soit connu,
fournit une indication touchant les rapports de Rasse avec
Antoine de la Sale. Ils ont vécu Tun et l'autre dans l'entou-
rage, peut-être dans la maison, du comte de Saint-Pol >. Si nous
1. Sous la cote B 3452.
2. Arr. de Cambrai, cant. de Solesmes.
5. Je dois ce renseignement à l'obligeance de M. L. Broche, archiviste de
l'Aisne. Le rédacteur de V Inventaire n'a pas indiqué les dates des documents
analysés.
4. Ch. Foene, Beaurevoir, passi m.
5. Antoine de la Sale demeura chez le comte de Saint-Pol, comme pré-
cepteur de ses fils, pendant une dizaine d'années (vers 1448-1458). Voir
598 MÉLANGES
pouvions consulter l'original de r« Etat des cens et rentes »,
nous saurions sans doute quel office remplissait Rasse de Bru-
nehamel ; nous constaterions plus sûrement que dans l'analyse,
quelle était la forme de son nom, sinon sous sa plume, du moins
sous la plume d'un scribe de son temps et de son pays.
Le nom de baptême Rasse a paru surprenant. La Monnoye
écrivait : « Je ne puis deviner quel nom ce peut être que Rasse,
à moins que ce ne soit Horace '. » Ce nom a été fréquemment
porté dans la région qui est aujourd'hui la Belgique et aux alen-
tours ^. Rasse est la forme que revêt en français, au cas sujet,
le nom familier \2iùmséRat:(o(^Rai:(oou Ra:(o '), lequel représente
l'un quelconque des noms composés germaniques dont le pre-
mier terme est Rad. Au cas régime, on a Rasson.
La diffusion de ce vocable est due sans doute, au culte d'un
comte d'Andechs, qui vivait au x'' siècle et qui mourut en
odeur de sainteté, au monastère de Werden (régence de Dussel-
dorf). Ce pieux personnage est appelé, en latin, Ratho, Rasso et
Ra:(^o ; en allemand, Rath et Rass ; en français, Rasse et Rasson •».
Max Prinet.
W. Sôderhjelm, Note sur Antoine de la Sale et ses œuvres, dans les Acta socie-
tatis Scientiarum Fennicae, t. XXXIII, 11° i, p. 28, 29.
1. Les Bihliothcques françaises de La Croix du Maine et Du Verdier, édit.
Rigoley de Juvigny^t. II, p. 351.
2. Voir Wauters, Table chronologique des chartes et diplômes imprimés concer-
nant Vhistoire de la Belgique, passim. Ce nom de baptême a été héréditaire
chez les seigneurs de Gavre (E. de Borchgrave, article Gavre, dans la Bio-
graphie nationale belge ; Goethals, Dictionnaire généalogique et héraldique des
familles nobles du royaume de Belgique, au même nom).
5. Foerstemann, Altdeutsches Namenbuch, 2^ édit., t. I, col. 1208.
4. Acta Sanctorum, juin, t. III, p. 892-907.
COMPTES RENDUS
Zur Geschichte der bundnerromanischen Kirchen-
spfache... Vortrag mil Annierkidigeii \on J. JuD; Chur, Sprcchcr, 1919 ;
in-8, 56 pages [extrait du XLIX^ Jahreshericht der bislorisch-antiquarischen
GeseUschaft von Groulninden, 1919].
Le point de départ de cette remarquable étude est la constatation des dif-
férences nombreuses que présente le vocabulaire religieux populaire dans
les parlers du diocèse de Coire et dans ceux du diocèse de Milan. Dans les
premiers, nous trouvons des représentants de basilica, plebs, signum,
cloccarius, vascellum, orare, quinquagesima , etc., là où les
seconds nous ont conservé ecclesia, parochia, campana, campanile,
capsa (bière), precare, pentecoste, etc., et l'on notera que les Gri-
sons ont un vocabulaire plus latin, l'Italie du Nord un vocabulaire plus hellé-
nisé. C'est, nous dit M. J., que l'expansion du christianisme a présenté deux
aspects : tout d'abord c'est sous forme hellénique que la religion nouvelle
s'est répandue dans le bassin méditerranéen, mais à mesure que l'évangéli-
sation gagnait des régions plus éloignées de la mer, moins accoutumées à
l'influence grecque, où les masses chrétiennes étaient aussi moins denses,
à mesure que les progrès du christianisme cessaient de se faire par propa-
gation dans la masse romaine pour devenir l'œuvre de véritables mission-
naires vers les confins de l'Empire, il devenait nécessaire de substituer au
vocabulaire hellénique un vocabulaire latin plus intelligible, qu'il fût con-
stitué par de véritables calques (quinquagesima pour et d'après pente-
coste) ou par des équivalents sémantiques approximatifs (area pour
ccemiterium). Le roman méditerranéen garde l'empreinte de la première
époque, le roman des frontières de l'Einpire (Roumanie, Grisons, France
du Nord, Grande-Bretagne) nous a conservé les vestiges de la seconde.
Mais les différences entre le vocabulaire des Grisons et celui de l'Italie du
Nord, l'accord au contraire du vocabulaire des Grisons avec celui de la
Gaule (signum, vascellum, cloccarius , etc.), nous amènent encore
à cette autre conclusion que la christianisation de la Rliétie a bien pu ne pas
600 COMPTES RENDUS
se f;iire par le Sud, par Milan, ou du moins pas seulement par Milan, mais
aussi par l'Ouest, par Lvon, par Trêves, par Augsbourg. Et il n'y a là
qu'une indication, mais M. Jud indique à larges traits toute une méthode
de recherches qui peut apporter des preuves : étude des noms des saints
patrons des églises, étude des prénoms, etc., qui montreront s'il y a accord
entre les Grisons et la Gaule ou l'Italie. Cet ordre de recherches n'est pas
nouveau sans doute, mais cette union de l'histoire ecclésiastique et de
l'histoire linguistique est au moins un procédé original dont on voit assez
qu'il pourra s'appliquer à d'autres domaines que les Grisons. J'espère ne
pas avoir trahi, ni forcé, les thèses de M. Jud, mais j'ai laissé de côté bien
des faits, bien des exemples, qui sont des preuves, accumulés par l'auteur
dans l'exposé de vingt pages qui forme la première partie de sa brochure.
Cet exposé est suivi de notes abondantes dont plusieurs sont de petites
études, notamment celles qui sont consacrées aux représentants romans de
basilica (voir aussi p. lo-ii, une ingénieuse interprétation de l'origine du
sens chrétien de ce mot : la basilica ou niemoria construite sur le tombeau
d'un saint), aux expressions romanes pour filleul et pour pana iti, etc. Des
index étendus permettent d'utiliser ces remarques dispersées. Il appartient
à M. J. de poursuivre dans le chemin qu'il a lui-même si nettement ouvert
et dont il a si largement marqué la direction.
M. R.
A. KoLSEN, I. Dichtuugen der Trobadors auf Grund altpro-
venzalischer Handschriftenteils zum ersten Maie kri-
tisch herausgegelDen, teils berichtigtund ergseuzt ; Halle,
Xiemever, 1916-9 ; in-8, 240 pages en trois fascicules de cinq feuilles
(à suivre).
II. Zwei provenzalische Sirventese, nebst einer Anzahl
Einzelstrophen; Halle, Niemeyer, 1919, in-8, 55 pages.
I. ^ M. Kolsen se propose de publier, avec traductions et commentaires,
des poésies provençales inédites ou dont nous n'avons que des éditions diplo-
matiques ou incorrectes. C'est un projet auquel on ne saurait qu'applaudir.
Mais pourquoi nous dit-il, dans un bref avant-propos, qu'il reprend le plan
adopté par Mahn dans ses Werke der Troubadours, alors qu'il n'y a entre les
deux ouvrages aucun rapport ? Mahn se bornait, on le sait, à reproduire, à
de rares exceptions près, des éditions antérieures, sans traductions ni com-
mentaires. M. K. est trop modeste, car il fait beaucoup plus et mieux. Son
plan rappellerait plutôt celui des Gedichte du même auteur, en ce sens au
moins que M. K. n'en a pas du tout : il publie en effet, sans aucun ordre
préconçu n'importe quelle pièce de n'importe quel troubadour. Il n'y a ici
aucun essai de groupement, ni logique ni chronologique : le premier fasci-
cule par exemple (p. 1-80) contient dix chansons courtoises, un jeu parti, trois
A. KOLSEX, Dichttingen der Trohadors, etc. 60 1
pièces humoristiques, deux « coblas » satiriques, appartenant à quatorze
auteurs. Nous voyons reparaître dans les trois fascicules, à des intervalles
plus ou moins éloignés, les noms de Gaucelm Faidit, de Guillem de la Tor,
etc. Voilà qui n'est pas pour faciliter la tâche des bibliographes.
Mais l'essentiel est que chaque pièce soit bien publiée et commentée. A cet
égard, M. K. mérite certainement des éloges, qui doivent être malheureuse-
ment tempérés par quelques réserves. Parfois ses restitutions, très arbitraires,
n'améliorent pas le texte qui reste inintelligible ; parfois aussi, quoique
le texte soit bien établi, le sens n'est pas sai^i. Voici quelques exemples,
empruntés aux deux premiers fascicules.
II.(Daudede Pradas, El temps qiie-l rossignvt.^ .^('^>,■//( ; manque àBartsch).
La strophe m ne présente aucun sens : il faut, au v. 24, après disses, ouvrir
des guillemets, et les fermer à la fin de 27, avec point d'interrogation : ces
mots représentent le discours de la dame.
III. (Bartsch, 384, i, et 432, 3.) V. 32, au lieu de «'/«//-<;, lire avec D,
mintral (futur de mentir), leçon confirmée par G : nientraiUtX. parC (non uti-
lisé) : ment rai : « le galant faillirait-il à sa promesse, parce que la dame l'aime
et l'accueille ?» — 56, au lieu de Vauran, lire auran (ADR) : « 11 vaut
mieux mourir d'amour (pour une femme qui le mérite) que de posséder
celle qui se donne à tous » ; la leçon de C, cuy tuich auran fournit le même
sens.
IV. C'est le salut d'amour Domva, vos m^ave:^et Amors (Bartsch, p. 41).
Les vers 79-80 ne contiennent qu'une formule banale et n'autorisent sûre-
ment pas à attribuer la pièce à un comte d'Anjou.
XI (231, 4). Le sujet n'est pas expliqué clairement et la pièce reste fort
énigmatique. V. 16, lire, en supprimant les points d'interrogation ou d'excla-
mation : ani lo fugist com en tornei rentrât, « vous l'avez fui comme moi (je
fuis) un tournoi en champ clos ».
XIII-XIV (343, I et 340, i). M. K. ne pouvait rien comprendre à ce
débat, sur un sujet fort scabreux, n'ayant pas identilié les trois objets (nou
trois « hommes ») dont Gavaret « attendait grande joie » et qui lui ont
failli en un moment critique (a la cocha major) ; ils le touchaient sûrement
de fort près, puisqu'il demande s'il ne doit pas se les arracher (XIII, 8, lire
sils non sill me trac) ; ce sont aussi ces trois objets qui forment le arnes du
v. 17. Cela compris, on comprendra aussi et on trouvera assez doux le châ-
timent que P. de Durban propose de leur infliger (coupl. 11 et ni de la
pièce XIV). Il ne reste quelque obscurité que dans le couplet iv de cette
dernière pièce.
XXI (16, 14). V. 57 au lieu de virar, lire jnjar « adjuger, oc-
troyer ».
XXII (194, 3), 16, lire en deux mots, a durât, « cet usage est ancien ». —
48, farse (onconfarse) ah, « s'accorder avec », sens relevé par Levy, à faire,
no 28.
é02 COMPTES RENDUS
XXIV (27, 4) I, au lieu de non, lire nom, comme le prouve le v. 7.
XXV (557, 54), 3-4 : le sens est : « le père ne peut se fier à son fils et
nul ni à l'un ni à l'autre » ; — 5, effacer le point-virgule, que dépendant de
tant. — 14, effacer la virgule après ren; sens : « de ce qu'ils vous demandent
vous ne pourrez rien leur refuser, ni vous défendre d'eux, pas plus que si
vous étiez cousus de dons », c.-à-d. de richesses. — 32, au lieu de eran, lire
eran. — Le vers 40 n'est pas une interrogation, mais un souhait ironique :
« Que ne suis-je de cet ordre ! » (où il fait si bon vivre).
XXVI (142, 2), 41-2, lire(avec D) Ben deu... baissante j a noil er tolgiiti ? —
Au couplet VI on obtiendra un e.xcellent sens en voyant dans ces nombreux
en, non la préposition, mais la particule honorifique, introduisant une série
de sooriquets burlesques : « En Mal Noirit-{, En Enois », etc.
P. 142, note I, à la suite de XXX. Pour le passage allégué de P. Vidal
(Anglade, XXX, 12) Chabaneau (2?fî;«g (/f^ /. roni., XXXII, 210, n.) avait
déjà songé, mais sans s'y arrêter, à cette piquante explication.
XXXI (173, 6), 55-6, idée très claire et très souvent exprimée : « c'est
démesure et folie que de maltraiter son fidèle serviteur. » ^ 69, trohes est
une 3e pers. quia pour sujet Valois.
XXXIII (Gauc. Faidit, Huehnais tanh que fassa parer, manque à B.)
43, de dépend de ai poder (4.1) : « c'est au prix d'un grand effort que je réus-
sis àcacher mes sentiments » ; — s>, 6, l'éditeur adopte à tort, en la corri-
geant, la leçon de C, bien inférieure à celle de ADMa.
Je ne m'occuperai pas du troisième fascicule, qui a été l'objet de nom-
breuses remarques critiques de M. Spitzer (Zeitsch.f. roni. Phi!., XLI, 355)
avec lequel je ne suis toutefois pas d'accord sur quelques passages : comunal
(XXXVII, 33) me paraît, comme à M. K., signifier « équitable » ; agrei
(XXXVIII, 38), corrigé à tort par M. K., n'a rien à faire avec la racine
gratus, c'est la !<= p. ind. pr. àtagreujar.
II. — Le premier de ces deux sirventés, qui valait vraiment d'être étudié
(535> 53) ^st de Peire Cardinal, l'autre anonyme (4'îi, 6) est d'une rare
banalité. Les 36 « coblas » qui suivent sont surtout empruntées aux mss.
F, H, J, P ; quelques-unes manquent à la liste de Bartsch : une note utile
(p. i) identifie quelques-unes de celles énumérées dans le Grundriss comme
pièces distinctes avec des couplets de pièces connues. Ces fragments, con-
servés dans des mss. médiocres, sont fort altérés et il faut reconnaître que
les reconstructions de l'éditeur sont bien fragiles. Je me bornerai au premier
sirventés, dont le sens a été çà et là mal rendu. V. 8, lire avec M (et
peut-être C) au lieu de mal, nias ; sens : « ce n'est ni Droiture, ni Vérité
qui gouvernent , mais Caprice ». — La construction de la belle période qui
forme le couplet m n'a pas été saisie : tollen, deranhan, etc. sont des géron-
difs ; il faut une virgule après 21, et pas de ponctuation après 25 : voici le
mot à mot (abrégé) : « Mais c'est là une opinion folle, car ce n'est pas en
ravissant le bien d'autrui, etc. qu'on est agréable à Dieu. » — M. Spitzer a
présenté aussi sur cette plaquette (Joe. cit.,) quelques bonnes observations.
A. Jean ROY.
Ysopet-Avionnet : the Latin and Freiich Texts. 603
Ysopet-Avionnet : the Latin and French Texts by Ken-
neth McKenzie and William Oldfathkr; Urbana, University of Illi-
nois, 1919 ; gr. in-8, 262 pages et 12 planches [University of Illinois Stii-
dies in Langtiao^e and Li terni iir, V, 4, novembre 1919].
I
Malgré la date portée deux fois sur le titre, le copyright est daté de 1921
et le volume ne nous est parvenu qu'en mars 1922. M. McKenzie est
l'éditeur des textes français, M. Oldfather celui des textes latins ; l'introduc-
tion est leur œuvre commune.
Sous le nom d'Ysopet I on désigne généralement l'une des trois traduc-
tions françaises du recueil de fables mis en distiques latins (d'après Phèdre)
par un inconnu dénommé dans plusieurs manuscrits Waltharius Anglicus ■ ;
Avionnet désigne la traduction du recueil d'Avienus. Ces deux collections
de fables sont réunies dans deux groupes de trois mss. chacun ; les uns
(B L P de la présente édition, c.-à-d. Bruxelles, Bibl. roy. 1119? ; Londres,
Brit. Mus., add. 33781 ; Paris, Bibl. Nat., fr. 1594), du xive siècle, con-
tiennent, avec la traduction française, le texte latin ; les autres (ah c, c.-à-d.
Paris, B. N., fr. 1595, 19123, 24310), du xv^ siècle, ne contiennent que
la traduction. Ces deux versions françaises ont été publiées, peu correcte-
ment, d'après le seul ms. P, et pas tout à fait complètement, par C. Robert,
en 1825 : aussi G. Paris (Journal des Savants, 1885, p. 40) avait-il exprimé
le vœu qu'elles fussent rééditées. Ce souhait reçoit satisfaction dans la publi-
cation que 1.0US annonçons.
Un court avant-propos nous avertit que cette publication n'est pas com-
plète et que les auteurs se proposent de revenir plus tard sur « l'interpré-
tation du texte [latin ou français ?], notamment en ce qui concerne les
relations littéraires des fables individuelles (sic), et sur les questions lin-
guistiques concernant le texte français ».
Il est de toute évidence que ces dernières questions eussent dû être trai-
tées dès maintenant ; c'est à l'édition d'un texte qu'il est naturel de joindre
l'étude de la langue et le glossaire des mots intéressants. 11 est regrettable
que ces deux parties du travail manquent totalement. Elles ne présentaient
pourtant pas de grandes difficultés. La langue de nos textes ressemble fort
à celle de VYsopet de Lyon publié par Foerster, dont l'introduction eût
fourni un cadre commode ; comme dans cette version, certains traits,
assurés par la rime, nous orientent nettement vers la Franche-Comté ou
l'est de la Bourgogne : p. ex. les 3^5 pers. pr. subj. en oit (21, 20 ; 62, 10 ;
Av. 4, 14) ; loiche (lèche) : aproicbe (40, S 3) ; crache (crèche) : vache (64, i) ;
I. Sur les variantes de ce nom, voir W. Foerster, Lyoner Yso{>el, Heii-
bronn, 1882, p. XXTV.
604 COMPTES RENDUS
/" nasalisé dans ivieniiii (8, 31). Un autre trait, singulier à cette époque',
et qui rapproche les deux textes est la fréquence de la non-élision, notam-
ment dans «c, se (cf. Foerster, p. v). Quant au glossaire, il pouvait être
bref et il suffisait de notes peu étendues pour discuter les difficultés assez
peu nombreuses du texte.
La classification des mss. a été, en revanche, l'objet de longs développe-
ments (p. 18-30), mais elle est uniquement fondée sur les textes latins ;
elle devait être contrôlée par Tétude des textes français, sur la valeur relative
desquels, comme on va le voir, les éditeurs paraissent avoir des idées assez
vagues. Sur le traitement de ces textes, ils écrivent (p. 44) : « la leçon de
B, même inconsistante et inférieure à celle des autres mss., a été conservée ;
les quelques exceptions (corrections d'erreurs évidentes) sont indiquées en
note. Sont relevées les variantes de L P non purement graphiques et modi-
fiant le sens. Les variantes de a b c sont données quand il a paru qu'elles
avaient pu conserver la version originale ou quand elles avaient un intérêt
particulier. » Ces principes sont fort discutables. Si B n'est pas le meilleur
des trois mss. du xir^ siècle (Z. en effet lui paraît supérieur), pourquoi le
prendre comme base? Les éditeurs semblent s'être rendu compte que, dans
l'ensemble, les mss. récents sont meilleurs (surtout c). Pourquoi donc ne
pas avoir pris comme base l'un d'entre eux ? C'est que, — et cela valait
vraiment la peine d'être dit, et démontré, — s'ils offi-ent d'excellentes
leçons, ils représentent en réalité un remaniement fort libre, énergiquement
modernisé, dont les variantes communiquées ne suffisent pas à donner une
idée nette. Le seul procédé commode eût consisté à donner un texte cri-
tique au moins de quelques-unes de ces fables ; la publication intégrale
même n'en serait pas sans intérêt.
Quant à l'intention de corriger les passages fautifs, elle a été poursuivie
dans une bien faible mesure ; je vois bien, çà et là, rejetée en note la leçon
de B, mais beaucoup de passages non moins lautifs (notamment des vers
faux) sont restés tels quels. Presque tout le travail critique, en somme, reste
à faire. Mais il est arrivé aussi à l'éditeur, il est impossible de ne pas le
reconnaître, de ne pas comprendre un texte correct ou acceptable, comme
le prouvent la ponctuation ou une mauvaise graphie. Je suis obligé de don-
ner quelques exemples de ces divers genres de fautes -.
Ponctuation : 6, point après 4, pas de ponctuation après 6. — 17, 18,
supprimer le poini-virgule ; de même 26, 38 et 61, 22. — 27, 14, point
d'interrogation à la fin du vers. — 29, point après 16, virgule après 17. —
1. La dédicace de VAvionnet à Jeanne de Bourgogne, femme de Phi-
lippe VI, la mention du dauphin, de sa femme Bonne de Luxembourg et
de leurs enfants, conduisent à placer l'ouvrage entre 1339 et 1348, comme
l'ont bien exposé les éditeurs (p. 30 ss.).
2. Je laisse de côté tout VAvionnet.
Ysopet-Avionnet : the Latin and French Tc.xls. 605
42, 8, lire Qu'est-ce ? — Épilogue (p. 196), 40, point à la tin. — 65, 66,
point d'interrogation au lieu de point-virgule.
Texte correct mal lu ou mal imprimé : à plusieurs reprises (12, 5-6 ; 26,
11-2; 58, 25-6 ; 50, 9-10) les formes, dites picardes, de part, passés fém.
en ie ont été méconnues, et IV marqué d'un accent, ce qui fausse le vers.
— 9, 5-6, délivre : livre (non délivré) ; de même 40, 65. — 18, 29, le
ms. doit porter victoriens, forme curieuse attestée par la rime ici (liens
non liens) et plus bas (29, 54). — 15, 57, le ms. doit avoir vint (volet).
— 17, 45, li urison]livrison. — 10, ïi, sa so-vaige] s'ascruaige. — 20, 23 et
60, 3J, quiterne'] giiiterne. — 23, 22, a gogue (en deux mots). — 28, 2, sa
tapissoienl] s'at. — 36, 20, cui s'en nunl] cuisanment. —42, m, santier]
saucier. — 43, 49, seisoil] s'eisoit. — 44, 46, Le .1. du ms. doit être
rendu par uns. — 56, 17, niaise"] niaise. — 57, 4, niessaude] mis saude. —
60, 18-9, ronper, ronipietts] roup. —
Leçons fautives à corriger '. — 9, 5, chiens] clkiians {âxec a). — 19, 14, se]
ne est e.xigé par le sens. — 26, iS, puis] pis (sens et trois mss.). — 27, 27,
venus] chenus. — 33, 6, fertuiee]fertiiee. — 34, 41, mains] niens (abc). —
38,27, aura] avré\P a c). — 43, ^y, y] et (L P). — 45, ij, puet] pneent
(tous les mss.). — 48, 16, le fer use (L). — 49, 4, Es] Les. — 51, 2, 3,
23, Rouveaus] Rooiiaus. — 52, 62, sous]sor. — 57, 6, deloy] beloy. — 61,
92, pour] par. — 66, 34, voudray] voudra. — 67, 8, pense:;^] apense:;;^. —
37, châtie] chati.
C'est une heureuse pensée que d'avoir voulu reproduire, comme l'avait
déjà fait Robert, les fines illustrations au trait qui ornent le manuscrit de
Paris : mais les éditeurs ne disposaient que d'épreuves blanc sur noir et il
faut avouer que la reproduction de ces épreuves ne donne qu'une assez
faible idée de l'illustration originale.
A. Jkakrov.
11
Je joins au compte rendu de M. Jeanroy quelques remarques complémen-
taires, notées au cours de ma lecture des textes français édités par McKen-
zie.
Ysopet I, II aqui deust, 1. a qui deust. — 12, 58 en oblit, 1. enoblit (de
enublir). — 15, 54 si vuelent, 1. (avec L) sieulent. — 18, 18 ;/ sove l'on-
neur, 1. et soue Vo. — 19, 21 marches, 1- marchés. — 26, 30 Fa ma mère,
1. la ma m. — 27, 30 manutention, i. d'impr. (?) pour m'antention. — 28,
I. Dans les textes latins aussi (par respect superstitieux du ms. ou inad-
vertance ?) bien des leçons fautives ont été conservées ; 19, 7, tigillum] h.
30, I, naverat, faute d impression ? — Ibid., 12, vulueris corde] vuluer
I, monet sigilluni. — cordes. — 33, i, vulpo] vulpe. — 33, 7, vase, vaso.
— 46, movet. — 61, 25, indice] judice.
6o6
COMPTES RENDUS
23 Vei's, I. Fées. — 29, 6 supprimer la virgule. — 31, 14 qu'i' îi met est une
graphie étrange ; qui pour qu'il est fréquent ici comrae dans tant d'autres
textes. V. p. ex. 49, 16 Doubt je qui ne puisse durer, Av. 4, 20, etc. — 37,
22 en selé, 1. enselé (il s'agit d'un cheval). — 46, 51 qui d'euls ne font, 1.
qui (i'eiils né sont (il s'agit de parents et d'enfants). — 50, 6 non savoir se
comprendrait mieux en un seul mot. — La moralité de la fable 51 a dû
paraître bien obscure à l'éditeur : v. 55, 1. d'amphibolie, 58 point final, 62
1. sans doute Es palais, 64 point final, 65 supprimer la virgule, 68 point
final, 69 supprimer la virgule. — 52, 3 1. par ataïne. — 5 3, 8 leçon de
La préférable. — 9-10 traîne : haïne. — 55, 57 sieus, 1. siens (lat. : Exulis
est non esse suum). — 61, 59 supprimer nie. — 65, 54-55 peuvent être
corrigés par comparaison avec la copie de ce conte qu'Eustache Deschamps
a insérée textuellement dans son Miroir de mariage, ce que G. Raynaud
a indiqué (éd. de la S. A. T., IX, 151-3) comme nous le signale M. Lucien
Foulet. — 68, 53 il faut évidemment lire tant côm et non tant a et, à la
fin du couplet, dure : mesure. — 81 cImux est, fc frois, 1. Je frais. — .114
noyent est impossible, je pense qu'il faut lire se tantost nou rent recréant, en
donnant à nou la valeur de nel ; c'est de même qu'il faut Tire au v. 120 Que
nou mehaigne et nou hlece, l'éditeur a lu deux fois non ce qui rend ce vers
incompréhensible.
Avionnet i, 15 faiv la proie, 1. fain Vaproie (l'asproie, expression bien
connue). — 3, 28 1. qu'iere. — 7, 21 1. sibiaus; il faut sans doute deux
points après dit. — 11, 5 il faut ajouter, avec b ou c, tu ou toy et lire
jusque(i) comme aux v. 22 et 28. — 14, 26 courtois en adjectif et ne doit
pas avoir de majuscule; il n'v a pas ici d'allusion à Courtois d'Arras
comme dans Ys. 42, 119.
Il y aurait beaucoup à rectifier encore dans l'accentuation qui fausse le
sens, comme on l'a vu, ou altère les formes ; l'usage du tréma est très irré-
gulier ; l'absence de guillemets rend assez pénible l'intelligence de bien des
dialogues déjà obscurcis par les erreurs de ponctuation.
M. R.
PERIODIQUES
Archivum Romanicum, nuova rivista di filologia roman za diretta da Giu-
lio Bertoni ; Léo S. Olschki éditeur, grand in-8 '.
Cette revue a été fondée, en Suisse, pendant la guerre : cela suffirait à
expliquer pourquoi la Roniania ne l'a pas signalée dès son apparition. D'ail-
leurs l'éditeur n'avait pas cru devoir nous l'envoyer à lïn d'annonce et de
compte rendu : nous ne pouvions qu'attendre. Voici que le premier fascicule
du tome VI de cette publication est adressé à la Roniania, nous en ferons
l'analyse, mais pour compléter l'information de nos lecteurs nous donnerons
d'abord le dépouillement au moins sommaire des tomes I-V.
I (1917). — P. I. Projrramma. Le trait le plus net est que V Archivum se
propose de ne pas se limiter aux études philologiques, mais s'intéressera à
l'histoire de Ja civilisation romane d'une façon plus générale. — P. 4.
G. Bertoni, Rijlessi di costuman:(e giuridiche tielWntica poesia di Proveii^a. —
P. 21. G. Esrtoni, Poésie musicali fiiincesi nel cod. estense lai. «o j6S. Le ms.
est du milieu du xve siècle. M. B. publie diplomatiquement les textes français
au nombre de 68, dont quelques-uns avaient déjà été édités et dont un cer-
tain nombre sont connus par d'autres mss. — P. s8. G. Bertoni, / maestri
degli Estensi nel Quattrocento.
Mélanges. — P. 73. G. Bertoni, Intorno ad alctine Jenoniinaiioni del viirtillo
nei dialelti alpini. [Les noms de la myrtille dans les Alpes sont souvent d'ori-
gine préromane : M. B. commence par fixer l'aire du type lexicologique giïs-
truni, gïistréj propre au patois du Tessin méridional et du Varesotto et il pro-
pose de le rattacher au type magoslra « fraise » répandu dans un territoire
assez étendu du nord de l'Italie : le ma- serait tombé comme dans le valsug.
rèla <C mar(la. Toutefois il resterait à indiquer les raisons pour lesquelles la
syllabe initiale ma- tombe exclusivement dans les noms de la myrtille et non
dans ceux de la fraise. L'étymologie maju, donnée aussi par MM. Merloet
I. Par exception et à titre de contribution à l'étude du prix de la vie et
des instruments de travail, je me permets de signaler que l'abonnement à
V Archivum, pour un volume annuel de 576 pages, ne s'élève pas à moins de
$0 francs suisses.
éo8 PÉRIODIQUES
Schuchardt.se heurte à des obstacles à mon avis insurmontables, parce que : 1°
il n'v a pas d'autres mots qui désignent la fraise d'après le moment de la saison
où elle mûrit ; 2° la terminaison ostra (ital. magiostra), -ousso-, -oufo (Midi
de la France : mayoïtsso, iiiajousso, majoufd) doit être un suffixe non latin : les
variantes formelles du suffixe pourraient s'expliquer par un changement pho-
nétique analogue à celui qu'on constate dans le gaulois pour- s t- > -s s- 0>
-f-, d. Rei'ista de filoJ. esp., VII, 339-350. Je crois donc que tout le problème
est à reprendre en cherchant une base prélatine qui tienne compte de la répar-
tition géographique du mot (le catal. maduxa et i'astur. mirruéndxinu, esp.
j)ilesga, Erto wuia [Z.f. row. Phil., XVI, 333], ne pourront guère être écar-
tés), de la sémantique et du suffixe. — Pour le poschiav. gla'son « mjrtilles
noires » M. B. détermine l'aire italienne qu'il conviendrait de compléter avec
les matériaux mis à notre disposition par Alton, Die ladinischen Idiome
p. 200 : Fiemme calvèse, Grôden, Vassal chalveisa qui démontrent l'impossibi-
lité de ramener le poschiav. glason et congénères à l'adj. celt. glastu
« vert ». — Pourquoi M. B. se refuse-t-il à rattacher sistrrj « mirtillo » au
gihtiy'y gïtstràn du Tessin méridional ? Il doit y avoir le même flottement
dans l'initiale du mot prélatin qu'on vient de constater dans le poschiav. gla-
'son en regard de Grôden chalveisa. Il serait peut-être prudent de commen-
cer par dresser une carte des noms des « baies » des Alpes romanes et alle-
mandes avant de s'engager dans des discussions étymologiques hérissées de
difficultés. — P. 77. G. Bertoni, Etiiiiologie/rignanesi. i. frignau. coin « sttlo
del fruraento -> est le latin culmus ; 2. frignan. ilostra « pecora giovane »
représenterait agnostra. Mais le suffixe -ostra (ou en latin -tera) est-il
vivant dans le frignan. ? 3. frignan. ko^âl « astuccio per la cote -> représente
un lat. cotiale, mais ne s'agit-il pas d'un changement de suffixe tout récent ?
Le franco-prov. cotsdl existe-t-il en réalité ? Ne vaudrait-il pas riîieux rappe-
ler plutôt l'existence de cotiariu dans les parlers latins ? 4. frignan. meha
« attrez/.o per tener salda la parte anteriore del carro » à côté de niesla repré-
sente le latin me n su la, cf. aussi parmig. mêsli « traverse, i due correuti tra-
versali del treggello » ; 5. frignan. raigaù « fungo mangereccio che cresce a
cesti, ai piedi di vecchie plante » < raiga « radice » < radica ; 6. frignan.
réma « spranga deU'uscio » représente le lat. remu, cf. aussi prov. mod.
rewo « poutrelle ». — P. 80. G. Bertoni, Ant. mod. lotta « cib'o che si da al
porco nel truogolo » doit être rattaché à la grande fiimille qui se range
autour du gaul. jutla. — P. 81. G. Bertoni, Note linguistiche proveniali
(Haute-Loire), i. Coubon bçna « corne «continue le gaul. banna; 2. yasa
« fascio di legna » est lyassa < ligacea ; 3. uorlsa « spaila » serait le lat.
orca « vase » : l'étymologie me semble bien douteuse surtout au point de
vue sémantique ; le berg. orca « fascio di legno « a-t-il rien à faire dans cette
compagnie ? Je crois qu'il faut chercher ailleurs comme j'espère le démontrer
prochainement ; 4. kjava « toile » ; considérations sur la chute de -/- inter-
vocalique dans les patois de la Haute-Loire. — J. Jud.] — 83. G. Bertoni,
PÉRlODiaUES 609
PasIoreJle portoghesi. Ressemblances et JifFérences avec les pastourelles fran-
çaises et provençales. — P. 88. G. Bertoni, Un coinpoitiwetito di Akait tiel
Fossdt snlhi spediiione di Corradino contro Carlo d'Aiioiô. Edition, avec
quelques notes, d'après / et iv; M. B. a joint à cet article un fac-similé de la
page du ms. de Bergame qui contient la tenson de Aicart de Fossat avec
Girard Cavallazzi. — P. 92. G. Bertoni, La tdiiotie di Raiuion Guillem e
Ferrarino da Ferrare. Nouvelle édition diplomatique avec notes et essai de
reconstruction critique et de traduction. — P. 100. G. Bertoni, Duc niiove
« col'bole a tti'l viaiioscritto proven:^ale D. Ces deu.\ strophes se trouvent mêlées
à des pièces de Peire Cardenal ; elles sont extrêmement corrompues ,
M. B. les reproduit diplomatiquement. — P. 102. G. Bertoni, Iiitonio ad
alcitni coiiiponimenti spagmioli di una sillage musicale torinese. Le ms. q'" III.
56. de la Bibl. universitaire de Turin est du xvie siècle ; il comprend
47 compositions espagnoles, avec musique ; M.B. en signale en particulier
quatre, d'ailleurs connues par d'autres mss. ; il annonce son intention de
donner quelque jour de ce ms. une édition complète. — P. 105. G. Bertoni,
Nuovi tedechismi nei dialetti lonibardi. [Recueil intéressant de mots allemands
et alémaniques qui (en partie par l'intermédiaire des dialectes rhétoromans
des Grisons) sont entrées dans les parlers alpins du Tessin et de la Lombar-
die. Pour koiiia « truogolo » du Val di Blenio, comment expliquer l'existence
d"un emprunt bavarois dans ce dialecte? Les parlers alémaniques ne présentent
que giimvic. Pour krè:(la, cf. Sc}}wei:(.Jd., III, 924 ; le bormin. liniou n'a pas
de rapport avec l'allem. fauletiier, mais se rattache au mil. Un::^on, liiou, man-
tov. Usonar, etc. — J. Jud].
Comptes rendus. —P. 110. G. Appel, Bernarl von Ventadorn (G. B.). —
P. 115. L. Biadene, La patria d' Inghilfredi, rimatore del sec. XIII {G. B.). —
P. 117. St. Glixelli, Les cinq poèmes des Irois morts et des trois vifs (G. B.,
avec fac-similé d'une page du ms. de Cambridge ; cf. Romania, XLIV, 276).
— P. 119. G. Zaccagnani et A. Parducci, Rimatori pisloiesi, lucchesi, pisani
(G. B.). — P. 121. R. Meuéndez Pidal, Elena y Maria (G. B. ; cf. Romania,
XLIII, 607). — P. 123. E. Levi, Poesia di popolo epoesia di carte nel trecento
(G. B.). — P. 125. G. Bertoni, Italia dialettale (G. B. : rectifications et addi-
tions intéres.santes ; cf. Romania, XLVI, 546). — P. 127. Romania, XLIV, i
et 2 (G. B.). — P. 151. Zeitschrift fiïr romanische Philologie, XXXVIII
(G. B. ; cf. Romania, XLVII, 157). — P. 142. Studj romanii, VIII (G. B.
avec reproduction d'une miniature du ms. B. N. ital. 450 à propos du Bes-
tiaire toscan édité par Garver et McKenzie ; d. Romania, XLVI, 603). —
P. 143. Annales du Midi, XXVIII (G. B. ; cf. Romania, XLV, 582). —
P. 145. Chronique bibliographique et critique.
2. — P. 155. G. Beftonij/H/o/HO alledenominaiioni délia « gerla » in alcuni
dialetti alpini. [Brève, mais précieuse étude des noms de la hotte portée sur
le dos, dont quelques types sont reproduits dans des photographies bien réus-
sies. Il est dommage que l'auteur n'y ait pas joint une carte : pour ceux qui ne
Romania. XLVIU. 39
6lO PHRIODiaUES
connaissent pas le terrain cette foule de noms de lieu est vraiment troublante.
Il V aurait encore des précisions à ajouter aux informations de M. 13. Est-ce que
le scherl est vraiment usité partout dans les Grisons pour porter le foin et la
litière ? Les formes engadinaises gierl, gerl (à côté de dschierl) ne sont-elles
pas là pour démontrer que le mot et la chose est en partie importée par les
Lombards ? Le lad. grig. campatg de la Sursaissa (Oberhalbstein) peut-il être
phonétiquement autochtone ? La discussion étymologique des différents types
est en tout cas intéressante. Je crois avec M. B. qu'il est peu probable que
campag soit campu-f-cavea, puisqu'il faut tenir compte du prov.mod. cabas,
de l'esp. portg. capacho (cf. aussi grec /«ijo; x.xîÎ'j;, 14' ôrter uiid Sachen III,
179, V, 178). Il me semble peu probable que le berg. romagn. herla soit en
rapport avec legermanèam, mais il doit être mis en rapport avec le prov. mod.
herrio, dauph. biierlo « grand panier rond et profond dans lequel on porte du
foin ou de la paille ». Pour harga, v. Roniaiiia, XLVI, 468. En ce qui con-
cerne l'origine du lomb. cddolu « arnese di legno per il trasporto di legna,
formaggio, piètre e sassi i), il me paraît de plus en plus probable qu'il s'agit
ici d'une fausse « dédiminutivisation » de cadaleL <; catalectu. C'est par un
lapsus que M. Bertoni ramène le frioul. ref à l'ail, reif, c'est plutôt reff, cf.
Kluge, s. V. Pour toute l'histoire de noms de corbeille, il conviendrait enfin
de mieux connaître les régions d'où ont ravonué les vanniers ambulants
pour aller fabriquer les corbeilles et les hottes dans les fermes pendant l'hi-
ver ou le printemps. — J. JuD.] — P. 161. Gabrielle Kussler-Ratvé, Les chan
sons de la comtesse Béaliix de Dia. Edition avec toutes les variantes, traduc-
tion et notes. — P. 185. G. Bertoni, Nuovi documenti su la vita di Lodovico
Arioslo.
Mélanges. — P. 196. G. Bertoni, Modeii. rudea « pisello- ». [Discussion
intéressante sur les conditions de la chute du -d- intervocalique et de sa
régression dans les parlers italiens. — P. 201. G. Bertoni, Kosja ? Je ne sais
pas s'il est permis de ramener le lonib. alp. ko:(a, kû\a & écureuil » à ko s,
cri de l'écureuil en fuite. Existe-t-il des noms de l'animal qui sont dérivés de
son cri } — P. 202. G. Bertoni, Ven « insorir, insurir, dar noja, fastidio ».
Définition du sens du mot que M. B. refuse de ramener au lat. esurire : on
pourrait être tenté d'y reconnaître un vetbe exaurare, dérivé de aura
« folie », Romania, XLV, 550 ; pour ins < ex, cf. Ascoli, Jrch. Glott., III,
442. Ce serait donc un *exaurire, dont l'image n'aurait plus été comprise et
qui aurait évolué tout à fait comme le germ. rauban, > rubare, tandis que le
latin exaurare au sens propre « sventarsi, soffiarsi » aurait maintenu le
contact avec aura, de là le doublet sorà dans les patois actuels du nord de
l'Italie. Mais il reste encore à expliquer le campid. asiiria « avidità »
(Subak, Z.f. rom. Phil., XXXIII, 667) et l'ancien moi\ferr. sariss « raccapric-
cio » (Gelindo) qui rappellent, quoi qu'on en dise, le lat. e su ri es. — P. 203.
G. Bertoni, Moveita, exemples de ce participe passé dans les vieux textes. —
P. 204. G. B.-rtoni, Intorno a due voce quarneù . i . arciopar n riscaldare »,
PÉRIODiaUES 6 I I
dérivé de cep « tiepido » ; 2. lacalavor « pipistrello », explication phonétique
de la forme qui apparaît dans lepiém. raUivoloira. — P. 205. Ethnologie val-
maggiue eleveutinesi.i. kmhn amprôtan « lombrico », Morbegno lanihrol, ne
seraient autre chose que le latin lumbricu avec « sostituzione di suffisse ».
Mais à en juger par l'esp. lamhrija, arag. lambreùo, le changement de lumb
en lauih- semble remonter au latin ; — 2. valmagg. hwork' « punto dove la
vite mette i rami «continue le latin bifurcu ; — 3. valmagg. déniera
« ultimo campo che si lavora in autunno » «< terra deretraria ; — 4.
lèvent, ^w^/a « sorbo » continuerait piem. CHzVnJr(/« sorbo » <;coriandrum
(d'après Zaili cojcndra serait « celtis australis ») ; — 5. lèvent. /^f/M < pezzo
di legno » comme l'engad. fessel<i fissile ; — 6. valmagg. lindi « pulito »
< limpidu ; — 7. Giornico listôu « specie di falco » reflète l'it. astore ; — 8.
valmagg. nii'i^mà « odorare, annusare » < ûsvid -\- niuso ; — 9. lèvent, w/a
« moccio » << medulla ; — 10. riineda « uragano » cf. valmagg. riinuida
(( temporale ». L'n ne sera-t-il pas plutôt dû à ruina ? — 11. valmagg. Sàia
« ala » •< sald ■< volare » ; — 12. lev. slcasia « cispa degli occhi ». Je ne crois
pas que M. B., qui d'ailleurs fait des réser%'es, soit bien inspiré en postulant
pour le bç.cJjassie ainsi que pour le Icyent.skasiga un cassiga dérivé de cas-
sis « tela di ragno ». A mon avis, le v. prov. casida « chassie, humeur qui
coule des yeux » (cf. aussi ALF chassie) ne saurait refléter qu'un *cacita,
postulé par le pic. kaei. Or le Thésaurus l. lat. nous a conservé un cacida
(incertae ut significationis ita originis), Not.Tiroti, 112, 16 a: inter scabiosw;
et pitîiitii : cacidosus ; cet adjectif ne peut éire autre chose que le frç. chassieux.
Un lat. caci tu sera-t-il dérivé d'un substantif caca -< cacare, cacitus
(v. cirritus < cirrus, crinitus <<crinis)? Pour le sens, cf. Perche
chiasse « chassie ». — P. 208. G. Bertoni, Noterelle etiiiiologiche e lessicaJi ewi-
liane. i. mod. aiidare al corpo « accompagnare un mono al cimitero », et.
aussi prov. mod. cors (Mistral) : — 2. desné « lezioso », bol. diiseunarc « far
vezzi con nomi mutati » «< disse'nnare (dérivé de senne); — 3. equi-
setu in dans le agusè de Livizzano ; — 4. Magreta frôva « quantità di latte
che usasi dare al parroco il di dell'Ascensione » < fruga (fruges) ; — 5.
frignan. garlùda « tordela », discussion du problème étymologique ; je pense
que l'oiseau, appelé d'après son cri Schnerrer, Schuarre, Zarrer, dans les par-
1ers allem., doit son nom au lat. garrulu-j-uta, cf. en port, garela « per-
diz », campid. giaùrra « berta » ; — 6. frignan. kariàr « trasportare il con-
cinie » <;carreggiare ; — 7. mirandol. nuniinanïal « abbaino » < lumi-
narolo ; — 8. émil. sdver « specie di colombo » <^sauro « sor » ; — 9. Reg-
gio .«/frw/ « ragazzo insubordinato » — sfrenito au lieu de s/renato ; — 10.
sojranatnra dérivé de zafa ran « saffrano » ; — 11. Concordia spatindr
« cambiar casa », discussion étymologique ; — 12. Vignola véra sôrta « capi-
tale » <sorte(s) « champ cédé aux envahisseurs dans l'empire romain »,
cf. aussi esp. suerte «champ délimité par un autre »,anc. prov. sort principal
«capital », et du Gange, s. sors ; — 13. emil. inèja «ragizzo » répond à l'it.
6l2 PÉRIODIQ.UES
geniti « razza » ; — 14. Gherséga « nom d'un torrent » serait le « torrent
gris ». Dans un pays où les noms de fleuves et de ruisseaux représentent l'élé-
ment le plus ancien, l'étymologie me semble peu probable ; — 15. Tegania.
Étude intéressante de la famille de decania, qui mériterait une monographie
d'ensemble. — P. 214. G. Bertoni, Noterelle lessicologichc. Série de notes sur
des mots exotiques : cara\:(o, casenda, escarcola, mamodee (d'origine orientale),
canimessa, mersouino, nova!, ostala, tola (d'origine germanique ou allemande).
— P. 216. G. Bertoni, Franœprov. tsermaléy « garçon d'honneur , chevalier de
noce ' , serait celui qui accompagne en jouant du chalumeau « il corteggio dei
sposi » (<C ca lamellar iu). — P. 216. G. Bertoni, La « fiât ta » per le
« liniinote ». Sur l'usage du « barrage dans les rues où passe le cortège de la
noce ». — P. 218. G Bertoni, Noielinguistiche proveniali. Haute-Loire d:(aious
« specie di scarpa di legno » <^ d^ai « coq » parce que '< le sabot a une pointe
semblable à la crête du coq » ; — enourada « vache gonflée pour avoir trop
mangé » <^ inaurare <^aura; — fuoi k spilla senza capocchia » = prov.
mod. fou « fou » ; — ■ grodèr~e « punto spéciale in un pizzo » représenterait
le frç. grain d'orge ; — hiàtsa « moccio » plutôt que d'y voir un lautium,
isolé en France (le prov. lot:^ est-il lautium avec au ^ 0?), je penserais au
frç. (Centre) rouche, roiiiche, ruiche « roupie « patoisé ; le -tj- ne pourrait
guère se continuer aujourd'hui par -ts- dans un patois provençal ; — mar-
w/i/'À « riflettere » <^murmurare; — pasada a piatto fatto con farina e
latte », cf. pascado dans Mistral ; — rediiavà « scontare » <^rezelare (peu
sûr : -d:(- peut-il remonter à un -z- ?) ; — pidou « capello », discussion sur
la vitalité de pi lu « capello » dans la Remania ; — souvds « compagnia »
<^ solatiu ; — voiiidd « attorcere il filo intorno al fuso » = frç. (dé)vider.
— J. JuDj — P. 221. G. Bertoni, A propos ito di iausir e ianget nel frammento
di Alessàndro. Après avoir rappelé le iholt (calidu ) de Jouas, et les graphies
analogues de VYsopel de Lvon et des anciens textes génois, M. B. conclut,
avec Paul Meyer, que V Alexandre est dli Sud-Est de la France. — • P. 224.
G. Bertoni, Nuove corre^ioni al testo di « Aigar e Matirin » avec un fac-
similé du début du fragment. — P. 227. G. Kussler-Ratj'é, Sur un pas-
sage de Alaisina Iselda et Caren:{^a. Corrige en e'I ventrils es aruat::^ e 'nnoios le
vers cil ventrilhs es cargat:( e enojos de l'éd. Schultz-Gora. — P. 228. G. Ber-
toni, // vestilo délia trovatrice Castellosa. A propos d'une miniature du ms.
1 (B. N. fr. 854). — P. 230. G. Bertoni, Un pianto di Giiilheni de Saint Lei-
dier. Édition du planh Pois maior dol ai qe autre chaitius, d'après les mss.
Campori et Gil y Gil. — P. 234. G. Bertoni, Ntwve corre^ioni al testo delta
« Contemplacio de la Passio de nostre Senhor ». — P. 237. // « Chas tel
d\4nwurs » del manoscritto di Berna 218. Cf. Lângfors, Incipil, I, 108. Édi-
tion de la copie de Berne. — P. 240. G. Bertoni, Grammatici a Modena net
secoli XIV-XV. — P. 243. G. Bertoni, Maschere e niascherate alla corte di
Francia a tempo di Francesco I.
Co7nptes rendus. — P. 247. Geschichte der indogermanischen SpracJnvissens-
PÉRIODIQ.UKS 6l3
chaj't, de Brugmaun et Bartholomae, II, i : Iluliscb (A. Waldc), Viilgurlalei-
nisch (K. von Ettmayer), 1916 (Jurct : important compte rendu avec discus-
sion intéressante sur la phonétique latine, notamment sur l'accentuation
latine, sur le rythme syllabique et sur les rapports de la quantité et du timbre
des voyelles). — P. 258. Siudi di geografia Unguistica (G. Bertoni : revue
des conclusions générales auxquelles sont déjà arrivées les études de géogra-
phie linguistique). — P. 265. J. Gilliéron, faire clavellus d'après V Atlas lin-
guistique de la France (G. Bertoni). — P. 268. E. Levi, // « Libro dei cin-
quanta niiracoli délia Virgine » (G. Bertoni). — P. 270. E. Muret, De quelques
déu'nences de noms de lieu particulièrement fréquentes dans la Suisse romande et
en Savoie {Romania, XXXVII) ; Le suffixe germanique, -ing dans les noms
de lieu de la Suisse française et des autres pays de langue romane {Mélanges Saus-
sure) (G. Bertoni). — P. 272. A. Kolsen, Dichtungen der Trohadors auf
Grund altprovcn:^alischer Handschriften... (G. Bertoni). — P. 274. Revue de
philologie française et de littérature, XXIX (G. Bertoni). — P. 276. Archiv fiïr
derStudiuinder fieueren Spracben und £/7(?ra/Hré'«, CXXXIX (G.B.). — P. 280.
Chronique bibliographique et critique.
}. — P. 289. A. Jeanroy, Les Biographies des troubadours et les razos ;
leur valeur historique. M. J. conclut que « les historiettes contenant la vie
amoureuse des troubadours, sont sorties de l'imagination des biographes
interprétant très librement les textes et rattachant à leurs héros des thèmes
connus, pour des raisons qui souvent nous échappent, mais que « en ce qui
concerne la patrie, la famille, la condition sociale » des troubadours, les bio-
graphies nous apportent des informations qu'il n'y a pas lieu de rejeter sans
examen. On notera le rapprochement fait par M.- J. entre les libertés prises
par les biographes et les récits fantaisistes du Ménestrel de Reims. — P-307.
G. Bertoni, La se:(^ione francese del manoscritto proven\ale estense. Description
et histoire du ms. D, reproduction photographique et diplomatique de la
partie française de ce ms., avec table des incipits.
Mélanges. — P. 411. G. Bertoni, Denomina^ioni del lomhrico mi dialetli
italiani. [Étude onomasiologique fondée sur des matériaux abondants. Il y a
encore une belle étude à faire dans le détail du tableau dont M. B. a tracé
les grandes lignes. Pour le campid. ^iringoni, l'auteur aurait pu renvoyer à
l'étude de Guarnerio, Miscellansa Ascoli, 244, pour magnatta di Cività Lavi-
nia v. aussi Agnone magnatta « lombrico » et galic. minoca « lombriz de
tierra ». — P. 413. G. Bertoni, Etimologie italiane. i. Valmagg. Vagé « ilcuc-
chiaio » <^la-gé <^ kûga, mot du langage enfantin ; — 2. Valtell. aldric
« ornato bello » <^al dric « direttamente » : — frignan. bdghal « luogo poco
illuminato del sole » <<opacu; — 4. puglies. conacruda « testuggine »
< coda < cochlea+cruda. cf. cal. scoi-{arra, pour lequel ilaurait fallu ren-
voyer à l'article de Salvioni, Memorie del K. Istitut. lomb., XXI, 260 ; pour
l'émil. galana (Modena, Mirandola), frioul. gajdudre (Mussafia, fieitrag, 60),
il faudra tenir compte du golaia, guleia du Corp. gloss. lot., s. v. golaia.
6 14 PÉRIODiaUES
« testiido » qui peut appartenir à une langue prcrom.uie et s'apparenter au
grec /EÀoivr,, cf. Boisacq s. /.éÀu; ; — 5. Y âhnagg. Jiasa « pane di farina di cas-
tagne » (<^focacia') ; — 6. benev. nmllarda « anitra », ancien mot d'em-
prunt du frç. malart « mascliio dell' anatra ■• ; — 7. mesolc. painds « vestir-
si » se rattache au lad. pitiar, lat. paginare ; — 8. émil. panipogna « mag-
giolino » serait dérivé de pampinu (?). Série de mots désignant le hanne-
ton, complément de la carte de l'ALF pour les parlers alpins du Tessin ;
— 9. mesolc. rofolà « battere il lino » <i ail. riffle ; — 10. valmagg. nidià
a mescolare » <C roticare, étymologie entrevue pour Tanc. it. riiticare par
M. Pieri, Miscell. Ascoli, 458 ; — 11. Val Colla sdtajrotlor « cavalletia » salta-
tnartin-\-sajotru. Le suffixe -otni reste obscur ; — 12. valmagg. shba « frana »,
d'origine incertaine ; — 13. Menzonio 'sdànga « modo, maniera » <C ganga
<^ ail. gang ; — 14. valcoll. vôrispa « favilla » <^ falispa « étincelle ».
Les formes telles que Jalispa restent malheureusement d'origine obscure. —
P. 420. G. Bertoni, Jument. Interprétation de la carte cheval, jument de
l'ALF. — P. 426. G. Bertoni, Sopra una denomina:^ione francese del pnino.
Discussion sur la forme frç. davoine « prune ». — P. 427. G. Bertoni, Délie
modijicaiioni di -s- flessionale in -:{- in ant.francese e profen:^ah. L'auteur com-
pare l'existence du son -ts (belts < bellos) en engadinais avec les phéno-
mén^'s analogues du vfrç. Jî^ <Cfil\, chari < charni, etc. — J. JUD.]
Comptes rendus. — P. 429. J. Jud, Sprachgeographische Untersuchungen : fr\.
u :on » (G. Bertoni: additions). — P. 4^0. Zeitschrifi fiir romanische Philologie,
XXXVIII, 6 (G. Bertoni). — P. 433-440. Chronique bibliographique et
critique.
4. — P. 441. L. Frati, Giitnte agli « In'iii di antiche poésie italiane reli-
giae e morali » a cura di Annihale Tenneroni. Compléments empruntés à
des éditions ; lettres .^-c (à suivre) — . P. 481. G. Levi, Una frottola vene-
liana per la gtierra di Chioggia. Edition d'après les deux mss. de Padoue et
de Florence. — P. 494. G. Bertoni, I maestri degli Estensi a tempo del diica
Ercole I" (î4yi-isos).
Mélanges. — P. 500. E. Monaci, Un quisito siil « Girart de Rossilho « al
prof. Giulio Bertoni. Si la chanson originale de Girard de Roiissillon a été
faite pour les pèlerins de Vézelay, peut-on en dire autant du remaniement
provençalisant que nous avons conservé ? E. Monaci ne le pensait pas et il
présente l'hypothèse que celui-ci aurait été composé par quelque trouvère
bourguignon pour la cour d'Aquitaine, dont les ducs avaient des prétentions
sur la Bourgogne. — P. 502. G. Bertoni, Siil più antico documenlo ladino.
M. B. nous donne de ce document (cf. Romania, XXXVil, 497) un nouveau
fac-similé qui ne me paraît pas en général supérieur à celui de l'éd. Grôbcr-
Traube ; mais M. B. a eu entre les mains le ms. d'EinsiedeIn et il a pu déchif-
frer la note marginale en deux lignes pour laquelle j'avais proposé d'après
le fac-similé Grôber-Traube ... tare (et non iare)... edo seiilo ; il lit, comme
moi, ...wre à la première ligne, mais ...tilo seule à la deuxième et il propose
PERIODIQ.UES 6l)
de restituer gtuue tiitilo setilo ce qui serait un essai de correction du per
aqttiUd tut ilo setdo du texte. Je ne vois pas bien ce que robservation de
M. B. sur intin/erno ajoute à ce que j'avais dit moi-même (/. c, p. 500). —
P. 505. G. Bertoni, Postula etimologica proi'eniale. [Ant. prov. t'ialar « cou-
rir éperdumeut (des vaches) pour fuir le taon » ; M. A. accepte l'étymo-
logie asillus proposée par Banquier, Rev. des l. rom., s. III, V, 63, et enri-
chit cette famille de mots répartis dans une large zone à travers la France et
les Alpes italiennes et ladines ; il est clair qu'on pourrait aisément allonger
de beaucoup la liste des formes donnéts par M. Bertoni. Dans une étude
d'ensemble i' faudrait tenir compte du fait qu'asill us est déjà en latin
d'origine obscure et que d'autre part le mot se rencontre aussi dans les dia-
lectes allemands. — P. 506. G. Bertoni. Note ladine grigionesi. 1. Siil senso
del lad. « avonda » « molto e abbastanj^a » ; — 2. Lad. geniii « campo non
iavorato da un anuo » <C gir-\-nui <^ gyrus novellus plutôt que durus
novellus (comme l'a bien vu l'auteur lui-même dans VArch. rom., II, 260);
— 3. surselv. melaiiia«. itterizia » <[ melinus « jaune » ; — 4. bas-engad.
vitdinéra « farfiilla » = « meunière » ; — 5. tadlar « ascoltare » « titta) '
en se basant sur l'émil. tetdr^a ascoltare attentamente » c'est-à-dire atten-
tivement comme l'enfant qui tête ; — 6. :(ona « recinto a. Les difficultés
phonétiques, auxquelles j'ai fait allussion dans \e Bull, de dt'al. rom., III, 6
ne sont pas encore surmontées. — P. 510-14. G. Bertoni, Note etimologicbe
e lessicali alto-italiane. i. lig. accoi'entâo « accanito » du verbe con ven-
ta re, employé comme réfléchi au sens de « s'engager » ; — 2. Vignola arker-
var « imporre un nome » <^ récupéra re ; — 3. Montese argniir
« essere di mala voglia » représenterait un *grunniare, qui, à mon avis,
est un dérivé de grunnium plutôt qu'une forme concurrente de grundire;
mais ne s'agirait-il pas plutôt du verbe largement représenté en Italie et eu
France (cf. prov. mod. rougnd), dérivé de aronea > rougno « rogne , indis-
position, chagrin, perte »? ; — 4. valmagg. baraka « madia » devrait être rat-
taché à la famille du frç. barot « baril » « bar a), mais le frç. barot « ba-
ra) est-il possible dans un pays où frç. è/èr^ reflète une forme francique
bera >< bara ? Il serait bon d'avoir la' carte de madia du Tessin pour
mieux voir les conditions géographiques du mot barôia ; — 5. cremasc. canà
« castrare le castagne » <^ lomb. canà « mordere » ; — 6. borm. gôgliçda
« colpo dato cul gomito » < aculeu ; — 7. istr. lincofo « banchetto alla
fine deir opéra » (ail. litkouf, leihkauf) ; — 8. moden. pduder v far le
ova » <^ponere ; — 9. Concordia sfon « specie di caize » <scofoni,
Mussafia, Beiirag, 103 ; — 10. bergam. Sguersa « salamandra » appartient à
la famille du mot guercio ; — 11. sprocano « piscatoris genus », exemples
de textes du xvie siècle; — 12. lèvent. {Qinnio) vermalina <.< donnola »
répond à l'it. ermellino. — P. 514. G. Bertoni, Délia pronuniia di n del lat.
-us e -um. Discussion des théories de Ascoli, Arch. glott., XIII, 292, et de
MM. Meyer-Lùbke, Rom. Gram., I, C 643, et Merlo, Z. f. rom. Phil.. XXX,
6i6
PERIODIQUES
440, d'aprcs les conditions des parlers grisons. — J. Jud. — P. 517. G.Ber-
toni, Wold sidla ciuiioiic « Un scrventois plait de déduit de joie ». Quatre recti-
fications à i'éd. ^éà\&x {Chansons de croisade, p. 251). — P. 517. G. Ber-
toni, Intorno a iina slroja di Peire Raivion de Tolo^a in onore dei Malaspiiia. —
P. 519. G. Bertoni, Una ten:{one fra Ptijol e un podestà. Publications des deux
coblas qui forment le n" III de I'éd. A. Jeanroy (cf. ci-dessus, p. 457) :
copie diplomatique et essai d'édition avec notes. — P. 522. G. Kussler-
Ratyé, Corrections au texte du planh « Ab lo cor trist » (Grundriss, 461, 2). —
P. 523. G. Zoppi, Un passo oscuro nel testamento di Latira. — P. 526.
G. Bertoni, Una « pastorale a a Ferrara nel ijo6.
Comptes rendus. — P. 528. O. J. Tallgren, Les poésies de Rinaldo à'Aquino,
rimeur de Vécole sicilienne du XIII^ siècle (G. Bertoni : interprétation de
quelques passages). — P. 530. A. Lazzari, Un itmanista romagnolo alla corte
d'Ercole 11° d'Esté, Bartolomeo Ricio da Liigo (G. Bertoni). — P. 532. Archiv
fïtr dus Studium der neueren Sprachen iind Literatiiren, t. XXXIV, 3-4 (G. Ber-
toni, quelques remarques sur les représentants romans de tubruchus et sur
le sens del'a.fr. herserez). — P. 5 37. Chronique bibliographique et critique'. —
P. 548-576. Index détaillés des noms propres et des mots cités, par E. Platz.
M. R.
Dacoromania, Buletinul « Muzeului limbei romane » condus de Sextil
Puçcariu. — L'université roumaine de Cluj en Transylvanie a créé sous le
titre de Muienl limbei romane un institut de recherches consacré à l'étude de
la langue roumaine de tous les temps et de toutes les régions et notamment
aux travaux lexicographiques et dialectologiques. Cet institut aura une biblio-
thèque, qui est déjà riche, et il éditera une collection de publications : la
première est la revue dont nous signalons ici le premier volume, un fort in-
8 de vi-608 pages paru en 1921. Tous nos souhaits de longue durée vont
à cette entreprise et notamment à la revue où nous voudrions voir réunies
les recherches linguistiques encore trop rares, mais aussi malheureusement
trop dispersées en Roumanie.
P. 9. V. Grecu, Erotocritiil lut Cornaro in literatura romdneascâ. L'Eroto-
crite de Vincent Cornaro est un roman en vers crétois de date incertaine,
mais probablement du xyi^ s. ^ ; il a été traduit en roumain deux fois
1. [M. B. discute à la p. 545 l'origine du bol. wioà.. slre:^^ « intirizzamen-
to » qu'il ramène à strictiare. Il est plus vraisemblable d'y voir un dérivé
d'ustriciu (cf arsiciu <^arsu) ; ustriciu serait un dérivé de ustr-ina,
cf. ital. strinare, strina « rigore dell' inverno », anc. lomb. strinar « bruciac-
chiare, arsicciare », monfcrr. startiée « abbrustolire », Velletri strina « vento
gelato », Agnone stri\:;e « freddo secco eccessivo », etc. — J. Jud.]
2. M. Grecu n'a pas connu l'étude que M. Pernot a publiée au
t. XXVIII (avril-juin 191 5) de la Revue des Etudes grecques, sur le Roman
crétois d'Erotohrilos et où sont discutées les questions d'attribution et de
PÉRIODIQUES 617
vers la fin du xviiic s. et a donne lieu à des remaniements divers dont
l'un est devenu le livre populaire de Filerot ^i Antnsa ; en Roumanie
même, un Grec, Denys Photinos, a composé et publié en 1818 un Nou-
vel Erotocrite qui est essentiellement la mise en grec moderne littéraire
du poème crétois de Cornaro ; cette nouvelle rédaction a été à sou tour
traduite en vers roumains en 1837 par Anton Pann, qui fut l'élève de
Photinos. Telssont les résultats précis auxquels est arrivé M.Gr., notamment
par l'étude minutieuse des mss. 11 y a là une très utile contribution à l'his-
toire de la littérature roumaine, qui peu à peu se fondera sur des recherches
comparatives de ce genre. Le mémoire de M. Gr. est accompagné de plusieurs
fac-similés reproduisant des pages illustrées de deux mss. de VErotocrite rou-
main. — P. 72. S. Pu^car'm, Dùi perspectiva Dictionariului. M. P., qui pour-
suit le lourd travail de rédaction et de publication du Dictionnaire del' Acadé-
mie roumaine, s'est proposé de jeter quelques coups d'œil sur l'ensemble des
m'atériaux qu'il met en œuvre, et c'est le résultat de ces synthèses partielles
qu'il publie sous le titre indiqué ci-dessus. Le premier article, que nous
avons ici, est consacré à l'onomatopée en roumain : les considérations
générales très métiiodiquement développées par l'auteur y sont illustrées
d'exemples roumains précis ; on y trouvera notamment un tableau d'une
richesse remarquable des mots créés en roumain en partant des groupes
onomatopéiques hi',fi',fy ; la voyelle obscure qui forme le support syllabique
de ces groupes est en roumain le plus souvent d, parfois aussi 0 ou u. —
P. 109. N. Dràgan, Din vechea noastrà topouimie. i. Tdnipa est le nom d'un
certain nombre de collines ou de montagnes de différentes provinces rou-
maines ; M. D. le met en rapports avec *timpa<i. colline », cf. Meyer-
Lûbke, REIV 8759, mais se demande si ce mot préroman, au lieu d'être
venu au roumain par le latin, ne serait pas un mot thrace dont le grec -ii).r^r\
serait une autre survivance. — 2 . Cbicera est un autre nom de montagne Ou de
pic plus répandu encore que le premier et employé même comme nom com-
mun. M. Densuçianu avait proposé de l'expliquer par un mot slave se ratta-
chant au thème kic- avec le sens d' « enflure » ; M. D. fait remarquer que
le mot existe aussi en albanais sous la forme qik'éljê et propose d'y voir
encore un élément préroman (illyrien) apparenté à une forme ind. çikharan
« pointe ». Cette explication préromane et celle proposée pour Tdmpa vien-
draient se joindre aux hypothèses analogues présentées antérieurement pour
l'alb. mal « montagne », roum. mal « rive et montagne » et pour l'alb.
mâguljë, roum. màgura <( colline ». — 3. Abrud est le nom d'un bourg de Tran-
sylvanie dans la région des mines d'or, il représente vraisemblablement un
mot dace signifiant « or » et que nous retrouvons dans le vocabulaire technique
date. M. P. voit dans VErotocrite « un poème basé sur une vieille tradition
populaire, rédigé au plus tard au début du xvi^ s. par un Crétois qui con-
naissait la littérature italienne ■•.
6l8 PÉRIODiaUES
grec et latin ofscjtov et obryinin. — 4. Bdrsa est le nom d'un cours d'eau et
d'une région du sud de la Transylvanie ; dans ce cas aussi une origine dace
est vraisemblable et M. D. pense à un rapprochement avec un mot de
Vïnde, bhurjas « bouleau >y. — 5. Aii^eit, nom de commune du Bihor, est
expliqué comme un dérivé de ati^ < avus + u^. — P. 147. S. Dragomir,
Cdteva unue aie organi:!^a^iei de slat slavo-romane. — P. 162. A. Procopovici,
Eccuin. Étude minutieuse des mots roumains composés avececcum procli-
tique et notamment de aniii, acniu, acum, acolo, atare. Les points les plus
saillants dus conclusions sont que dans aiuu nous n'avons pas un composé de
eccum, mais de ad -|- modo, que eccu(m) avait dû perdre son u déjà à
l'époque préroumaine et que le premier 0 de acolo, comme Va de acâtare, sont
des voyelles épenthétiques. Il y a nécessairement dans un pareil sujet beau-
coup d'hypothèses sur les développements phonétiques qui ont pu se pro-
duire ; elles ne sauraient apporter toutes la conviction et M. Puscariu l'a
marqué à l'occasion par une noie additionnelle. — P. 185. T. Capidan,
Or iginea vocal iviihii ht -le. Le daco-roumain et le méglénite ont, pour les
masculins en n ou en (ti), un vocatif en -le : coâriile, domniile. On a pensé
que ce -/<; n'était que l'interjection bulgare de même forme postposée' au nom
et devenue ainsi une véritable flexion ; en fait on trouve cette interjection en
macédo-roumain, mais après les féminins, comme c'est régulièrement le cas
en bulgare, et l'on ne voit pas pourquoi dans les autres dialectes ce serait
justement aux seuls masculins qu'on l'aurait soudée. D'autre part les témoi-
gnages sud-danubiens (dalmates, serbes, bulgares) nous montrent un grand
nombre d'exemples de prénoms masculins évidemment roumains avec la
finale -iil : Janciil, Radul, etc. : il est vraisemblable que ce sont des
formes auxquelles s'est étendu l'article des noms communs à une époque où
-/ de cet article ne s'était pas encore amui comme il l'a fait plus tard dans
le roumain parlé. Le vocatif en -le est né de l'addition à ces apellatifs arti-
culés delà flexion -e du vocatif om-oame, il s'est ensuite propagé aux mascu-
lins en -u ou en (w). Le type Jancul explique les patronymiques en -tilescu
que M. Weigand estimait d'origine bulgare (-ulo^). Le grand intérêt du
mémoire de M. C. est qu'il marque une réaction contre la tendance à expli-
quer par un emprunt au slave tous les faits roumains qui ont un correspon-
dant apparent dans les parlers slaves sud-danubiens et qu'il fournit des
exemples contraires de propagation du roumain au slave. — P. 211. V.
Bogrea, Cdteva consideratii asupra topoitimiei romane^ti. Utiles remarques
de méthode et nombreuses interprétations de noms de lieu. — P. 220.
Etimologii ^i notite lexicografice . Nombreuses notices dues à MM. E. Herzog,
S. Puscariu, G. Giuglea, V. Bogrea, M. Dràganu, C. Lacea. parmi lesquelles
nous signalons : làpàdà « rejeter » <;*liquidare et ràhdà « patienter,
supporter » << rigidare (E. Herzpg), contem « cesser » << *cunctinare
dérivé decunctari (S. Puçcariu), cdrlan « agneau sevré « <; carnalis,
(hhià) iioteivâ <^ *annoti nina, /'/Vr^ta/ « frapper légèrement « <^ perse-
PÉRIODIQUES 619
care, ii^tà « bâiller » <^ oscitare (G. Giiiglea), sut •< fossatum (argu-
ments sémantiques pour cette étymologie, V. Bogrea), herc « à queue cou-
pée » <C *brevicus, sugnincle « avant-toit » < subgrunda, piilpanà « pan
de vêtement, basque » <; fr. pourpoint (V. Bogrea) ; je laisse de cAié beau-
coup d'autres notices relativjs à des mots d'origine non-latine ; une brève
remarque est consacrée par M. V. Bogrea à l'esp. ningtino dont il expliquerait
le second « par l'influence deningulus. — P. 522. S. Puçcariu, Cdteva
ca;^uri Je asimilare §i disimilare in liniki romdnà. A signaler en particulier
dans cette note l'explication du suffixe -ar qui ne se rencontre en roumain
pour indiquer l'origine que dans des mots du type Poienar où il est précédé
de -n- ; ce ne serait pas -arius, mais le suffixe -an (pour -ean) avec dissi-
milation de -;;. — P. 330. S. Puçcariu, PersoiDui a doua a singularului aorist.
La 2^ pers. sg. du passé est eu roumain en -^i : cduta^i de cantavisti ;
M. Meyer-Lûbke a expliqué la chute du -/- comme résultant d'une haplolo-
gie dans la formule cantavisti-tu ; cette formule a dû être peu fréquente
étant donnée la rareté de l'emploi du pronom sujet, mais, dans les pronomi-
naux, le pronom régime enclitique a pu avoir le même eflfet (laudavisti-
te) ; M. P. a rencontré un exemple de la formule dans son état primitif :
proslâvisti-te (Caiania de Coresi, 184, 34). .— P. 331. T. Capidan,
Calques linguistiques. M. C. donne ici de nouveaux exemples de propaga-
tion du roumain aux langues balkaniques voisines : l'on connaît la confu-
sion de fluorés avec flores, elle a été calquée par l'albanais, le bulgare et
le serbe, vraisemblablement d'après le roman balkanique ; carte avec le
double sens de « lettre » et de « livre » se retrouve en albanais, mais hiiga
a aussi les aeux sens en serbe et en bulgare. — P. 336. V. Bogrea, Cdteva
ca^uri de elimologie populard la nunie de plante. — P. 338. V. Bogrea, Trei
porecle romdnesti. — P. 340. V. G. Starkey, Evolutja lui en ht in dupd
labiale. Essai de différenciation dialectale d'après les textes du XVF s. : la
conservation de e (mente) serait plutôt transylvaine, le passage à / {niinle)
étant régulier ailleurs. — P. 344. S. Puçcariu, Un nou exemplar din Evanghe-
liarul lui Coresi (1^61). Cf. /?o;;/a«àz, XXXVl, 429. — P. 548. S. Puçcariu,
« Economia » din 1806 de Sincai . — P. 349. N. Dragan, Un pasaj din
Evangheliarul de la i;6o-6i al lui Coresi râu inteles pdnà xtcutn. — P. 352.
N. Drâgan, O rectificare. M. Jorga avait signalé des explications roumaines
dans un livre liturgique daté de 14(^2 (.4 nalele Acad. romdne, XXVIII, 100):
la partie oij sont ces explications roumaines n'est qu'un fragment d'un autre
livre ajouté au premier, mais postérieur de près de deux siècles. — P. 356.
G. Giuglea, Caiania protopopului Popa Pâtru din Tinàud (Bibor) : manuscris.
Ms. de 1682 de caractère dialectal marqué. — P. 359. Al. Borza, Material
pentru vocabnlarul bolanic al limbii romdne. Liste de noms de plantes culti-
vées (arbres à fruits, légumes, plantes d'ornement) de la région de Caran-
sebef.
Comptes rendus. — Une large place est réservée dans Dacoromania à
620 PjÉRlODiaUES
l'cximen des publications rcccntcs relatives au roman oriental : cette limita-
tion est très heureuse et permettra à la nouvelle revue de donner enfin dans
ce domaine les informations bibliographiques que les autres revues romanes
à cadre plus étendu n'arrivaient pas à fournir. Voici la liste de ces comptes
rendus. P. 563. E. Gamillscheg, Olienische Miindarteii (S. Puçcariu : éloges,
malgré quelques réserves sur les conclusions générales tirées par M. G. de
ses observations sur un domaine restreint). — P. 377. I. lorgu, Diftoiigarea
lui Q^i o dccenlitali in poiitiile à, e(S. Pu^cariu reprend complètement la ques-
tion dans ce très important compte rendu). — P. 396. G. Weigand, XXI-
XX F. Jiihi esbericht des Listitut fiïr rumànische Sprache ^u Leipzig (S. Puçcariu
et T. Capidan; cf. Roinaiiia, XLVI, 617). — P. 422. P. Skok, articles de revue
(S. Puçcariu). — P. 428. P. Hanes, Scriilorii hasaraheni (S. Puçcariu). —
P. 454. J. Jud, Zur Geschichte der bitndneirovianischen Kirchensprache (S. Pu§-
cariu ; cf. ci-dessus, p. 599). — P. 439. G. Rohlfs, Ager,aiea, atriiitii
(S. Puçcariu). — P. 440. Travaux lexicographiques divers (S. Pu^cariu).
— P. 442. S. Puçcariu, Istoria literaturii romane, epoca veche, I (N. Drà-
ganu ; cf. Romania, XLVII, 152). — P. 449. Bidet inid Coinisiei istorice a
Romdniei,II (Y. Bogrea). — P. 453. N. Cartojan, Alexandrin in literature
romdneascà (V. Bogrea ; (;f. Romania, XL, 142 et ci-dessous, p. 630). —
P. 460. N. lorga, Histoire des Roumains de la péninsule des Balkans (V.
Bogrea). — P. 464. A. Rosetti, Colindele religioase la Ronidni (V. Bogrea :
travail très méritoire, additions). — P. 470. S. Puscariu, Locul limhii romane
între limbile ronianice (V. Bogrea). — P. 474-82. Comptes rendus de tra-
vaux historiques. — P. 482. P. E. Guarnerio, Fonologia roman:(a(G. Giu-
glea : nombreuses rectifications en ce qui touche au roumain). — P. 490.
S. Pieri, Toponomastica délia Valle delVArno (G. Giuglea). — P. 500-5.
Études de littérature moderne. — P. 505. H. Baric, Aibanonunânische Stu-
dien, I. Teil (Th. Capidan). — 515-32. Travaux divers et périodiques.
P. 533-51. Notices nécrologiques : notamment de A. D. Xenopol,
W. Wundt, K. Fr. Brugmann, C. Salvioni, P. E. Guarnerio, P. Savj-Lopez.
Le volume se termine par des index étendus, mais aussi par des errata
considérables qu'expliquent assez les difficultés actuelles de l'industrie tj'po-
graphique en Roumanie '.
M. R.
JouRN.\L DES Savants, 1921. — P. 74-81 et 1 18-123. L. Mirot, La péné-
tration des étrangers en France. A propos de J. Mathorez, Les étrangers en
France sous l'ancien régime. — P. 96. Dans les comptes rendus de l'Académie
des Inscriptions : n mars, M. Omont annonce que la correspondance de
Gaston Paris a été offerte par ses héritiers au département des manuscrits
I. Tout le volume est dépourvu de titres courants, qui seraient cependant
bien utiles.
PÉRIODIQUES 621
de la Bibliothèque nationale. — P. 131-5. Compte rendu de A. Longnon,
Li's iioins de lieu de la France, I (H.-Fr. Delaborde). — P. 205-214 et 258-
264. A. Ernout, Linguistique historique et linguistique générale. Sur l'ouvrage
de A. Meillet, cf. Remania, XLVII, 119.
1922. — P. 74-81. Antoine Thomas, Découverte de fragments d'un poème
français inconnu sur Bérinus. Il s'agit de trois feuillets de parchemin, servant
de garde à un manuscrit gallois de la Bibliothèque d'Aberystwyth, et décou-
verts par M. Morgan Watkin ; ils contiennent environ 470 octosyllabes à
rimes plates ; l'écriture est du xiiie siècle, le copiste sans doute anglo-
normand avait sous les yeux un modèle français, peut-être bourguignon.
Le texte du fragment est en rapports très étroits avec la partie correspondante
du Berinus en prose. Au cours de sa note M. C. Thomas imprime en regard
une centaine de vers des fragments et des extraits corresponJants du roman
en prose. La Romania publiera prochainement le texte complet des frag-
ments. — P. 134-6. Compte rendu de J. Vendryes, Le langage (A. Lrnout;
cf. ci -dessous, p. 625). — P. 136-7. Compte rendu de J. Anglade, His-
toire sommaire de la littérature méridionale au moyen âge (A. Jeanro)' ; cf.
Romania, XLVII, 296). — P. 227. Compte rendu de W . von Wartburg,
Fran\6sisches etyniologisches Wôrterbuch, i (C. Brunel).
M. R.
RoMANiscHE FoRSCHUNGEM, t. XXXV (1916). — P. 1-777. C. Decurtins,
Rdtoromanische Chrestomalhie, X. Band : Sursettisch, Sutsettisch, Miinsterisch, I.
— P. 778-953. H. Heinz, GilBlas und dus \eitgenôssische Leben in Frankreich.
— P. 954-85. L. Wiener, Mopaoj. Ce mot grec, dont le correspondant
moderne a le sens de « revenant »> ou « masque », est le point de départ
d'une étude, entrecoupée de nombreux excursus, — entre autres un consacré
aux langues slaves, — sur la famille sémantique des mots signifiant « singe »
(marmot, ma rcou, guenon, etc.). Les conclusions ne se dégagent pas nettement.
On peut utilement comparer les ardcles de M.M. A. Thomas et D. S. Blon-
dheitn sur maimoii (Romania, XXXVIII, 556, et XLI, 260).
A. L.^XGroRS.
CHRONIQUE
M. Albert Stimming, dont nous avons récemment annoncé la retraite
(Roinania, XLVII, 446), est mort le 30 juin 1922.
— M. Karl Vollmôller, éditeur des Romanische Forschungen et du Kritis-
cher Jahresbericht iïber die Fortschritte der romanischen Philologie, est mort à
Dresde le 8 juillet 1922.
— M. Pio Rajna, professeur à l'Université de Florence, a pris sa retraite
(mai 1922); l'Université de Paris lui a décerné en novembre le titre de
docteur honoris causa.
— M. Johan Vising, professeur de philologie romane à l'Université de
Gôteborg, a pris sa retraite.
— Le retard du présent numéro nous permet d'annonctr l'élection de notre
collaborateur, M. Alfred Jeanroy, à l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres (15 décembre).
— L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a décerné à notre colla-
borateur M. Louis Brandin, le prix Lagrange pour son édition de la Chanson
d' Aspremont (Classiques français du moyen dge, nos i^ et 25).
— Nous avons plaisir à faire connaître les heureux progrès d'une enquête
linguistique sur laquelle les savants qui l'ont entreprise avaient jusqu'à présent
préféré garder le silence. Deux élèves suisses de M. J. Gilliéron, MM. Jaberg
et J. Jud ont uni leurs efforts pour préparer un Atlas linguistique suisse-italien
qui doit embrasser tout le domaine des patois latins et italiens parlés en
Suisse et en Italie entre les Alpes et une ligne qui va de Livourne à Pesaro.
Des études faites sur place depuis dix ans leur ont permis d'élaborer les trois
questionnaires qui servent de base à l'enquête : un questionnaire « normal »
de 2000 mots, isolés ou placés dans des phrases simples, où le lexique
agricole a la plus large part ; un questionnaire « réduit » de 800 mots destiné
à fixer l'étape patoise conservée dans les grandes villes ; un questionnaire
spécial de plus de 4000 questions qui sera utilisé pour une vingtaine de
points et permettra de recueillir d'une façon plus large le lexique patois dans
des régions jusqu'ici insuffisamment étudiées. Un certain accord a été
maintenu entre ces questionnaires et celui de M. J. Gilliéron. L'enquête sur
CHRONIQUE 623
pLice a été, comme pour la France, confiée à un explorateur unique,
M. Sclieuermeier, qui aura à enquêter sur 220 points environ et qui depuis
novembre 1919 en a déjà exploré 165 sur un territoire qui va du Mont-Cenis
à Fiume et des Alpes à la mer; il reste, pour 1923, à enquêter sur 55 points
CD Emilie, Romagne et Toscane. L'enquête de M. Scheuermeier, qui était
bien préparé à ce travail par des recherches antérieures sur le lexique alpin, a
ce caractère particulier de n'être pas seulement linguistique : l'enquêteur doit
s'informer de l'usage, de l'aspect, des formes variées des objets dont il
enregistre les noms ou les coutumes qui s'y rattachent, et recueillir des
photographies des habitations, outils, installations, travaux agricoles, etc.
Déjà plus de 800 clicliés ont été recueillis ; il est permis d'en attendre, pour
la linguistique et l'ethnographie de régions particulièrement intéressantes, des
informations précieuses. La Romania ne manquera pas de tenir ses lecteurs
au courant des progrès de l'enquête et de la publication de V Atlas que tous
les romanistes souhaiteront prochaine.
— M. Ezio Levi annonce l'apparition prochaine (chez Zanichelli, à
Bologne) d'une revue qui, sous le titre de Nuovi Studi inedievali, prendra la
suite des Siml! medievali de Novati et de" Renier.
Publications projetées.
M. S. J. Roos a entrepris l'édition de cinq poèmes français inédits sur
l'allégorie des Quatre filles de Dieu, Miséricorde, Vérité, Justice et Paix
(cf. Romania, XXX VH, 485).
— M. J. .Vnglade annonce la publication d'une Iconographie des Troubadours
avec reproduction en couleurs des miniatures des principaux chansonniers.
Collections et publications ex cours.
Les fascicules 38 et 39 du Provenialisches Supplenienl-Wôrterhuch de
E. Levy continué par C. Appel, parus en 1922, vont de traskorau à venir.
— Dans les Classiques français du moyen dge ont paru les numéros suivants :
27. Les Poésies de Cercamon éditées par Alfred Jeanroy : 1922, ix-
}o pages.
28. Gerbert de Montreuil, La conluuialiou de Percerai éditée par Mary
Williams, tome I ; 1922, v-215 pages. — Ce premier volume contient le
texte des vers 1-7020 d'après le ms. B.N. fr. 12576.
29. Le Roman de Troie en prose édité par L. Constans et E. Faral, tome I ;
1922, 1V-170 pages. — Cette édition avait été commencée par Léopold
Constans ; M. Faral a achevé le premier volume et publiera le second.
30 La Passion du Palatinus, mystère du xiv^ siècle, édité par Grâce Frank ;
1922, XIV- loi pages.
Et de nouvelles éditions des numéros :
624 CHRONIQUE
5* Courtois iVAirai, 2^ édition revue par Edmond Faral ; 192 1, \'n-
37 pages.
5* Le GiV(oii el V Aveugle, 2^ édition revue par Mario Roques; 1921, vii-
18 pages.
12* BÉROOL, Le Roman de Tristan, 2^ édition revue par Ernest Muret;
1922, XIV- 164 pages.
— Dans la Saniniliing vulgàrlatcinischer Texte (cf. Roniaiiia, XLII, 147 et
625) :
6. Aiisivahl ans den Werken des Gregor von 'Jours hgg. vou H. Morf -}• ;
1922, viii-69 pages.
— Dans la Sammltoig roinanischer Elenieutar- iiiid Hniidlmcher dirigée par
M. W. Meyer-Li^ibke (Winter, Heidelberg) :
ire série, Grammaires : 2. Hislorische Gramniatik der fran-{osischen Sprache
von W. Meyer-Lûbke, 2^ partie, Wortbildungslehre ; 1921, xii-175 pages.
5. Altspanisches Elenientarhuch von A. Zauner, 2^ éd. revue; 1921, xii-
192 pages.
4e série, Histoire de la civilisatio)i : i. Frankreichs Kultur im Spiegel seiner
Spracheutwicklung . . . von K. Vossler, 3e mille avec additions, corrections et
index; 1921, xi-431 pages
5e série, Etudes et textes : 4. Hauptfragen der Romanistik, Festchrift fur
Philipp Augusl Becker \um i juni 1^22 ; 1922, xxvii-322 pages.
5 . IdeaJistische Nenphilologie, Festschrift fi'ir Karl Vossler ::^iini 6 sepleiiiber 1^22
hgg. von V. Klemperer und E. Lerch ; 1922, xiii-288 pages.
Nous aurons sans doute à revenir sur ces derniers volumes ; nous signalons
dès maintenant ce qu'il y a d'avantageux pour les travailleurs à trouver dans
une même collection des recueils jubilaires souvent si difficiles à réunir.
— Dans la Bibliothèque littéraire de la Renaissance (Paris, Champion),
première série :
XII. — Henri Hauvette, Etudes sur la Divine Comédie, la coiuposilioii du
poème et son rayonnement ; 1922, pet. in-8, xv-239 pages.
— M. Edouard Porçbowicz, professeur à l'Université de Lwôw, a com-
mencé la publication des Travaux du séminaire de philologie romane qu'il
dirige. Nous souhaitons un heureux développement de cette collection dont
le premier fascicule vient de nous arriver :
I. Pauline Sandauer, Vêlement scolastique dans l'œuvre de Raoul de Houdenc ;
Lwôw, Jaeger, 1922 ; in-8, 46 pages.
— A côté deVArchivum romanicum (voir ci-dessus, p. 607), M. G. Bertoni
a entrepris, depuis l'année dernière, chez le même éditeur, L. S. Olschki,
à Genève, et dans des conditions analogues de présentation et de prix, une
Biblioteca dell' « Archivum romanicum » divisée en deux séries : I. Histoire,
littérature et paléographie, II. Linguistique. Ont déjà paru :
Série I : i. G. Bertoni, Guarino da Verona fra letterati e cortigiani a Fer-
rara (7429-1460) avec 5 planches ; 1921, xi-216 pages.
CHRONIQUE 625
2. G. Bertoni, Programma di filohgia roinaiiia corne sdeiiiia Ukiilistica \
1925, vin-131 pages.
Série II : i . L. Spitzer, Lexikaliscbes ans (km lûilalanischeu ntid den iibrio^en
iheromanischeti Spracben ; 1921, vlli-162 pages.
2. E. Gamillscheg und L. Spitzer, Beitràge lur roiiiaiiischen IVortbildimgs-
hhre\ 1921, vi-230 pages. Dédié à M. Meyer-Lûblie pour son 60e anniver-
saire (50 janvier 1921).
Comptes rendus sommaires.
Le langage, introdnction lingnisliqne à Phistoire par J. Vendryes ; Paris,
Renaissance du Livre, 192 1 ; pet. in-8, xxviii-439 pages. — M. Vendryes
a écrit ce volume pour une collection : « L'évolution de l'humanité »
publiée sous les auspices de la Revue de synthèse historique. Il a donc été
amené à se placer a un point de vue d'où son regard dépasse infiniment les
limites même les plus lointaines que puisse apercevoir le romaniste. Mais
M. V. est un esprit trop soucieux de vérité tangible, trop pénétré par la
réalité linguistique vivante qui l'entoure, pour que l'exposé historique à
larges dimensions qu'il nous donne ne soit pas en même temps un tableau
à grands traits précis de l'état linguistique dans les périodes étroitement
limitées qui nous intéressent ici. Pour une part le livre de M. V. nous
montre ce que l'étude des parlors dont nous pouvons suivre la vie jette de
lumière sur les évolutions anciennes, mais aussi ce que la connaissance de
celle-ci permet de dégager et d'ordonner dans la vivante confusion des
langues en devenir ; par là il aura pour les romanistes une valeur durable.
Mais il a aussi un intérêt actuel par la place qu'il donne aux problèmes
les plus récemment discutés de la linguistique historique ou pratique et
notamment dans ses chapitres sur le langage affectif, sur le renouvellement
du vocabulaire, les changements de sens et les changements de noms, sur
les dialectes et les langues spéciales, les langues communes, les contacts et
les mélanges de langue, sur l'écriture et l'orthographe, sur la notion de pro-
grès en matière de langage. Une idée domine tout le livre et M. V. a eu
le mérite à la fois de la mettre nettement en lumière, de l'illustrer de mul-
tiples exemples et d'en préciser exactement la valeur et les conséquences,
c'est que le langage est un fait social, une institution sociale, peut-on dire,
et qu'il faut l'étudier, l'expliquer comme tel. Je veux dire encore com-
bien la forme claire et exacte, simple et vivante, de M. V. rend attacliante
la lecture d'un ou /rage que tous les romanistes méditeront avec fruit. —
M. R.
Language, its nature, development and origin by Prof. Otto Jespersen ; London,
.\llen and Unwin, 1922 ; in-8, 448 pages. - Le plan de l'ouvrage de M.J.
est fort original : il débute par une histoire de la linguistique jusqu'à nos
Romania, XLVII! 40
626 CHRONIQUE
jours qui montre comnient, après des essais de larges synthèses aujourd'hui
abandonnées, les linguistes sont arrivés à se poser surtout les questions de
« vie » du langage, à rechercher les causes d'innovation linguistique ;
M. J. étudie ensuite ces causes : transmission aux générations successives
et rôle de l'enfant, transmission à des peuples nouveaux et rôle des subs-
trats, langues mixtes, rôle de la femme, autres causes diverses de change-
ments; il arrive enfin à examiner d'ensemble le développement du langage,
les progrès accomplis, pour aboutir au problème de l'origine même du
langage. Dans ce cadre d'aborJ surprenant, il semble bien que M. J. ait
réussi à faire rentrer, au moins sous forme sommaire, tous les problèmes de
la linguistique moderne ; un index permet de retrouver la place où ils sont
exposés. L'anglais a fourni le plus grand nombre des exemples qui illus-
trent l'ouvrage, mais les romanistes y trouveront aussi, en dehors de la
discussion des problèmes généraux, quelques remarques utiles (voir p. ex.
quelques pages sur iiiamnia et papa).
Hugo Schuchardt-Brevier . Ein VadeiiicJeiiiii der allgemehien Sprachwissenschaft,
ah Festgahe :(iim So. Geburtslag des Meisters lusammengestellt und eingeleitet
von Léo Spitzer ; Halle, Niemeyer, 1922; pet. in-8, 375 pages. — Un
groupe important de philologues et de professeurs suisses ou établis en
Suisse a contribué à la publication du travail de M. Spitzer et ils ne pou-
vaient, pour rendre hommage au grand linguiste qu'est M. H. Schuchardt,
trouver de moyen plus ingénieux et plus utile à la fois à tous les travailleurs.
M. Schuchardt, qui a célébré le 4 février 1922 son quatre-vingtième anni-
versaire et dont la première publication, consacrée au latin vulgaire, date
de 1864, a parcouru, au cours de cette longue carrière, une large part du
domaine linguistique et bien souvent il a dirigé ses regards, indiqué la
route ou fait les premiers pas, vers des régions encore inexplorées de ce
domaine. Nous avons plus d'une fois indiqué ici quelle acuité de vision et
quel sens délicat et profond du langage il a appliqués à toutes ses études.
Ce devait donc être une entreprise fructueuse que d'extraire de l'œuvre de
M. Sch. les éléments d'un bréviaire linguistique dont la lecture inviterait
quotidiennement le travailleur à réfléchir sur la matière, le sens et la portée
de sa science. Le plus difficile a sans doute été pour M. Spitzer de faire des
sacrifices, et il a dû souvent, en fixant son choix sur des articles ou des
fragments en général de caractère théorique, éprouver le regret de ne pas
pouvoir reproduire tant de notes où l'étude d'un mot précis a été pour
M. Sch. un prétexte à réflexions sur les conditions sociales ou humaines
du langage et de la pensée. Dans sa forme réduite, ce bréviaire nous sera
précieux. M. Sp. l'a fait précéder d'une introduction discrète et d'ui.e
bibliographie des travaux imprimés de M. Sch. qui comprend (S42 numéros
et qu'il faudrait déjà compléter pour 1922. Le volume, matériellement très
soigné et dont le maniement eût été plus commode encore si les pages en
CHRONIQ.UE 62"
étaient munies de titres courants, s'ouvre par un bon portrait de
M. Schuchardt. — M. R.
Lad if i ta e Italia di Carlo Salvioni, discorso inaugurale letto l'ii gennaio
1917 neir adunanza solenne del R. Istituto Lombardo diScienze e Lettere ;
Pavia, Fusi, 1917 ; in-8, 44 pages. — La thèse soutenue par C. Salvioni
dans ce discours du temps de guerre n'est pas nouvelle et, à mon sens,
elle ne saurait avoir une grande portée scientifique ni peut-être une signifi-
cation très précise. Salvioni s'est attaché à montrer que les parlers ladins
ne forment pas une unité linguistique à part, qu'ils présentent avec les
dialectes de l'Italie du nord assez de ressemblances pour pouvoir être placés
dans le même groupe linguistique que ceux-ci. Mais que valent ces groupe-
ments ? S'il ne s'agit que d'une abstraction didactique, il n'y a pas là
matière à exposé solennel, et s'il s'agit d'autre chose, si l'on croit à une
unité originelle des parlers diversifiés que l'on regroupe, ce ne sont pas les
empiétements réciproques de quelques isoglosses qui peuvent suffire à fon-
der en raison cette croyance. Naturellement le discours de Salvioni a créé
quelque émotion en Suisse et en Italie et il y a été répondu dans des
articles dont certains sont importants ; voir notamment J. Jud, Bïindne-
risches Monathlatt, K^i-], 129-143, et G. Bertoni, Anhiviim romanicum, 1,
144. — M. R.
Fiiiologia vocaklor romdne^ti «a » si « / » de Josif Popovici ; Cluj, Ardealui,
1921 ; in-8, 43 pages avec 14 figures. — Cette brochure forme le second
numéro d'u.ie collection de Lucràri defonetica publiée par M. J. P., pro-
fesseur et directeur du laboratoire de phonétique expérimentale à l'Univer-
sité de Cluj. Elle est divisée en deux parties : une revue critique des
opinions antérieures sur la valeur phonétique des voyelles roumaines notées
Jet 7, une analyse physiologique de ces voyelles à l'aide de palatogrammes
et d'inscriptions diverses. Il y a là des données précises qui permettent de
différencier ces voyelles des sons analogues de l'albanais, du bulgare ou du
russe. Le lecteur aurait aimé à trouver réunies dans une conclusion les
caractéristiques précises des sons étudiés ; elles restent un peu éparpillées
dans l'analyse physiologique de M. P. — M. R.
Etude sur le développement de sens du suffixe -a ta (it. -ata, prov., cat., esp.,
port, -ada, Jr. -ée, -ade) dans les langues romanes, spécialement au point de
vue du français par Cari S. R. Collin ; Lund, Lindstedt, [1918]; in-8,
277 pages. — Cet intéressant essai de classement sémantique est fondé sur
l'idée que les noms en -ata ne sont pas originairement des participes passés,
mais des substituts neutres, passés au féminin, de nomina actionis en -tus,
et que le sens concret de ces noms s'est développé en partant du sens
abstrait ; à la base des noms romans en -ada, -ée, etc., il y a donc un verbe
ou du moins une form.-ition analogique d'après des noms dérivés de verbes.
628 CHRONIQ.UE
HtytnohYisch' U'itersuchun^eii iïher die mil -âciim, -âiiiiin, -asciim und
-iisciim gebildelen nord/raniôsischeii Ortsnainen von D' Willy Kaspers
Halle, Niemeyer, 1918; in-8, 534 pages. — Les noms en -acuni, etc.,
du midi de la France ont fait il y a quelques années l'objet d'une étude de
M. P. Skok (Beihefle Z. f. roiit. Phil., II, 1906). M. K. s'est proposé
d'établir pour le nord de la France le complément du travail de M. Skok
sans cependant souscrire à toutes les opinions de son prédécesseur ;
notamment M. K. soutient, contre MM. Meyer-Lùbke et Skok, que le
suff. -acum ne se joint qu'à des noms de personne.
Jean Haust, Étyinologies zuaUonnei et françaises; Bruxelles, R. Sand, 1922;
in-8, 18 pages (exirait de la Revue bel^^e de philologie et d'histoire, ]\ji\\\t\.
1922, pp. 445-62). — I. *Gab a et ses dérivés wallons : à propos de l'ar-
ticle de M. Dauzat paru dans notre vol. XLV, 250-58, M. H. indique
que le wall. djèvet\.non djev, ni djef, ne doit pas venir de *gaba, mais de
gavia; — 2. anévè a produire », rf«iKm « détruire » =: *ennaiver et
*desnaiver, dérivés de nativus; — 3. bacnure, mot du fr. technique
désignant une galerie horizontale de mine, est un dérivé liégeois de bak'ner
qui se rattache au néerl. bakenen « jalonner » ; — 4. canabiise « sarbacane »
autre mot liégeois se rattachant au néerl. knappbus « canonnière (jouet)» ;
— 5 . cakèdâ et heupon « gratte-cul » sont, le premier, un emprunt au flam.
hagedoorn v aubépine » et, le second, un dérivé du flam. hiepe « baie d'au-
bépine » ; — 6. Malmédy déve, ail. d'Eupen daver « écorce de bouleau »,
peut-être du celt. derva « chêne », l'écorce des deux arbres servant égale-
ment pour la tannerie ; — 7. franc, s'ébrouer, rattaché à l'a. fr. esproher
« éclabousser, cracher », du francique sproivau (ail. sprilhen) auquel se
rattache aussi, par un dérivé en-iculare, le wall. sprognî « s'ébrouer,
éternuer, poufier de rire, etc. » ; — 8. a. fr. gistel « manche d'outil » du
germ. gestell « charpente, assemblage », qui a donné aussi le wall.
custèl, cristal « brancards de tombereau » et le rouchi aguistiller « ajuster» ;
— 9. wall. gô « provision de fruits en réserve », gôti « faire mûrir dans
le fruitier », gaumais djô, djwô'.i m. sens, wall. gôtitier « mijoter » ; tous
ces mots paraissent bien appartenir à la même famille que le deuxième élé-
ment dufr. mugot, magot, a. fr. musgode, fr. mijoter; l'origine de cet élé-
ment est obscure : si le germanique et le celtique ne l'expliquebt pas,
M. H. propose de rechercher du côté du lat. cautum « enclos » ; quant
au premier élément de musgode, il penche à le rattacher, comme Storm,
au m. ht ail. muos « aliment » ; — 10. liég. gossê, « petit tas de fumier
déposé sur le terrain à fumer » ou « veillote, petit tas de foin », c'est
le même mot que cosset « veillote » en Hesbaye, sans doute identique à
cosset « petit porc », la veillote pouvant évoquer l'idée du dos arrondi du
petit porc. — M. R.
CHRONIQUE 629
A. LoNGNON, Les noms de lieu de la France, leur origine, leur signijicalioii,
leur transfoniation..., publié par P. Marichal et L. MiROT, 2^ fascicule ;
Paris, Champion, 1922 ; in-8, pages 177-336. — Sur le premier fascicule
de ce résumé des leçons de Longnon, voir Roniauia, XLVI, 631. Le pré-
sent fascicule est consacré aux noms d'origine saxonne, burgonde, wisi-
gothique, franque, Scandinave, bretonne et basque.
Dictionnaire des palois romans de lu Moselle, Première partie : A.-E., par L.
Zéliqzom ; Librairie Istra, Paris-Strasbourg, 1922 ; in-8, xvii-256 pages
(Publications de la Faculté des Lettres de Strasbourg, fascicule 10). — Ce
Dictionnaire sera pour les romanistes et les linguistes un précieux instru-
ment de travail. Il met à leur disposition de riches matériaux (la lettre A
comprend près de 1200 articles) sur les différents patois de la Lorraine
« désannexée » et plus particulièrement sur les patois de Metz et de la
région. C'est, au point de vue historique, la région la plus importante de la
Lorraine : la riche cité de Metz a toujours été, au moyen âge, un centre
intellectuel de première importance, et la plus grande partie des textes
lorrains anciens sont d'origine messine. M. Z. a utilisé deux transcriptions
différentes : une orthographe française améliorée, pour le mot qui fait la
tête de l'article et pour les exemples, et une orthographe phonétique, qui
donne, entre crochets, la prononciation exacte du mot dans les sept varié-
tés de patois distinguées par l'auteur. Une carte en couleurs accompagne
l'ouvrage et permet de situer facilement les formes. Le dictionnaire vient
compléter de la manière la plus heureuse l'Atlas linguistique de la France,
où les patois de la Lorraine désannexée ne se trouvent pas représentés. Il
est d'ailleurs le premier bon dictionnaire des patois lorrains, et, en atten-
dant la publication d'un ouvrage qui embrasse la totalité de ces patois, il
faut féliciter la Faculté des Lettres de Strasbourg d'avoir donné à l'auteur
la possibilité de publier son travail et de le présenter sous une forme élé-
gante et même luxueuse.
Les noms du roitelet en France. . . par Alice BrOgger ; Zurich, Soc. du Grutli,
1922 ; pet. in-8, m pages et i carte (thèse de Zurich). — L'auteur pense
que le folklore et le lexique ont confondu deux oiseaux différents, le tro-
glodyte et le véritable roitelet (régulas cristatus). Les dénominations fran-
çaises se rattachent soit à des diminutifs de roi (en raison du conte du
roitelet et de l'aigle) : reiet, reietel, reietelet ; soit au type bit ri se us d'ori-
gine incertaine, peut-être celtique; soit au lypc peleret peut-être suggéré
par pitriscus pourbitr- ; soit enfin à des formations proprement romanes,
nées de l'allure ou des moeurs de l'oiseau ou d'onomatopées ou de confusions
avec d'autres oiseaux. La multiplicité de ces noms est très frappante et
s'explique par le fait que le roitelet n'a guère d'importance littéraire ou
commerciale, ni d'intérêt pour l'élevage ou la chasse, et aussi parce qu'il
630 CHRON'iaUlî
va eu lutte entre une désignation autochtone, mais sans signification claire,
et les noms issus de la fable ou de l'aspect, etc., de l'oiseau. L'extension
de la forme française roitelet est particulièrement curieuse ; cette forme se
rencontre presque toujours isolée dans des aires d'autres types : c'est
évidemment un apport du français d'école. Telles sont les principales con-
clusions de la très judicieuse dissertation de M"* Brùgger. — M. R.
Pagitii de veche scriere ronidiieascà culese de I. BiANU si N. Cartojax ; Bucarest,
Cartea Româneaseà, 1921 ; in-4, 52 pages. — Les auteurs ont eu l'heureuse
idée de constituer, pour les élèves du séminaire d'histoire de la littérature
roumaine de la Faculté des Lettres de l'Université de Bucarest, un album
qui pourra servir de livre d'exercices pour l'étude de .l'écriture cyrillique
roumaine. Ils ont utilisé des clichés établis pour la Bibliografia romdueasca
veche de Bianu et Hodo§ (cf. Romania, XXVIII, 312) et pour diverses publi-
cations de l'Académie roumaine. L'album comprend deux groupes de
clichés classés chronologiquement, d'abord des reproductions d'impressions
du xvie et du xviie siècle, puis des reproductions de manuscrits depuis la
Psaltirea scheianà jusqu'à une lettre de 1849. Ce n'est pas encore là l'album
paléographique roumain que nos confrères de Roumanie devront quelque
jour publier, mais c'est déjà un très utile livre d'exercices et nous devons
des remerciements aux auteurs pour l'ingénieuse combinaison qui leur a
permis de nous le donner malgré les très grosses difficultés qui paralysent
en ce moment la publication scientifique en Roumanie. — M. R.
Alexandriaîn lUer attira romdncascâ, noiii contributii (stndiu si /f.v/) de N. Car-
TOJAN ; Bucureçti, Cartea româneaseà, 1922 ; in-8, ix-122 pages. — M. C.
a répondu à l'appel que je lui adressais il y a onze ans à propos d'un pre-
mier travail sur le même sujet (cf. Romania, XL, 142) : il nous donne le
texte du nis. le plus ancien, malheureusement incomplet, du Roman
d' Alexandre tn roumain, le Codex Neagoeanns. Je souhaite qu'il nous donne
encore l'édition d'un bon ms. de la version la plus étendue. La présente
édition est précédée d'une étude où M. C. a précisé les résultats de son
travail précédent. Il avait déjà indiqué que les mss. de VAlexandria,
malgré leurs divergences et leurs diflférences d'étendue, remontent tous à
une traduction roumaine faite d'après la traduction serbe du roman grec.
Il le prouve aujourd'hui par une méthode que j'ai appliquée, il y a déjà
longtemps, à la détermination de l'origine de la plus ancienne traduction
roumaine de l'Ancien Testament, la Palia d'Orà^tie de 1580 (cf. Mélanges
E. Picot, II, p. 519) et que je crois succeptible de donner de bons résul-
tats dans les cas, fréquents pour la littérature roumaine, où l'on peut hésiter
entre des originaux de langue diverse : M. C. a dressé la liste comparative
des noms propres dans les rédactions roumaine, serbe, grecque moderne, et
dans celle du Pseudo-Callisthène, et il résulte de cette comparaison que le
CHRON1Q.UE 631
roumain est d'accord, pour la forme, souvent très altérée, des noms propres,
avec la rédaction serbe et seulement avec celle-là ; quelques preuves acces-
soires viennent confirmer ce résultat. Une autre partie de l'Introduction de
M. C. est consacrée à la description du Codex Nenooenniis, à l'étude de
la graphie et de la langue, étude dont on comprendra l'intérêt si l'on
se rappelle que le ms. est daté précisément de 1620. La localisation du
ms. est moins précise : nous savons qu'il est l'œuvre du pope Ion Ronid-
mil din Siiiipietni qui dit écrire du temps du prince Bethlem Gabor ;
cette indication nous reporte en Transylvanie, niais il va dans cette région
au moins une demi-douzaine de Sànpetru ; pour des raisons linguistiques
M. C. se décide pour Sànpetru dans le Ha^eg. Quant à l'original d'où
dérive le ms. il pourrait être, lui aussi, transylvain. L'édition de M. C. pa-
raît très soigneuse ; je ne crois pas cependant qu'il soit toujours indispen-
sable de se conformer aux règles de M. Russo pour la transcription des
caractères cyrilliques et de donner au même signe slavon des valeurs diverses
suivant les mots ; elles facilitent à coup sûr la lecture, mais empêchent
de reconstituer la graphie de l'original dans tous ses détails ; M. C. ne se
proposait pas, il est vrai, de nous donner une édition diplomatique, et
celle qu'il nous donne n'en est pas moins la bienvenue. Un court glossaire
des mots disparus du roumain moderne complète cette utile publication. —
M. R.
Flori alèse din cdnkcele poporuJui, ciilegere inlocmità de Ovid Densusi.'VNU ;
Bucureçti, Suru, 1920; in-12, xvi-204 pages. — C'est une charmante
anthologie de près de 200 pièces, composée avec soin et avec goût, et
qui contient une part d'inédit ; les sources des pièces déjà imprimées 'sont
indiquées avec précision. II est à souhaiter que ce petit livre devienne
classique : une nouvelle édition permettrait à M. D. d'augmenter un peu
le nombre des notes explicatives et peut-être d'ajouter un bref glossaire. —
M. R.
Cornell University Library. Catalogue of the Dante collection presented by IVil-
lard Fiske. Additions 18^8-1^20. Compiled by Mary Fowler ; Ithaca
(N. Y.), 1921 ; in-4, 152 pages. — Supplément au catalogue annoncé dans
la Romania, XXX, 471. Même disposition que pour les volumes précédents
avec index des matières et index des passages de la Divine Comédie qui
font l'objet des études entrées dans cette belle collection dont les accrois-
sements sont très importants.
Alfredo Saviotti, Una rappresentaiioneallegorica in Urbino nel 1474 ; Arezzo,
Zelli; in-8, 58 pages (extrait àtsAtti eMemorie délia R. Accadeniia Petrarca
diScien^e, Lettere ed Arti, inAreiio,n. s., 1(1928), pp. 180-236). — Cette
composition, qui fut jouée à Urbino à l'occasion du passage de Frédéric
632 CHRONIQUE
d'Aragon, est conservée dans le Palat. 286 de la Bibliothèque nationale
de Florence. M. S. croit pouvoir l'attribuer à Giovanni Santi, le père de
Raphaël, qui a écrit une pièce analogue, aujourd'hui perdue, en 1488, et
dont on a conservé encore une chronique en vers. L'allégorie de 1474 a
pour sujet Aiiiore al Trihimale délia PiuUci\ia. M. S. en donne le texte
complet en appendice à son étude. L'œuvre n'est d'ailleurs pas de nature
à rehausser beaucoup la réputation poétique de l'auteur.
Emmanuel CosciuiN, Etudes folkloriques, récherches sur les uiigralions des
contes populaires et leur point de départ ; Paris, Champion, 1922 ; in-8,
655 pages. — L'on a réuni dans ce volume, suivant le dessein qu'avait
formé E. Cosquin, quatorze articles publiés dans diverses revues (l'un au
t. XL de la Romania) et qu'il sera commode de trouver ici. Malheureuse-
ment l'auteur n'avait pas eu le temps de compléter et de reprendre, comme
il en avait l'intention, ces études dont certaines datent de trente ans. Tel
qu'il est, ce r-cueil donne une idée exacte de l'activité, de la méthode et
des thèses folkloriques de Cosquin et vient utilement se placer auprès des
Covtes populaires de Lorraine du même auteur. — L'on notera que la biblio-
thèque folklorique et les papiers de Cosquin sont conservés à l'Institut
catholique de Paris. — M. R.
ERRATA
P. 439, 1. 21 : supprimer pour ;
— 1. 30 : Ç'zn'&wie/i rtpm particulière ;
— n. 5, 1. 5 : lire « ruche » au lieu de a rucher ».
— M. Anglaie me fait observer, à propos de mon compte rendu de sa
Grammaire de T ancien provençal (voy. ci-dessûs, p. 446, 1. 8), que la forme
(^ruasse lit bien dans le Cartulaire de Limoges (Revue des l. roni., t. XXXVIII,
suppl., p. 98, 1. 3), en un passage où je n'avais pas songé à la chercher,
ayant cru que la référence se rapportait, non à la page d'un périodique qui
n'est même pas cité, mais au paragraphe du texte : au § 98 on lit en effet, à
deux reprises, gra. M. A. me fait observer aussi que le mot « naturelle-
ment » peut être interprété d'une façon désobligeante pour lui. Ce que j'ai
voulu dire dans cette phrase trop concise, et ce que les lecteurs ont certaine-
ment compris, c'est qu'il était « naturel » de penser que cette forme, essen-
tiellement béarnaise, ne se trouvait pas dans un texte limousin. J'aurais dû
savoir au reste (cette remarque est encore de M. A.) qu'elle avait déjà été
relevée dans le Cartulaire par A . Porschke, Laut und Formenlehre des « Cartu-
laire de Limoges »,diss. de Breslau, 1912, § 38. — A. Jeanroy.
TABLE DES^ MATIÈRES
Pages.
BoissoNXADE (P.)' Les personnages et les événements de l'histoire
d'Allemagne, de France et d'Espagne dans l'œuvre de Marcabru
(1129-1150) ; essai sur la biographie du poète et la chronologie de
ses poésies 207
Brunel(C.), Les premiers exemples de l'emploi du provençal dans les
chartes 335
Champion (P.), Remarques sur un recueil de poésies du milieu du
xve siècle (B. N. fr. 9223) 106
Dauzat (A.), Notes argotiques 403
DupiRE (N.), Le Mystère de la Passion de Valenciennes 571
Faral (E.), Des Vilains ou Des XXIII manières de vilains 243
HoEPFFNER (E.), Date et composition des jeux dramatiques de Chan-
tilly 62
Horning(A.), Notes étymologiques vosgiennes 161
Jeanroy(A.), Boccace et Christine de Pisan : le De claris mtilieribus,
principale source du Livre de la Cité des Dames 93
Marchot (P.), Notes critiques sur les plus anciens textes français et
provençaux 32
M0RAWSKI (J.), Les recueils d'anciens proverbes français analysés et
classés 481
Nyrop (Kr.), Gueules, histoire d'un mot 559
Petersen (H.), Trois versions inédites de la Vie de saint Eustache Qn
ancien français, 1 3^5
Philipon (E.), L\x médial posttonique dans les langues romanes. ... i
R0Q.UES (M.), Sur deux particularités métriques de la Vie de saint Gré-
goire en ancien français • . . 41
R0SETTI (A.), Les catéchismes roumains du xvk siècle 321
MÉLANGES
Bertoni (G.), Nota sul dialetto di Fontan (Alpes-Maritimes) 265
Bruneau (Ch.), Ancien français biche 270
Etienne (S.), Note sur les vers 279-287 du Jeu d'Adam 392
634 TABLE DES MATIERES
Hamilton (G.-L.), Les sources du Tiaiidelel 1 24
HoRNiNG (A.), Daru 421
Langlois (E.), Ongier 585
Leite DE Vasconcellos (J.), Apomamemos filologicos (portuguès). . 117
Marchot (P.). Dani 422
— H a s t u 1 a et h a s t a « asphodèle » 419
— Lat . vulg. * r u c c i D u s « cheval de charge « 115
MoRAWSKi (J.), Fragment d'un Art d'aimer perdu du xiiie siècle 431
Prin'et (M.), Sur le nom de Rasse de Brunehamel 593
Thomas (A.), Conte il le (t^t ses dérivés) au sans de " diafragme » dans
qelqes parlers provinciaus (Normandie, Picardie, Suisse romande). 266
Walberg(E.), Capsea > prov. caissa, etc 273
— L'article empersonage de Godefroy 274
VvoN (H.), Les formes de l'interrogation 276
— Sur l'emploi du futur antérieur (fiiliinirii exacturn) au lieu
du passé composé (passé indéfini) 424
DISCUSSIONS
Poulet (L.), De la valeur de la statistique en syntaxe descriptive. ... 128
Gauchat (L.). A propos de apis en Valais 437
Langlois (E.), Gaston Paris et l'auteur du Jeu de la Feuillèe 279
COMPTES RENDUS
/Anglade (J.), Grammaire de l'ancien provençal ou ancienne langue
d'oc (A. Jeanroy) 444
— Histoire sommaire de la littérature méridionale au
moyen âge, des origines à la fin du xve siècle (A. Jeanroy) 296
/Cinquantenaire de l'École des Hautes Études, Mélanges publiés par les
directeurs d'études de la section des sciences historiques et philolo-
giques ; Célébration, etc. (M. Roques). 455
Debenedetti (S.), Flamenca (A. Jeanroy) 149
Désormeaux (J.), Notes lexicographiques savoisiennes, etc. (J. Jud). 447
Gennrich (P.). Voir Rondeaux, etc.
Gerold (Th.), Le manuscrit de Bayeux, texte et musique d'un recueil
de chansons du xv<: siècle (E. Hoepffner) 293
Histoire littéraire de la France, XXXV (A. Langfors) 284
Hoffmann (A.), Robert de le Piere, Robert le Clerc, Robert de Castel
(A. Langfors) 452
JUD (J.), Zur Geschichte der biindnerronianischen Kirchensprache
(M. R.) 599
TABLE DES MATIERES 635
KoLSEN (A.), Dichtungen der Trobadors auf Gruud aliprovenzalisclicr
Handschriften teils zuni ersten Maie kritisch heraiisgcgeben, teils
berichtigt und erganzt (A. Jeanroy) 600
— Zwei provenzalische Sirventese nebst einer Anzahl Einzelstro-
phen (A. Jeanroy) 602
LoMMATZSCH (E.). Voir Tniiibeor.
McKexzie (K.) et W. Oldfather. Voir Ysopet-Aviounel.
Menén'DEZ Pidal (R.), Manual de gramâtica histôrica espanola, 4eéd.
(J. Jud, A. Steiger) 157
Oldfather (W.). Voir Ysopet-Avionntt.
Rondeaux, Virelais und Balladen aus dem Ende des xii., des xiii. und
des ersten Drittel des xiv. JahrluinJerts, éd. F. Gennrich (A. Lâng-
fors) 290
Tumhecr (Del) Nostre Dame, éd. E. Lommatzsch (A. Lângfors) 288
Ysopet-Avionnet, The Latin and French Téxis by K. McKenzie and
W. Oldfather (A. Jeanroy ; M. R.) , 605
PÉRIODIQUES
Archiv tùr das Studium der neueren Sprachen und Literatureu,
CXXXIII, 5-4-CXXXV, 1915-1916 (A. Lângfors) 502
— CXXXVI-CXXXVIII, 1917-1919 (A. Lângfors). . 458
Archivum romanicum, I, 1917 (J. Jud, M. R.) 607
Bibliothèque de l'École des Chartes, LXXXI-LXXXII, 1 920-1 921 (E.-G.
Léonard) 467
Dacoromania, I, 1921 (iM. R.) 616
Journal des Savants, 1921 (M. R.) 620
Moyen Age, 2^ série, XII-XIV, 1908-1910 (P. Lesourd) 152
— — XV-XVII, 1911-1913 (P. Lesourd) 306
— — XVIII-XX, 1914-1918 (P. Lesourd) 461
Romanische Forschungen, XXXIV, 191 5 (A. Lângfors) 464
— XXXV, 1916 (A. Lângfors) 621
Zeitschrift fur romanische Philologie, XLI, 1-3, 1921 (M. R.) 464
ANNONCES ET COMPTES RENDUS SOMMAIRES
Alexandria. Voir Cartojan.
Alexis (Vie de saint), texte critique de G. Paris, 3^ éd 157
Appel (C), Provenzalische Lautlehre 315
— Voir Levy.
Aspremont (La Chanson d'), éd. par L. Braxdin, t. II. 156
AuDiAU (J.). Voir Troubadours d'Ussel.
656 TABLE DES MATIERES
Bayot (A.). Voir Goniioiit et Isevibart.
Bédier(J.), Les légendes' épiques ; recherches sur hi formation des
chansons de geste, 2= éd 158
BÉROUL, Le Roman ile Tristan, 2^ éd. par E. Muret 624
Bertoni (G.), Guarino da'Verona fra letterati c cortigiani a Ferrara
('1429-1.160) 624
— Introduzione a un corso di lezioni di filologia romanza. . . . 474
— Poesia e poésie del medio evo e del Rinascimento (A. Jean-
roy) 476
— Programma di lîlologia romanza come scicnzia idealistica. . . 625
BiANU (I.) et N. Cartojan, Pagini de veche scriere româneascà
(M. II.) 630
Bibliographie lorraine (1913-1919) 3^8
Brandin (L.). Voir Aspremont.
Brûgger (A.), Les noms du roitelet en France (M. R.) 629
Cartojan (N.), Alexandrin în literatura româneascà, noui contribuai,
studiu §i text (M. R.) 630
— VoirBiANU.
Castro (A.). Voir Meyer-Lûbke.
Cercamon, Poésies, éd. par A. Jeanroy 623
Chastelaine (La) de Vergi, y éd. par L. Foulet 157
Claudin (A.), Histoire de l'imprimerie en France au xv^ et au xvie
siècle, IV (M. R.) 47^
CoLUN (C.S.R.), Étude sur le développement de sens du suffixe
-a ta ...dans les langues romanes spécialement au point de vue du
français • ' ■ • 627
CoNSTANS (L.). Voir Troie {Roman de — en prose).
CosauiN (E.), Études folkloriques, recherches sur les migrations des
contes populaires et leur point de départ 632
Courtois d'Arras, 2= éd., par E. Faral 624
Debenedetti (S.), Un riscontro orientale délia parabola di Peire Car-
dinal (A.J.) ■ 477
De Boer (C). Voir Piramus et Tishé.
Delacre (M.), Histoire de la chimie 320
De Lollis (C). Voir Poesia et Poésie.
Densu^ianu (O.), Flori alèse din cântecele poporului (M. R. ) 631
École nationale des Chartes. Livre du Centenaire, 1821-1921 (M. R.). 473
Far.^l (E.). Voir Courtois d'Arras et Troie.
Festschrift fur Ph. A. Becker 624
— — K. Vossler 624
Ferrara (M.), Contributo allô studio délia poesia savonaroliana
(A. Parducci) i57
Fletcher (J . B.), Symbolism of the Divine Comedy 317
Foulet (L.). Vo\r Châtelaine de Vergi.
TABLE DES MATIERES 637
FoWLER (M.), Cornell Universitv Library. Catalogue of thc Dante
collection presented bv W. Fiske. Additions 65 1
Frank (Gr.). Voir Passion du Pakxlinus.
Gamillscheg (E.) et L. Spitzer, Beitrage zur romanischen Wortbil-
dungslehre 625
Garçon (Le) et V Aveugle, 2^ éd., par M. Roq.ues 624
Gerbert de Montreuil, La continuation th Perceval, éd. par
M. Williams, 1 625
GiLSON (E.), Etudes de philosophie médiévale 157
Gormont et Isembart, 2^ éd., par A. Eayot 157
Grégoire de Tours, Auswahl aus den Werken, éd. par H. Morf. . . 624
GuiLLON (R. F.). Voir Villon.
Haust (J.), Etymologies wallonnes et françaises (M. R.) 628
Hauvette (H.), Etudes sur la Divine Coniédie, la composition du
poème et son rayonnement 624
HiLKA (A.), Beitrage zur Fabel- und Sprichwôrterliteratur des Mitte-
lalters (A. Lângfors) 479
— Ueber einige italienische Prophezeiungen des 14. und 15.
Jahrhunderts (A. Lângfors) 480
Hugo Schuchardt-Brevier. Ein Vademekum der allgemeinen Sprachwis-
senschaft.., par L Spitzer (M. R.) 626
HuoN LE Roi, Le Vair palefroi, 2e éd., par A. Lângfors 157
loRGA (N.), Istcria Romànilor prin câiâtori. 317
— Les Latins d'Orient 157
Jeanroy(A.). Voir Cercamon.
/ Jespersen (O.), Language, its nature, development and origine 625 <-
Kaspers (W.), Etymologische Untersuchungen ûber die mit -âcum,
-ânum, -ascum und -uscum gebildeten nordfranzôsischen Orts-
namen 628
L.\NGFORS (A.). Voir HuoN LE Roi.
Langlois (E.). Voir Rose {Roman delà).
Lapedatu (A.), L LuPAç et S. Puscariu, La centenariul mortii lui
Petru Maior 474
Lenz (R.), La oraciôn y sus partes 157
-< Lerch (E.), Die Bedeutung der Modi im Franzôsischen '57 1/
Levi (E.), Poeti antichi lombardi (A. Jeanroy) 317
Levy (E.) et G. Appel, Provenzalisches Supplement-Wôrterbuch, 38-
59 625
Longnon (A.), Les noms de lieu de la France, leur origine, leur signi-
fication, leur transformation... publié par P. Marichal et
L. MiROT, II 629
L0T-B0RODINE (M.), Trois essais sur le roman de Lancelot du Lac et
la Quête du saint Graal 319
LuPA^ (I). Voir Lapedatu.
638 TABLE DES MATIÈRES
Marichal (P.)- Voir Longnon.
Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. G. Lanson (M. R.). 475 *^
Menéndez Pidal (R.), Antologi'ade prosistas castellanos 314
Merlo (CL), I nomi romanzi délia Candelara 315
Meyer-Ll'ibkeCW.), Histori^cheGranimatikder franzôsischen Sprache,
II, Wortbildungslehre 624^^
— Introducciôn al estudio de la lingùistica romance, trad. par
A. Castro 314
MiROT (L.). Voir Longnon.
MoRF (H.)- Voir Grégoire de Tours.
Muret (E.). Voir Beroul.
Neri (F.), Farces, Interludia 517
Nicole Bozon, Les proverbes de bon enseignement, éd. par A. Chr.
Thorn (A. Lângfors) 158
Nyrop (Kr.'), Italienske Ord i Dansk 475
Paris (G.). Voir Alexis.
Passion (La) du Palatinus, éd. par Gr. Frank 623
Piramus et Tisbé, éd. par C. de Boer 157
Plaintes de la Vierge en anglo-français, xiiie et xive siècles,, éd. par
F. J. Tancluerey (A. J.) 519
Poesia cortese in lingiia d'oïl, éd. par C. De Lollis (A. Jeanroy) 477
Poésie proveniali sulla origine e siilla natura d'Aniore, éd. par C. De
Lollis (A. Jeanroy) 477
Popovici (J.), Fiziologia vocalelor romànesti « â » si « î » (M. R.). 627
Procopovici (A.), Introducere în studiul literaturii vechi 4/4
PuçcARiu (S.). Voir Lapedatu.
Roques (M.). Voir Garçon (Le) et l'Aveugle.
Rose (Le Roman de la), éd. par E. Langlois, III 314
Salvioni (C), Ladinia e Italia (M. R.) 627
Sandauer (P.), L'élément scolastique dans l'œuvre de Raoul de
Houdenc 624
Santangelo (S.), Dante e i trovatori provenzali (A. Lângfors) 476
Santesson (C. G.), La particule cum comme préposition dans les
langues romanes ....'•.■! j'.'. . .,'. T..'. ....'.. 474
Saviotti (A.), Una rappresentazione allegorica in Urbino nel I474--- 631
ScHiAFFixi (A.), Nomi e dialetti toscani (J. Jud) 475
ScHOPF (E.), Die konsonantischen Fernwirkungen : Fern-Dissimila-
tion, Fern-Assimilation und Metathesis (M. R.) ■ . . . 3 M
Schuchardt (H.). Voir Hugo Schuchardt-Brcvier.
•/Shears(Fr.), Recherches sur les prépositions dans la prose du moyen
français, xiv* et xve siècles (M. R.) • . . . 47^ "^
Sneyders de Vogel(K.). Voir Villon.
Spitzer (L.), Lexikalisches aus dem katalanischen und den ûbrigen
iberoromanischen Sprachen . , 625
TABLE DKS MATIÈRES 639
Spitzer (L.). Voir Gamillscheg et Hugo Schuchardt-Brevicr.
\ TANQ.UEREY (F.J.), L'évolutioii du verbe en anglo-français, xii=-
xiv« siècles (P . Lesourd) 5161
— Voir Plaintes de la Fierté.
Thorn (A. Chr.). Voir Nicole Bozon.
ToMÂs (N.), Manuai de pronunciaciôn espaiïola 514
Troie (Le Roman de — .) en prose, éd. par L. Constans et E. Farai. . . 623
Troubadours d'Ussel (Les poésies des quatre), éd. par J. Audiau
(A. Jeanroy) 477
TuFFRAU (P.), La légende de Guillaume d'Orange renouvelée 158
)<yENDRYES (J.), Le langage, introduction linguistique à l'histoire
(M. R.) 625.
Villon, Les Ballades en jargon du ms. de Stockholm... éd. par R. F.
GuiLLON et K. Sneyders de Vogel (M. R.). 159
Vi.OBERG (M.), La Légende Dorée de Notre Dame (A. L.) 320
Vossler(K.), Frankreichs Kulturim SpiegelseinerSprachentvvicklung. 625
Williams (M.). Voir Gerbert de Montreuil.
Zauner (A.), Altspanisches Elementarbuch, 2^ éd 624
ZÉLiQ.zo\ (L.), Dictionnaire des patois romans de la Moselle, 1 629
CHRONICIUE
Nécrologie : M"'*^ Loomis (G. Schœpperle), 156 ; A. Stimming, 622 ;
K. VoUmôller, 622.
Retraites : L. Clédat, 471 ; P. Rajna, 622 ; J. Vising, 622.
Nominations: A. Pauphilet à Lyon, 471 ; A. Hâniel à Wûrzburg, 156 ;
W. Kûchler à Vienne, 516 ; M.-L. Wagner à Berlin, 311 ; W. von
Wurzbach à Vienne, 311.
Académies et sociétés savantes : Réception de J. Bédier à l'Académie fran-
çaise, 1)6 ; A. Jeanroy à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
622 ; prix Lagrange à M. L. Brandin, 6i2. — Anglo-norman So;ietv de
Cambridge, 311.
Universités : P. Rajna, docteur honoris caiiM de l'Université de Paris, 622.
Manuscrit d'Apt (Roland provençal), 311.
Livres imprimés du xve siècle exposés à la Bibliotiièque Sainte-Geneviève,
471.
Projets de publication : Poèmes provençaux sur Roland par M. Roques,
311 ; Roman de Jaufré pzr Cl. Brunel, 156 ; Robert de Ciari parPh. Lauer,
156 ; Queite du Saint G r.ial par A. Pauphilet, 156 : Passion du Palatinus
par Gr. Frank. 136 ; Quatre filles de Dieu par S. J. Roos, 623 : Iconogra-
phie des troubadours par J. Anglade, 623. — Philological Quarterly de
l'Université d'Iowa, 314 ; Nuovi studi medievali, 623. — Atlas linguis-
tique suisse-italien, 622.
640 TABLE DES MATIÈRES
Collections : Bibliothèque de la Renaissance, 624 ; Bibliotheca delP Archi-
vum romanicuni, 624; Classiques français du moyen âge, 156, 623;
Junta para ampliaciôn de estudios e investigaciones cientificas, 314;
Sammlung romanischer Elementar- und Handbùcher, 624 ; Sammlung vul-
gàrlateinischer Texte, 624 ; Société des anciens textes français, 514 ;
Travaux du séminaire de philologie romane de Lwôw, 624.
Errata, 632.
Le Propriétaire-Gérant, É. CHAMPION.
«»CON, PROTAT FBKRFS, IMPRIMKUKS
PC
2
R6
Romani*
PLEASE DO NOT REMOVE
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